‹ L'homme et la terreChapitre 170 sur 279 · DÉVELOPPEMENT DES SOCIÉTÉS · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DES SOCIÉTÉS

Le mal sera d’autant plus grand et plus durable que la nation favorisée par le dieu des batailles aura augmenté la surface de son territoire, soit par des conquêtes immédiates, soit par des colonies, et sera devenue maîtresse de populations réputées scs inférieures ou même réduites eu esclavage. Que l’annexion par la force soit de faible ou grande étendue, bourg, peuplade ou royaume, ce vol à main armée n’eu aura pas moins des conséquences funestes pour le détenteur inique ; il ne pourra garder sa conquête qu'à force de crimes propres au conquérant: brutalité, déni de justice, violence et meurtre.

Mais il n’est pas besoin qu’une société fasse la guerre d’invasion ou s’empare d’un territoire étranger pour qu’elle soit exposée à tomber en état de déchéance morale, il suffit que dans son propre sein se produisent des scissions permanentes aboutissant à la formation de classes ennemies, de castes héréditairement hostiles. Que plusieurs partis SC partagent le pouvoir ou qu’un seul le détienne, que des (( aristocrates », devenus « meilleurs » par la force des armes, par un privilège de naissance ou le prestige de la fortune, se soient arrogé le droit de commander à la foule, ou bien encore que des prêtres, de tous les plus avides d’autorité, poursuivent la double possession des âmes et des corps, il est certain que la guerre, sourde ou déclarée, règne entre les diverses parties de la société et qu’ainsi de puissants éléments de régression cherchent à l’emporter sur toutes les causes de progrès. Ils triomphent parfois et l’on peut alors constater un parallélisme bistoric[ue entre cet événement et d’autres qui se produisirent ailleurs en des circonstances analogues. Même le phénomène peut avoir son pendant de l’autre côté du monde; en Orient et en Occident des situations correspondantes se dénouent naturellement de la même manière, si bien qu’un historien philosophe, Ferrari, a voulu éiâger en loi les ressemblances d'allures que présentent la Chine et l’Europe; il est certain que, malgré des différences essentielles provenant du contraste des milieux, les oscillations générales des deux civilisations sont marquées par des courbes de périodicité remarquablement similaires.

L’étude approfondie des civilisations permet de discerner différents types d’évolution caractéristiques. De même que certaines nations apparaissent subitement, pour ainsi dire, dans l’horizon de l’histoire et font d’emblée partie de la civilisation mondiale, d’aulres

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passent de la vie à la mort par un processus qui peut être lent ou rapide, calme ou accompagné de soubresauts.

Des Potamiens, dont les découvertes récentes nous montrent l’orgncilleux épanouissement, il ne reste que des tombeaux dans les vastes solitudes qui avaient nom Babylone et Ninive. L’inquisition et l’oppression n’ont-elles pas rapidement remplacé de belles villes espagnoles qui s'étaient développées merveilleusement sous l’intluence des Maures, par des étendues inhabitées, les despoblados et les dehesas? Les Tasmaniens, encore au nombre do 7000 lors du premier voyage de Cook en 1770, ont été systématiquement supprimés en une centaine d’années : le dernier homme de cette nation s’éteignait en 1869 et en 187G la dernière femme ; c’est la mort violente, comme celle qu’ont à subir aujourd’hui les Arméniens. On en est réduit au travail récent de l’induction historique quant au nom des peuplades qui élevèrent des monuments épars depuis les îles du Grand Océan jusqu’au continent africain, de l’île de Pâques aux Cai-olincs et à Zimbabué. Combien d’autres civilisations ne se rappellent à nous que par de vagues indices !

L'évolution se produit aussi par le passage de la santé relative à la maladie. L’Egypte n'est certainement pas morte, mais que de changements successifs et de phases douloureuses dans son existence, depuis que nous la voyons apparaître, déjà puissante fille des dieux ! La Grèce, la Chine, l’Indc ne sont plus des nations initiatrices comme à de certaines phases de leur histoire et pourtant les éléments vivaces ne manquent point là comme ailleurs. Que dire d’un pays qui, tout en ayant perdu sa liberté, voit sa population augmenter rapidementP

Un troisième processus dans la marche de l'bistoire nous montre le passage d’une forme d'évolution à une autre. Ainsi le rayonnement de la Rome actuelle est d’un tout autre ordi'c que l’action extérieure exercée successivement par la Rome antique, la Rome impériale et la Rome papale. Aous avons ici un exemple typique de la vitalité d’un organisme qui retient des éléments de santé dans sa grave maladie et qui l'enaît à nouveau après avoir semblé à l’agonie.

11 y a enfin intcrvolution, c’est-à-dire que, par la force des choses, certains peuples subissent aujourd’hui fatalement une interpénétration réciproque, qui, pour ainsi dire, leur iiisuflle une nouvelle vie. Ainsi les peuples latins dont il est de bon ton de déplorer la décadence,

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fussent-ils réellement déchus, ne pourraient manquer de retrouver le bel équilibre de l’homme en santé par la seule cohésion avec leurs voisins réputés supérieurs. La civilisation européenne se voit infuser un sang nouveau par l’accession des Japonais à sa manière d’agir ; les derniers Peaux-Rouges sont entraînés dans la circulation améi’icaine ; tous les peuples « entrent dans la danse » et leurs meilleurs éléments s’en affinent puissamment. 11 n’y a désormais plus de question de progrès que pour la Terre entière.

D’ailleurs, les va-et-vient, la série des actions et réactions, des progrès et regrès qui constituent l’histoire doivent s’accorder avec les grandes oscillations de la planète, elle-même influencée par les astres, et principalement par le soleil, le grand foyer de la lumière, de la chaleur, du magnétisme terrestres. La période marquée par l’accroissement et le décroissement alternatifs des taches du soleil est l’un de ces régulateurs cosmogoniques dont les savants, astronomes, géographes, économistes, ont cherché à déterminer l’action sur le climat, les récoltes, la série des années grasses et des années maigres, des temps de prospérité matérielle et de gêne. On a cru trouver ainsi un rythme d’environ onze années, qui d’ailleurs est assez vague, de même que, sur le soleil, l’alternance des taches. Bruckner a également constaté, du moins pour les contrées de l’Europe occidentale, l’existence d’une période de longueur triple, comprenant alternativement une série d’années plus ou moins humides, qui, par contre-coup, donnent aux sociétés un rythme économique et politique correspondant.

Indépendamment de ces périodes dont la durée n’atteint pas même celle d’une vie humaine ordinaire, on pense constater de vastes balancements terrestres et célestes dont l’influence se répereulerait nécessairement sur l’histoire de l’humanité ; ne semble-t-il pas évident que les grands cycles cosmiques doivent être accompagnés de (ihénomènes en retour dans la vie des hommes subordonnés à la nature? On ne saurait en douter pour les alternances amenant l’embâcle d’un pôle et la débâcle de l’autre; et l’on est porté à croire avec certains mathématiciens' que les oscillations séculaires du courant magnétique à droite et à gauche du pôle correspondent également à une « grande année » dans le développement du genre humain. Mais quelle est la durée exacte

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