A PORT-STOWE
A dix heures, le lendemain matin,
M. Marvel se trouvait, la barbe non faite,
sale, couvert de poussière, les mains
enfouies dans les poches, l’air très las,
mal à l’aise, agité, enflant les joues à
chaque instant, assis sur un banc devant
une petite auberge des faubourgs de Port-
Stowe. Auprès de lui étaient les fameux
livres, mais attachés maintenant avec
une ficelle. Quant au paquet, il avait été
abandonné dans les bois, à la sortie de
Bramblehurst : c’était la conséquence
d’une modification apportée aux plans
de l’homme invisible. Personne ne faisait
attention à M. Marvel, assis sur ce banc;
pourtant son agitation continuait à tenir
de la fièvre ; ses mains ne cessaient de
se porter successivement à ses diverses
poches, qu’elles fouillaient avec une curio-
sité nerveuse.
Il était resté là bien près d’une heure,
lorsqu’un marin d’un certain âge sortit
de l’auberge avec un journal à la main
et vint s’asseoir à côté de lui.
— Il fait beau aujourd’hui ! dit le
nouveau venu.
M. Marvel lui lança un regard qui
semblait chargé d’effroi. — Oui, très beau.
— Le vrai temps de la saison ! ajouta l’autre d’un ton qui ne permettait pas la contradiction.
— Oui, en effet...
Le marin tira un cure-dents de sa poche et commença de s’en servir avec méthode. Ses yeux, cependant, avaient toute liberté d’examiner les vêtements poudreux de son voisin et les livres placés
— Il y a des choses extraordinaires
dans les livres.
— Je crois bien!
— Mais il y a aussi des choses extraor-
dinaires ailleurs que dans les livres.
— C’est encore vrai !
M. Marvel leva les yeux sur son interlo-
cuteur et l’observa.
— Il y a par exemple, des choses extra-
ordinaires dans les journaux.
IL FAIT BEAU AUJOURD’HUI! DIT LE NOUVEAU VENU. auprès de lui. Au moment où il s’était approché de M. Marvel, il avait entendu comme un bruit de pièces de monnaie tombant dans une poche, et il avait été frappé du contraste entre l’extérieur de M. Marvel et cet indice d’une opulence relative. Aussi revenait-il obstinément à une idée qui s’était d’abord, d’une manière bizarre, emparée de son imagination.
— Vous avez des livres !... dit-il tout à coup en cessant la manœuvre du curedents.
M. Marvel tressaillit et le regarda.
— Oui, oui, fit-il... des livres.
— Sans doute !
— Et même dans ce journal !..
- Ah!
— Il y a, une histoire, dit le marin en
fixant sur M. Marvel un œil assuré, il
y a, par exemple, une certaine histoire
d’homme invisible...
M. Marvel eut une moue de dédain, se
gratta la joue et se sentit les oreilles en
feu.
— Qu’est-ce qu’ils vont raconter bien-
tôt ! soupira-t-il d’une voix molle. En
Autriche ou en Amérique, cet homme invi-
sible ? — Non, non.... ici.
— Seigneur ! s’écria M. Marvel en se levant vivement.
— Quand je dis ici, reprit le marin, au grand soulagement de Marvel, je ne veux pas dire ici, dans l’endroit où nous sommes, je veux dire près d’ici.
— Un homme invisible ! Et qu’est-ce qu’il a pu faire ?...
— Toute espèce de choses ! dit le marin, qui surveillait son voisin du coin de l’œil. Oui, toute espèce de choses !
— Je n’ai pas vu le moindre journal depuis quatre jours.
— C’est d’Iping qu’il est parti.
— Vraiment !
— C’est là qu’il a commencé. D’où venait-il alors ? Personne ne paraît le savoir. Tenez, là : Une singulière histoire à Iping. Et il est dit, dans l’article, que les preuves sont extrêmement fortes, extrêmement.
— Bon Dieu !
— C’est une histoire vraiment extraordinaire. Il y a un pasteur et un médecin comme témoins. Ils l’ont vu eux-mêmes...
Ou plutôt non, ils ne l’ont pas vu!... Il était descendu, dit le journal, à l’auberge du pays, et personne ne semble s’être avisé de son infirmité jusqu’au jour où, dans une altercation, c’est le journal qui le dit, les bandages qu’il avait sur la tête se trouvèrent arrachés. On s’aperçut alors que sa tête était invisible.
Aussitôt on tâcha de s’emparer de lui :
« Rejetant ses vêtements, dit toujours Je journal, il réussit à s’échapper ; mais seulement après une lutte désespérée dans laquelle il avait infligé de sérieuses blessures à notre digne et excellent agent M. J.-A. Jaffers » L’histoire est assez précise, hein ? Les noms, et tout.
— Bon Dieu ! répéta M. Marvel, promenant tout autour de lui des regards effarés, essayant de compter sa monnaie dans sa poche du bout des doigts, à tâtons, et plein d’une nouvelle idée étrange.
— C’est une histoire tout à fait étonnante.
— N’est-ce pas? Extraordinaire, j’ose le dire. Jamais auparavant je n’avais entendu parler d’homme invisible ; mais,
par le temps qui court, on entend des
choses si invraisemblables que...
— Et c’est là tout ce qu’il a fait ?
demanda Marvel d’un air dégagé.
— Eh bien, ce n’est pas suffisant, peut-
être ?
— Et il ne s’est pas échappé, par
hasard ? Oui, il s’est échappé, et voilà
tout, hein ?
— Voilà tout, en effet... N’est-ce pas
suffisant ?
- Oh ! si !
— Je crois bien, dit le marin, je crois
bien !
— N’avait-il pas de complices ?... Le
journalne dit point qu’il eût des complices
n’est-ce pas ? demandaM. Marvel, anxieux.
— N’est-ce donc pas assez pour vous
d’un bonhomme de ce genre-là ? Non,
Dieu merci, peut-on dire, il n’en avait
pas.
Et le marin courba la tête lentement.
— Cela me met vraiment mal à mon
aise, l’idée que ce gaillard-là court le
pays... Pour l’heure, il est en liberté: et,
d’après des témoignages certains, on sup-
pose qu’il a pris la route de Port-Stowe.
Vous voyez que nous sommes parfai-
tement dans la zone. Ce ne sont pas là
des tours de charlatan. Pensez à tout ce
qu’il pourrait faire ! Que deviendriez-
vous, s’il buvait un coup de trop et s’il
lui prenait fantaisie de vous tomber
dessus ? Supposez qu’il veuille voler : qui
pourrait l’en empêcher ? Il peut entrer, il
peut forcer les clôtures, il peut passer à
travers un cordon de policemen aussi faci-
lement que vous et moi nous pouvons
fausser compagnie à un aveugle. Plus
facilement encore : car les aveugles, à ce
qu’on m’a dit, ont l’ouïe extrêmement
fine...
— Il a un terrible avantage, certaine-
ment! opina M. Marvel. Et alors...
— Oh ! oui, un avantage !...
Pendant ce temps-là, M. Marvel n’avait
cessé de regarder autour de lui, tendant
l’oreille aux plus légers bruits, s’efforçant
de percevoir des mouvements impercep-
tibles. Il parut sur le point de prendre une
grande résolution. Il toussa derrière sa
main ; il guetta de nouveau alentour, prêta l’oreille, se pencha vers le marin et, baissant la voix :
— Il m’est arrivé par hasard, de connaître, au sujet de l’homme invisible, un ou deux détails. Cela, de source particulière.
— Allons donc ! vous ?
— Oui, moi.
— Vraiment ? Et puis-je vous demander ?...
— Vous serez étonné, dit Marvel derrière sa main. C’est une chose terrible.
— Vraiment !
— Hélas! oui, commença Marvel avec empressement, sur le ton de la confidence.
Tout à coup, sa physionomie changea :
— Oh! fit-il, en se redressant avec raideur sur son siège. Et sa figure exprima clairement une douleur physique.
— Oh ! dit-il encore.
— Qu’est-ce qu’il y a ? fit le marin, très intéressé.
— J’ai mal aux dents! répondit Marvel en portant la main à son oreille.
Il reprit ses livres et prétendit qu’il était obligé de continuer sa route. Il se leva et longea le banc, d’une curieuse manière, en s’éloignant peu à peu de son interlocuteur.
— Mais vous alliez justement me raconter quelque chose à propos de cet homme invisible ?
M. Marvel parut se consulter.
— Quelle blague ! dit une voix.
— C’est une blague ! répéta M. Marvel.
— Mais c’est dans le journal ! objecta le marin.
— C’est une blague tout de même. Je connais le gaillard qui a inventé l’histoire. Il n’y a pas d’homme invisible le moins du monde...
— Mais comment expliquer que ce journal ?... Allez-vous me dire ?...
— Rien du tout ! fit M. Marvel avec force.
Le marin ouvrit de grands yeux, son journal à la main. M. Marvel le regarda en face.
— Attendez donc, dit l’autre en se levant à son tour.
Et d’une voix lente :
— Vous allez me soutenir... ?
— Oui, fit Marvel.
— Alors, pourquoi m’avez-vous laissé vous raconter bonnement toutes ces
balivernes, hein ? Qu’est-ce que cela
signifie de laisser un homme se donner
ainsi l’air d’un imbécile?
M. Marvel enfla les joues. Le marin
devint cramoisi et serra les poings.
— Voilà dix minutes que je parle. Et
vous, petit pot à tabac, avec votre figure
tannée, vous ne pouviez pas avoir la
politesse élémentaire de...
— Vous n’allez pas me chercher chicane
à moi ?
— Chercher chicane ! J’ai vraiment
bonne envie...
— Venez-vous ? dit une voix.
Soudain quelqu’un fit faire demi-tour
à M. Marvel, qui s’éloigna décidément
d’une démarche bizarre, d’un pas saccadé.
— Vous faites bien de filer ! criait le
marin.
— Filer! Qui! Moi ? dit Marvel.
Et il s’en allait obliquement, à grandes
enjambées, avec, de temps à autre, de
violentes poussées en avant. Une fois
à quelque distance, il commença à mar-
motter tout seul des protestations, des
récriminations.
— Stupide animal ! grognait le marin
les poings sur les hanches, les jambes
écartées, suivant du regard l’individu
qui s’en allait. Je vous apprendrai,
triple imbécile, à vous moquer de moi...
quand c’est là, dans le journal !
Il ne distingua point la réponse de
Marvel qui, s’éloignant toujours, fut bien-
tôt caché par un coude de la route. Mais
il demeura, superbe, au beau milieu du
chemin, jusqu’au moment où l’arrivée
d’une voiture de boucher le força de se
déranger.
Alors il repartit pour Port-Stowe. Il
grommelait tout seul :
— Quels fous on rencontre !... Il croyait
m’y prendre ! Cette bêtise !... Puisque
c’est dans le journal...
Un peu plus tard, il apprit qu’un
autre fait extraordinaire s’était produit
non loin de là. C’était l’apparition « d’une
poignée d’argent », ni plus ni moins, de
l’argent passant tout seul, et sans qu’on
vît qui le tenait, le long du mur, au coin
de la ruelle de Saint-Michel.
Un de ses camarades avait vu ce prodige le matin même. Il avait tout de suite voulu prendre l’argent; mais il avait été frappé et renversé, et, lorsqu’il s’était remis sur ses pieds, plus d’argent : le singulier papillon avait disparu. Notre marin « ne demandait pas mieux, disaitil, que de croire n’importe quoi : mais
ment et adroitement subtilisé, par poi-
gnées, par rouleaux ; on en avait vu
flotter doucement le long des murs, dans
les endroits ombragés, puis échapper
rapidement aux regards de ceux qui
approchaient. Il avait, d’ailleurs, quoique
personne ne lui marquât la route, invariacela, c’était tout de même un peu trop raide !... » Pourtant, il se mit à y réfléchir. Or, l’histoire de la monnaie volante était exacte. Partout dans le voisinage, depuis la fameuse Banque de Londres et des Comtés jusqu’aux comptoirs des boutiques et des auberges, les portes, restant volontiers ouvertes par ce beau soleil, de l’argent avait été tranquille-
blement terminé sa course mystérieuse
dans la poche de ce monsieur agité, au
chapeau de soie râpée, qui s’était assis
devant la petite auberge du faubourg.
Ce fut dix jours plus tard et seule-
ment lorsque l’histoire de Burdock était
déjà vieille, que notre marin rapprocha
les faits et comprit avec terreur qu’il avait
été le voisin de l’homme invisible.
l’homme qui courait A l’heure où le jour commençait à baisser, le docteur Kemp était assis dans son cabinet. dans le belvédère qui, du haut de la colline, dominait Burdock.
C’était une petite pièce agréable : trois fenêtres. au nord, à l’est et au sud; des layons couverts de livres et de publications scientifiques ; une grande table de travail ; devant la fenêtre du nord, un microscope, des plaques de verre, de menus instruments, quelques cultures et, çà et là, des flacons de réactifs. La lampe du docteur était allumée déjà, quoique le ciel resplendît encore du soleil couchant, et les stores étaient levés : il n’y avait pas à craindre que les gens du dehors pussent regarder au dedans.
Le docteur Kemp était un homme jeune, de haute taille, svelte, aux cheveux blonds, à la moustache presque blanche. Le travail auquel il s’appliquait devait, il l’espérait bien, lui valoir son élection à l’Académie royale.
Ses yeux, pour le moment détachés de son ouvrage, contemplaient le soleil qui se couchait derrière l’autre colline, en face de lui. Depuis une minute, peut-être, il était resté, la plume aux lèvres, à admirer la magnifique lumière d’or, quand son attention fut attirée par la petite tache que faisait un homme noir comme de l’encre, accourant de son côté par-dessus le sommet de la colline. Cet individu, tout petit, portait un énorme chapeau haut de forme, et il courait si vite que l’on distinguait à peine le mouvement de ses jambes.
« Encore un de ces ânes, pensait le docteur Kemp, comme celui qui s’est jeté contre moi, ce matin, au coin de la rue, avec son : « M’sieur, l’homme invisible arrive !... » Je ne peux pas concevoir ce qui tourne la tête de ces gens-là.
On se croirait encore au xm e siècle ! »
Il se leva, s’approcha de la fenêtre et regarda, sur le flanc obscur de la colline,
le petit homme noir qui descendait ventr •
à terre.
« Il paraît furieusement pressé... Mais il
n’a pas l’air d’avancer ! Certes, il ne cour
rait pas plus lourdement si ses poches
étaient pleines de plomb... Vous êtes
donc poursuivi, mon bonhomme ! »
Bientôt la plus haute des villas qui peu
à peu, prolongeant Burdock, avaient
escaladé la colline, eut caché le coureur.
Il reparut un instant, puis s'éclipsa, pour
redevenir visible trois fois entre les
maisons isolées qui venaient ensuite ;
enfin la terrasse le couvrit.
— Quels ânes ! s’écria le docteur Kemp
en pivotant sur les talons pour retourner
à sa table de travail.
Les personnes qui, étant elles-mêmes
sur la grande route, virent de plus près
le fuyard et purent observer la terreur
bestiale répandue sur sa figure en sueur,
n’eurent pas le même détachement que le
docteur Kemp. Au passage, en courant,
l’homme rendait un bruit d’argent,comme
une bourse pleine qu’on secoue. Lui ne
regardait ni à droite ni à gauche ; ses
yeux dilatés ne cherchaient au bas de
la colline que les maisons où les lampes
étaient allumées, les endroits, dans la rue,
où les gens étaient en groupe. Sa bouche
mal fendue tombait d'un côté ; il avait
de l’écume aux lèvres ; sa respiration
était rauque et bruyante. Tous ceux
qu’il frôla s’arrêtèrent, et le suivirent du
regard le long de la route. se demandant
avec un certain malaise la raison de sa
précipitation.
Cependant là-haut, sur la colline, un
chien qui jouait hurla tout à coup et cou-
rut se réfugier sous une porte; on en était
encore surpris lorsqu’il passa quelque
chose, tout près, comme un coup de vent,
avec le bruit d’un souffle précipité :
han !... han !... han !...
Les gens poussèrent des cris, on quitta
en hâte le pavé de la route. Cela devint
une clameur générale qui se prolongea
naturellement jusqu’au bas de la colline.
On criait dans la rue avant que Marvel
fût seulement à mi-chemin ; et l’on se
verrouillait dans les maisons, et l’on
claquait les portes derrière soi... Marvel entendit tout cela; il fit un dernier effort désespéré. La terreur le dépassait, le devançait, envahissait la ville.
— L'homme invisible ! l’homme invisible !... Il arrive.