LE GARÇON, LE COCHER ET LE POLICEMAN
SE TENAIENT EN GARDE, prêt, il ôta les verrous lui-même. Le garçon, le cocher et le policeman se tenaient en garde.
— Entrez! dit-il à demi-voix, en reculant, toujours face à la porte déverrouillée avec son pistolet derrière lui.
Personne n’entra, la porte demeura close. Lorsque, cinq minutes plus tard, un autre cocher, du dehors, passa la
Il regardait autour de lui d’un air
découragé. La porte du salon se referma
bruyamment et l’on entendit tourner la
clef.
— Il y a la porte de la cour et l’entrée
particulière. Celle de la cour...
Il sortit en hâte du bar. Une minute
après, il reparut, tenant un grand couteau
à découper.
— La porte de la cour était ouverte !
dit-il.
Et sa grosse lèvre inférieure s'abaissa.
— Il est peut-être déjà dans la maison, fit observer le cocher anémique.
— En tout cas, il n’est pas dans la cuisine, répondit le garçon? Il y a là deux femmes qui n’ont rien entendu ; et d’ailleurs, j’ai porté des coups dans tous les sens avec ce petit tranchelard. Elles ne pensent pas qu’il soit entré. Elles ont remarqué...
— Avez-vous bien verrouillé la cuisine, demanda le cocher.
— J’en suis bleu! fit le garçon.
L’homme à la barbe rentra son revolver.
Juste à ce moment, la planche du comptoir retomba et, sous un coup furieux, la porte du salon fut enfoncée. On entendit Marvel crier comme un chat qu’on étrangle; tout de suite on passa par-dessus le comptoir pour aller à son secours. Le revolver du grand barbu partit, la glace adossée au salon fut étoilée et vint se briser à terre avec fracas.
En entrant dans la pièce, le garçon vit Marvel, bizarrement accroupi, lutter contre la porte qui menait à la cuisine et à la cour. Tandis que le garçon hésitait, la porte s’ouvrit soudain et Marvel parut être traîné jusque dans la cuisine. On entendit un cri de terreur, un grand tapage de casseroles. Marvel, tête baissée, résistant obstinément, fut poussé de force jusqu’à l’autre porte de la cuisine, qui donnait sur la cour, et dont les verrous furent tirés.
Le policeman^ qui avait essayé de passer devant le garçon, se précipita, suivi de l’un des cochers, saisit le poignet de la main invisible qui étranglait Marvel, reçut un coup de poing en pleine figure et faillit tomber à la renverse. La porte s’ouvrit et Marvel fit un effort frénétique pour se réfugier derrière. Et le cocher, alors, attrapa quelqu’un par le collet.
— Je le tiens ! criait-il.
Les mains rouges du garçon empoignèrent l’ennemi qu’on ne voyait point.
— Là ! il est là !
M. Marvel, relâché, se laissa choir et essaya de se glisser entre les jambes des
uns et des autres. Le groupe des combat-
tants oscilla pêle-mêle autour de la porte
ouverte. C’est alors que, pour la première
fois, on entendit la voix de l’homme invi-
sible : une plainte aiguë... Le policeman
lui avait marché sur le pied : il hurlait
furieusement, et ses poings battaient
l’air comme des fléaux. Le cocher, lui
aussi, poussa un cri de douleur et se cassa
brusquement en deux : il avait été atteint
au creux de l’estomac. La porte donnant
de la cuisine dans le salon se referma et
couvrit la retraite de Marvel, tandis que,
dans cette cuisine, les gens étreignaient
l’air et luttaient avec le vide.
— Où est-il passé ? demandait l’homme
à la barbe. Dehors ?
— Par ici ! dit le policeman, faisant
un pas dans la cour et s’arrêtant.
Un morceau de tuile vola en sifflant
tout près de sa tête et alla s’écraser au
milieu de la vaisselle sur la table de cuisine.
— Je vais lui faire voir !... s’écria
l’homme à la barbe.
Tout à coup un canon d’acier brilla
par-dessus l’épaule du policeman et cinq
balles se suivirent, coup sur coup, dans
l’obscurité d’où était venu le projectile.
En tirant, l’homme fit décrire à sa main
un mouvement circulaire horizontal, de
façon que ses balles rayonnassent dans la
cour étroite, comme les rais d’une roue.
Puis, il y eut un silence.
— Cinq cartouches, dit l’homme à la
barbe noire, c’est encore ce qu’il y a de
mieux. Quatre as et un roi ! Apportez
une lanterne, quelqu’un, et à tâtons,
mettons-nous en quête du cadavre.
l’hote DU DOCTEUR KEMP
Le docteur Kemp avait continué à
écrire dans son cabinet jusqu’au moment
où les coups de revolver le firent sauter.
Pan ! pan ! pan ! ils se succédaient à
intervalles réguliers.
— Oh ! oh ! fit-il, en mettant de nou-
veau sa plume entre ses dents et en prêtant l’oreille. Qui est-ce qui tire ainsi, à Burdock?... Que font maintenant ces ânes-là ?
Il se dirigea vers la fenêtre du sud, leva le châssis et, penché en dehors, parcourut des yeux le réseau que faisait la ville dans la nuit, avec ses espaces noirs, cours ou toitures, piqués de lumière, fenêtres, boutiques et lanternes. « On dirait un attroupement, au pied de la colline, auprès des Joueurs de Cricket. » Il continua d’observer. Ses yeux se portèrent au delà de la ville jusqu’à l’endroit lointain où brillaient les feux des navires et des réverbères de la jetée, jusqu’au pavillon qui la terminait, comme une topaze lumineuse dans la nuit. La lune à son premier quartier, était suspendue audessus de la colline, à l’ouest; très claires, les étoiles avaient presque le même éclat que sous les tropiques.
Après cinq minutes, pendant lesquelles son esprit s’était laissé aller à de vagues méditations sur les conditions sociales de l’avenir et s’était égaré dans l’immensité de l’espace et du temps, le docteur Kemp se reprit, avec un soupir, ferma la fenêtre et revint à son pupitre.
C’est environ une heure plus tard que retentit la sonnette de la porte d’entrée.
Depuis les détonations, il avait écrit mollement,' l’esprit souvent distrait. Ayant écouté, il entendit la servante répondre au coup de sonnette et attendit le bruit de ses pas dans l’escalier; mais elle ne vint point.
« Je serais curieux de savoir ce que c’était ! » se dit le docteur.
Il essaya de se remettre au travail ; puis, n’y parvenant pas, il se leva, descendit dans son cabinet jusqu’au palier, sonna, et, par-dessus la rampe, interpella la femme de chambre, juste au moment où elle arrivait dans le vestibule, en bas.
— Était-ce une lettre ?
— Non, monsieur. Un passant qui a sonné, puis qui s’est enfui.
« Je suis agité, ce soir ! » se dit Kemp à lui-même.
Il remonta dans son cabinet et, cette fois, se remit à l’ouvrage résolument.
Au bout d’un instant, il y était tout entier
et les seuls bruits dans la pièce étaient
le tic-tac de l’horloge et le grincement
clair de sa plume se hâtant au centre du
cercle de lumière que projetait l’abat-jour
sur la table.
Le docteur n’eut pas fini avant deux
heures sa tâche de la nuit. Il se leva,
bâilla et alla se coucher. Déjà il avait ôté
son habit et son gilet, lorsqu’il se sentit
altéré. Il prit un bougeoir et descendit à
la salle à manger, en quête de soda ou de
whisky.
Les études scientifiques avaient déve-
loppé ses facultés d’observation. En re-
traversant le vestibule, il remarqua une
tache noire sur le linoléum, tout près
du paillasson, au pied de l’escalier. En
remontant, il se demanda tout à coup ce
que pouvait bien être cette tache. Étant
redescendu il s’aperçut sans grande sur-
prise, qu’elle avait la couleur et la visco-
sité du sang qui sèche.
Il reprit ses bouteilles et remonta
de nouveau, regardant autour de lui,
essayant de s’expliquer cette tâche. Sur
le palier, nouvelle remarque ; il s’arrêta
stupéfait : le bouton de porte de sa
chambre était souillé de sang.
Il regarda sa main : elle était propre.
D’ailleurs il se rappelait que la porte de
sa chambre était ouverte lorsqu’il était
descendu de son cabinet; il n’avait donc
pas eu à toucher le bouton. Il entra tout
droit, la figure parfaitement calme, peut-
être un peu plus résolue seulement qu’à
l’ordinaire. Son regard, errant avec curio-
sité, tomba sur le lit : le couvre-pieds
était taché de sang, les draps avaient été
déchirés... Kemp n’avait pas remarqué
tout cela en entrant la première fois,
parce qu’il était allé directement à la toi-
lette. D’autre part, draps et couvertures
étaient enfoncés comme si quelqu’un
s’était tout récemment assis dessus.
Alors le docteur éprouva l’impression
étrange d’avoir entendu une voix qui
qui disait tout bas : « Juste ciel !... Kemp ! »
Mais le docteur Kemp ne croyait pas
aux voix.
Il resta debout, les yeux en arrêt sur
ses draps écroulés. Était-ce vraiment une voix ? De nouveau il regarda autour de lui, mais sans remarquer autre chose que le lit en désordre et souillé de sang.
A ce moment, il entendit très distinctement quelque chose qui remuait à l’autre bout de la chambre, du côté du lavabo.
Tous les hommes, même les plus éclairés, gardent certaines idées superstitieuses :
Kemp fut envahi par cette sensation qui s’appelle la peur des revenants. Il ferma la porte, s’avança jusqu’à la toilette, et y posa ses flacons. Tout à coup, il aperçut, non sans tressaillir, une bande roulée, faite d’un lambeau de linge ensanglanté, qui flottait dans l’air entre lui et le lavabo. Il resta là, stupéfait, à la contempler.
C’était une bande vide, une bande convenablement serrée, mais bien vide. Il allait faire un pas pour s’en saisir, quand un léger coup l’arrêta; en même temps, une voix parlait tout près de lui :
— Kemp !
— Eh ? fit-il, la bouche ouverte.
— Maîtrisez vos nerfs... Je suis un homme invisible.
Pendant un instant, les yeux fixés sur le bandage, Kemp ne répondit pas.
A la fin :
— ....Homme invisible ? repéta-t-il, — Oui, je suis un homme invisible.
L’histoire dont il s’était moqué tout le premier, ce matin même, revint à l’esprit de Kemp. On ne saurait dire s’il fût, à ce moment, plus effrayé ou plus surpris. Ce n’est que plus tard qu’il put s’en rendre compte.
— Je croyais que tout cela n’était qu’une invention! (Ce qui dominait en lui, c’était encore ses raisonnements du matin.) Est-ce que vous avez un pansement?
— Oui, répondit l’homme invisible.
— Oh ! fit Kemp.
Il reprit son sang-froid :
— Voyons, c’est absurde! C’est quelque tour...
Il s’avança soudain, et sa main étendue vers le bandage, rencontra des doigts invisibles. Il recula, au contact, et changea de couleur.
— Rassurez-vous, Kemp, pour l’amour de Dieu !... J’ai besoin de secours, un besoin urgent. Attendez !
Une main lui saisit le bras. Il donna
un coup sur la main.
— Kemp, cria la voix; Kemp, rassurez-
vous !
Et l’étreinte se resserra. Un désir
furieux de se délivrer s’empara de lui.
Mais la main du bras bandé l'empoigna
par l’épaule;il fut secoué à perdre l’équi-
libre et jeté à la renverse sur le lit. A peine
avait-il ouvert la bouche pour crier, que
le coin du drap lui fut enfoncé entre les
dents. L’homme invisible le maintenait
sous lui d’une manière inquiétante; mais,
du moins Kemp avait les bras libres, et,
des pieds comme des mains, il s’efforçait de
donner des coups.
— Soyez raisonnable, n’est-ce pas ? dit
l’homme invisible, en s’attachant à lui,
sans s’inquiéter des bourrades qu’il rece-
vait dans les côtes.
— Par le ciel! vous allez me rendre
fou!
— Demeurez là, imbécile! hurla l’homme
invisible dans l’oreille de Kemp.
Celui-ci lutta encore un moment, puis
resta tranquille.
— Si vous criez, je vous écrase la
figure... Je suis invisible. Il n’y a là ni
sottise ni magie. Je suis bien réellement
un homme invisible. Et j’ai besoin de
votre aide. Je ne veux pas vous faire de
mal ; mais, si vous vous conduisez comme
un rustre forcené, j’y serai contraint.
N’avez-vous pas gardé souvenir de moi,
Kemp ?... Griffîn, de Ïüniversity College.
— Laissez-moi me redresser... Je res-
terai où je suis... Laissez-moi m’asseoir
tranquille une minute.
Kemp s’assit et se tâta le cou.
— Je suis Griffin, de ï Universily Col-
lege. Je me suis rendu invisible. Je ne
suis qu’un homme comme les autres, un
homme que vous avez connu, devenu
invisible.
— Griffin ?
— Oui, Griffin !... répondit la voix, un
étudiant plus jeune que vous, presque
albinos, haut de six pieds, de forte carrure,
avec des yeux rouges dans une figure rose
et blanche... qui obtint la médaille de
chimie.
— Je suis abasourdi... Ma tête éclate... Qu’est-ce que tout ceci a à voir avec Griffin ?
— Mais... c’est moi qui suis Griffin!
Kemp réfléchit.
— C’est horrible! fit-il. Mais par quelle sorcellerie un homme peut-il devenir invisible ?
— Il n’y a pas là de sorcellerie. C’est un procédé scientifique, et assez facile à comprendre.
— C’est horrible... Comment diable...
— Horrible si vous voulez. Mais je suis blessé, je souffre, je suis éreinté... Bon Dieu ! Kemp vous êtes un homme. Un peu de calme. Donnez-moi à boire et à manger, et laissez-moi m’asseoir là.
Kemp regardait le bandage se mouvoir à travers la pièce ; il vit un fauteuil d’osier traîné sur le parquet, venir se placer auprès du lit. Le fauteuil craqua sous le poids d’une personne et le siège en fut abaissé d’un quart de pouce environ. Le docteur se frotta les yeux et de nouveau se tâta le cou. — C’est plus fort que les histoires de revenants ! dit-il.
Et il se mit à rire machinalement.
— Cela va mieux, Dieu merci ! Voilà que vous devenez raisonnable.
— Ou idiot! répondit Kemp.
Et il se frotta encore les veux.
— Donnez-moi du whisky. Je suis à peu près mort.
— Sapristi ! il n’y paraissait pas tout à l’heure... Où êtes-vous? Si je me lève, ne tomberai-je pas sur vous? Là!... Fort bien. Le whisky ? Tenez ! Où faut-il vous le donner ?
Le fauteuil cria et Kemp sentit qu’on lui prenait le verre des mains. Il dut faire un effort pour le lâcher : son instinct était en révolte. Le verre s’éloigna et resta en équilibre, à vingt pouces au-dessus du bord antérieur du fauteuil, Kemp le regardait avec une perplexité infinie.
— Cela est, cela ne peut-être que de l’hypnotisme! dit-il. Vous devez m’avoir suggéré que vous étiez invisible.
— Allons donc !
— Mais cela est fantastique !
— Écoutez-moi.
— J’ai démontré, ce matin même, d’une manière concluante, que l’invisibilité...
— Peu importe ce que vous avez dé-
montré! Je meurs de faim, et la nuit est
froide, pour un homme qui n’a pas de
vêtement.
— Vous voulez manger ? demanda
Kemp.
Le verre de whisky se pencha de lui-
même.
— Oui, répondit l’homme invisible, en
le reposant avec un bruit sec. Avez-vous
une robe de chambre ?
Kemp eut une sourde exclamation. Il se
dirigea vers sa garde-robe et en tira un
vêtement d’étoffe rouge sombre.
— Cela fait-il votre affaire ?
Le vêtement lui fut pris des mains il
flotta en l’air, flasque pendant un moment ;
puis il s’agita d’étrange façon, se dressa
moulant un corps, se boutonna de lui-
même et s’assit dans le fauteuil.
— Un caleçon, des chaussettes, des
pantoufles, tout cela me ferait bien plaisir,
dit 1 homme invisible brièvement. Et de
quoi manger !
— Oui, quelque chose... C’est bien
l'aventure la plus insensée qui me soit
jamais arrivée !
Kemp retourna ses tiroirs pour y trou-
ver ce qu’on lui demandait ; puis, étant
descendu fouiller l’office, il revint avec
du pain et des côtelettes froides, et mit
le tout sur une table légère devant son
hôte.
— Pas besoin de couteau, dit-celui-ci.
Et une côtelette se trouva suspendue
en l’air; on entendit un bruit de masti-
cation.
— J’aime toujours être vêtu pour
manger, dit l’homme invisible, la bouche
pleine, et dévorant avec avidité. Drôle
de manie !
— Ce poignet va tout à fait bien, je
pense ?
— Fiez-vous-en à moi.
— Tout de même il est bizarre...
— Je ne dis pas non. Mais il est sin-
gulier aussi que je me sois jeté justement
dans votre maison, à vous, pour avoir
mon pansement : c’est ma première
bonne fortune !... Quoi qu’il en soit je me
proposais de dormir ici cette nuit : il faut
que vous y consentiez. Il est bien fâcheux que du sang ait révélé ma présence, n'estce pas ? Il y en a un caillot là-bas. Mon sang devient visible en se coagulant. Ce n’est que mon tissu vivant que j’ai transformé, et seulement pour la durée de mon existence... Je suis depuis trois heures déjà dans votre maison.
— Comment cela se fait-il? demanda Kemp d’un ton irrité. Du diable si... En cette affaire; tout est extravagant d’un bout à l’autre.
— Tout est logique, parfaitement logique! répliqua l’homme invisible, en étendant la main pour prendre la bouteille de whisky.
Kemp regardait avec ébahissement cette robe de chambre dévorer. Un rayon de la bougie, pénétrant obliquement par une déchirure, à l’épaule droite, projeta un triangle de clarté sous les côtes gauches.
— Qu’était-ce que ces coups de feu ?
Comment la bataille a-t-elle commencé ?
— C’est une espèce d’imbécile, une manière d’associé à moi... maudit soit-il!... qui a essayé de me voler mon argent.
Et il y a réussi.
— Est-il lui aussi, invisible ?
— Non.
— Alors ?
— Ne pourrais-je pas avoir autre chose à manger avant de vous dire tout cela?
Je suis affamé, je souffre, et vous me demandez de vous raconter des histoires ?
Kemp se leva :
— Mais vous, vous n’avez pas tiré.
— Moi, non. Un idiot que je n’avais jamais vu tirait à tort et à travers. Ils ont tous pris peur à mon arrivée. Que le diable les emporte!... Dites donc, je voudrais autre chose à manger, Kemp.
— Je vais voir ce qu’il y a encore en bas. Pas grand’chose je le crains !
Après qu’il eut achevé son souper, un souper copieux, l’homme invisible réclama un cigare. Il mordit le bout avec impatience avant que le docteur eût pu trouver un couteau ; et, la feuille extérieure s’étant défaite, il jura.
C’était chose bien curieuse de le voir fumer : sa bouche, son gosier, son pharynx, ses narines devenaient visibles sous
la forme d’une colonne tourbillonnante
de fumée.
— C’est un présent du ciel que le tabac !
dit-il en lâchant une grosse bouffée. J’ai de
la chance d’être tombé sur vous, Kemp,
vous allez m’aider. Quel bonheur de vous
avoir précisément rencontré! Je suis dans
un embarras du diable; j’ai été fou, je
crois. Quelles aventures j’ai traversées!
Mais, croyez-moi, nous ferons quelque
chose à nous deux, maintenant !
Il s’offrit à lui-même un peu plus de
whisky et de soda. Kemp se leva, regarda
autour de lui et alla chercher un verre
dans la chambre voisine.
— C’est insensé... Mais vous permettez
que je boive ?...
— Vous n’avez pas beaucoup changé,
Kemp, depuis une douzaine d’années.
Vous autres, hommes blonds, vous ne
changez point. Froids et méthodiques...
Je vais vous dire : nous allons travailler
ensemble.
— Mais comment tout cela s’est-il fait?
Comment en êtes-vous arrivé là ?
— Pour Dieu, laisscz-moi fumer en paix
une minute! Ensuite je vous le dirai.
L’histoire pourtant ne fut pas racontée
cette nuit-là. Le poignet de l’homme
invisible devenait douloureux. Il avait
la fièvre, il était épuisé. Son esprit se
reportait sans cesse à la chasse qu’on lui
avait donnée du haut en bas de la colline,
à la lutte soutenue dans l’auberge. Il
commença son récit, et l’abandonna. Par
moments, il parlait de Marvel : alors
il fumait plus vite et sa voix trahissait
sa colère. Kemp recueillait ce qu’il pouvait.
— Il avait peur de moi, je voyais bien
qu’il avait peur de moi, répéta l’homme
invisible à plusieurs reprises. Il voulait
me lâcher ; il guettait sans cesse autour
de lui... Que j’ai été sot! Le mâtin!...
J’étais furieux, je l’aurais tué...
— Mais où aviez-vous eu cet argent?
demanda Kemp brusquement.
L’homme invisible demeura silencieux
un instant.
— Je ne peux pas vous le dire ce soir. •
Il gémit tout à coup et se pencha en
avant, sa tête invisible appuyée sur des
mains invisibles.
— Kemp, dit-il je n’ai pas dormi depuis bientôt trois jours. Je-n'ai fait que m'assoupir une heure ou deux. Il va falloir que je dorme.
— Soit, prenez ma chambre, prenez cette chambre.
— Mais comment puis-je dormir? Si je dors, il s’en ira... Bah ! qu’est-ce que cela fait ?
— Et votre blessure? Qu’est-ce que c’est ?
— Rien, une égratignure. Oh ! Dieu, comme j’ai sommeil !
— Eh bien, pourquoi ne pas dormir?
L’homme invisible parut considérer Kemp.
— Parce que j’ai des raisons particulières de tenir à n’être pas pris par mes semblables.
Kemp ouvrit de grands yeux.
— Imbécile que je suis ! s’écria l’autre, en frappant sur la table violemment. Je viens de vous souffler une idée !
l’homme invisible dort
Épuisé et blessé comme il l’était, l’homme invisible ne voulut pas s’en rapporter à la parole de Kemp, l’assurant que sa liberté serait respectée. Il examina les deux fenêtres de la chambre à coucher, leva les stores et ouvrit les châssis pour vérifier s’il pourrait, au besoin, comme le disait Kemp, s’esquiver par là. Au dehors la nuit était calme et silencieuse ; la nouvelle lune se couchait de l’autre côté des dunes. Griffin passa en revue les serrures de sa chambre ; il inspecta les deux cabinets de toilette pour se convaincre qu’il avait là encore une double voie de salut ; finalement il se déclara satisfait. Il était alors debout sur le tapis du'foyer; Kemp entendit le bruit d’un bâillement.
— Je suis fâché, lui dit son hôte, de ne pouvoir vous raconter dès ce soir tout ce que j’ai fait; mais je suis à bout de forces. C’est ridicule sans doute !... Croyez-moi, Kemp, en dépit de vos raisonnements
de ce matin, la chose est parfaitement
possible. J’ai fait une découverte. J’avais
l’intention de la garder pour moi. Je ne
peux. Il faut que j'aie un associé. Et
vous... Nous pouvons faire des choses...
Mais, à demain! En ce moment c’est pour
moi le sommeil ou la mort.
Kemp se tenait au milieu de la chambre,
les yeux fixés sur ce mannequin sans tête.
— Je vais vous laisser, n’est-ce pas ?...
C’est incroyable... Ah ! il ne faudrait pas
trois aventures de ce genre-là, boulever-
sant toutes mes idées, pour me rendre
fou. Et c’est pourtant vrai !... Y a-t-il
encore quelque chose que je puisse faire
pour vous ?
— Rien, rien, que de me dire bonsoir.
— Eh bien, bonsoir! répondit Kemp,
en étreignant une main invisible.
Il se dirigeait obliquement vers la porte,
quand tout à coup, la robe de chambre
vint sur lui à grands pas :
— Écoutez-moi bien. Pas de tentative
pour me ligoter, pour s’emparer de moi!
ou...
Le visage de Kemp prit une expression
particulière :
— Je croyais, répliqua-t-il vous avoir
donné ma parole.
Puis il ferma la porte doucement der-
rière lui, et aussitôt il entendit tourner
la clef à l’intérieur.
Des pas rapides allèrent à la porte du
cabinet de toilette, et celle-ci fut éga-
lement fermée à clef.
Kemp se frappa le front :
« Est-ce que je rêve ? Est-ce le monde
qui est devenu fou, ou moi ? »
Il éclata de rire, et, mettant la main
sur la porte close :
« Être chassé de ma propre chambre
par une absurdité manifeste ! »
Étant monté jusqu’au haut de l’esca-
lier, il se retourna pour regarder toutes
ces portes fermées.
« C’est pourtant vrai ! fit-il. »
Il porta les doigts à son cou légère-
ment meurtri.
« Oui, c’est un fait indéniable, mais... »
Il secoua la tête avec désespoir, revint
sur ses pas et descendit l’escalier. Il alluma
la lampe de la salle à manger, prit un KEMP SE TENAIT AU MILIEU DE LA CHAMBRE, LES YEUX FIXÉS
SUR CE MANNEQUIN SANS TÊTE. cigare et se mita faire les cent pas,en se parlant à lui-même. De temps en temps il discutait.
« Il a dit « invisible » ! Cela existe donc, un animal invisible ? Dans la mer, oui. Des milliers, des millions ! Toutes les larves, les petites nauplies, toutes les espèces de tornaria, les bêtes microscopiques... les méduses. Dans la mer, il y a plus de choses invisibles que de visibles! Je n’avais jamais pensé à cela... Et, dans les étangs aussi ! Toutes ces petites bêtes qui vivent là, simples petits points de gélatine transparente et incolore. Mais dans l’air, non.
Cela ne peut pas être !... Après tout, pourquoi non?... Mais quoi? Si un homme était de verre, il serait encore visible».
Sa méditation devint profonde. Trois cigares se répandirent en cendre blanche sur le tapis avant qu’il parlât de nouveau.
Mais alors ce fut simplement une exclamation. Il sortit de la pièce, entra dans son cabinet de consultation, alluma le gaz.
Ce cabinet était tout petit : le docteur ne vivait pas de sa science. Les journaux étaient là. Négligemment jeté sur la table, et déplié, le journal du matin ; Kemp le saisit, le retourna vivement et se mit à lire : Une singulière histoire à Iping, celle-là même que le marin, à Port- Stowe, avait si péniblement ânonnée à Marvel. Kemp la parcourut rapidement.
« Enveloppé ! dit-il. Déguisé ! Se cachant !... Personne ne semble avoir été au courant de son cas... Quel diable de jeu joue-t-il donc ? »
Il laissa tomber le journal et son regard erra, de-ci de-là. Il prit la St, James's Gazette, qui était là, pliée comme elle était arrivée.
« Ah ! nous allons enfin avoir la vérité ! »
Il ouvrit le journal. Deux colonnes lui sautèrent aux yeux, avec cet en-tête :
Un village entier du Sussex atteint de folie. « Juste-eiel! s’écria Kemp, en lisant avec avidité le compte rendu sceptique des événements arrivés la veille à Iping. »
De l’autre côté de la page, le récit du matin avait été reproduit. Kemp le relut.
« Il courait à travers les rues, frappant
à droite et à gauche... Jaffers sans con-
naissance... M. Huxter souffrait beau-
coup... encore incapable de dire ce qu’il
avait vu... Douloureuse humiliation... le
pasteur... Une femme malade de frayeur...
Les fenêtres brisées... Cette histoire extra-
ordinaire est sans doute un canard, mais
trop drôle pour qu’on ne l’imprime pas...
A chacun d’en prendre et d’en laisser. »
Kemp rejeta la feuille et resta planté
devant, tout pâle.
« Sans doute un canard! »
Il reprit le journal et relut encore toute
l’affaire.
« Mais quand ce vagabond est-il entré
en scène ? Pourquoi le diable courait-il
après ce vagabond ?
Il se laissa tomber sur le lit à opérations.
« Il n’est pas seulement invisible. C’est
un fou, un fou dangereux !... »
Lorsque l’aube vint mêler ses premières
lueurs, dans la salle à manger, à la lumière
de la lampe et à la fumée du cigare, Kemp
en était encore à arpenter la pièce en
cherchant le mot de l’énigme.
Il était trop surexcité pour pouvoir
dormir. Ses domestiques, en descendant,
les yeux encore gros de sommeil, le trou-
vèrent là et inclinèrent à penser que c’était
le travail, le surmenage qu’il fallait ac-
cuser. Il leur donna l’ordre extraordi-
naire, mais tout à fait formel, de servir
à déjeuner pour deux personnes dans
le cabinet du belvédère et de se confiner
ensuite dans le sous-sol et le rez-de-
chaussée. Puis il continua de marcher
dans la salle à manger jusqu’à l’arrivée
du journal du matin.
Celui-ci avait beaucoup de choses à
raconter; mais pas grand’chose de neuf :
il confirmait seulement le récit de la veille
et donnait le compte rendu, fort mal
écrit, d’une autre aventure étrange, sur-
venue à Burdock. Le docteur connut
ainsi le plus gros de ce qui s’était passé
aux Joueurs de Cricket, et le nom de
M. Marvel.
« Il m’a obligé à passer avec lui vingt-
quatre heures », déclarait M. Marvel.
Certains détails nouveaux étaient ajoutés
à l’histoire d’Iping, notamment la rup-
ture du fil télégraphique. Mais rien qui pût jeter quelque lumière sur les relations de l’homme invisible et du vagabond, car Marvel n’avait donné aucun renseignement ni sur les trois livres qu’il portait ni sur l’argent dont ses poches étaient pleines. Le ton sceptique avait disparu, et une nuée de reporters et d’enquêteurs était déjà à l’œuvre, travaillant le sujet avec soin.
Kemp lut tout ce qui avait trait à l’affaire et envoya la femme de chambre lui chercher tous les journaux qu’elle trouverait. Ceux-là, de même, il les dévora.
« Il est invisible! Et il a des colères qui tournent à la folie furieuse !... Quelles choses il peut faire !... Et dire qu’il est là-haut, libre comme l’air !... Quel parti prendre ?... Par exemple, serait-ce lui manquer de parole si... Non! »
Il alla vers un petit pupitre en désordre, dans le coin et commença une note. A moitié faite, il la déchira et en écrivit une autre. Il relut celle-ci, la regarda en réfléchissant; puis il prit une enveloppe et l’adressa au « colonel Adye, à Port- Burdock ».
L’homme invisible se réveilla juste au moment ou Kemp en était là. Il se réveillait en méchantes dispositions :
Kemp, attentif au moindre bruit au-dessus de sa tête, entendit tout à coup des pas pesants se précipiter à travers la chambre à coucher. Puis, une chaise fut renversée, le verre du lavabo fut brisé :
Kemp se hâta de grimper l’escalier et frappa vivement à la porte.
PREMIERS PRINCIPES — Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc ?
demanda Kemp lorsque son hôte lui eut ouvert.
— Rien...
— Mais que diable ! ce vacarme ?
— Simple accès de mauvaise humeur, répondit l’homme invisible. Je ne pensais plus à mon bras, et il me fait mal.
Kemp traversa la pièce et ramassa
les morceaux du verre brisé; puis debout,
avec ces éclats dans la main :
— On a publié dans les journaux toute
votre affaire, dit-il, tout ce qui est arrivé,
soit à Iping, soit au bas de la colline. Le
monde est averti qu’il y a un citoyen
invisible; mais nul ne sait que vous êtes
L’autre lâcha un juron.
— Oui, reprit le docteur, le secret est
découvert. Je comprends que c’était un
secret... J’ignore quels sont vos projets ;
mais, bien entendu je suis désireux de vous
servir.
L’homme invisible s’assit sur son lit.
— Le déjeuner est servi là-haut, ajouta
Kemp, d’un ton aussi aisé que possible.
Il fut ravi de voir que son hôte bizarre
se levait volontiers, et il monta devant lui
l’étroit escalier qui menait au belvédère.
— Avant tout, dit Kemp, je voudrais
bien en savoir un peu plus long sur votre
invisibilité.
Il s’était assis, après un regard impatient
jeté par la fenêtre, de l’air d’un homme
qui veut causer. Les doutes qu’il avait
eus la veille sur la réalité de l’aventure
ne lui revinrent que pour s’évanouir de
nouveau quand il regarda l’endroit où
s’était assis Griffin, devant la table : une
robe de chambre sans tête, essuyait des
lèvres qu’on ne voyait pas, avec une
serviette soutenue miraculeusement.
— C’est bien simple, répondit Griffin, en
posant sa serviette à côté de lui.
— Pour vous, sans doute ; mais...
Et Kemp se mit à rire.
— Oui, certainement, à moi-même,
cela me semblait d’abord merveilleux.
A présent, bon Dieu!... Mais nous allons
faire de grandes choses !... Je m’occupai
de la question, pour la première fois,
à Chesilstowe,
— A Chesilstowe ?
— J’y étais en quittant Londres.
Vous savez que j’ai abandonné la méde-
cine pour me consacrer à la physique ?
Non, vous ne le saviez pas. Eh bien, c’est
ainsi. L’étude de la lumière m’attirait.
- Ah!
— La densité optique !... C’est un tissu
d’énigmes, une série de problèmes, avec des solutions qu’on n’entrevoit que vaguement... Je n’avais que vingt-deux ans. J’étais plein d’enthousiasme. Je me dis : « Je vais vouer ma vie à cette question-là ; elle en vaut la peine. » Vous savez bien comme on est bête à vingtdeux ans !
— Bête alors ou bête plus tard...
cipe général des pigments et de la réfrac-
tion, une formule, une expression géo-
métrique comportant quatre dimensions.
Les sots, le commun des mortels et même
les mathématiciens vulgaires ne savent
pas ce qu’une expression générale peut
signifier pour qui étudie la physique mo-
léculaire. Dans mes livres, les livres que — Comme si de connaître, de savoir, cela pouvait procurer quelque satisfaction à un homme !... Je me mis à travailler comme un nègre. Et j’avais à peine travaillé et réfléchi six mois que la lumière se fit et passa par une maille du réseau, aveuglante. Je découvris un prin-
ce chenapan m’a volés, il y a des mer-
veilles, des miracles. Ce n’était pas une
méthode, c’était une idée capable de
conduire à une méthode par laquelle il
serait possible, sans changer aucune des
propriétés de la matière (excepté, en cer-
tains cas, la couleur), de réduire l’indice de réfraction d’un corps solide ou liquide à celui de l’air, autant que peuvent l’exiger toutes les applications pratiques.
— Fichtre! dit Kemp, cela est très curieux. Pourtant je ne vois pas encore tout à fait... Je comprends bien que par ce moyen, vous pouvez ôter son éclat à une pierre précieuse; mais de là à rendre invisible une personne, il y a loin.
— Précisément. Mais considérez que la visibilité dépend de l’action des corps visibles sur la lumière. Laissez-moi vous exposer les notions élémentaires comme si vous ne les connaissiez pas du tout.
Mon explication en deviendra plus claire.
Vous savez très bien qu’un corps absorbe les rayons lumineux, ou il les réfléchit, ou il les réfracte; ou il en absorbe, et il en réfléchit, et il en réfracte tout à la fois. Supposez qu’un corps ne réfléchisse, ni ne réfracte aucun rayon : ce corps ne peut pas être visible par lui-même. Par exemple, vous voyez une boîte rouge opaque, parce que la couleur absorbe une partie des rayons lumineux et réfléchit les autres, c’est-à-dire vous renvoie tous les rayons rouges. Si elle n’absorbait pas une partie des rayons lumineux, si elle les réfléchissait tous, c’est une boîte éclatante de blancheur que vous verriez, une boîte d’argent!...
Une boîte en diamant n’absorberait pas beaucoup de rayons et n’en réfléchirait pas non plus beaucoup par sa surface ; mais cà et là seulement, aux endroits où les surfaces sont favorables, la lumière serait réfléchie et réfractée, de sorte que vous auriez l’impression de réflexions brillantes et de transparences : une façon de squelette de lumière, si je puis dire. Une boîte en verre ne serait pas aussi brillante ni aussi visible qu’une boîte en diamant, parce qu’il y aurait moins de réflexion et de réfraction.Vous comprenez?
Sous un certain angle, vous verriez parfaitement au travers... Certaines espèces de verres seraient plus transparentes que d’autres : une boîte en cristal serait plus limpide qu’une autre en verre de vitre ordinaire. Une boîte en verre commun, très mince, serait difficile à distinguer dans une mauvaise lumière, parce qu’elle absorberait à peine quelques rayons, en réfracte-
rait et en réfléchirait fort peu. Si vous plon-
gez dans l’eau une plaque de verre blanc
commun, bien mieux, si vous la plongez
dans quelque liquide plus dense que l’eau,
elle disparaît presque complètement, parce
que le rayon qui passe de l’eau dans le
verre n’est que légèrement, réfracté ou
réfléchi, c’est-à-dire modifié dans sa direc-
tion. Il est presque aussi invisible qu’un
jet de carbone ou d’hydrogène dans l’air;
et précisément pour la même raison !
— Oui, dit Kemp, cela va tout seul.
Il n’y a pas d’écolier aujourd’hui qui ne
sache tout cela.
— Voilà maintenant un autre fait que
tous les écoliers connaissent de même,
Si l’on brise une plaque de verre, si on la
réduit en poudre, elle devient beaucoup
plus facile à voir dans l’air; elle devient
du moins une poudre opaque et blanche.
Ceci, parce que la pulvérisation multiplie
les surfaces sur lesquelles s’exercent ré-
flexion et réfraction. Dans une plaque
de verre, il n’y a que deux surfaces ; dans
le verre pulvérisé, la lumière est réfractée
ou réfléchie par chacun des grains qu’elle
traverse, et très peu de rayons passent
droit. Mais, ce verre blanc pulvérisé, si
vous le mettez dans l’eau, sur le champ
il cesse d’être visible. C’est que le verre
pulvérisé et l’eau ont à peu près le même
indice de réfraction ; c’est-à-dire que la
lumière subit à peine une petite réfraction
ou réflexion en passant de l’un dans
l’autre.
» Donc un corps transparent, le verre,
par exemple, est rendu invisible si vous
le mettez dans un liquide qui ait à peu
près le même indice de réfraction. Raison-
nez seulement une seconde ; vous com-
prendrez que la poudre de verre pourrait
être rendue invisible même dans l’air, si
son indice de réfraction pouvait être rendu
égal à celui de l’air : car, alors, il n’y
aurait plus ni réfraction ni réflexion au
passage des rayons lumineux du verre
dans l’air et inversement.
— Oui, sans doute. Mais un homme,
ce n’est pas du verre pilé !
— Non, en effet, répondit Griffin. C’est
bien plus transparent !
— Allons donc ! — Et c’est un docteur qui parle !...
Comme on perd la mémoire !... Avez-vous donc oublié déjà votre physique, en dix ans!... Songez à toutes les choses qui sont transparentes et d’abord ne semblent pas l’être. Le papier est fait de fibres transparentes: s’il est blanc et opaque, c’est pour la même raison qui fait que le verre pulvérisé est opaque et blanc !
Huilez du papier blanc ; que l’huile s’introduise bien dans tous les vides, entre les molécules, de telle sorte qu’il n’y ait plus de réfraction ni de réfléxion que sur les surfaces : il devient transparent comme du verre ! Et cela n’est pas vrai seulement du papier, mais des fibres du coton, du lin, de la laine, du bois, aussi des os, Kemp, de la chair. Kemp, des cheveux, Kemp, des ongles et des muscles, Kemp!
En réalité, l’organisme tout entier d’un homme, à l’exception des cellules rouges de son sang et des pigments foncés de ses cheveux, est fait de tissu transparent, incolore : tant il faut peu de chose pour nous rendre visibles les uns aux autres!
Pour la plus grande part, les fibres d’un être vivant ne sont pas plus opaques que l’eau.
— Évidemment! évidemment! s’écria Kemp. Je n’avais songé cette nuit qu’aux larves de mer et aux méduses.
— Maintenant vous me comprenez !
Vous êtes au courant de tout ce que je savais, de tout ce que j’avais dans l’esprit, un an après avoir quitté Londres, il y a six ans. Mais je gardais tout pour moi. Il me fallait poursuivre mon travail dans des conditions désavantageuses et effrayantes. Hobbema, mon maître, était de ces savants qui vous fixent une limite dans la science ; et, de plus, un voleur d’idées, sans cesse à fouiller la pensée des autres... Vous connaissez la fourberie ordinaire du monde scientifique ! Moi, je ne voulais rien publier ; je ne voulais pas que cet homme vînt partager ma gloire... Je continuai à travailler. Parti de ma formule, j’approchai peu à peu de l’expérience, de la réalité. Je n’en parlais à âme qui vive, parce que je voulais lancer ma découverte sur le monde avec une force écrasante et devenir célèbre d’un seul
coup. Je repris la théorie des pigments
pour combler certaines lacunes, et sou-
dain, sans dessein arrêté, par accident,
je fis une découverte en physiologie.
— Vraiment?
— Vous connaissez la matière colorante
du sang : elle est rouge. Eh bien, on peut
la rendre blanche, incolore, sans troubler
aucunement ses fonctions normales.
Kemp poussa un cri de surprise et
d’incrédulité. L’homme invisible se leva
et se mit à arpenter le cabinet.
— Oh ! vous pouvez vous récrier ! Je
me rappelle ce jour-là. Il était tard, le
soir (dans la journée, on était assommé
par les élèves sots et paresseux) ; je
travaillais là quelquefois jusqu’à l’aurore.
La lumière se fit tout à coup dans mon
esprit, complète et spendide. J’étais seul.
Le laboratoire était tranquille, éclairé en
silence par ses hautes lampes éclatantes...
On pouvait rendre transparent un tissu,
un animal ! Exception faite des pigments,
on pouvait le rendre invisible ! « Je
pourrais devenir invisible ! » me dis-je
à moi-même. Et soudain je me rendis
compte de ce que peut un albinos possé-
dant un secret semblable. C’était renver-
sant! Je laissai le liquide que j'étais en
train de filtrer et j’allai contempler le ciel
et les étoiles par la grande fenêtre. « Je
pourrais être invisible ! » me répétais-je.
Réaliser cela, ce serait dépasser la
magie. J’apercevais déjà, dégagé des
ténèbres du doute, le tableau magnifique
de tout ce que l’invisibilité pouvait repré-
senter pour un homme : le mystère, le
pouvoir, la liberté. D’inconvénients, je
n’en voyais aucun. Songez-donc ! Moi,
un pauvre physicien de quatre sous, pro-
fesseur de jeunes sots dans un collège de
province, moi, je pourrais instantanément
devenir ce prodige ! Je vous le demande,
Kemp, si vous.... N’importe qui, je vous
dis, se serait jeté à corps perdu dans cette
étude... Je travaillai trois ans, et il n’est
pas de montagne de difficultés qui, sou-
levée, ne m’en ait laissé voir une autre.
La minutie infinie des détails ! Et l’exas-
pération ! Et un collègue, un de ces pro-
vinciaux toujours furetant : « Eh bien,
quand allez-vous enfin publier votre travail ? » C’était là son éternelle question.
Et les élèves! Et la gêne! Mille entraves!
Je supportai trois années de ce régime...
Et après trois années de réserve et d’angoisses, je reconnus que, d’aller jusqu’au bout de mon affaire, c’était impossible, impossible.
— Pourquoi ? demanda Kemp.
— L’argent! l’argent! répondit l’homme invisible...
Et il se leva pour regarder par la fenêtre. Puis, il se retourna brusquement :
— Alors je volai le vieux, je volai mon père.... Mais l’argent n’était pas à lui...
Il s’est tué.