L'H0MM
moquer : tout œ qui est au-dessus de lui, lui paraît ridiculei rinfini lui parait néant.
L'homme médiocre ne croit pas au diable.
L'homme médiocre regrette que la religion clirétienne ait des dogmes : il voudrait qu'elle enseignât la morale toute seule; et si vous lui dites que sa morale sort de ses dogmes, comme la conséquence sort du principe, il vous répondra que vous exagérez.
Il confond la fausse modestie, qui est le mensonge officiel des orgueilleux de bas étage, avec Thumilité, qui est la vertu naïve et divine des saints.
Entre cette modestie et l'humilité, voici la différence :
L'homme faussement modeste croit sa raison supérieure à la vérité divine et indépendante d'elle, mais il la croit en même temps inférieure à celle de M. de Voltaire. Il se croit inférieur aux plus plals^ imbéciles du dix-huitième siècle, mais il se moque de sainte Thérèse.
L'homme humble méprise tous les mensonges, fussent-ils glorifiés par toute la terre, et s'agenouille devant toute vérité.
L'homme médiocre semble habituellement modeste; il ne peut pas être humble, ou bien il cesse d'être médiocre. . • w
L'homme médiocre adore Gicéron^ aveuglément et sitns restriction ; il ne l'appelle pas par son nom : il l'appelle l'orateur romain. Il cite de temps en temps : ubinam gentium vivimm?
L'homire médiocre est le plus froid et le plus féroce œnemi de l'homme de génie.
Il lui oppose la force d'inertie, résistance cruelle; il
lui oppose ses habitudes machinales et invincibles, la citadelle de ses vieux préjugés, son indifférence malveillante, son scepticisme méchant, cette haine profonde qui ressemble à de l'impartialité; il lui oppose l'arme des gens sans cœur, la dureté de la bêtise.
Le génie compte sur l'enthousiasme; il demande qu'on s'abandonne. L*homme médiocre ne s'abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et 5 ans pitié : ces deux choses vont toujours ensemble.
Quand l'homme de génie est découragé et se croit près de mourir, l'homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de cette agonie; il dit : Je l'avais bien deviné ; cet homme-là suivait une mauvaise voie ; il avait trop de confiance en lui-même I Si l'homme de génie triomphe, l'homme médiocre, plein d'envie et de haine, lui opposera au moins les grands modèles classiqueSy comme il dit, les gens célèbres du siècle dernier, ^t tâchera de croire que l'avenir le vengera du présent.
L'homme médiocre est beaucoup plus méchant qu'il f ne le croit, et qu'on ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne s'emporte jamais. Au fond, , il voudrait anéantir les races supérieures : il se venge de ne le pouvoir pas, en les taquinant. Il fait de petites infamies, qui, à force d'être petites, n'ont pas l'air d'être infâmes. Il pique avec des épingles, et se réjouit quand le sang coule, tandis que l'assassin a peur, lui, du sang qu'il verse. L'homme niédiocre n'a jamais peur. Il se sent appuyS"sur la multitude de ceux qui lui ressemblent.
L'homme médiocre e^t, dans l'ordre littéraire, ce
64 l'homme.
qu'on appelle dans l'ordre social un homme à bonne fortune. Les succès faciles sont pour lui. Oubliant le cAté essentiel et saisissant le côté accidentel de chaque chose, il court après les circonstances; il est à l'affût des occasions; et quand il a réussi, il est dix fois plus médiocre encore. Il se juge, comme il juge les autres, sur le succès. Tandis que l'homme supérieur sent sa force intérieurement, et la sent surtout si les autres ne la sentent pas, l'homme médiocre se croirait un sot s'il passait pour tel, et trouve son aplomb dans les compliments qu'on lui fait; sa médiocrité augmente en raison de son importance.
Mais enfin, me dites-vous, pourquoi et comment réussit-il?
Assis à votre bureau, en face d'un livre signé d'un nom connu, et que le bruit public désignait à votre attention, ne vous est-il jamais arrivé de le fermer avec une tristesse inquiète , et de vous dire : — Gomment ces pages ont-elles conduit l'auteur à la réputation, au lieu de le condamner à l'oubli? Et comment tel nom qui pourrait figurer à côté des grands noms, est-il absolument inconnu aux hommes ? Pourquoi les quelques amis, les rares amis de celui à qui je pense en ce moment murmurent-ils timidement son nom entre eux, n'osant pas le prononcer devant tous, parce qu'il n'a pas eu la sanction de tous? La gloire a-t-elle des secrets, ou bien a-t-elle des caprices ?
Voici la réponse : La gloire et le succès ne se ressemblent pas ; la gloire a des secrets, le succès a des caprices.
L'homme médiocre ne lutte pas : il peut réussir d'abord ; il échoue toujours ensuite.
L'homme supérieur lutte d'abord et réussit ensuite.
L'homme médiocre réussit parce qu'il suit le cou*
rant; l'homme supérieur triomphe parce qu'il va contre
le courant.
/ Le procédé du succès, c'est de marcher avec les au-
1 très ; le procédé de la gloire, c'est de marcher contre
i les autres.
Tout homme qui fait connaître son nom produit cet effet, parce qu'il est le représentant d'une certaine partie de l'espèce humaine.
Voilà le mot de toutes les énigmes.
/ Les races supérieures se font représenter par les / grands; les races inférieures se font représenter par V^les petits.
Les unes et les autres ont leurs députés dans l'assemblée universelle.
Mais les unes donnent à leurs députés le succès, et les autres donnent à leurs députés la gloire.
Ceux qui flattent les préjugés, les habitudes «de leurs contemporain?, sont poussés et vont au succès : ce sont les hommes de leur temps.
, Ceux qui refoulent les préjugés, les habitudes ; ceux qui respirent d'avance l'air du siècle qui les suivra, ceux-là poussent les autres, et vont à la gloire : ce sont les hommes de l'éternité.
Voilà pourquoi le courage, qui est inutile au succès, est la condition absolue de la gloire. Geux-lk sont grands qui s'imposent aux hommes au lieu de les subir, qui s'imposent à eux-mêmes au lieu de se subir, i qui étouffent du même effort leurs propres découragements et les résistances extérieures. Ce que nous ap-
66 L'HOMAiE,
pelons grandeur, c'est le rayonnement de la souveraineté.
L'homme médiocre qui a du succès répond aux désirs actuels des autres hommes.
L'homme supérieur qui triomphe répond aux pressentiments inconnus de l'humanité.
L'homme médiocre peut montrer aux hommes la parlie d'eux-mêmes qu'ils connaissent.
L'homme supérieur révèle aux hommes la partie d'eux-mêmes qu'ils ne connaissent pas.
L'homme supérieur descend au fond de nous plus profondément que nous n'avons l'habitude d'y descendre. Il donne la parole à nos pensées. Il est plus intime avec nous cpie nous-mèmô.
Il nous irrite et nous réjouit, comme un homme qui nous réveillerait pour aller voir avec lui un lever de soleil. En nous arrachant à nos maisons pour nous entraîner dans ses domaines, il nous inquiète et nous donne en même temps la paix supérieure.
L'homme médiocre, qui nous laisse là où nous sommes, nous inspire une tranquillité morte qui n'est pas le calme.
. L'homme supérieur, incessamment tourmenté, dé- \ I chiré par l'opposition de l'idéal et du réel, sent mieux \ l qu'un autre la grandeur humaine, et mieux qu'un i autre la misère humaine. Il se sent plus fortement ^ appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de notre pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu'il subit. Il allume en nous l'amour de l'être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant.
L'homme médiocre ne sent ni la grandeur, ni la misère, ni l'Être, ni le néant. Il n'est ni ravi, ni précipité; il reste sur Tavant-dernier degré de Téchelle, incapable de monter, trop paresseux pour descendre. Dans ses jugements comme dans ses œuvres, il substitue la convention à la réalité, approuve ce qui trouve place dans son casier, condamne ce qui échappe aux dénomina^ lions, aux catégories qu'il connaît, redoute l'étonnc ment, et n'approchant jamais du mystère terrible de la vie, évite les montagnes et les abîmes à travers lesquels elle promène ses amis.
L'homme de géni^ est supérieur à ce qu'il exécute. Sa pensée est supérieure à son œuvre.
L'homme médiocre est inférieur à ce qu'il exécute. Son œuvre n'est pas la réalisation d'une pensée : c'est un travail fait d'après certaines règles.
L'homnie de génie trouve toujours son œuvre inachevée.
L'homme médiocre est plein de la sienne, plein de lui-même, plein du néant, plein de vide, plfiii de vanité. Vanité 1 cet odieux personnage' est tout entier dans ces deux mots : froideur et vanité !