‹ L'homme et la terreChapitre 32 sur 279 · Ceara, région à dépeuplement intermittent · texte numérisé non relu

Ceara, région à dépeuplement intermittent

pour cause de sécheresse.

N. -B. — Les hauts plateaux et les montagnes élevées de l’Asie, de l'Altaï à l'Ilimalaya, restent inhabités à cause du froid. Les steppes des Kirghiz, aux alentours du lac Balkhach, peuplées jadis et se repeuplant aujourd’hui, avaient été dévastées par les guerres. La sylve explique la faible densité des populations de l’Amazonie.

à l’homme offrent une proportion de vapeur aérienne représentant au plus les neuf dixièmes et au moins les deux tiers de celle qui indique le point de saturation : dès que la proportion tombe au quart, au cinquième ou à moins encore, les conditions deviennent défavorables à l'existence. D'ailleurs, les contrées qui manquent, à l’ordinaire, de la

l’homme et la terre

quantité suffisante de vapeur sont aussi privées d’eau dans le sol : ce sont des espaces presque dépourvus de végétation, sans animaux et, par conséquent, sans hommes.

C’est à cause de la sécheresse de l’air et de la terre que, de la Mongolie à l’Adrar, s’étend un immense croissant de régions sans habitants ou presque désertes, comprenant le Gobi, la Kachgaric, le désert de Karman, l’Arabie, le Sahara; meme le Cearà, dans le territoire du INouveau Monde, se trouve parfois englobé dans le domaine de l’atmosphère trop sèche, malgré le voisinage de l’Atlantique, et les habitants sont obligés d’émigrer temporairement vers l’Amazonie. Dans l’espace d’environ douze millions de kilomètres carrés que comprend la zone déserte de l’Ancien Monde avec les oasis intermédiaires, la population atteint seulement un million d’individus, cent vingt fois moins que la moyenne des continents.

Les Innuit, que nous avons pris pour type des populations soumises à l’action du climat le plus âpre, ne sont certainement pas des U primitifs » au point de vue de la race, car, durant l’infini des siècles de croissance, les milieux ont continuellement changé ; mais, en conqîaraison des peuplades diverses de la zone tropicale, ces habitants du « Grand Nord » peuvent être considérés comme aborigènes, (( issus du sol » pour ainsi dire. Au contraire, les groupes ethniques les plus isolés des régions torrides, les Touareg du Sahara, par exemple, ou les Nubiens, les Bedja, les Danakil ou les Somal, riverains du littoral ardent de la mer Rouge et de l’océan des Indes, sont des populations déjà très mélangées, qui, depuis de longs siècles, appartiennent au monde historique.

Par leurs aïeux, ils furent en relations fréquentes avec l’Inde, l'Egypte et la Phénicie, ils firent partie du domaine de la civilisation hymiarite ; Méroé, sur le Haut Nil, fut une de leurs capitales et un centre de grande culture ; depuis au moins trente-six centaines d’années, ils connaissent le bronze et le fer, puisque, dans un temple de Thèbes, des peintures murales représentent des Punt ou Somal portant des armes semblables à celles dont ils se servent aujourd’hui. Après la naissance des religions modernes, les Bedja se convertirent au christianisme, puis au mahométisme ; les Danakil et les Somal sont meme croisés d’Arabes et se disent avec confiance les compatriotes du prophète, aussi bien que les fidèles de son dieu ; quelques-uns

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ

prétendent appartenir à la famille même de Mahomet. Cependant ces peuples, qui ont été modifiés si diversement, peuvent, à l’égal des Eskimaux, se présenter comme des exemples ty- yÆ/ piques de l’action du climat.

On constate d’abord combien ces gens du littoral torride.

qu’ils soient de race arabe, gai la ou nigritienne, offrent entre eux

TYPE DE DANKALI

de ressemblance physique dans la structure et la démarche. Bien différents des Hyperboi'éens, gros et courts, aux figures joufflues, aux ventres proéminents, aux mouvements en roulis, ces fils du Soleil sont maigres et nerveux, souples, toujours bien découplés, d’une vilcssc

l’homme et la terre

étonnante à la course. Ils ont les traits fermes et précis ; l’œil vif se dégage hardiment de la paupière, et la chevelure, seule protection du crâne contre les rayons de feu, retombe en crinière sur les épaules. Pour vêtement, Danakil et Somal n’ont que des blouses, ou simplement des draperies ou des écharpes; les cabanes où ils se retirent la nuit ne sont que des nattes de branchilles entrecroisées. Ils n’ont point, comme les Eskimaux, à entretenir une flamme. La nourriture de tous ces Afer ou « Errants » est des plus simples, car la froidure ne les oblige point à pousser activement la combustion intérieure : un peu de millet, du lait, du beurre, la chair du mouton, celle du poisson s’ils vivent au bord de la mer; c’est tout. Le Bedja, le Dankali sont la sobriété même ; ils savent jeûner comme l’innuit, mais leurs repas seraient un jeûne pour le mangeur de phoques. Volney, pesant la nourriture du Syrien, constata qu’elle ne dépasse pas six onces, — 170 grammes, — par jour, et, pour le Bedja, elle n’est certainement pas plus abondante.

Les Bédouins, — nom que l’on donne à tous les nomades musulmans, — ont des chants pour vanter leur sobriété, comme les Européens modernes en ont pour glorifier la vie et la bonne chère : « Si la faim me presse, dit un héros arabe, si la faim me presse, je ne l’écoute pas, je la trompe, je l’oublie, je la promène, je la tueL »

De même, dans le Nouveau Monde, le Papago de la Sonora reste facilement sans boire deux, trois jours sous un soleil implacable. Et pourtant, malgré les tables savantes des médecins qui dosent la quantité d’azote, de carboné et d’eau prétendument indispensable à tout organisme humain, Bédouins et Papagos sont d’une force et d’une adresse étonnantes. Les Papagos sont des coureurs prodigieux : en jouant au kacbànekon, c’est-à-dire à la u balle au pied », il leur arrive de courir après la boule de 5o à 65 kilomètres dans leur après-midi

Le caractère nu, monotone des paysages, rochers, argiles ou sables gris, interrompus par de rares oasis de verdure ou n’offrant que des brousses, des herbes rares, doit se retrouver aussi dans le caractèi'e intellectuel et moral des peuplades qui vivent dans ces contrées de sécheresse et de chaleur. La vie ne peut que très faiblement changer dans ce milieu formidable et violent : les pensées, les mœurs restent

I. Schanfara, poème traduit par F. Fresncl. — 2. Mac Gec, The American Anlhropologist, ocLobi’e 1895.

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ

presque identiques de siècle en siècle, très simples, sobres, précises, impératives dans leur unifoimite.

Mais dans les têtes échauffées par les traits d’un soleil ardent naissent facilement les colères et les fureurs. En ces contrées, les vengeances se poursuivent avec une rage féroce, et dans les grands mouvements nationaux, dans les guerres d’indépendance ou d’invasion, les naturels fanatisés poussent l'intrépidité jusqu’aux extrêmes limites du possible, même jusqu’à l’impossible, a-t-il pu sembler pendant certaines périodes de l’histoire, notamment lors des premières invasions mahométanes et de la soudaine ruée des madhistes contre les envahisseurs anglais.

Le contraste absolu de ces régions sèches par l’atmosphère, arides par le sol, nous est fourni par les contrées où l’humidité de l’air et la surabondance des pluies rendent type de somali

le séjour de l'homme presque

impraticable. A cet égard, la côte occidentale du Nouveau Monde offre des oppositions frappantes.

Tandis que certaines parties du littoral, ainsi la péninsule mexicaine de la Californie, c’est-à-dire le « Chaud Four », et les plages du Pérou méridional, n’ont guère pour habitants que des mineurs, des pêcheurs de perles, d’âpres commerçants en métal et en sels chimiques, les deux régions pluvieuses du nord et du sud, d’un côté le littoral de l’Alaska, de l’autre l’archipel des Chonos, sont restées également désertes, malgré la richesse forestière de la contrée, la fertilité naturelle du sol et l’excellence de ports bien abrités.

l’homme et la terre

La ville de Juneau, qui, en dehors des lieux aurifères, alternativement envahis et délaissés par les prospecteurs et les mineurs, est, comme agglomération normale, la plus considérahle des parages du nord, reste quand même un tout petit centre industriel et administratif, quoiqu’elle, soit devenue capitale de l’Alaska (igo3) et surtout que l’exploitation des mines, des forêts, et les pêchciies de saumons permettent de s’y enrichir rapidement, ce qui est la considération primaire aux yeux des Américains et de tant d’auties.

Au sortir du village de Sitka, hâti jadis pour les fonctionnaires russes et servant maintenant de comptoir à quelques traitants, toute excursion est tenue pour impossible. L’eau se répand en flaques dans les inégalités du sol; même sur les pentes roides, les racines enticmêlées des conifères retiennent l’eau de pluie qui gonfle les mousses comme d’énormes éponges; les gouttes tombent de branche en branche; les nappes liquides ruissellent sur les fûts des arbres; les rameaux brisés, gluants et à demi pourris, jonchent le sol granitique et pourtant changé en boue coulante : que les averses pénètrent à travers les ramures ou que la buée remonte de la terre, on est toujours dans un bain d’eau ou de vapeurs. Les nuages qui s’abattent et les brouillards qui montent s’entremêlent incessamment et l’homme se trouve, pour ainsi dire, emprisonné dans l’élément fluide qui le trempe et le pénètre. En un pareil milieu, est-il étonnant que les résidants, fort rares, mènent une vie monotone, sans entrain juvénile? Leur grande préocciqDation est de s’abiitcr.

Eu beaucoup de contrées que baignent constamment les ondées et les brouillards, l’homme n’a pu même s’établir à demeui'e, malgré les avantages qu’il pouvait en retirer : ainsi, parmi d’autres terres de l’océan Indien, la grande île de Kerguelen, que l’on crut d’abord être la pointe avancée d’un continent austral. D’une surface évaluée à quatre ou cinq mille kilomètres carrés, elle offre des surfaces gazonnées qui pourraient être facilement mises en culture; des troupeaux, d’après l’expérience faite par le navigateur James Ross, y réussiraient aussi bien que dans les Falkland des mers américaines, situées sous une latitude plus rapprochée du pôle. La position géographique de Kerguelen, — sous le 4g® degré, — correspondant à celle de Paris, dans l’hémisphère septentrional, n’est point pour effrayer les voyageurs, et la température moyenne de Pile, d’environ 4 degrés centigrades,

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ

Gi

ILES KERGUELEN. — Panorama du Port Gazelle, près de la cascade de la Poinle Duck.

A, montagne, presqu’île, observatoire. — B, dépôt de vivres.

C, cap Ashfeld, entrée du Port-Gazelle.

n’est autre que celle de Christiania et de Moscou, villes dont le climat est très favorable à un vigoureux développement de l’homme. En outre, Kerguelen, qui possède d’excellents ports parfaitement abrités contre le formidable vent du nord-ouest-, se trouve exactement à moitié chemin sur la ligne de navigation entre le Cap et Melbourne : on comprend donc facilement que le gouvernement français ait tenu à s’assurer la possession d’une terre qui, si elle était utilisée, pourrait avoir une très grande importance dans l’économie générale de la planète; mais les marins, les baleiniers et les rares naturalistes qui ont visité Kerguelen pour y passer quelques mois, dans les pluies et les tempêtes, n’ont pas raconté leur séjour de manière à encourager les tentatives de colonisation, du moins sur les côtes occidentales, tournées vers l’éternel orage, entourées d’un brouillard intense; les albatros mômes ne trouvent point à se nicher dans les rochers. Les hommes n’y vivent, bien malgré eux, qu’avec le désir de quitter au plus tôt cette « terre de Désolation », ainsi dénommée par Cook en son voyage de 1776. Pour s’accommoder au climat, les insectes de Pile, notamment les mouches et le seul papillon indigène, ont perdu leurs ailes : celles-ci ne pourraient que les gêner, puisqu’ils se trouveraient emportés par le a eut sans avoir eu le temps de les ouvrir'.

Pour des raisons analogues, maintes vallées tropicales, admirable-

I. Studer, Aiisjhig auf der Insel Kerguelen, Berner Taschenbucb, 1881.

l’homme et la terre

ment fertiles ou bien riches en métaux, restent abandonnées par l’homme : il se refuse à vivre sous des pluies continuelles. Ainsi, les mines d’or très abondantes de Caravaya, sur le A'^ei’sant oriental des Andes péruviennes, ont dû être délaissées pendant tout le cours du dix-neuvième siècle, par les prospecteurs espagnols, très âpres pourtant à la recherche des pépites. De même, les pentes andines de l’Ecuador, s’inclinant à l’est vers le sillon profond que parcourt l’Amazone, restent presque sans habitants, malgré la valeur de leurs gisements et la variété de leurs végétaux précieux.

Que de fois les aventuriers se sont-ils hasardés dans les ravins orientaux de la Sierra Nevada magdalénienne, entre Rio Hacha et Santa Marta, dans l’espoir d’y faire une ample récolte d’or : mais les pluies qui tombent immanquablement chaque jour, formant par leur buée un milieu favorable pour le développement des moustiques et d’autres insectes, buveurs de sang et porteurs de microbes, n’ont jamais manqué de faire perdre courage aux mineurs. D’ailleurs, il est certain que les ouvriers de demain, mieux outillés que ceux d’hier, mieux avertis au point de vue scientifique, plus habiles à combattre les fléaux, sauront s’établir triomphalement aux lieux mêmes d’où leurs devanciers se sont enfuis.

L’humidité du sol, en mainte contrée où l’humidité de l’air n’est pas suffisante pour empêcher le séjour de l’homme, met l’interdit sur le pays. C’est ainsi qu’en Irlande les quaking bogs ou « tourbières tremblantes » et, en tant de régions du Nouveau Monde, les tremendales et tembladeras sont évités avec soin par les voyageurs et ne peuvent être mis en culture qu’après un long assèchement du sol.

Récemment encore, l’intérieur de la grande île de Terre Neuve était resté pays inconnu, bien que les villes et les villages se succèdent sur une partie du littoral, au bord des haies poissonneuses et des havres abrités. On comptait les aventuriers audacieux qui s’étaient hasardés à faire des voyages d’exploration d’une rive à l’autre, à travers les rochers, les petits lacs, les mares, les marais, et les foun'és de conifères nains, tellement entremêlés qu’il est impossible de marcher sur le sol : on ne peut cheminer que sur la forêt même, formant un lacis compact de branches inégales où le voyageur trouve péniblement son équilibre. Pour rendre la contrée accessible, il a fallu l’ouvrir à grands frais par des routes et des chemins de fer, où, pendant

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ 63

les tourmentes hivernales, les voyageurs risquent d’être bloqués par les neiges,

Parmi les régions qui sembleraient inhabitables à la plupart des hommes, mais qui, pourtant habitées, donnent à leurs résidants un

N» 9. Kerguelen.

0 50 lOO^Kil.

genre de vie tout à fait à part, il faut citer la partie lacustre du baut Nil, où le fleuve, arrêté par la berge dite le « Joug des rivières », formait naguère, pendant la saison des crues, un lac de dimensions variables, parsemé de sedd ou grandes îles d’herbes.

Vivant, sinon dans l’eau, du moins sur les rives marécageuses ou

l’homme et la terre

clans les sedd à demi consolidés, les nègres Denka et spécialement celle de leurs tribus que l’on connaît sous le nom de Nuêr, sont tournés en ridicule par tous leurs voisins à cause de leurs attitudes d’oiseaux pêcheurs. Très grands, aux jambes longues et maigres, ils ont reçu le nom d’échassiers, et, comme les hérons, ils se tiennent souvent avec une jambe hors de l’eau, l’appuyant sur le mollet de l’autre jambe par la plante du pied; ils peuvent rester au moins une heure dans cette •étrange posture. Posant avec précaution le pied sous l’eau vaseuse, dans la crainte de marcher sur un être vivant, ils retirent ensuite l’autre pied haut dans l’air au-dessus des tiges d'herbes : même lorsque le sol est asséché, ils conservent cette démarche habituelle d’échassiers. Pour pêcher, ils se placent souvent à la cime d’un de ces nids de termites qui s’élèvent en obélisque dans la plaine, plus haut c[ue dans les l'égions non inondées, car ici les termites ont dû se construire plusieurs étages pour monter de palier en palier dans leur demeure d’argile, suivant la hauteur des eaux. De loin, quand on aperçoit une longue forme vivante perchée au sommet de la butte rougeâtre, on ne sait quel est cet être bizarre, un pêcheur avec sa corheille pleine de poissons ou le grand échassier balæniceps rex, a le père du Soulier », disent les Arabes, à cause de son grand bec en forme de chaussure.

Les Denka, les Nuêr sont toujours nus : des vêtements les gêneraient pour marcher dans l’eau, et les étoffes humides, gardées sur la peau, seraient la cause inévitable de fièvres. Aussi, comme toujours, l’usage s’est-il transformé en morale, et les Nuêr tiendraient pour honte de s’habiller : les cicatrices du tatouage, les anneaux, les bracelets et les bagues leur suffisent. Les soins du corps exigent qu’on s'enduise la peau pour combattre l’humidité : d’ordinaire, le Denka se roule joyeusement dans la cendre, après chaque feu d’herbes, à la façon des mulets dont on vient d’enlever le bât, et se redresse, tout gris, ou d’un gris bleuâtre, quand la couleur de la peau transparaît sous la poussière; mais le riche pasteur, propriétaire de nombreux troupeaux, s’oint le corps entier d’une substance huileuse, qu’il recouvre ensuite de bouses régnlièrement appliquées.

En beaucoup d’autres pays du monde, dans l’Inde et dans l'indo- Chine, et surtout dans le Matto Grosso brésilien, dans le Gran Chaco du Paraguay et de l’Argentine, vivent d’autres peuplades d’hommes

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ

amphibies analogues à celle des Nucr, cheminant comme eux dans l’eau, comme eux disputant le poisson aux oiseaux plongeurs, et reus-

hlant formé de Ces êtres, à part du marécage, où milieu, ne pour-

décri vit après ne sont-ils environ-

sissant à élever leur famille sur un sol tremroseaux pourris cachant des eaux profondes, des autres hommes, sont bien des prisonniers tout naturel, non accoutumé graduellement au rait manquer de périr.

Et lesUaraun ou Guaraunos, queHumboldt d’autres voyageurs et qu’il a rendus célèbres, pas aussi des captifs de la nature liante? A l’époque où les visita le grand voyageur, c’est-à-dire dans les premiers ans du dixneuvième siècle, les Uaraun, quatre ou cinq fois plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui, auraient encore habité la cime des arbres pendant la période des inondations , quand toutes les îles du bas Orinoco, entre les quarante bras fluviaux , étaient recouvertes par la nappe grise des eaux

débordées. Unissant vers leurs extrémités terminales les hampes de cinq ou six palmiers euterpe, ils établissaient, au-dessous de ce multiple toit de feuilles, un plancher léger pour soutenir leur demeure

TYPE DE DENKA

l’homme et la terre

aérienne, dominant de plusieurs mètres l’étendue de la nappe liquide'.

Ce mode d’habitation n’a pas subsisté jusqu’à nos jours En relations constantes avec les Européens, d’origine castillane à l’ouest, de langue anglaise à l’est, les Earaun possèdent maintenant de solides embarcations qui leur servent de maisonnettes dès que la cabane ordinaire est envahie par le fleuve; quand les eaux se gonflent et débordent, ils n’ont qu’à monter dans leurs bateaux pour les laisser dériver jusqu’au lieu d’ancrage. Le genre de vie s’est également modifié quant à l’industrie et à la nourriture, qui étaient presque exclusivement limitées aux produits d’un seul arbre, le palmier mauricia. Mais, quoique à demi policés, les Uaraun n’en sont pas moins tenus par leur milieu à procéder autrement que les gens de la terre ferme dans les mille circonstances de la vie.

C’est ainsi que, pour faire des chemins, ils ne se bornent pas, comme leurs voisins des pays émergés, à ouvrir une percée dans la foret : après avoir abattu les arbres, ils les rangent transversalement sur la voie et les attachent par des cordages en fibres de palmier. Lors de la crue, le chemin tout entier se soulève d’un bout à l’autre sans se disloquer, et se change en radeau; il monte, puis redescend avec la décrue et s’échoue de nouveau. Quant à leurs morts, les Uaraun, répugnant à les enfouir dans la boue, les enveloppent d’une épaisse couche d’argile, et les suspendent aux branches, près de leurs cabanes, ou bien les attachent à leurs embarcations et les promènent dans le fleuve. En quelques heures, les cadavres sont parfaitement disséqués par les poissons, et l’on dépose pieusement les débris des parents en des corbeilles funéraires.

Même dans l’Europe civilisée, au milieu de populations urbaines parfaitement assouplies aux pratiques modernes, se sont maintenues des coutumes étranges, commandées autrefois par le milieu et justifiées encore par les conditions locales, bien qu’elles aient été grandement modifiées par les changements généraux qu’apporte la civilisation. Ainsi, dans le voisinage même de la puissante Hambourg, le premier havre commercial de l’Allemagne et du continent d’Europe, des jardiniers et autres cultivateurs des terres basses riveraines de l’Elbe traversent encore la campagne juchés sur des appareils d’échassiers. A

I. Voyage aux régions équinoxiales. — 2. Plassard, Bulletin de la Société de Géographie de Paris, juin 18C8.

SÉCHERESSE ET HUMIDITÉ

l’est de nie Noirmoiitier, d’autres « maraichins » vivent au bord des « étiers » en des cabanes ou « bourrines », qu’ils eonstruisent en une pâte d’argile mélangée à des roseaux hachés, et qu’ils recouvrent de joncs ou « ronches », alourdies par des couches de boue pour résister au vent de la mer.

Les habitants ne peuvent cheminer dans la plaine qu’en se servant de longues perches qui leur permettent de franchir les fossés d’un bond.

Quant aux Lanusquets ou Landescots de la Gascogne, dans le voisinage des lacs qui bordent le littoral, ils olfrent en marchant un spectacle unique au monde, vu la hauteur de leurs échasses, dont quelques - unes ont près de 2 mètres.

Sur ces pâtis , jadis parsemés de flaques d’eau et de mares sans profondeur, ils n’auraient pu suivre leurs troupeaux de moutons s’ils n’avaient armé leurs jambes de ces « chanques» bizarres.

Lorsqu’on aperçoit pour la première fois un groupe de ces échassiers des Landes, on ne peut s’empêcher d’être saisi d’un certain émoi, comme à la vue d’un prodige. Revêtus de leurs peaux de mouton à la laine rongée par le temps, ils passent gravement, en tricotant des bas ou en tordant du fil, au-dessus des « brandes » ou grandes bruyères.

(les fougères et des joncs, comme si, à l'exemple des magiciens, ils avaient le pouvoir de glisser sur les tiges des plantes sans les courber; le spectateur reste presciue enfoui dans la brousse ; eux, au contraire, semblent mareber en plein ciel, sur le bord de rhorizon. Ils paraissent d’autant plus étranges eju’on les voit de plus près; car, en dépit du raisonnement, le regard, logique à sa manière, ne peut s’empêcber de prendre d’abord les écbasses pour des prolongements vrais des jambes, dont ce que l’on croit être les genoux se courbent en arrière et non en avant, comme chez les autres mortels. Le grand bâton que manient les Lanusquets avec une adresse excessive, et qui leur sert à l’occasion de balancier, de bras ou d’appui, contribue à l’éti'angeté de leur aspect: on dirait de gigantesques sauterelles. En quelques districls non encore transformés en forêts par les semis, tous les babitants pratiquent les écbasses : les enfants eux-mêmes ne craignent pas de se hasarder sur les cbancj[ues paternelles, et souvent on aperçoit au-dessus de la bruyère des femmes, presque toujours vêtues de noir, qui ressemblent à de grands corbeaux perchés sur des branches séchées.

La montagne est, parmi les milieux distincts que présente la Terre, un de ceux qui, par son ensemble de conditions physiques, détermine avec le plus de force chez ses habitants un caractère particulier, des habitudes et des mœurs propres d’une singulière et frappante originalité. Ces monts, dressés en murailles au-dessus des plaines, contrastent brusquement avec les déserts et les steppes qui sollicitent riiomme au libre parcours, au déplacement dans un espace illimité. Le monde semble complètement fermé par ces brusques remparts, et souvent, en clTet, la limite est aussi nette qu’elle le pai'aît, marquée soudain par les escarpements des roches c^ui forment la racine de la montagne. Les populations se pressent à la base, nombreuses, actives, pleines de vie, comme l'eau d'un lac qui vient battre le pied des falaises; puis, immédiatement au-dessus, commencent les âpres rocailles, les espaces nus et raboteux, évités par l’homme.

Mais la pression des populations à la recherche de la nourriture fait, en maints endroits, pénétrer des essaims sociaux par les portes du rempart, et ces régions, inaccessibles en apparence, se peuplent dans les étendues favorables au séjour des colons.

Les pays montagneux renferment, cachés par les murs extérieurs.

PAYS DE MONTAGNES

Page 1