L'homme roux
Je n'aimais pas Edgard, et Edgard ne m'aimait pas. Un jour, mon père me dit: « Ton cousin a une usine qui lui rapporte 3,000 livres sterling par an ; veux-tu l'épouser? Ta sœur et toi, vous n'aurez point de dot, je me fais vieux : 3,000 livres sterling, c'est un appui. »
Je ne répondis rien. Une proposition de mariage, c'est une surprise ; on ne sait si on doit rire ou pleurer. Mon père ajouta : « Edgard t'a demandée pour tenir sa maison, son joli cottage de Peddr^^ ; tu lui conviens, je t'engage positivement à accepter. » Puis Madge arriva, elle me passa ses bras autour
du cou, en criant : « Accepte, accepte, Ellen ! Quand tu seras mistress Veedil,tume donneras un poney... Songe que tu n'auras même pas besoin de changer de nom. »
Toutes ces graves considérations firent qu'un mois après je devins l'heureuse femme de mon cousin Edgard. Mon père, ma sœur Madge, s'installèrent au cottage. Ils étaient tous deux fort contents.
/ Peddry est à quelques milles de Londres. ( C'est une maison grosse comme le poing, ayant l'air de trembler perpétuellement devant le monstre noir et affreux qui se couche à ses pieds. Ce monstre tousse d'une manière infernale, crache de la fumée, tressaute à chaque ! instant. La nuit, il jette des flammes par la I gueule : le pauvre cottage, ne pouvant s'enfuir, en est réduit à se tenir les yeux clos, c'est-àdire abaisser des jalousies sur ses fenêtres pour éviter la suie qui vient en nuages de l'usine.
La campagne est belle aux environs de Londres. Peddry a derrière lui des champs d'orge, d'avoine, de betteraves ; des rideaux de bouleaux coupent ses champs et masquent l'horizon des propriétaires. Ce n'est pas pittoresque,
mais cela rapporte. Il faut avoir mauvais goût pour préférer une nature échevelée aux schellings qui poussent dans ces cham})S-là. Sans compter que ces schellings peuvent se convertir en livres sterling et vous procurent le plaisir d'aller chercher ailleurs que chez soi une nature telle qu'on la rêve. Entre l'usine et le cottage, il y a une pelouse ; sur cette pelouse, une touffe de roseaux balançant, hiver et été, leurs longs panaches d'argent. Au bout de la pelouse, une barrière peinte en vert ; après la barrière, l'usine, le monstre. Quand j'arrivai à Peddry, le soir de mon mariage, quand, du haut du perron, j'entrevis ces bâtiments ténébreux, ces lucarnes où dansaient de rouges lueurs, j'eus le frisson. « Bah ! pensai-je, on s'y habituera. » Néanmoins, durant toute ma nuit de noces, au lieu d'écouter les amoureux propos de mon époux, je fus préoccupée du sabbat que faisaient les machines et du ronflement du haut fourneau.
Edgard était un vrai gentleman. Bien qu"il fût maître d'usine, il n'avait pas les mains noires et ne vous parlait pas de ses correspondants de Londres. Ensuite, chose que j'appré-
ciais mieux, il avait fait bon accueil à Fauteur et à la compagne de mes jours. Il comprenait toute la famille dans son home. Madge eut, à côté de ma chambre, un nid tendu de mousseline suisse avec un bon tapis et une veilleuse en verre de Bohême au plafond. Il nous avait fait choisir les meubles. Je ne m'étais pas occupée de mon appartement, je le lui avais laissé arranger ; mais celui de ma sœur avait été entièrement aménagé par moi. Mon père mit son lit dans la bibliothèque. Désormais, il allait vivre avec ses favoris, Shakespeare et lord Byron. Dans Fécurie de Peddry, il y avait un pur sang, le troisième favori de mon père, et un charmant poney, Fidéal de Madge. Mon train de maison n'était pas difficile à mener : quatre domestiques, des deux sexes, à diriger. Le soir, le matin, je devais aller au bureau de mon mari, écrire, sous sa dictée, des lettres d'affaires, copier des quittances. J'avais une belle écriture. Je faisais les chiffres comme un commis de banque. Mon instruction était solide, ma. tête sérieuse; à la rigueur, je pouvais remplacer le directeur des forges de Peddry ; c'est, je crois, pour ces qualités, plus utiles
qu'agréables, que mon cousin m'avait épousée. Ma mère, en mourant, m'avait confié Madge, qu'elle adorait et qu'elle était désespérée de laisser au moment où elle allait jouir de sa gentillesse. Je lui jurai de ne jamais quitter ma jeune sœur, de lui faire, s'il était possible, la meilleure des positions dans notre monde. Ma mère ne m'aimait pas comme elle aimait Madge; mais j'avais toute sa confiance, j'eus le bonheur de lui faire au moins une mort tranquille par ma promesse. Je l'ai déjà dit, mon instruction était solide, je fis celle de ma sœur sans le secours de personne. En épousant Edgard, la fortune me permit de la rendre heureuse. Elle n'aurait su vivre dans la médiocrité, ses désirs étaient impérieux, ses caprices d'enfant gâtée étaient les caprices d'une grande dame. Malheureusement, elle raisonnait parfaitement ses désirs. Elle avait une volonté tenace.
Elle calculait si bien ses folies qu'on finissait toujours par se demander si ce n'était pas la raison qui la faisait agir. Quand on veut quelque chose, savoir attendre cette chose c'est presque la posséder. Il y avait trois ans
cfue Madge avait envie d'un poney. "Ce poney était le but de tous ses efforts, sa pensée de tous les instants. Un jour, qu'elle avait terminé une broderie à mon entière satisfaction (car elle ne terminait aucun de ses ouvrages) elle me demanda combien vaudrait cette broderie dans un magasin. Je lui fixai une somme, u Cela pourra servir, ajoutai-je, quand nous n'aurons plus de pain. » Le lendemain, elle vint de bonne heure me réveiller. « Ti-ens, dit-elle, en me montrant quelques pennys, j'ai fait vendre ma broderie par la bonne, je vais me mettre à en faire beaucoup d'autres. J'ai calculé que dans un an, au christmas prochain, si je travaille tous les jours, je pourrai m'acheter un poney. »
— Et si nous manquions de pain? m'écriai-je, stupéfaite.
— J'apprendrai à faire de la voltige sur mon cheval et je m'engagerai au cirque de la reine.
Elle n'eut pas besoin d'en venir là. Un an après, je fus mistress Veedil. Les Américaines sont froidement excentriques. Madge avait hérité de tout le sang de notre mère, qui était Américaine.
Je puis dire, en conscience, que je n'étaispas heureuse à Peddry. Du reste, je n'avais pas été plus heureuse ailleurs, je m'étais toujours ennuyée. Les Anglais ont souvent le spleen, mais le spleen des femmes n'est pas le même que celui des hommes. C'est de l'ennui : au lieu d'être blasé, on est ennuyé, ce qui est bien différent. On a une souffrance à l'état latent, un vague chagrin qui ne vient pas de la méchanceté des autres, ni de leurs chagrins : il est causé par la tristesse de votre cœur. Je n'aimais pas le plaisir, je crois que j'aurais aimé la solitude et la rêverie si j'en avais eu le temps. Mes devoirs étaient trop nombreux pour me laisser d'autre désir que celui du repos, quand ils étaient achevés. J'avais douze ans quand ma sœur en avait huit. Je n'avais pas encore beaucoup de sentiments, cependant je me souviens que j'étais aimante dans toutes mes actions et que j'étais contente de témoigner mon affection à mes parents. Ma sœur, elle, prit toute leur tendresse. Elle n'était pourtant que passionnée ; elle mettait plus d'éclat que de sincérité dans ses démonstrations, mais elle avait des manières très attrayantes ;
elle savait plaire, tandis que moi je ne savais qu'aimer.
La préférence que Ton donnait à Madge ne me rendit pas jalouse, mais elle me rendit réservée. L'amour des parents est la sauvegarde des enfants ; moi, qui ne possédais pas cet amour, je me fis sage pour me garder moimême. La sagesse, je suis forcée de le dire, est un perpétuel déboire. Parce que j'étais sage, on compi'it que le peu devait être mon lot. Le travail, la persévérance, la tranquillité, la bonne humeur devaient être mes attributs.
Quand on n'est pas passionné, on ne doit pas avoir besoin de passions. Je l'avoue, la contrainte que je me suis imposée, mon penchant affectueux que j'ai réprimé, ont peut-être produit en moi la curiosité de connaître aussi les élans qu'ont eus les autres. Un jour, je me suis réveillée de ce long sommeil, sommeil qui a duré pendant la plus belle partie de ma vie. Puis j'ai découvert en mon âme une mauvaise passion...
Mais revenons à mon récit.
Madge, à l'époque de mon mariage, avait seize ans ; c'était une enfant étrange, pourtant
charmante. Elle était petite, admirablement proportionnée ; ses cheveux roux encadraient bien son visage pâle et faisaient ressortir ses yeux gris, très brillants. Sa démarche était gracieuse, ses mouvements vifs, sans être brusques. Elle aimait beaucoup la toilette ; son instinct la portait toujours aux choses de luxe. Elle ne savait pas se priver; pour se procurer le luxe, elle n'eut rien entrepris qui fût difficile.
Elle laissait agir les autres et s'emparait du résultat, mais, je dois l'ajouter, avec beaucoup de reconnaissance. Elle ignorait complètement ce que c'était que le devoir. Il est vrai qu'elle savait bien que le devoir était mon partage. Aussi me disait-elle souvent : « Tu es si sage, qu'il faut bien que je fasse contraste avec toi ; sans cela, notre vie serait insipide. »
En somme, la balance était très mal équilibrée : c'était continuellement sur mon plateau que tombaient tous les poids. Elle apprenait vite ce que je lui enseignais, elle l'oubliait aussi vite; elle se passionnait à propos des sciences élevées et négligeait celles qui se
trouvaient à la portée de son intelligence. Elle voulait connaître et non savoir. Elle aurait bien dessiné, mais la patience lui manquait; elle aurait été musicienne, mais la musique Ténervait. Si elle m'eût aimée profondément, elle eût travaillé pour moi. Notre père la gâtait ; elle le tyrannisait et n'aurait rien fait pour lui.
C'était un cœur vide qui ne cherchait pour se remplir que des idées chimériques ou la satisfaction de ses caprices. Les affections naturelles, pour ces êtres-là, n'existent point, lisent une dépravation innée qui leur fait désirer, à leur place, des affections d'un tout autre ordre. Un mari ne pouvait la changer, c'eût été une affection naturelle. L'amour, sans émotions, n'est plus de l'amour, m"aurait-elle avoué, si je l'avais questionnée sur ce chapitre.
Jamais je ne parlais de mariage devant Madge; je voulais trouver l'époux avant elle, — je me méfiais de son choix — • et cependant, ne pas le lui imposer, le lui présenter. J'avais trop souffert de cette façon de se marier le couteau sur la gorge, pour ainsi dire, et avec
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la nécessité comme conseillère. Je devais lui faire une belle dot, puis lui découvrir un gentleman distingué, noble même, s'il était possible : c'était mon rêve, d'introduire un jour ma sœur dans Paristocratie de Londres. Je m'étais mis son bonheur en tête à la place du mien. Il faut que les femmes qui sont un peu sacrifiées aient un but quelconque dans la vie, après l'accomplissement de leur sacrifice; sans cela elles nourriraient des projets de vengeance contre leur sort. Ce serait fort désastreux pour ce qui leur reste de tranquillité. On peut facilement se substituer aux autres par l'habitude constante que l'on prend de penser à eux. J'y étais arrivée. L'idéal de ma sœur, son dernier idéal, car elle en avait eu beaucoup avant celui-là, était un poney. Je ne sais comment cela se fit, je me mis à vouloir ardemment un poney. Dans la question de mariage, ce désir fut un de ceux qui m'engagèrent au oui fatal : une goutte d'eau fait déborder la coupe pleine. J'ai déjà dit que je n'avais pas été jalouse de Madge. Je me suis emparée, à la mort de ma mère, de l'afiéction qu'elle lui portait : je voulais avoir le droit d'être aimée. Je n'y
réussis pas. Mais je puis assurer qu'il n'y avait pas de ma faute: j'étais née, sans doute, pour ne pas recueillir. Je ne me fais pas d'éloges sur mes prétendus dévouements, ils étaient dans ma nature. Je ne souhaite à personne une nature semblable, car ceux qui recueillent, même égoïstement, sont les véritables heureux. On ne doit point trouver de mérite à l'aveugle, qui préfère rester assis plutôt que de marcher, au risque de se rompre le cou. En revanche, ceux qui, tout en voyant, tombent dans le précipice, ne sont point coupables. S'ils y restent, ils sont justement punis ; s'ils en sortent, ils ont eu trop de chance pour qu'on leur en fasse un reproche. Il n'y a de faute que pour ceux qui dérogent à leurs principes naturels ; si vos écarts font pressentir une sottise, rien de plus naturel que de l'exécuter. Si vous étiez droit depuis l'enfance et que vous vous courbiez au milieu de votre existence, vous êtes gravement repréhensible. Il y a plus de honte à devenir immoral qu'à l'avoir toujours été.
La vie s'écoulait tranquille au cottage de Peddry : les matinées se passaient, pour Madge, en courses à cheval, avec son père. Ces courses lui faisaient une excellente santé. Moi, jusqu'à l'heure du repas, j'étais tout entière aux écritures de bureau. L'après-midi, je m'occupais de l'éducation de ma sœur et des travaux du ménage. Mon mari, bien qu'il fût d'un tempérament délicat, ébranlé par la moindre secousse, veillait constamment à son usine. Il allait et venait sans cesse du cottage à Londres et de Londres au cottage. Il était souvent obligé de faire un voyage dans les villes où se trouvaient ses correspondants.
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Alors il me laissait ses pleins pouvoirs et la surveillance journalière était confiée à son contremaître. Je m'acquittais assez bien de mon rôle de directeur, je m'intéressais beaucoup à la fabrication du fer, je ne craignais pas d'aller près du haut-fourneau au moment où celui-ci vomit dans les coulées ses longs ruisseaux de feu. Je n'étais pas une de ces ladies qui se pâment à la vue d'une souris, je n'avais jamais eu besoin d'un flacon. J'allais dans la fonderie, je m'amusais, quand j'avais des loisirs, à voir fonctionner l'énorme martinet pesant six cents kilogrammes, débarrassant, à coups redoublés, le fer des corps étrangers qui se trouvent dans la première fusion.
Les ouvriers riaient d'abord de ma curiosité, ils chuchotaient à mon approche ; puis, quand ils surent que je venais pour me distraire et non pour les contrôler, ils m'accueillirent avec plus de politesse : ils me donnèrent les explications que je demandais et celles que je ne demandais pas. Quant à Madge, dès son arrivée, elle me fit jurer de ne jamais l'entrainer à l'usine. Ces figures, ces ateliers, ces
instruments tout noirs, ces bruits affreux, étaient pour elle, même de loin, un supplice. Edgard voulut l'y amener de force; il ne réussit qu'à provoquer une belle attaque de nerfs.
Nos ouvriers demeuraient, les uns aux environs de Peddry, les autres dans des logements attenant à l'usine. Le contremaître habitait une petite maisonnette adossée au mur d'enceinte du cottage ; à côté s'ouvrait la barrière verte. Les femmes apportaient à manger aux maris. A ces heures-là, il n'était pas rare devoir cinq ou sixbabys déguenillés, aux jambes rouges, aux mines joufflues, glisser sous la barrière et venir gambader sur le gazon.
Ces jeux indignaient Madge.
— Où poserai-je mes bottines, moi, me dit-elle, quand ils se seront roulés sur toute l'herbe? Ces enfants sont si sales !
Je n'avais pas le courage de les chasser ; je crois même que ce devait être moi qui les avais attirés là avec des tartines de beurre.
Un jour, un matin plutôt, au moment où
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Mcadge venait de descendre de cheval, trois bambins, qui faisaient des pâtés de sable dans les allées, s'approchèrent d'elle; la queue de sa longue amazone étonnant les enfants, ils s'en saisirent, et, chacun de leur côté, se mirent à la tirer avec de grands éclats de gaieté. Madge s'impatienta et fit siffler autour d'eux sa cravache, mais les éclats redoublèrent. Plus forts qu'elle, à eux trois, ils l'entraînèrent. Je courus sur le perron, je fis des signaux, mais les "gamins me crièrent :
— Viens nous aider.
Les enfants sentent d'instinct ceux qui ne les aiment pas. Ils voulaient, sans doute, jouer un mauvais tour à la miss.
Ma sœur se retourna et, en colère, cingla la figure du plus grand des trois. Il se mit à pousser de véritables hurlements; les deux autres criaient, peut-être plus fort que lui.
A cet instant, le contremaître James traversait la pelouse pour venir chercher mon mari ; il s'arrêta et reçut dans ses bras le petit maltraité. Je l'entendis dire à ma sœur :
— Heureusement que le père d'Harry ne se trouve pas là, miss; il vous manquerait
certainement de respect. Il aime son fils à peu près autant que vous aimez votre cheval !
— J'aime ce ce qui me plaît et vous n'avez pas le droit de me faire des reproches à sa place, vous !
Elle dit ce vous avec un mépris, en troussant sa malheureuse queue, la cause de l'algarade.
J'étais arrivée, j'avais fourré un morceau de biscuit dans la bouche d'Harry et l'avais congédié avec ses compagnons.
— James, murmurai-je, veillez, je vous en prie, à ce qu'on tienne la barrière fermée.
Il ne me répondit pas. Je songeai, peut-être pour la première fois, à le regarder.
James était orphelin, et, depuis son enfance, travaillait à l'usine. Je le savais, parles livrets que j'étais forcée de visiter souvent. C'était un garçon de vingt-trois ans, que mon mari n'estimait guère, il était assez entendu, mais il avait une conduite peu en rapport avec son état. Il allait à Londres les jours de chômage, il s'y amusait comme un vrai lord.
Tout son argent se dépensait en sottises, il ne sortait des maisons de jeux que pour entrer dans les tavernes, et des tavernes que pour passer à d'autres maisons plus suspectes. Il est vrai qu'il n'avait pas de famille, et que, les jours de travail, il travaillait bien. Edgard avait été quelquefois sur le point de le renvoyer, mais James était aimé des ouvriers, peu soucieux de la moralité. Quand il parlait, sa parole brève et dure se faisait toujours obéir. A lui seul, il les maintenait, quand ils avaient envie de partir. Pourquoi ces hommes, qui ne souffrent pas ordinairement Finsolence de ceux qui ont été leurs pareils, l'aimaientils ainsi ? Voilà ce qu'il serait difficile d'expliquer. Je crois qu'étant vicieux lui-même, James savait flatter leurs vices ou fermer les yeux à propos. Les gens n'aiment le bon exemple que lorsqu'ils sont déjà vertueux. Ensuite, je le compris plus tard, le vice a parfois de mystérieuses attractions.
En s'adressant à Madge, James avait gardé son chapeau sur la tête ; il l'ôta, devant moi, sans cesser de regarder ma sœur. Il avait l'œil petit, taillé en biseau, le regard fixe, ni im-
pertinent, ni humble, mais fort pénétrant; son teint ne devait avoir aucune animation sous le duvet de suie qui le recouvrait. Son nez avait quelque chose des naseaux; les cheveux étaient très longs, toujours mal peignés ; la bouche, par exemple, était remarquable, un peu épaisse, mais admirablement dessinée : le contour se relevait au coin et la fossette était très accusée au-dessous. La même suie, qui couvrait Fépiderme, empêchait de reconnaître la nuance des cheveux; ils devaient être plutôt blonds que bruns, plutôt fauves que blonds : c'était le visage d'un roux, visage à la foispâle et ardent comme celui de ma sœur. Sa taille ne dépassait pas la moyenne ; il n'était pas mince, et avait les mains larges et nerveuses. On voyait une certaine recherche dans sa toilette. La cravate de soie n'était pas commune, le linge était fin. Je le voyais toujours en noir ou en marron. Ses sourcils, bien marqués, se froncèrent au moment où je fis de sa personne une étude involontaire, et ils donnaient à son regard une expression menaçante qu'en réalité il n'avait pas. C'était, plutôt, curieusement qu'il examinait ma sœur. Celle-ci s'en aperçut et vint me
prendre le bras pour se mettre sous la protection de mistress Veedil.
— En tous les cas, dit-elle, si j^aime mon cheval, je sais le châtier quand il se cabre» comme je sais châtier les insolents I
James ne répondit rien, il entra au cottage avec nous, je l'entendis causer dans le bureau de mon mari, il disait d'une voix acerbe :
— Six schelhngs, quatre pences, à donner pour les deux barres de fer, note du baronnet sir Charles Stow.
Ces derniers mots me rappelèrent que le baronnet devait venir chercher, lui-même, ces barres de fer pour la grille de son parc. James ouvrit la porte du bureau, il me vit ets'inclina très poliment en me disant :
— Le baronnet va arriver, mistress.
Puis, quand il eut refermé, il ajouta, sans
me regarder :
— Miss Madge n'est point aussi belle que vous ; mais, en revanche, elle est plus orgueilleuse !
Et il se retira.
Belle !... Voici une parole qui ne m'avait jamais été adressée. J'en eus honte comme on a
honte d'un mensonge. Je devais être belle, en effet, avec ma robe de chambre de percale blanche, sans autre ornement qu'une ceinture de cuir, sans autre coiffure que mes tresses blond-pâle, bien serrées et bien tordues autour de ma tète 1
Madge se permettait le luxe des boucles ; mais, moi, je dédaignais cette mode malpropre qui est bonne pourles ladies paresseuses. C'est tout au plus, si j'avais un peu de rose aux joues. Mes yeux avaient le mauvais goût d'être vert sombre, sans aucune clarté. Enfin, j'entrais facilement dans les chaussures et dans les gants de Madge ; mais c'était là ma seule coquetterie. Et voici qu'on me disaitque j'étais belle!... Edgard était un homme trop sensé pour dire cela, lui! Ce n'était qu'une basse flatterie, de la part d'un ouvrier, à la femme de son patron... Je n'y pensai pas dix minutes. Je courus préparer un petit lunch, dans le cas où le baronnet désirerait se rafraîchir au cottage. Pendant que ma sœur se dépouillait, dans sa chambre, de son amazone, je guettai l'arrivée de mon visiteur. Assise près de la croisée de la salle à manger, les yeux fixés sur
la route, le cœur palpitant, j'attendais sir Stow. On m'avait dit qu'il avait trente ans, une figure avenante, une jolie fortune, et, tout de suite, mon cœur avait battu, à l'intention de Madge. Je faisais déjà des calculs sur lui, comme une mère en peut faire sur son futur gendre.
Mon père entra. Il posa le livre qu"il tenait sous le bras, un volume de Byron, et donna un coup d'œil à mon lunch. J'avais fait mettre sur la table des glaces à la groseille, des fruits appétissants, une pyramide de sandwichs, des sirops, du lait, des limonades frappées, tout cela au milieu de gerbes de fleurs. Vraiment, il serait peu aimable, s'il ne faisait pas honneur au lunch... Mon père souriait.
— Eh ! eh ! disait-il, situ avais des enfants, je croirais que tu veux marier ta fille ! Tant de soins, pour un jeune homme !
J'allai chez Madge; j'ajoutai à son costume de mousseline des nœuds de ruban. Je lui posai une rose rouge dans les cheveux. Elle ne comprenait point ce dont il s'agissait. Pendant que je l'arrangeais, elle se tenait devant sa psyché, je vis une ombre d'ennui sur son front.
— Petite mère, m'en veux-tu du coup de cravache ?
Je crois qu'elle ne m'avait jamais appelée ainsi. Je l'embrassai gaiment.
— Ma foi, je n'y songeais plus... Seulement, Madge, modère-toi, les enfants sont des enfants...
— Oui, fit-elle, mais les hommes ne sont point des enfants.
— Tu parles de James ? C'est un garçon mal élevé...
Elle se tourna pour voir sa taille de profil ;
— C'est ennuyeux d'aller voir ce baronnet. On en parle depuis deux jours !... Un garçon mal élevé, on devrait le renvoyer ! Je ne sais pas pourquoi ton mari en est si satisfait.
— Tu sais, il fait passer l'usine avant tout.
— Ton mari est faible, je te l'ai déjà dit.
— Quant à cela, ce n'est pas de mon ressort. Evite de blesser les petits, tu t'en trouveras bien.
J'ajoutai encore un nœud au corsage, puis je descendis avec elle.
Sir Stow était déjà arrivé. Sa voiture, un
élégant tilbury, stationnait dans la cour; les domestiques y déposaient les barres de fer.
En entrant dans la salle, j'étais comme suffoquée : comment allait-on la trouver?
Mon père nous présenta le baronnet. Il paraissait d'excellente humeur; c'était un joli garçon. Madge déploya beaucoup de grâces. Mon mari fit causer le jeune homme adroitement. Il nous dit qu'il habitait une maison de campagne, avec sa mère, pendant la belle saison, et qu'il avait un hôtel à Londres. J'avais des frissons de bonheur ; mes yeux brillaient étrangement : moi, ma position de femme me donnait moins de liberté qu'à allé, jeune fille: elle sut habilement en profiter.
Le baronnet mangea deux fois des sandwichs et prit plusieurs glaces. Il me fit beaucoup de compliments à propos de mon lunch, il trouva les fleurs magnifiques, le lait exquis. Puis, vint le tour du cottage : à Tentendre, tout était parfait. J'étais radieuse. Quant à Madge, pour éviter les regards éloquents du baronnet, elle sortit dans le jardin.
Sir Charles m'offrit son bras; je crois, Dieu
me pardonne, que je fus coquette aveclui,majs mon marine s'en inquiéta guère. Avant départir, sir Charles demanda à mon père s'il était vrai qu'il aimât les chevaux. Sur sa réponse affirmative, il fut convenu qu'on irait visiter les siens et qu'on serait présenté à sa mère, milady Stow. Madge était comprise, bien entendu, dans cette présentation.
Dès que le tilbury eut disparu dans un nuage de poussière, je courus à la recherche de Madge.
— Comment le trouves-tu? m'écriai-je en la voyant.
— C'est un très aimable gentleman.
Elle avait l'air inquiet.
— Figure-toi, me dit-elle, que James est passé tout à l'heure. Il m'a regardée en face!
— Eh bien?
— Eh bien, c'est un garçon mal élevé, tu avais raison, et je ne lui adresserai plus la pa« rôle.
— Tu feras sagement.
Et nous causâmes de sir Charles.
On alla chez le baronnet quelque temps après. On fut reçu très gracieusement par sa mère. Elle nous fit visiter ses appartements, qui étaient d'un grand luxe. Sa collation ne ne pouvait pas être comparée à la mienne. Il y avait des pâtisseries excellentes, des gelées dont Faimable ladyme confia secrètement les recettes.
Sir Charles fut très empressé auprès de Madge. Madge fut plus froide qu'à leur première entrevue. i\Ion père et mon mari disaient: « Ça marche ! » Moi je ne rêvais plus que blason, fortune, équipage. Je songeais à mon serment et je disais : « Mère, seras-tu
contente quand tu verras ta fille préférée dans les salons de Faristocratie londonienne? Et j'étais heureuse pour moi-même aussi, car j'avais voué une affection aveugle à Madge. Un jour, j'étais en train de donner une leçon de piano à ma sœur, lorsque Juliette, ma femme de chambre, entra au salon avec de grandes exclamations :
— Mistress, un homme vient de tomber dans la fusion, il est entièrement brûlé.
Je me levai en pâlissant. Madge prit son flacon.
Les fenêtres du salon donnaient sur la pelouse, Tune d'elles était ouverte. Mon père me fit signe ; je sortis après avoir emporté, au hasard, quelques médicaments que j'avais toujours la main.
— Il vient d'arriver un accident, me dit mon père, le contremaître a eu le bras brûlé...
Julitete, comme d'habitude, avait exagéré l'accident. Je priai mon père d'envoyer chercher un médecin et je me rendis à la maisonnette de James.
Il n'y avait pas d'ouvriers devant ni dedans. J'entrai sans frapper.
Je parcourus la chambre d'un regard.
Quelques chaises, un poële en fonte ; sur les murs mal blanchis, des estampes représentant des miss fort peu habillées, puis une table et un lit assez élégant; sur la table, il y avait des cigares, des cartes, une bouteille d'eau-de-vie à demi-pleine, un verre vide, des romans illustrés.
Au bord de son lit, James était assis, le coude appuyé sur Toreiller ; il ôtait, morceau à morceau, sa manche de veste et celle de sa chemise, complètement brûlées. Une expression d'amère souffrance se lisait sur ses traits. J'en eus pitié ; il était là tout seul, sans un secours.
Il leva la tête : ses yeux étaient aussi enflammés que sa blessure.
— Mistress, ce n'était pas la peine... je vous remercie!
— • Comment se fait-il que vous n'ayez pas demandé un des ouvriers pour vous panser ?
— Mistress, ils sont tous aux coulées ; la fonte est rouge et chaude ; j'en sais quelque chose! ajouta-t-il en souriant; on ne peut pas abandonner le travail, vous le savez.
Je posai, à côté de lui, les compresses que je tenais.
— Il est probable que c'est de la fusion qui vous aura atteint...
— Oui, mistress!
Je m'approchai pour voir son bras.
— Il faut y mettre de l'huile ; ensuite, je couperai l'étoffe avec des ciseaux.
Je fis ce que j'avais dit. Il me regardait avec l'étonnement d'un chien, auquel on viendrait de casser la patte par mégarde, et que Ton chercherait à guérir.
— Vous êtes très bonne, mistress ; cela me fait penser au coup de cravache de miss Madge.
J'eus un regard sévère ; il comprit et se tut.
J'avais déjà soigné les enfants des ouvriers ou les ouvriers eux-mêmes, mais point pour des plaies de cette nature. Il n'y a rien d'horrible comme une brûlure. Il était resté, aux chairs rougies, des parcelles de métal : cela fumait encore. Involontairement, ma main trembla en découvrant les derniers lambeaux.
— Vous n'êtes pas habituée à des choses pareilles, mistress, dit-il; vous feriez mieux de me laisser.
— Non, non, c'est à vous d'avoir du courage, James.
Il rejeta ses cheveux en arrière.
— Si vous croyez que je souffre en ce moment? J'ai oublié tout mon mal !
J'étais et je suis encore fort sotte en matière de galanterie. Je ne compris point.
Il posa sa tête sur l'oreiller en fermant les yeux.
J'achevai de mettre les compresses ; je n'avais rien pour les attacher... Courir au cottage, c'était trop loin. J'avais sur ma robe de chambre une garniture de dentelle. Trouvant le corsage trop échancré et trop nu, j'avais dit le matin, à Juliette, d'y coudre cette garniture. Elle l'avait si bien cousue, que le fil passait encore dune aiguillée. Je pris ce bout de fil, je tirai; j'en eus plus qu'il ne m'en fallait pour lier le bras.
James avait rouvert les yeux. A un mouvement brusque que je fis, la dentelle s'écarta ;
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n'étant plus retenue par rien, elle tomba sur ses genoux.
— Bon, dit-il en me la rendant, vous avez tiré trop de fil !
Il leva son regard et l'arrêta sur ma gorge... Cet homme eut un vertige inouï causé, peutêtre, par la fièvre qui empourprait son front ; il jeta follement son jbras blessé autour de ma taille, me pressa contre lui en appuyant ses lèvres sur ma poitrine.
Je crois qu'une goutte de fer rouge eût été plus supportable ; je ne criai pas, j'avais les dents serrées. Si son étreinte même ne m'eut soutenue, je serais tombée.
Le malheureux avait-il pensé un instant au crime qu'il commettait? Pas plus, probablement, qu'à l'afireuse plaie qui déchirait son bras !
Il s'évanouit, et sa tête vint heurter la table.
Je restai là un grand moment, me demandant si c'était lui qui était devenu fou.
Enfin, machinalement, je pris mes gants dans ma poche ; je les mis; je relevai sa tête, je lui repliai le bras sur l'oreiller et je sortis,
laissant là mes médicaments. Je serrai autour de mon cou la dentelle de ma robe. Tous ceux qui m'approchaient n'allaient-ils pas voir les traces de cette épouvantable caresse?...
Mon Dieu, mon Dieu ! mon époux qui m'aimait ne me baisait jamais que sur la tempe ! Si un étang se fut présenté, je me seraisjetée à l'eau pour m'y laver toute entière !... que je souffrais !...
Je souffris bien plus encore lorsque Madge accourut vers moi.
— Eh bien I me dit-elle.
— Je balbutiai :
— James 1... le misérable!... il a le bras... le malheureux !... très, très brûlé!
— Mais, c'était donc bien terrible, cette brûlure? Tu es livide... tu trembles?... Qu'astu donc?
Il ne fallait pas que cette pure enfant apprît des choses pareilles.
Je repris courage, je lui donnai rapidement toutes les explications qu'elle me demanda et je courus m'enfermer dans ma chambre. Je changeai de toilette, j'inondai ma poitrine des essences les plus fortes, comme si un baiser
s'effaçait avec des essences!... Il aurait pu s'effacer avec du sang, car je déchiquetai la place avec mes ongles.
Je descendis au bureau pour raconter tout à mon mari et faire chasser cet être odieux, qui récompensait par l'outrage les soins qu'on lui accordait.
Madge avait eu mille fois raison en lui parlant si durement....
Sur le bureau de mon mari, je trouvai une lettre à mon adresse. Edgard, qui était allé à Londres, m'apprenait qu'il irait ensuite passer huit jours à Southampton !
Je restai là, pensive, devant cette lettre ; il fallait donc remettre à plus tard l'expulsion de James ; je ne pouvais le chasser moi-même. Je pouvais vendre le fer, la fonte, recevoir l'argent, donner ma signature, mais mes pouvoirs s'arrêtaient là. Ensuite, quel prétexte donner ? que diraient les ouvriers ? Je regrettais que James n'eût pas été insolent avec ma sœur : j'aurais eu, alors, un motif suffisant.
Depuis un moment, j'étais assise auprès du large pupitre de mon mari ; j'oubliais complè-
tement que la maison s'appuyait, confiante, sur mes épaules et que cet appui ne devait pas lui manquer. On vint ouvrir la porte du bureau, Juliette m'appela :
— Mistress, le docteur est arrivé ; faut-il mettre pour lui un couvert de plus ?
— Oui, Juliette, dites à mon père qu'il le conduise chez le blessé.
Je retombai dans mes réflexions, une seconde fois on vint m'en tirer : c'était Madge.
— Ellen !
— Qu'y a-t-il?
— Ce pauvre garçon !... on croit qu'il trépassera! il a le délire...
— Le délire!... il avait le délire! Voyant que je ne répondais pas, elle sen alla. Une troisième fois, ce fut mon père :
— Ellen,je pense que tu ferais bien d'y aller. Il croit à sa mort et te fait demander. Il a peut-être quelque chose à te dire pour ton mari.
— Mon Dieu, quel martyre! Père... si tu V allais?...
l'homme roux 3S
— Mon enfant, je ne remplace pas le chef, ici, moi.
Je pris mon courage à deux mains. J'allai chercher un châle, le plus épais de mes châles, je le drapai autour de moi et je sortis. La nuit était venue ; en passant devant les fenêtres de la salle à manger, je vis, à travers les jalousies, mon père et Magde qui lisaient les journaux. Le couvert était mis, la théière fumait ; mon père ne perdait pas une ligne de sa feuille. Il baissait et levait l'abat-jour de la lampe pour faire tomber d'aplomb la lumière sur le journal. Madge, dont je voyais les boucjes luire comme si elles eussent été en or, ne paraissait pas aussi attentive à sa lecture ; elle regardait souvent de mon côté, je ne sais pourquoi, elle me semblait plus pâle qu'à l'habitude.
En entrant chez James, je vis le docteur, un homme gros et gras, assis de tout son poids sur les jambes du malade, au lieu d'être debout près du lit. Le docteur suait et soufflait ; de temps en temps, il s'essuyait le visage en poussant une exclamation de stupeur.
James avait les deux bras arrondis au-des-
sus de sa tête; sa chevelure épaisse lui faisait un second oreiller. Il y avait une cuvette et une éponge à côté de lui. On avait jugé à propos de lui laver le visage. Au menton, je lui vis une petite brûlure ; le métal avait, sans doute, jailli jusque-là.
Sa physionomie me frappa dans Tétat d'esprit où je me trouvais. Quand on analyse ses sensations et ses remarques avec la plume, on peut croire qu'on s'est arrêté volontairement à tel ou tel examen ; mais, pour écrire, il faut bien plus de temps que pour penser; je voyais James sans le regarder.
Son teint avait une blancheur mate ; un peu plus d'animation sur les pommettes des joues qu'en temps ordinaire ; c'était là le seul indice de la fièvre. Ses yeux étincelaient dans l'ombre que projetait son bras : ils me parurent plus grands à cause de la ligne bleuâtre qui les entourait. Ses sourcils, quïl ne fronçait plus, rompaient harmonieusement le front; ce front, que j "avais vu toujours caché parles cheveux, avait sa courbe très en arrière. Ses lèvres, entr'ouvertes, découvraient des dents superbes, paraissant tranchantes comme des
lames ; on se demandait pourquoi ces gouttes de lait ne séchaient point entre ces deux tisons.
— Mon ami, disait le docteur, vous divaguez !
— Pas le moins du monde, docteur Hortwer ; c'est vous qui êtes fou de vouloir me saigner pour une brûlure .
— La saignée est le remède le plus prompt dans tous les cas possibles. Comprenez, jeune homme : vous avez la fièvre, n'est-ce pas? c'est une ébullition de sang due à l'inflammation des veines de votre bras, laquelle inflammation s'est répandue dans toutes les autres veines, par conséquent dans tout votre sang. Donc, ilfaut vous tirer un peu de ce mauvais sang. C'est ce que j'aurais déjà fait si vous ne vous étiez pas démené comme un démon.
— A votre tour, docteur Hortwer, tâchez de comprendre. Puisque tout mon sang est enflammé, pour calmer cette inflammation, il laudraitme saignerjusqu'à la dernière veine... autrement dit, à blanc. Nous chauffons le 1er à blanc, lorsqu'il n'est plus bon à rien pour le marteau de l'usine et que noules devons porter
sur l'enclume du martinet. Merci, cher sir, je prétends vivre encore ! Au lieu de m'ôter mon sang, vous devriez y introduire quelque chose de rafraîchissant. Tenez, vous êtes un imbécile, docteur !
— Mon Dieu, murmura le docteur, quel délire il a!
Je vins me placer derrière la table; j'étais cachée par le rideau du chevet.
— Voyons, continua James d'une voix toute autre que celle qu'il avait ordinairement, donnez-moi, sir, une boisson quelconque, je n'y tiens plus !... mes douleurs sont insupportables. Depuis que vous êtes là, vous auriez dû les calmer ! Vous ne m'offrez que votre lancette.
Le docteur s'essuyait toujours le front.
— Mon ami, du moment que, pour vous, ma science n'est qu'une chimère. . .
— Mais donnez-moi ce flacon d'huile ; mistress Veedil m'a fait du bien, elle, avec cela.
Le docteur cria :
— Ne savez-vous pas qu'il y a, dans les huiles fabriquées eu Angleterre, un principe excitant...
— ■ Bon, si l'huile excite, je vais prendre le contraire de l'huile, peut-être adoucira-t-il.
Il tendit le bras vers la table, je le vis s'emparer de la bouteille d'eau-de-vie.
— Je vais m' étourdir avec cela, il n'y a rien de tel que l'ivresse pour calmer les douleurs. Ce n'est peut-être pas écrit dans les livres de médecine, docteur Hortwer.
Instinctivement, j'écartai la bouteille, il me saisit le poignet.
Pendant ce temps, le médecin s'était approché de la table ; il m'aperçut, ouvrit la bouche, releva ses lunettes d'un froncement de sourcils.
— • Ne dites rien, murmurai -je en pâlissant.
Il resta dans son attitude. James, avec le pouce et l'index seulement, me brisait le poignet.
— Eh ! eh ! mon cher, quel poignet avezvous? C'est un brin de paille!... vous n'auriez jamais eu la force de me saigner... Docteur Hortwer, je vous déclare que j'aime beaucoup les femmes et que votre main est, de toute votre personne, ce qui me plaît le plus.
Je fis un efiort ; je me dégageai ; puis, je posai un doigt sur ma bouche pour indiquer au docteur de ne pas révéler ma présence. Je préparai, derrière le rideau, une compresse comme la première, je la lui passai.
— Allons, dit-il en la posant sur le lit, je vais vous panser avec des calmants, mon ami ; c'est pourtant un mauvais moyen.
James se laissa faire ; il s'assit sur son séant et regarda fixement le docteur.
— Si vous croyez que je vois votre figure , en ce moment, je vois... — et James eut un sourire charmant de naïveté, — je vois une lady bien blanche, avec des cheveux bien blonds, qui me soigne.
Son front se rembrunit.
— Aïe, docteur, vous m'empêchez de la voir... vous me faites mal !... Cette lady, elle me parle comme une mère ! . . . Ah ! docteur, ne me serrez pas si fort !... Je n'ai jamais eu de mère, moi ! ni de sœur ; je suis un mauvais sujet, je suis... Laissez-moi en repos, je suis malheureux !... Je voudrais avoir beaucoup de fortune pour acheter les forges de Peddry et en faire sortir toutes ces mistress
insolentes !... Ah ! docteur, quel enfer !.., Il se retournait et s'agitait. Son pansement achevé, le docteur vint me rejoindre sur la pelouse ; j'étouffais... l'angoisse me serrait la gorge... James, pendant que j'étais sortie, qu'avait-il dit?
— Mistress Veedil, me bégaya le pauvre médecin, vous avez entendu... ce garçon a le délire. Il m'a traité d'imbécile... l'avez-vous entendu ?
— Oui, docteur Hortwer, mais est-ce lui qui m'a demandée ?
— Pas précisément, il a crié plusieurs fois votre nom ; alors, j'ai pensé...
— Très bien, expliquez-moi donc les effets du délire, si singuliers parfois.
— Bien singuliers, excellente mistress ; le patient croit voir des fantômes, des chimères ; il leur parle, il arrive même à chercher à les saisir... ses mains battent le vide...
— Ah! vraiment, ces chimères, ces fantômes l'assaillent-ils fortuitement, ou sont-ils motivés par une pensée concentrée ?
— Erreur, mistress, illusion, tout gît dans la fièvre et disparaît avec la fièvre... Si,
seulement, il avait youIu qu'on le saignât...
— Docteur... (et ma voix hésitait), se souviennent-ils après l'accès, de ce qu'ils ont fait pendant cet accès ?
— Nullement.
Je serrai la main du médecin, je lui rappelai
que mes domestiques étaient à sa disposition pour veiller son malade, et je le priai de venir dîner avec nous.
Ainsi James avait eu un accès de folie I... Au lieu d'un coupable, il ne restait plus qu'un malade qui, une fois guéri, ne se souviendrait plus de rien !
Je rentrai à la maison, le cœur un peu moins inquiet.
Le docteur Hortwer, qui prit place à notre table ce soir-là, a joué, dans ma triste vie, un rôle absurde. Cependant, je lui dois ici son portrait.
C'était un gros homme, à la face débonnaire, aux yeux ronds, cachant son crâne, parfaitement poli, sous une perruque gris-perle. Sa parole était lente, onctueuse ; il visait au professeur, et on était toujours obligé de lui apprendre quelque chose.
Son costume était grave, au temps des visites ; mais, à dîner, il déboutonnait volontiers son gilet et laissait prendre à sa figure une expression goguenarde, surtout lorsqu'il dé-
gustait les échantillons de la cave de Peddry, qu'il tenait en grande estime. Pauvre docteur ! je parle ironiquement de lui et longtemps je l'ai considéré comme un espoir de salut. Du reste, son caractère valait mieux que ses manières ; il était bon , ne disait jamais rien contre ses collègues. Son plus grand tort consistait dans l'exagération de tous les cas qu'on lui présentait.
II habitait la petite ville de Wolwich, située à peu de distance du cottage. Nous allions tous les dimanches à Wolwich pour les offices et nous ramenions souvent avec nous Hortwer...
Madge le faisait le point de mire de toutes ses railleries ; il s'abandonnait à ses taquineries comme un gros boule-dogue qui n'ose contrarier l'enfant qui s'amuse à lui tirer l'oreille. Il répondait par des compliments aux misères qu'on lui faisait subir. Madge prétendait qu'il lui faisait la cour, car le cher savant était célibataire. Mon mari l'avait en grande estime; moi, je le tolérais facilement; des journaux, un traité sur les maladies des plantes, un verre de vin fin, quelques dis-
putes avec ma sœur, et le docteur était très satisfait : il y aurait eu égoïsme à lui refuser d'aussi innocentes distractions.
Trois jours après Taccident arrivé à la fonderie, James était sur pied ; son bras gauche en écharpe, la mine encore souffrante, il vint me remercier des bons soins que j'avais eus pour lui. J'étais alors dans le bureau, lorsqu'il me fit demander ; je l'y reçus aussi froidement que possible.
— Vous êtes guéri, James?
— Oui, mistress, merci de ce que vous avez fait pour moi.
— Il ne vaut pas la peine de m'en remercier. J'osai le regarder en face ; je surpris, sur
ses lèvres , un sourire qui me fit trembler. Son œil pénétrant me troublait beaucoup. Il posa sur une chaise les compresses que je lui avais mises ; tout y était, jusqu'au bout de fil... je voulus les prendre... Il me saisit la main et la serra avec précaution. Je dis précaution, car ses doigts nerveux, habitués à toucher du fer, auraient bien pu la briser entièrement ; puis il dit encore : « Merci 1 » et s'en alla.
Sur la pelouse, il rencontra Madge. Celleci, qui n'était avenante que pour ses égaux, • ne tourna pas la tête. James se découvrit :
— Bonjour, miss.
Madge inclina légèrement son ombrelle ; alors, le contremaître passa brusquement devant elle et la toisa du bout de ses petits pieds jusqu'à la plume blanche de son chapeau de paille. Derrière la fenêtre du bureau, cachée par le store, je suivais parfaitement ses gestes. Ma sœur se recula ; il la regardait comme à la scène du coup de cravache ; je la vis, soudain, se couvrir le visage de son mouchoir. Une minute après, elle était au cottage.
— Qu'as-tu donc ? lui demandai-je stupéfaite.
— J'ai, dit-elle en se laissant tomber sur un fauteuil, que je me suis trop longtemps promenée au soleil, et, au moment où le contremaître me regardait de cet air insolent, qui lui devient habituel, j'ai eu un étourdissement. Pourvu que ce garçon n'aille pas croire que ses yeux étranges m'ont intimidée !
Je ne répondis rien, mais j'avais un grief de plus. Je fixai le renvoi de James au retour de
mon mari. Régulièrement, je devais le prévenir un certain temps à l'avance ; j'étais sûre qu'Edgard ratifierait maintenant mon acte de rigueur. Le soir même, j'allai à l'usine. .Je trouvai James dans un des principaux ateliers ; autour de lui, trois ouvriers mettaient en ordre des morceaux de fonte de différentes grandeurs. Les ouvriers se mirent à me raconter que le pasteur de Wolwich faisait demander à la forge des grillages en fer pour entourer son jardin que les maraudeurs visitaient souvent.
— C'est être dur au pauvre monde, dit l'un d'eux enserrant le poing, pour quelques fruits !
Je pensais que le pasteur de Wolwich trouverait, peut-être, ses maraudeurs chez nous. Je priai James de me suivre. Quand nous fûmes dans la cour, où tout le monde pouvait nous voir sans nous entendre, je lui exposai brièvement le motif de ma venue. D'abord, il ne comprit pas ; j'avais évité de prononcer le nom de ma sœur. Puis, quand je l'eus prononcé, quand je lui eus dit que son impertinence n'était pas tolérable, il blêmit... ses yeux s'injectèrent.
— Mistress, est-ce que vous avez le droit de me renvoyer ?
— Non, mais je vous renvoie au nom de mon mari ; vous savez que je puis m'autoriser de son nom en son absence.
Il se baissa, prit à mes pieds unetige de fer creux dont la cour était jonchée par place, il la réduisit en débris sous ses doigts, puis, il éclata de rire, me tourna le dos et disparut. Ce fut, à cet instant, que je me maudis d'être une femme.
Au milieu de cette usine, de ces ouvriers aux visages rébarbatifs, je n'étais pas la maîtresse, j'étais à la merci de cet homme qui, tout vulgaire qu'il se trouvait, outrageait la femme, la belle-sœur de son patron, dirigeait l'usine sans contrôle, traitait d'imbécile un gentleman docteur, et tout cela aussi facilement qu'il émiettait le fer, parce qu'il avait pour lui l'audace et la force brutale...
Je n'avais qu'à attendre mon mari, si mon mari voulait bienm'aider, car je craignais son naturel, qui était aussi faible que sa santé. Il se produisit un incident curieux quand, au retour d'Edgard, je lui confiai, devant ma
sœur, ce que j'avais dit à James la dernière fois. Madge, au lieu de me soutenir, prit la chose à la légère ; elle vit la contrariété de son cousin qui hésitait à renvoyer le contremaître; non seulement, elle l'engagea au pardon, mais elle fît valoir les quahtés de celui qu'elle avait été sur le point de renvoyer ellemême. J'eus beau me récrier, représenter l'inconvenance de la situation qui m'était faite ; rien n'y fit. Mon mari, comme tous les êtres de tempérament mal équilibré, se sentait un appui physique dans son premier ouvrier. Il fut convenu que l'affaire n'aurait pas de suites. Quand je demandai à Madge pourquoi elle avait agi contre ses sentiments, elle me dit d'un ton sec :
— C'est bien assez d'être à charge à mon beau-frère, sans aller lui désorganiser son usine et lui enlever ses gens.
Le scandale intime devait être évité à tout prix. Je me tus donc, quitte à trouver un autre prétexte. La pauvre Ellen devait garder ses insultes pour elle. Le lendemain de notre discussion avec Madge, j'entendis le docteur Hortwer, mon mari, mon père, ma sœur, faire
au lunch, une véritable apologie du contremaître. Je ne devais rien ajouter. Jusque-là mon existence avait été remplie de petits soucis et de grands sacrifices; maintenant, j'allais commencer mon martyre.
Pourquoi Madge allait-elle si souvent du côté de l'usine ? Pourquoi ne craignait-elle plus de salir le bord de sa robe en la laissant traîner dans la noire poussière du minerai ? Pourquoi abandonnait-elle son poney que j'entendais hennir d'impatience au fond de son écurie ? Pourquoi passait-elle des heures entières à arranger ses boucles devant la psyché de sa chambre? Pourquoi, ajoutait-elle, maintenant, chaque matin, une fleur à sa toilette, soit au corsage, soit à la ceinture ? Pourquoi perdaitelle sa vivacité, avait-elle plus de nonchalance dans ses poses, plus de rêverie dans ses yeux ?. . . Enfin, pourquoi était-elle si douce pour moi et pour les autres ?
Toutes ces questions se présentaient impérieusement à mon esprit. Cette enfant, sur laquelle je veillais sans cesse, me préoccupait beaucoup plus en ayant des habitudes si contraires à sa façon d'agir. Je l'avais vue, un di-
manche, caresser la tête ébouriffée du petit Harry. Je l'avais vue donner une tartine de confiture à un autre bambin ; je l'avais surprise accoudée sur le clavier de son piano, ne s'apercevant pas que sous son coude, s'échappait une fusée de notes discordantes. Puis, une fois que le docteur Hortwer lui avait dit : « Miss, n'avez-vousjamais pensé au mariage?)) elle était devenue rouge, elle s'était embarrassée dans une réponse qui n'avait aucun rapport avec la demande du docteur.
Ces idées assiégeaient mon cerveau ; je poussais mon aiguille avec moins d'ardeur dans ma tapisserie ; une pauvre tapisserie dont les manques auraient pu faire l'histoire de mes distractions.
La chaleur était lourde, dans les intervalles des persiennes, on voyait rayonner l'air comme s'il eût été embrasé : ses zigzags dans le vide fatiguaient mes yeux. En face de moi, le gros chat de la maison dormait en rond sur son coussin ; il avait mis sa patte au-dessus de ses oreilles : sa bouche était entr'ouverte par un sourire de chat plein de béatitude. Mes pelottes de laine, autour de lui ranorées, lui fai-
S2 l'homme roux
saient une garde d'honneur comme des odalisques grasses attendant le réveil de leur sultan pour commencer les jeux.
Au fond du salon, la pendule battait la mesure à Anne de Boleyn, qui se trouvait assise dessus. Un yucca, trônant à ma gauche dans un superbe cache-pot, me tendait ses feuilles pointues. C'était l'heure de la sieste. Mon père et mon mari dormaient dans la bibliothèque ; Magde était allée se jeter sur son lit, ayant, disait-elle, une forte migraine.
A côté de la remise, je voyais, entre les persiennes, le cocher et le valet de chambre, en manches de chemise, profitant de la chaleur pour laver tout ce qui peut se laver dans une écurie. Les deux hommes riaient, car ils venaient de lancer un seau plein d'eau au dogue de Peddry, les gros Burrague. L'animal fumait comme s'il eût recule contenu bouillant d'une chaudière. A l'intérieur du cottage, Juliette et la cuisinière se disputaient d'un ton aigre à propos du pasteur de Wolwich , celui dont on volait les fruits. Les deux bavardes en tenaient, l'une pour son discours dans le temple à l'occasion de la mort de sir
Reagle ; l'autre pour le discours fait dans le même lieu à Toccasion du décès de Mistress Reagle .
— A l'entendre, criait Jane, la cuisinière, le mari et la femme se valaient ; je sais bien, moi, que ce n'est pas vrai.
Elles criaient tellement haut que je fus obligée d'aller à la porte leur dire de se taire, pour ne pas réveiller ceux qui faisaient la sieste. Elles s'empressèrent de mettre une sourdine à leurs arguments, mais la discussion continua quand même.
J'aurais pu dormir aussi, mais je savais que mon sommeil eût été constamment interrompu. Une maîtresse de maison ne doit pas dormir autant que possible. J'avais une bonne santé, la sieste ne m'étaitpas nécessaire. Je vins me rasseoir; je fis quelques points, je levai la tête, je me regardai dans la vitre, poussée sur le rideau. Je vis que ma robe de percale blanche me serrait trop au cou ; il faisait si chaud I J'ôtai ma ceinture ; je laissai glisser mon petit tablier de batiste dont les poches mignonnes contenaient mes clefs, mes gants, mon mouchoir. J'ouvris un peu ma robe je res-
pirai longuement ; j'otai mon peigne d'écaillé ; mes tresses tombèrent sur le dossier de mon fauteuil et entraînèrent ma tète de leur poids. Je me vis encore dans le carreau de vitre, je me fis cette réflexion : « Comme la gouvernante de Peddry et de ses forges tient peu de place sur ce fauteuil I Ne faudrait-il pas, sur les deux bras couverts de velours quim'étreignent, deux petits anges roses et joufflus!... » Je poussai un soupir ; j'aurais tant aimé un enfant! Cette joie m'était donc refusée?... Enfin, j'avais assez d'occupations, Dieu merci!.,. Madge dormait-elle, en ce moment? Et, en me disant cela, je m'endormis aussi... J'eus un rêve stupide. Il me sembla voir James, le contremaître, s'amuser à passer autour de la taille de Madge, une grosse chaîne de fer qu'il venait de river par un bout à l'enclume de l'usine, . .
Combien de temps je dormis?... je ne m'en souviens plus. Une sensation de brûlure sur le cou me réveilla en sursaut : je poussai un cri perçant, puis je me mis à rire. C'était ma sœur qui m'éveillait en m'embrassant à cette place.
Madge avait une jupe de mousseline pleine
d'accrocs; une traînée de rouille la bordait dans le bas; ses boucles étaient un peu en désordre, mais elle avait Pair joyeux; ses yeux brillaient beaucoup.
— D'où viens-tu? murmurai-je en me rajustant.
— Je t'ai fait peur, Ellen ?... Je viens de l'usine...
— Comment, de l'usine ? A cette heure on n'y travaille pas ; les ouvriers dorment ou mangent. Je croyais que tu étais dans ta chambre.
— Oui, j'y suis allée pour dormir, mais la migraine m'en a empêchée. Alors, je suis sortie, je me suis promenée de côté et d'autre. Il n'y avait de l'ombre que dans les cours des forges : j'y suis allée.
— Ah!
Je repris ma tapisserie. Elle ôta le chat de son coussin, le mit sur mes genoux et s'assit à sa place, tout à fait à mes pieds.
— Figure-toi, dit-elle en s'appuyant sur moi , que je viens déjouer aux cartes! Oui, j'ai joué aux cartes... Tu ne devinerais point avec quels partenaires !
— Non, assurément.
— Eh bien, avec James et ses amis !
Ma sœur, jouer aux cartes avec des ouvriers couverts de suie, des gens grossiers I Ma sœur, cette hermine au milieu de cette fange ! . . .
Je laissai tomber mon canevas sur les oreilles du chat.
— Etje me suis amusée énormément... Dans une des cours, à côté de la maison de James, tu sais qu'il y a un gros sapin tout noirci. Làdessous, on avait mis une table ; une dizaine d'ouvriers étaient autour : les uns buvaient, les autres causaient. James, debout près du sapin, fumait un cigare en remuant du pied le gros Burrague, qui se roulait de temps en temps. On faisait circuler une cruche pleine de bière et on buvait. Tous buvaient au même verre ; seulement, quand venait le tour du contremaître, il jetait la première bière qu'on lui avait versée par-dessus son épaule et s'en servait lui-même de nouveau. Il y eut un ouvrier, le père d'Harry, qu'on appelle Georges, je crois, qui demanda des cartes; on lui en donna. Ce fut James qui les distribua aux joueurs. Il battit ses cartes avec un véritable talent. Ceux
qui étaient attablés me tournaient le dos. James m'aperçut, en levant la tête pour dire quel était son enjeu ; c'était une somme assez ronde ; on voit qu'il se soucie peu de perdre son argent. Il me vit et me salua. Tous les autres se levèrent.
— Voulez-vous vous mettre dans notre jeu, miss ? dit le contremaître en souriant.
Je répondis oui. Il faut que tu saches que James n'est plus mal élevé avec moi. Il cause volontiers quand je lui adresse la parole, les gens de l'usine me font bon visage aussi ; bien qu'ils n'aient pas pour moi le même respect que pour mistress Veedil, ils essaient de m'apprivoiser. Ces gens ont des mœurs intéressantes; leur rude conversation m'apprend des choses tout à fait risibles. Je t'assure qu'au lieu de froisser les petits, comme tu me le reprochais autrefois, j'ai du plaisir à les regarder de près.
Je pris des cartes, mais sans m'asseoir. James comprit ma répugnance pour le banc graisseux de ces hommes, il entra chez lui et rapporta une chaise. Je serrai les plis de ma jupe autour de moi, pour ne point trop toucher à tout
ce monde, et nous jouâmes. Petit à petit, James se glissa derrière ma chaise, il m'indiqua les cartes à faire tomber ou à donner. Je gagnai la première partie. On prit une revanche.
Je m'amusais; ma migraine avait cessé, je restai pour la revanche. Ce fut lui qui la gagna. Il n'avait pas grand mérite, car il était appuyé au-dessus de mes épaules et regardait mon jeu continuellement.
Un ouvrier alla laver un verre à la pompe et me l'apporta net comme du cristal. Il l'emplit d'ale et me dit en riant :
— Allons, miss, portez un toast aux ouvriers de Peddry, pour leur prouver que votre ancienne fierté n'existe plus. Il fallut boire.
James prit vivement le verre de ma main et acheva le reste en mon honneur. Puis, il me conduisit jusqu'à la barrière; là, il me dit en me regardant affectueusement :
— Miss, je vous remercie d'être aussi gracieuse pour nous; nous ne sommes point des gentlemen, mais nous comprenons les bonnes paroles.
Burrague rôdait autour de nous, je lui passai les doig-ts sur la tête. James, en voulant le re-
tenir par son collier, me toucha les doigts.
— Ah ! dit-il en souriant, vous avez la main aussi petite que celle de votre sœur.
Je me mis à rire en m'en allant, car je l'ai même plus petite que la tienne ; mais, tu comprends, il pensait qu'une comparaison tirée de la maîtresse de Peddry aurait bien plus de valeur que tout autre compliment.
Madge s'arrêta, elle riait encore. J'étais stupéfaite. Je lui fis de sévères observations sur le danger qu'il y a à se familiariser avec des êtres de cette espèce.
— Ne saurais-tu donc t'en tenir au juste milieu? Tues orgueilleuse ou tu t'abaisses ! Ecoute, ne retourne pas de sitôt là-bas, viens-y avec moi; je t'en prie, maintenant, pas d'exagération dans l'autre sens. Que tu montes à cheval et ailles n'importe où, que tu plaisantes et te laisses courtiser parle baronnet sir Stow, rien de plus naturel. Mais que tu joues et boives avec une société pareille, que tu laisses pencher sur tes épaules un débauché comme James I... Vois-tu, cela m'épouvante.
Elle éclata de rire et m'embrassa de nouveau.
— Ne dirait-on pas que je suis une lady ! s'écria-t-elle.
— Tu pourrais le devenir.
Elle détourna la conversation ; puis, tout à coup, me demanda :
— Qui t'a dit que le contremaître était un débauché ?
— Ses comptes se chargent de me le faire savoir. Quand on doit le payer, il a déjà tout mangé d'avance. Quelquefois, il emprunte sur ses appointements ; il court les tavernes et les maisons mal famées de Londres. S'il fait bien son travail, c'est que manier le fer n'est pas difficile pour un homme qui a des goûts brutaux.
— Quel âge a-t-il, dis?
— Qu'est-ce que cela peut te faire? Il a vingt-trois ou vingt-quatre ans. Après?
Madge ne répondit plus et sortit pensive du salon.
Je crus comprendre à sa physionomie que mes paroles avaient fait de l'effet.
A la fin du mois de septembre, nous eûmes une vive émotion. Mon mari se sentit très souffrant et il ordonna qu'on gardât au cottage,
l'homme RObX 61
près de lui, le docteur Hortwer. Bien que Falarme se répandît dans nos cœurs, nous ne croyions pas encore à la gravité de sa situation.
Ce qui augmenta ma tristesse, ce fut le refus de Madge pour le baronnet sir Charles. Le baronnet, sur lequel j'avais fait de si brillants calculs, la demanda en mariage à mon père.
Je me souviens de ce jour-là. Madge était en toilette de cérémonie, moi aussi. Mon père avait endossé son plus bel habit noir. Nous palpitions tous d'espérance, excepté ma sœur.
Le baronnet vint; il fut charmant dans l'aveu naïf de son affection. Il peignit, sous les plus riantes couleurs, la vie qu'il ferait à sa jeune femme...
Madge refusa nettement.
Je courus dans ma chambre pour cacher mes sanglots.
Toutes relations étaient brisées, naturellement, entre sir Stow et nous ; mes espérances l'étaient aussi. Un nouveau caprice surgissait probablement dans les idées de Madge.
Ce fut à cette époque que mon mari me donna un testament par lequel il me faisait
héritière de tous ses biens. A sa mort, les forges de Peddry me seraient librement concédées.
En voyant les larmes que je ne pouvais retenir à la pensée que peut-être je n'avais pas eu assez d'amour pour mon mari et qu'il allait, sans doute, m'en faire le reproche, il me prit les mains et me dit tendrement :
— Je sais, Ellen, que vous ne m'avez point aimé avant mon mariage; mais, je sais aussi que vous vous êtes conduite comme peu de femmes aimantes se conduiraient. Vous avez été la providence de ma maison. Votre douceur, votre intelligence ont aidé à la prospérité de mes affaires. Je regrette que nous n'ayons pas eu d'enfants ; mais aussi vous vous remarierez sans embarras. Vous êtes toute jeune; vous avez un visage qu'on appréciera dans les salons de Londres; vous vous créerez une existence heureuse avec un homme de votre choix.
Je lui répondis simplement que ma vie, une fois séparée de la sienne, serait tout entière consacrée à ma sœur et à mon père. En attendant, je ne soufirirais pas qu'il me parlât
ainsi, car il me prouvait qu'il ne comptait pas sur ma loyale affection.
A partir de ce moment, je l'entourai de soins et de prévenances. Je passai les nuits à son chevet ; il était de mon devoir, non seulement de le traiter en époux tendrement chéri, mais encore de bien faire entrer dans son âme le sentiment de mon amour.
Pauvre Edgard! il ne savait pas, hélas! les peines réservées à son Ellen... La meilleure partie de ma destinée, c'est lui encore qui me l'a donnée. Je remercie cet homme excellent que j'aurais dû aimer autrement que je ne l'ai fait.
Il était nuit : un vent âpre soufflait et rabattait sur le cottage la fumée du haut-fourneau. Les arbres, dans la campagne, s'étaient dépouillés de leurs feuilles; tous ces squelettes \agitaient leurs membres décharnés sous les tourbillons de grésil qui cliquetait aux croi- (sées avec un bruit sinistre. Parfois, la lune apparaissait toute sanglante dans les nuages sombres qui cachaient le ciel.
Mon mari s'était assoupi. Un bon feu brûlait dans sa chambre, les rideaux étaient bien tirés, il y faisait chaud. Je sortis de cette chambre doucement pour ne pas l'éveiller et
j'entrai dans la mienne. Juliette vint pour me déshabiller.
— Non, lui dis-je, au contraire, donnez-moi une robe plus chaude; je vais écrire quelques lettres qui sont en retard pour les afaires. Ne m'allumez pas de feu ; allez vous coucher; moi, je dois veiller à cause de mon mari.
Juliette me mit une robe de velours, garnie de bandes de fourrure, qui était toute ouatée ; je glissai mes pieds dans une chancelière. Je commençai à écrire après avoir recommandé à ma femme de chambre de laisser la porte ouverte pour que je pusse entendre mon mari. Juliette se retira en murmurant :
— Mistress prendra du mal à un régime pareil.
J'avais à peine terminé une lettre, lorsqu'il me sembla qu'au sein des rafales, immense sanglot de l'hiver, un autre sanglot, plus faible mais plus humain, s'était élevé. Je posai la plume, j'écoutai : ces pleurs ne venaient pas de la chambre de mon mari. Une voix étouffée parvint à mon oreille ; on murmurait : « Dieu bon, aie pitié de moi! » j'entendis encore :
« Je voudrais mourir!... je suis trop malheureuse !...
Je me levai. Était-ce une hallucination? Mais cette voix semblait sortir de la chambre de ma sœur. Ce n'était pas la sienne, certainement. Je courus à la porte, je l'ouvris. Contre son habitude, Madge avait fermé les portières. Je les écartai et demeurai pétrifiée sur le seuil.
Madge était à genoux devant son lit ; il n'était pas défait. Madge avait le visage enfoui dans la courtine de satin bleu. Je voyais ses boucles émerger de ce satin ; sa robe de soie était fripée ; on eût dit qu'elle s'était couchée avec cette robe.
En deux bonds, je fus près d'elle ; je l'enlevai dans mes bras.
Elle poussa un cri déchirant, et, pour s'en arracher, se tordit en convulsions. J'employai la violence pour la retenir; enfin, elle s'attacha à mon cou et me dit d'un accent navré :
— Je ne suis plus digne de tes caresses, ma sœur Ellen, repousse-moi I
Je la fis asseoir sur son lit; je lui fis respi-
rer son flacon et j'appuyai contre mon cœur, son cœur qui battait horriblement.
— Parle ! dis ce qui t'est arrivé, Madge, je t'en conjure!... Pourquoi veux-tu mourir?
Elle écarta ses cheveux, se prit les tempes à deux mains et murmura un nom qui me fit redresser, l'œil en feu.
Elle avait dit : « James ! «
— Quoi ! m'écriai-je, James, tu as dit James ! ! Il t'a frappée; il est venu... Au nom du ciel! parle donc !
Elle se remit à o-enoux, m'étrei2:nant la taille de ses bras :
— Ellen , bégaya-t-elle , aujourd'hui, j'ai passé mon temps à me rouler sur le tapis de ma chambre. Tu n'es pas venue; tu es restée toujours auprès de ton mari! Quand j'ai déjeuné avec mon père et que tu es descendue, je suis sortie pour te cacher mon visage; mais cela ne peut durer, la honte m'accable; il faut tout te dire maintenant, car je vais étouffer... Tu me tueras, si tu veux, après!,..
Elle s'arrêta, suffoquée, puis elle reprit :
— Ecoute. Avant-hier soir, James me dit:
« J'ai joué à Londres, j'ai perdu. Ma dette est de six livres sterling; pour la paj^er, je n'ai pas le premier sou! On va peut-être me poursuivre, on me mènera chez l'attorney ! Je vins ici, je pris une livre sterling; c'était tout ce que j'avais. Je courus la lui porter; il n'était pas chez lui. Comme nous ne nous voyons que le soir près de la barrière, il fallait que j'attendisse encore un jour. Avec cet argent, on pouvait amortir un peu sa dette.
Je l'interrompis, à demi-folle.
— Et depuis quand, Madge, miss Veedil paye-t-elle les dettes du contremaître James?
]\Ia sœur pencha sa tête en arrière :
— Depuis que je l'aime! Car je l'aime, vois-tu; quand tu me tuerais, je te le dirais encore!... Il m'aime aussi, lui; mais je ne savais pas ce que je risquais en allant à lui... je ne savais pas... jusqu'à hier au soir...
J'allais souvent, à cheval, dans le grand parc abandonné qui est derrière le village, il me rejoignait; nous causions longtemps... Il était si brusque, il m'effrayait parfois, et j'en pleurais. Alors, il me calmait; il prenait une
voix douce... On ne croirait jamais, à Tentendre, qu'il ait une telle voix. 11 me disait que j'étais folle de penser à lui, que c'était un caprice de lady et qu'un jour, je n'y penserais plus. Il me disait encore que je ne pouvais pas être sa femme... Mais, qu'est-ce que cela faisait?... je lui répondais que je l'aimais... Ah! mon Dieu!... c'est à peine si j'y vois... mes larmes me brûlent !
Ce n'est pas lui qui m'attirait... non!... j'étais la première à le chercher. Dans mon sommeil, je ne voyais que lui!... Jamais rien de semblable pour le baronnet !...
Le baronnet!... je l'ai refusé à cause de James!... Toi!... je me cachais de toi! Puis, ton mari était malade... tu me surveillais moins!... Oh ! ne me regarde pas ainsi. Ellen, je ne pourrais plus te dire le reste !...
Eh bien ! hier soir, je suis allée près de sa maison ; il était dix heures ; tu me croyais couchée ; j'avais l'argent dans ma bourse. Quand je vis qu'il n'était pas à la barrière, j'allai pour ghsser la bourse sous sa porte. A ce moment, il l'ouvrit; je reculai toute tremblante... je lui dis ce que j'avais fait... puis !...
Madge poussa un cri étouffé et tomba inerte sur le tapis.
Alors, je saisis ma sœur dans mes bras ; je la jetai sur son lit sans la regarder, sans songer un instant à l'acte insensé que j'allais commettre. Je traversai ma chambre, je descendis l'escalier, j'ouvris la porte d'entrée, je franchis le perron et je courus à la maison de James, comme emportée par des tourbillons furieux du vent qui faisait fouetter mes tresses dénouées sur ma robe ! Je frappai du front, je crois, pour qu'on vînt m'ouvrir; puis, voyant que rien ne remuait, j'ouvi-is, et me jetai dans la chambre. James y était : il fumait, calme et pensif, devant sa fenêtre, regardant les flots noirs que vomissait le haut-fourneau.
J'allai à lui; je lui saisis le bras, je Tentraînai dehors. Est-ce que je voulais, moi, rester dans cette chambre?...
Dehors, sous le grand sapin qui était près de sa maison , à la lueur des flammes de l'usine, je criai mon désespoir... je l'appelai «misérable ! » et, serrant son bras de toutes mes forces, je lui dis :
— Si vous ne me dites pas le reste à Tins-
tant même, j'appelle les ouvriers; je vous fais jeter, les maiiis liées, dans la fusion!
Il lança son cigare à terre et me dit d'une voix sourde :
— Que me voulez-vous, mistress, que voulez-vous savoir?
— Madge , ma sœur bien-aimée , elle a parlé!... Au nom du ciel, dites que ce n'est pas ce que je crois!... Ohî est-ce que la folie va me prendre?
Je chancelai; j'allai à l'arbre pour m'y soutenir.
James se croisa les bras. Son œil étincelant s'attacha sur les miens :
— Il faut que je vous dise ce qui a eu lieu hier soir, mistress?
— Oui, lâche, dites-le !
— C'est bien. Moi, mistress, je suis plutôt destiné à la corde qu'aux amours des ladyes... Je n'auraisjamais cru la chose possible! Je vous jure que je n'aimais pas votre sœur; je la trouvaisjolie fille, voilà tout. C'étaitmieuxqueles... pardon!... je passe. Un jour, je ne sais comment cela nous arriva, mais elle me fit com-
prendre sa pensée très clairement. J'aurais bien pensé comme elle, si je n'avais aimé ailleurs!... Je n'ai fait que prendre ce qui m'était offert. Je n"ai jamais cru que Madge fût aussi innocente. Il faut qu'elle le soit joliment, pour être allée vous raconter cette histoire.... Enfin, hier, à la nuit, elle est venue pour me porter de l'argent... Je vais vous le rendre, il est encore chez moi. J'avais fait des dettes; je jouais et je buvais autrefois pour m'amuser ; maintenant c'est pour m'étourdir; aussi, j'y vais plus largement... Elle vint, mistress, je la vis entrer ; c'était vraiment trop fort ! Elle se jetait dans la gueule du loup. Figurez-vous qu'elle n'avait pas de corset... sous son châle, elle était presque déshabillée. Je lui dis que je ne voulais pas de son argent et qu'elle, miss Veedil, ne devait pas payer mes dettes... Elle voulut poser sa bourse sur ma table, je la repoussai ; « Tu ne m'aimes donc pas? s'écria-t-elle. w Ma foi, mistress, franchement, que voulez-vous que réponde un homme de mon espèce ?
James s'arrêta. Je me tordais les mains...
— Et, à présent que vous êtes la honte de ma sœur, m'écriai-je, il faut que vous restiez
ici?... Non, non, cela no sera pas! Je vous chasserai ou je vous tuerai !
II se prit à rire.
— Le mal sera toujours fait.
.Je bondis vers lui et lui donnai un soufflet.
Il me regarda un instant avec des éclairs dans les yeux; puis, il se rapprocha. Je crus qu'il allait m'écraser. Il prit doucement ma main et la porta à ses lèvres.
— Mistress, dit-il, retournez chez vous; vous allez prendre mal ici... Ce que vous venez de faire, je ne Teusse pas supporté de Madge, rappelez-vous le bien. Allez-vous en, reprenez votre calme ; demain, j'irai au bureau. Je suis prêt à vous obéir en tout.
J'allais partir ; je regardai autour de moi. Jamais, pendant la nuit, les ouvriers ne sortaient de l'usine. Les travaux étaient à l'intérieur. On ne me verrait donc pas. Je voulus m'en aller ; une forme humaine apparut à l'angle de la maison du contremaître ; c'était Madge qui venait. Je courus à elle. James ne bougea pas. Ma sœur, grelottante, à demimorte, retrouva de la force en l'apercevant. Elle m'écarta.
— James? dit-elle.
— Que veux-tu? fît-il, sans oser la regarder.
Ces mots, il les adressait à ma sœur bienaimée ! à cette enfant pour laquelle j'aurais tout donné au monde, pour laquelle j'avais rêvé un si brillant avenir !
Je m'appuyai à la muraille, mes dents claquaient.
— Madge, lui dis-je, pourquoi es-tu venue ?
— Pour lui dire adieu, si tu l'avais chassé tout de suite !
Elle lui passa ses bras autour du cou, posa son front blanc sur son épaule, j'entendis qu'elle lui parlait bas. 11 répondit: « Non! )> tout haut, d'une voix brève. Alors, je perdis mes forces, j'eus le vertige, je crus que c'était un rêve... que ce n'était pas vrai !... Je me mis à crier et m'évanouis...
Quand je revins à moi, j'étais couchée sur mon lit; ma sœur était près de mon chevet, elle serrait mes mains dans les siennes.
La lampe brûlait encore sur ma table de de travail.
— Comment suis-je ici ? murmurai-je.
— Personne ne nous a vus ni entrer, ni sortir, EUen. C'est James qui t'a portée...
Je me redressai de toute ma hauteur :
— Et tu as laissé cet homme me toucher, malheureuse!...
— Il le fallait bien, dit-elle en pleurant ; je n'étais pas assez forte.
— Ah! m'écriai-je, il faudra doncboire toutes
les hontes, cette nuit?... Et mon mari, où est-il?... mort, probablement, pendant qu'on déshonore ma sœur ! . . .
Madge, effrayée, tomba sur mon lit en sanglotant.
Je me levai, j'allai dans la chambre de mon mari ; il dormait et paraissait calme. Je revins.
— Madge, demain, le misérable à qui tu t'es donnée, viendra chez moi. Je le forcerai à t'épouser. Ce sera étrange, n'est-ce pas, qu'on force un être pareil à t'épouser? Puis, je lui remettrai ses dettes. Tu peux être tranquille, l'amant de miss Veedil n'ira pas en prison ; seulement, tu seras obligée de lui demander quel nom il compte te donner en t'épousant, car je ne lui en connais pas d'autre que celui de James.
Ma sœur ne répliqua rien. Elle se mit à genoux :
— Merci, dit-elle, Ellen, merci. S'il refuse, je serai prête à quitter votre toit.
— Pour le sien, n'est-ce pas ? m'écriai-je avec désespoir.
Madge se releva.
l'homme roux T7
— Non, j'irai n'importe où, je ne sais, mais il me faudra sortir de cette maison, car ma faute est trop grande pour que vous me la pardonniez.
Elle rentra dans sa chambre et s'y enferm^a.
Le vent continuait de faire rage autour de A Peddry ; les volets battaient les murs ; la fumée j noire tourbillonnait dans la nuit noire ; sur la| terre, de temps en temps, une flamme déchi4 raitles ténèbres; en haut, dans le ciel, la lund paraissait, lueur livide, et moi, accoudée suif l'appui de ma fenêtre, les tempes brûlantesl lesjoues sillonnées de larmes, je me demandai^ si on m'avait plongée, toute vivante, en enfer.
J'étais encore à la même place, quand Juliette entra dans ma chambre. Cette fille fut effrayée de ma pâleur.
— Ah ! mistress, vous êtes malade? Je disais bien que vos veilles vous fatigueraient!
— Non, Juliette, répondis-je en tâchant d'affermir ma voix, ce n'est pas moi qui suis malade, c'est ma sœur. Elle a eu, cette nuit, un accès de fièvre ; je crois qu'elle dort à présent. N'allez pas chez elle ; il faut la laisser reposer.
— Enfin, l'air est donc empoisonné dans le cottage ? murmura Juliette ; tout le monde y prend du mal.
Juliette rangea , épousseta les meubles autour de moi, elle ferma la fenêtre et se retira quand je lui eus donné des ordres pour le travail du matin.
Une fois seule, je courus à laportede Madge et lui dis que je m'arrangerais de façon àPempêcher de paraître, au moins, pendant le déjeuner.
Elle me remercia et n'ouvrit point. J'entendis clapoter l'eau dans sa cuvette; je compris qu'elle baignait ses yeux rougis par les larmes.
Edgard, lui, ne s'aperçut pas du changement de mon visage ; cependant, il allait un peu mieux. Il put causer de ses affaires avec moi; il me demanda si les lettres étaient prêtes à expédier. Je lui répondis que je ne les expédierais qu'après le déjeuner.
Je relevai ses coussins, je lui fis boire une potion qu'il prenait habituellement à cette heure-là et je le laissai avec le docteur Hortwer.
Mon père descendait de cheval comme je sortais sur le perron.
Il vint m'embrasser, et, tout en caressant Burrague, il me raconta qu'il avait eu un affreux cauchemar pendant la nuit :
— Il me semblait, dit-il, que dans cette épouvantable tourmente j'entendais le bruit de pleurs et de cris ; on ouvrait des portes, on les fermait ; je ne pouvais dire si j'étais éveillé ou endormi, car j'entendais fort distinctement des agitations dans le cottage.
Il me disait cela d'un ton si tranquille, le pauvre père ! Il ajouta: .
— Ma promenade m'a fait grand bien, ce matin. Je me suis levé très abattu; maintenant, je me sens très dispos.
Il entra au salon, sans voir que je chancelais en m'éloignant de lui. Je fis moi-même une courte promenade sur la pelouse ; l'herbe, sèche et gelée, criait sous mes pas ; le froid était piquant, mais cet air vif me procura un grand soulagement physique. Il colora mes joues et ranima mon regard.
Le déjeuner ne fut qu'un long supplice. Il ne fallut expliquer l'absence de Madge, il me
fallut supplier chacun de ne pas la déranger. Le médecin Youlait absolument la voir.
— Un accès de fièvre, mistress, rien n'est plus dangereux pour les jeunes filles, disait-il.
Et, pendant que je versais le thé dans sa tasse, ma main tremblait si fort que j'en répandis sur la nappe.
Au moment où on passait au salon, Juliette vint me prévenir que James m'attendait dans le bureau. Je fis un violent effort pour paraître calme sous le regard de mon père qui disait :
— Pourquoi James est-il venu sitôt?
Je répondis d'une façon banale et je sortis en pressant ma poitrine sous mes doigts crispés. Je traversai le bureau sans lever les yeux sur James, qui se tenait debout à l'entrée; je vins m'asseoir dans le grand fauteuil de cuir placé devant le livre de comptes. Alors, seulement, je me retournai, et lui fis signe de s'approcher.
— Asseyez-vous, lui dis-je.
Il refusa poliment.
— James, commençai-je d'une voix rapide, car le souffle me manquait, vous allez devenir l'époux de ma sœur. L'honneur des Veedil
m'est plus cher, vous le comprenez, que leur avenir... Ma sœur sera malheureuse, je n'en doute pas, mais c'est elle, c'est vous qui l'aurez voulu.... Il faut que ce mariage se fasse promptement. J'amènerai mon père à l'envisager sans trop de honte ; j'espère même l'y faire consentir sans lui apprendre toute la vérité. Il faut, James, éviter de rencontrer Madge, je n'ose faire appela votre conscience; je sais que vous n'en avez pas, mais je vous supplie, au nom de Madge que vous avez perdue, de ne jamais chercher à la voir seule. Quand vous serez fiancés, je me charge de trouver des prétextes pour vous en éloigner. Cet état de choses ne durera pas longtemps, je vous le promets. Maintenant, dites-moi /exactement le chiffre de votre dette, je vais la payer.
Je ne regardais pas James en lui parlant, mais je sentais son regard, à lui, fixé brûlant sur mon front.
Il se pencha sur le bureau.
— Mistress, vous ai-je dit cette nuit quej'en aimais une autre, et que c'était en quelque sorte votre sœur qui était venue se jeter dans mes bras?
Je fus prise d'un frisson convulsif.
— Oui, murmurai-je, vous me l'ayez dit.
— Eh bien ! mistress, si je refuse, moi, de l'épouser?
Je me levai; il ne se recula pas.
— ■ Alors, m'écriai-je, alors, misérable, il faudra que cette malheureuse enfant, ellemême, vous réclame son honneur et se traîne à vos genoux pour obtenir un nom qu'elle méprise ?
— Croyez-vous réellement qu'elle me méprise ? dit-il avec un sourire ironique.
— Un nom, continuai-je indignée, et vous n'en avez seulement pas !
— C'est vrai ! je sors d'un des hospices de Londres ; je ne me connais que celui de James.
— Eh bien ! est-ce que votre but n'est pas atteint? Est-ce que vous n'avez pas la femme et la fortune que vous convoitez?... La fortune surtout, car vous avouez que vous n'aimez pas la femme.
— Il y a une bonne raison, mistress; ce n'est pas celle qui vous aime que Ton est forcé d'aimer.
— Mais vous êtes donc un monstre?... Madge, cette enfant, ce trésor de grâce et de beauté, cette jeune fille que le baronnet sir Charles Stow, eût été si fier d'avoir pour compagne, vous ne Faimez pas ! Vous dédaignez Madge, vous, un garçon sans famille, sans fortune, sans conduite !... vous, qui iriez en prison, si je le voulais!... vous, un ouvrier grossier et sans mœurs!... Ah! Dieu, ne me redites pas cela, ou j'oublie que notre honneur dépend de vous et je vous fait chasser par mes domestiques !
Je retombai, brisée, sur mon fauteuil. James, pâle de rage, posa sa main sur mon épaule :
— Mistress, dit-il, prenez garde! Je sais que vous me haïssez et que vous n'hésiteriez pas à faire ce que vous venez de dire, si je n'étais l'amant de votre sœur. Mais, je n'ai rien à perdre; vous êtes tous moins puissants que moi, Fouvrier grossier et sans mœurs!... Si je veux, je réduirai d'un mot votre arrogance ; si je le veux, j'irai chercher Madge et vous la verrez se suspendre à mon cou, comme hier soir, et me demander humblement ce que vous exigez comme si vous étiez au-dessus
d'elle! Elle suppliera... Je veux vous voir supplier aussi, moi, car je tiens l'une par l'autre ! Je vous possède toutes les deux ! Essayez donc d'appeler au secours, pendant que ma main est posée sur votre épaule !... Ah ! vous avez voulu me chasser aussi, autrefois, vous m'avez traité avec hauteur, vous m'avez fait sentir votre dédain chaque lois que vous en avez trouvé l'occasion !... Je me venge, en ce moment, je ris de votre colère.... Faitesmoi sortir d'ici, et les hommes que je dirige sauront et diront, non seulement dans l'usine, mais au village, partout, que cette Madge que vous adorez, je refuse, moi, James, le pauvre contre-maître, de devenir son mari!... Criez donc!... appelez, voyons, je veux vous voir pleurer ! rien ne me sera plus agréable, je vous assure !... Si vous me haïssez, je vous...
Il n'acheva pas. Il était penché sur ma tête et je sentais son haleine brûlante dans mon cou. Je voulus repousser cette main qui m'écrasait.
— James, balbutiai-je, c'est une vengeance, alors, que vous avez exercée contre moi en me
prenant cette malheureuse enfant que j'aime plus que tout au monde? Il se tut un instant.
— Vous l'aimez plus que votre mari ? dit-il d'un accent contenu.
— Oh! m'écriai-je en éclatant en pleurs, je crois que ma sœur a été mon seul amour sur terre !
Cet homme devait être content. Il me voyait pleurer ! Je m'étais cachée le visage ; il écarta mes doigts, me prit les deux poignets et me força à me lever.
— Voyons, dit-il, comment voulez-vous que j'épouse Madge. Je n'ai pas d'amour pour elle! Et puis, vous l'avez élevée dans le luxe, vivrat-elle du produit de mon travail. Il lui faut un cheval, une voiture, de belles toilettes, une société élégante ; il est possible qu'elle m'aime, mais cette affection ne durera pas chez elle. Elle reconnaîtra bien vite à quel être elle a affairé. Je suis d'un naturel violent et brutal; huit jours après notre mariage, nous ne pourrons plus nous voir ! Vous vous trompez, mistress, en croyant que j'ai voulu sa fortune. Quant à une vengeance... je ne fais
que profiter de ma situation, en ce moment, pour vous faire souffrir, parce que moi, depuis deux ans, je ne fais que souffrir à cause de vous. Eh bien! je l'épouserai!... mais je ne veux rien vous cacher, il vaudrait mieux pour elle perdre son honneur, que de devenir ma femme !
— ■ James, vous ne savez pas ce que c'est que riionneur, vous, car vous ne lui auriez pas pris le sien. Je ne veux pas vous croire... c'est vous seul qui êtes coupable... vous Favez entraînée au mal... ma sœur ne peut pas s'être abaissée ainsi !
Je joignis ma main à celle de James.
— Jurez-moi, dis-je en sanglotant, que vous rendrez un peu de calme à cette enfant, que vous réparerez votre faute en lui donnant tout le bonheur qu'il sera en votre pouvoir de lui donner. Vous oublierez cette autre créature que vous lui préférez et qui, j'en suis sûre, ne la vaut pas. Mon Dieu, mais jamais vous n'auriez osé rêver un avenir pareil ! Songez donc que ce mariage vous fera, peut-être, un jour, maître des forges et de Peddry ! Tout obscur que vous êtes, vous allez être placé au milieu
d'une famille riche et distinguée, vous!...
Je m'arrêtai, étouffée par les larmes de la honte; il me fallait acheter en quelque sorte la pitié de cet homme !
Il secoua la tête.
— C'est bien étrange, mistress, mais je préfère encore cette autre femme h celle-ci ! . . . Enfin, je vous l'ai dit ; j'épouserai votre sœur, mais je ne veux l'épouser que dans un mois ou deux,.. Je veux être libre, jusque-là, et vous, de votre côté, je ne veux pas que vous parliez de ce mariage à votre père.
— Un mois ou deux, dis-je avec stupeur en retirant brusquement mes mains des siennes, mais vous êtes donc le plus lâche des misérables? Vous voulez nous tuer lentement toutes deux?
11 me regarda en souriant.
— Allons... je vous fais grâce d'un mois!... Dans un mois, je serai l'époux de miss Veedil.
Mon cœur battait à rompre.
— Que pensera-t-elle lorsque je lui dirai que vous voulez attendre..
Il se mit à arpenter le bureau
— Elle dira ce qu'elle voudra!... Aussi, pourquoi est-elle venue ?... C'est maintenant que je regrette de ne pas avoir eu de conduite. Mistress, je vous jure sur tout ce que vous trouverez de bon au serment, que je ne révélerai jamais ce qui s'est passé, chez moi, l'autre nuit! Je m'en irai aussi loin que possible... je... mon Dieu! quelle folie!... Mistress, je veux rester libre !
J'allai à lui.
— James, regardez-moi enlace : vous faudrait-il de l'argent pour contenter la personne à laquelle vous êtes attaché ? J'en ai assez h ma disposition pour paj'^er vos mauvaises passions ou vos dettes.
Il s'arrêta et se mit à rire.
— Je suis sûr que tout l'or de l'Angleterre ne suffirait pas pour acheter cette femme-là ! Elle est comme vous, très sévère au point de vue de l'honneur!.. Allons, je vais vous donner l'adresse de mes créanciers, et c'est fini; je ne vous torturerai plus... Seulement, c'est moi qui vais me mettre à la torture. Enfin, nous verrons si cela est possible.
Il alla au pupitre, s'assit dans le fauteuil,
chercha une feuille de papier. Je lui en donnai une. Quand il eut terminé, il se renversa avec une aisance parfaite sur le dossier.
— Vous devez me trouver bien hardi, n'estce pas, mistress, dans mes passions ? Vous voyez pourtant, que je réussis quelquefois malgré moi.
Il se prit à sourire d'une façon étrange.
— • En effet, il sera très singulier d'entrer dans votre famille; par exemple, d'appeler mistress Veedil, « Ellen », en qualité de beaufrère... Croyez-vous queje me gênerai? Non !... Vous avez été trop fière, il faut vous humilier un peu.
Il se leva après m' avoir demandé poliment des nouvelles de mon mari et se retira sans rien ajouter pour Madge.
L'ignominie avait-elle été assez grande ! Avais-je assez payé l'honneur de ma sœur!...
Elle vint au-devant de moi dans l'escalier. Je m'enfermai avec elle dans sa chambre; je lui dis que le misérable avait mis une attente d'un mois pour condition à ce mariage forcé. J'étais tellement exaltée par l'indignation, que je lui aurais dit aussi qu'il avouait en aimer
une autre qu'elle... Je fus arrêtée par le désespoir de Madge. Alors, je me mis à lui chercher une excuse.
— ■ C'est, peut-être, dis-je, pour s'être libéré lui-même de ses dettes !
Comme toutes les femmes réellement éprises et qui cherchent les circonstances atténuantes, elle se raccrocha à cette idée.
— Mais tu l'aimes donc bien ? répétai-je stupéfaite.
— Vois-tu, s'écria-t-elle, tu ne l'as jamais entendu parler d'amour, toi...
Oh! sang américain, tu éteins toute pudeur, même quand tu coules dans des veines anglaises!... Et c'est qu'elle ne craignait pas de me redire, àtoutes les minutes, qu'elle ne pouvait être heureuse qu'avec cet homme-là.
— Maintenant que je lui ai tout donné, disaitelle, il ne peut pas faire autrement que de m'adorerle reste de sesjours. Moi,jene lui demande pas d'être un gentleman ; que m'importe la distinction d'un sir Charles ? Il me faut une passion sincère et je la possède... j'en suis sûre!
Elle en était sûre! quand je venais d'entendre cet homme me dire :
— Mistress, je veux rester libre!
Je crus devenir folle en présence de la colère de mon père. Il fallait bien lui dire une partie de ce qui en était. Il voulut maudire Mad2:e. Je luttai deux jours contre cet orag:e. Puis, le troisième, il me déclara, sans transition, que désormais, il se renfermerait dans une réserve absolue vis-à-vis de sa fille ; qu'elle pouvait l'épouser pourvu qu'elle allât vivre au loin... Il reprit son flegme ordinaire, après cette déclaration.
Voilà donc comment on l'aimait, cette Madge. Et moi, qui considérais mon affection pour elle comme le plus sacré des devoirs ! Je n'eus pas le temps de jouir d'un peu de repos après ces luttes énervantes. Il fallut recommencer avec une bien plus terrible ennemie : la mort ! Mon malheureux Edgard, après avoir béni, sans comprendre, les fiançailles de James et de ma sœur, expira au bout d'une lente et douloureuse agonie...
Désormais, j'étais seule, sans aucun appui, à vingt-deux ans, vis-à-vis d'un avenir menaçant qui se préparait pour Madge et peut-être pour moi.
J'allais lentement, la tête baissée, laissant traîner sur le sol durci par la gelée, ma longue robe noire. Je ne distinguais rien au-dessus de moi, unépais brouillard me cachait les hautes futaies; déjà je m'étais heurtée aux branches basses des arbres, et Tune de ces branches avait déchiré le voile de crêpe qui entourait ma capeline, une autre avait rejeté la capeline en arrière. J'allais toujours, dans ce brouillard intense à travers lequel je n'apercevais plus mon chemin; il ne faisait pas très froid; on sentait que le pâle soleil de l'hiver se glisserait peu à peu dans ce brouillard qui, à de certaines places, se colorait de rose. Je venais du cimetière
de Wohvich... je tournai le grandparc attenant au village. Ce parc était immense : on le louait tous les ans, aux lords de Londres, qui y venaient, à l'époque de la chasse, pour courir le renard. On pouvait entendre, de Peddry, les aboiements forcenés de la meute poursuivant le malheureux gibier ; mais, au moment où je le traversais, le parc était silencieux. C'était à peine si, de temps en temps, le cri désagréable d'une pie venait troubler le calme de cette solitude.
Mes pensées étaient bien en harmonie avec la triste matinée ; tout était confusion et larmes dans ma pauvre imagination.
Je venais de quitter une tombe et je me dirigeais vers Peddry, où m'attendaient de monotones occupations,, des contrariétés continuelles, un immense chagrin que les indifférents semblaient augmenter à plaisir.
Le mois que James avait demandé était presque fini. On travaillait déjà à la robe de noces de ma sœur. Il fallait annoncer à l'usine la belle destinée qu'on faisait à son jeune chef; il faudrait écouter avec patience les exclamations de surprise et les compliments de ces
gens-là ; bien entendu, il faudrait leur sourire de peur qu'on ne soupçonne notre honte ! Et puis, c'était le bourdonnement de ce gros docteur Hortwer, qui ne quittait plus la maison depuis la mort de mon mari. Je devais respecter sa présence parce quïl m'avait été recomcommandé par Edgard;mais combien j'aurais voulu le voir ailleurs ! . . .
A toutes les minutes, c'étaient des questions indiscrètes :
— Mais, pourquoi ne pas vous opposer à ce mariage?... Mistress, c'est une folie qu'il faut empêcher!... Mistress, il est encore temps... Mistress, c'est un ami qui voiis parle... Enfin, ce Jamesn'a point l'air si amoureux... etc., etc.
Puis, mon père, ne sortant de son flegme que pour lancer à Madge une sanglante ironie. « Le baronnet sir Charles a l'intention de faire raccommoder la grille de son parc à ton mari, le jour de la nocel...
Madge avait sa propre passion pour refuge; mais moi, je n'avais que la douleur, et j'étais continuellement obligée de veiller aux convenances. James, aimant une autre femme, oubliait son rôle de fiancé ; il fallait dissimuler
son peu d'empressement. Involontairement, je ralentissais ma marche ; j'aurais voulu encore rester dans ce bois, seule avec mes pensées sombres comme ma robe de deuil, mais auxquelles, ici, personne n'avait le droit de m'arracher.
Je me trouvais dans une large allée plantée de chaque côté d'énormes hêtres, j'avais toujours devant moi l'indécise perspective du brouillard. Je me souvenais que dans ce parc Madge avait erré avec le contre-maître, oui, c'était dans ce lieu maudit qu'elle avait eu ses premiers rendez-vous avec l'homme qui l'avait perdue ! Ce souvenir me serra le cœur et me fit presser le pas. Je songeais à James, je le voyais, méchant, ironique, torturant et entraînant ma sœur chérie... Je le voyais si bien que, sous le voile gris de la brume, il me semblait reconnaître une forme humaine... cette forme se mouvait... se rapprochait! J'avais beau passer ma main sur mon front pour en écarter cette vision, j'étais presque certaine de voir un homme, un homme en chair et en os devant moi. Je marchai plus vite, mais l'illusion ne fut plus possible : James était au
milieu de l'allée... il ne bougeait pas. Il m'attendait les bras croisés.
Quand nous nous trouvâmes face à face, je lui dis vivement :
— Est-ce qu'il y a quelque chose à la maison, James?... Pourquoi venez- vous à mon avance ?
— Non, mistress, répondit-il, seulement vous n'avez pas dû rencontrer le pasteur à Wohvich... il est venu tout à l'heure à Peddry. Il ne croyait pas à la nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
— Celle de mon mariage.
— Ah ! je vous avais chargé de la réponse... c'est vrai... et qu'avez-vous dit?
— J'ai dit, mistress, que vous n'étiez pas au cottage et que je venais vous chercher.
— Mais il était, ce me semble, convenu que.. . oh! James !...
Il eut un sourire sinistre.
— Je désirais vous parler... et surtout vous voir seule...
Il fit une pause, pliis ajouta :
— Ellen... il faut que vous m'écoutiez... Ce mot: Ellen, dans sa bouche, meprodui-
sit l'effet d'une insulte. Je rougis et il s'en aperçut.
— Puisque je vais être votre beau-frère, — dit-il en essayant de rire.
Il me prit le bras de force, le mit sous le sien.
— Retournons du côté de Wolwich, ditil avec agitation, il faudra toujours rentrer assez tôt à la maison !
J'étais tout interdite. Nous marchâmes pendant un instant en silence. Soudain le contre-maître s'arrêta :
— Le mois est terminé, Ellen, fit-il ; la femme que je veux est libre.
J'eus le vertige... que signifiait ce langage? De quelle femme encore allait-il faire le malheur?
Il me sembla que les nuées m'enlevaient, rapides, au-dessus de la terre et qu'un soleil éblouissant m'aveuglait... la, femme que je veux est libre !
— Que dites-vous? balbutiai-je.
— Serait-il possible, Ellen? reprit-il avec emportement. Vous avez donc oublié le mouvement de foHe que j'ai eu un jour pour vous!... Un jour que le docteur Hortwer vous expli-
quait les symptômes du délire... du délire que je n'avais pas, car je vous sentais près de moi malgré le soin que vous mettiez à vous dissimuler derrière mes rideaux...
J'eus un geste de terreur, il crut que j'allais m'enfuir et saisit dans ses doigts crispés un pli de ma robe.
— Non... vous m'entendrez, Ellen! il y a assez long-temps que je cherche cette occasion... vous êtes libre, je le répète, et vous avez donc le droit de m'entendre... Ellen, le mariage que vous me faites faire va me forcer à vivre de votre vie, à vous voir sans cesse, c'est-à-dire à endurer un effra3'ant supplice auquel peut-être je ne résisterai pas. Je n'ai jamais su résister, moi ! Comment apprendrais-je, maintenant, que vous serez toujours à mes côtés, le respect, la douceur, les manières absurdes, enfin, en usage dans notre monde? L'intimité de la famille va me permettre des choses qui me font bouillir le sang quand j'y pense ! Quel crime y aura-t-il à embrasser ma sœur Ellen, à demeurer en tête-à-tête avec ma sœur Ellen?... Habitant sous le même toit, nous allons dormir à deux pas l'un de l'autre !.. .
Et je me connais, je multiplierai ces rencontres, ces baisers... puis, un soir, j'irai droit au but de ma passion, sans savoir moi-même que je commettrai une action très lâche... Madge ne m'empêchera pas de vous vouloir irrésistiblement. Madge ne m'est plus rien, je ne l'aime plus... D'ailleurs, je ne l'ai point aimée... ce fut un simple caprice sensuel. Et aux hommes sensuels comme moi la satisfaction d'un désir suffit... Peut-être, si vous aviez été à la place de votre sœur je l'aurais encore tendrement adorée!... mais Madge ce n'est pas vous! Oh! non! Et vous, Ellen, depuis deux ans, vous êtes ma folie... je ne rêve que de vous... et je ne peux ni vous prendre ni vous oublier!... Quel enfer!... mon Dieu! Si nous restons ensemble, je vais devenir furieux... je n'ai ni éducation ni religion. Ma pitié pour Madge se changera en aversion. Je vous assure... ce mariage ne doit pas s'accomplir... car s'il s'accomplissait, je profiterais de toutes les occasions pour vous avoir.
J'écoutais, immobile comme une statue.
Cela n'était pas possible... je faisais un horrible rêve !
— James, murmurai-je, je n'ose pas vous comprendre... Est-ce que vous vous jouez de moi ?
— Non, Ellen!... Je vous aime, c'est bien clair.
Il y eut un nouveau silence glacial. Je croyais \ que la terre allait se dérober sous mes pieds.
— Ellen ! ajouta-t-il, baissant la voix, il n'y a qu'une chose à faire pour éviter de grands scandales et le désespoir pour tous les deux : il faut que vous m'épousiez au lieu de me donner Madge.
Je poussai un cri.
— Misérable !
— Pourquoi misérable?... Vous m'avez dit que vous feriez passer le testament de votre mari sur la tête de ÏMadge, réglez donc cela et le baronnet lui offrira encore bien son nom... Personne ne sait l'iiistoire qui est arrivée... aucun résultat n'est maintenant à craindre, n'est-ce pas?... Moi je vous jure, Ellen, de vous rendre l'existence très supportable... malgré ma mauvaise conduite de jadis, conduite odieuse, allons, je l'avoue! Oh! je vous aimerai tant, Ellen, que vous finirez par m'ai-
mer un peu !... Vous êtes froide... j'aurai tant de feu au cœur, moi, que je vous réchaufferai. Ne m'irritez pas... ne prenez pas vos" airs de reine... à quoi bon? C'est naturel, l'amour! Si vous saviez quels efforts je fais pour garder, devant vous, toute ma présence d'esprit?
— De sorte, James, que vous voulez l'honneur des deux sœurs, maintenant. Quelle mère vous a mis au jour, vous?
— Encore ce mot d'honneur... Ellen ! Oui ou non, serez-vous à moi ?
— Jamais, jamais... malheureux foui... et quand ma sœur devrait mourir, je me refuse... je me refuse tout entière, âme et corps... Je suis couverte de vêtements de deuil, je veux les garder jusqu'à la fin démon existence. Les hommes me répugnent, s'ils vous imitent tous dans leurs amours !... Ai-je besoin d'amour? Je ne demande que le calme et l'oubli. Ah 1 si j'en avais le pouvoir, ce serait votre sang qui laverait toutes ces hontes... je vengerais ma pauvre Madge... et je me vengerais... lâche... vous êtes un lâche !...
— C'est bien! Taisez-vous, mistress, j'obéirai, je serai son mari... vous vous en repen-
tirez ! Ne m'insultez pas davantage car mon cerveau éclate... Rentrons au cottage, rentrons...
Il m'entraîna. Je ne savais plus mon chemin. Je voyais rouge. Rentrer à Peddry dans cet état de désespoir était trop imprudent. Je m'arrêtai, suffoquée, sur un monticule de gravier qui surplombait les fossés du parc. Le brouillard s'était un peu éclairci. J'apercevais le cottage. L'usine était en pleine activité. On entendait les coups sourds des lourds marteaux broyant le fer sur les enclumes. Des flammes sortaient en lano^ues minces et ardentés des lucarnes ouvrant dans les pelouses. Devant le perron un groupe d'ouvriers s'agitait, parlementant avec de grandes émotions : le pasteur était là, tout ému ; on s'entretenait de la fameuse nouvelle...
— Voilà tous ces gens qui attendent leur mistress Veedil pour qu'elle leur annonce le prochain mariage... Hipp!... Hurrali!!... s'écria James exaspéré. Allons... Ellen ! dépêchons-nous... puisque vous appelez cela l'honneur !
— James, par pitié, suppliai -je, mes yeux
sont troublés et j'ai peur de tomber devant eux.,. James, allez-y seul... dites tout ce que vous voudrez... je me meurs, moi !
— Pauvre femme ! — fit-il d'un accent railleur.
— Ma raison s'égare, James, c'est trop à la fois pour une créature qui n'est pas coupable ! Ayez pitié de moi! ayez pitié d'elle!...
Alors, il m'entoura de ses deux bras, m'enleva de terre.
— Je te fais donc bien souffrir? dit-il, frémissant d'un frisson convulsif.
Je voulus le repousser; il resserra son étreinte :
— Tu me repousses!... tu me repousseras toujours!... Mon Dieu, moi qui croyais qu'il suffisait d'aimer comme j'aime pour attendrir une femme... Ellen, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour t'obtenir, je le ferai. Je ne craindrai pas de m'abaisser, moi, ouvrier, plus bas encore!... Vois, cependant, ce que je te disais était plus loyal que ce que je vais faire : je vais l'épouser et je t'aime ! Je te l'ai dit, tu peux seule me sauver de cette honte... Ellen! ne crie pas! n'appelle pas,
ou... Mon Dieu! mais tais-toi donc !... Je vais V étouffer !
Je ne pesais pas plus à ses bras qu'une enfant. Lorsque je compris qu en me débattant je l'irritais davantage, je m'abandonnai complètement à lui; je le laissai se pencher sur mon visage et le contempler, avec ce regard ardent qui brûlait le mien ; puis, me dégageant brusquement de son étreinte, je profitai de sa surprise, je rassemblai mes forces et bondis sur l'autre côté du fossé. Alors, j'atteignis la grille du cottage en moins d'une minute; je l'ouvris, je courus à l'escalier du perron. Derrière moi, deux ouvriers, le père d'Harry, Georges, et un autre, Herking, s'écrièrent :
— Ah ! mistress, venez donc nous dire si c'est vrai!... Quel bonheur pour notre contremaître !
Le pasteur vint à moi :
— Comment, la jolie miss Madge au contremaître de Peddry ?
Je fus obligée de me cramponner à la rampe de pierre ; mes lèvres remuaient et ne proféraient aucun son. Ma sœur arriva; elle me tendit les bras.
— Dis-leur donc que c'est vrai et que j'en suis tout heureuse !
Allons, pensai-je, c'est notre destin ! Je me redressai, je serrai la main du pasteur, je baisai Madge au front, et, m'avançant près de la balustrade :
— Mes amis, dis-je d'une voix vibrante, le mariage de miss Madge , avec le contremaître James, aura lieu dans trois jours !
Un joyeux liurrah me répondit, et bientôt on vit sortir de l'usine tous les ouvriers agitant leurs chapeaux et criant :
— Hurrah! pour le contremaître et pour miss Madge!
En rentrant au salon,j'étais si accablée, que le docteur Hortwer proposa de me faire prendre un réconfortant énergique.
— Mistress m'a l'air de s'être trop laissée aller à sa douleur au cimetière de Wolwich. Croyez-moi, mistress, ce mariage, tout ridicule qu'il vous paraisse, sera, peut-être, une consolation pour vous... Car, enfin, c'est un brave garçon, ce James ; ce n'est pas un gentleman, mais il est robuste, au moins, lui. Une fois débarbouillé de sa suie et de ses al-
lures grossières, cela fera un bon mari... un beau mari, même ; il a quelque chose de très original dans la figure.
On peut penser quel genre de torture m'infligèrent ces stupides consolations. Mon père ne cessait de répéter que Madge était folle ; celle-ci courait à lui avec son emportement habituel et Taccablait de caresses. Ce fut pendant ce temps que James entra. Il avait été salué par les acclamations de ses ouvriers. Il était livide.
— Mon garçon, lui dit mon père, attiré par sa fille, venez à moi; je cède... j'ai cédé, hélas ! Ma petite Madge était ma favorite, bien qu'elle n'ait pas la raison et la sagesse de sa sœur... Votre main, James. Songez quel sacrifice je vous fais... Ah! c'est la première fois qu'on verra un mariage d'amour dans notre famille !
Ils se serrèrent la main. Madge se tenait suspendue au cou de son père ; elle pleurait de joie ou de remords.
— Embrassez votre fiancée, dit encore mon père.
Je me levai; j'aurais voulu m'enfuir.
James prit Madge par la taille et baisa le haut de ses cheveux, pendant que le docteur Hortwer, ému, disait :
— Je prends la place du pauvre Veedil ; je vous bénis aussi , chers enfants . Et vous, chère mistress, allons, un peu de courage; ce sera de la joie pour vous... vous aurez des petits neveux; ils seront vos babys...
Je me laissai entraîner vers Theureux couple. Ma sœur se pressa follement contre mon cœur. James s'approcha. Un sourire sardonique plissait sa lèvre :
— Voulez-vous me le permettre aussi, mistress... que dis-je... ma sœur?
Je reculai, épouvantée. Madge s'avança :
— Oh ! pardonne, balbutia-t-elle, pardonnenous !
Pardonner quoi?... L'outrage mortel qu'on m'avait fait? c'est-à-dire, le tolérer de nouveau ! J'eus un instant Fidée d'avouer la vérité; cet opprobre n'était plus supportable.
James se pencha et murmura à mon oreille :
— C'est toi qui l'as voulu !
Il m'embrassa, mais autrement qu'il avait embrassé sa fiancée ; car, en m'approchant de la cheminée pour éviter son regard, je vis, dans la glace, une trace rose sur mon front pâle!...
Mon parti était irrévocablement pris. Aussitôt Madge mariée, je fuirais Peddry ; j'irais à Londres, je m'installerais dans un modeste appartement, et, là, je vivrais loin de ma pauvre sœur, puisque ma présence devenait, pour elle, une perpétuelle menace de malheur.
Pour exécuter ce projet, il fallait, d'abord, me débarrasser des forges et de leur entreprise. Du reste, ma tête n'aurait plus été assez forte pour mener, à moi seule, cette vaste usine. Quant à avoir affaire, en quoi que ce fût, à mon beau-frère, il n'y fallait plus songer.
no l'homme roux
Je donnai tous mes biens aux nouveaux époux; je fis le contrat moi-même, et je ne me réservai qu'un douaire.
Loin de Madge, j'aurais toujours assez pour vivre. Mon père mit une vive opposition à cette manière d'user de ma nouvelle fortune. Je fus inébranlable et le contrat fut laissé intact. A sa lecture, Madge se désola; elle comprenait vaguement que je voulais être libre de m'en aller de chez elle et non la faire sortir de chez moi.
James, violent comme à l'ordinaire, s'empara de l'écrit pour le mettre en pièces. Il fallut que j'employasse, en quelque sorte, l'ascendant que sa passion me donnait sur lui pour le contraindre à signer. Je ne sais ce qu'il comprit à ce moment-là, mais il eut un regard étrange en signant. Je ne respirai librement que lorsqu'il me fut bien prouvé que mistress Veedil était presque pauvre.
Le matin du mariage, je fis venir Juliette ; je lui donnai mes instructions pour que nous fussions prêtes à partir, toutes deux, le lendemain. Juliette ne pouvait se résoudre à voir la maîtresse de Peddry s'en aller comme
l'homme roux lit
quelqu'un qu'on chasse. Elle eut, hélas! la funeste idée d'en prévenir James secrètement.
On peut bien penser que la noce ne fut pas gaie pour moi. Je fis bonne contenance, autant qu'il m'était possible de le faire, étant placée à la gauche du marié. Les invités n'étaient pas nombreux : il y avait le pasteur, un homme aux joues pleines, aux yeux bleus remplis de mansuétude. Il eut la maladresse de faire une allocution assez longue aux jeunes époux; il leur dit que la meilleure façon de vivre dans ce monde était de se comporter en bons Anglais, c'est-à-dire d'avoir de solides qualités de famille, de mettre son intérêt unique à bien gérer son patrimoine qui doit revenir aux enfants, d'élever ceux-ci dans les principes religieux et moraux; vivre pour soi, entre soi ; ne point se donner ni aux petits, ni aux grands penchants, qui toujours, bons ou mauvais, entraînent la ruine de la maison. Il prêcha à l'épouse la vertu dont elle avait donné un touchant exemple, en assistant régulièrement aux offices ; à l'époux, il recommanda la "tendresse, la douceur envers sa jeune femme.
H2 l'homme roux
Il termina en disant qu'il espérait que le nouveau maître de Peddry n'ou])lierait point le chemin de son temple, ce que, jusqu'à ce jour, il avait fait.
Enfin, j'aurais eu moins de colère contre le malheureux pasteur, s'il eût parlé une seule fois de l'oubli des injuresl Hélas! il n'était pas obligé de lire la honte sur tous les fronts qui lui paraissaient si calmes!
On donna un grand repas aux gens de l'usine. Je fus encore l'ordonnatrice de ce festin. Madge n'était point capable d'avoir l'œil à tout. Je tremblais en songeant que la confusion allait régner dans ce cottage quand je ne serais plus là.
Pendant le dessert, je prétextai une légère indisposition pour me retirer. Je me mis à parcourir toute la maison, m'arrêtant dans toutes les chambres auxquelles se rattachaient les souvenirs de ma tranquille vie d'autrefois.
Dans le salon, j'allai caresser le piano, je m'appuyai en tremblant sur son clavier. Combien de fois j'avais ri, avec Madge, en lui donnant sa leçon ! Alors elle me faisait des
confidences au sujet du baronnet sir Stow. Elle me disait qu'elle le trouvait charmant et c'étaient, de ma part, des allusions sans fin qui provoquaient sa gaité.
Puis, dans la salle à manger, le soir, nous y faisions la lecture des auteurs favoris de mon père... Mon mari se reposait de son travail du jour dans son grand fauteuil, que le pasteur occupait en ce moment.
Dans ma chambre, Magde et moi, nous dessinions. Delafenêtre ouverte, nousvoyions le gros Burrague couché sur la pelouse près des roseaux et nous faisions son portrait. Ou bien, c'était le petit Harry, qui, pour une tartine, posait en soldat devant nous... Et sa chambre, à elle, son doux nid, dont nous étions si fières toutes les deux. Tous les soirs, j'allais la border et l'embrasser dans son lit; j'allumais la veilleuse de verre de Bohême, et, si la nuit, par la porte entr'ouverte, j'entendais soit un soupir, soit un mouvement des courtines de satin, je courais vite la voir dormir ou l'arranger.
J'allai aussi sur la pelouse, j'en fis le tour, mais je m'arrêtai à la barrière peinte en vert...
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Là, c'était le domaine du monstre, des deux monstres, devais-je dire.
En passant, je m'arrêtai devant les fenêtres de la salle où se tenaient les convives. Les lampes jetaient sur eux de vives clartés; le pasteur parlait au docteur Hortwer. On lui porta un toast, les deux gentlemen burent avec un sentiment de grande componction le madère qui emplissait leurs coupes. Le pasteur dit, en posant la sienne sur la table :
— Voilà un bon vin... en vérité, je félicite James ; quelle cave il aura ! . . .
Le docteur répondit :
— Positivement, il aura un cave excellente. Ali! je voudrais être à sa place... Ce vin est capiteux... J'ai vu des gens qu'on était obligé de saigner parce qu'ils en avaient trop bu!
Mon père causait gravement avec deux anciens correspondants de mon mari qu'on avait invités en qualités de témoins.
A droite de mon père s'étaient mis deux jeunes gens de mine assez insignifiante, qui étaient des ouvriers, amis de James. Ces deux jeunes gens avaient l'air fort ennuyé d'avoir une serviette attachée à leur boutonnière.
Madge me tournait le dos. Je voyais ses boucles briller sous son voile blanc ; la couronne, que je lui avais mise sur le front, semblait lui peser. Elle penchait la tète en arrière, sans oser regarder James.
Lui, il était renversé sur le dossier de sa chaise ; ses traits exprimaient une profonde fatigue. Le sombre costume qu'il portait faisait ressortir son teint màt. Un observateur attentif eut pu apercevoir, sous ses paupières, une ombre bleue ; la même ombre existait aux coins de ses lèvres. Parfois, ses narines se dilataient, ses yeux se faisaient brillants ; je le voyais crisper ses doigts sur le manche du couteau qu'il tenait, puis, il prenait une pose un peu plus nonchalante et adressait la parole, en souriant, à sa jeune femme.
Je m'éloignai de la fenêtre, la vue de cet homme me iaisait horreur. Je remontai dans ma chambre, je mis de l'ordre dans mes papiers; j'écrivis une lettre à Madge, lui disant que j'avais voulu partir ainsi parce que maintenant je la savais heureuse ; je voulais voyager, j'étais libre et je craignais que sa tendresse ne mît obstacle à mon départ... Je ne
savais ce que je disais dans cette lettre... Je n'y voyais seulement pas pour l'écrire
Juliette vint préparer notre sac de voyage en balbutiant je ne sais quelles lamentations. Elle se retira pour m'aller chercher un petit portrait de Madge qui se trouvait dans le salon et que je n'avais pas osé décrocher moimême. En partant, elle laissa la porte ouverte. Je me mis à aller et venir dans ma chambre, en essayant de reprendre un peu de tranquillité. Il me fallait au moins une nuit de repos et, pour cela, il me fallait revoir auparavant tout le monde avec les apparences d'un esprit parfaitement indifférent.
En revenant sur mes pas pour la dixième fois, j'eus un geste d'effroi et faillis pousser un cri en apercevant James, debout, dans l'encadrement de la porte. Son visage paraissait seul, au miheu des ténèbres qui l'entouraient en haut et en bas.
J'eus assez de force pour aller à lui et lui donner Tordre de sortir, ordre que je formulai à voix basse, de crainte que quelqu'un n'entendit dans le corridor.
— Ellen, il faut que je vous parle; il paraît
que vous allez partir? Regardez-moi, vous n'osez pas dire le contraire. J'étais atterrée.
— Qui vous a dit cela? murmurai-je.
Je repris vivement :
— Eh bien! quand cela serait? N'ai-je pas le droit de partir? Ne suis-je pas maîtresse de mes actions ?
Il s'avança. Je n'étais pas encore calmée, je bondis vers lui :
— Vous n'entrerez pas, m'écriai-je, je suis chez moi !
— Ah! vous êtes chez vous !
Il me regarda d'un air que je compris aussitôt. En effet, je n'étais même pas chez moi dans cette chambre, si on voulait suivre les rigueurs de la loi ; j'avais donné le cottage à cet homme. Je m'écartai devant lui, il alla à mon petit bureau, prit la lettre que j'avais écrite à Madge, il en lut la suscription.
— Ce n'est pas pour moi, mais j'en comprends assez long. Vous expliquez votre départ; très bien, mistress. Ce départ est inutile.
Je me dirigeai du côté de la porte, il vint à
moi, posa un doigt sur mon épaule et un autre sur sa bouche.
— Si vous vous en allez, j'appelle Mag'de, et vous comprenez quelle scène et quelle attaque de neris !
Je m'appuyai, résignée, au chambranle ; je me croisai les bras et, pour ne pas donner la satisfaction à cet homme de me voir pleurer, je levai les yeux au-dessus de lui ; toutes mes larmes retombèrent sur mon cœur.
— Ecoutez-moi bien, Ellen. La donation que vous nous avez faite^ je puis la refuser encore. Or, je la refuserai si vous partez. Vous resterez et nous nous en irons. J'emmènerai Madge (il appuya sur cette phrase), elle me suivra à Londres ou ailleurs, si je trouve du travail ailleurs. Elle n'est pas habituée à la misère, c'est une chose à laquelle il faudra qu'elle s'habitue. Vous pensez bien que je ne pourrai lui fournir équipage et femme de chambre. Vous demeurerez donc ici et, si nous y restons, ce sera à la condition que vous resterez la maîtresse de Peddry.
J'ai encore un moyen que je puis employer contre vous : vous savez que je n'ai aucun
scrupule. Je vous dois un douaire. Notez, Ellen, que c'est vous-même qui m'avez mis les armes dans les mains. Ce douaire, il vous le faut pour vivre. Je ne vous connais point d'amis ni d'autres parents que nous; si je refuse de le payer, vous êtes sans ressources. Vous ne pouvez aller loin, même en travaillant, ce dont je vous crois capable. Il est vrai que vous pouvez avoir recours à la justice, mais avant d'en arriver là, il faudra découvrir bien des choses que vous n'oserez pas dire devant un tribunal.
Vous voyez que je vous ai complètement en mon pouvoir : ou la misère pour votre sœur, ou la misère pour vous, Ellen. Choisissez.
Il y eut une pause. La sueur inondait mes tempes, je ne savais que répéter :
— Lâche ! lâche!...
— Oh ! je ne le nie pas, Ellen, je suis un lâche, c'est certain. CejDendant, vous avez voulu que j'épouse votre sœur, après ce que je vous ai dit sur mon comf>te. Il fallait rendre l'honneur à qui l'avait volontairement perdu !
— Et il l'insultera devant moi ! Il l'insultera!
répétai- je en sentant la folie envahir mon cerveau.
— Insulter qui, Madge? La pauvre enfant ! ma foi non, elle a un cœur de femme, elle, au moins.
Il ricanait.
— Voyons, Ellen, reprenons un peu de bon sens, tous les deux. Vous me haïssez, moi je vous aime. Cette situation ne changera pas, mais nous pouvons l'améliorer en vivant tous, tranquilles, à Peddry. Les affaires marcheront comme par le passé ; j'espère les diriger aussi bien que pourrait le faire un bon mari.
Madge ne s'apercevra de rien, je vous le promets ; je promets même de vous éviter le plus possible. Je ne jure pas, par exemple, de le tenir ; c'est déjà beaucoup de le promettre.
Pendant qu'il parlait, je m'étais dirigée du oôté de mon cabinet de toilette. Il y avait, là, une petite pharmacie dont je me servais souvent pour les accidents arrivés aux ouvriers. Je pris un flacon de laudanum, j'en vidai la moitié dans un verre, puis j'attendis qu'il se
rapprochât encore de moi, car il s'approchait. Il regarda mon ht:
— Vous savez qu'une nuit je vous ai portée là, dit-il.
— En effet, répondis-je très calme, je m'en souviens !
Il arrêta son regard hardi sur moi.
— Vous étiez bien belle, EHen, plus belle qu'en ce moment, car vous n'aviez pas conscience de mon amour, alors, et vous vous reposiez sur moi avec abandon.
— Pardon, j'étais évanouie...
— Eh bien, je suis sûr que, même étant évanouie, maintenant, vous auriez sur les traits une expression de révolte.
— Oui, James, même dans la mort.
Je lui montrai le verre.
— James, ceci est du poison. Je crois ne plus avoir qu'un droit sur terre, à cette heure, puisque vous me les avez tous retirés : c'est de le boire. Avancez encore, faites un pas, touchezmoi... insultez ma soeur, et je vais le prendre I
Regardez bien, ajoutai-je en lui tendant le flacon, c'est du laudanum.
Il tomba à mes genoux et s'y traîna...
— Ellen ! s'écria-t-il, mon Dieu, vous le feriez ! Oh ! de grâce, ôtez ce verre ! Je ne vous toucherai pas, je vous jure...
Allons, pensai-je, c'est un moment extrême, je nai plus que cette chance de salut. Je repris tout haut :
— James, jurez-moi que si je reste, jamais rien, ni un mot, ni un geste, entendez-vous, ne trahiront votre odieuse passion ?
— Je te le jure, Ellen, brise ce verre... je te le jure!
— Vous rendrez Madge aussi heureuse que vous le pourrez ?
— Oui, oui !... Mon Dieu, vous resterez, n'est-ce pas, Ellen?
— Je resterai, mais au moindre mot...
— Eh bien ! ce sera moi qui me tuerai, si je ne puis me taire.
Je lui tendis le verre, il le prit comme un fou et alla le jeter par la croisée ; il traversa la chambre, s'arrêta à la place où je m'étais appuyée, posa son front sur la muraille et j'eDtendis un long sanglot.
Lorsqu'il fut parti, je courus fermer la porte à double tour.
— Pardon, mon Dieu, m'écriai-je, la comédie que je viens de jouer est infâme, mais, au moins, ma sœur est sauvée. Je vais travailler désormais à effacer le mal involontaire que j'ai commis. Je forcerai cet homme à aimer sa femme; j'y arriverai, j'en suis sûre, car Madge est plus belle que moi !
Le lendemain, je me levai de très bonne heure ; je fis ma chambre moi-même, pour éviter de parler à cette Juliette, qui avait été cause de la terrible scène de la veille. La pauvre fille, c'était par trop grand intérêt pour moi qu'elle avait averti de ma fuite mon plus mortel ennemi. Hélas ! sans elle, j'aurais pu me dérober à toute cette honte : je serais devenue libre.
Je me mis à la fenêtre ; l'atmosphère me semblait étouffante dans l'appartement. Au dehors, l'air était doux ; un beau soleil, beau relativement à la saison, éclairait le ciel. Il
l'homme roux 12o
allait laire une véritable journée de printemps, en plein hiver ; les froides brumes du matin s'étaient dissipées, laissant des gouttelettes scintillantes, suspendues à tous les brins d'herbe, à toutes les branches d'arbre. Ces mille petits regards limpides semblaient me dire: « Vois ! nous sommes des larmes, mais cela ne nous empêche pas de briller I »
Le soleil, en glissant sur mes joues ses tièdes rayons, comme de bons baisers paternels, me disait : « Ellen, tu vois, je suis pâle ; je n'ai pas ma jeune chaleur de l'été, mais je fais encore sourire la terre ; il te faut sourire aussi. »
Le ciel, à peine bleu, ajoutait : « J'ai pourtant trouvé le moyen de redevenir pur. Demain j'aurai des nuages peut-être ; que t'importe, si je te parais radieux aujourd'hui ! »
Oh I pensais-je, n'y a-t-il plus de tranquillité pour moi? Serai-je la seule créature qui n'a point- de repos en ce monde ? Ne pourraije faire cesser les affreuses palpitations de mon pauvre cœur ? Je le sens se débattre dans ma poitrine, ainsi qu'un malheureux oiseau blessé.
Je restai longtemps à cette fenêtre. Ce bain d'air pur fit beaucoup de bien à ma pauvre tête. Des ablutions d'eau glacée achevèrent de me donner une nouvelle vigueur.
En me coiffant, je me regardai attentivement dans mon mJroir. Je n'avais jamais eu la moindre coquetterie, je pensais avoir un visage comme tout le monde. Il était donc bien vrai que Dieu m'avait fait le don funeste de la beauté !
A cet instant, où la soufî'rance, contrainte, devait altérer mes traits, ils gardaient encore leur expression régulière et douce. Mes yeux étaient aussi grands ; leur nuance était plus sombre et les rendait plus attachants. Mes lèvres gardaient leur chaud coloris, mon teint sa mate blancheur ; mes formes demeuraient aussi harmonieuses, aussi svelies. Tout cela était de ces choses parfaitement insignifiantes au cœur, mais elle alimentaient la passion, et tout cela ne pourrait se détériorer que par le temps.
Je fis une toilette aussi simple que possible. Mon deuil, du reste, prêtait à la simplicité. Je regrettais seulement que le noir m'allàt si bien.
Ma robe de cachemire était tout unie ; j'avais mon tablier ordinaire ; seulement , au lieu d'être élégant, il était en soie noire, sans garniture aucune . On m'avait préparé une ceinture-écharpe en étoffe pareille à la robe : je la trouvai trop gracieuse, je repris une ceinture avec une boucle de bois durci. J'ôtai les parements des manches et du col ; je n'y laissai qu'une ruche de crêpe noir, puis, je tordis soigneusement mes cheveux, les lissant le mieux que je pus, n'en laissant voltiger aucun. Je pris de petits souliers sans talons, dont le bout ne passait pas sous la jupe. Je fourrai mes mains dans d'informes gants de peau de castor. Ces gants étaient fort laids; ensuite, je me regardai encore : vraiment, je n'avais ainsi rien de remarquable. Je pouvais bien passer inaperçue, surtout auprès d'une femme très parée. On a beau dire, mais une toilette savante dispose énormément aux provocations.
Je repris, non sans un peu de plaisir, mon trousseau de clefs ; il me semblait, en le touchant, que je rentrais chez moi, après une longue a])sence.
Je sortis de ma chambre et trouvai presque en même temps tous les domestiques dans le corridor, courant ainsi que des chiens en quête de leur maître. La cuisinière fut la première à me dire :
— Est-ce que mistress ne nous commandera plus maintenant?
— Je pense que si, mes amis. Ma sœur n'est pas très au courant des travaux du ménage ; en attendant qu'elle s'y mette, vous viendrez à moi, il ne faut pas l'ennuyer.
Ma réponse leur fit plaisir. J'ordonnai au cocher d'atteler pour neuf heures ; je lui dis que James voulait faire une promenade avec sa jeune femme; j'espérais m'en débarrasser au moins pendant quelques instants et être agréable à Madge,
On m'étonna en me disant que l'ancien contremaître, fidèle à ses habitudes de travail, était à l'usine. Je m'empressai de rentrer chez moi après avoir distribué les taches à chacun.
En passant devant la porte de Madge, celle-ci reconnut mon pas et m'appela. Elle n'était pas encore levée. La chambre nuptiale,
que j'avais arrangée moi-même, donnait sur la route de Londres. C'était une fort belle chambre, à côté de celle de mon mari, qu'habitait à présent mon père .Les tentures étaient bleu foncé, les meubles en palissandre et bois de rose. Un épais tapis demoquettecouvraitle parquet. Les rideaux de velours tombaient en lourdes draperies autour de l'alcôve et de la croisée; au-dessus, j'avais disposé des stores de gaze teintés d'azur. De larges guipures frangeaient les rideaux.
Je ne sais rien de joli comme un joli intérieur de croisée. Le jour lui donne un reflet qui embellit toute la chambre. C'est là que les yeux viennent se reposer le plus souvent. Une croisée bien ornée donne un aspect agréable à toute une pièce, si mal meublée qu'elle soit.
Il y avait une chaise-longue des plus confortables ; des sièges bas où l'on eût eu envie de rêver des jours entiers. La cheminée, en marbre blanc, était garnie de deux magnifiques potiches du Japon et de deux vases longs en bronze doré, dans lesquels s'épanouissaient deux caméhas roses venus des serres de Brest-square.
La pendule était un cadeau de mon père ; le sujet, un peu malicieux, représentait un Vulcain couché aux pieds d'une Vénus.
Quand j'entrai, je constatai du désordre: le voile traînait à terre, la couronne était posée, sans soin, sur la chaise-longue. De ci, de là, la robe blanche, le corsage, le bouquet de fleurs d'oranger...
Madge s'étirait comme une chatte, dans son lit. Ses cheveux d'or retombaient, épars, autour d'ehe; sous les broderies de sa chemise, je voyais sa chair rose et fine comme les pétales des camélias.
Je vins embasser ma sœur en hésitant ; elle me rendit mes caresses gaiement et me dit en essayant, mais en vain, de faire la moue :
— Comprends-tu James? Il s'est levé à sept heures... C'est affreux!
Je lus de son avis. Nous parlâmes de choses et d'autres pendant cinq minutes. Elle se leva et je procédai à sa toilette moi-même. Une mère n'eut pas mis plus de soins. Sa robe était sombre aussi. J'en tirai tout le parti possible pour faire valoir les beautés de Madge, fort nombreuses. Je la coiffai et je puis dire
que cette coiffure était amoureusement jolie. Jamais, même la veille, ma sœur n'avait été mieux. Elle se laissa tourner et retourner d'assez bonne grâce. Quand j!eus fini, elle se recula de quelques pas, devant la glace.
— Je crois, dit-elle, avec un joyeux sourire, qu'il m'admirera aujourd'hui autant qu'il Ta fait hier.
— Il t'a donc bien admirée, hier? dis-je en étouffant un soupir d'angoisse.
— Ah ! tu as pu t'en rendre compte , il ne me disait rien... Il me dévorait des yeux, tout le temps.
Oh! je m'en étais bien aperçue, et quels regards, mon Dieu!
Elle me demanda ensuite ce qu'il lui faudrait faire dans la maison, maintenant qu'elle en avait la responsabilité.
Je la supphai de me laisser toute cette responsabilité, elle me dit :
■ — Que tu es bonne !
Et ne s'en inquiéta plus. Elle me parla à son aise de son amour pour son époux; cet amour m'effrayait. Il y avait là un aveugle attachement. Elle mettait tant d'inconvenance
même dans ce récit intime , que je le lui fis remarquer.
— C'est étrange, s'écria-t-elle, tu ne sauras donc rien aimer de ta vie, toi?
J'avoue que je n'aurais jamais su aimer ainsi, car, au moment où j'écris ces lignes, je puis dire que la passion que je ressens, je la fuis , je n'ose en parler et n'hésite pas à la qualifier de mauvaise.
Je descendis au salon avec ma sœur; je m'empressai d'aller veiller aux apprêts du déjeuner, dès que j'entendis James rentrer.
Le déjeuner se passa avec de la lassitude de part et d'autre. Mon père était soucieux; il trouva les œufs trop cuits, le rosbeaf pas assez saignant, son porter détestable et les nouvelles politiques encore plus détestables.
Madge parlait de la promenade en voiture que, selon son désir, j'avais remise à l'aprèsmidi. James parlait peu, mais il aurait voulu qu'on remît cette promenade à l'année suivante. Bon gré, mal gré, ils partirent après le déjeuner. J'eus un instant de repos, que je mis à profit en étudiant un morceau de musique que m'avait offert autrefois milady Stow.
Le soir eut une teinte moins triste. On causa à dîner ; je remarquai que James était plus prévenant pour sa jeune femme. Je m'applaudis de la course en voiture. On fît de la musique après dîner. Je jouai, avec Madge, un morceau à quatre mains qu'elle savait l)ien, le seul, du reste, qu'elle sût parfaitement. James, contre mon attente, s'anima en nous écoutant. J'avais une glace devant moi ; je voyais que cet être si brutal dans tous ses goûts comprenait, écoutait la musique !... Cela me fit espérer pour l'avenir. J'espérai, rien qu'en le voyant prêter l'oreille en amateur, qu'un jour la vie élégante qui allait être sienne atténuerait, petit à petit, la grossièreté de ses allures! J'oubliais, malheureusement, qu'il y a, dans les forêts, certaines bêtes fauves que la musique trouve sensibles, mais qui ne perdent point, pour cela, leurs sauvages appétits.
Avant de nous retirer dans nos appartements, nous nous serrâmes tous la main en nous adressant, chacun, des vœux de bon avenir. James me pressa légèrement le bout des doigts ; ses yeux tombèrent sur mes vilains
gants : il eut un mouvement de répulsion. J'en fus extrêmement contente et j'allai me coucher avec un doux sentiment de reconnaissance pour Dieu qui sait mettre des bornes à ce qui nous a paru d'abord infini.
Pendant quatre ou cinq mois, ma situation ne changea point vis-à-vis de mon beau-frère ; nous nous évitions sans aflectation, et nous n'avions, entre nous, que les relations strictement nécessaires.
Nous ne nous parlions jamais que devant témoins et bien rarement nous nous rencontrions seuls. Si cela arrivait, nos regards ne se rencontraient pas, eux ; nos visages restaient impassibles.
Pour Madge, James était attentionné autant que le comportait sa nature. Il la traitait en enfant et cédait à ses caprices avec une gaieté railleuse, parlois amère, qui m'inquiétait souvent, mais elle y était habituée; elle se figurait être son tyran; elle l'était, peut-être, dans les petites questions , mais dans les grandes , il la dominait complètement. Du reste, elle ne résistait pas avec lui,
James s'occupait beaucoup de l'usine; les
affaires marchaient à souhait, mieux même qu'au temps de mon mari.
On fit plusieurs améUorations dans le cottage et dans les foro-es. James s'était arrano-é de manière à livrer tout son fer à Londres pour ne pas s'éloigner pendant longtemps de chez lui.
Au printemps, il me rendit ses comptes comme il le faisait autrefois à sir Veedil. On pouvait se considérer comme au plus haut point de prospérité commerciale.
Il me demanda conseil à propos d'un contremaître à prendre. Il ne pouvait suffire au travail de bureau qu'il repassait souvent à mon père ; celui-ci ne s'en amusait pas beaucoup et me le donnait à faire, à son tour, en cachette.
Je chargeai Hortwer de nous chercher un homme de confiance. Ma principale occupation durant tout cet hiver avait été de rendre Madge la plus séduisante des épouses. Ce n'était pas difficile; mais je savais que si je ne surveillais pas ma sœur, elle se laisserait aller à son naturel paresseux.
Pour plaire à un mari comme le sien, elle avait si peu de frais à faire, prétendait-elle,
que ce n'était pas la peine de se soigner. Je savais, moi, que James avait besoin d'être excité. Sa femme l'aimait en aveugle, hélas ! cet amour ne lui suffisait pas.
Je rendis à ma sœur ses goûts de luxe; je la forçai de faire, avec son mari, des excursions en voiture, dans tous les environs de Londres. Je ne sais rien de tel que les conseils que donne la belle nature à un homme quand il est à côté d'une jolie femme.
J'obtins qu'ils iraient au théâtre et dans beaucoup d'autres réunions publiques. James refusa d'abord nettement d'y assister; le fait est que le monde élégant ne devait pas lui plaire. Cependant, il s'y habitua. Ces jours-là, Madge, parée par moi, rayonnait de grâces et de séductions. Elle s'était mise, d'après mes idées, l'éducation de son mari en tête. Elle arriva à le rendre moins rude. Ce qu'il apprit, surtout, à cette école, fut de savoir un peu mieux dissimuler ses mauvais penchants. La jeunesse se polit facilement en dépit des vices de tempérament. Les vices d'entraînement peuvent disparaître au contact de gens distingués : ce furent ceux-là qui s'en allèrent les premiers.
Il ne regardait plus les cartes qu'avec indifférence et il buvait modérément.
Par exemple, à l'usine, il conservait toujours son ton bref et sec ; mais, devant nous, il disait : « Madge, ma chère petite ! » avec une voix presque douce. Je reprenais confiance; je pensais avec joie au moment où l'aversion, taisant place à l'oubli, James me ferait sentir qu'il fallait que je m'éloignasse de Peddry. Car, s'il m'avait oubliée, il devait avoir grande hâte de ne plus se trouver continuellement en face de la femme qui possédait un secret pareil au mien. J'aurais pris la fuite, cette fois, en me considérant bien heureuse, j'aurais laissé, derrière moi, un homme repentant et la tranquillité de ma sœur eut été à peu près assurée,
"Comme il n'est pas permis d'avoir un repos complet, ce fut vers ce temps-là que ma santé commença à s'altérer. La perpétuelle anxiété dans laquelle j'avais vécu pendant deux ans, influa sur moi et je sentis, de temps en temps, de fortes palpitations de cœur. Je me gardai bien d'en parler au docteur Hortwer et je m'occupai de ce mal le moins possible, car il
eût attiré, nécessairement, l'attention sur ma personne.
Nous étions au printemps. La nature s'était enfin dépouillée de son blanc linceul. Sous cet appareil de mort, il s'était fait des prodiges de vie.
Les arbres gonflaient les bourgeons de leurs branches, la pelouse redevenait verte, la touffe de roseaux, dont j'avais coupé les grands panaches, allongeait de jeunes pousses de tous les côtés.
Dans la campagne, les buissons s'encombraient de passereaux qui, sans se déranger, prenaient la mousse au pied des buissons et montaient au premier étage pour y installer leurs nids.
Les bouleaux secouaient, en tremblotant d'aise, les brindilles de leur faîte où pointaient déjà des feuilles. Les champs d'avoine et d'orge avaient un tout autre aspect; les babys recommençaient leurs jeux devant le cottage; c'était un signe de beau temps. Les enfants sentent très bien la fin de l'hiver et, comme les oiseaux, s'agitent bien plus bruyamment à l'approche de la chaleur.
C'était fête, T usine ne travaillait pas ces jours-là, Madge était à Londres avec notre père; son mari était dans les environs, chez un de ses ouvriers, malade; moi, j'avais eu à écouter patiemment le long discours du révérend pasteur de Wolwich, je revenais avec nos domestiques ; la marche m'avait un peu fatiguée.
Pendant que je me reposais sur le canapé du salon, Juliette et la cuisinière étaient allées dans la cour de l'usine causer avec le cocher et le valet de chambre. J'entendais rire les lemmes et aboyer le gros Burrague; ils s'amusaient.
Je montai chez moi; je posai mon chàle et mon chapeau, puis, je redescendis au salon faire delà musique. Je ne jouaisjamais qu'étant seule; je savais que la musique impressionnait vivement James. Je m'en donnais donc à cœur joie, lorsqu'un bruit léger me fit tourner la tête. Je fus stupéfaite en voyant un homme derrière moi. Je me levai vivement, et allai vers lui :
— Comment, dis-je en souriant, vous étiez là, RagUe?
William Raglle était là, en effet, qui m'écou-
tait, les yeux fixes. C'était un petit jeune homme, cliétif, au regard doux et timide ; il avait des favoris blond filasse qui lui donnaient un aspect des plus fades.
Rao'lle était une découverte du docteur Hortwer. Il nous avait fourni ce garçon pour en faire un contre-maître et, je dois le dire, il n'entendait absolument rien à son métier.
En revanche, RagUe adorait la musique et les morceaux de flûte, en particulier. Pour entendre une mélodie française ou un air de flûte quelconque, il aurait vendu à vil prix tout le fer de la maison. Malgré notre amitié pour Hortwer, nous étions bien décidés à renvoyer ce contre-maître mélomane.
— Mistress, mes sincères excuses ; je me présente d'une façon très incivile. Pardon, mistress, mais je passais, j'ai entendu ces divins accords; j'allais de M..., chez le baronnet sir Stow, pour une commande, je suis entré inconsidérément... je...
— Allons, répondis-je doucement, je connais votre passion musicale; vous êtes tout excusé, Raglle.
Je me remis au piano et, pendant qu'il s'en
allait à reculons, je jouai rapidement quelque chose de criard qui ressemblait à un air de flûte.
Il était sur le perron lorsque j'eus achevé mon morceau. Au même moment, j'entendis Raglle pousser une exclamation et se conlondre, selon son ordinaire, en excuses extravagantes.
Une voix dure, que je reconnus en frissonnant, lui répondit ; ensuite, les deux hommes entrèrent dans le bureau, ils n'en ressortirent que longtemps après. De nouveau, la voix de William s'éleva :
— Ah! James, où vais-je aller? Je n'étais pas prévenu... je ne savais absolument rien de votre décision.
— Cela m'est bien indifterent. Je vous souhaite de la santé, Raglle.
— James, reprit la voix chevrotante, je n'ai pas de chance !
— Tant pis, je n'y peux rien. Du reste, vous êtes payé.
On se salua très froidement, sans doute, et je vis William s'en aller très vite. A travers les rideaux de la croisée, je le vis se diriger.
non du côté de Londres, mais du côté de Wolwicli.
J'étais anxieuse. James entra. Il était vêtu d'un costume de velours vert qui donnait beaucoup de grâce à sa tournure et à son visage toujours d'une pâleur chaude. Ses yeux étaient très animés ; un sourire sardonique errait sur ses lèvres.
Je fus intimidée et je me mis à chercher des morceaux dans mon casier pour lui cacher mon trouble. Il alla se jeter sur le canapé en lace du piano.
— Vous pouvez jouer, Ellen, je vous en prie, je serai un auditeur aussi attentif que ^Mlliam.
J'eus froid au cœur. Je m'assis sur le tabouret, je laissai tomber mes mains sur le clavier. La conduite de James était étrange! Combien y avait-il qu'il n'était jamais resté plus d'une minute seul avec moi?...
— Eh bien, vous ne jouez pas ?
Je ne pouvais rien répondre. Il vint derrière moi.
— Il me semble, dil-il dune voix sourde, que vous ne faisiez pas tant de difficultés^ tout à l'heure, pour William.
Je me levai, rouge crindignation.
— James!... ce garçon est entré sans que je puisse m'en douter. Je vous assure que s'il est venu, il n'y a pas de mafaute !... Et quand je jouerais devant lui, je n'y vois point à redire, surtout de votre part.
Il haussa les épaules.
— Ce sera la dernière fois que ce William vous écoutera, Ellen; je viens de lui régler son compte. Je pense que vous ne regretterez pas le protégé de votre docteur Hortwer.
J'étais épouvantée.
— Mon Dieu ! m'écriai-je, vous l'avez renvoyé, James?
— Oui. Qu'est-ce que cela peut vous faire? Je fermai mon piano et je voulus m'en
aller. Il se plaça sur mon passage.
— Ellen, vous allez jouer, dit-il d'un ton impératif, ou je croirai que ce n'est que pour ceux qui vous plaisent que vous le faites.
— James, je n'ai d'ordre à recevoir de personne, et un ordre de vous, c'est plus qu'un ordre, c'est une insulte !
— De sorte que vous refusez ?
— Je refuse !
— Bien, très bien, je suis content d'avoir renvoyé ce garçon-là, alors!... très content I
II se promenait en ricanant et ne s'éloignait pas, de façon à m'empêcher de sortir.
— Voulez-vous me laisser passer ? dis-je en essayant de me contenir encore.
— Non!... Faites ce que je vous demande. J'étais atterrée; je le croyais complètement
guéri !
J'allai près de la fenêtre ; il y vint aussi. Je me retournai ; pour la première fois, nos yeux se rencontrèrent.
— James! oh! James..., balbutiai-je douloureusement.
— Quoi... Ellen? dit-il avec un sourire. Nous restâmes silencieux. J'eusse donné
tout au monde pour voir, sur la route, le tilbury ramenant Madge.
Il y avait un fauteuil à côté de moi ; James s'y agenouilla à demi. Il posa son coude sur le dossier et, appuyant son menton sur sa main, il me regarda. Il paraissait très calme; pas un muscle de sa physionomie ne bougeait ; seulement, je lisais clairement, au fond de son œil ardent, que sa passion était là, toujours la
même, mais plus dangereuse, car elle était plus profonde. J'étais immobile, retenant mon souffle comme si j'avais peur d'éveiller James. On ne peut pas soutenir pendant une seconde un regard fixe, surtout un regard pareil. Je sentis tout mon sang refluer vers mon cœur, qui se prit à battre affreusement.
J'eus l'idée d'ouvrir la fenêtre.
— Non, dit-il, prenez-en votre parti. Vous feriez mieux d'être au piano. Je vous assure que vous y seriez plus en sûreté.
Je savais que la résistance le mettait hors de lui. Je retournai à ma place.
— Que désirez-vous que je vous joue? disje en affectant une parfaite tranquillité.
— Peu importe, Ellen.
[1 vint se placer derrière moi, je commençai un morceau classique à grand effet ; un de ces concertos qui font beaucoup de bruit, éblouissent sans aller au cœur.
Dès les premières mesures, il m'arrêta d'un éclat de rire sec.
— Assez, dit-il, assez ; je suis libre de choisir !
— Alors, choisissez.
Je lui tendis un paquet de morceaux. Il feuilleta un instant; je le vis hésiter entre une valse allemande et un air de Donizetti. C'était la plus belle romance de Lucie qu'il me donna; j'étais désespérée.
— Mais, James, murmurai-je, je ne sais pas jouer cela, je...
— Voici la première fois que je vous prends en mensonge, Ellen.
— Quand me l'avez-vous entendue jouer ?
— Tenez, il y a deux jours. J'étais là (il désignait la porte), je passais ; je me suis arrêté, car j'ai de suite reconnu que ce n'était pas Madge. J'ai trouvé cet air magnifique, bien que je ne doive pas m'y connaître autant que William.
J'eus un geste de colère, il répéta sa phrase en riant.
— Ne continuez pas, ou je me retire à l'instant!
— Allons, chère Ellen, soyez bonne pour moi comme vous l'êtes pour tout le monde ; je ne vous en demande pas davantage.
Il vit qu'une larme glissait lentement sur ma joue.
— Bon, murmura-t-il, vous allez pleurer maintenant.
— Je ne pleure que parce que vous m'y forcez. Allons reculez-vous ; quand j'aurai fini, peut-être serez-vous satisfait.
— Sinon, je serai plus difficile que Ragile.
Je ne relevai pas la seconde allusion, je commençai le morceau. Je jouai avec désespoir, c'est-à-dire admirablement. J'avais juste le sentiment qu'il fallait pour bien interpréter le chef-d'œuvre.
James s'approcha, puis il glissa doucement à mes pieds, mit sa tête sur mes genoux et éclata en sanglots comme un enfant.
Je joignis les mains, éperdue.
— Cette fois,m'écriai-je, il faudra partir; j'ai cru au repos. J'ai fait un beau rêve, voilà tout.
James se releva :
— Eh bien ! oui, pars tout de suite, si tu veux. C'est trop de souffrance pour un homme qui t'aime autant que je t'aime. Va-t-en, et ne reviens jamais! J'ai compris que j'avais fait maintenant tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire. Toi, plus tu cherches à t'effacer, plus je te vois. Tu essayes dem'éblouir avec Madge,
que tu tiens devant toi comme un bouclier. C'est toujours elle que je trouve, c'est toujours toi que je cherche. Quand j'ai vu ce William ici, je ne sais pas toutes les folies qui me sont venues à la tète ! Je l'ai renvoyé, mais en arrivant, je n'en avais pas l'intention. Je revenais pour te voir, seulement, je ne serais pas entré, je serais resté près de la fenêtre; je le fais souvent quand tu ne peux t'en douter...
Il s'arrêta ; les mots se pressaient sur ses lèvres tremblantes. Pour s'arrêter, il fut obligé de se mordre la bouche. Il tourna deux fois autour de la chambre ; il n'était pas calmé.
— Vous allez être satisfait de votre conduite, James; demain, je ne serai plus au cottage.
— Oh! j'en suis satisfait, oui!... Jeté dis que ce supplice m'aurait rendu fou. Adieu, Ellen... Où allez-vous?... Je ne vous inquiéterai pas dans votre retraite ; dites-moi où vous allez...
Il me prit la main.
— Adieu, adieu, répéta-t-il avec passion. Non, ne me dis pas où tu vas, car j'irais t'y chercher; ce serait plus fort que moi.
Je m'enfuis hors du salon ; je m'enfermai
dans ma chambre et, là, je demeurai pendant une heure complètement anéantie, n'ayant pas même la force de penser.
Madge revint rieuse, enchantée, babillant à perdre haleine sur tout ce qu'elle avait vu à Londres. Mon père était aussi content que ma sœur. Pendant tout le diner, ce fut un bavardage continuel de leur part. Moi, je m'efforçais de sourire. On s'aperçut bien que j'avais quelque chose. James prit la parole et me sauva en disant que j'avais une migraine atroce. Il vint à moi dans le salon, et, en attendant le thé, il m'offrit de iaire une promenade sur la pelouse. Il mit, à cette offre, une grâce si charmante, que Madge s'écria:
— Tu ne peux pas refuser.
J'acceptai, rouge de honte ; dès que nous fûmes dehors, je lui dis :
— Allez me chercher le flacon de ma sœur.
Il y alla et je courus du côté de la barrière pour qu'il ne me trouvât pas. J'avais si peu de forces que je ne pus ouvrir cette barrière. Il revint avec le flacon, je pris son bras.
— Ellen, appuyez-vous, ne craignez rien; je
loO l'homme roux
vois que vous souffrez trop; je ne vous ferai plus de mal.
Hélas, il aurait bien pu ne pas m'en faire du tout. Je n'osais pas me servir de cet appui ; à chaque instant, j'avais un éblouissement, je chancelais. 11 s'arrêta.
— C'est étrange, me dit-il à voix basse, je n'aurais jamais cru qu'une femme pût lutter ainsi! Ellen, vous me haïssez donc bien ?...
— Mon Dieu, James, vous ne savez donc pas ce que c'est que l'honneur? Vous ne comprenez pas l'odieuse situation que vous me faites? vous, le mari de ma sœur!... Son mari, mon frère presque...
— Moi, je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis en proie à une torture horrible et que je voudrais qu'elle cessât !...
— Oui, James, c'est l'égoïsme seul qui vous fait agir.
— Oh ! pourquoi as-tu voulu ce mariage?... Ellen, pourquoi Madge s'est-elle placée entre nous deux?...
— Taisez-vous, rentrons...
— Déjà !... Non. Demain, tu dois partir ; je
ne te verrai plus... plus jamais, peut-être... encore une minute...
Il me conduisit au fond de la pelouse. Il y avait là un banc de verdure où nous allions travailler quelquefois avec Madge. Il me força à m'asseoir. Du reste, j'aurais été incapable de lui résister ; les battements de mon cœur m'étouffaient.
Il prit place à côté de moi. Il faisait une nuit ravissante; des frissons de brise venaient de la campagne, tout chargés de parfums sauvages. Les étoiles étaient semées, pressées dans le ciel sombre comme des paillettes d'or sur un velours.
Je voyais James immobile, la bouche entr'ou verte, se rapprocher de moi.
— Est-ce que tu t'en iras bien loin ? demanda-t-il d'une voix douce comme une caresse.
— Je ne sais pas.
— Tu partiras demain?
— Je ne sais pas... si je souffre autant, peut-être...
— Oh! alors, je voudrais te voir souffrir beaucoup.
Il prit ma main, l'arracha de dessus mon sein, la posa sur ses lèvres.
— Si tu veux la laisser là, je te jure de ne plus rien dire.
Je voulus la retirer, il prit l'autre et m'attira à lui.
— Ellen, un peu d'amour, si peu que tu voudras... dis-moi seulement que tu ne me hais pas autant !
— Toujours ! dis-je en détournant la tête avec horreur, je vous méprise, et, si j'en avais la force, voyez-vous, j'appellerais Madge.
Je sentais que je m'en allais complètement... Cependant, il ne fallait pas s'évanouir, sous peine de faiblesse morale. Je devais rester ce que j'avais été jusqu'à ce jour ; forte contre la souffrance même! Cette souffrance, elle me tordait le cœur !...
Il m'entoura de ses deux bras.
— Je crois, dit-il, que si tu me disais, maintenant, que tu m'aimes, tu me tuerais !
— Si je croyais vous tuer ainsi, James, je vous méprise assez pour vous laisser vivre !
— Comme tu parles bas ! C'est à peine si je puis t'entendre... Vois, pour t'entendre, Ellen,
il faut que je rapproche mon visage du tien.
Nos deux fronts se touchèrent. Je voyais ses dents éclater dans les ténèbres qui m'entouraient, comme un rayon livide.
Le rayon disparut et ses lèvres vinrent s'appuyer, brûlantes, sur chacun de mes traits. Je sentais un flot de sang me monter à la gorge ; je ne pouvais crier.
— Si tu veux, Eilen, demain, tu ne partiras pas seule...
— Ayez pitié de moi, James, je vous en conjure, ayez pitié de moi !...
— As-tu pitié de celui qui t'aime?... Lui dis-tu une parole de tendresse ?... rien qu'une; c'est si peu, pour toute une passion comme la mienne !
Il mit sa main derrière moi et m'ôta mon peigne d'écaillé; mes cheveux, que j'avais grand'peine à maintenir en ordre et à cacher, se détendirent. Ils tombèrent sur lui, se déroulèrent jusqu'au sol. Il laissa mon visage pour les couvrir de baisers.
— Figure-toi, EUen, que depuis deux mois, j'avais envie de voir cela. Tu te dissimules tellement, tu me dérobes si bien toutes tes beau-
loi l'homme roux
tés, que j'ai le désir constant de les voir! C'est un mauvais moyen, Ellen, que celui que tu as pris. Si tu laissais flotter ta chevelure, ainsi que le fait ta sœur, je n'aurais pas le même plaisir à la toucher maintenant !
En conscience, quel moyen fallait-il prendre avec cet homme ?
Les bras qui m'enserraient me semblaient de fer; mais à ce moment, il se passa une chose étrange en mon être. *
J'étais brisée par la douleur physique et morale; je ne pouvais ni parler, ni crier, ni faire un mouvement.
Soudain, en appuyant sur sa poitrine mon coeur qui ne battait presque plus, contre le sien qui bondissait, je sentis une force nouvelle se répandre dans tout mon corps, une énergie indomptable se glissa dans tous mes sens ; c'était une réaction qui chassait rapidement la crise de nerfs. Cette force, c'était James, lui-même, qui me la donnait ; la passion est la frénésie de la vie, arrivée à son paroxysme; il est bien difficile de ne pas brûler au contact de cette flamme! Libres, tous deux, à ce moment, je l'eusse aimé, peut-être; arrêtée par mon de-
voir, je tournai la volonté que je lui avais prise contre lui; je me levai, je le repoussai; je me dégageai de son étreinte avec une rapidité qui l'étonna, car il me croyait presque sans conscience; je lui pris le bras et nous nous dirigeâmes vers le cottage. Il voulut rétrograder; je mis les deux mains sur ses épaules :
— James, lui dis-je, vous allez m'obéir!,.. Courez aux remises ; faites seller un cheval et allez me chercher le docteur Hortwer. Vous n'êtes pas en état de paraître devant votre femme; cette course en pleine nuit vous remettra les esprits; puis, j'ai besoin du docteur.
Je me hâtai de relever mes cheveux; j'entendais Madge qui m'appelait d'une des fenêtres. Ma coiffure refaite, je poussai James.
— Mais, va donc ! murmurai-je d'une voix frémissante, j'expliquerai tout à Madge.
Il disparut en courant.
Je rentrai au salon, ma sœur vint à moi.
— Tu es restée bien longtemps... Oh! mon Dieu, comme tu es changée 1
— Je suis, en efïet, si malade, ma chère Madge, que j'ai envoyé ton mari me chercher
le docteur Hortwer. Il est parti depuis qu'il m'a donné ton flacon.
Madge n'eut pas l'ombre d'un doute sur sa physionomie. Elle monta avec moi dans ma chambre et me fit coucher, malgré mon désir de rester encore debout.
Deux mortelles heures se passèrent et James rentra, accompagné du docteur, qui avait Pair très épouvanté, selon son habitude.
Je priai Madge de se retirer, ainsi que mon père.
— Docteur Hortwer, dis-je, je ne me crois pas sérieusement souftrante ; ce n'est pas un conseil de médecin que je vous demande, mais un service d'ami. Je viens d'avoir, avec mon beau-frère, une très grave discussion au sujet de nos intérêts; vous savez que dans les familles, les intérêts trop unis se divisent tout à coup.
Aujourd'hui, j'ai voulu connaître ma position dans ce cottage que j'ai donné à ma sœur. Mon beau-frère, dans son ingratitude, est allé jusqu'à Tinsulte. Je ne puis rester ici ; seulement, pour en sortir, une difficulté se présente. Ma sœur ne sait rien; je l'aime par-dessus tout et
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ne voudrais, pour rien au monde, troubler son ménage. Il faut trouver un prétexte pour m'éloigner d'ici sans qu'elle sache le véritable motif de cet éloignement. Quant à rester deux jours de plus à Peddry, je suis trop fière pour le souffrir.
Vous allez me trouver le prétexte, vous me découvrirez une maladie dangereuse et vous direz qu'il me faut suivre un traitement très sérieux à Londres même. Rédigez pour l'instant n'importe quelle ordonnance. Vous entendez, je veux être partie demain ou après-demain. En attendant, vous restez au cottage.
Le docteur était abasourdi.
— Comment, s'écria-t-il, ce James! Quel monstre!... c'est inouï. Ah! mon excellente mistress, vous serez guérie d'écouter toujours cette folle de miss Madge !
— Votre ordonnance, docteur?
Il comprit que je voulais partir à tout prix ; il rédigea je ne sais quelle ordonnance et me donna la main.
— Je vous promets de faire selon vos désirs, chère mistress. Ah! ce contremaître, il relève le front maintenant, il chasse sa bienfaitrice!
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Je rougissais malgré moi ; ce moyen n'était pas loyal, mais cet homme ne méritait pas un scrupule.
Toute la nuit, le cottage fut en Pair. Madge, éplorée, ne se coucha pas. Le docteur gourmandait tout le monde.
Juliette commençait à faire les malles. Je n'avais pas encore l'idée bien arrêtée pour Londres; cependant, je savais la ville assez grande pour cacher ma pauvre personne.
Le lendemain, je me levai ; mon père était fort inquiet. Une fois la fille aînée partie, le principal rouage manquait à la maison. Pourtant, personne n'eut l'idée d'y penser beaucoup. On s'occupait plus de ma santé, et, sous ce rapport-là, je n'avais pas besoin déjouer la comédie.
James était sombre. Il me fit offrir par sa femme tout l'argent que je voudrais. Heureusement que le docteur n'entendit pas Madge au moment où elle me faisait cette offre. Je pris juste ce qui m'était dû; je pensais que le travail me fournirait ce qu'il faudrait si j'avais envie de m'en aller ailleurs. Je pouvais donner des leçons de piano ou broder,
travail que j'exécutais dans la perfection.
Enfin, deux jours après, je partis, accompagnée de mon père et de ma sœur. Le docteur m'avait donné l'adresse d'un de ses amis ; là, je verrais ce que j'avais à faire.
Au moment de monter en voiture, James, que je n'avais pas vu la veille, arriva de l'usine. Il me balbutia quelques banales paroles d'amitié ; ce fut à peine s'il me serra la main.
On partit... la maison disparut dans un tourbillon de poussière. Je baissai mon voile pour cacher les larmes qui me brûlaient la vue.
La rue était noire, étroite ; les maisons hantes, de triste aspect. On apercevait, à peine, au-dessus des toits, un coin de ciel, toujours grisâtre, semblable au plafond enfumé d'une taverne. Je ne pouvais me résigner à appeler ce coin-là : le Ciel ! Les pavés de la rue étaient si pointus qu'on manquait de tomber à chaque pas. Les ruisseaux, par tous les temps, étaient pleins de fange. Les gens, qui s'égaraient dans ce boyau obscur, s'en allaient vite, de peur de se salir ; ceux qui y demeuraient, pouvaient, eux, salir les murailles en s'en approchant.
Nous habitions, Juliette et moi, au numéro quinze , le quatrième étage.
Je n'étais pas restée longtemps chez l'ami du docteur Ilortwer, après que mes parents m'y avaient laissée. J'avais donné mon adresse à ce gentleman qui devait me faire parvenir les lettres dans Bury-Street, mon lieu de refuge. J'avais tout de suite reconnu que ma santé et mes ressources ne pouvaient me conduire ailleurs. Je ne voulais rien demander au mari de ma sœur.
Les jours où mon père devait venir me voir, je me rendais chez le médecin, ami du docteur Hortwer. J'étais bien sûre que James ne viendrait pas me chercher dans Bury- Street.
Je souffrais beaucoup de cet exil ; je maudissais la fatale passion qui me chassait si impitoyablement de mon charmant Peddry, où j'avais été sinon heureuse, du moins tranquille.
Les heures s'écoulaient en travaux de couture de toute sorte. Je n'osais aller demander des élèves ; il y a tant de pauvres maîtresses de piano! Ensuite, j'avoue que ce métier me
répugnait, parce qu'il me mettait en évidence. Tant que je pourrais me suffire, j'étais décidée à ne pas l'entreprendre.
Juliette, qui, je le crois, avait deviné ma situation vis-à-vis de mon beau-frère, m'aidait avec un zèle dont je lui étais bien reconnaissante. La pauvre fille ne faisait jamais allusion au passé, elle travaillait sans regretter les beaux jours de Peddry. Plusieurs fois, en prononçant le nom de James, elle avait rougi en me regardant. Elle m'avait dit aussi :
— James est très violent : ce qu'il veut, il le veut bien. Je crois que mistress est trop pure pour rester près de lui.
Je ne relevai point ces observations ; seulement, je fus très mortifiée de savoir cette fille au courant d'une pareille chose.
Je voyais souvent HortAver. Il me disait que cela marchait fort mal à Peddry, que ma sœur n'allait pas bien... Enfin, il me tourmentait plus qu'il ne m'égayait. Je revenais de chez son ami, le cœur toujours navré.
Madge cessa de venir. Mon père se mit à correspondre avec moi et espaça ses visites. Ses lettres ne tarissaient pas sur le compte de
son gendre. L'usine marchait encore parce qu'on avait trouvé un vieux contre-maître assez capable, mais le directeur ne s'en occupait plus. Il était toujours de côté et d'autre. Récemment, il était allé à Southam.pton, soidisant pour une commande, et il était avéré qu'il avait mangé cinq cents livres sterling en huit jours. Ilrudoj'ait sa jeune femme qui devenait souffrante. Mon père terminait sa lettre en me disant de vite me guérir, car la providence de la maison était partie avec moi.
Je me désespérais. Juliette parlait de retourner à Peddry !
J'eus de cruelles heures à passer dans Bury- Street ! Je crus y mourir de chagrin !
Deux mois s'écoulèrent ainsi. Un matin, je reçus de Hortwer une longue lettre que je laissai de côté pour lire le laconique billet que m'écrivait ma sœur.
— Mon Ellen, disait-elle, reviens si tu le peux, car je vais avoir un enfant et j'ai peur que les douleurs morales, jointes aux douleurs physiques, ne m'emportent avant d'avoir pu, une dernière fois, te serrer dans mes bras. —
Madge.
Je n'eus pas une seconde d'hésitation. J'appelai Juliette, je lui fis part de cette nouvelle et, ne me souvenant que de la promesse faite à ma mère, je revins à Peddry.
Nous étions arrivées à Wolwich en voiture. J'avais envoyé Juliette en avant, pour prévenir ma sœur et ne pas lui donner d'émotion. Je m'étais mise en route par un autre chemin que celui qui traversait le parc : ce parc me rappelait de trop odieux souvenirs.
J'arrivai par l'usine. Tout y était en pleine activité, les forges retentissaient des coups de marteaux, des nuages de fumée sortaient des grandes cheminées. A travers les lucarnes ouvertes sur la campagne comme des yeux béants, on voyait sans cesse passer des ouvriers en blouse, couverts de suie, remuant, avec des cris baroques, de lourds morceaux de fer. Je m'approchai de l'une de ces lucarnes ; dans le fond de l'atelier, un énorme creuset flamboyait. Deux garçons, de seize à dix-huit ans, jetaient dedans des masses de métal brillant. On aurait dit deux diables, devant ce rideau de flammes qu'ils agitaient parfois de leur souffle. D'autres garçons passaient confuse-
ment dans la pénombre, et riaient avec des éclats de rire infernaux.
Oh ! pensai-je, pourquoi faut-il donc qu'un de ces démons soit sorti de cet enfer !
Au moment où je me faisais cette réflexion, une porte s'ouvrit en face du creuset, un jeune homme entra. Vêtu avec élégance, il tenait un cigare à la main et vint l'allumer aux braises ardentes. Il se tourna et cria d'une voix railleuse :
— Eh bien, les amis, vous ne réclamerez plus votre mistress Yeedil, elle est revenue ; je viens de l'apprendre au cottage !
— Hurrah 1 crièrent les ouvriers. Ils vinrent se ranger autour de James, car c'était lui, ce jeune homme élégant.
— Oui, continua-t-il , il paraît qu'elle est guérie.
Puis, il tapa amicalement sur la joue d'un des diables qui soufflaient le feu et fit signe aux autres de continuer leur ouvrage.
James était vêtu d'un costume clair, qui contrastait avec les sombres choses qui l'entouraient. Il appuyait ses robustes épaules contre le pilier de pierre. Je voyais, de l'endroit où
j'étais, son profil accentué se détacher nettement de l'atmosphère rouge du creuset. Ses yeux, fixes et étinceknts, avaient une expression de joie sauvage ; ses lèvres se retroussaient de temps en temps sous un sourire sardonique.
Quand il eut achevé son cigare, il sortit lentement de Tateher. Il était venu porter la nouvelle d'une façon assez bruscpie, il s'en retournait en hésitant. Ses gestes avaient une sorte de fatigue ; il craignait de revenir au cottage.
Je courus à la barrière, je franchis la pelouse. Sur le perron, mon cœur, sans lequel je comptais toujours, se mit à battre rapidement. Je domptai mon émotion et j'entrai.
Madge était dans sa chambre, étendue sur sa chaise longue. Au lieu de se précipiter à mon cou, elle éclata en sanglots.
Nous restâmes dans les bras l'une de l'autre bien longtemps. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert de la part de son mari. Son désespoir m'effrayait. Elle me soutenait qu'il ne l'aimait plus, qu'elle en mourrait !.. . En réa-
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lité, son état mis à part, elle était bien changée. J'aurais voulu tenir cet homme pour le déchirer à coups d'ongles !
Après ma pauvre Madge, il me fallut entendre les doléances des uns et des autres à propos de mon départ et de ma santé. Je revins, dès que cela fut possible, dans la chambre de ma sœur. James y entra presqu'en même temps et vint à moi avec une aisance parfaite. Son regard hardi ne se baissa pas un seul instant. Il me fit ses excuses de ce que les fréquentes indispositions de sa femm^e l'avaient empêché d'aller me voir à Londres. Je fis une réponse très sèche ; cela m'était permis depuis les confidences de Madge.
A mon grand étonnement, il alla, ensuite, à ma sœur, posa la main sur ses cheveux, renversa sa jolie tête en arrière et l'embrassa très affectueusement.
— Ah! s'écria-t-elle, tu n'es donc plus méchant, James? Depuis deux jours tu ne m'embrassais plus.
— C'est toi, qui étais méchante, ou qui ne le voulais pas, répondit-il en riant.
Il s'assit sur le bout de la chaise longue et
se mit à jouer avec la main de ma sœur. Madge redevenait radieuse.
— C'est Ellen, dit-elle, qui me rend le bonheur !
Je ne savais que penser.
On me fit remarquer que ma robe était grise de poussière et que je ferais bien de changer. Je me rendis dans ma chambre; je trouvai sur mon lit une jolie toilette que Juliette était en train d'y disposer. C'était une attention de mon père, qui me disait souvent, chez le médecin de Londres :
— Tu es mise comme une petite ou^Tière ! Je ne pouvais pas faire autrement que de
mettre cette toilette. Juliette m'habilla, tout heureuse de rentrer dans ses fonctions ordinaires. La pauvre fille avait tant jeûné de chiffons dans Bury-Street! Ma robe était en soie garnie de crêpe lisse, mais un peu trop garnie, à mon avis, pour un deuil.
Elle était accompagnée de bijoux de jais,] d'un goût charmant. Juliette arrangea avec un soin tout particulier mes cheveux, qu'elle] voulait faire paraître, disait- elle, sur a noir.
— Les cheveux blonds de mistress vont si bien là-dessus !
II fallait la laisser agir à sa guise. Du reste, je savais à quoi m'avaient servi mes dissimulations.
En sortant de ma chambre, je trouvai James en train d'allumer un second cigare. Il me regarda de la tête aux pieds.
— Très bien, dit-il, vous êtes parfaite, ma chère Ellen. Vous savez, ajouta-t-il quand Juliette se fut éloignée, que j'ai été un peu consulté pour votre costume. Ai-je bon goût?
— Excellent! répondis-je en le regardant en face, moi aussi.
Il s'approcha et redressa, du bout de l'index, une ruche du corsage qui s'était un peu froissée.
— Vous êtes plus belle que jamais, dit-il en opérant soigneusement; votre pâleur mate, vos cheveux fins, vos grands yeux sombres ressortent beaucoup mieux qu'avec vos peignoirs ordinaires.
Il ajouta en souriant :
— Je suis sûr que ce que je vous dis vous fait de la peine.
Je haussai les éjDaules.
— Infâme! murmurai-je très bas.
Il continua de sourire, puis il me parla de Fenfant qui allait naître ; il me quitta en me disant :
— Je souhaite qu'il ait votre visage, Ellen.
James était le même et James était changé. Je compris la cause du changement, quant à ses allures. Pour s'étourdir, James était allé voir, probablement, si toutes les femmes me ressemblaient. Il ne lui était pas difficile, en les cherchant dans certaines classes, d'avoir la preuve du contraire. Voilà pourquoi il était devenu arrogant. Un homme vulgaire peut se croire plutôt rebuté pour lui-même que pour le sentiment du devoir et de l'honneur. James avait dû penser cela.
On attendait le baby de jour en jour. Madge était plus calme, cependant, depuis que j'étais revenue; son mari affectait, vis-à-vis d'elle» un très grand intérêt. Je les voyais souvent assis Tun près de l'autre, les mains dans les mains, se parlant à voix basse. Madge, alors, rayonnait. James avait ce perpétuel sourire
ironique qui m'exaspérait, car je ne comprenais plus du tout sa manière d'agir.
La layette était prête; je travaillais activement aux petits bonnets, que je couvrais de broderie. James m'annonça que je devais être naturellement l'institutrice de Tenfant. J'en ferais, à coup sûr, une merveille de savoir, dïntelligence , de sagesse surtout. Madge comptait sur une fille ; James espérait un garçon. Ce que je souhaitais, moi, c'est que cet enfant changeât le cœur du père ; cela, je le demandais à Dieu chaque jour, dans mes prières !
Enfin, notre petit Henry vint au monde. Ce fut une joie pour tout le cottage et toute Tusine. Il était quatre heures du matin, quand je pus le contempler à mon aise. James était sorti de la chambre de sa femme depuis longtemps. Pourquoi? Je n'en savais absolument rien. Je fus envoyée à sa recherche. Je le trouvai dans le salon, debout, près de la croisée ouverte, regardant naître le soleil pendant que son fils naissait.
— James, m'écriai-je, ayant de la peine à contenir mon bonheur, Madge a un beau petit
l"^ l'homme roux
garçon ! Ah ! venez vite le voir ! Il a de petits cheveux blonds, longs comme ça, des grands yeux bleu sombre, une petite bouche rose comme un bouton de fleur, un teint nacré... Oh! qu'il est gentil!... Venez, venez!... James se prit à rire.
— La voilà folle du baby, et elle hait le père!... Ainsi, mon fils vous ressemblera?...
Je n'écoutais rien; je l'entraînai chez la pauvre mère, qui avait demandé déjà mille fois son mari.
Madge reposait. Je fis signe à James d'aller à elle avant d'aller au berceau ; un baiser bien léger ne pouvait la réveiller. Il se dirigea, quand même, du côté du berceau. C'était un chef-d'œuvre que ce petit lit tout en satin bleu et dentelles blanches; au fond s'épanouissait un bijou d'enfant, mignon, potelé, un amour peint en rose sur de l'azur.
James le prit d'une seule main.
— Oh! prenez garde, vous allez lui faire mal. Il le porta sous la lumière de la veilleuse, le
baisa au front en murmurant :
— C'est réellement fort joli !
Il le mit dans mes bras; je le serrai, fré-
missante, sur ma poitrine. Il se recula, alors.. . Je vis deux larmes jaillir de ses yeux. Il se cacha le visage en s'appuyant au fauteuil qui se trouvait derrière lui.
Malheureusement, Madge ne fut pas assez forte pour nourrir elle-même son fils. On lui chercha une nourrice, une bonne jeune femme dont le mari travaillait à l'usine. Elle venait de perdre son enfant. Ce fut encore moi qui m'occupai de la nursery. J'avoue que je me donnai tout entière à ces soins-là. Mon petit Henry était bien mieux à moi qu'il n'était à sa mère. Madge n'aimait pas son fils comme j'eusse aimé le mien. Elle riait et jouait avec lui, comme elle avait ri et joué de tout dans sa vie. Excepté de son mari, toutefois.
James, lui, je le surprenais devant le berceau de son enfant, le contemplant, immobile, retenant son souffle, plongé dans une sainte admiration. Je me sentais attendrie, alors, par cet homme. Je songeais qu'il y avait encore dans son âme un sentiment honnête, et j'espérais... Mais je le voyais fuir, quand Madge prenait son fils de mes bras, en disant :
— Ellen, donne-moi ma poupée!
Depuis la naissance de son fils, James ne quittait plus le cottage. Il laissait les affaires de r usine à son contre-maître et m'en avait donné la surveillance. Mon père, qui craignait pour ma santé, voulait m'empêcher d'aller si souvent au bureau ; mais je préférais le travail des écritures, si ennuyeux qu'il fût, à un perpétuel tête-à-tête avec mon beaufrère.
Madge était rétablie ; elle était déjà sortie de sa chambre et pouvait se passer de moi pendant quelques heures.
Le baby me prenait toute la matinée; il m'eût pris toute la journée si je n'eusse été
obligée de m'enfuir quand le père rentrait. Il m'arrivait très fréquemment de ne Fabandonner que les larmes aux yeux. 11 était si gentil, et cette affection faisait tant de bien à mon cœur!...
En me levant, je courais chez la nourrice ; je procédais moi-même à la toilette du petit Henry. Quelle joie! quand je le plaçais dans sa petite baignoire, que je le voyais se secouer en sortant, tout rose, comme un chérubin couvert de perles...
La nourrice prétendait que j'étais réellement mieux sa mère que Madge, qui n'assistait pas à ces jolies scènes; elle dormait toujours pendant que je levais le baby. J'excusais Madge le plus possible devant son mari. James faisait des allusions qui me causaient beaucoup de peine. Il prétendait que sa femme n'aurait jamais le sentiment maternel. Hélas! c'était un peu vrai ; ma sœur aimait uniquement un être : son époux! Elle ne savait pas qu'en se montrant moins démonstrative pour lui et plus aimante pour son enfant, elle aurait obtenu, peut être, dans un temps prochain, l'amour de tous les deux. Lui dire une seule pa-
rôle à ce sujet eût été imprudent ; je ne pouvais, dans ma situation, lui adresser un reproche : j'en aurais eu des remords. Ensuite, elle avait souffert pendant que j'étais à Londres; je craignais de renouveler ses souffrances. Elle me racontait combien James avait été dur pour elle ; elle me bénissait d'être revenue.
Fallait-il détruire la confiance qu'elle avait en moi, en me liguant avec son mari ? C'était bien assez des remontrances qu'il ne craignait pas de lui faire sévèrement...
Madge, cependant, s'intéressait au baby; elle le couvrait de caresses quand je le lui portais. Mais elle était nerveuse, irritable, depuis qu'elle s'était aperçue du changement de son mari. Je la voyais cesser de s'occuper de l'enfant tout à coup, et elle me le rendait en me disant :
— Sais-tu où est James? Pourquoi n'est-il pas là, avec son fils?
S'il était là, elle oubliait l'enfant pour ne s'intéresser qu'au père. Je songeais, en tremblant, à l'épouvantable désespoir de ma sœur, si elle apprenait, un jour, la fatale passion de son époux. A l'époque de son mariage, elle n'y
aurait pas cru, ou on l'en aurait dissuadée; mais, à présent, sa jalousie était éveillée depuis les folles dépenses de Soutliampton. Elle parlait même, à voix basse, d'une infidélité possible.
Dans les tristes confidences qu'elle me faisait, elle me jurait que si elle en était sûre, elle se tuerait. Je savais ma sœur assez passionnée pour exécuter toutes sortes d'extravagances dans une occasion semblable; aussi, à part les courts instants de bonheur que je passais avec l'enfant, je vivais dans des transes continuelles...
Il faisait une magnifique soirée d'été; par la fenêtre ouverte, une brise tiède et parfumée venait caresser le petit visage endormi. Je le berçais encore, de crainte qu'il ne s'éveillât sous le souffle léger. Je chantais doucement le plus doux refrain que je savais. Je m'étais installée dans un grand fauteuil, près de la fenêtre du salon. J'avais étendu, pli à pli, la robe blanche du baby; je voyais sa petite figure à travers la ruche de tu lie de son bonnet. On eût dit une rose dans un nid de nuages. Ses mains étaient bien fermées, bien serrées.
comme les poings d'un petit homme. Il fiiisait une jolie moue avec sa bouche mignonne, encore tout humide de lait. Je tenais dans mes mains ses petits pieds, afin qu'ils fussent bien chauds. La nourrice devait venir le prendre, dès qu'il serait complètement endormi, pour le coucher. C'était cependant vrai, que cet enfant me ressemblait. Il avait la coupe de visage de son père et beaucoup de mes traits; c'est en vain qu'on cherchait, en lui, quelque chose de Madge. Je le regrettais, car il eût été plus beau. Ses yeux, surtout, frappaient tout le monde.
— Oh! disait-on, il aie regard de mistress Veedil!
Comme j'en aurais été fière, si cette ressemblance n'eût servi de continuelles comparaisons pour le père !
Cet être charmant avait des membres moulés comme ceux d'un amour ; ses petits bras, ses petites jambes rondes, ce buste mignon, n'avaient pas un défaut. En l'habillant, en le déshabillant, je lui trouvais toujours de nouvelles perfections. Je restais à genoux, des heures entières, devant son berceau; Madge
prétendait que j'en devenais folle. Il était vrai que je prenais des monomanies d'inquiétude tout à fait stupides. Quand j'étais loin de lui, le moindre bruit, le moindre mouvement m'agitait. J'entendais des vagissements d'enfant dans le plus léger frisson du vent. Je ne comprenais pas comment Madge restait si calme ; en revanche, je comprenais encore moins comment James étant, soit à l'usine, soit au cottage, elle craignait sans cesse qu'il lui arrivât quelque chose.
Mon baby était bien plongé dans le sommeil ; je n'osais pas me lever, de peur de le troubler. J'attendais la nourrice et jeguettais, parla croisée, le retour de mon père et de Madge, qui étaient allés visiter Hortwer. Le docteur n'était point venu depuis longtemps au cottage.
A cause du bébé, j'étais forcée de rester là; mais il me tardait de me retirer, car je voyais James qui allait et venait sur la pelouse, flattant de la main la grosse tête caressante de Burrague, qui le suivait.
Mon beau-frère avait terminé ses comptes avec le contre-maître; j'avais peur qu'il ne se tournât de mon côté... Ce que je prévoyais
arriva. James m'aperçut, s'avança et vint s'accouder à la barre d'ajDpui de la fenêtre.
— Ils ne sont pas encore rentrés? me demanda-t-il.
— Je crois, dis-je en regardant par-dessus la grille, que je les vois!
Il regarda aussi.
— Il commence à ne plus faire très clair, EUen ; quand ils seraient à une faible distance, vous ne les verriez pas.
Le fait est que je ne les avais pas vus.
— Henry dort?
— Oui, dis-je; ne parlezpas, vousl'éveilleriez.
— Soyez tranquille, je parlerai bas. Ditesmoi, Ellen, savez-vous pourquoi Hortwer ne vient plus à la maison?
— Je ne sais, James; il est probable qu'il me croit guérie.
— Ali !.. . Eh bien ! moi, je suppose que c'est lui qui est malade.
— Malade! le gros docteur?
— Oui, j'ai de bonnes raisons pour le supposer, Ellen!
— En tous les cas, Madge va nous le dire ; la voilà.
Une seconde fois il regarda au delà de la grille, puis il reprit tranquillement la conversation.
— Figurez-vous, Ellen, que cet estimable gentleman se mêle d'être amoureux.
— Amoureux! Vous voulez rire, James?
— Non, certes, je n'en ai pas la moindre envie.
— Alors, il vous a pris pour confident?
— Il m'a pris pour confident, Ellen. Je vous assure qu'il ne pouvait pas mieux choisir.
James cassa une petite branche du jasmin qui grimpait autour de la croisée, et s'amusa à en jeter les fleurs sur son fils.
— Il paraît même, Ellen, qu'il vous a fait le même honneur.
— A moi ? Jamais le docteur ne m'a parlé de choses semblables.
— Tiens, vous haïssiez le mensonge, avant ; maintenant, à ce qu'il paraît, mentir vous coûte peu. Voilà déjà trois fois que vous parlez contre votre pensée.
Malgré moi, je me misa rougir.
— Je vous assure, James...
182 l'ho.mme roux
— Voyons... Madge n'est point sur la route' et le docteur Ilortwer vous a écrit au sujet de ses amours.
— .J'ai beaucoup de lettres du médecin, et il n'y en a aucune de ce genre.
— Excepté la dernière, Ellen. Vous voyez que je suis bien renseigné!
— La dernière !... Ah ! mon Dieu, je ne l'ai pas lue. J'ai regardé seulement le billet de ma sœur qui s'y trouvait. Ce billet était trop pressant pour que je prisse le temps de lire l'autre lettre.
— Vous avez mal fait de ne pas la lire, Ellen.
— Puisque vous êtes au courant, dites-moi alors son contenu.
Je fis cette réponse machinalement, car le baby venait de remuer. Je me penchai sur lui et l'embrassai doucement en ayant Fair d'arranger son bonnet.
James, qui continuait à dépouiller le jasmin de ses fleurs, m'en laissa tomber une poignée sur la tête.
— Pardon, Ellen, je ne faisais pas attention...
Il continua :
— Hortwer est amoureux autant que le comporte son naturel tranquille. Ce gros homme a assez de la vie de célibataire. Il trouve qu'un enfant c'est très joli, qu'une femme c'est encore plus beau, et qu'il s'entendrait très bien à avoir l'un et l'autre. Il parle de sa petite maison déserte de Wolwich... le jardin a des roses en quantité qui ne sont jamais cueillies; les araignées font leur toile dans tous les coins des chambres ; sa gouvernante est insupportable. . . Enfin, il lui faudrait une femme ayant des goûts modestes comme les siens, qui cueillerait ses roses, nettoierait son salon et dirigerait sa gouvernante pendant qu'il irait soigner ses malades.
— Il vous a dit tout cela, James ?
— Oui, chère Ellen, et à vous aussi, dans la lettre que vous avez eu soin de ne pas lire.
— Dès que la nourrice aura pris Henry, j'irai chercher cette lettre.
— En attendant, donnez-moi un peu mon baby.
— Non, vraiment, vous voyez bien qu'il dort!
— Rien qu'un peu ; penchez-le vers moi.. Je veux l'embrasser.
— Non, je vous assure qu'il s'éveillera.
— Décidément, Ellen, vous êtes cruelle ; vous me refusez mon fils comme si vous aviez quelques droits sur lui.
— En ce moment, James, j'ai sur lui le droit qu'aurait la première servante venue : pour un caprice, vous ne voulez pas faire pleurer votre enfant.
— Bien, Ellen, j'obéis.
Il passa ses deux bras au-dessus de l'appui et reprit, une à une, toutes les fleurs qu'il avait jetées sur Henry.
— Le jasmin a une odeur si forte, dit-il, que cela aussi pourrait lui faire mal.
— Et le docteur Hortwer ? dis-je en voyant qu'il reprenait les fleurs que j'avais sur les épaules.
— Oh! c'est un homme qui s'y entend! S'il réussit dans sa démarche, il sera heureux... heureux comme mon Henry, qui dort là sur vos genoux.
Je tressailhs vivement.
— Mais, murmurai-je, que puis-je pour son
bonheur? Le docteur me charge de lui trouver une femme ? Ce serait m'honorer d'une trop grande confiance.
— Non, Ellen, dans sa missive, il vous déclare qu'il a trouvé cette femme et qu'elle se nomme mistress Veedil !
Je poussai un cri étouffé. Le baby s'éveilla. Je me levai et appelai la nourrice. Elle l'emporta après m'avoir dit qu'elle m'attendrait pour le coucher.
— Vous plaisantez, James, ce n'est pas possible !
Malgré moi, j'étais revenue à la fenêtre. James se mit à rire :
— Vous voyez que le docteur s'y connaît I
— Pourquoi vous a-t-il dit cela à vous ?
— Il prétend que je pourrais avoir de l'influence sur votre décision, Ellen. Il m'a fait comprendre que vous n'étiez pas très satisfaite de l'existence que vous avez au cottage ; qu'un mari vous la rendrait plus agréable. Il parle comme s'il était sûr de votre consentement.
— Alors, je m'explique pourquoi il est devenu si réservé avec moi; il croit que je dé-
daigne même de lui répondre. Mais quelle étrange idée a-t-il eue, mon Dieu !
Cette nouvelle me surprenait tellement que j'oubliais tout à fait la présence de James. Je m'étais mise à regarder les étoiles, les deux mains appuyées sur la barre de bois sculpté.
Ainsi, ce brave docteur me voulait épouser! Quelle folie ! Je ne pouvais lui être bonne à rien avec les tourments qui assiégeaient sans cesse mon cerveau. Ensuite, à quelle occasion en avait-il informé mon beau-frère?...
James me souriait, immobile.
— Je regrette, dit-il, que ce bon docteur ne vous voie pas en ce moment ; il achèverait de perdre la raison. Ellen ! vous êtes ravissante ! Toutes ces fleurettes blanches dans les cheveux... on dirait des flocons de neige. Puis vous avez bien l'air rêveur de celle qui pense au bien-aimé. Il est un peu gros, un peu gras, votre docteur ; je crois même qu'il aune perruque, mais l'amour ne...
— Taisez-vous donc, James, Hortwer est bon; il a compris que je souftrais à Peddry.
— Oh ! c'est probable. Il a pris même ses renseignements. Si je vous racontais notre en-
tretien... C'était pendant votre séjour à Londres; il m'aborda un soir, au sortir de table, d"un air très préoccupé, il causa de vous et dit que vous étiez une jeune femme charmante; nous fûmes d'accord sur ce point. Puis, il me demanda si, réellement, il ne vous restait rien pour vivre que votre douaire. Voyant que je me tenais sur mes gardes, il m'avoua que ce serait une compagne comme vous qu'il lui faudrait pour ses vieux ans. Il revenait toujours sur la question du douaire.
— Mais, disait-il, elle ne pourrait rien emporter de cette maison ?
Je répondis :
— Si mistress Yeedil se remariait, tout ce qu'elle nous a donné, elle pourrait le reprendre.
Je vis Hortwer s'éponger le front, selon son habitude, lorsqu'il est embarrassé.
— Voyons, James, murmura-t-il, il y a antipathie entre votre belle-sœur et vous. Tous les deux, vous ne seriez pas fâchés de vous quitter. Moi, je voudrais l'épouser, vous comprenez ; je ne puis penser à ce mariage que parce qu'elle n'a rien. Cependant, si elle m'agrée, vous, désirant la voir partir, vous pour-
riez m'être agréable en lui rendant des bagatelles, de ces choses que l'on se cède volontiers entre familles. Par exemple, la cave de Peddry. Une vraie fortune... un trésor de vins fins... Vous comprenez, c'est là une des clauses du contrat que, tous les deux, nous passons... Je suis charmé j)ar mistress Veedil ; ce sera une bonne œuvre de ma part que de la tirer de l'impasse où elle s'est mise. Pour ce qui vous concerne, je pense qu'en l'épousant, je vous rends un service; pour ce service, je ne veux qu'une bagatelle, une de ces choses que j'estime fort, parce que j'ai des goûts très modestes... C'est entendu, cher James, je vais faire tout mon possible pour obtenir la main de mistress Ellen...Elle sera heureuse, très heureuse, peut-être, d'accepter... Vous l'y engagerez, James, et vous vous souviendrez de la petite clause.
Ce fut plus fort que moi, je me mis à rire ; je reconnaissais bien là le pauvre docteur. James secoua la tête.
— Je me suis bien gardé d'en rire, moi, Ellen ; j'ai même promis la cave tout entière si vous épousiez Hortwer.
— Quand j'aurai lu ma lettre, je lui répondrai que je me ferais un plaisir de lui offrir tous les vins fins que j'ai possédés, si je les possédais encore, mais que je garde ma personne libre, la seule chose qui me reste.
— Vraiment, Ellen ! Songez que le docteur meurt d'envie d'avoir un baby semblable au mien et que vous ne détestez pas les enfants !
J'eus un geste d'impatience, mon regard tomba, dédaigneux, sur James. Cependant, je n'osai formuler nettement ma pensée.
Il s'approcha, se pencha sur ma main, y mit un long baiser.
— James, dis-je sévèrement, il se peut que je ne refuse pas tout à fait le docteur!
— Ah! vous revenez donc de votre premier mouvement de dégoût?
— Oui, cet homme a ses manies; il est ridicule, j'en conviens, mais il est bon; je pourrais être une femme...
James m'interrompit, leva ses yeux pleins de feu sur moi.
— Penses-tu que je lui laisse prendre la véritable mère de mon enfant ?
— Vous êtes fou! si je voulais, cependant...
Il eut un sourire amer.
— Vous allez me menacer de ce mariage, maintenant ?
— James, c'est le seul moyen de m'éloigner àjamais de votre pensée.
— Essayez donc!... Oh non! Du reste, vous voyez bien que je ne vous parle plus de ma passion. Le seul moyen de me calmer c'est de mettre, entre nous deux, l'enfant que vous teniez tout à l'heure! Quand je vous vois l'aimer ainsi, je me figure qu'il revient à son père un peu de cet amour et je m'en contente... Ellen, cet enfant me force à vous respecter...
— Vous devriez rapporter à la femme qui vous l'a donné, toute l'affection que vous égarez ailleurs.
— Madge m'est odieuse ; elle n'aime pas son fils!
— Si, James, elle l'adore, au contraire; seulement, elle vous préfère encore à lui.
— • Alors, Ellen, je vous déclare que c'est un véritable malheur d'être aimé ainsi. Sans compter que cela ne lui sert à rien; plus sa tendresse augmente, moins je me sens de pitié pour elle.
Je ne pouvais répondre, mon cœur se serrait douloureusement.
Je me retirai de la croisée, sans écouter James qui me priait de rester et je montai chez moi prendre connaissance de cette fameuse lettre du docteur. Elle était restée avec le billet de Madge; je la dépliai et lus les longues explications qu'elle contenait. Elles se rapportaient parfaitement à ce que James m'avait raconté. Je redescendis au salon, en entendant la voix de ma sœur. Quand j'entrai, elle se tenait suspendue au cou de son mari et lui disait :
— Il me semble que vous auriez bien pu venir à mon avance, méchant I
Madge et mon père me dirent qu'ils avaient trouvé le médecin très froid ; on lui avait demandé la cause de son éloignement de Peddry; il s'était fort embarrassé dans sa réponse. Je remontai avec Madge pour coucher le baby.
192 l'homme rol'x
Oui, le docteur Hortwer pouvait être à la rigueur une chance de salut. Je pouvais menacer James d'un mariage et n'y consentir qu'à la dernière extrémité. Cette pensée m'était pénible; cependant, je n'eusse pas hésité à faire le sacrifice de ma liberté à mon devoir. En attendant, ma réponse devait être évasive ; mon deuil de veuve finissant à peine, j'avais encore le temps de répondre, puisque le hasard m'avait empêché de le faire de suite. Je préparai une lettre fort ambiguë ; ce fut avec une grande répugnance que j'écrivis cette lettre. Elle était contre la loyauté ordinaire de ma façon d'agir. La conduite du
docteur, assez mesquine, étouffa un peu mes scrupules, mais, hélas ! cette honteuse passion qu'il me fallait subir encore, attirait, insensiblement, ma conscience dans des compromis, dans une foule de pièges où j'eusse rougi de me laisser tomber autrefois.
Il est vrai que je pouvais me marier sans attendre. Seulement, appartenir à ce docteur Hortwer ne me souriait pas le moins du monde et je reculais toujours en présence d'un pareil avenir.
James ne me parla plus de cette singulière union du docteur avec la cave de Peddry. Il se montra extrêmement réservé vis-à-vis de moi. Je lui savais presque gré de cette réserve, car je voyais les efforts qu'il faisait pour résister à la plus simple des tentations.
Cet homme avait bien changé depuis mon départ. D'abord, son fils l'avait calmé en lui prenant une partie de son attention, et ma conduite, toujours la même, toujours aussi froide, le forçait à reconnaître la vertu et à la respecter. L'ouvrier grossier et sans mœurs s'était poli au contact des gens qui l'entouraient. Sa femme, elle aussi, bien qu'elle ne
s'en doutât pas, lui avait donné les principes d'éducation qui lui manquaient.
James, sans cette fatale dépravation de cœur, serait devenu un véritable gentleman. Je ne pouvais me faire illusion ; la dépravation existait toujours en lui, mais, puisqu'elle ne se montrait maintenant que rarement au dehors, n'arriverait-il pas des circonstances, dans sa vie, capables de la faire disparaître tout à fait.
Le docteur Hortwer revint au cottage. Il avait une contenance fort embarrassée. Je le mis à son aise en le recevant aussi gracieusement que je le faisais avant sa déclaration. Il se crut obligé de me faire un peu la cour, ce qui m'obligea, moi, k l'éloigner le plus possible de mon beau-frère. J'avais eu une sévère leçon avec l'histoire du pauvre contremaître, William Raglle. Madge, trop préoccupée par son mari, ne s'aperçut point de l'état anormal du médecin. Elle ne le taquinait plus et causait rarement avec lui.
Un matin que je promenais le baby sur la pelouse, en attendant que la nourrice vînt lui apporter son déjeuner, sir Hortwer entra au
cottage, puis en ressortit, ses salutations faites, pour venir me rejoindre. Avant de lier conversation avec moi, il procéda à sa toilette de prétendu, c'est-à-dire qu'il donna un coup de main au nœud de sa cravate, passa les doigts dans les fils gris-perle de sa perruque et ôta rapidement ses lunettes. Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi il faisait tous ces préparatifs en ma présence, quand il eut été si simple de les faire hors des murs de Peddry. Il voulait probablement bien me faire savoir que j'étais seule capable de l'engager à dissimuler sa maturité.
— Mistress, dit-il en portant furtivement à ses lèvres la main qui restait libre sous la robe du baby, chère mistress, vous voilà encore à vos devoirs de jeune mère. Ah! combien je vous admire!... Est-il une femme aussi jeune, aussi belle que vous, qui renonce ainsi à tous ses charmes pour se consacrer au rôle de nourrice.
— Mais, cher docteur, dis-je en plaisantant, je vous assure que je ne renonce pas à mes charmes, si j'en ai. Je suis forcée de les garder même en ayant mon Henry sur les bras !
— En effet, mistress, vous êtes encore plus séduisante avec le baby ; surtout pour moi, qui adore les enfants.
Le bon docteur entama un chapitre sur les favoris de son cœur et y glissa pas mal d'allusions à sa maison, si déserte et si triste sans une femme pour la diriger.
Je mis, à l'écouter, autant d'indulgence que j'en ressentais, c'est-à-dire que je n'en mis peut-être pas beaucoup. Puis, ennuyée, à la fin, des étranges satisfactions que le docteur trouvait à me faire rester debout près de la barrière verte, en face de Tusine, où était James, je me retirai pour aller, soi-disant, rendre Henry à sa nourrice.
L'enfant était devenu un peu souffrant depuis une semaine, il criait souvent la nuit et empêchait sa mère de dormir. Je l'avais pris chez moi, et j'avais mis son berceau à côté de mon alcôve. La nourrice couchait dans l'ancienne chambre de Madge ; la jolie petite chambre aux tentures de mousseline était bien défraîchie. Hélas ! depuis que Madge l'avait abandonnée, je ne la soignais plus.
Je vins m'asseoir près du berceau bleu, et
changer de robe mon petit neveu ; j'avais une grande peau de mouton à mes pieds et quand il n'avait que sa chemise, je m'amusais à le laisser rouler dessus. Il essayait de grands mouvements ; il agitait les bras, il remuait ses jambes, ou il prenait à poignée des touffes de laine. Ses lèvres roses se crispaient déjà comme dans un sourire. Il ouvrait, tout grands, ses yeux et les fixait sur moi, étonnés. Ou bien, il restait étendu, très sage, ayant l'air de me regarder attentivement. J'avais de longues conversations avec lui , bien plus amusantes qu'avec le docteur Hortwer.
Je venais de lui ôter ses brassières ; je l'avais mis sur la peau de mouton, le dos appuyé par un coussin. Le soleil entrait à flots dans ma chambre. Henry se tenait immobile, sérieux, comme le sont parfois les petits garçons, les yeux fixés sur une grosse mouche, qui courait au bout de son pied mignon et blanc. Voyait-il cette mouche? C'était la question que je me posais depuis un moment.
J'avais sur le dossier de mon fauteuil une longue robe de piqué toute garnie de broderies. Mon aiguille avait couru longtemps dans
ces broderies. Je raccommodais un accroc; ma boîte à ouvrage sur les genoux, de temps en temps, je surveillais la direction du regard de mon baby et celle de la mouche. Il était sûr qu'il la voyait !
Madge passait dans le corridor ; elle laissait traîner négligeamment son long peignoir de soie bleue. Je voyais ses cheveux d'or entourer sa tête dans l'ombre, comme une auréole. Elle s'approcha du seuil, elle se prit à rire :
— Oh ! la bonne petite nourrice ! dit-elle. Veux-tu que je t'aide ?
— Non, merci.
— Alors, je vais rejoindre le docteur qui est en bas.
Elle ajouta :
— Sais-tu où est James? Il doit aller à Londres aujourd'hui.
— Je crois qu'il doit être à l'usine.
— J'y vais. J'ai envie d'aller à Londres, aussi.
Elle envoya un baiser à son fils et passa. Elle allait chercher James... Pendant ce temps, le petit pouvait crier. Heureusement qu'il regardait sa mouche.
Quelques minutes après, James entra. Madge causait avec le docteur et ne l'avait pu rejoindre.
Il hésita un instant, mais son fils était un prétexte suffisant pour s'approcher de mon fauteuil. Je m'empressai de lui dire que sa femme le demandait; il haussa les épaules sans me répondre.
— Eh bien, Ehen, votre futur, comment s'explique-t-il?
— Il est fort affectueux, James, je serai obligée de dire oui.
— En vérité, Ellen; alors, il suffit d'être affectueux pour vous arracher un consentement.
Je me mis à pousser l'aiguille aussi vite que je pus.
— Je ne me serai point douté, chère Ellen, que votre cœur pût s'attendrir aux banales paroles d'un Hortwer, quand...
Il s'agenouilla, prit son fils et le couvrit de caresses. Il le posa sur la traîne de ma robe et se mita le chatouiller pour le faire rire. Il jouait avec une douceur qui m'étonnait de la part d'un homme si violent.
— Es-tu gentil, murmura-t-il, petit monstre! Tu seras un bien beau garçon plus tard, cela te servira !... Oui, monstre, cela vous servira! Toutes les ladies de TAngleterre vous courront après !... Vous aurez de la chance !... Mais je vous souhaite, enfant, de n'en aimer aucune ; faites-les bien souffrir, au contraire.
Il eut de grands éclats de gaieté en voyant Tenfant se réfugier derrière le pan de ma rolie.
— Si tu crois que je n"irai pas te chercher !
Il lui tira la jambe. Le baby ignorait complètement ce que c'était que de faire un pas ; il roulait comme une boule. James s'assit sur la peau de mouton. Il mit son enfant debout, en le soutenant rien que par un doigt.
— Prenez garde! James, vous allez le faire tomber.
— Non certes, regardez-moi ce garçon, comme il se tient!... On dirait le lord maire se rendant à la cour !
Il se pencha, et, d'un seul baiser, renversa le baby sur la laine. Il rejeta ses cheveux en arrière; le baby semblait s'amuser, il ne criait pas. Il allait recommencer ; ses yeux tombèrent sur le bout de mon pied, qui, malheureusement.
était trop bien chaussé. 11 suffit d'une étincelle pour rallumer un foyer mort... James, qui m'avait oubliée avec son fils, releva les j^eux sur moi. Il se rapprocha, se coucha presque devant moi, tout en agaçant Henry sur son coussin.
Si j'avais été réellement la mère, c'eût été un tableau charmant que de voir ces deux êtres à mes pieds. L'un, toute innocence et toute grâce ; l'autre, si passionné et si sauvagement beau; car James était beau! Je m'en étais aperçue depuis longtemps.
Je voulus me lever.
— Non, Ellen, reste en repos; je ne te dis rien, je te regarde!...
— Vous ne devez pas me regarder, James ; regardez votre enfant et je ne m'en irai pas.
— Mon Dieu, Ellen, vous vous ressemblez tant tous les deux, que regarder l'un, c'est voir l'autre.
Je ne répondis pas, je me remis à mon ouvrage.
— Dis-moi, petite mère, continua James, que t'a raconté le docteur, aujourd'hui?... Que tu étais une charmante femme, que tu lui plai-
sais... que les vins étrangers lui plaisaient aussi. Tu ne répondais guère, je te voyais de l'usine. Tu marchais très incertaine, souvent tu te cachais derrière Fenfant !... Ce n'est pas bien, un homme si bon, si rempli d'attention... Oh ! que tu seras heureuse avec lui ! ... A quand la noce?...
J'étais à la torture, car cette ironie était dans mes sentiments.
James, le bras arrondi au-dessus du coussin, tirait le bonnet de son fils en ne me quittant pas de l'œil.
— Sans compter qu'il te saignera à ta première attaque de nerfs. Te souviens-tu de toutes les sottisesqueje lui ai dites, le jour où je m'étais brûlé à la fusion ! . . . Que je voudrais lui endire encore!... C'est fort ennuyeux, déposer en gentleman... Mistress Hortwer, ce sera fort réjouissant de vous voir au temple, installée à côté du pasteur, l'ami de cet excellent médecin. Entre ces gens stupides, vous aurez l'air d'une perle entre les deux coquilles d'une huître.
Malgré toute ma raison, je me détournai pour sourire.
— Tu n'as pas besoin de te tourner; je sais
que tu as envie de rire... Il y a de quoi ! Quand tu seras sa femme, je te défendrai de toucher mon fils; je te défendrai d'entrer chez Madge ; Madge, je lui ferai également la défense d'aller te voir ! Par exemple, tous mes ouvriers seront malades ; le docteur viendra à l'usine pendant que j'irai là-bas. Tant pis, on ne peut pas m'empêcher de me promener! Je monterai à cheval, par exemple... C'est un si bon exercice ! Je...
— D'une manière ou d'une autre, James, il faudra que vous me poursuiviez? Je crois que je n'aurai de sûr refuge que dans la mort. Vous ne savez peut-être pas que ma santé n'est plus très solide et que mon cœur emportera mon corps, quelque jour !...
— Vous ne vous plaignez jamais, Ellen ; voyons, où souffrez-vous?
11 s'était relevé et avait mis son fils sur moi. Il le tenait, pendant que j'écartais^ma boîte à ouvrage.
— Que vous importe, dis-je en souriant, puisque je vais épouser un médecin ?
— D'abord, je ne veux pas que tu l'épouses... Est-ce entendu?
Il scanda chacun de ces mots en fronçant le sourcil.
— James, je vous en j^rie, relevez-vous !
— Je sais que je n'ai pas droit sur votre volonté, mais je dirai au docteur....
— J'espère que vous ne lui direz rien, de votre honteux amour, James ; il faudrait ne plus avoir de dignité !... Vous êtes fort, cependant, quand vous le voulez. Voj'Ons, James, un seul moment d'énergie ! Je vous rendrai mon estime ; ce sera beaucoup !
— Je t'assure que je préférerais autre chose. Je tiens peu à de l'estime sans tendresse!... Pauvre Henry ! que deviendras-tu quand ta maman sera partie?...
Il posa son front sur mes deux mains en train d'ôter le bonnet de l'enfant.
— James, il va falloir que je vous chasse d'auprès de votre fils ou que je l'abandonne aux soins de sa nourrice. Vous ne serez jamais content qu'en faisant le mal ! Mon unique bonheur, il faudra le perdre à cause de vous!... Mais, plus vous m'aimez, plus je vous déteste !...
Mes larmes tombèrent sur son épaisse che-
velure fauve; je les vis étinceler un instant.
— James!... mon frère, je vous en conjure, allez-vous-en !
Il se mit à se bercer de droite et de gauche, comme font les enfants qui veulent dormir. Je repris :
— James, Madge va venir... Elle doit monter I Songez à mon désespoir, si vous ne songez pas au sien...
Je tirai doucement le baby. J'avais honte de voir ce chérubin assister, sans comprendre à cette scène-là. Je le mis dans son berceau, sur sa robe blanche.
— Ne l'embrassez pas ! fit James sans se relever, je suis jaloux de lui quand vous l'embrassez.
Je repoussai son front ; puis, voyant que rien n'y faisait, je pris sa tète et la serrai avec colère.
— Il faut que tu t'en ailles, ou je sens que je ne serai plus maîtresse de moi !
Il se releva vivement.
— Tuas dit! s'écria-t-il, répète!... Oh! répète... Mais alors, ce n'est pas contre moi que tu luttes?...
Je fus effrayée de mes propres paroles. Certes, elles ne voulaient pas exprimer autre chose que delà colère !... Les yeux de James m'éblouissaient.... j'eus le vertige!... Mes joues devinrent brûlantes... mon cœur se mit à bondir, je voulais me lever.
James s'était complètement redressé. Il m'entoura de ses bras.
— Enfin, dit-il d"une voix sourde, tu t'es trahie !
Il me serra à me briser toute entière. Je me cramponnai au berceau.
— Grâce... jeté jure que c'est bien de la haine qui m'a fait te dire cela... Tu es un lâche! Je voulais appeler quelqu'un... j'ai eu peur de crier! je t'ai prévenu!.., mon Dieu !
— Ose me regarder en face, alors!
Il relâcha son étreinte, se pencha sur moi ; il souriait d'un sourire infernal.
J'ouvris les yeux tout grands.
— Oh! si tu savais combien je...
Il m'épouvanta tellement que je cachai, éperdue, mon visage sur son épaule. Je la mordis, je crois pour ne pas crier. Il releva ma tête avec une douceur infinie.
— Mon Ellen bien-aimée, tu te fais beaucoup de mal; calme toi!
Et de ma gorge serrée aucun son ne pouvait sortir.
Il mit sa bouche ardente sur mon front.
— Merci! dit-il bien bas.
Il se recula, je tombai sur le fauteuil. La porte de la chambre s'ouvrit, Madge parut.
— Enfin ! James, je te trouve !... Grand Dieu ! qu'a donc Ellen?...
Elle s'arrêta, stupéfaite ; James, immobile, me regardait toujours.
Je me glissai à genoux.
— Je suis innocente! m'écriai-je, je suis innocente !
Une chaleur intense me monta au cerveau... un nuage de sang passa devant mes yeux.
— Docteur, docteur, s'exclama Madge en courant à la croisée. Mon Dieu ! elle se meurt.
Elle essaya de me soulever. Elle se tourna du côté de son mari.
— Mais parle, toi, que lui est-il arrivé?
— Un accès de folie, je pense, ma chérie...
— Ellen, un accès de folie!... Ce n'est pas possible. Pourquoi criait-elle : « Je suis innocente !
Je vis James s'approcher de sa jeune femme ; il lui prit les bras et la conduisit près du berceau d'Henry.
— Prends cet enfant, emporte-le, et va chercher le médecin ! dépêche-toi !...
— Pourquoi faut-il que j'emporte Fenftmt?
— Parce que c'est lui qui est cause de tout!
— Lui! mon Dieu !
Elle se pencha sur le berceau. Elle n'eut pas le temps de le voir... Il l'enleva au-dessus d'elle... J'entendis un cri aigu... Je me traînai jusqu'à James, je voulus parler... je n'eus pas la force ! . . .
Madge saisit son fils, avec un geste de terreur.
— Henry!... mon enfant! qu'a-t-il? dis-le moi, ou je deviens folle aussi!
James lui désigna la porte froidement.
— L'enfant a eu une syncope; voilà tout!... Elle l'a cru mort... Cours au docteur. Ta sœur a plus besoin de soins que lui !...
Madge bondit dans le corridor. Le docteur arrivait.
— Ahl... une syncope; ce n'est rien. Les enfants ont de ces accidents... c'est la croissance; il était déjà souffrant.
Hortwer accourut vvers moi pendant que Madge, rassurée à mon égard, essayait de ranimer le petit Henry en le couvrant de caresses étouffantes.
Je perdis complètement connaissance.
James, le misérable! pour me sauver et se sauver, avait failli tuer son enfant!...
ri
J'avais fait appeler mon père auprès de mon lit.
Hortwer, radieux, était debout, tenant ma main avec un solennel respect. Cette crise terrible, qui avait duré toute la nuit, avait abattu mes forces. Cependant, il m'en restait encore, puisque je dis au docteur d'une voix calme :
— Je désire que la cérémonie se fasse le plus tôt possible.
Mon père ajouta :
— Rendez ma fille heureuse, car elle ne Ta jamais été.
Il y eut un long silence. Le docteur baisa ma main et murmura :
— Je VOUS consacrerai tous mes soins, Ellen ; je tâcherai de vous rendre votre santé, qui est sérieusement atteinte. Vous aurez, chez moi, un repos complet.
.Te remerciai du regard; Hortwer se retira. Mon père causa encore avec moi du singulier parti que je venais de prendre; puis, il me laissa à mes réflexions. Personne n'avait rien su de ce qui s'était passé entre mon beaufrère et moi; personne ne saurait quelle était la raison qui me forçait à enchaîner, de nouveau, mon existence à un être que je n'aimais pas. L'odieux stratagème de James avait réussi : la honte d'un scandale de famille m'était épargnée.
Il m'est impossible de décrire l'état de mon âme au moment où le docteur, quittant ma chambre, ainsi que mon père, je me trouvai seule avec mes sombres pensées. Je me tordais sur mon lit en sanglotant... c'était le désespoir jusqu'à la fin de mes jours, et ce n'était même pas l'honneur sauvegardé, car il avait promis de me poursuivre, même quand j'aurais à défendre l'honneur d'un autre! '
Madge vint dîner auprès de mon lit ; je ne
pouvais me lever ; une fatigue accablante m'avait envahie.
Madge était inquiète; nous parlâmes de Talerte terrible que l'indisposition de son fils m'avait causée. Elle me dit qu'en le déshabillant, elle avait remarqué une trace livide à son cou. En me disant cela, elle me regardait , la malheureuse, elle me vit devenir verte.
Juliette pleurait sur mon oreiller. La
pauvre fille me répétait, à tout instant, qu'elle
^sentait planer une grande catastrophe sur la
i maison depuis que je devais la quitter encore.
Madge ne comprenait rien à cette brusque décision. Elle me bégayait, à travers ses larmes, que je voulais l'abandonner malgré la recommandation de notre mère... puis elle m'accusait de manquer de confiance.
— Je suis sûre que tu me caches quelque chose, s'écriait-elle parfois, et elle se prenait la tête à deux mains en se lamentant.
Ensuite, elle revenait k James ; elle poussait souvent cette exclamation désolée :
— Il ne m'aime plus, je le sens, il ne m'aime plus ! J'en mourrai...
Je me levai deux jours après cette crise.
Ma volonté domina mes douleurs. J'avais une dernière lutte à supporter ; un dernier combat à subir; James savait que j'allais me remarier.
On descendit, pour moi, une chaise longue au salon; je priai qu'on ne m'apportât point le baby, sa vue m'eut été trop pénible. Il allait mieux, le cher enfant! Sa mère me l'assura. Elle ajouta très naïvement :
— Qui Faimera ainsi quand tu seras loin ? Pauvre Madge ! On me laissa seule : mon
repos ne fut pas long; James entra ; il referma la porte sans s'inquiéter de rien. Il vint à moi, se croisa les bras et me contempla avec ce regard profond et dur qui m'épouvantait.
— Ainsi, dit-il, ce^ n'était pas un moment de faiblesse que vous avez eu, l'autre jour? Vous êtes toujours la même, toujours aussi puissante, aussi froide !... Cette femme que je vois devant moi, qui est jeune, qui a un cœur, est incapable de ressentir un seul mouvement de passion I On la tuera lentement, sans obtenir un mot de pitié !... Je la verrai mourir, ou je mourrai moi-même, sans que sa haine s'apaise une seule seconde !
— James, dis-je résignée à mon supplice, je vais prendre un autre nom ; je ferai tout pour qu'il soit respecté. Je dirai, s'il le faut, que vous m'aimez, si vos infâmes poursuites continuent alors...
Il m'arrêta d'un geste.
— C'est inutile, c'est moi qui parlerai à Hortwer.
Je fermai les yeux, mes mains se joignirent.
— Mon Dieu, m'écriai-je, éloignez de moi cette affreuse tentation.
11 se pencha.
— Une tentation, Ellen, laquelle ?
— Celle du suicide !
Il se redressa en ricanant.
— Je pensais bien que ce devait être une tentation semblable !
Il arpenta le salon.
— Voilà une créature que je ne pourrai obtenir qu'en la prenant à la tombe!... C'est inouï, monstrueux ! Je crois qu'il me faudra l'écraser!
Je me levai à demi; je tendis les mains, vers lui :
— Faites, James... Tuez-moi! Vous avez
lailli en faire autant de votre enfant, le fils de ma sœur chérie que vous avez torturée et que vous torturerez toute sa vie ! Allons, achevez votre œuvre de destruction morale en y ajoutant la destruction physique... Vous n'êtes pas loin du crime... Allons, encore un pasl... James prit mes deux mains.
— Veux-tu que j'essaie, Ellen? il ne faudrait point un grand effort pour t'enlever le souffle !
■ — J'attends ! dis-je en plongeant mon regard dans le sien.
Et, réellement j'espéraisqu'il irait jusque-là. Il me lâcha et alla à la fenêtre.
— Je vois le docteur, dit-il, je vais lui apprendre ce qu'il en est. Il aura peur et vous resterez libre.
Il traversa la pièce, ouvrit la porte. Je l'entendis pousser une exclamation de rage. La porte se referma sur lui et je restai immobile, sans avoir conscience de ce qui s'était yjassé.
Je ne revis pas Madge de la journée. Mon père me dit qu'il l'avait aperçue dans sa chambre, qu'il l'avait appelée et qu'elle était restée
dans la position où elle se trouvait. Je chargeai Juliette d'aller me la chercher ; Juliette me dit qu'elle avait frappé inutilement à sa porte. Elle s'était enfermée, elle n'avait pas répondu. Mon cœur se déchira... Je pris le bras de mon père et j'allai chez elle; Madge n'y était plus... Je la rencontrai dans ma chambre ; elle était suivie de la nourrice qui portait son enfant.
— Où vas-tu? lui demandai-je, effrayée de sa pâleur.
Elle se mit à rire aux éclats :
— J'emporte mon fils : Je ne crains pas qu'il te gêne, cette nuit. . . Pourquoi es-tu si curieuse ? Ne dirait-on pas que je vais m'envoler ?
Je ne fus qu'à demi rassurée ; ce rire m'avait glacée.
Après dîner, le docteur me demanda un entretien particulier. Cet homme devait tout savoir. Je vins à lui, dans le salon avec un tremblement nerveux; il allait, peut-être, me jeter son mépris à la face. Il me dit à voix basse et rapidement :
— Je connais la passion que votre beaufrère a pour vous... je sais que vous êtes une
honnête femme, Ellen, mais, moi... ce James m'effraie...
Il s'épongea le front ; je lui tendis la main. — Docteur Hortwer, dis-je froidement, je vous rends votre parole.
Il respira, baisa le bout de mes doigts en balbutiant et sortit du salon. Une heure après, il quittait le cottage en faisant part à mon père du changement de ma décision. Il déclara qu'il en était bien peiné, mais qu'au demeurant j'étais si bien entourée de tendresse à Peddry, que la sienne ne m'était pas utile.
Et voilà comment mon dernier espoir s'évanouit.
Je n'ai jamais revu le docteur Hortwer depuis cette époque.
Mon père ne fît que m'approuver ; il ne me demanda même pas le motif de ce refus... refus qui, hélas ! ne venait point de moi.
A la nuit j'étais encore sur la pelouse, marchant lentement, tournant autour comme dans un cercle dont je ne pouvais sortir. Là-bas, près de l'usine, la fusion rouge s'élevait du haut fourneau en cascade de feu... les démons
s'agitaient joyeusement dans leur enfer... leur chef, James, était venu déjà deux fois près de la barrière ; il avait dardé sur moi son regard qui brillait dans les ténèbres ; ce regard gardait un reflet de Tenfer qui venait de l'éblouir. . . Puis, quand il s'était assuré que sa victime était toujours là, il revenait surveiller l'activité du monstre.
J'étais lasse, bien lasse de moi et de lui!... Il n'y avait plus qu'à aller se jeter dans ce fleuve de métal liquide, dont les ondes de flammes anéantiraient mon être et le détruiraient complètement. Cette pensée m'obsédait... Je montai le perron, je m'appuyai sur la balustrade, je regardai le ciel... ce beau ciel, si profond et si pur! Les étoiles scintillaient... tous ces yeux-là ne connaissaient ni les éclairs ni larmes ! La lune rayonnait dans sa course tranquille ; rien ne la troublait au milieu de sa longue route aérienne. Cette boule d'or allait, inconsciente, poussée du doigt par le Créateur, sur le tapis céleste... Et moi, il me faUait suivre seule, et sans l'appui d'en haut, le chemin couvert d'épines que l'on m'avait tracé !
Ma chambre me semblait triste autant qu'un cachot. L'enfant n'était pas là, dans son berceau soyeux ! La mère me l'avait repris... Je ne l'entendrais pas, le lendemain, s'éveiller en gazouillant !
Madge I où était-elle ?... Mon père ne l'avait pas vue au moment de se retirer ; il était rentré chez lui sans l'avoir trouvée.
Je ne me couchai point. Le sommeil n'était plus fait pour moi. J'attendais... quoi? Madge!..
La nourrice passa ; elle était inquiète.
— Mistress James est dans sa chambre, dit-elle, avec son fils. Quand j'ai voulu lui parler, elle ne m'a pas répondu. Elle regarde le petit avec des yeux étranges !
Je voulus suivre la nourrice... quelqu'un mebarrale passage... on me repoussa.
La femme ne se retourna pas. Elle descendit l'escalier pour aller dormir avec Juliette.
— Il faut que je rejoigne ma sœur 1 Laissezmoi aller près d'elle... Elle est malade depuis ce matin.
— Non, Ellen, il est trop tard !... Elle sait tout!
James m'entraîna en me disant encore :
— Elle écoutait quand nous étions dans le salon !
James alla à la fenêtre, l'ouvrit, se pencha et regarda du côté de la grille, puis il se tourna vers moi :
— Ellen, le tilbury est là; il nous attend. Dans une heure nous serons à Londres ; ensuite, nous irons où vous voudrez. J'abandonne mon fils... Madge n"a pas conscience de ce qui lui arrive. Elle est chez elle avec l'enfant; elle le caresse comme si elle ne savait pas que son époux aime une autre femme ! . . . Il faut fuir cette maison, on y étoufie !...
Il respira longuement :
— Allons, Ellen, prépare-toi! C'est bien fini maintenant. Tu oublieras!...
J'étais clouée au sol. Fuir, moi... Oublier avec cet homme !
Il s'approcha.
— Viens de bonne volonté, ou je t'emporte de force !
Je reculai lentement devant ces yeux qui me fascinaient. Soudain, je le vis reculer à son tour.
— Oh ! s'exclama-t-il avec colère, la voilà !
— Oui, James, la voilà, dit ma sœur d'une
voix claire, regarde-la bien !
Elle était entrée sans aucune agitation ; elle paraissait calme. Elle se dirigea du côté de la cheminée, elle alluma tranquillement les bougies de mes candélabres.
— Il faut, dit-elle, que tu puisses me reconnaître !
Le portrait de ma sœur, cette nuit-là, s'est gravé d'une manière ineffaçable dans mon cœur. Elle était vêtue d'une longue robe de mousseline transparente, serrée à la taille par une écharpe de soie bleue. Ses cheveux flottaient sur ses épaules ; ils étaient débouclés et tombaient très bas. Son visage était d'une blancheur de marbre ; ses lèvres avaient perdu leur incarnat ; une teinte de bistre entourait et agrandissait ses yeux! Elle s'approcha de James. Il demeura impassible pendant que je m'appuyais, chancelante, au dossier d'un fauteuil. Elle lui posa les mains sur l'épaule :
— James, dit-elle doucement, je veux que tu me redises ce que tu lui as dit, ce matin. James, m'écoutes-tu ?
— Laisse-moi, s'écria-t-il, laisse-moi, ou je vais devenir fou !
Elle se mit à rire dlin rire navrant.
— Fou d'amour ! n'est-ce pas ? Tu te souviens de la réponse que tu m'as faite, une nuit, quand je t'ai demandé si tu ne m'aimais pas!... Alors, tu étais un pauvre ouvrier, moi j'étais une belle jeune fille. Tu n'avais rien, moi, j'avais tout!... Je t'ai tout donné, cette nuit-là. Tu m'as tout pris et tu me rends aujourd'hui, en échange de mon aveugle affection, des injures et du dédain !
Il y eut un moment de mortel silence. Je tendis les bras à la malheureuse enfant.
— Madge!... Oh! ne me crois pas coupable ! J'ai fait tout au monde pour m'éloigner de lui !
Elle me regarda avec un triste sourire.
— Je le sais, Ellen, tu as dû cruellement souffrir, car tu es honnête. Mais si j'ai commis une grande faute, tu peux me la pardonner. Je l'expie à cause de toi... Le désespoir qui va me tuer purifiera toute mon existence !
Elle jeta ses bras autour du cou de son mari ; sa tête pâle se pencha en arrière.
— James, s'écria-t-elle, je t'aime encore, je t'aimerai toujours. Pour que tu sois heureux il faut que je meure. Ohl tu vas m'éveiller de mon horrible rêve!... Tu vas me dire que je me suis trompée!... par pitié, un seul mot de tendresse!... Dis-moi que tu ne peux pas haïr celle qui t'aime tant !... James, réponds ; je le veux !
Il eut un mouvement de fureur... il se contint ; sa voix siffla entre ses dents.
— Laisse-moi! répéta-t-il.
— Oh! tume repousses, je suis ta femme, je suis la mère de ton enfant, d'Henry, de notre Henry! et tu me repousses !... Quel monstre es-tu donc? Que t'ai-je fait pour que tu me détestes ainsi? Ohl je veux bien mourir, sois tranquille, mais on ne t'aimera jamais comme je t'ai aimé ! Non, jamais ! Ellen, dis-le lui !
Un sanglot étouffa ses paroles. Je voulus courir à elle ; il me sembla qu'une pince de fer m'étreignait le cœur.
James essaya de nouveau d'éloigner Madge. Elle tomba à ses pieds, elle joignit les mains en s'écrjant :
— Je ne veux pas mourir encore ! James, je
veux que tu me dises que tu l'aimes ; je veux t'entendre me le répéter!... Vois-tu, je n'y croirai que quand tu le diras devant moi !
— Eh bien ! oui... Je l'aime ! Malheureuse.... Je Faime, comme un insensé, depuis trois ans. . . depuis qu'elle est venue ici. Je ne t'ai épousée, toi, que parce qu'elle m'y a forcé !
— Lâche ! m'écriai-je.
Un flot de sang me monta aux lèvres ; je me courbai sous la douleur ! Le parquet devint rouge. Puis, je tamponnai mon -'mouchoir sur ma bouche; je m'avançai, je saisis la robe de ma sœur d'une main.
— Viens! laisse-le ! nousallons]nous en aller avec ton fils ! nous partirons ; il ne nous verra plus... Viens!
— Non, dit-elle, d'un accent de sauvage passion, nous mourrons toutes les deux devant lui!
Elle me prit la main et voulut m'attirer. Je me rejetai en arrière ; elle se releva, tenant toujours ma main, elle la plaça avec une force irrésistible dans celle de James.
— Eh bien ! tu seras heureux, mon bienaimé. Qu'importe ma vie ? Puisque tu ne m'ai-
mes plus, je te la sacrifie! Je ne me placerai plus entre vous deux ! Ellen ! c'est moi qui te supplie d'avoir pitié de cet homme !
Elle devenait folle, sans doute ; elle regarda James.
— Adieu, dit-elle, je ne te demande qu'une chose. Oh! c'est bien peu, va... C'est presque une aumône ; tu ne me larefuseras pas, puisque je vais te donner le bonheur !
Elle tendit son beau front, qui s'empourpra de honte.
— Un baiser, dit-elle, James, c'est le dernier, embrasse-moi ! . . .
• — • Madge, c'est une iniamie ! Tu implores ce misérable; mais regarde-moi donc, je n'ai plus que le souffle et je le maudis !...
Je ne pus continuer, le sang m'étouffait. James s'élança vers moi.
— Oh! mon Dieu! elle se meurt !
Il écarta Madge et vint tomber à genoux, devant moi, dans le sang qui tachait le parquet. Ma sœur bondit vers la fenêtre ; elle éclata d'un rire strident :
— Sois heureux, James, si je ne suis pas tout à fait morte, tu viendras m'achever !...
Je poussai un cri liorrible. James se releva et s'enfuit...
Je me souviens que je me traînai, comme je le pus, à la porte de machambre ; je vis passer dans le corridor, mon père affolé et Juliette en pleurs. Ils portaient Madge dans leurs bras ; elle s'était ouvert la tempe à l'angle d'une des marches du perron. Elle était morte !
Pendant ce temps, une voiture roulait sur la route de Londres.
L'agonie devait être bien longue. Les médecins m'avaient irrévocablement condamnée. Hélas ! je n'avais pas même le bonheur d'en finir tout de suite avec ma triste existence. Il fallait encore vivre, avec toute l'apparence de la santé sur le visage et la mort, une mort lente et douloureuse, dans le cœur. Dieu m'avaitfait la grâce d'oublier, pendant trois mois, les dernières scènes que je viens de raconter. Le terrible désespoir que j'avais ressenti en présence du cadavre de ma sœur bien-aimée, avait peu à peu anéanti toutes mes facultés.
On crut, longtemps, que j'allais la rejoindre ; c'eût été le plus ardent de mes vœux.... mais
2t28 l'homme roux
on m'avait préparé un calice de honte ; il fallait le boire jusqu'à la lie! Ma seule consolation eût été d'arriver pure au lieu du repos ; en ce monde la consolation ne devait pas m' être connue. Je devais sombrer au moment d'entrer au port.
Dès que je fus en état de me lever, mon père, qui savait tout, m'abandonna. Ce fut une cruelle tristesse à ajouter à celle que j'avais eues jusqu'alors. Il m'accusait, peut-être en secret, d'avoir causé la mort de sa fille préférée ! Ensuite il ne pouvait pas rester dans cette maison qui appartenait à James. Il partit pour retourner à Londres, où il avait vécu dans sa jeunesse ; il me laissa le pauvre petit Henry. II ne l'embrassa même pas en s'en allant ; pour lui, c'était le fils d'un assassin et non le fils de Madge. Je restai seule, avec cet enfant dont la responsabilité m'était confiée. Je restai, attendant James, s'il vivait encore, pour le lui rendre.
De quelque côté que je voulusse tourner les yeux, je ne trouvais pas une main amie tendue vers moi. Personne ne m'offrait un appui. Au surplus, que mïmportait ? Ce n'était qu'une
affaire de temps. Le médecin, que mon père envoyait quelquefois, me faisait, seul, prendre patience, car il n'avait guère d'espoir de guérison. Je comptais sur ma fin prochaine comme sur la délivrance de mes maux. Mais quelle est la créature qui peut s'écrier en face de la tombe : « C'est fini ! »
Il y avait dix mois que ma sœur était morte.
Henry avait près de deux ans. L'enfant courait, jouait, grandissait près de moi, sans se douter que cette femme, qui l'élevait si tendrement avait été cause de tous les malheurs qu'il comprendrait plus tard et dont il lui ferait, si elle existait, de sanglants reproches. Je le gardais sous mes yeux, nuit et jour. Je l'aimais comme on aime, lorsqu'on sait aue d'un moment à l'autre, on va être separé brusquement de l'objet de son affection. Je ne cherchais pas à lui inspirer la moindre tendresse pour moi ; au contraire, je me cachais souvent pour pleurer quand l'innocent m'appelait sa nière et qu'il me caressait ; ne devaitil pas maudire ma mémoire, une fois devenu homme ?
Je n'avais aucune nouvelle de James. Le
vieux contremaître qui dirigeait Pusine ne savait pas même ce qu'il était devenu. Je m'occupais très peu des affaires de Peddry. Heureusement que ceux qui me remplaçaient étaient honnêtes et veillaient, à ma place, à la prospérité de la maison. J'avais renvoyé tous les domestiques, à l'exception de ma femme de chambre, Juliette, qui m'avait suppliée de la garder. Une partie des appartements du cottage étaient fermés et le sont encore. Je vivais presque toujours assise près de la fenêtre du salon, regardant, sur la route, les yeux fixés continuellement à la même place, attendant quelqu'un qui ne venait pas. Si je n'avais pas eu l'enfant, comme je serais partie, comme j'aurais pris la fuite pour aller m'enterrer dans le coin le plus obscur de l'Angleterre, pour chercher au moins la paix avant de m'en aller tout à fait !
Hélas ! il fallait demeurer au milieu des amers souvenirs qui m'entouraient. Il fallait que j'expie, moi, les crimes des autres.
Par une belle journée d'automne, j'étais encore accoudée à cette fenêtre, Henry tendait ses petites mains aux branches fleuries des
l'homme roux 23i
plantes qui grimpaient autour de la barre d'appui de la croisée. Il s'accrochait à ma robe pour monter plus haut et voir aussi sur la route. Depuis une heure, il me disait :
— Porte-moi ! je veux que tu me portes !
L'enfant me rappelait, parfois, dans ses phrases naïves, l'accent dur et impérieux de son père. S'il me ressemblait au physique, il était bien son portrait au moral. Il était déjà vq'lontaire, passionné, trépignant au moindre refus; si je le. châtiais, il ne se soumettait point pour cela; seulement, il se faisait cahn, et, à force de caresses, il obtenait par lassitude ce qu'il ne pouvait obtenir par force. Ce qui me désolait surtout, c'était la tendresse emportée, tyrannique, qu'il avait pour moi.
Si un ouvrier ou Juliette voulait l'attirer ou le prendre, c'étaient des scènes épouvantables. Il se serait roulé à terre plutôt que de se laisser toucher par eux.
L'enfant finit par obtenir ce qu'il voulait. Je le pris dans mes bras et je le vis s'asseoir sur la balustrade. Il s'empara de toutes les fleurs qui étaient à sa portée, les ferma dans ses doigts crispés et les jeta à terre.
Je regardais, au fond de la route poudreuse, un point noir qui grossissait. C'était un homme. Il venait du côté du cottage, il allait à Wolwich... probablement.
L'enfant, ennuyé de jouer avec ses fleurs, me passa ses bras au cou et pencha sa tête sur ma poitrine. Il ferma les paupières, le soleil Téblouissait.
— Veux-tu dormir? lui demandai-je.
— Oui, je veux dormir, mais comme ça.
Il n'y avait rien à répliquer. Je savais que si je m'en allais, il allait crier et ne dormirait pas ; tandis qu'en restant un quart d'heure debout, je pourrais l'emporter sur mon lit sans l'éveiller.
L'homme approchait. Je me sentis envahir par un frisson. J'avais le pressentiment que c'était le père qui arrivait... Oui! c'était le père... ou James ; l'affection ou la honte !...
L'homme s'arrêta à la grille ; il l'ouvrit sans la moindre hésitation ; il connaissait depuis longtemps la manière de l'ouvrir. Le gros Burrague s'élança de la remise en poussant des cris de joie. Il se mit à ramper sur le sable en approchant de cet homme ; il agitait son énorme
tête avec des gémissements doux, pleins de contentement. Il tirait sa langue rouge et léchait son museau noir en frémissant de bonheur. Il avait reconnu le maître !... James s'arrêta, de nouveau, en face de la fenêtre, il se découvrit; je vis ses lèvres murmurer, mais je ne compris pointée qu'il disait.
James avait alors vingt-cinq ans ; il était dans toute la force de sa jeunesse; son visage était dans tout l'éclat de sa mâle beauté. Son costume était sombre et simple, ses bottes couvertes de poussière. Il devait être venu à pied de Londres. Son regard avait conservé sa pénétrante ardeur, mais sa lèvre superbe n'avait plus son sourire ironique et cruel. Il avait le teint hàlé ; ses cheveux, rejetés sans soin en arrière, s'harmonisaient mieux avec ce teint-là qu'avec son ancienne pâleur de femme. Il resta immobile devant nous, pendant une ou deux minutes; mais il ne regardait pas son fils!... Puis, il prit le chemin de l'usine, passa près du perron sans s'arrêter, poussa la barrière verte et disparut.
— Qui c'est, celui-là? fit le baby, éveillé
par les aboiements du chien, et suivant d'un œil curieux l'homme qui passait.
— C'est ton père, balbiitiai-je en fondant en larmes.
— Père ! répéta l'enfant qui savait ce mot, car je le lui avais appris. Puis, il ghssa sur le plancher, prit, sous une table, le timon d'une petite charrette, son jouet favori, et s'en alla dans l'antichambre.
Je montai chez moi pour me remettre un peu, L'émotion avaitété plus étrange, peut-être, que douloureuse.
Juliette vint me rejoindre.
— Que faut-il faire, mistress, pour le recevoir ?
— Vous l'avez vu, Juliette? Il faut attendre. Il ne restera pas ici, certainement. Prenez son fils et amenez-le lui tout de suite, allez à l'usine, il faut qu'il le garde à présent.
Juliette redescendit; elle voulut emmener le petit Henry, il se sauva dans l'escalier, puis dans ma chambre. Pendant une heure, onemployatous les moyens pour l'attirer dehors ; il résista et menaça de se mettre en fureur. Alors, je l'emportai et me dirigeai vers Fusine,
J'allai, instinctivement, à la maisonnette du contre maître. Je m'arrêtai sur le seuil.
James était assis près du lit, il s'appuyait du coude sur une vieille table vermoulue. Sur la table il y avait un verre d'eau; devant James, le père d'Henry, Herking et l'autre vieux contre-maître, se tenaient debout et parlaient tous à la fois.
Quand j'entrai, tous ces hommes se retirèrent en s'inclinant avec tristesse ; tous savaient à peu près ce qui s'était passé à Peddry. Je m'approchai ; James était dans la même position que le jour où j'avais eu la funeste idée de soigner sa brûlure. Il se leva et attendit, les yeux fixés au sol que je lui parlasse.
— Voici votre fils, James, murmurai-je, reprenez-le; maintenant, ma tâche est remplie.
— Viens, dit-il en tendant la main au baby. Celui-ci, que j'avais posé, le regarda avec
défiance. Il hésita un moment, enfin, il mit ses bras derrière le dos :
— Non ! dit-il résolument.
Il y eut un pénible silence.
— Henry, dis-je à voix basse, c'est ton père, il faut y aller.
Le petit secoua ses cheveux blonds, tourna autour de James d'un air dédaigneux ; il s'approcha de la table et, touchant au verre plein d'eau, il se retourna vers moi :
— Il n'y a pas de sucre ! dit-il en faisant la moue.
James eut un sourire amer.
— Je t'en prie, Henry, sois sage, balbutiaije; je vais partir.
J'allai à la porte, un cri déchirant me retint. Le père s'était emparé de son fils et le couvrait de baisers ; l'enfant se tordait pour se dégager.
— Je ne veux pas I criait-il avec rage, laissemoi tranquille, toi I
Je m'appuyai à la muraille, il continuait à crier.
— Je veux aller avec Ellen ; Ellen, viens ici !
Je me bouchai les oreilles ; le baby reprit sa liberté et bondit sur moi, il se cramponna à ma robe et se cacha le visage dans mes mains.
— Vous lui avez appris à me haïr ? demanda James, sans colère, d'un accent très doux.
— Non, seulement la mère lui a manqué
pour lui apprendre ce qu'il devait au père !
Il devint livide.
— C'est bien, Ellen, revenez au cottag-e avec lui; demain, peut-être, il sera plus calme et je pourrai le reprendre.
Je sortis en entraînant l'enfant et en étouffant mes sanglots.
Une semaine s'écoula. James s'était installé chez notre nouveau contre-maître, un vieux silencieux qui le laissait faire à sa guise dans la petite maison située entre le cottage et l'usine. James ne franchissait plus certaines limites : quand il arrivait près de la barrière verte, il tournait le dos, tout de suite, et s'en a]lait d'un pas pressé. J'envoyais Juliette, la femme de chambre, pour lui faire annoncer que son dîner était toujours servi dans sa demeure, car en somme il était resté le propriétaire de Peddry, mais il la chargeait d'une réponse invariable : « Je remercie mistress Veedil. Ma place n'est pas chez elle. » Chaque fois que j'avais essayé de lui ramener son enfant il y avait eu des scènes terribles : Henry avait décidément horreur de son père. Moi, durant cette semaine de tortures, je ne me levais plus
'^^e ma chaise longue ayant la peur folle de rencontrer cet homme ou sur la pelouse ou dans les bureaux. Un samedi soir il ajouta à sa réponse quotidienne un billet tout aussi laconique : « Mistress Veedil veut-elle me recefvoir un instant? Il faut que je lui parle. » ! Ce soir-là, je m'en souviens bien, j'étais si \ souffrante que je ne me sentais pas la volonté de refuser cette dernière visite, je devinais que ce devait être sûrement la dernière. Je ne descendis pas au salon, je l'attendis, inerte, au milieu de mes oreillers, le cœur rempli d'une telle angoisse que je me croyais proche de ma mort. Il faisait un temps un peu plus froid, plein de brouillards, et le vent pleurait par les fentes des fenêtres. Je songeais en tremblant à la cruelle Banhsée des légendes écossaises, les spectres des trépassées amoureuses se lamentant dans les glaciales brises d'octobre et heurtant leurs mains décharnées pour applaudir à l'on ne savait quelle triomphante vengeance. Lorsque James monta les marches du perron, il me sembla qu'une tête se fracassait encore sur l'angle de la pierre fatale.
Le meurtrier rentrait donc chez nous ! Il
allait me réclamer son eniant, celui de la victime... puis... mes frissons augmentèrent... le bruit de. ses pas à travers le corridor me faisait l'effet d'un bruit surnaturel. Je dis à Juliette qui tirait les rideaux et enlevait les courtines de mon lit :
— Croyez-vous que ce soit lui?...
Cette fille s'effraya de mon air égaré.
— Mistress... faut-il rester? demanda- 1elle, anxieuse, car elle n'aimait pas James et savait beaucoup de choses.
J'eus une minute d'hésitation. Il était derrière la porte. Enfin, je répondis très vite, pour ainsi dire malgré moi :
— Non, non ! sortez ! Je vous appellerai si j'ai besoin de vous. Habillez l'enfant, il veut peut-être le reprendre. Ahl quelle affreuse pensée !... Est-ce bien lui?
La voix de James retentit, impérieuse
toujours sa même voix d'homme brutal.
— C'est moi, mistress !
Juliette lui ouvrit, et, en me regardant de côté, tristement, elle murmura :
— Mistress a tort, elle va se faire du mal ! Je me sentais seule devant James comme
une orpheline toute craintive, près de recevoir un maître inconnu qui va changer tout d"un coup sa destinée. Mon cœur battait de plus en plus fort, je retombai dans les coussins de ma chaise, n'osant pas envisager ce bourreau.
Je ne m'expliquais plus ce qu'il fallait maudire. Etait-ce sa présence? Etait-ce le trouble extraordinaire qui bouleversait tous mes sens ? Oui, j'avais tort de recevoir James, le séducteur de ma pauvre sœur bien-aimée, dans mon intimité de malade. J'aurais dû descendre au salon. Ce n'était point convenable, à cette heure avancée. Le feu flambait gaiment, le lit était préparé, les phs lourds des rideaux massés contre les vitres obstruaient la bise glacée du dehors, la bise peuplée de fantômes, et il eût été utile que ces fantômes, en écoutant aux croisées me rappelassent à tous mes devoirs de juge sans pitié. Pour la première fois, oui, j'avais tort. Qu'allions-nous nous dire? L'enfant! Il n'avait qu'à le prendre... moi, je me trouvais toujours de trop entre le père et le fils. Il voulait, à ce que prétendaient les ouvriers, s'embarquer pour l'Amérique, il avait une vaste affaire, là-bas, une autre usine à
exploiter pour le compte d'un grand industriel; il se rangeait, cet homme, il faisait du commerce par seul amour du commerce et non plus pour séduire les filles de bonne maison! Un veuf est bien plus libre, n'est-ce pas ? Il spéculerait à outrance désormais, sans entrave, sans remords, possédant notre argent, et il ferait de son fils un citoyen très révolté, du pays de tous les furieux, de tous les extravagants. Cela, c'était son droit.
Quant à moi, dédaignée, sacrifiée, je me consumerais peu à peu, n'ayant plus que l'espérance de mourir promptement, d'efiacer, avec ma personne, tous les souvenirs amers!
Voilà une destinée de femme! J'étais jeune, on m'avait dite très belle et j'avais été passionnément aimée! Cette sensation de ne plus être aimée, surtout, m'exaspérait. Mon père s'était lassé de me regarder souffrir, et le petit Henry allait m'oublier dans une nouvelle existence, pleine de joyeux tapages ! Un cri de détresse gonflait mes lèvres et, pourtant, ne s'échappait pas. Oh! comme j'aurais béni celui qui, à cette heure de crise, se serait assis près de moi, ses bras m'entourant la taille, me di-
sant : « Ellen ! tu as assez souffert pour plaire à Dieu, maintenant tu m'appartiens tout entière, corps et àme, et puisque tu dois mourir, puisque tu es irrévocablement condamnée, meurs au moins en souriant, dans l'étreinte d'un amour permis. Tu peux aimer, Ellen, car tu mérites une récompense ! »
James demeurait debout, le front haut.
— INIistress Veedil , commença-t-il très calme, avec une apparence d'indifférente froideur qui me poigna étrangement, j'ai réglé toutes vos affaires et les miennes, ici. Je pars demain matin pour un long voyage... je ne reviendrai jamais. C'est bien décidé. Vous garderez l'enfant... et la fortune. En restant près de vous, Henry court les chances de devenir un honnête homme. Il ne m'aime pas, moi, je vous avoue que cela m'est égal. Je ne suis pas plus un bon père que je n'ai été un bon mari. Je ne comprends rien aux devoirs sacrés... je suis une mauvaise nature, vous me l'avez tellement répété jadis qu'aujourd'hui j'en suis bien convaincu. L'usine rapportera ce qu'elle rapportait de mon temps, je crois que le vieux contre-maître que j'ai choisi est un brave ou-
vrier, inciipable de voler une femme malade. Surveillez-le tout de même et dites-lui quelques mots affectueux... Voyez-vous, la fierté ne sert à rien avec nous autres, les pauvres. Il s'arrêta, un rictus méchant à la bouche. Moi, je retenais ma respiration, fascinée par son regard dur, son regard des vilains jours. Le gentleman avait fait place à l'ancien contremaître, au garçon débauché qui avait le mépris des robes de soie des ladies et des manières élégantes du baronnet sir Stow ; ce n'était plus James, mon beau-frère, mais James l'ouvrier, le bâtard, le vagabond, le coureur de tavernes malfamées. Peut-être même avait-il repris son habitude grossière de boire de l'eau-de-vie. Il portait une veste de drap usée aux manches, un pantalon d'une étoffe épaisse et rude, semblable à de la bure, comme en ont les galériens, et ses cheveux, ses abondants cheveux fauves, étaient tout embroussaillés, mais ses yeux conservaient leur éclat superbe et ses dents éblouissaient sous ses lèvres pourpres. Son teint de roux, encore éclairci par la lueur des bougies que Juliette avait allumées dans mes candélabres, présentait Taspect de la cire.
24i l'homme roux
— Mistress, continua-t-il, je n'emporte de la fortune qui tous appartient, à vous et à mon enfant, que le prix de mon passage sur le paquebot ; je vais en Amérique pour tenter les aventures : je suis courageux et, ensuite, le travail est une distraction. Nous ne nous reverrons plus. Votre maladie, c'est moi, n'est-ce pas ? Dès que vous me saurez loin pour ne jamais revenir, vous guérirez. La haine s'apaise quand celui que l'on déteste a disparu... que ferais-je chez vous ? Ce métier de tueur de femmes n'est plus possible. Tâchez de vousremarier selon votre fantaisie. Une créature A'ertueuse doit se marier pour mettre au monde des hommes vertueux. D'ailleurs, je suis tranquille au sujet de mon petit, vous l'aimez, j'ai bien deviné cela, et cela m'a consolé de tout, mistress. Je vous laisse des livres très en ordre, vous ne serez pas inquiétée par les fins de mois, j'ai réglé toutes les notes en retard. Il faut seulement que vous lisiez ce papier devant les ouvriers pour qu'ils soient au courant.
lime remit une note détaillée de l'état de la caisse et de la situation de chaque ouvrier à l'usine. Il feuilletait son carnet, un carnet tout
crasseux, avec un flegme inouï. Ses doigts ne tremblaient point. Sa mine restait froide. Moi, j'étouflais.
— Je vous fatigue, mistress ? reprit-il d'un ton sourd ; excusez-moi, je m'en vais.
Il fit un pas de retraite. Je me dressai dans un eflbrt suprême, essayant de rester comme lui, très digne, sans un retour \ers le passé.
— Pourquoi, balbutiai-je, ne pas attendre qu'Henr\' soit plus raisonnable? N'est-il plus votre enfant, mon Dieu ? Vous l'aimiez autre^ fois... Certes, j'aurais mon dernier bonheur ici bas en le regardant, mais je vous dois votre fils ! Il est si beau ! Pouvez-vous donc vous séparer de lui ?...
Il ne répondit pas, sa tête tomba sur sa poitrine.
— Vous l'aimiez autrefois!... répétai-jeavec une sorte de vertige... vous l'aimiez!...
— J'ai tant aimé que je n'aime plus, mistress !
Il eut un ricanement et haussa les épaules. Que venait-on lui parler d'amour, à présent ?
Alors, un déchirement s'opéra dans mon
malheureux cœur, mon cœur lâche de femme qui a peur de mourir abandomiée ; ce cœur se fondit comme un flocon de neige se fond au rayon d'une aurore de printemps. De tout ce que James avait dit, je ne retins que ces mots: Je n'aime plus. Etaient-ils pour son fils, ces mots-là?., non, ils étaient pour moi!... Pour moi, la haine, pour moi, la vertu !
James se rapprocha de ma chaise longue ; il poussait du pied, un tabouret, par contenance.
— Lisez, mistress, il le faut, je ne veux pas que vous m'accusiez un jour d'avoir négligé vos intérêts. Vous verrez que je suis un régisseur fidèle, et, en humble serviteur, je me mets à vos ordres jusqu'à demain matin... Ne nous fâchons pas. Gardez vos grands airs. Est-ce que je vous insulte ?
— Oh ! que je soufi're ! — criai-je, ne sachant pas ce que je disais.
Le papier glissa sur ma robe. Il le ramassa et le posa sur le coin de la cheminée.
— Mistress, je vous demande pardon. Si j'avais su que vous fussiez vraiment malade... je ne serais pas monté.
— James, dis-je, en m'exaltant d'une façon qui m'étonna moi-même, James, je veux que vous aimiez votre fils ! Vous êtes donc toujours un monstre de cruauté, et vous ne comprenez donc rien?,..
Les paroles s'échappaient de mes lèvres, malgré moi ; je n'avais plus conscience de notre situation, et quand il toucha la porte pour se retirer je me penchai, les bras tendus.
— Adieu, mistress ! ajouta- t-il se retournant.
— • James ! râlai-je, ne partez pas encore I Je me levai d'un bond : une force prodigieuse me lançait vers lui.
— Ah! m'écriai-je, puisque je dois mourir bientôt!... les médecins l'assurent. Puisque tout est fini... vous devez rester, pour l'enfant... Songez qu'il n'aura plus que vous après moi... Une maladie de cœur, c'est toujours mortel... toujours, James! Moi, je vous pardonne! Restez!...
Il me regardait attentivement. S'il partait, ma vie allait partir avec lui. Il allait tout entraîner, oui, tout, la vertu et la haine; il ne me laisserait qu'un regret éternel, le regret
de l'avoir perdu. Je m'accrochai à son épaule robuste pour ne pas chanceler,
— James, je vous pardonne !... bégayai-je, du plus profond de mon àme. Vous m'avez tuée; mais ne l'ai-je pas tuée, elle? C'est moi qui suis coupable, je vous ai unis en dépit de l'affection que vous aviez pour une autre ! C'est une complicité, cela! Mon Dieu! pourquoi me regardez-vous ainsi, de ce regard sombre?... Je suis changée, n'est-ce pas? Encore un an, et je m'en irai plus loin, bien plus loin que vous. Restez!...
James eut un éclair dans les yeux.
— Que dois-je comprendre, mistress, que vous n'osez pas m'expliquer?
A ce moment, je faisais un rêve merveilleux et terrible. J'étais la morte, j'étais Madje, la chérie, je mendiais ma vie à celui que j'adorais, j'avais eu une jouissance infinie à pardonner, ma voix s'adoucissait dans ma gorge et trouvait des accents de tendresse navrante. Mon front s'inclinait sur sa poitrine large, il m'entourait de ses bras puissants, il me disait: Viens avec moi, mon Ellen... Sans doute, j'étais folle; mais comme ce moment de folie
me rendait heureuse, presque fière, vivante, enfin !
Juliette ouvrit la porte. Elle poussa l'enfant entre nous.
— Mistress, déclara-t-elle, me faisant un signe d'intelligence pour me prouver qu'elle veillait dans le corridor et qu'elle saurait bien empêcher, au besoin, un acte de violence; mistress, je crois que notre baby sera bien sage, ce soir !
La porte se referma, mes mains sejoignirent.
— Mon Dieu ! soyez béni, vous êtes juste ! — pensai-je , pendant que James , le sourcil froncé, reculait devant son enfant.
Celui-ci dormait à moitié, il se précipita sur ma robe en grondant comme un jeune animal que l'on tourmente.
— Mistress, dit James, les lèvres pâhes par une émotion soudaine, si je m'en vais, c'est que je ne me sens pas digne de votre pardon. Voyez-vous, tout à l'heure, vous vous êtes appuyée sur moi. Eh bien!... la pitié, cela vous procure comme une illusion d'amour... quand on n'a pas meilleur à prendre. Eh bien! j'ai faiUi vous manquer
de respect, mi stress ! L'enfant ne serait pas entré...
— Allez-vous-en ! murmurai-je épouvantée en me rejetant en arrière. Oh! vous avez raison! Allez- vous-en et ne revenez jamais !...
Il eut un rire strident.
— C'était pour avoir le plaisir de me chasser elle-même, rugit-il, j'aurais dû m'en douter ! L'orgueilleuse! Elle me traite comme un chien ! « Reste, si tu peux me servir ou va-t'en si tu veux me caresser. » Ah ! je te souhaite d'aimer, à ton tour , qui ne t'aimera pas ! Ce sera ma vengeance... Orgueilleuse... misérable orgueilleuse!...
Et il sortit, rageusement, sans plus s'occuper de son fils. Je cachai mon visage, pourpre de honte, dans les blonds cheveux du petit Henry.
— Je t'aime! je t'aime! repétai-je ivre de de désespoir, car je n'avais plus besoin d'être orgueilleuse...
Le lendemain matin , James fuyait notre maison, me laissant son enfant
Voici un an qu'il est parti: je vais mourir, dit-on, et c'est tant mieux, car j'irais le chercher, si je m'en sentais la force...
Seigneur, vous êtes juste.