‹ L'honneur: comédie en quatre actesChapitre 37 sur 46 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

TRAST, ROBERT

Trast. — Arrive un peu ici, mon garçon.

Robert. — Que veux-tu?

Trast. — Moi? Tu sais bien que je ne veux jamais rien. Je me laisse conduire par les événements. Mais voici la question : Que viens-tu faire ici, dans cette maison?

Robert. — Je viens rendre des comptes.

Trast. — Evidemment! Nous savons cela... Mais comme tu vas, j'imagine, renoncer à la poignée de main que d'ordinaire on accorde en pareille circonstance, avec magnanimité, h un brave ouvrier, je ne vois pas bien pourquoi tu n'envoies pas simplement tes livres au bureau.... et puis... basla!

Robert. — En efi'et,ce serait très simple.

Trast. — Allons, vieux, laisse-moi te parler, encore une fois, en ami.

Robert. — Eh ! bien, parle, parle.

Trast. — C'est un fantôme que lu poursuis.

L'ILLUSTRATION

RoBEiiT. — Vraiment?

Trast. — Personne n'a louché à ton honneur.

Robert. — Vraiment?

Trast.— Car ce n'est au pou voir de personne au monde.

Robert. — Vraiment, vraiment !

Trast. — Ce que tu appelles ton honneur, ce mélange de pudeur et de tact, de probité et d'orgueil, ce que tu as acquis par toute une vie de devoir et de moralité scrupuleuse, ne peut pas plus t'ètre enlevé par l'acte d'un polisson, que ta bonté par exemple ou ton jugement. Ou bien il fait partie de toi-même, ou bien il n'existe pas. Quant à cette sorte d'honneur que peut détruire le gant négligemment jeté, de n'importe quel gandin prétentieux, tu n'as rien à faire avec lui... Il est tout juste bon à servir de miroir aux imbéciles, de jouet aux désœuvrés, et de pavillon aux aventuriers. ' Robert. — Tu parles comme un homme qui fait de nécessité vertu.

Tr.\st. — Possible, car toute vertu est l'œuvre de la nécessité.

Robert. — Et ma famille ?

Tr4st. — Tu n'en as plus, j'imagine ?

Robert, vaincu par la douleur, se cacha le viiage dans ses mains.

Trast. —Je le comprends; ce sont les contractions nerveuses qu'on ressent encore à la place du membre amputé ; mais ne t'y trompe pas : quoique l'orteil te fasse encore souffrir, la jambe est coupée.

Robert. — Tu n'as jamais eu de sœur î

Trast. — Ecoute : faut-il que ce soit moi l'aristocrate qui t'enseigne, à toi le plébéien, l'indulgence envers les humbles ? Mon cher, ne méprise pas les tiens. Ne dis pas qu'ils sont pires que toi et moi... Ils sont différents, voilà tout. Ils ont dans le cœur une façon de sentir que tu ignores, et dans la télé urie conception du monde que tu ne comprends pas. Los condamner pour cela ce serait présomption, étroitesse d'idées. El il faut bien que tu le saches enfin, mon garçon ; dans ta lutte avec les tiens, tu as été dans ton tort, depuis le commencement jusqu'à la fin.

Robert. — C'est toi, Trast, qui me dis cela ?

Trast. —Je prends cette liberté... Tu arrives de pays lointains où, en contact journalier avec des gentlemen, tu as plus de dix' fois fait peau neuve et tu veux que les tiens, par amour pour toi, dépouillent tout simplement le vieil homme, du jour au lendemain! Tu en demandes trop, mon garçon... D'ailleurs, la famille Mûhlingk a rendu l'honneur à la sœur, je veux dire l'honneur qui peut lui être utile, car toute chose ici-bas a sa valeur. L'honneur des riches se paie parfois avec du sang, je dis : parfois; l'honneur des pauvres est restitué In iniegrum avec un petit capital. i^Robert fait un

mouTement de oolire contre lui.) Ne m'avalc paS... je n'ai paS

encore fini. Quel sens a donc la virginité, dont il s'agit ici, — puisqu'elle n'a pas d'autre but que le mariage, — sinon de garantir au futur époux une certaine dot de pureté, de sincérité et d'affection ? Eh ! bien, demande, je t'en prie, dans la classe dont lu sors, si ta sœur, avec le capital qui lui échoit aujourd'hui, n'est pas devenue un parti bien plus enviable qu'elle ne l'a jamais été.

Robert. — Trast, tu es dur, tu es cruel.

Trast. — Dur comme la nature, cruel comme la vérité. Il n'y a que les paresseux et les lâches pour construire, à tout prix, des idylles autour d'eux. Mais toi, tu n'as plus rien à voir avec tout cela. Donne-mol donc la main, secoue la poussière de tes souliers sur le seuil paternel, et ne retourne plus la tôle.

Robert. — Je veux d'abord obtenir une satisfaction personnelle.

Trast. —Tu veux donc absolument le battre avec lui?

Robert. — J'y avais renoncé. Mais maintenant, oui, maintenant, je le veux.

Trast. — Ne sois donc pas si vieux jeu.

Robert. — Vieux jeu,... c'est possible. Mais peut-être précisément parce que je sors du peuple et que les principes d'honneur m'ont été inculqués du dehors, pour

ainsi dire, peut-être à cause de cela môme n'ai-je pas la force de m'élever à la hauteur de tes considérations. Laisse-moi donc me perdre avec mes idées étroites.

Trast. — Mais enfin, s'il ne veut pas ?

Robert. — le saurai bien le forcer.

Trast. — Ah ! ah ! (a part.) Voilà pourquoi le revolver. (Haut.) Encore un mot, mon ami. Si lu tiens absolument à ce que M. Conrad te loge une balle dans la peau, encore faul-il lui enlever tout prétexte pour refuser.

Robert. — Mon Dieu, oui... tu as raison.

Trast, tirant son port«reuiUe. — Est-cc quc lu te ferais scrupule?...

Robert. — Non, tu as déjà trop fait pour moi pour que je n'accepte pas.

Trast, lui tendant un chique. — TienS.

Robert. — Et si je ne réussis jamais à m'acquitter?

Trast. — Alors j'insciirai cola sur le grand livre de l'amitié ! (Lui caressant la téu.) Bah ! Ics choscs ne tourneront pas si mal. HemI mon garçon, une chose que tu as complètement oubliée.

Robert. — Laquelle?

Trast. — Lénore !

Robert, tressaillant. — Ne me parle pas d'elle.

Trast. — Tu l'aimes?

Robert. — Ah 1 Je ne le répondrai pas.

Trast. — Faudra-t-il donc que, peut-être, elle pense à toi comme au meurtrier de son frère?

Robert. — Cela vaudra mieux que si elle pensait à moi comme à un homme sans honneur.

Trast, se redressant de toute sa hauUur. — Est-Ce que je

ne suis pas, moi aussi, un homme soi-disant sans honneur? Est-ce que tu ne connais pas mon courage? Est-ce que je ne porte pas la tête aussi haut que n'iin porte qui ? Tu devrais avoir honte !

Robert, apr^s un silence. — Trast, pardonne-moi.

Trast, l'embrassant. — Te pardonner, quelle sottise ! Je t'aime, voilà tout.

Robert. — Trast, je... ne... me... battrai pas.

Trast. —Ta parole?

Robert. — Ma parole.

Trast. — Alors, viens !

Robert. — Où ça?

Trast. — Est-ce que je sais ! N'importe où.

Robert. — Un moment! Dois-je me refuser la joie de jeter cet argent aux pieds du généreux donateur?

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