‹ L'homme invisibleChapitre 2 sur 41 · IL PARLAIT A TRAVERS SA SERVIETTE BLANCHE · texte numérisé non relu

IL PARLAIT A TRAVERS SA SERVIETTE BLANCHE

à Millie ce que celle-ci fricotait juste à ce moment.

Le voyageur s’assit et tendit l’oreille au bruit des pas qui s’éloignaient. Avec inquiétude, il regarda du côté de la fenêtre avant d’écarter sa serviette ; puis il reprit son repas. Il avala une bouchée, jeta vers la croisée un nouveau regard de méfiance, mangea une autre bouchée ; puis il se leva, et, tenant à la main sa serviette, il traversa la chambre, et abaissa le store jusqu’à la hauteur du rideau de de mousseline qui couvrait les carreaux du bas. La pièce fut plongée dans une jusqu’alors.

demi-obscurité. Après quoi, il revint, l’air

plus tranquille, à la table et au repas.

« Le pauvre homme a eu un accident,

ou une opération, ou quelque chose, se dit

madame Hall. Mon Dieu, quelle peur il

m’a faite avec tous ses bandeaux ! »

Elle raviva le feu, ouvrit le chevalet et

étendit dessus les vête ¬

ments de son hôte.

« Et ces lunettes !... A

coup sûr, il avait l’air d’un

scaphandrier plutôt que

d’un homme ordinaire ! »

Elle pendit le cache-

nez à un coin du support.

« Et il tient tout le

temps ce mouchoir sur sa

bouche ! Il parle à tra-

vers.... Peut être aussi

a-t-il quelque chose à la

bouche. Qui sait ? »

Elle tourna sur elle-

même, comme frappée

d’un brusque souvenir :

— Que Dieu me bé-

nisse ! s’écria-t-elle en

changeant subitement de

sujet. N ’avez - vous pas

encore fait ces pommes

de terre, Millie ?

Lorsque madame Hall

vint pour desservir le

déjeuner de l’étranger, elle

fut confirmée dans son

idée qu’il devait avoir eu

la bouche-blessée et défor-

mée par un accident. En

effet, il fumait une pipe et,

pendant tout le temps qu’elle resta dans la

pièce, il ne se sépara point, pour porter

le tuyau à ses lèvres, du foulard de soie

dont il avait enveloppé la partie inférieure

de sa figure. Pourtant ce n’était pas dis-

traction, car elle le vit surveiller le tabac

qui allait s’éteindre.

Il était dans un coin, le dos tourné au

store, et, ayant bien mangé et bien

bu, s’étant bien réchauffé, il parlait d’un

ton moins bref. Le reflet de la flamme

prêtait à ses grosses lunettes une sorte

de rougeoiement qu’elles n'avaient pas eu — J’ai des bagages à la station de Bramblehurst, dit-il.

Et il demanda comment il pourrait se les faire envoyer. Très poliment, il inclina la tête emmaillotée pour remercier madame Hall de ses explications.

— Demain ! dit-il. N’est-il pas possible d’avoir cela plus rapidement ?

Il parut contrarié quand elle lui répondit que non. « En était-elle bien sûre ?

N’y avait-il pas un homme qui voulût y aller avec une charrette ?... »

Madame Hall, sans hésiter, lui expli-> qua les difficultés du pays, et la conversation s’engagea.

•— Il y a, monsieur, une route très montante, par la dune, dit-elle pour écarter l’idée de la voiture.

Puis, allant au-devant d’une confidence : • « Une voiture y avait versé, un peu plus d’un an auparavant. Un monsieur avait été tué sans compter le cocher.

Les accidents, monsieur, arrivent si vite, n’est-ce pas ? »

Mais le visiteur n’était pas si commode à mettre en train.

—- Oui, en effet! dit-il à travers son foulard, en observant tranquillement madame Hall à l’abri de ses verres impénétrables.

— Sans compter qu’il faut longtemps encore pour se rétablir, n’est-ce pas ? Tenez, mon neveu Tom, il s’est coupé au bras, en jouant avec une faux, en tombant dessus dans un champ où l’on faisait les foins. Et, Dieu me pardonne, il est resté trois mois, monsieur, sans pouvoir rien faire. C’est à ne pas le croire : j’ai toujours, depuis lors, grande peur des faux.

— Je comprends cela !

— Nous avons craint, une fois, qu’il n’eùt à subir une opération. Il était si mal, monsieur !

Le visiteur éclata brusquement d’un rire qu’il parut réprimer et étouffer dans sa bouche.

— Ah ! vraiment !... fit-il.

— Oui, monsieur. Et il n’y avait pas de quoi rire, occupée de lui comme je l’étais, parce que ma sœur avait assez

de besogne avec son petit monde. Il y

avait des pansements à faire, à défaire.

En sorte que, si j’osais le dire, monsieur...

— Voulez-vous me donner des allu-

mettes ? fit brusquement l’étranger. Ma

pipe est éteinte.

Madame Hall fut arrêtée net. Cela

était vraiment malhonnête de la part de

ce monsieur, après qu’elle venait de lui

dire tout ce qu’elle avait eu d’ennuis!...

Elle le dévisagea un moment, interloquée ;

puis elle se rappela les deux souverains

donnés à l’arrivée, et cela fit qu’elle alla

chercher des allumettes.

— Merci ! fit-il, quand elle lui en

apporta.

Et il se détourna de nouveau pour

regarder par la fenêtre.

Évidemment il était chatouilleux sur

la question des opérations et des panse-

ments. Elle n’osa plus rien dire, mais cette

manière de la rudoyer l’avait irritée...

Millie eut lieu de s’en apercevoir pendant

l’après-midi.

Le voyageur resta dans le salon jusqu'à

quatre heures, sans donner à son hôtesse

prétexte à y entrer; il demeura presque

continuellement immobile, sans doute

assis, dans l’obscurité croissante, fumant

à la lueur du foyer, ou peut-être som-

meillant. Une ou deux fois, quelque oreille

attentive l’aurait entendu tisonner ; après

cela, pendant cinq minutes, il arpentait

la pièce. Il semblait se parler à lui-

même. Puis le fauteuil craquait : il venait

de se rasseoir.

Page 1