I. G. Vacher de Lapouge, les Sélections sociales, p. ii
ORIGINES ANIMALES DE l’hOMME
imaginations premières, une descendance bien distincte. Dans les premiers âges, tels que nous les ont conservés, avec une certaine ressemblance, les populations les plus anciennes, riiomme professe instinctivement le polygénisme; mais, de toutes. les espèces diverses, il en est une, la sienne, qu’il tient, en toute naïveté et tout orgueil, pour la race humaine par excellence.
Certainement, la liste des noms de peuplades et de peuples se compose principalement de mots ayant pour signification primitive ^le sens « Homme », dans une acception exclusive, comme si tous les autres groupes d’individus à face humaine n’avaient été, aux yeux des êtres d’élection, qu’un amas informe appartenant à quelque animalité secondaire.
Même, lorsque les appellations ethniques ont une signification spéciale due au pays, à la provenance ou à quelque trait particulier, ces appellations perdent leur sens originaire, pendant le cours des siècles, pour prendre, dans la pensée de ceux qui les portent, une valeur exceptionnelle, unique, vraiment divine. 11 n’est pas de sauvages, — et, à cet égard, quelle nation peut se dire complètement dégagée de la sauvagerie première? — il n’est pas de sauvages qui ne regardent les peuples d’alentour du haut de leur dignité de « peuple élu ».
Mais l’isolement ne peut durer, et, par la suite des événements, alliances et relations de commerce, guerres et traités, les hommes ont appris qu’ils appartiennent, sinon à une même race,, du moins à un groupement d’êtres qui se ressemblent d’une manière intime et que des traits essentiels, tels que la station droite, l’usage du feu, la langue articulée, distinguent nettement de tous les autres animaux. Même, en des moments de détresse commune, et le plus souvent de sexe à sexe par l'instinct d’amour, la fraternité naquit entre gens de tribus différentes; puis, lorsque de grandes civilisations eurent mis en contact toute une partie considérable de l’humanité, comme dans l’Inde, au temps de Bouddha, et pendant la période de l’œcumène grecque et latine, sous les Antonins, l’idée de l’unité humaine se répandit : même en se haïssant, les fils de la Terre commune se glorifièrent d’appartenir à une seule et unique descendance ; la monogénie trouva ses apôtres.
Comme document de transition entre les deux théories nettement
l’homme et la terue
contraires, monogéniste et polygéniste, le livre de la Genèse, d’ailleurs issu de multiples origines légendaires, peut etre cité en faveur de l’une ou de l’autre hypothèse, puisqu’il raconte la création d’un Adam, qui fut le « dominateur de tous les animaux vivant sur la terre' », et que, d’autre part, il fait allusion aux hommes qui peuplaient les campagnes lors d’un premier meurtre du frère par le frère Depuis lors, la morale humaine, dans sa pratique générale, n’a cessé de comporter une contradiction analogue à celle que les chrétiens trouvent dans leur livre sacré.
Si grand que soit l’orgueil de la race pure chez les peuplades qui s’étudient à éviter tout contact avec les autres hommes, et dans les familles aristocratiques modernes qui prétendent au a sang bleu », le fait est que, dans le torrent circulatoire de l’humanité, mêlant les tribus de remous en remous comme les eaux d’un fleuve, la u miscégénation », c’est-à-dire le mélange des races, s’est opérée d’un bout du monde à l’autre. D’après les rabbins du moyen âge, l’homme, créé de l’argile vive, avait été formé de sept espèces de terres, pour signilier sans doute qu’il comprenait en lui les descendants de toutes couleurs, tous les membres de l’humanité future 5. De même, l’homme actuel contient en soi les types qui l’ont précédé, car en toute race mélangée l’atavisme garde ses droits.
On pourrait imaginer qu’une tribu enfermée dans quelque prison de rochers soit restée pure de tout croisement, mais dès qu’il y eut contact il y eut mélange. En fait, tous les hommes sont de races mêlées; même les types les plus opposés, le noir et le blanc, se sont unis depuis des siècles en composés ethniques nouveaux, ayant gardé plus ou moins fidèlement les caractères distinctifs qui en font des individualités collectives, méritant un nom spécial. De génération en génération, le mélange des races s’accomplit très diversement : ici, d’une manière insensible, pendant la paix; là, brusquement, avec violence, pendant la guerre; mais toujours l’œuvre se poursuit. C’est en vain que tel ou tel patriote 'essaie de contester le mélange de race à race : chaque homme, même le plus fier de la pureté de son sang, a des millions et des millions d’aïeux, parmi lesquels les types les plus divers sont représentés. Aussi les anthropologistes qui se hasardent à
I. Genèse, chap. ii, v. 19. — 2. Ibid. chap. iv, v. 12. — 3. Fr. Spiegel, Ausland, 1872, n° 10.