BERGERS DE TELLPEL SE LIVRANT A LA PÈCHE SUR LES BORDS DU TARTM
CUEILLETTE, AGUICULTUUE
aux champignons, en risquant de s’empoisonner, mais d’ordinaire avec la prudence commune aux animaux sauvages. Et ce que l’individu se trouve obligé de faire, de nos jours, comme aux temps anciens, des tribus entières, même des nations ont dû le pratiquer également, soit d’une manière permanente, avant l’aménagement de ta terre à leurs besoins, soit pour une saison ou durant toute une période de famine'.
Suivant les pays, le mode primitif de la cueillette peut être déterminé par les circonstances d’un milieu spécial, de manière à prendre un caractère unique au monde. Ainsi, les indigènes qui vivent dans le ilésert de grès et de sable de l’Australie nord-occidentale et qui sont obligés de parcourir la contrée à la recherche des « points d’eau », qu’ils épuisent successivement, commencent par brûler autour d’eux, souvent dans une espace de huit à dix kilomètres de rayon, la brousse de spini/ex et autres plantes desséchées ; puis, quand l’incendie s’est éteint, les hommes et les enfants, armés d’un bâton pointu, explorent soigneusement les cendres pour y ramasser les lézards, serpents, rats, vers et semences que le feu, passant rapidement au-dessus du sol, a légèrement grillés sans les réduire en masses carbonisées. Quand le garde-manger naturel est épuisé, ou que l’eau est tarie, la tribu se dirige vers un autre campement, où elle procède de la même manière. Le cycle de l’année s’accomplit ainsi régulièrement par un voyage circulaire de source en source et par une rotation d’incendies partiels, prudemment étudiés à l’avance
Dans les brousses et les forêts, l’homme qui en était encore réduit à la cueillette primitive dut chercher dans le sol même les graines, les bulbes et les racines, faisant ainsi connaissance avec les premiers éléments qui devaient l’aider un jour à découvrir l’agriculture. Il voyait les semences germer en plantes nouvelles, il cueillait les rejetons qui naissaient à la base d’une tige vieillie, et tel tubercule qu’il trouvait dans le sol avait déjà dressé sa plumule et soulevé la terre au-dessus d’elle b
L’agriculture était, pour ainsi dire, en état de préfloraison dans son esprit ; il ne lui manquait pour agir que la patience, la longue prévision, l’alliance avec le temps.
I. Link, Urwelt and AUerlhum. — 2. David W. Carnegie. Scottish Geographical Magazine, March 1868, p. 116. — 3. Ed. Hahn, Demeter und Baubo, p. 5.
L’état nomade, que l’on place d’ordinaire à une étape de civilisation antérieure dans le temps à l’agriculture, semble au contraire demander une préparation plus longue.
L’exemple du Nouveau Monde dans toute son étendue, de l’archipel Arctique aux îles qui pointent vers l’Antarctide, témoigne d’une manière éclatante que l’agriculture n’eut pas besoin pour naître de succéder à l’état pastoral, puisqu’elle était pratiquée par des peuplades ou nations vivant en diverses parties du double continent, tandis que nulle [part on n’y rencontrait de bergers nomades. Les Quichua possédaient, il est vrai, un animal domestique, le llama mais ils l’employaient uniquement pour le transport des marchan dises, et la masse de la nation n’en restait pas moins strictement sé dentaire et agricole : nul ne pouvait quitter son champ sans un ordre des maîtres.
En Amérique, aucun homme de génie n’avait encore découvert l’art de dresser les animaux femelles à fournir un lait abondant en dehors de la période d’allaitement, et, même dans l’Ancien Monde, il existe plusieurs nations qui ont horreur du lait. Les Chinois et les Japonais, qui ont pourtant reçu de l’Occident tant de connaissances diverses, et, indirectement, leur civilisation même’, n’ont jamais appris à se nourrir du lait de la vache domestique. Il est probable d’ailleurs que cette conquête de l’humanité demanda beaucoup d’efforts et de temps, peut-être aussi des conditions physiologiques exceptionnelles chez l’animal, car, à l’état de nature, les bêtes n’ont de lait que pour leurs nourrissons ; la sécrétion cesse dès qu’on leur enlève les petits. Hahn émet l’hypothèse que le premier emploi du lait fut d’en faire hommage aux dieux peut-être fut-il d’abord versé en libation, pour implorer le pardon du meurtre, aux génisses brûlées sur les autels.
Le développement de l’industrie humaine ne s’est donc pas accompli suivant l’ordre que l’on avait imaginé jadis, mais il a dû se modifier diversement d’après la nature du milieu. Prenons pour exemple quelques-unes des populations de l’Ancien Monde. Les tribus de nains qui, dans l’Afrique centrale, vivent à l’ombre des forêts sans bornes, pouvaient-elles avoir d’autre industrie dominante que celle de la
I. Terrien de la Couperie, Chinese and Babylonian Record. — a. Ed. Hahn, ouvrage cité, pp. 23 et suiv.
CUEILLETTE. AGEICULTURE
cueillette et de la chasse rudimentaiie, à moins que les populations voisines, leurs supérieures en force physique, ne leur permissent ou même ne vinssent leur enseigner l’agriculture et les échanges ?
De même les Nuêr, cantonnés dans les marécages et sur les îles flottantes du Bahr-el-Djehel et du Bahr-el-Zeraf, ne sont-ils pas condamnés au travail exclusif de la pêche des graines et du poisson tant qu’ils resteront privés de toutes communications faciles avec les terres asséchées du continent? Dans une partie du monde bien éloignée du bassin nilotique, les insulaires des Lofoten n’étaient-ils pas également voués par le destin à la capture du poisson de mer, avant que le va-et-vient des bateaux à vapeur eût rattaché ce littoral au reste de l’Europe ?
Ailleurs, quand des agriculteurs eurent déjà domestiqué des animaux et appris à utiliser le lait des femelles, la nature même assigna l’état pastoral aux habitants de vastes contrées, devenues inhabitables aux chasseurs à cause de la rareté du gibier ou non utilisables pour les laboureurs, par suite de l’insuflisance des pluies : ces terres ne se prêtent qu’au parcours des bestiaux qui, après avoir brouté l’herbe d’un district, se transportent rapidement vers d’auti'es parties de la steppe également riches en pâturages. Le cultivateur qui s’est instruit dans l’art de faire paître les bêtes autour de sa demeure et qui requiert soit leur aide dans le travail, soit leur lait, soit même leur viande, et les protège en conséquence contre les bêtes féroces, celui-là peut hai’diment se faire berger et quitter la région des forêts ou les bords de la mer et des fleuves pour suivre ses animaux apprivoisés dans les prairies sans bornes, même dans les pâturages des montagnes voisines, par delà les rochers et les torrents. Des terrains d’un autre caractère, ici des espaces de sables, d’argiles, de roches ou de cailloux, plus loin des plateaux neigeux ou des cols de montagnes forment des zones intermédiaires entre des pays de productions différentes qui restent interdits par la nature aux laboureurs et aux bergers ; entre deux territoires utilisés, ces régions difficiles ne peuvent être parcourues que par des porteurs trafiquants, soit isolés, soit marchant en groupes ou bien accompagnés de bêtes sommières.
En toute région naturelle, les contrastes du sol, de la végétation, des produits se complètent par un autre contraste, celui des populations et de leur industrie. L’ambiance explique l’origine de ccs diffé-
l’homme et la terre
rences entre les hommes ; elle explique aussi pourquoi telle forme inférieure de civilisation peut se maintenir de siècle en siècle, indépendamment des progrès qui modifient plus ou moins rapidement les nations agricoles, nées dans les régions où des conditions favorables ont permis la domestication et l’élève des plantes nourricières. De tout temps, la plage maritime et la rive fluviale, la forêt et la steppe, le désert et l’oasis, le plateau raboteux et la montagne eurent des habitants assouplis à l’industrie qu’imposait le milieu.
Ce qui frappe surtout dans la diversité des moyens employés par l’homme pour la conquête de la nourriture, c’est que les civilisations
particulières corrélatives à ces conditions se rapprochent dans l’espace beaucoup plus qu’elles ne se sont succédé dans le temps:
on y voit des faits d’ordre géographique plus que des faits historiques. Les Indiens Tineh du « Grand Nord » américain sont ou chasseurs ou pêcheurs ou agriculteurs suivant les ressources que présentent les contrées, forestières, lacustres ou alluviales L
Dans le nord de l’Afrique, les nomades sont cavaliers, chameliers, chevriers ou bouviers suivant les diversités du sol et du climat*.
11 arrive même qu’en un pays où s’entremêlent deux régions naturelles, le désert et les campagnes plus ou moins arrosées, la population appartient simultanément à deux états : chaque individu, à la fois agriculteur et pâtre, acquiert une sagacité remarquable, une singulière acuité des sens et un rare esprit de prévision en vertu de sa double in-
I. P. Hermann, Bull, de la Soc. belge de Géographie, igo4, n" a, p. 342. — a. a. de Préville, Les Sociétés africaines.