L'homme physique chez Buffon, ses maladies, sa mort
Buffon, dans ses pages Ie& plus- éloquentes^ a dépeint avec un rare bonheur ia double nature de l’homme.
Son Homo duplex est demeuré un chef-d’œuvre de métaphysique et de saine-philosophie.-
Complétant sur ce point Descartes, il distingue chez l’homme deux principes d’essence différente en lutte l’un avec l’autre, sans que le premier soit constamment vainqueur ni le second toujours asservi : association mystérieu|e qu’on ne pourrait mieux rendre qu’en se représentant enchaînés ensemble. Un oiseau qui voudrait toujours voler, et un reptile (pii voudrait toujours ramper.
Dans l’ordre moral, il est incontestable que l’âme a reçu mission de commander au corps. Elle est maîtresse, elle est souveraine, le corps sera esclave ; elle se mouvra indépendante et libre dans une atmosphère sereine.
Mais, dans la réalité, en est-il donc ainsi?
Ne voyons-nous pas au contraire l’âme, unie au corps par des liens invisibles, partager ses infirmités, reçevoir le contre-coup de tous ses malaises.
La plupart de nos maladies morales ont pour cause une désorganir sation physique.
Cependant la prédominance de râuie sur le corps n’est pas une vaine théorie.
Si cette vérité avait besoin d’être démontrée, aucun exemple ne serait plus frappant que celui de Buffon.
Éprouvé, durant sa longue carrière, par la plus douloureuse maladie, on le voit combattre la souffrance par le travail, imposer à sa vie un règlement sévère, et témoigner par le succès même de sa méthode que l’ordre, la patience^ la constance au travail isont les auxiliaires indispensables du génie.
Rien de grand ni de durable ne se fonde en un jour. Dans un siècle qui prétend aller vite en tout, ce premier enseignement aura bien son prix.
J’ai donné ailleurs l’histoire des épreuves morales auxquelles la vie de Buffon fut en butte (*). Le détail de ses épreuves physiques,—épreuves causées par son trop d’application à l’étude,—montre d^une façon saisissante ce que coûte la gloire ; cette gloire des hommes illustres que nous envions de loin, mais dont aucun de nous ne voudrait, sans doute, au prix qu’elle leur a coûté.
C’est encore là une vérité bonne à dire à ce temps d’ambitions sans frein î;
Enfin, si une pareille étude, en nous faisant assister à l’affaiblissement progressif d’une ccmstitution que la nature avait faite robuste et saine, peut fournir à la physiologie et à la science de précieux renseignements, notre sphère s’élargit, si l’on songe que ce corps fut un temple habité par le souffle puissant du génie.
k être étudié ^e cette sorte, Buffon ne perd rien de son prestige.
La fermeté et l’inaltérable sérénité de son âme, sa patience, sa résignation, sa douceur,, sa confiance persistante dans les forces vives de la nature le garantissent des faiblesses humaiims. Sa robuste intelligence plane, jusqu’àla fin, saine et libre au dessus des douloureux orages de la vie physique, comme un éclatant soleil sur les flots en fureur.
Mais si l’onen admiré davantage son grand caractère, on se sent pénétré d’un sentiment pktô humain — la compassion.
Buffon naquit d’une femme jeune et d’un père dans la force de l’âge. Il tenait de sa race une ferte constitution et un tempérament vigoureux. Dans sa famille, les hommes se conservaient longtemps verts, comme les chênes dans les climats tempérés.
nVoir : Correspondance inédite et annotée de Buffon ; —Buffon, sa famille et ses collaborateurs ; — ainsi que mes diverses biographies de notre grand Naturaliste.
Il se signala de benne heure par l’impétuosité de son caractère ; impétuosité toutefois combattue par une précoce application. Ce qui dominait eh lui c’était une aptitude singulière pour les sciences exactes, la géométrie et les mathématiques.
Il aimait tous les exercices Tiolents, le jeu de paume de préférence. Une fois on le vit, dans une promenade, se précipiter sur une corde à nœuds suspendue à la flèche d’un clocher, s’élever jusqu’au faîte, puis redescendre avec une rapidité vertigineuse; Il s’était mis les mains et les genoux en sang, mais il avait pu vérifier aussitôt l’exactitude d’un problème géométrique.
Tel se révéla l’enfant.
Si nous voulons savoir ce que fut le jeune homme, il nous faut le suivre à Angers où il se trouvait en 1730 pour y faire ses humanités; il suivait en même temps un cours de médecine. A Angers il se prit de querelle àvec un Anglais, se battit et tua son adversaire.
Buffon avait alors 23 ans.
Quelques années plus tard, à Londres où il avait suivi son ami le duc de Kingston, — un jeune fou de son âge plusieurs fois millionnaire, — il eut un nouveau duel. Cette fois, il reçut de milord Grauisson deux coups d’épée assez graves, l’un à la cuisse, l’autre au bras.
Sa grande activité physique lui avait inspiré, de bonne heure, le goût des voyages; il parcourut successivement le midi de la France, la Suisse, l’Italie.
En 1738, sa correspondance nous le montre à Paris cherchant sa voie, indécis encore sur la carrière qu’il doit suivre, emporté dans le tourbillon des plaisirs, se laissant aller à toute la fougue de la jeunesse, mais rêvant déjà des calmes jouissances de l’étude.
Il envie le sort d’un ami pauvre qui peut se livrer dans la retraite à un travail assidu.
« Je suis charmé, — lui écrit-il en 1738, — quand je pense que vUus « vous levez tous les jours avant l’aurore ; je voudrais vous imiter, mais la « malheureuse vie de Paris est bien contraire à ces plaisirs. J’ai soupé « hier fort tard, et l’on m’a retenu jusqu’à deux heures après minuit. Le « moyen de se lever avant huit heures du matin! Et encore n’a-t-on « pas la tête bien nette après ces six heures de repos! Je soupire après « la tranquillité de la campagne. Paris est un enfer. »
, Plus d’une fois dans sa vie Bufibn maudira Paris. Il y recueillait pourtant les hommages de ses contemporains les plus illustres, les triomphes de l’amour-propre, l’encens enivrant de la gloire !
Voltaire, parlant de Buffon, disait : « L’âme d’un sage dans le corps d’un athlète. »
Buffon avait en effet, — nous venons de le dire, — un corps robuste.
Il avait, en outre, une physionomie imposante, un noble et beau visage ; « Dussé-je vivre cent ans, a écrit dans ses Souvenirs un de ses a secrétaires, j’aurai toujours devant les yeux cette noble physionomie « ce regard imposant, auquel une vue myope donnait toutefois quelque a chose d’incertain. M. de Euffoo ne fixait jamais ses regards sur son « interlocuteur, mais il les promenait de côté et d’autre sans les ar- « rêter sur rien. Il était d’une haute stature, —cinq pieds et demi,—
« avait un front large, une petite bouche, des sourcils noirs fort épais,
« beauté traditionnelle dans sa famille, la taille bien prise. »
Diderot admirait de son côté, en 1772, « la noblesse et la vigueur vraiment pittoresques de la tête du philosophe de Montbard. ».
Condorcet, prononçant l’éloge de Buffon devant l’Académie des Sciences, parlait à son tour « de sa taille avantageuse, de son air noble, de sa figure imposante, de sa physionomie à la fois douce et majestueuse. »
Le caractère de la beauté mâle de Buffon était la force et la majesté; aussi lorsque Hume le vit pour la première fois, il lui trouva plutôt l'air d’un maréchal de France que d’un homme de lettres.
La myopie de Buffon datait de sa jeunesse.
« J’ai, — a-t-il écrit lui-même dans l’histoire de l’homme, — la vue « courte, et l’œil gauche plus fort que l’œil droit. »
Mais il affaiblit sa vue déjà mauvaise par une application excessive, notamment par ses observations microscopiques sur la génération ; observations auxquelles il se livra avec Needham.
Un jour Montbeillard, pour le consoler de l’affaiblissement de sa vue, lui adressa le quatrain suivant :
Ah ! s’il est vrai que Buffon perd les yem,
Que le jour se refuse au foyer des lumières^
La Nature à la fin punit le curieux Qui pénétrait tous ses mystères.
Dans sa correspondance, on l’entend fréquemment se plaindre de ses mauvais yeux :
« J écris très-rarement pour ne pas fatiguer mes yeux, qui sont de- « venus très-faibles depuis un an. »
21 novembre 1759.
« récris à peine et ne pense guères plus. Cependant mes yeux se « rétablissent un peu ; j’attends patiemment qu’ils le soient en entier. »
5 mai 1760.
« Mes mauvais yeux m’empêchent de lire. »
11 février 1761.
« Je suis si fort incommodé des yeux que je ne puis écrire depuis un * mois. »
30 juillet 1780.
Büffon,.au reste, écrivait fort peu. Presque tous ses manuscrits sont de la main d’un secrétaire. Il corrigeait et donnait ensuite à recopier. Pour écrire, il fallait qu’il plaçât son papier du côté de son œil gauche, quilavait le moins mauvais. Cette position forcée provoqua, à la longue, une désorganisation intérieure. A sa mort on a trouvé des calculs dans le rein gauche.
¥ne autre particularité du tempérament de Bulfon, particularité dont nous l’entendrons rendre compte à un ami en 1778, c’est qu’il avait le pouls intercadent.
Il lui manquait une pulsation sur quatre.
Le régime qu’il avait adopté est intéressant à connaître. Car, par les habitudes de notre vie, nous pouvons conserver, même améliorer, ou au contraire affaiblir notre santé.
Dans sa jeunesse il travaillait quatorze heures par jour.
Il aimait passionnément le sommeil, sans doute parce que sa forte constitution en avait besdn; mais son valet de chambre avait reçu l’ordre d’user de violence pour le contraindre à se lever chaque matin à la même heure. Un jour le laquais ne sachant à quel moyen recourir, répandit dans le lit de son maître un bassin d’eau glacée. Buffon le récompensa par un écu.
Dans son âge mûr, il se levait à cinq heures en été, et quittait aussitôt sa maison pour se rendre à son cabinet de travail qu’il avait placé sur une hauteur, à l’extrémité de son parc.
C’était un simple pavillon construit sur le massif d’une tour féodale. On n’y trouvait aucun ornement intérieur.
Là, seul avec sa pensée,, aux premiers rayons du soleil, sous l’action vivifiante de l’air pur des montagnes, Buffon travaillait avec un secrétaire.
Il disait à madame Necker, en lui parlant « de cette voûte antique où « il réside et rêve huit heures par jour. » — « Elle n’a rien de recom-
« mândable que sa: sîtusÉtion et la pureté de l’air. * Madame Nëcker ajoute ; — a M. de Buffon pense mieux et plus facilement dans la grande tt élévation de sa tour de Montbard, où l’air est plus pur; c’est une ob- « servation qu’il a souvent faite.» Habituellement il se promenait nu-tête dans Pallée voisine, consultait ses notes, et rentrait pour dicter.
A neuf heures arrivaient son valet de chambré et un barbier qui l’accommodaient. Pendant ce temps Buffon déjeunait avec un petit pain et un carafon d’eau.
La frugalité ne pouvait être poussée plus loin.
Après cette courte suspension, il se remettait au travail jusqu’à deux heures.
A deux heures il dînait.
Sa table était luxueuse ; habituellement il y recevait de nombreux convives. Il dînait copieusement, ne buvant que peu de vin, jamais de liqueurs, et mangeant beaucoup de fruits au dessert.
Après son dîner, qui se prolongeait pendant une heure, quelquefois deux, il se promenait sur une terrasse voisine de son appartement. Ensuite il rentrait pour s’occuper de radministration du Jardin du roi, de ses affaires domestiques, du soin de sa volumineuse correspondance.
Mais le labeur sérieux de la journée, le travail de composition, — le seul qui fatigue vraiment le cerveau,— était achevé.
A neuf heures il soupait très-légèrement; souvent il ne soupait pas. II se couchait à onze heures.
Buffon suivit ce régime pendant quarante ans. Aussi put-il dire sans exagération à un prince étranger qui lui demandait par quel moyen il était parvenu à une telle gloire :
tt En passant quarante années de ma vie à mon bureau.»
Cette méthode et cette régularité sont indispensables aux travailleurs; autrement le temps fuit, absorbé par mille soins inutiles.
Buffon fut avant tout un esprit bien ordonné. On retrouve le même ordre dans ses pensées, ses écrits, ses entreprises et sa conduite.
Il écrivait en 1799 à madame Necker, sa plus constante amie :
«Vous pourriez croire que c’est l’amour de la gloire qui m’attire dans « le désert, et me met la plume à la main ; mais je vous proteste que « c’est le seul amour de l’ordre, et le désir de finir les ouvrages que « j’ai commencés et que j’ai promis au public. »
Buffon, constamment maître de ses actions, par suite de l’empire qu’il avait su prendre dès sa jeunesse sur lui-même, n’était pas également le maître de ses sensations.
il aTait en efet ira tempérament nerveux et une nature vive, facile à émouveir. Sans même qu’il eût l’oreille juste, la musique exerçait sur lui un puissant empire ; plus d’une fois on le vit fondre en larmes après un morceau. Sa sensibilité, souvent mise en doute, était extrême. Il aimait avec autant de constance que de dévouement. Il demeura toute sa vie fidèle aux amitiés de sa jeunesse. En 1775, il écrit au Président d& Brosses que—«l’espérance de le posséder trois ou quatre jours à Mont- « bard, l’a remué délicieusement. » Il avoue un jour à madame Necker que — « la langueur de la santé, loin d’affaiblir ses sensations, augmente « chez lui la tendresse. '>
Un autre jour, à la fin de sa vie, il lui adresse encore ces paroles touchantes :
« Je sens les facultés de l’esprit déeroitre avec celles du corps; la « tendresse du cœur est la seul& qui me paraisse augmenter au lieu de « diminuer, car je vous aime d’autant plus que je languis et souffre « davantage. Mais mon pauvre individu surchargé par l’âge, affaibli par « une incommodité habituelle, ne peut plus vous l’exprimer avec la « même énergie. »
Ayant contracté, à 45 ans, un mariage d’amour, il fut plusieurs années avant de se remettre du coup que lui porta la mort prématurée de sa jeune femme.
Le chagrin fit ce que la maladie ne pourra jamais faire ; Buffon interrompit ses travaux. Il est touchant lorsqu’il parle de sa douleur.
« Ce fut d’abord, dit-il, une plaie cruelle, qui dégénère aujourd’hui « en une maladie que je regarde comme incurable et qu’il faut que je- « m’accoutume à supporter comme un mal nécessaire. Ma santé en est « altérée, et j’ai abandonné, au moins pour un temps, toutes mes occu- « pations. »
5 avril 1769.
« Il y a bien longtemps que mes malheurs m’ont empêché de m’oc-
« cuper d’aucune étude. »
29'juillet.
« Personne n’a été plus malheureux que moi deux ans de suite; mon « cœur et ma tête étaient trop malades pour pouvoir m’appliquer à defr « choses difficiles. »
29 septembre.
Buffon demeura toute sa vie fidèlement attaché au souvenir de celle* qu il avait su rendre parfaitement heureuse.
D’un autre çôté, sa correspondance abonde en traits touchants de son amour paternel.
Les soins dont il entoure son fils unique, les conseils qu’il lui donne, les vives préoccupations que lui causent une indisposition ou une absence trop prolongée partent d’une âme sensible et d’un cœur, excellent.
Son fils étant allé en 1782 porter à l’impératrice Catherine le buste de son père, Buffon écrit ;
« J’avoue que l’inquiétude sur le retour de mon fils m’avait ôté le « sommeil et la force de penser. »
24 février 1783.
Un autre jour qu’il est retenu loin de lui par une indisposition ;
" Je ne suis pas encore entièrement quitte des impressions d’une « colique d’estomac qui m’a fortement incommodé, et dont j’attribue « la cause aux inquiétudes que m’a données la maladie de mon fils. »
17 août.
Toutes les affections de la famille avaient également un culte dans son âme.
Il ne pouvait parler de sa mère sans verser des larmes ; il se plaisait à faire remonter à elle la cause de ses premiers succès. En 1775, date du décès de son père, Buffon prononçant devant l’Académie françatee l’éloge d’un académicien mort au même âge que lui, ne put achever son discours.
« Je viens, — dit-il, — de perdre mon père précisément au même « âge : il était comme M. de Châteaubrun plein de vertus et d’années. « Les regrets permettent la parole, mais la douleur est muette. »
Ses sanglots étouffèrent sa voix.
Tel fut le cœur chez Buffon.
Son cœur était digne de son âme 1
Buffon, en bonne santé, n’était pas exempt d’une foule de petits maux, demeurés inaperçus en face des graves atteintes auxquelles sa santé fut successivement en butte, mais qui n’en furent pas moins pour lui des épreuves pénibles, et vinrent plus d’une fois suspendre le cours de ses travaux.
Dès l’année 1737, il souffrait des reins. Il est permis de penser que c était déjà un des signes précurseurs de la grave maladie de vessie qui se déclara plus tard et dont il mourut.
Le 19 juin 1737, il écrivait à un ami :
« Je ne suis ni gai ni joyeux, je suis incommodé d’une douleur de « reins qui me permet à peine de me remuer ; j’en avais senti les prête mières atteintes à Paris quelques jours avant mon départ, le voyage « a augmenté le mal qui n’a fait que s’accroître jusqu’à présent. Comme « je sais qu’il me vient de m’être trop échauffé, je vais me rafraîchir, « me baigner et tâcher de recouvrer ma santé sans laquelle je me « trouverais encore plus mal à Montbard qu’à Paris. J’enrage d’être re- « tenu dans ma chambre, de ne pouvoir abattre du bois et faire des « expériences ; il n’y a que l’espérance d’être bientôt quitte de mon « mal qui puisse me consoler un peu. »
Il était en outre sujet à des maux d’estomac ; — maladie fréquente chez les travailleurs nés, comme lui, avec un tempérament vigoureux, et auxquels l’exercice conviendrait mieux que le travail.
Il n’est pas non plus douteux qu’une forte tension d’esprit, attirant sans cesse vers le cerveau la chaleur nécessaire à l’estomac, ne contribue à l’affaiblissement de cet organe.
« Depuis plus d’un mois, — écritBuffonen 1766,— j’ai été attaqué de « violentes coliques d’estomac qui m’ont beaucoup tourmenté, et qui « me réduisent encore aujourd’hui au petit-lait et à la diète. Cependant « cela va mieux depuis quatre, ou cinq jours, j’espère que l’air de la « campagne et l’exercice feront cesser mon mal, que la vie sédentaire « et le trop d’application m’avaient causé. »
7 avril,
« Il n’y a que trois ou quatre jours que j’ai cessé de souffrir. J’ai eu « depuis le^mois de mars cinq atteintes d’une violente colique d’esto- « mac, dont la dernière qui a duré douze jours et m’avait entièrement « abattu. Je me suis mis au régime du lait, et je m’en trouve très-bien; a les douleurs ont cessé, je reprends des forces. »
27 juin.
Il fut, en outre, fréquemment éprouvé par des rhumes, des érysipèles et des douleurs rhumatismales.
Il écrit en 1743 :
« Depuis un mois que je suis de retour à Paris, j’ai été très-incom- « modé d’une grande fluxion qui n’est dissipée que depuis très-peu de « jours. »
Bn 1755, le président de Brosses mandait à un de ses amis :
« Buffon est retenu à Montbard par une fluxion et un érysipèle. »
En 1758, Buffon souffrait d’un rhumatisme.
a Des douleurs de rhumatisme, que j’avais eues pendant les grands •V. froids de cet hiver, se sont renouvelées dans les chaleurs de cet été,
■V et m’ôtent entièrement l’usage de la main. Madame de la Forêt a eu « la bonté de m’envoyer un remède immanquable dont, cependant, je « n’ai point encore fait usage. »
On voit ici percer le peu de confiance qu’il avait dans les remèdes; par la suite nous serons à ntème de reconnaître quül n’en montrait pas une plus grande pour la médecine. *
Dans l’année qui précéda la grave maladie qui, en 1771, mit ses jours en danger, Buffon paraît avoir été éprouvé plus fréquemment et plus longuement que les années antérieures par des fluxions et des rhumes.
Il écrit au président de Brosses, le 12 nfâû 1770 ;
« Depuis mon retour de Paris, j’ai toujours été incommodé de fluxions « et de rhumes dont je ne suis pas encore quitte. »
« Le rhume subsiste malgré les bains, les remèdes, les sirops et la « diète ; mais la voisx est un peu revenue, et-, en continuant ce régime, <( j’espère que j’en serai quitte dans quelques jours. »
17 août.
« Je suis arrivé à Paris le 12 décembre, le lendemain j’ai été pris « d’un rhume violent; j’ai eu deux accès de fièvro, en sorte que j’ai été « forcé de garder ma chambre, et qu’encore aujourd’hui je n’en puis « sortir. »
21 décembre.
Au commencement de l’année. 1771, Buffon tomba dangereusement malade. Pendant plusieurs jours sa vie fut en danger ; il ne dut son rétablissement qu’à sa forte Constitution.
Il était alors à l’apogée de sa gloire.
Les quinze premiers volumes de Phistoire naturelle, le premier volume des oiseaux avaient successivement paru, et avaient été aussitôt traduits dans toutes les langues. Les souverains étrangers envoyaient au naturaliste français des. présents que celui-ci abandonnait généreusement au cabinet du roi.
Son nom était connu dans toute l’Europe savante et lettrée. Aussi viton l’Europe s’alarmer de cette redoutable crise que les Nouvelles à la main avaient annoncée dès le 16 février, de cette manière aussi laconique que peu grammaticale.
a M. de Buffon, de l’Académie française, dont les ouvrages luias- « surent (immortalité, est à toute extrémité ; ce sera une grande perte tt pour les lettres. »
Pendant tout le temps que dura cette grave maladie, Gueneau de Montbeillard, ami et collaborateur dé Buffon, était exactement tenu au courant de ses diverses phases.
Les détails qui suivent, — lesquels pourraient offenser peut-être une oreille délicate, mais que l’amitié recherchait,—présentent, outre leur importance médicale, un intérêt d’une autre sorte, car on ne peut oublier que le malade que nous allons voir se débattre contre les étreintes de la mort est Buffon !
Ces lettres furent tour à tour écrites par le précepteur que Buffon avait donné à son fils, et un de ses frères, alors Abbé-Prieur de Cîteaux,
€ Paris, le 13 février 1771.
a Je vous laissai sans doute, monsieur, dans la plus cruelle inquié- « tude, en vous apprenant la maladie de M. Buffon; ma seconde « lettre ne la diminuera pas malheureusement. L’état de M. de Buffon « est très-critique; les selles sont sanguinolentes et d’une fétidité in- « concevable; les médecins regardent ces deux caractères comme « produits par un vice intérieur qui doit donner les plus vives alarmes.
« Je sens, monsieur, quel coup je vais porter à la sensibilité d’un de « ses meilleurs amis, et j’ai moi-même le cœur déchiré en vous annon- « çant le danger où est M. de Buffon. Mais je n’ai pu use dispenser, « quelque douloureuse que soit ma mission, de vous en informer. C’est « le moment, monsieur, d’en instruire M. le chevalier de Saint-Belin. « Envoyez chez lui, si vous voulez bien, et prenez, dans cette triste « circonstance, les mesures que votre prudence et votre attachement « vous, suggéreront. Le médecin a passé la nuit auprès de M. de Buffon ; « et c’est après une longue conversation que je viens d’avoir avec lui
que je vous fais ce détail affligeant. J’ai écrit à Dom Leclerc, prieur « du Petit-Cîteaux, je l’attends aujourd’hui ou demain au plus tard. « Depuis le plus mal de M. de Buffon, je suis retenu au lit par la goutte, « qui me tourmente d’autant plus cruellement què je né puis vaquer « qu’aux choses qui demandent des réponses.
« Je n’ai pas le courage de vous en écrire plus long, monsieur, et il « n’y en a déjà que trop !
a Lacde. »
« Le 15 février, une henie aprèsrinidi.
« M. le Prieur, monsieur, contre mon espérance et la sienne propre, « arrive dans le moment. J’en suis très-charmé, sa présence ne peut
« qu’ètTe irès-tiécessaire dans une circonstance comme ceïle-ci. M. de xc Buffou a pris tantôt une petite médecine qui lui a fait rendre des « glaires sans aucun sang. Hélas! monsieur, nous serions sûrement « dans des inquiétudes moins vives, s’il se fût déterminé plus tôt à en « faire usage. Mais c’est beaucoup d’avoir fait un pas; puisse4-il rame- « ner un peu d’espoir!
Cl Lauue.w
« Paris, le 18 février 1771.
« M. le TPrîeur, monsieur, a bien voulu se charger de vous faire le a détail de la maladie et du traitement de M. de Buffon, qui est main- « tenant absolument sans danger. Cette révolution est d’autant plus « heureuse qu’elle était inattendue, mais elle est certaine. Je n’ai le « temps, monsieur, que de vous écrire un mot pour m’unir d’intention « à la joie que cette heureuse nouvelle va porter dans votre cœur et « dans celui de votre «hère famille à qui je dis comme à vous, mon^ « sieur, les choses les plus tendres et les plus respectueuses.
« Je viens d’écrire cette heureuse nouvelle à M. le chevalier de Saintci Belin, je prie M. Daubenton de lui envoyer la lettre par un ex- « près.
Cl Laude. »
■« Pâtis, le 18 février 1771.
« Te Deum laudamus eù musique, s’il vous plaît!
« Depuis îa dernière lettre que M. Laude a eu l’honneur de vous Cl écrire, monsieur, je suis arrivé en assez bonne santé auprès de notre Cl cher malade. Je ne l’ai pas trouvé seul, mais assisté de MM. Lory et Cl Deschesnet, médecins, et dans le plus critique état. Heureusement, Cl monsieur, les choses sont bien changées depuis deux jours, et tout Cl commence à nous promettre une guérison prochaine. Cette nuit, — qui Cl est celle du 15 au 16, — a été peu tranquille; mais, sur le matin, le Cl malade a dormi une heure et demie de suite, les évacuations ont été Cl moins fréquentes et de bonne qualité. Aujourd’hui 16, notre malade Cl s’est levé, il s’est recouché sans aucun accident. Le mieux continue Cl actuellement qu’il est cinq heures du soir.
a Aujourd’hui 17, j’ai laissé M. de Buffon à cinq heures dans le Cl mieux. Cet état heureux n’a fait que se dessiner davantage; la nuit « du 16 au 17 a été meilleure, M. de Buffon a dormi une partie de cette « nuit, c’est-à-dire environ sept à huit heures. Les évacuations sont «( modérées, et le malade se sent mieux,' de façon que MM. les docteurs Cl ont déclaré qu’il n’y avait plus rien à craindre. Le reste de ce jour, « le mieux a continué. Pendant lanuit du 17 au 18, M. de Buffon n’a pas
« si bien dormi, il n’est pas allé à la garde-robe. 11 sent encore quelw ques épreintes, son pouls est toujours très-bon. M. Deschesnet,
B l’un des médecins, sort de ma chambre, aujourd’hui 18 neuf heures « du matin, et continue de constater le mieux êtredeM. deBuffon, qui « même va commencer aujourd’hui à prendre un peu de riz et quelques U petites nourritures. Voilà, monsieur, l’état au vrai de mon frère.
« F. DE Bdpfon le Prieur. »
A cette date, le mal était vaincu ; Buffon était sauvé. On trouve dans les Nouvelles à la main du 18 février ce second avis, digne du premier pour son style et son laconisme ;
« M. de Buffon est hors d’affaire, et Ton en est d’autant plus aise que « personne n’aurait pu continuer comme lui son ouvrage important et « original sur Y Histoire naturelle. »
Néanmoins, tout danger n’avait pas encore entièrement disparu. Une rechute était toujours à craindre, des imprudences, — Buffon était un malade peu soumis; — en outre, la convalescence devait'être longue. Aussi l’échange de correspondance entre Paris et Montbard se continua-t-il pendant trois mois encore.
« Le 25 février, dii heures du matin, 1771.
a Nous avons éprouvé un petit revers causé par un excès de nourri- « ture qui a manqué nous faire repentir de nous être laissé" succomber « aux effets d’une faim insupportable. Nous en avons été quitte pour
« la peur et pour quelques sermons qui jusqu’à présent ont fait impres-
« sion. Celte nuit a été tranquille et parfaite, ce matin notre malade « est entièrement bien. Il ne nous faut à présent que des forces, nous « travaillons à les augmenter chaque jour.
« F. DE Buffon, le Prieur.
« Je ne vous envoie pas de bulletin, l’impression en est arrêtée de- « puis hier. »
Paris, le 11 mars 1771.
« Je partage vos inquiétudes, monsieur, sur l’état de M. de Buf- « fon, et je trouve comme vous sa convalescence trop lente. Je n’ai « point eu l'honneur de vous écrire, parce que M. le Prieur s’élai*^ « chargé de vous en donner régulièrement des nouvelles; sans cel?, « monsieur, je n’aurais sûrement laissé passer aucune poste sans vous « en faire parvenir. L’état actuel de M. de Buffon, comparé avec les pre- « miers jours de sa convalescence, est, à mon avis, moins bon. Il était
« faible à la vérité et exténué par le mal, mais il ne souffrait plus. De- « puis plus de quinze jours il a repris des forces et en a maintenant « assez ; m ais il a, depuis ce terme, et même a eu avant, des douleurs dans » les voies de l’urine qui n’ont fait qu’augmenter; celles de l’anus sont « moins considérables. Il a rendu et rend encore plus ou moins abon- « damment par le canal de l’urètre des graviers et des glaires dont « la sortie lui a causé des douleurs très-vives, et deux fois des faiblesses « qui ne furent que momentanées. Hier,' M. Deschesnet introduisit son « doigt, le plus avant qu’il put, dans le canal intestinal, et trouva de la « dureté le long et à la marge de l’anus du côté droit, il ne trouva « point de dépôt. Il est cependant certain qu’il y en a un ; on le vit « clairement dans une garde-robe de la nuit d’hier, dans laquelle M. de « Buffon, sans beaucoup de douleur et sans aucune autre matière, rendit « une assez grande quantité de pus' qui avait été annoncé dans les « garde-robes précédentes par quelques parcelles sanguinolentes et a quelques taches purulentes. Il y a donc lieu de croire, monsieur, « que le siège du mal est plus haut que l’endroit qu’a sondé M. Desches- « net, et qu’il est voisin de la vessie à laquelle sans doute il s’est com- « muniqué. Il y a plus de dix ou quinze jours que les médecins insistent « sur la nécessité des injections et de l’usage du lait; M. de Buffon, « qui sent renaître ses forces, s’imagine qu’elles seules le rétabli- « ront et refuse constamment toute espèce de remèdes. Il argumente a fortement avec ses docteurs, et finit par ne rien croire et ne rien « faire. Cette sécurité afflige ses amis; je vous avouerai, monsieur, « que je ne serai tranquille que quand elle diminuera, et que M. de « Buffon se sera déterminé au régime qu’on lui propose, et auquel la « nécessité l’amènera tôt ou tard.
« Voilà l’état présent de votre illustre ami, monsieur; vous ne trou- « verez pas dans ce détail de quoi vous rassurer ! Il ne faut cependant « pas qu’il redouble vos craintes. Les médecins regardent ce double « accident comme un mal local, et le pus que M. de Buffon rendit « avant-hier comme une évacuation salutaire. Ils ne sont inquiets que a de l’opposition de M. de Buffon, qui recule beaucoup sa guérison en « s’opiniâtrant à rejeter tout remède propice. Il paraît encore par la viu vacité alternative des yeux de M. de Buffon, par le teint animé qu’il « a à certains jours, par la brièveté de sa parole, qu’il a un fort aga- « cernent dans les nerfs. Il y a des jours où ces caractères ne sont « presque pas sensibles. Ma plus grande crainte est la réunion des gra- « viers dont les suites seraient très-fâcheuses.
a Laude. »
a Vous trouverez, monsieur, de la différence dans le détail de ma
« lettre et celle de M. le Prieur; mais il juge de l’état de M. de Buffon a par le désir qu’il aurait qu’il fût rétabli. Quoique j’aie dans le cœur U la même mesure, j’observe cependant de plus près, je confère jour- « nellement et longtemps avec M. Deschesnet, et ce que je vous écris « est le résultat de ma conversation.
« J’ai fait une erreur de date, monsieur; au lieu de dater ma « lettre du 10, je l’ai datée du 11. Pour la réparer, ne pouvant pas à a cause du temps qui me manque, en écrire une autre, je vous envoie « un petit mot de plus, dans lequel vous aurez le détail d’une bonne « nuit qu’a passée M. de Buffon. Ma lettre première vous faisait celui « des jours précédents et de la nuit d’hier; celle-ci sera plus con- « solante, puisqu’elle vous apprendra que M. de Buffon est aujourd’hui « beaucoup mieux, qu’il a dormi, et que les urines coulent plus aisé- « ment. Il a encore rendu dans les évacuations de la nuit dernière, des « parcelles de sang et de pus; mais les médecins sont plus tranquilles « que je ne les ai encore vus, et regardent ces évacuations mêlées de « l’un et de l’autre comme la fin du dépôt; et l’indice d’une entière a convalescence. Puissent-ils ne pas se tromper ! j’aurai soin de vous « écrire souvent.
« Lundi midi, 11 mars. »
G’ est à Cette date qu’il faut s’arrêter.
« 22 avril 177-1.
a Notre départ est prolongé d’un peu de temps, monsieur ; il y â « apparence que nous entamerons le mois de mai. Cette prolonga- « tion vient moins de la santé de M. de Buffon, qui n’a pas encore toutes « ses forces cependant, que de la difBeulté où il serait de se procurer à « Montbard les petites douceurs de la vie qu’on trouve ici avec beau- « coup d’argent. Il est depuis quatre ou cinq jours on ne peut pas mieux; « ët s’il tempère assez ses repas pour qu’il ne survienne plus de dé- « voiement, il sera dans peu de temps absolument rétabli. Les jambes « Ijii reviennent sensiblement; elles sont néanmoins enflées le soir;
« on ne regarde pas cela comme un mauvais symptôme, on le juge « au contraire la fin de la maladie.
« Lacde. •
Buffon venait de ressentir les premiers symptômes de la pierre, cette maladie des travailleurs.
Peut-être ést-il vrai que le corps souffre de la grandeur même de 1 âme, et que celle-ci ne peut parvenir à de certaines sphères qu’à ses. dépens !
Désormais la santé de Buffon, profondément atteinte, ne fera plus que
déeliner. Cependant jusqu’en 1783, les progrès du mal seront peu sensibles.
Cette grave maladie avait duré environ trois mois.
Le 2 avril seulement, Buffon fut en état d’écrire un mot de sa main à Gueneau de Montbeillard.
« Depuis ma maladie, je n’ai encore pris la plume que pour signer,
« je trouve bien doux le premier usage que j’en fais pour vous qui tenez « à mon cœur plus que personne. »
Ce qui suit est de la main d’un secrétaire.
s Ma santé commence à se fortifier, malgré les froids qui sont fort « contraires à la transpiration et à l’avancement de ma convalescence.
« Je me tiens actuellement tous les jours sept ou huit heures debout ;
« je dicte des lettres, et je fais quelques petites affaires. Je me pro- « mène à plusieurs reprises dans mon appartement, où je fais chaque « jour dix-huit cents ou deux mille pas. Le sommeil commence à me tt revenir, car il n’y a pas plus de quinze jours que j’ai commencé à « fermer l’œil pour la première fois. Les ardeurs d’urine sont calmées. « Je n’ai point encore d’appétit bien décidé, je commence à prendre « de la nourriture sans dégoût. Moins j’en prends, mieux je me porte ; « deux onces de pain, autant de viande et autant de poisson me suf- € fisent pour mes vingt-quatre heures. J’ai perdu toute ma chair, il « n’y a que mon visage qui commence à revenir. Je ne suis pas U assez fort pour prendre l’air, j’attends le dégel pour sortir; mais U en tout cas je ne crois pas que je puisse partir d’ici pour retour- « ner àMontbard avant le 4 mai... Jamais ce pays n'a été plus cher et « plus désagréable, je soupire pour le temps où je pourrai le quitter, « et passer avec vous les moments les plus heureux de ma vie.»
Le 29 avril 1771, Buffon écrit à un autre compatriote; son ami d’en» fance, au président de Ruffey :
« Je suis bien convalescent, mais il s’en faut beaucoup que j’aie « toutes mes forces ; je suis obligé de me ménager sur la nourriture. Je « ne puis me chausser, ayant les jambes enflées ; j’ai encore quelques « ardeurs d’urine et d’autres petites misères qui, cependant, vont tous a les jours en diminuant, en sorte que j’espère, avec le temps, un para fait rétablissement.
« Je compte bien suivre votre avis, et travailler un peu moins que je a ne l’ai fait jusqu’à présent. »
Le 4 mai, Buffon a retrouvé assez de forces pour pouvoir quitter Paris; il annonce cette heureuse nouvelle à Gueneau de Montbeillard.
« Enfin, je crois être en état de pouvoir partir, et je me fais un délice « de vous revoir. Je compte arriver à Montbard, mercredi 8, ou tout « au plus tard jeudi 9 de ce mois. Je n’ai pas encore mes forces, à beautt coup près ; mes pieds et mes jambes enflent dès que je suis debout,
« je ne puis mettre de souliers, et je n’ai pu rendre aucune visite. Je « compte faire mon voyage et arriver en pantoufles. Il y a six jours « que je fais d’assez longues promenades en voiture ; elles ne m’in- « coramodent en aucune façon, je continuerai jusqu’à mon départ, afin « d’être plus accoutumé au mouvement et au grand air. »
Il arriva à Montbard le 8 mai, ainsi qu’il l’avait annoncé.
Trois jours auparavant, le corps de ville avait pris la délibération suivante ;
« La chambre ayant appris que M. de Buffon, Intendant du jardin du « roi, devait être de retour ici le 8 de ce mois, mettant en considéra- « tion que le voeu des habitants est de lui témoigner l’intérêt qu’ils a ont pris au danger qu’il a couru dans la maladie fâcheuse qu’il vient « d’essuyer, et de lui donner des marques publiques de leur atlache- « ment à l’occasion du rétablissement de sa santé; il a été délibéré que,
« pour rendre à M. de Buffon les honneurs de celte ville, l’on fera tirer « le canon à son arrivée, que l’on mettra sous les armes une compagnie « de milice bourgeoise, composée de jeunes gens, laquelle se trouvera « à son entrée dans la ville, et que la chambre ira en corps lui faire « compliment. »
(Archives de Chôtel de ville de Montbard. Délibération du 6 mai 1771.)
En entre des épreuves physiques qu’il venait de traverser, Buffon avait eu à subir des épreuves morales non moins pénibles.
Une intrigue de cour avait profité de sa maladie pour enlever à son fils la survivance de sa charge d’intendant du jardin du roi.
On était parvenu à persuader à Louis XV que Buffon était mourant, que son fils était trop jeune pour lui succéder; et le duc d’Angivillers, menin du Dauphin, favori de Louis XV, comme il devait l’être de Louis XVI, déjà comblé de places et de pensions, lui avait été donné pour successeur.
Buffon, que les intérêts de son fils touchaient plus vivement que les siens propres, se montra extrêmement sensible à celte injustice. 11 protesta et refusa tout dédommagement.
il ne put empêcher toutefois que le roi n’érigeât ses terres en comté, et ne lui accordât les entrées de sa chambre. Il ne put empêcher non plus que le courtisan coupable de cette sourde intrigue, lequel comptait parmi ses charges la surintendance des beaux-arts, ne commandât de son vivant sa statue à Pajou,
L’opinion publique se montra empressée de sanctionner cet éclatant hommage.
Mais ni l’attachement que lui témoignèrent pendant sa maladie les habitants de la petite ville où il était né et dont il faisait l’orgueil, ni la part qu’y prit le monde savant, ni la belle ode par laquelle le poëte Lebrun célébra son rétablissement, ni son nouveau titre ni sa statue ne purent consoler Buffon du tort irréparable qu’on venait de faire à son fils.
Ces préoccupations morales n’étaiqnt pas faites, on le comprend, pour hâter sa convalescence; aussi écrivait-il à Gueneau de Montbeillard le 4 mai 1771 ;
« J’ai grand besoin de repos pour achever de me rétablir, ayant es- « suyé ici des orages de toute espèce. »
Six mois après, l’impression en était vive encore.
tt Ma santé s’est soutenue, malgré les tracasseries et le chagrin qu’on « m’a donné bien gratuitement ou plutôt bien ingratement. Aussi je « persiste dans mon régime, et depuis plus de trois semaines je ne « mange ni viande ni poisson. »
5 décembre 1771.
Durant les dix-sept années qui s’écouleront de cette date de 1771 à sa mort, et en en exceptant une période assez calme comprise entre 1773 et 1783, Buffon va être soumis à de fréquentes et douloureuses , épreuves.
Mais plus sa santé déclinera, plus les crises se rapprocheront, et plus son âme déploiera d’énergie. On ne l’entendra jamais se plaindre; sa confiance dans cette puissante nature dont il s’est fait l’historien ne se démentira pas un seul jour. A la maladie il opposera le travail. Jusqu’à la dernière heure il luttera avec l’héEOïque constance du soldat blessé toujours debout sur la brèche.
Je ne sache pas qu’on puisse citer un plus bel exemple de grandeur morale et d’énergie physique !
« Le premier et le plus précieux des biens, — écrit Buffon le 11 jan- « vier 1772, — est la santé; je ne le possède pas encore, je le cherche « et je ne sais quand je le trouverai. Je ne désespère pas cependant d’y
« parvenir avec les précautions que je prends, étant dans la ferme ré- « solution de continuer un régime dont j’ai déjà reconnu, quoique len- « tement, l’utilité. »
Le séjour de Paris lui convient de moins en moins.
Autrefois il le fuyait à cause de la dissipation de la vie qu’on y mène, — dissipation si contraire au recueillement de l’étude; — aujourd’hui il trouve que sa santé y est moins bonne qu’à Montbard.
« Ma santé me tracasse encore plus ici qu’à Montbard. »
30 novembre 1772.
« Ce pays-ci est trop peuplé pour pouvoir disposer de mon temps, d’ailleurs je m’y porte mal. »
13 juin 1773.
Aussi n’y viendra-t-il désormais que le moins possible, seulement pour hâter, par sa présence, les importants travaux d’agrandissement et d’embellissement entrepris, dès cette époque, au Jardin du roi.
La maladie de Buffon avait retardé de près de trois années la publication des volumes de VHistoire naturelle. Ce ne fut qu’en 1773 que parut le dix-septième volume en tête duquel se trouve l’avertissement suivant ;
« J’en étais au seizième volume in-4“ de mou ouvrage sur VHistoire « naturelle lorsqu’une maladie grave et longue a interrompu pendant « près de deux ans le cours de mes travaux. Cette abréviation de ma « vie déjà fort avancée, en produit une dans mes ouvrages. J’aurais pu a donner, dans les deux ans que j’ai perdus, deux ou trois autres vo- « lûmes de VHistoire des oiseaux. »
Ainsi pour Buffon, vivre c’est travailler. S’il se souvient du temps pendant lequel il a souffert, c’est uniquement pour regretter les instants que sa maladie lui a fait perdre. Grande leçon donnée aux travailleurs!
Dans l’été de cette même année 1773, nous le trouvons à Paris — « souffrant d’un gros rhume qui ne veut pas désemparer. » Il écrit le 13 juin à Gueneau de Montbeillard : — « J’ai été neuf jours sans pouvoir « sortir, toussant autant la nuit que le jour; quoique cette incom- « modité soit diminuée, la moindre variation dans l’air suffit pour me la tendre. » Il informe madame Daubenton — 15 juin 1773 — « que sa
a santé est encore moins bonne dans le beau Paris qu’au vilain Mont- « bard. »
Buffon était de retour à Montbard dans les premiers jours du mois de juillet. — Le 4 décembre nous le retrouvons à Paris, « fatigué du « voyage, et de plus incommodé par le changement d’air et de nourri- « ture.» Il ajoute : — « Je ne suis point du tout inquiet de ma situation,
« parce qu’aux deux derniers voyages, la même chose m’est arrivée.
« Trois ou quatre jours de repos suffiront pour me remettre. »
Le 16 décembre il écrit ;
« Ma santé est rétablie après un dérangement qui m’a fait garder la « chambre jusqu’à hier. J’ai eu pendant ce temps la visite de tous mes « amis. »
Le 17 décembre :
a Ma santé continue à aller mieux, et je compte qu’elle ne se démen- « tira plus. »
En effet, durant une période de dix années, de 1773 à 1783, Buffon va jouir d’un état de santé relativement satisfaisant. Toutefois nous le verrons soumis à des malaises passagers et à de fréquents retours de son indisposition habituelle, le rhume.
Pendant ce temps, — comme s’il eût eu hâte de profiter du répit que lui laissait la maladie, — il publia, en 1778, à l’âge de 71 ans, le plus parfait de ses ouvrages, les Epoques de la nature.
Le 9 décembre 1774, il mande de Paris à madame Daubenton :
« Je ne suis pas mécontent de ma santé, malgré mon rhume que je « vais tâcher de mitonner en vous attendant. »
Le 3 mai 1775, douze jours avant la réception à l’Académie française du maréchal de Duras, auquel il avait à répondre en sa qualité de directeur, il écrit au comte de Tressan :
« Je suis toujours fort enrhumé, sans cola j’aurais eu l’honneur de « vous voir. »
Le 12 mai, à madame Daubenton ; « Ma santé n’est pas mal.»
De retour à Montbard, il informe, le 26 juillet, le président de Brosses, « qu il a eu un mal de tête assez violent pendant trois semaines, lequel « 1 a empêché de suivre ses occupations ordinaires. »
L’année suivante, au mois de mai, il souffre encore d'un violent rbume. «Deux jours après votre départ, — écrit-il au président de Ruf- « fey, — j’ai été saisi d’un rhume plus violent que le vôtre, et commea je ne suis pas si fort que vous, je suis obligé de garder la chambre,
« la tête et la poitrine étant également affectées. »
Montbard,20 mai 1776.
Mais, dans le moment le plus fort de son indisposition, Buffon apprend que son fils est malade; malgré son état de malaise, malgré l’opposition de son médecin il se prépare aussitôt à aller le rejoindre.
« Mon rhume continue, même assez violemment; cependant, comme « on vient de m’écrire que mon fils avait la rougeole, je me détermine « à partir pour Paris. »
24 mai 1776.
Son rhume augmentant, ses amis obtiennent, non sans de grands efforts, qu’il retardera son départ.
« J’ai balancé pendant quatre ou cinq jours si je partirais; mais mon « rhume est encore si considérable que tous mes amis se sont réunis « pour m’en empêcher... Pour peu que je m’échauffe la tête au travail, « l’embarras de la poitrine et la toux augmentent. J’ai aussi de l’insom- « nie et des sueurs; cependant, en tout, je suis beaucoup moins mal que « je n’ai été pendant trois semaines. »
5 juin 1776.
Huit jours à peine après cette lettre, Buffon se trouvait à Paris, près de son fils.
Nouvelle preuve de sa sensibilité et de sa tendresse paternelle.
Ce voyage, entrepris dans une saison fatigante, malgré le mauvais état de sa santé, lui causa une grande fatigue. Il en rend compte en ces termes à madame Daubenton i
« Je suis arrivé lundi de bonne heure, après avoir beaucoup souffert « de la chaleur que je n’avais pas prévue et qui était excessive à Paris. « Je croyais trouver mon appartement sans odeur de peinture ; mais « après m’être couché, j’ai été obligé de me relever au milieu de la « nuit parce que j’en étais suffoqué. Au lieu d’une nuit de repos, je l’ai « passée toute entière à me faire monter un autre lit dans mon galetas « de l’année passée, et j’ai été incommodé le lendemain, en sorte que « je ne suis pas encore sorti. Celte aventure n’a pas diminué mon « rhume. »
20 juin 1776.
Durant le rigoureux hiver de 1779, nous voyons de nouveau Buffon éprouvé par un rhume, assez violent pour le contraindre à garder la chambre pendant plus de six semaines.
a Mon rhume, qui me retient depuis un mois à la chambre, est dimi- « nué depuis que le froid est augmenté. Cependant, comme nous avions « ce matin 7 degrés et demi, je n’ose encore m’exposer à prendre l’air; « dès qu’il s’adoucira, j’irai le respirer sur la montagne de Montbard. »
5 janvier 1779.
Mais ni ces indispositions ni celles plus graves qui vont suivre n’eurent jamais le pouvoir d’altérer la sérénité de son âme.
Il se tenait pour satisfait de sa santé dès que la maladie n’apportait pas une entrave absolue à son travail.
Le travail était le maître de sa vie; en bonne santé, il s’y livrait sans repos. Il n’ignorait pas pourtant combien un tel régime lui était contraire; s’il se refusait à la fois tout loisir et tout exercice, il savait, à l’occasion, conseiller l’un et l’autre à ses amis.
I! écrit, le 26 février 1778, à un fermier général :
« Je pense que vous ferez bien pour votre santé de reprendre vos an- « ciennes habitudes de chasse et d’exercice. C’est le moyen le plus sûr « de diviser la lymphe, car je crois que votre mal vient d’épaississement « et de stagnation. Il ne faut pas vous inquiéter de cette interruption « dans les pulsations du pouls, toute ma vie le mien a été intercadent ; « il me manque une pulsation sur quatre. Cette différence, qui dépend de « la conformation, ne produit aucun mauvais effet. Je ne craindrais « pour votre état que l’affaiblissement de l’estomac par les remèdes, je « suis persuadé qu'en conservant vos forces vous vous rétablirez. »
Pourquoi Buffon ne commençait-il pas par mettre en pratique les sages conseils qu’il donnait à ses amis?
Une pensée le dominait : celle de ne point laisser sa tâche inachevée. Pour y parvenir, il ne voyait qu’un moyen, le travail.
Il avait du reste dans l’avenir cette foi robuste qui permet seule d’entreprendre de grandes choses.
Le 12 janvier 1780, il adresse au président de Ruffey, son ami d’enfance, ces paroles touchantes ;
« C est depuis environ soixante ans que nous nous aimons, j’espère « que nous signerons encore 1800, comme 1780. Votre santé est bien « plus ferme que la mienne. Cependant je vais, et tout homme sage « doit croire qu’il vivra cent ans. »
Le 22 avril 1782, il écrit à l’impératrice Catherine qui lui avait envoyé en présent une précieuse fourrure de martre-zibeline: — «Les zi- « belines ont conservé ma santé tout cet hiver, je compte qu’elles me « feront la même faveur pendant vingt ans. »
Seize ans auparavant, le 2 février 1766, il disait à son ami RuÊFey :
« Je compte bien, quoique j’aie 58 ans depuis le mois de septembr& « dernier, finir toute l’Histoire naturelle avant que j’en aie 68, c’est- « à-dire avant que je ne commence à radoter. »
Constatons que Buffon avait 71 ans lorsque parurent les Époques de la nature, et qu’à 82 ans, lorsqu’il mourut, il travaillait à son Traité sur l’art d’écrire; oeuvre inachevée, mais digne d’aller de pair avec son discours sur le style, et qui est comme le testament littéraire du grand écrivain.
Une fois qu’il eut acquis gloire, fortune, honneurs, il aurait pu se reposer, jouir enfin du prix de tant de veilles laborieuses. Mais ni la gloire, ni la fortune, ni les honneurs n’étaient le but qu’il poursuivait. Il ne croyait jamais avoir fait assez pour le progrès des lumières et le bonheur de l’humanité.
Aussi avec quel sentiment de déplaisir il supporte l’idée d’«ne interruption dans son travail 1’
« J’ai été obligé de discontinuer mon travail pour un seul accès de « fièvre. »
20 janvier 1780, à l’abbé Bexon.
Il écrit au même le 9 février :
« Il y a plus de quinze jours que je n’ai pu sortir de ma chambre ; « mais, quoique le froid m’ait donné des coliques, je n’ai plus eu de « fièvre, et j’espère que le reste de l’hiver se passera bien ; ménagez: « aussi votre santé et donnez-moi souvent de vos nouvelles. »
Avec quelle indomptable ténacité il oppose le travail à la maladie!
« J’ai eu un rhume qui m’a fort incommodé d’abord, et qui m’a duré “ plus d’un mois; cependant je n’en ai pas moins travaillé souvent plus « de huit heures par jour..,. Ce n’est point le travail paisible qui altère « ma santé... ; la tranquillité du cabinet me fait autant de bien que le « mouvement du tourbillon de Paris me fait mal. »
An même, 12 août 1782.
Le 14 février 1782, sur le point de quitter le Jardin du Roi pour ve--
nir passer à Monlbard - « le printemps et peut-être l’été, » - il écrit au président de Ruffey: u janvier 1782.
« Ma santé, moins ferme que la vôtre, ne me permet pas de voyager a aussi facilement que vous pouvez le faire. »
Le 7 août de la même année, il se plaint à son fils de ce que l’état de sa santé ne lui a pas permis de se trouver au Jardin du Roi pour y recevoir, lors de sa visite, le fils de Catherine II, Paul P% qui voyageait en France sous |e nom de Comte du Nord.
La santé de Buffon, sans être bonne, se soutenait cependant, lorsque le 2 juin 1783, un accident de voiture vint provoquer une nouvelle crise.
De cette seconde atteinte qui ne se présenta pasd’abord avecdessymplômes inquiétants,Buffon ne se remettra plus; et dans les cinq dernières années de sa vie, il sera presque constamment en proie aux douleurs vives provoquées par la présence de plusieurs graviers dans la vessie. Sans qu’il ait foi dans la médecine, nous le verrons néanmoins essayer de différents remèdes. Quelques-uns lui apporteront un soulagement passager.
Le 30 juin 1783, il informe la comtesse Grismondi de cet accident qui devait avoir de si funestes suites.
« J’ai été,— lui dit-il,—renversé et traîné sur le pavé de Paris. Cette « chute a été suivie d’une maladie dont je ne suis pas encore quitte;
« cependant ma santé se rétablit peu à peu, et je n’en suis plus in- « quiet. »
Buffon s’inquiétait difficilement, et ne parlait de ses propres maux qu’avec une extrême répugnance. Toutefois, il est plus explicite sur ce grave accident du 2 juin et la maladie qui le suivit, dans sa correspondance avec l’abbé Bexon, son collaborateur à VHistoire des oiseaux, avec M. Thouïn, qui le représentait au Jardin du Roi pendant son absence, avec le marquis de Genouilly, son voisin de campagne.
« C’est avec toute sensibilité, mon cher ami, que j’ai reçu les tendres « sentiments que vous avez partagés avec mon fils dans le moment de a votre plus grande inquiétude sur l’état de ma santé. Il est maintenant « pleinement informé du cours et des circonstances de mon indisposi- « tion qui, quoique accidentelle, m’a fait souffrir de grandes douleurs. « Elles sont heureusement passées depuis plus de dix jours, et je vais a sensiblement de mieux en mieux. Je rends encore quelques graviers, « mais sans douleurs. Comme j’ai foi en ce que vous me dites des
« eaux de votre Lorraine (1), j’ai écrit à M. Lucas d’en prendre deux « bouteilles au magasin des eaux minérales à Paris, et de me les en- « voyer par la diligence, pour que je puisse les goûter et savoir si je a pourrai en supporter le goût.»
Lettre à l’abbé Beioa, le 23 juin 1783.
« — Ma santé se rétablit peu à peu, mes forces reviendraient plus « vite si l’air était plus pur et la chaleur moins étouffante; mais depuis « plus de douze jours, nous avons un brouillard continu, et ce brouil- (c lard me paraît général, car on m’écrit la même chose de tous côtés.»
Ik A M. Thouïn, 2 jaillet l783.
8 Je n’ai pas encore les forces nécessaires pour faire de bonne besogne.
« Je crois que la grande chaleur que nous éprouvons depuis plusieurs « jours retarde mon rétablissement; il ne m’est pas possible de dormir « tranquillement, quoique très-légèrement couvert d’un seul drap...
8 J’espère travailler sur l’aimant dès que j’aurai repris mes forces. »
A l’abbé Beion, 14 jaillet 1783.
Toujours même indifférence pour les souffrances physiques, et mêmes regrets du temps enlevé au travail.
Le 30 juillet 1783, Buffon écrit au marquis de Genouilly :
« Je suis très-sensible, monsieur le marquis, à l’intérêt que vous avez « eu la bonté de prendre à ma maladie. Je ne suis pas encore parfaite- « ment rétabli, mais j’espère qu’avec du ménagement, mes forces que « j’avais perdues, reviendront autant que mon âge le permet. »
Madame Daubenton rend compte, à son tour, à madame Necker de cette maladie de Buffon ;
« ... Enfin, madame, rejouissez-vous; votre digne ami est bien, Irès- « bien. Il a sa fraîcheur ordinaire, son appétit, son sommeil et presque « toutes ses forces ; il s’est remis à la vie commune et reçoit du monde « à dîner. Il est à peu près comme avant le terrible accident. Il reste à en « prévenir les retours; mais quand ils reviendraient, — la maladie étant « maintenant connue, — nous ne serions plus inquiets. Il se trouve ici « un très-habile médecin auquel il a confiance. Comme je connais « M. Lory, son médecin de Paris, je lui écrivis un détail très-circon- O stancié de l’état de M. de Buffon ; nous avons eu la satisfaction de
(i) Les eaux de Conlrexéville, dont les effets salutaires sur les affections de la vessie sont aujourd’hui parfaitement connus.
•« voir que son avis s'est rapporté en tout à ceitii du médecin d’ici, ap- '« pelé M. Barbuot.
« La maladie a été de suite bien connue. C’est du. gravier qui lui a « laissé une rétention d’urine accompagnée de fièvre, frissons, vomisu sements, etc. Cela a été suivi d’une fièvre bilieuse. Cette complica- « tion était désespérante ; mais il a une force de tempérament qui le c< met au-dessus de tous les accidents, et qui nous fait bien augurer de « la durée de cette précieuse vie.
« On prétend aussi que la chute en carrosse qu’il a faite à Paris a con' « tribué à cet accident, car il a eu une perte considérable de sang pena dant douze heures.
« Voilà, madame, tous les détails qui seraient affreux si la maladie tt èxistait encore, mais qui sont consolants dans ce moment, puisqu’ils « nous prouvent la force de notre ami pour résister à tout. Je dois « ajouter, madame, que le père de M. de Buffon, qui a vécu 93 ans, « a éprouvé-, au même âge de monsieur son fils, même accident, « sans en avoir eu de retours. M. de Buffon a tout à fait le tempéra- « ment de son père... Sa douceur^ sa patience, le calme, l'égalité a de caractère qu’il conserve au milieu des souffrances, le rendent « aussi intéressant dans la vie domestique qu’il l’est dans le monde en- « lier par l'élévation de son génie. »
Buffon n’avait pas encore retrouvé ses forces le 2 nCvembre 1783.
A cette date il écrivait à l’abbé Bexon :
a Nos deux petites dames (sa sœur et madame Daubènton) vous font « mille compliments, ainsi que M. Nadault, qui est très-bien rétabli. « M. Barbuot est ici pour la dernière fois, car je compte que ma santé « me permettra de me rendre à Paris sous moins de quinze jours.
« Madame Necker a eu la bonté de m’envoyer sa douce voiture où je « serai très à mon aise de corps et de cœur.
« Il doit m’arriver ces jours-ci une boîte qui m’est envoyée par l’im- « pératrice de Russie ■ je vous dirai ce que c’est lorsque je l’aurai re a çue. »
Toutefois ce ne fut que le 23 décembre que Buffon se trouva en état de partir.
Il faisait le voyage en trois jours et couchait deux fois en route. Mais avec quelque lenteur qu’il voyageât; quelques précautions qu’il pût prendre, la maladie de vessie dont il était atteint lui rendait les plus légères secousses extrêmement pénibles.
En 1779, le duc d’Orléans, grand amateur d’équipages et de chevaux,
avait envoyé à Montbard une litière dont le Prince avait fourni le mo-' dèle. Cette fois, Bufifon voyagea dans la voiture commode autant que douce offerte par madame Necker, qui l’avait fait disposer de manière à amortir les cahots de la route.
Dès le 28 octobre, Buffon lui en exprimait sa reconnaissance ; « La voiture est arrivée. Cette douce voiture où je dois prendre place ! »
L’année suivante, le 17 mai 1784, onze mois après son dernier accident, il eut une nouvelle atteinte de gravier.
« Je suis toujours tracassé, et souvent douloureusement, par des gra-^ a viers gros ou petits, et j’en ai encore rendu hier six qui m’ont fait « beaucoup souffrir. Je continue l’usage du savon, et je ne bois pas « d’autres eaux que celles de Contrexéville. Je ne vois cependant pas « le bien que ces remèdes me font; mais il faut obéir aux conseils des « médecins, et M. Barbuot, qui m’est venu voir, veut que j’ajoute à « cette boisson du farcira brava, dont il dit avoir vu des effets mer^
« veilleux... Vous marquerez à M. le baron de Breteuil le désir què « j’aurais qu’il voulût bien accompagner le roi de Suède, s’il vient visiter « le Jardin du Boi... Vous lui direz en même temps que ma santé m’a « forcé de quitter Paris, que je suis venu ici prendre des eaux et du
repos, et tâcher de finir mes ouvrages. »
lettre à son fils dn 14 juin 1734^
« n n’y a gueres que huit jours que je suis quitte des grandes souf-^ « frances que m’occasionnaient les gros graviers. Ils sont devenus plus « petits, même il paraît qu’ils se ramollissent; cela augmente ma con-- « fiance au savon, que je n’ai pas interrompu depuis deux mois et demi « que j’ai commencé d’en faire usage. »
Lettre à Daubenton du 18 Juillet.
Buffon passa assez tranquillfement la fin de l’année 1784 et le commencement de 1785.
Pendant cet intervalle, ce dont il eut le plus à souffrir fut une indisposition-, suite d’un rhumatisme et de maux d’estomac. Toutefois, quoique' la maladie chronique dont il était atteint ne se fit pas alors trop douloureusement sentir, elle n’en continuait pas moins ses secrets ravages. Aucun remède ne pouvait être désormais efiâcace. L’opération de la taille, qui lui fut plusieurs fois proposée, eût présenté elle-même des dangers, surtout à cause du grand âge du malade.
Les crises vont devenir plus fréquentes, plus prolongées, et plus douloureuses, sans que toutefois Buffon songe à s’cn plaindre.
Écrivant à madame Necker le 25 août 1784, il lui donne de ses noû*vel’les en ces termes ;
« Mon incommodité habituelle a paru diminuer par l’usage du savon;
mais il m’est survenu un rhumatisme qui m’empêche de marcher et
un dérangement d’estomac qui m’ôte encore mes forces. N’en soyez « pas inquiète, je ne le suis pas moi-même. 3e me trouve un peu mieux « depuis hier, encore mieux aujourd’hui. »
« Le rhumatisme que j’avais sur les jambes est fort diminué^ le « dérangement d’estomac a cessé dès que j’ai interrompu l’usage du « savon. Cependant je l’ai repris depuis trois jours, parce que je suis « presque assuré qu’il m’a fait du bien et qu’il a diminué ou du moins -a ramolli les Raviers, qui sont maintenant en moindre quantité et
passent sans me causer de très-grandes douleurs... 3'ai pris mon parti « d’aller à Paris un mois plus tôt, je compte m’y rendre dans les « premiers jours d’octobre. 3e végéterai dans ma chambre pendant cet U hiver et, si ma santé le permet, je reviendrai au mois de mars dans « ma solitude de Monlbard. Vous aurez de mes nouvelles dès que je « serai à Paris-. Mademoiselle Blesseau, qui fera le voyage avec moi à « très-petites journées, vous en rendra compte.
A la même, 2a septembre 1784.
« J’ai bien soutenu la fatigue du voyage pendant les deux premiers « jours. Mais le roulement sur le pavé, depuis Fontainebleau, m’a •« fait rendre du sang. Je vais rester dans ma chambre huit ou dix '« jours pour ne pas m’exposer à de pareils accidents sur le « pavé de « Paris, que je ne fréquenterai d’ailleurs qu’avec précaution, et le moins ■« souvent qu'il me sera possible. »
A M"*' de Montbeillard, 7 novembre 1784.
Après un séjour de quatre mois à Paris, Buffon était plus satisfait de sa santé.
Nous savons qu’il n’était pas difficile.
Le 30 décembre, remerciant madame Necker de l’envoi qu’elle lui avait fait du livre de M. Necker sur ['Administration des finances^ il terminait ainsi sa lettre :
« Je dicte cette réponse à la hâte, étant encore souffrant. Depuis « deux mois que je me trouve à Paris, je ne suis sorti qu’une seule fois « et j en ai été fort incommodé; cependant le fonds de ma santé n’est « pas mauvais. Le temps me pèse et me paraît long dans ce séjour de « Paris, Aussi je compte, dès les premiers beaux jours du mois de mars.
« regagner ma solitude deMontbard, où j’aurai du moins la tranquillité « nécessaire pour penser, et être à moi assez pour être à vous. »
« Ma santé se soutient au moyen d’une vie très-réglée, et d’un séjour « constant dans ma maison, avec quelques petites promenades au jatr « din. Depuis quatre mois que je suis à Paris, je ne suis sorti qu’une seule « fois en voiture ; m’en étant mal trouvé, j’ai renoncé à rouler sur le « pavé de Paris. »
2b février 1Î85, àGueneande Montbeillard.
Gomme Buffon ne donne habituellement que des détails très-sommaires sur santé, c’est pour nous une bonne fortune que de pouvoir les compléter par les lettres de son entourage, de sa famille ou de ses amis.
Mademoiselle Blesseau écrivait à cette date à madame Necker :
a ... Il a repris de l’embonpoint, et continue l’usage du savon. Il « prend une lasse de boisson bien chaude par-dessus^ elle se compose « des deux tiers d’eau de riz et d’un tiers de lait. Il la prend le soir avant « de se coucher et le matin en se levant, afin de faire fondre le savon; w autrement il resterait trop longtemps sur son estomac. M. de BuSbn e a passé l’hiver aussi bien qu’il était possible de le désirer; il n’a eu « nulle incommodité, pas même du rhume; il ne rend plus de gravier, « mais il y a toujours, dans le fond de l’urine, la poudre des graviers, « ce qui témoigne que le savon les dissout.
« Je suis persuadée que s’il interrompait ce régime, les graviers se « reformeraient comme auparavant... Il ne sort point de son cabinet; « il ne peut pas aller en voiture qu’il n’en soit incommodé; il Fait trop « froid pour se promener au jardin... Il croit pouvoir retourner àsa carnet pagne dans le mois de mai, où il espère, madame, avoir l’honneur et « le plaisir de vous recevoir.
« Il vous remercie beaucoup au sujet du remède dont vous avez la « bonté d’envoyer le détail; mais se trouvant bien de son régime et du O savon il n’v changera rien. «
S4 mars !78S.
Dès les premiers jours du mois de mai, Buffon quitte le Jardin du Roi et revient à Monlbard, où « sa santé est passablement bonne, et où il « jouit un peu de ses jardins. »
Cet état, relativement satisfaisant, et qui donnait les plus douces espérances à sa famille, à ses amis, ne devait pas être de longue durée. Le IS juin est signalé par un nouvel accès.
— Le 12 juillet 1785, Buffon en entretient M. Thouïn :
« Ma santé se rétablit peu à peu ; mais j’ai souffert pendant trois se- « maines des douleurs continuelles et très-vives. Cependant je n’ai « rendu qu’un gros gravier et quelques petits avec beaucoup de sable.
« Voilà trois ans que le mois de juin m’est fâcheux. Mon premier « accident m’est arrivé le 1*' de juin, il y a deux ans; le second au 17 « mai de l’année dernière, le troisième au 28 juin de cette année.
« Ainsi la chaleur de la saison influe sur cette incommodité qui me « donnera probablement du relâche,— du moins pour quelque temps. »
« Ma santé va de mieux en mieux. Toutefois, depuis mon dernier « accident, je n’ai pas encore osé monter en voiture; mais j’essayerai « dans quelques jours, et j’espère qu’avec du ménagement je serai en •« état de retourner à Paris, comme je le projette, sur la fin d’octobre.»
Au même, 20 juillet lîSb,
Cette crise ne devait être que le prélude d’une plus douloureuse.
« Enfin, — écrit Buffon le 3 octobre 1785, — après dix-sept jours « d’insomnie et de douleurs cruelles qui ne m’ont pas permis de « jouir d’un instant de repos ni de sommeil, j’ai rendu tout à la fois six « graviers, dont deux sont plus gros que des balles de pistolet; et ce « n’est que cette nuit, le surlendemain de ma délivrance, que j’ai coma mencé à jouir d’un peu de sommeil. 3e me trouve déjà moins faible,
« mais j’ai maigri assez considérablement pendant ces trois semaines « de douleurs atroces et continuelles. 3’espère néanmoins, quoique « les irritations soient encore bien vives, que j’aurai la force de les « souffrir, et que, reprenant du sommeil, le grand ébranlement des nerfs « se calmera. »
« Je ne suis pas encore bien remis du cruel assaut que j’ai souffert; « je me lève souvent avant quatre heures du matin, ne pouvant pas « regagner du sommeil et ne dormant que par quart d’heure. Cela a ne m’étonne pas, après avoir passé dix-huit nuits et dix-huit jours a sans fermer l’œil ! Cependant je reprends mes forces, et je commence « à aller beaucoup mieux. »
17 octobre 1785.
« Je souffre encore, mon sommeil est interrompu huit ou dix fois tt par nuit. Cependant mes forces reviennent, et je me trouverais en « tout assez bien, si mes nerfs n’étaient pas ébranlés au point de ne « pouvoir reprendre mes occupations ordinaires. »
26 octobre 1785.
Cette attaque fut si grave que plusieurs journaux, notamment lo Mercüre, publièrent la mort de Buffon. Ses amis y crurent, — tant sa
santé était déjà chancelante, — et madame Nadault dutéxîrire à-Faujas de Saint-Fond pour le détromper.
a Rassurez-vous, Monsieur, le Mercure est, en effet-, un menteur, et « un menteur désobligeant. Se peut-il que les jours de mon frère, —
« jours précieux à tout l’univers, j’ose le dire quoique sa sœur, — se « trouvent ainsi à la discrétion d’un sot nouvelliste! Car il est vrai que « l’on a débité sa mort.,. Grâce aumel, il n’a pas même été en danger,
« et son malnefut autre chose qu’une violente atteinte de gravier. lia « souffert des irritations horribles,—sans rétention cependant,— durant « trois semaines, après lesquelles il a rendu six graviers, dont deux « surtout à quatre faces, étaient gros comme des dés de bassinet. Cet « horrible accouchement nous avait comblés de Joie dans le malheur « de notre situation, et nous en espérions un soulagement total. Mais « ces grandes et constantes douleurs, l’insomnie, les urines déran- « gées de leur cours habituel, la sensibilité physique de notre cher « malade, tous ces accidents réunis ont prolongé le mal en attaquant le « genre nerveux. Ce n'a donc été que le temps, le calme et le régime « qui ont pu ramener l’état naturel où nous commençons à le revoir. Il « mange à table depuis quinze jours. Il est rendu à la société, »
4 novembre 1785.
Buffon écrit à son tour à Faujas de Saint^ond ;
« Ma sœur a dû vous rendre compte de l’état de ma santé qui m’a « permis de revenir à Paris, néanmoins à très-petites journées et avec « de grandes précautions^ car Je ne puis rouler' sur le pavé sans dou- « leur, et je suis forcé de me tenir chez moi. »
7 décembre 1785,
C’est une chose grande et touchante que cette résignation de Buffon!
Il parle de ses maux comme s’il y était étranger. Il accepte la douleur avec le stoïcisme d’un ancien. Malgré les symptômes alarmants du mal, on sent qu’il espère toujours dans les infinies ressources de la nature.
Sa grande âme ne se laissait pas facilement abattre!
Cependant l’année 1786 devait être plus mauvaise encore que. l’année 1785.
Buffon l’avait mal commencée, car dès le 23 janvier, il écrivait au président de Ruffey :
« J’ai passé dix-huit jours et dix-huit nuits sans fermer l’œil, et tou- « jours en convulsions. » Mais il ajoute aussitôt : — « La douleur est un « mal, et sans doute un grand mal ; cependant ce n’est point une ma-
« ladie, car, à un peu de faiblesse près, ma santé s’est soutenue la « même. »
Le 13 janvier, il disait àU. de Repas, son procureur à Dijon ; — « Je « suis toujours incommodé et assez souffrant sans cependant être ma- « lade. »
Désormais les jours deBuîfon lui sont comptés. Une lui reste plus que deux années à vivre ; années vouées à des souffrances presque continuelles, mais en même temps à d’immortels travaux.
11 écrit à madame Daubenton le 9 mars 1786 ;
« Je souffre jour et nuit, sans cependant être plus mal que je ne l’é- « tais en sortant de Montbard.
« Quoique mon sommeil soit toujours interrompu quinze ou vingt « fois par nuit, et que j’aie toujours des douleurs assez fréquentes, jer « ne laisse pas de conserver assez de force pour me promener matin et « soir. »
10 jiiin 1786, à M. Thouïn.
Plus le mal empirait, et plus le voyage de Montbard à Paris le fatiguait. Cependant, et bien que sa santé se trouvât généralement mieux du séjour de Montbard, il n’en avait pas moins persisté à se rendre chaque hiver à Paris pour y remplir les devoirs de sa charge, mais surtout pour activer par sa présence les travaux du Jardin du Roi. Son retour de Paris à Montbard, en 1786, le fatigua davantage que ses précédents voyages.
Le chevalier Aude écrit de Montbard le 31 juillet 1786 à madame Necker qui, de loin, s’inquiète de la santé de celui qu’elle appelle familièrement son grand homme ;
« L’état de M. de Buffon n’est pas aussi inquiétant que vous semblez « le croire. Nous ne craignons pas pour ses jours; nous n’avons même « jamais eu ces alarmes désespérantes. Depuis qu’il a cessé tout re- « mède, il jouit mieux de sa belle existence qui serait pleine et entière « si le ciel n’avait voulu l’avertir ou plutôt nous montrer à nous-mêmes « qu’il est homme, en le faisant souffrir dans un point. Mais cette si- « tuation a ses moments de calme, et ils sont fréquents; dans les temps « même de la crise, il peut être à la société dont il fait le charme ; il « en est, à son tour, distrait et consolé. J’ose le répéter, madame, il « est guéri s’il a le bonheur de vous posséder à Montbard... Il souffre « trop pour pouvoir s’occuper de ses travaux sublimes; il ne souffre « pas assez pour être hors d’état de recevoir les amis de son cœur. »
C’est encore le chevalier Aude, attentif aux souffrances que Buffon
endure, mais en même temps désireux de se ménager un accès près de madame Necker, qui, le 6 octobre suivant, se charge du soin de lui transmettre des nouvelles de Montbard :
« On ne vous a point caché, madame, l’état d’affaiblissement et de « souffrance où les suites de son voyage l’avaient réduit... Il a plus te fréquemment des heures de sommeil et de calme. Je lis sur son au- « guste front la vie et la sécurité, précieuses assurances de l’excellente « constitution de son cops et de la parfaite égalité de son âme. Il a « fait hier une promenade en voiture, dont il n’eût pas été capable il y « a quinze jours. Son estomac est toujours bon; il est forcé de répri- « mer son appétit, non par peur d’une indigestion, mais dans la « crainte d’augmenter la masse de ces humeurs glaireuses qui font le « tourment de ses nuits. Voilà son mal le plus obstiné et celui qui me « semble aussi le plus facile à détruire, puisqu’il provient et dépend « de la quantité et de la qualité des aliments qui produisent plus ou « moins de glaires. Cependant les médecins n’en viennent pas à bout. « Pourquoi leur science n’est-elle que conjecturale, ou plutôt pour- « quoi n’existe-t-il pas un Buffon en médecine? Il serait le confident « dû dieu d’Epidaure et le sauveur du confident de la nature. Je viens « de vous dire que ses moments de repos sont devenus plus fréquents... « Nous distinguons parfaitement ses jours de tranquillité, c’est quand « nous jouissons plus longtemps les après-dinées du charme inaltérable « de .sa conversation... Il me reste encore à vous parler d’une inquié- « tude de son âme. Je sais ce qu’il vous écrivit à la retraite de M. Nec- « ker, on peut l’appliquer à sa situation qui ne lui permet plus le tra- « vail. Cest un héros que le repos fatigue. Au milieu de sa gloire,, il « croit n’avoir pas assez fait pour les connaissances humaines. »
Buffon, malgré le mauvais état de sa santé, et sans tenir compte des vives douleurs auxquelles l’exposait désormais tout déplacement, voulait revenir à Paris dès la fin d’octobre.
« Ce sera vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre que « je retourne à Paris. »
A Faujas de Saint-Fond, 5 août 1786.
« On m’avait annoncé son retour pour la fin de mars — écrit ma- « dame Necker, le 4 novembre 1786 — mais après avoir vainement en- « voyé au Jardin du Roi, on vient de me dire qu’un nouvel accident « n’a pas permis à M. de Buffon de se mettre en route. »
Toutefois Buffon arriva à la fin de décembre.
Pendant ce séjour qui dura sept mois et se prolongea jusqu’à la fin de juillet, le mal ne paraît pas avoir fait des progrès sensibles.
On eût dit que la Parque reculait devant cette illustre victime ; qu’elle voulait tout au moins lui laisser le temps d’achever sa glorieuse entreprise.
Le bulletin de la santé de Büffon, pendant les cinq premiers mois de i787, peut se résumer dans ces deux passagesextraits de la correspondance du chevalier de Buffon son frère. '
« M. de Buffon s’est dét^miné, par le conseil de M, Campér, médea cin hollandais de grande réputation, à faire usage de l’eau de chaux ;
« on la coupe avec du lait, il continuera de la prendre ainsi tant « que son estomac n’en souffrira pas. Il n’y a pas assez longtemps qu’il « fait usage de ee remède pour pouvoir juger de ses bons effets.
22avriH787.
« Mon frère est toujours content de Feffet des eaux de Sedlitz. Il « souffre un peu moins; il dort pendant quelques instants, et ce mieux- « être que j’ai eu l’honneur de vous annoncer dans ma dernière lettre « se fait remarquer sur son visage. »
6 mai 1787.
Enfin Buffon écrit de Montbard, le ^août 1787, à Faujas de Saint-Fond : « Ma santé est un peu meilleure depuis quelques jours. Je prends du « caillé trois fois par jour, je bois très-peu de vin; mais le sommeil « n’est pas encore revenu, et les douleurs, quoique supportables, sont « continuelles. »
A la fin de l’année, Büffon songea à se rendre comme de coutume au Jardin du Roi.Xiette création lui tenait à cœur, et un secret instinct l’avertissait de se hâter.
Sa correspondance avecM. Thouin, pendant cette même année 1787, témoigne à la fois de sa sollicitude pour le bien publie et de son généreux désintéressement,
« Vous voudrez bien me dire en confiance, — lui écrit-il le 12 sep- « tembre, — si je serai obligé de faire solliciter le principal Ministre « pour être payé de mes avances. Quoi qu’il en soit, je m’arrange ici « pour faire passer à Paris tout l’argent que vous pourrez dépenser, « quand même vous augmenteriez encore le nombre de vos ouvriers. « Ainsi pressez les travaux autant qu’il vous sera possible, surtout « ceux du nouvel amphithéâtre, j’ai fort à cœur que cet édifice soit « construit avant le mois de janvier. Je n’attendrai pas cette mauvaise * saison pour me rendre auprès de vous, je compte pouvoir faire le « voyage sans inconvénient vers le 20 du mois prochain. »
a Je craignais de manquer d’argent pour la continuation de nos
« grands travaux, j’ai emprunté 30,000 livres... Cela fera 85,000 livres, « ce qui sera peut-être sufBsant d’ici à la fin de l’année. Mais, quand « même cette somme ne suffirait pas, je trouverai le moyen d’ajouter « tout ce qui sera nécessaire pour ne pas suspendre l’activité des tra- « vaux, car j’ai surtout fort à cœur d’achever le nouvel amphithéâtre. « J’ai écrit d’en accélérer la construction. Au reste, je ne tarderai pas « plus de trois semaines à retourner auprès de vous. »
23 septembre.
« Je vois que ces malheureuses fondations ne sont point encore par- « tout à niveau de terre, et je crois que j’arriverai avant que ce bâti- « ment soit exhaussé de quelques pieds de hauteur. C’est cependant là « qu’il faut porter toutes nos forces, afin que les cours des écoles ne tt soient pas interrompus, et qu’on puisse faire cet hiver les leçons d’a- « natomie dans le nouvel amphithéâtre. »
27 septembre.
Déjà le 25 mai 1785, il écrivait à M. Thouïn ; — a Pressez l’ouvrage qui « est à faire au laboratoire de chimie, afin qu’on ne soit pas obligé de « retarder le cours public. »
Il appelait le Jardin du Roi son fils aîné.
Ce dernier voyage de Paris à Montbard, dont la fatigue se trouva accrue parla précipitation qu’il y mit, lui devint funeste. — «Hélas! «s’écrie mademoiselle Blesseau dans une touchante notice consacrée à la mémoire de son maître, « c’est le Jardin du Roi qui a causé sa mort. « En voulant faire un voyage trop précipité pour faire exécuter ses « ordres et surveiller l’achèvement des travaux, il a hâté sa fin. Il pen- « sait que les ouvrages seraient plus tôt finis lorsqu’il serait présent « tous les jours. Il disait, pour expliquer à ses amis la précipitation de « son départ, qu’il ne voulait pas faire attendre le public pour les lè- « çons, et qu’il fallait que l’amphithéâtre fût fait promptement. »
Le 26 décembre 1787, il écrivait de Paris à M. Guérard, son notaire à Montbard :
« Ma convalescence va bien lentement, mais cependant de mieux en « mieux ; on dit le pauvre M. de Mussy bien malade ; donnez-m’en des « nouvelles. »
Buffon eut ses derniers jours éprouvés pas des pertes de fortune et des chagrins domestiques. Il échoua dans une suprême tentative pour ressaisir la survivance de sa charge d’intendant du Jardin du Roi, dont une intrigue de cour avait dépouillé son fils. Mais ses épreuves morales ne parvinrent pas plus que la souffrance physique à ébranler la
fermeté de son âme. On le vit au milieu de ses revers conserver, — suivant ce qu’il disait lui-même en 1778demadame Necker, — « un ca- « ractère inaltérable de bonté, de dignité, et ne pas perdre ce sublime « repos, cette tranquillité si rare qui ne peut appartenir qu’à des âmes « fermes et pures que la bonne conscience et la noble intention ren- « dent invulnérables. »
D’un autre côté son patriotisme s’inquiétait en voyant se former à l’horizon politique un menaçant orage. Il écrivait en 1781 : — «On est actuellement dans un moment de grande effervescence qui annonce une crise. » Il sentait s’écrouler l’édifice social, il prévoyait bien des luttes, des souffrances, et des deuils sans entrevoir encore l’aurore des temps nouveaux; il s’attristait à la vue de tant de ruines.
Lorsqu’on lui apprit la-convocation des notables, on l’entendit murmurer : — « Je vois venir un mouvement terrible, et personne pour le conduire î »
Buffon fut atteint, dès les premiers jours de janvier 1788, de souffrances plus vives, suites trop prévues de son dernier voyage; mais la crise se présenta cette fois avec un caractère exceptionnel de gravité. D’ailleurs son grand âge et les précédents accès l’avaient affaibli. Ses amis comprirent que ses jours étaient en danger. Lui seul n’avait rien perdu de sa robuste confiance.
Un mieux trompeur s’étant manifesté, il écrit aussitôt à M. Guérard le 7 janvier 1788 :
« Ma santé va bien doucement en mieux ; mais cependant je n'en « suis pas inquiet. »
Et le 14 février à madame de Montbeillard :
« J’emploie mes premières forces pour vous remercier de toutes les « .marques d’intérêt et d’amitié que j’ai reçues de vous, et j’attends « avec impatience les secondes pour avoir l’honneur d’aller vous en té- « moigner ma reconnaissance. »
Mais ce retour de forces auquel Buffon croyait n’eut pas lieu ; ce fut au contraire le mal qui redoubla d’intensité.
Lé 2o mars, un témoin des souffrances que Buffon endurait rédigea ce bulletin : « A la suite de douleurs aiguës, la fièvre a reparu depuis
trois jours avec un grand redoublement. Les urines ne coulent qu’avec d affreux tourments ; le pauvre malade n’a pas dormi depuis seize jours. » Buffon disait; — « La nature fait sur moi l’épreuve de tous les genres de souffrances; et emploie tous les moyens de destruction. Il me faut
tout endurer, puisqu’il n’y a pas de remède. Je ne croyais pas à la médecine; j’y crois moins que jamais à présent. »
On se demanda de nouveau si la taille ne pourrait pas le sauver. Mais le frère Côme, qui pratiquait cette délicate opération avec autant de bonheur que d’audace, était mort. Le maréchal deMuy, ministre de la guerre, et la Condamine, collègue de Buffon à l’Académie des sciences, venaient de succomber aux suites de l’opération. Ces exemples n’étaient pas faits pour encourager une nouvelle tentative. Buffon s’adressa néanmoins à Portai et à Petit, et leur demanda s’ils répondaient de le sauver. Ils n’osèrent se prononcer. « Dans ce cas, reprit l’illustre vieillard, j’ai 81 ans, mieux vaut me laisser mourir. »
Dans sa dernière maladie, il lui arriva de refuser obstinément tous les remèdes. Il disait ; — « Je suis un malade bien incommode, je le tt sais; mais vos soins sont inutiles, je me sens mourir. » S’adressant un jour à madame Necker qui, avec madame Nadault, lui prodiguait les soins les plus empressés, il murmura en prenant ses mains dans les siennes ; — « Que de bontés ! vous venez me voir mourir. Quel spectacle pour « une âme sensible 1 »
Une après-midi du mois d’avril, à l’heure où un soleil plus chaud dorait les pousses nouvelles, on put voir au Jardin du Roi Buffon enveloppé dans les chaudes fourrures que lui avait envoyées l’impératrice de Russie, soutenu par deux laquais, se diriger vers le nouvel amphithéâtre. Ce fut sa dernière sortie, et comme un solennel adieu à ce jardin, dont il avait assuré la prospérité au prix de son repos, de sa fortune, de sa vie même.
Dès la fin de mars, on avait commencé l’impression et la distribution des bulletins. Celui du 3 avril 1788, le seul que je connaisse, est conçu en ces termes :
« La nuit n’a pas été mauvaise pour M. le comte de Buffon; les re- « mèdes qu’il a pris ont eu une partie des succès qu’on en attendait ; « ses forces se soutiennent. Il donne tous les jours de nouvelles preuves « d’une vigueur d’esprit propre à faire augurer favorablement de celle « du corps.
« Portai, et Retz. »
Mais, dès cette époque, le fils de Buffon, sa sœur, sa famille, ses amis, moins confiants que les hommes de l’art dans les forces du malade, avaient à peu près perdu toute espérance de le sauver.
Le chevalier de Buffon, colonel des gardes Lorraines, régiment dans lequel servait la Tour-d’Auvergne; et qui tenait alors garnison en Nor-
mandie, écrit le 6 avril de Saint-Lô, où le retiennent d’impérieux de^ voirs, au jeune comte de Buffon, son neveu :
« J’ai reçu, mon cher ami, par l’un des derniers courriers une lettre « de M. Lucas, et par le dernier une lettre de madame Daubenton, qui « toutes deux me donnent de bien mauvaises nouvelles ; mee inquié- « tudes augmentent à chaque instant... Si je ne suivais que l’impulsion « de mon cœur, je serais déjà auprès de vous, et je partagerais vos « tristes et tendres soins... Continuez, mon cher ami, à me donner ou « à me faire donner des nouvelles par tous les courriers; je n’en attends « que d’affreuses, mes espérances diminuent à chaque courrier. Je « vous plains, mon cher ami, j’honore votre assiduité près de votre « père, vos soins empressés; je partage votre douleur, mon estime « pour vous augmente à proportion que je vous vois déployer de belles « qualités de l’âme et une sensibilité qui ne se trouve que dans les bons « cœurs. »
Toutefois Buffon conservait encore assez de vigueur d’esprit et d’empire sur lui-même pour dicter à son fils, le 11 avril, cinq jours seulement avant sa mort, une lettre à madame Necker. « Mon père, écrivait « d’une main émue le jeune secrétaire, me dicte, madame, ce qu’il « voudrait bien être en état de vous écrire de sa main. »
Dans la matinée du 25 avril, quelques heures seulement avant sa mort, Buffon donna des ordres pour le Jardin du Roi, et remit à M. Thouin 18,000 livres destinées au payement des ouvriers.
Sauf quelques rares instants d’un délire provoqué par l’intensité du mal, il conserva jusqu’à son dernier soupir la plénitude de sa raison. Ce grand homme devait mourir tout entier.
On ne lira pas sans intérêt ni une réelle émotion le journal de sa longue agonie, tenu jour par jour par une main pieuse.
J’avais attribué ces notes à madame Necker ; j’ai dû reconnaître qu’elle y était étrangère. Elles me paraissent écrites soit par le chevalier de Buffon, soit par M. Lucas, un enfant de Montbard que Buffon avait placé au Jardin du Roi, et qui lui était lié par la reconnaissance autant que l’affection.
« Lundi 7. — Le curé de Saint-Médard s’est rendu pour la septième « ou huitième fois chez M. de Buffon; il ne lui avait parlé encore que « deux fois et avec certains ménagements.
« Ce jour-là il s’approcha seul du malade qui était dans un grand état « d accablement, ayant souffert toute la nuit, et lui adressa la parole en « lui apprenant qui il était; il lui demanda.comment allait sa santé dans
« le moment. Très-bien, répondit-il, je me trouve beaucoup mieux, je a vous sais cependant très-bon gré de votre visite; j'aime qu'on fasse « son devoir; allez, vous serez content de moi, je vous-ferai avertir a par mes médecins lorsque f aurai besoin de vous.
« Vendredi au soir 11 avril 1788. — Le père Ignace, desservant « la paroisse de Buffon, est arrivé en poste de Montbard.
« Samedi 12—A huit heures du matin, il est entré dans la chambre « de M. de Buffon qui, quoique dans un état de faiblesse et d’accable- « ment extrêmes, le reconnut tout de suite et lui dit : Ignace, mon cher « Ignace, je vous vois avec un sensible plaisir. Il lui parla de la manière « la plus affectueuse, et dit ensuite à la gouvernante, mademoiselle Bles- « seau : Faites-moi le plaisir de faire dire à M. le curé de Saint-Mé- « dard que je lui suis reconnaissant de la peine qu'il a bien voulu « prendre en venant chez moi, mais que le père Ignace, mon direc- « teur, est arrivé, et que j'ai toute ma confiance en lui. Qu'on aille « tout de suite lui dire cela.
« Le père Ignace se rendit à dix heures chezM. l’archevêque de Paris « pour lui demander l’approbation. M. de Dampierre, grand vicaire de « l’église de Paris, en l’absence de M. l’archevêque, qui était à la cam- « pagne, donna celte approbation par écrit. De là le père Ignace se ren- « dit chez M. le curé de Saint-Médard pour lui faire part des motifs qui « l’avaient fait venir auprès de M. de Buffon dont il était le directeur. « Il l’assura que chaque année M. de Buffon avait fait ses Pâques pu- « bliquement à Montbard et qu’il était en coutume ce jour-là de dis- « tribuer des aumônes aux pauvres. M. le curé de Saint-Médard dit au « père Ignace que les intérêts de la conscience de M. de Buffon étaient « en bonnes mains et que non-seulement il adhérait à tout, mais même « qu’il consentait, si M. de Buffon était dans le cas d’être administré, « que le père Ignace fît la cérémonie. Ainsi tout s’est passé à merveille « de ce côté,
« Le même jour, vers les quatre heures du soir, M. de Buffon eut un « entretien avec le père Ignace. Les personnes qui environnaient le ma- « lade s’étant retirées, le père Ignace resta trois quarts d’heure avec - « lui et le confessa.
« Dimanche 13. — Même état d’accablement. Avant-hier, après un « redoublement de fièvre qui faillit l’emporter, il dicta à son fils, pour « madame Necker, une lettre étonnante. Celle-ci, après l’avoir lue, « accourut sur-le-champ au Jardin du Roi. Elle se tenait au pied du lit, « et fondait en larmes en voyant son état désespéré.
« Elle saisit un instant de calme pour s’approcher de M,. de Buffon, « et ne put résister au plaisir de lui donner un tendre embrassement.
a Ouvrant les yeux et la reconnaissant, il lui dit : — « Mon amie-,
« je vous trouve charmante, même dans les moments où l’on ne trouve « plus rien de charmant. »
« Mardi 15. — A sept heures du soir, les urines ayant mal coulé dans « la journée, et la fièvre de la veille l’ayant encore affaibli, il a été « pris tout à coup par des nausées, des espèces d’envie de vomir, et «I des douleurs dans la vessie qui ne lui laissaient aucun repos. 11 trem- « blait et suait en même temps de tous ses membres ; dans moins d’une « heure et demie il a mouillé trois chemises. Ses forces semblaient re- « naître avec le mal, il aidait très-bien lui-même à passer les chemises. « 11 demandait presque à tout moment à boire tantôt de l’eau, du bouil- « Ion ou quelques gouttes de vin d’Alicante, s’écriant sans cesse : j’é~ m touffe! On le soutenait sur son lit. Au milieu de ces horribles angoisses « de la mort, je l’ai entendu dire ; — A-t-on fait quelque chose pour a mon fils? Vers les neuf heures et demie du soii^, cet état de souf- « frances et d’angoisses se soutenant, il portait à chaque instant la main « vers la partie atteinte, c’est-à-dire du côté de la vessie, et dans un « moment d’impatience je l’ai entendu prononcer ces mots ; — Sors « donc, vilaine piei're, sors donc ! Le père Ignace, son confesseur, lui « ayant touché le pouls, les médecins étaient absents, s’est aperçu que « le malade était dans un état voisin de la mort, et lui a proposé de « l’administrer. M. de Buffon a répondu : — « J’y consens, mais donnez- « moi encore une heure ou deux. » Le père Ignace voyant que la chose « pressait, est allé en toute diligence chez le curé de Saint-Médard de- « mander un porte-Dieu, le viatique et l’extrême-onction. Dans cet in- « tervalle, j’étais à côté du malade que je ne perdis pas un instant de « vue. Il croyait son confesseur présent, et j’ai entendu ces propres a paroles : — Cher Ignace, il y a plus de quarante ans que vous me « connaissez; vous savez quelle a toujours été ma conduite, fai « fait le bien quand je l’ai pu, je n’ai rien à me reprocher. Je déclare a que je meurs dans la religion où je suis né, et f atteste publiquement a que je crois en Jésus-Christ descendu du ciel sur la terre pour le « salut des hommes; je demande qu'il daigne veiller sur moi et me « protéger, je déclare publiquement que f y crois.
« Deux minutes après, le père Ignace est entré avec l’extrême-onc- « tion, et en attendant que le porte-Dieu arrive, il lui administra les « saintes huiles avec les prières ordinaires; M. de Buffon était accablé « de douleur et de suffocations et se sentait à la veille de mourir. Je « ne me suis point aperçu que la tête fût perdue, excepté dans le mo- « ment où l’on a découyert les pieds pour les oindre ; il a dit ; — Cela « regardé U, Relz. C’est le nom de son médecin.
« Il a adressé la parole au père Ignace et lui a dit avec une grande « vivacité ; — Qu’on me donne vite le bon Dieu, vite donc, vite; et « il sortait la langue pour le recevoir. Mais le porte-Dieu n’arrivait « point, le malade redoublait ses demandes avec impatience. Enfin le « père Ignace le communia, il répétait pendant ce temps même ; — « Donnez donc, mais donnez donc I Ce terrible spasme de la mort s’est « ensuite calmé en partie; mais il est resté une suffocation, sa respira- « tion était fréquente et gênée. Son corps, glacé, était réchauffé à « l’aide de linges chauds. Il a encore eu la force de se soulever à l’aide « de ses deux bras et a bu trois cuillerées à bouche de vin d’Alicante. « Le pouls, peu de temps après, a diminué graduellement, la bouche « est demeurée ouverte, les extrémités se refroidissaient, enfin à minuit « quarante minutes les aspirations sont devenues presque insensibles et « il a tranquillement rendu le dernier soupir. »
Il existe une autre relation, non moins authentique, de la mort de Buffon, celle-ci due à la plume de l’un de ses secrétaires :
H A ses derniers moments, se sentant pris d’une grande faiblesse, il » demanda un prêtre. Son médecin voulait qu’on différât encore, il fit « signe qu’il fallait se hâter.
« Il attendait le saint viatique avec impatience. — « Que le prêtre « tarde d’arriver, s’écriait-il; par grâce, allez au-devant!...
« Ils me laisseront mourir sans les sacrements ! En recevant l’ex- «. trême-onction, il tendit lui-même les pieds, disant très-intelligi- « blement : — « Tenez, mettez là !» Il fut administré avec beaucoup « d’appareil et renouvela sa profession de foi, qu’il fit à haute voix « devant le grand nombre d’assistants que la cloche avait attirés. 11 a « fait approcher son fils qui, les larmes aux yeux, a recueilli ces paroles « touchantes; — «Ne quittez jamais, mon fils, le chemin de la vertu et « de l’honneur, c’est le seul moyen d’être vraiment heureux. »
« Il a pressé la main de ses amis, a remercié ses gens de leur atta- « chement à sa personne et de leur joie constante à le servir, puis il a « fermé les yeux et a attendu, avec la fermeté du sage, sa dernière « heure. »
Deux articles publiés peu de jours après la mort de Buffon, le premier dans le Mercure, le second dans le Journal de Paris, contiennent ces détails intéressants :
« ... M. de Buffon qui, depuis plusieurs jours, ne parlait presque « plus, a repris ses forces en revoyant son ancien ami le R- P. Ignace « Bougot, curé de Buffon. Après s’être entretenu quelque temps avec
« îui, il a commencé à lui faire, d’une voix élevée, sans s'inquiéter « des spectateurs, la confession de toute sa vie, et a été le premier à « lui parler des devoirs de la religion, qu’il a tous remplis en présence « de plusieurs personnes. »
Journal de Paris^ des 3 et 4 mai 1788.
« M. le comte de Buffon ne vit plus. A la suite d’une longue et dou-.
« loureuse maladie dont les forces de son âme et celles de sa constitu- « tion physique lui adoucirent les souffrances, il a expiré à une heure, a dans la nuit du 15 au 16 de ce mois.
a Jusqu’au dernier jour, M. de Buffon a conservé une tête libre, une « présence d’esprit parfaite et l’amour des devoirs qu’il s’était imposés.
« A l’ouverture du cadavre, on a trouvé cinquante-sept pierres dans . « la vessie, dont plusieurs grosses comme une petite fève, trente de « cristallisées en triangle et pesant ensemble deux onces et six gros. « Toutes les autres parties étaient parfaitement saines; le cerveau s’est a trouvé d’une capacité un peu plus grande que celle des cerveaux orft dinaires. Les gens de l’art qui ont opéré l’ouverture s’accordent à « croire que M. /de Buffon eût été facilement taillé et sans danger; « mais, par l’effet de ses premiers doutes sur l’existence de sa véritable « incommodité, ensuite par défiance du succès d’une opération, il perce sista à s’en remettre aux soins de la nature. »
Mercure du 26 avril 1788.
Voici, au reste, relativement auxxonstatations faites après le décès, de Buffon le procès-verbal de son autopsie. On notera cette circonstance que l’auteur de l’Histoire naturelle étant mort le 25 avril à minuit quarante minutes, les chirurgiens Portai, Retz et Girardeau procédèrent à l’ouverture et à l’embaumement du corps dans la matinée du 26, c’est-à-dire quelques heures seulement après que la mort eut été constatée.
« Aujourd’hui, 16 avril 1788, au Jardin duRoi, hôtel de l’Intendance, « nous, docteurs en médecine et maîtres en chirurgie soussignés, avons « assisté et procédé à l’ouverture du corps de M. le Comte de Buffon, « décédé la veille, et avons trouvé ce qui suit :
«( 1" Un épanchement dans le bas-ventre d’une humeur grisâtre, fête tide, comme purulente, dont on a pu évaluer la quantité à deux a pintes, les intestins et l’estomac très-gonflés et parsemés de points « livides;
<( 2® La vessie d’un volume quatre fois plus grand ou environ que a dans 1 état naturel,—ses parois dépassent de plus d’un travers de doigt, « — d une texture dure et comme cartilagineuse en divers endroits; sa
« surface interne comme ulcérée avec des sinuosités, des cellules d’où « s’écoulait une grande quantité de matière purulente dont la vessie a était remplie. Il y avait en outre dans ce viscère une trentaine de « pierres de la grosseur d’un gros pois et une douzaine d’autres plus « petites d’une dureté pareille à celle de la pierre à fusil, dont quel- « ques-unes étaient logées dans les cellules de la membrane, le reste « flottait dans la capacité ;
« 3* Le rein droit est d’un volume double de celui qu’il a dans l’état « naturel ; sa substance ramollie, ses cavités Irès-dilatées et parsemées a de petits graviers, l’urèthre du même côté pareillement très-dilaté ; « le rein gauche aussi volumineux que l’autre, mais sans gravier;
« 4“ Tous les autres viscères n’ont rien présenté qui ne fût dans l’é- « tat naturel.
« Au Jardin du Roi, les jour et an que dessus.
« Signé PoRTAL, Retz, Girardead. »
L’embaumement du corps de Buffon coûta 1,000 livres, ce qui ferait environ 5,000 fr, au cours actuel de l’argent.
« Je soussigné, chirurgien en chef en survivance des maisons de « l’hôpital général, membre du Collège et de l’Académie royale de « chirurgie, reconnais avoir reçu de M. Lucas la somme de mille livres «( pour l’ouverture du corps de feu M. le Comte de Buffon, embaume- « ment, dépenses des aromats (sic), frais particuliers et honoraires, dont « quittance, à Paris, ce 24 avril 1788.
« Girardeaü. »
Le corps, embaumé dès le 16 avril, resta exposé en grand appareil au Jardin du Roi jusqu’au 18, jour fixé pour les funérailles.
Ce fut la plus grande démonstration de deuil public que l’on ait vue depuis les obsèques de Mirabeau.
« Sa pompe funèbre, — rapporte le Mercure du 26 avril, — a eu un « éclat rarement accordé à la puissance, à l’opulence, à la dignité. Un « concours nombreux de personnes distinguées, d’académiciens, de gens « de lettres, s’étaient réunis dans cet hommage solennel à la mémoire « d’un homme de génie, et accompagnaient le convoi. Telle était l’in- « fluence de ce nom célèbre, que vingt mille spectateurs dans les rues, « aux fenêtres et jusque sur les toits, attendaient le triste cortège avec « cette curiosité que le peuple réserve aux princes, »
Parmi les nombreux articles auxquels donna lieu la mort de Buffon, et qui parurent dans les diverses feuilles alors existantes, un des plus intéressants, et en même temps des plus en rapport avec notre sujet
est celui de la Gazette de santé. Il nous a paru qu’il serait bien à sa place à la fin d’une étude consacrée à la constitution physique de Buffon.
« Un hommage public rendu à un des plus beaux génies qu’ait pro- « duits la France devient pour nous un devoir d’autant plus sacré qu’il « offre un exemple frappant des dangers que peuvent entraîner l’excès « des travaux sédentaires du cabinet et le défaut d’exercice (1).
« Personne peut-être n’a payé plus cher que M. de Buffon ce triste « tribut de la célébrité. Les dernières années de sa vie, il a éprouvé « par accès fréquents et irréguliers les douleurs cuisantes qui sont la « suite de la présence du calcul dans la vessie et d’une inflammation « chronique de ce viscère. Ses urines ont été purulentes dans sa der- « nière maladie. Longtemps même avant cette époque, on remar- « quait qu’elles étaient limpides et sans mauvaise odeur quand il « urinait étant couché ou assis, mais qu’elles étaient troubles, bour- « beuses et d’une fétidité insuportable quand il urinait durant ses pro- « menades, ce qui tenait à une espèce de dépression qu’avaient formée « par leurs poids un grand nombre de petits calculs sur la partie de « la vessie qui correspond au rectum ; particularité que l’ouverture du « corps a fait connaître après sa mort arrivée le 15 avril de cette « année.
« On a trouvé dans la vessie cinquante-^six calculs, les uns de la « grosseur d’un poids, les autres de celle de petites fèves, quelques- « uns étaient enkystés ; le plus grand nombre se trouvait dans « l’espèce de dépression ou sinus de la vessie dont j’ai déjà parlé. Ré-
(1) « On sait que les voies urinaires ont surtout à souffrir des excès « d’une vie sédentaire. J.-J. Rousseau a été longtemps sujet à des dou- « leurs spasmodiques de la vessie qui paraissent s^être dissipées dans « un âge avancé par les avantages d’une vie plus active et de son « goût pour les excursions botaniques. Voltaire a beaucoup souffert de « la vessie, que l’on a trouvée après sa mort dans un état de désorga- « nisation. D’Alembert a passé plusieurs années de sa vie dans les al- « ternatives des douleurs les plus vives, et, après sa mort, on a trouvé « un calcul très-volumineux dans sa vessie. Un homme de lettres se « plaignait à moi de douleurs qu’il éprouvait dans les régions de la « vessie, et de l’état de ses urines qui étaient souvent troubles etmê- « lées de gravier. Je lui conseillai de ne rester assis que le moins « qu’il lui serait possible, et de se faire construire un bureau élevé à la « hauteur de sa poitrine, en sorte qu’il pût lire et écrire debout. Ces « précautions observées avec soin ont produit l’effet désiré, les dou- « leurs des reins et de la vessie ont disparu, »
« unis ensemble, ils ont pesé 2 onces et demie; les parois de la vessie « par le progrès lent de l’inflammation avaient acquis un tel degré « de densité qu’elles avaient près d’un travers de doigt; on y a décou- « vert, à l’ouverture du corps, quelques points gangréneux. La vessie « n’était pas la seule partie des voies urinaires qui ait été affectée ;
« on a trouvé aussi quelques calculs dans le rein gauche, ainsi que a dans l’urètre du même côté. On peut expliquer ce fait par la position « du corps que conservait ordinairement M. de Buffon en écrivant ;
« il restait assis à côté d’une table qui était à sa gauche, et il était « obligé par conséquent de se contourner pour écrire, ce qui tenait « dans un état de gêne la partie des voies urinaires du côté gauche, et « a pu y développer une disposition naturelle à la génération des calculs.
« La nature avait doué M. de Buffon de tous les avantages que donne « la constitution la plus saine et la plus robuste ; il était d’une haute « stature, ses membres étaient musculeux et pleins de ressorts. La « fraîcheur de son teint, qui s’est conservée jusqu’à sa dernière an- <i née, c’est-à-dire la quatre-vingt-unième de son âge, formait, dans les « derniers temps, un contraste admirable avec la blancheur de sa che- « velure. On dirait qu’il s’est peint lui-même quand il a dit de l’homme « en général, dans un endroit de son histoire : —«Il se soutient droit et « élevé, son attidude est celle du commandement, sa tête regarde le « ciel et présente une face auguste sur laquelle est imprimé le carac- « tère de sa dignité. »
Buffon avait voulu reposer entre son père, sa femme et une fille morte en bas âge.
Aussi, le 18 avril, aussitôt après la cérémonie funèbre de Saint-Médard, sa dépouille mortelle prit la route de la Bourgogne. Dans les villes et les villages que le convoi traversait, on sonnait les cloches, et le clergé, suivi des habitants, venait à sa rencontre.
Les paysans accouraient sur les routes.
Après trois jours d’une marche en quelque sorte triomphale, la dépouille de Buffon arriva à Montbard où eut lieu la cérémonie de 1 inhumation.
Au cortège étaient venus se joindre tous les pauvres de la contrée. Le corps fut descendu dans le caveau de la chapelle seigneuriale que l’illustre défunt avait fait restaurer peu d’années auparavant. Il disait aux ouvriers : - Faites-la solide, j’y serai pour longtemps.
L’orage de 93 ne respecta pas sa tombe. Sa sépulture fut violee, son cercueil ouvert, afin d’en arracher sa double enveloppe de p om pour
fondre des balles. . . ,
Mais le prestige du nom de Buffon, - prestige qui n avait pourtant pu
garantir son fils de la hache révolutionnaire,— était tel encore que l’opinion publique s’émut et que la Convention se vit contrainte de protester en ces termes ;
tt Citoyens,
« Le comité d’instruction publique a été instruit que la commune de a Montbard s’est emparée du cercueil de plomb dans lequel étaient « renfermés les restes de Buffon. Cet acte auquel elle s’est crue auto- « risée pour l’exécution littérale de la loi pourrait être interprété défa- « vorablement par les malveillants, qui cherchent chaque jour de nou- « veaux prétextes pourcalomniernotresublime révolution. L’enlèvement « de ce plomb, destiné à foudroyer des hordes debarbares, pourrait être « présenté comme une violation des cendres de l’homme que l’Europe « compte parmi ses plus célèbres naturalistes. C’est à la commune à « prévenir la calomnie ; le comité vous invite en conséquence à placer « sur la tombe de Buffon, avec quelque solennité, une simple pierre -.< qui prouvera le respect que vous avez pour sa mémoire. »
Aucun monument n’a été élevé sur la sépulture de Buffon.
En 1852, lors de la mort de sa bru, le caveau ayant été ouvert, son corps fut trouvé en parfait état de conservation. La peau était desséchée, et comme parcheminée, noircie soit par l’action de l’air, soit par l’effet des aromates ; le ventre déprimé, les bras étendus au long du corps, la tête détachée du tronc, le crâne, sur lequel il restait encore quelques cheveux, remarquable par son développement; les habits tombaient en poussière.
Le cœur et le cerveau de Buffon furent embaumés à part et soigneusement renfermés dans deux urnes de cristal.
Il avait désiré que son cœur fût remis au géologue Faujas de Saint- Fond, dont il avait éprouvé l’inaltérable attachement. Son fils ne put se résoudre à se dessaisir de cette précieuse relique, et en échange du cœur de son père il offrit son cerveau.
Le cerveau de Buffon a été pieusement conservé jusqu’à ce jour dans la famille Faujas. Il a l’aspect extérieur d’un parchemin très-mince ou d’une baudruche repliée sur elle-même en plusieurs tours, sa couleur est d’un blanc terne tirant sur le jaune. Ce léger tissu sert d’enveloppe à plusieurs fragments d’une matière noirâtre, friable, assez pesante, qui est la matière cérébrale elle-même.
Sur une des parois de l’urne on Ut gravé en creux ;