RÉSERVOIRS A BLÉ CHEZ LES OVAMBOS (AFRIQUE SUD-OCCIDENTALE
D'après une photographie
commencement de la saison des pluies, il jette dans les terres arrosées et dans le sol des ravins humides. Cette pratique de semailles date probablement des âges les plus antiques et paraît même avoir été dans ce pays la principale cause de l’organisation des Papagos en tribu'. L’agriculture, dit Mac Gee dans un autre mémoire fut dans ses origines une « industrie du désert ». C’est là, sans nul doute, une affirmation trop catégorique. Du moins est-il certain que l’ancienne hypothèse, relative à la naissance de la culture sur les terres les plus fécondes, doit être également revisée.
Si l’homme doit infiniment à son éducateur, l’animal, pour la recherche et la conservation de la nourriture, c’est à lui aussi, ou à ses propres ancêtres animaux, qu’il doit très souvent l’art de choisir une demeure ou de se faire un abri. Plus d’une caverne lui serait restée inconnue s’il n’avait vu la chauve-souris tournoyer autour de la fissure du roc au fond de laquelle s’ouvre la porte secrète des galeries
I. Mac Gee, The American Anthropologist, X, 1895, — 2. Même recueil, VII, 1897
souterraines. Mainte bonne idée lui fut donnée également par l’oiseau constructeur de nids, si habile à entretresser fibres, laines et crins, même à coudre les feuilles. Le monde des insectes put enseigner diverses industries, l’araignée surtout qui tisse entre deux rameaux de si merveilleux filets, à la fois souples, élastiques et fermes. Dans la forêt, l’homme se plaît au bruit rythmé que fait le gorille frappant sur une calebasse ', il suit les chemins que lui ont frayés le sanglier, le tapir ou l’éléphant; en observant les traces du lion, il sait de quel côté il trouvera de l’eau dans le désert, et le vol des oiseaux, cinglant haut dans le ciel, lui fait deviner la brèche la plus facile pour la traversée de la montagne, et, sur la rondeur de la mer, le détroit le moins large, l’île inaperçue de la rive.
Souvent, l’instinct commun à l’animal et à l’homme apprit à celuici l’art de feindre, de fuir ou de se déguiser au moment du danger. Les exemples de la bête, aussi bien que le ressouvenir de la race propre, auraient pu lui enseigner à « faire le mort », c’est-à-dire à se tenir coi pour ne pas attirer le coup de bec ou de griffe sur sa tête. Les mères peuvent aussi tirer avantage, pour l’éducation des enfants, de l’art avec lequel les oiseaux savent apporter la becquée, mesurer la nourriture et le temps du vol, lâcher les oisillons, désormais maîtres de l’espace. Enfin, l’homme a reçu de l’oiseau cette chose inestimable, le sens de la beauté, et, plus encore, celui de la création poétique. Aurait-il pu oublier l’alouette qui s’élance droit dans le ciel en poussant ses appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d’amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou mélancoliques ? Maintenant il apprend à imiter l’oiseau pour construire des aéronefs; de même qu’il imita jadis le poisson pour se façonner des esquifs avec une épine dorsale servant de quille, des arêtes qui sont devenues des membrures et des nageoires transformées en rames et en aviron
Le domaine de l’imitation embrasse le monde des hommes aussi bien que celui des animaux. Il suffît qu’une peuplade soit en contact avec une autre peuplade pour que le besoin de lui ressembler par tel ou tel caractère se fasse aussitôt sentir. Dans un même groupe ethnique, l’individu qui se distingue des autres par quelque trait frappant ou par quelque travail personnel devient aussi un modèle pour ses
1. Karl Groos, Die Spiele der Menschen, p. 49- — a- R- von Ihering. Les Indo-Earodéens avant l’Histoire, trad. de Meulenaere, p. 197.
EXEMPLE DES ANIMAUX, IMITATION iSq
camarades, et du coup, le centre de gravité intellectuel et moral de toute la société doit se déplacer d’autant. D’ordinaire, l’imitation se fait d’une manière inconsciente, comme par une sorte de contagion, mais elle n’en est que plus profonde, et celui qui en est atteint en reste mo-
N” 18. Territoire des Indiens Papajos.
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difié dans tout son être. Les imitations conscientes ont une part moins importante dans la vie, mais une part encore très considérable, puisque l’homme désireux de se rendre semblable aux autres peut être entraîné par les facultés diverses de son être, soit'par sympathie quand il s’agit d’un ami, soit par obéissance à l’égard d’un maître, ou par fantaisie, par amour de la mode, enfin par le désir et la compréhension raisonnée du mieux'.
I. Guiberl, Société d’ Anthropologie de Paris ; séance du i8 avril 1873.
La plupart, sinon toutes les fonctions d’ordre intellectuel, le langage, la lecture, l’écriture, le calcul, la pratique des arts et des sciences supposent la préexistence et la culture de l’aptitude à l’imitation : sans l’inslinct et le talent d’imiter, il n’y aurait point de vie sociale ni de vie professionnelle. La littérature primitive n’a-t-elle point commencé surtout par la danse, c’est-à-dire par des pantomimes, des attitudes rythmées, accompagnées de la cadence des instruments et du son de la voix humaine? Et la première forme de la justice, c’est-àdire le talion: « Œil pour œil, dent pour dent! » n’est-elle pas imitation pure? Tout le code des lois ne fut jadis autre chose que la coutume : on était convenu tacitement de répéter sans cesse, sous la forme antique, ce qui avait été fait depuis un temps immémorial, et à cet égard la loi anglaise, qui cherche avec tant de sollicitude à s’appuyer sur les « précédents », se répète comme une cloche au son toujours le même. La règle des convenances sociales est de rendre visite pour visite, repas pour repas, présent pour présent, et la morale même est née dans son essence de l’idée du devoir, du paiement, de la restitution d’un service à l’homme, à un groupe collectif, à l’humanité*.
L’imitation se confond en beaucoup de circonstances avec l’aide mutuelle — ou plus brièvement l’entr’aide — qui fut dans le passé, qui est encore de nos' jours et qui sera dans tous les temps le principal agent du progrès de l’homme. Lorsque, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Darwin, Wallace et leurs émules eurent si admirablement exposé le système de l’évolution organique par l’adaptation des êtres au milieu, la plupart des disciples n’envisagèrent que le côté de la question développé par Darwin avec le plus de détails et se laissèrent séduire par une hypothèse simpliste, ne voyant dans le drame infini du monde vivant que la « lutte pour l’existence. » Cependant l’illustre auteur à'Origin of Species et de Descent of Man avait aussi parlé de 1’ « accord pour l’existence » ; il avait célébré « les communautés qui, grâce à l’union du plus grand nombre de membres étroitement associés, prospèrent le mieux et mènent à bien la plus riche progéniture*. »
Mais que de prétendus « darwinistes » voulurent ignorer complète-
1. G. Tarde, les Lois de l’Imitation. — a. Descent of Man, a' édit, p. i63.
IMITATION, AIDE MUTUELLE l4l
ment tous les faits d’entr’aide et se prirent à vociférer avec une sorte de rage, comme si la vue du sang les excitait au meurtre : « Le monde animal est une arène de gladiateurs... ; toute créature est dressée pour le combat' » 1 Et sous le couvert de la science, combien de violents et de
N° 19. Passages d’oiseaux.
fVoir page 138.^
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La configuration des continents est le facteur prédominant dans les itinéraires des oiseaux migrateurs. Certaines espèces suivent, chacune avec ses préférences, les voies pélasgiques, (numérotées de 1 à 8, en traits pleins) et restent en vue des côtes ; d’autres oiseaux volent autant que possible au-dessus des terres, à peu de distance du littoral, puis pénètrent dans l’intérieur le long des fleuves (itinéraires en pointillé). ’
cruels se trouvèrent du coup justifiés dans leurs actes d’appropriation égoïste et de conquête brutale ; tout joyeux d’être parmi les forts, que de fois n’ont-ils pas poussé le cri de guerre contre les faibles : « Malheur aux vaincus I »
Sans doute le monde présente à l’infini des scènes de lutte et de carnage parmi tous les êtres qui vivent sur le globe, depuis les graines en conflit pour la conquête d’une motte de terre et les œufs de poissons se disputant la mer, jusqu’aux armées en bataille s’exterminant avec fureur par l’acier, les balles et les obus. Mais les tableaux opposés
I, Huxley, Struggle for Existence, and its bearing upon Man.
sont encore plus nombreux puisque la vie l’emporte, et que sans Tentr’aide la vie même serait impossible. Puisque les plantes, les animaux, les hommes ont réussi à se développer en tribus, en peuples immenses, et que parmi eux un grand nombre d’individus ont parcouru leur espace normal de vie durant des jours, des mois ou des années, c’est que les éléments d’accord l’ont emporté sur les éléments de lutte. Ce simple « bon jour » ou « bon matin », que dans tous les pays du monde on échange sous les formes les plus diverses, indique un certain accord entre les hommes, provenant d’un sentiment au moins rudimentaire de bonne volonté à l’égard les uns des autres. Un proverbe arabe l’exprime de la manière la plus noble : « Un figuier regardant un figuier apprend à porter des fruits. » Il est vrai qu’un autre dicton, encore plein des haines antiques, limite cette bonne volonté aux membres d’une même nation : « Ne regarde pas le dattier, dit l’Arabe, ne le regarde pas, car il ne parle pas à l’étranger ».
Les exemples d’aide mutuelle parmi les animaux, cités dans les ouvrages des naturalistes, sont innombrables et il n’en est pas un seul qu’on ne puisse retrouver sous des formes peu différentes parmi les hommes*. Les fourmis et les abeilles fournissent à cet égard des faits d’une telle éloquence qu’il faut s’étonner de l’oubli momentané dans lequel les ont laissées les protagonistes d’une lutte constante et sans merci entre tous les êtres combattant pour l’existence. Sans doute des guerres se produisent entre telle et telle espèce de fourmis ; elles aussi ont des conquérants, des propriétaires d’esclaves ; mais il faut constater également qu’elles s’entr’aident au point de se nourrir mutuellement en cas de nécessité, de s’adonner à des travaux agricoles et même industriels, tels que la culture de certains champignons et la transformation chimique des grains, enfin de se sacrifier les unes pour les autres avec un dévouement absolu. Des colonies de fourmis, comprenant des centaines ou même des millions de fourmilières habitées par des espèces alliées, n’offrent que des scènes de bonne intelligence et de paix cordiale^. A la vue de toutes ces merveilles mentales, on est tenté de répéter les paroles de Darwin que « la cervelle de la fourmi est peut-être un prodige supérieur à la cervelle de l’homme. »
I. P. Kropotkin, Mutual aid among i/ieAnimats, Nineteenth Gentury, 1890. — a. Forel, Dates, Romanes, etc.