L'honneur des femmes
Je serais un ingrat si je ne mettais pas votre nom en tête d’une des œuvres qu’il m’a été donné de faire, grâce à vous.
Voyez donc en cette dédicace un témoignage de mon affectueuse reconnaissance.
Je vous avais dédié SüAKSPEARE, complètement et sérieusement traduit. Mon éditeur en ayant retardé l'impression, je n’ai pas voulu attendre plus longtemps pour vous dire que de près ou de loin j’étais tout « vous.
Raoul BRAVARD,
Le château de Villeneuve n’est situé qu’à quelques kilomètres d’Issoire, une charmante petite ville assez bien bâtie, mollement couchée dans les bras de ses boulevards et que berce la Crouze, une rivière ou plutôt un ruisseau qui descend des montagnes à peine gros comme une grosse branche de chêne, mais qui va en s’élargissant, en grondant, en criant comme un petit monstre qu’il est, jusqu’à l’Ailier où il se perd après avoir parcouru une distance de quelques minutes ; deux ou trois lieues de son berceau à sa tombe ; en route, il a fait mouvoir quelque^ roues de moulin, servi à blanchir le linge de quelques ménages, déraciné quelques vieux saules qui lui servaient de digues et le fouettaient de leurs
l’honneuh dës femmes.
branches quand il faisait le méchant. Gomme tout ce qui est petit, ce petit filet d’eau a ses colères, je dirai presque ses tempêtes, il boude et gronde et fait du bruit sur ses rives, comme s'il était à craindre. Un enfant, dans les beaux jours le passe à pied sec et sans retrousser ses brayes, en sautant d’un caillou roulé à l’autre ; de beaux cailloux bruns et lisses comme de l’ardoise. Mais que la neige fonde sur les hauteurs , et mon ruisseau s’en va tout à coup sans frein ni règle et sans qu’on ait pu prévoir cette course folle, emportant les pièces de toiles qu’il a blanchies et quelquefois les moulins qui, sur la foi des traités, se tenaient tranquillement assis sur ses bords.
On eût pu le canaliser, en tirer parti ; mais non,
c’est le ruisseau de tout le monde ; que chacun pense à soi et construise uné‘ digue auprès de sa propriété :
la terre est tellement morcelée dans cette partie de la
Limagne 1
Hâtons-nous de quitter Issoire pour nous rendre au château de Villeneuve. Nous avons passé la Crouze sur un pont construit en pierres de Volvic; un pont romain, disent les uns, un pont franc, disent les autres; pourquoi vouloir qu’il soit franc ou romain? il est assez mal bâti pour le croire d’une origine plus moderne et, en effet, c’est un pont pur auvergnat, construit en 1700, après les guerres de religion, qui n’ont pas plus respecté les ponts que les églises ; nous prenons à droite, en lais-
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sant Saint-Germain-Lembron sur la gauche, et nous entrons dans une vallée étroite et sombre , couverte de marronniers gigantesques. C’est le Val-aux-Loups.
A l’extrémité de ce val et au pied du rocher qui lui sert de mur d’enceinte, vers le sud, est le château de Villanova, véritable château du moyen âge, avec toutes ses richesses de broderies dans le fer, la pierre et le bois. Il a ses créneaux remplis de barbacanes et de meurtrières, ses tours, ses clochetons, ses tourelles, ses donjons et les bouches béantes de ses oubliettes, toute sa robe noire d’autrefois, déchirée à certains endroits, tachée à certains autres, taches de rouille ou taches de sang. C’est à ses premiers possesseurs que la vallée doit son nom de Vallée-aux-Loups. Quand la nuit était noire, le seigneur et ses gens sortaient, armés jusqu’aux dents, et malheur aux voyageurs imprudents, aux filles oublieuses de l’heurè et qui s’étaient arrêtées après le coucher du soleil à l’ombre noire des marronniers. Que de légendes ont été faites sur ce château au nom si doux, aux seigneurs si cruels. Il y a eu là Pierre de Laroche- Lambert, surnommé Pierre l’Assommeur, et, après lui , son fils et les fils de ce fils jusqu’à Pierre XXIII. Tous braves comme leur épée , mais féroces et avides de sang comme elle. Ce Pierre de Laroche-Lambert, le premier de sa race, avait eu une portée de vingt-sept louveteaux. 11 avait fallu, quand les petits eurent fait leurs dents, leur trouver de la pâture, et alors le pont-levis avait crié sur
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ses lourdes chaînes et la campagne avait été envahie, les paysans mis à contribution , les voyageurs rançonnés, les jolies filles ramenées en croupe étaient enfermées dans les chambres du château ; il fallait bien que le comte Pierre nourrît sa famille, elle l’eût dévoré. Le pont-levis existe encore et on le relève chaque soir; les fossés sont vides, il est vrai, et les bastions légèrement endommagés. Le propriétaire actuel s’inquiète peu des visites qu’on peut lui rendre de nuit et sans son assentiment. Il n’a plus d’archers sur les plates-formes de ses tours, pas de veilleur dans sa logeLte de pierres, il a moins et plus. Quelques grands chiens des montagnes, à tons fauves, à poils ras, font sentinelle. C’est Jean Bricoux, le piqueur du chevalier de Mons qui 1 s nourrit lui-même, et Jean Bricoux les nourrit mal. Jean est un homme étrange en tout, il prétend que le trop de nourriture rend les chiens et les hommes paresseux. Aussi les chiens de Videneuve sont-ils toujours prêts à mordre, et c’est une rude besogne, le matin, que d’avoir à les remettre à la chaîne.
Les mendiants des environs connaissaient ces chiens et leur réputation était faite à dix lieues de là, c’est plus que n’en peut dire un auteur de nos jours.
Ils sont bien durs aux pauvres gens, disaient les rôdeurs, et pourtant le soir où nous entrons dans les cours du château, elles étaient encombrées de paysans des deux sexes, fermiers, tenanciers, hommes de peine, gens de
l’honnedr des femmes.
besace, tout ce qui appartenait ou avait appartenu au chevalier deMons, ceux qui servaient encore et ceux qui avaient servi et que l’on hébergeait et nourrissait pour leurs anciens services, serviteurs à titre onéreux. La foule était silencieuse et triste, elle boudait au pain blanc et aux brocs de fine piquette qu’on leur avait distribués par ordre du bon seigneur.
11 faisait nuit, et derrière une des grandes croisées du premier étage on voyait se mouvoir plusieurs ombres. Ces croisées éclairées étaient celles de la chambre à coucher du chevalier do Mons. Le reste de cette imposante masse de pierres était plongé dans une obscurité complète. La cour où les paysans chuchotaient à voix basse et par groupes, ne recevait de lumière que celle que lui envoyaient deux ou trois lanternes d’écurie appendues à des pieux fichés en terre, lumière douteuse et que le vent agitait et poussait parfois d’un côté à l’autre de ce vaste quadrilatère.
— Tiens, voilà monsieur Bricoux, dit une jeune paysanne, nous allons savoir ce qui se passe là-haut.
— Est-ce que c’est toi qui lui demanderas, fille? dit un paysan, l’oserais tu ben?
— Pourquoi non? reprit la fille, y me mangera pas: moi, d’abord, je crois pas aux bêtises qu’on dit sur son compte, il est aussi bon qu’il est beau.
— Ça, c’est vrai qu’il est beau, dit une autre paysanne.
— Je n’ai pas peur de lui, reprit la première. Pourquoi que j’en aurais peur, continua-t-elle, cherchant à se rassurer et se repentant déjà de sa hardiesse.
— Ah ! pourquoi? dit le paysan qui avait déjà parlé
c’est que !
— C’est que, quoi ? demanda-t-on.
— Eh bien , reprit le paysan baissant la voix et groupant ses auditeurs, écoutez-moi ça, vous autres... C’est que... Toutes les oreilles étaient tendues et la curiosité surexcitée au dernier degré, les paysans retenaient leur souffle, c’était sans doute quelque sombre histoire qui allait leur être racontée, et M. Jean en était le héros.
Le paysan se taisait... il se grattait l’oreille.
— Voilà qu’il se consulte... allez donc, père Fougeron, dit une des matrones de l’assemblée, on ne tient pas ainsi les gens le bec dans l’eau.
— Non, ça n’est pas faisable, dit en riant un jeune laboureur, surtout quan i on leur a mis si souvent l’eau au bec.
— C’est que !... pardine, j’ai pas autre chose à dire, dit le paysan embarrassé. On sait ce qu’on sait.
— Dites ce que vous savez, reprit la jeune Auvergnate, qué que vous savez, père Fougeron?
— Tiens, vois-tu, l’autre ! dit le vieux paysan, qué que vous savez? Ce que je sais, je le garde. Quand t’auras mon âge, Gothon...
— Eh ben ?
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— - Eh ben, t’auras, si t’es encore de ce monde, moins de temps à attendre pour en sortir que tu n’en as maintenant... et voilà!
— C’te farce! dit Gothon, c’est-y de la mère Gandelle que vous tenez l’histoire?
— Eh bien, Gothon! parles-y donc, à M. Jean, le voilà qui passe.
— Parles-y, toi, dit Gothon.
— Pourquoi, qu’alors tu t’avances?
— Elle ose pas! c’en est-y une vaniteuse, c’te Gothon, elle dit j’ai pas peur, et la v’ia qui déroule son écheveau; mais le fil en est cassé.
Elle tremble comme une feuille de saule.
— Ah ! je tremble, dit Gothon, vous allez voir.
Elle s’avança assez résolument au-devant du piqueur qui traversait la cour suivi d’un valet de chiens, mais, arrivée auprès de lui, elle releva son tablier et le tordit entre ses doigts comme si elle eut voulu en faire une corde, gardant les yeux baissés et ne trouvant pas une parole.
— S’il pouvait ne pas me voir ! pensa-t-elle.
Mais Jean Bricoux l’avait vue venir, et, comme elle, il s’était arrêté attendant qu’elle l’interrogeât. La lanterne que portait à la main le jeune domestique donnait en plein sur le visage pâle de la jeune Auvergnate.
— Qu’as-tu, et que me veux-tu, mon enfant? lui demanda Bricoux d’une voix douce et sonore.
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l’honneuk des femmes.
— Moi, rien, monsieur Jean, répondit la jeune fille.
Les paysans s’étaient éloignés à l’approche du piqueur.
— C’est bien, reprit Bricoux. j’ai cru d’abord que tu avais quelque chose à me demander. Allons, ma fille, laisse-nous passer ; mes chiens sont un peu négligés depuis quelques jours. Eh bien? dit-il, voyant qu’elle ne se dérangeait pas.
— C’est que... dit Gothon.
— Quoi?
— Oh ! c’est pas pour autre chose, et je vous souhaite ben le bonsoir, monsieur Jean.
— Bonsoir, mon enfant, dit Bricoux qui passa.
— Que t’a-t-il dit, Gothon? demandèrent les paysans quand ils eurent vu Bricoux disparaître dans une seconde cour.
— C’est un secret, répondit fièrement Gothon.
— Eh ben, dit Fougeron, si t’as un secret avec lui, je t’engage à voir M. Bayle, notre curé. M. l’intendant ou le piqueur, comme tu voudras, moi je dis M. le maître, car c’est le vrai maître, n’est pas un homme comme les autres; c’est un singulier paroissien. Ce qu’il fait et ce qu'il dit ne paraît pas sortir de lui-même. 11 est pas de la même terre que nous : parce que vois-tu, Gothon, il y a terre et terre, et celles de la Chabanne ne sont pas les mêmes que celles de Villeneuve ; c’est plus gras et mieux nourri que par chez nous. Or, il est né par là.
l’uONNKUR DBS FEMMES. 11
Je dis pas, qu’il est sorcier. M. Bayle me l’a défendu : a C’est un très-honnête garçon, dit notre curé. » Trèshonnête, c’est possible, avec de la pitance à volonté... Je sais bien ce qu’au fond feu pense, moi, de son honnêteté; ça n’était d’abord qu’un paysan comme nous, et à présent... Mais c’est bon.
— C’est vrai, dit un jeune gars, que lorsqu’on lui parle, il semble attendre pour répondre que quelqu’un autre lui ait soufflé sa réponse; après ça, c’est pas un méchant homme; il ne m’a jamais fait de mal à moi, au contraire. Il a guéri ma rousse qu’était dangereusement malade, et ma sœur Miette, qu’avait pris un chaud et froid dans les pâtureaux de la Sapinière. J’ai voulu lui offrir de l’argent : a Pourquoi faire, qu’il m’a dit, et qui t’en demande? Donne ton argent aux pauvres; je nai besoin de rien chez M. de Mons. Si tu crois me devoir quelque chose, dis à ta sœur Miette, qui est une fille religieuse, de prier pour M. le chevalier et pour sa sœur la bonne demoiselle Lucine, qui va bientôt mourir... » Et la voilà qui meurt, observa le paysan. C’est drôle tout de même ; car enfin, quand M. Jean me parlait ainsi de la bonne demoiselle Lucine, elle était portante à désir, fraîche et forte comme une servante de ferme, et elle est venue il n’y a pas deux mois nous voir faucher les prés de sous les murs de la Ravière, le domaine à madame Rolland, tu t’en souviens, Boujean ?
— A même, répondit Boujean, qu’elle a voulu placer
toute seule le bouquet sur la première voiture de foins, et qu’elle a mis son pied sur mon genou pour atteindre au brancard... En avait-elle un petit pied! Pauvres gens! pas plus gros que ça... elle était assez jolie pour vivre.
— Oui, voilà, dit Fougeron, on avait de la beauté, de la fortune ; mais ça n’avait pas ce que nous avons, nous, qui avons si peu.
— Quoi donc? demanda Golhon, c’est-y de l’inducation?
— Tiens, vois-tu l’autre ! de l’inducation ! ça fait-il vivre, ça rend-il meilleur et plus honnête? M’est avis qu’un pay san, quand il remplit ses devoirs de chrétien, et aussi de citoyen, vaut tous les bourgeois du monde, parce que d’abord il est paysan. Quoi! l’homme du pays... qui y reste, le travaille, l’engraisse de sa sueur et fait vivre ses habitants; l’homme qui fait pousser le pain blanc et mange le pain noir, et e’est ben quelque' chose ; travailler toujours pour les autres et ne pas se plaindre, être content de son lot et retourner dès l’aube à son sillon comme une bête de somme, ça a bien son mérite, et je sais bien des gens à grande inducation qui n’en feraient pas autant.
— Pardine, dit Gothon simplement, ça n’en a pas l’habitude. Nous en avons l’habitude.
— L’habitude et la volonté, ma fille, reprit le père Fougeron; on nous rabaisse assez pour que nous ne nous rabaissions pas nous-mêmes. Quant à la demoi-
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selle, c’était pâle et grêle comme un lis, et ça depuis son bas-âge; je l'ai toujours vue aussi blanche, pauvre mignonne !
— Mais quoi donc qui lui manquait? reprit Gothon.
— Quoi? la santé du corps! dit Fougeron : on la faisait coucher dans l’étable aux bœufs ; mais trop tard. On l’avait fait naître dans du coton. Ces riches, c’est si bêtes : pendant cinq ans ça vous plie leurs enfants, ça vous les berce, les emmaillotte, ça vous les couvre comme des poupées. A force de vouloir les aimer, on leur infiltre la maladie, et pais on s’étonne qui soient malades. Aussi il n’y a de bien portants que ceux qu’on donne à nourrir à nos femmes, et encore, c’est à peine si ça vit la vie ordinaire. C’est pas nous qui les faisons !
— Pourquoi qu’on nous fait venir? demanda Bonjean.
— On nous le dira sans doute, répondit Simon ; ça n’est certainement pas pour voir mourir mademoiselle.
— Elle a reçu l’extrême-onction, dit Fougeron, c’est une lille finie.
— Pauv: > chère demoiselle, dit Gothon, si bonne pour tous. Ce n’est pas que M. le chevalier ne soit aussi un bien bon maître ; mais il est si triste et si peu ave* nant.
— J’ai vu entrer M 8 Cournon, le notaire de Landerneau, il y a tantôt deux heures : la demoiselle fait son testament, et peut-être ben que nous y sommes compris, dit le vieux Fougeron ; c’est au moins ce que je pense ;
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car enfin, je dis comme Bonjean, pourquoi qu’on nous
aurail fait venir alors ?
— Sa sœur, madame Beauprez, a voulu la faire passer pour folle.
— Oui, on le dit, reprit Fougeron; mais que la bonne demoiselle nous mette dans son testament, et nous verrpns ben si on osera devant nous l’accuser de folie.
Après ça, qu’elle nous y mette ou non, dit Bonjean, elle nous a fait assez de bien pour que nous en soyons reconnaissants; elle avait toujours la main ouverte pour tous.
— Et son cœur ne se fermait jamais, ajouta Simon : pour des uns, c’est être fou que d’être aussi charitable. Que madame Beauprez vienne chercher dans le val des témoins de la folie de la demoiselle, on lui en rendra bon compte.
— Oui, qu’elle y vienne, dirent plusieurs paysans qui s’étaient rapprochés du groupe formé par le père Fougeron, Simon le Bouvier, Bonjean et Goihun Lambert.
Pendant qu’on devisait ainsi dans la cou.' du château, voici ce qui se passait au premier étage.
Dans une chambre aux dimensions immenses et qui avait dû servir autrefois de salle d’audience aux seigneur.' du manoir de Villeneuve, hauts justiciers sur les terres de leurs domaines , on avait disposé une longue labié de chêne, recouverte d'un de ces éternels tapis verts qu’on retrouve maintenant partout et dont la couleur semble indiquer la destination.
Auprès de cette table était assis un beau jeune homme en cravate blanche, en habit noir; une tenue de notaire chez des clients sérieux! C’était, en effet, M* Cournon , notaire royal à Landerneau. Devant lui était un code ouvert et sous sa inain blanche et soignée, comme
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celle d’une femme, des papiers timbrés. Il avait la tête penchée en arrière et semblait attendre la suite d’une phrase.
A l’autre extrémité de la salle, dans un lit dont les proportions répondaient à celles de l’appartement, était couchée une femme, jeune encore : c’était Lucine de Mons. Au pied du lit priait le curé de Villeneuve ; un saint, de l’avis même de ceux de ses paroissiens qui ne croyaient pas aux saints canonisés.
Le chevalier de Mons arpentait la salle d’un pas sec et mesuré, allant du lit à l’àtre , auprès duquel , assis dans un vaste fauteuil, les pieds sur les chenets, semblant indifférent à ce qui se passait autour de lui , se tenait le docteur Rouvoy-Dorgé-. Il ouvrait un œil, mâchait quelques pastilles de gomme ou prenait une prise dans une lourde boîte d’argent , laissant toujours ouvert cet œil qu’il appelaitson garçon de garde : « il y voit pour l’autre , et l'autre dort pour lui , disait-il ; il y a là compensation , comme dans le monde où les uns jouissent de tous les bonheurs, prennent toutes les joies, et où les autres sont affligés de toutes les misères... Mon paysan (c’était l’œil qui veillait) fait son métier de vilain, o
Au côté opposé, graves comme des magistrats, causaient bouche à bouche de ces bourgeois paysans ou paysans bourgeois, fermiers d’abord, propriétaires plus tard, tout fiers de se trouver là et de pouvoir servir à quelque chose. C’étaient les deux témoins, dont la
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signature était nécessaire pour valider le testament que venait de dicter la malade.
A chaque tour de sa promenade, le chevalier adressait une question au notaire ou prenait les mains de sa sœur qu’il serrait dans les siennes. Il pouvait avoir cinquante ans , mais à sa haute taille , droite encore, à sa démarche sûre, à ses cheveux noirs et touffus, on lui eût donné dix ans de moins que son âge. Il paraissait profondément triste et sombre; mais cette tristesse lui était habituelle : on ne l’avait jamais vu sourire, jamais aussi pleurer. Il avait été pourtant cruellement éprouvé : il avait perdu coup sur coup et à quelques mois de distance mie jeune femme qu’il aimait avec toute la puissance d’un esprit aussi concentré et d’un cœur aussi peu communicatif que le sien , et un fils , l’espoir et l’orgueil de cette famille de vieille roche qui voyait s’éteindre en lui un nom dont elle était fiôre à si juste titre. Il y eut un de Mons fait prisonnier avec Louis IX sous les murs d’Olivarette ; un autre de Mons combattait sous les remparts d’Orléans, auprès de l’héroïne de Domrémy, veillant sur elle avec l’enthousiasme fanatique qu’elle inspira à tous ses compagnons d’armes. Elle entraînait les faibles, soumettait les forts : elle sanctifiait la guerre. C’était la patrie qui s’était faite femme et qui payait de sa personne, disaient- ils. C’est à cette croyance contagieuse que les Français , vaincus sur tous les points , durent de retrouver le courage qui suppléa au nombre et de rede-
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venir les maîtres dans cette France dont il ne leur restait plus qu’une province, presque rien, si peu enfin que Charles VII s’était habitué à ne plus se considérer que comme simple citoyen; il doutait des autres et de luimême, il doutait de tout et presque de sa légitimité. Jeanne vint et lui déclara au nom de Dieu qu’il était l’héritier légitime de ce trône qu’il abandonnait si facilement. Il y crut et se reprit à être roi et à aimer celte belle France qu’il avait oubliée et qui s’était oubliée elle-même aux mains de ses vainqueurs. Ce fut un curieux spectacle que ce réveil de tout un peuple à la voix d’une femme. Elle lui dit de se lever, et il se lève ; de combattre, et il combat , et il est victorieux. 11 a retrouvé son énergie et son courage des beaux jours dans le cœur d’une enfant, dans la parole de la fille d'un laboureur et d’une lileuse, Jacques d’Arc et Isabelle Bornée.
— Lucine ne pouvait-elle tester sans témoins? demanda le chevalier en se rapprochant de la table où se tenait le notaire.
— Pour donner plus de solennité à cet acte , j’aurais
voulu qüe tous les gens de vos domaines fussent présents à cette triste cérémonie, dit M B Cournon; ils auraient, s’il plaît encore à madame Beauprez d’accuser sa sœur de
Monsieur de Mous pencha sa grande taille :
— Silence ! dit-il à l’oreille du notaire, elle peut \oas
l’honneur des pemmes. 19
entendre. Et il ajouta quelques mots à voix basse.
— Bon ! reprit le notaire, nous lui prouverons par le testament lui-même, qu’elle jouissait de toute sa raison, et de la raison la plus raisonnable que j’aie encore trouvée chez une personne de son sexe et surtout de son âge. Un légiste n’eût pas dicté un testament plus en forme. 11 n’y a pas un mot superflu ; il réunit toutes les conditions requises de validité... mais pour répondre à votre première question, ouvrez le Code que voilà à l’art. 969, et vous trouverez :
« Un testament pourra être olographe ou fait par acte public, ou dans la forme mystique. »
— Le testament olographe , continua M° Cournon , olos, graphes , signifie écrit seul, parce qu’en effet ce testament doit être écrit en entier, daté et signé de la main du testateur.
Mademoiselle de Mons eût pu tester ainsi, c’est certain, mais alors notre but était manqué. Nous aurions été accusés de captation, et nous aurions eu sans doute à soutenir un procès scandaleux. Mademoiselle Lucine meurt dans la maison paternelle, elle n’a auprès d’elle que son frère...
— Faites-moi grâce du reste , dit le chevalier , je ne comprends rien à toutes ces horreurs, et vous savez à quelles conditions j’accepte cette fortune. Ma sœur croit me prouver, en me faisant son unique héritier.
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l’affection qu’elle a pour moi, et comme un refus de ma part lui serait une peine horrible... mais qui donc oserait accuser le chevalier de Mons de captation ?
— Qui ? eh ! mon Dieu ! la personne qui ose accuser de folie mademoiselle Lucine ne craindrait pas d’accuser son frère d’avoir dicté le testament qui la dépouille. II faut tout prévoir, et voilà pourquoi je vous ai conseillé le testament par acte public, pourquoi j’avais fait dire à mon confrère Hervieux de venir m’assister, pourquoi je vous ai prié en son absence de retenir notre savant ami le docteur Ranvoy-Dorgé et le digne monsieur Bayle, et pourquoi je suis heureux du désir de mademoiselle de Mons qui veut qu’il en soit fait lecture devant tous vos gens. Plus la volonté de la testatrice recevra de publicité, moins la validité du testament sera contestable. On nous menace , nous aurions tort de ne pas prendre nos précautions.
— La personne dont vous parlez, dit le chevalier, est elle-même très-malade ; elle n’a, m’a-t-on dit, que quelques jours à vivre.
— Ce n’est pas elle que je redoute le plus, répondit M* Cournon ; elle est une de Mons, et, à ce titre, incapable d’une mauvaise action ; mais elle ne s’appartient malheureusement pas ; elle obéit à des passions mauvaises, et devient un instrument dangereux aux mains habiles de l’homme que vous n’avez jamais voulu reconnaître pour votre beau-frère.
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— U a été, pendant sept ans, un de mes garçons de charrue.
— Oui, je sais, avant son premier mariage ; mais il a fait depuis une fortune considérable. On parle d’un million, et il n’a épousé madame votre sœur que parce qu’il l’aimait, car enfin..
— Vous êtes tabellion, notaire, veux-je dire, homme sérieux , vous connaissez M. Beauprez, vous savez qu’il a dix ans de moins que ma sœur, qui n’a jamais été belle... de qui parlons-nous, monsieur?
— Mais, dit M* Cournon assez embarrassé, je crois
qu’il était question
— Il était question d’un homme, monsieur, vous me
fatiguez beaucoup il était question d’un homme qui
spéculerait sur la mort de ses enfants, et vous me parliez, je crois, de l’amour de cet homme pour ma sœur; ma
sœur avait une dot de quinze cent mille francs. Amour est-il à vos yeux le synonyme de cupidité?
Et le chevalier tourna le dos au notaire et se rapprocha du lit de sa sœur.
— Il vient de me donner une idée, dit M* Cournon et je tiens l’étymologie de ce nom de Cupido donné à ce jeune aveugle qu’on appelle l'amour. Les anciens connaissaient aussi : les mariages de convenance , matrimonium auri, ce que nous nommons brutalement un mariage d’argent, un amour de mariage, s’il n’est pas un mariage d’amour, mais viable! qu'a utile per inuti’c non
vitiatur, et M f Cournon sourit et s’en voulut d’être aussi spirituel pour lui seul. Si sa femme, qu’il avait épousée pour sa fortune l’eût entendu, sa femme qui faisait dire à M. Bonchamp, le premier adjoint au maire de Landerneau (1), que la charge était lourde et avait été payée cher.... Au reste, M® Cournon ne se permettait pas d’avoir de l’esprit devant sa femme, à quoi bon ? Ce qu’il en avait, il le gardait pour son aristocratique clientèle.
— J’aurais froissé don Quichotte en lui parlant de son beau-frère, et quand je dis beau, quel détestable monsieur que ce Beauprez !
Don Quichotte était le chevalier de Mons, c’est ainsi que la bourgeoisie landerneausienne nommait cet honnête gentilhomme. 11 y avait en effet un rapprochement possible entre le seigneur de Villeneuve et le brave hidalgo de la Manche. Tous les deux étaient d'une haute taille, ils étaient tous les deux secs, maigres, nerveux, fantasques, pleins de pensées étranges et qu’on n’avait jamais rencontrées chez nul autre. Le chevalier de Mons était riche et n’avait pas qu’un roussin dans ses écuries, ses chevaux étaient magnifiques, mais il s’en servait peu. Ses plus longs voyages n’avaient jamais dépassé les frontières de la province dans laquelle il avait de nombreuses propriétés. C’était, au
(i) Voir une petite ville.
l’honneur des femmes. 23
reste, un vrai fils de la montagne, aimant les courses à pied, la canne à la main, les pieds à l’aise dans de la chaussure facile. Sa mise n’était pas faite pour appeler l’attention ; il n’était pas mieux mis que le plus mince hobereau de ses voisins. Mais quand une fois on avait vu sa figure, on ne pouvait plus l’oublier : elle avait dû être des plus belles, si la beauté consiste dans l’harmonie des lignes et des contours. Il avait cinquante ans, et elle était encore remarquable, quoique traversée d’une multitude de plis légers qui, partant du milieu du front, sillonnaient les sourcils et les pommettes, et lui donnaient un aspect particulier. De loin, on eût dit un commencement de tatouage ; de près, ces rides vous faisaient mal à voir ; elles étaient si peu en harmonie avec la jeunesse de l’œil, avec la fermeté des contours de la face, avec la finesse de dessin du nez et des lèvres, que le moins physionomiste des hommes n’eût pu attribuer leur présence à cette longue existence passée en partie au grand air, et qu’il eût compris tout de suite qu’un feu plus brûlant que celui du soleil avait mordu ce vieillard en pleine chair, qu’il avait eu à souffrir de tempêtes plus violentes que celles qui déracinent les grands pins de nos monts et fout gronder, comme autant de louveteaux affamés, les flots de nos lacs dans leurs lits de rochers. Son visage offrait des contrastes bizarres ; autant les sourcils étaient d: us et sauvages, autant la barbe était fine et clair-semée ; autant la bouche était moqueuse et fière, autant les yeux étaient
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d’une tristesse douce et attractive ; deux bons yeux jeunes de vieillard, de ces yeux qui aiment et que l’on aime. J’ai dit qu’il avait les cheveux crépus et noirs ; enfin , il y avait dans tout cet ensemble de l’énergie et de la faiblesse, de la force et de l’impuissance. On y sentait le vouloir, mais auprès de lui l’absence de moyens ou la fatigue de l’exécution. Il concevait et ne réalisait pas. Mais ce qu’on découvrait surtout et avant tout, à travers toutes ces lignes brisées, tous ces contours heurtés, tous ces contrastes extravagants, c’était dans ce grand corps la présence d’une grande âme, d’une âme loyale et généreuse. Peut-être est-ce le reflet de cette âme sur cette noble figure qui faisait paraître le chevalier plus jeune qu’il ne l’était réellement. 11 ne parlait qu’avec difficulté, et on voyait l’effort pénible auquel il se livrait quand on le faisait sortir du silence dans lequel il était tombé, après la mort de sa femme et de son fils. Il mettait un repos entre chaque phrase, souvent même entre chaque mot, comme un homme souffrant d’un asthme. Au reste, il se gênait peu pour dire à ses visiteurs :
— Vous m’obligerez en ne continuant pas la conversation. Je suis bien fatigué I
Ces quatre derniers mots étaient devenus le complément de toutes ses phrases, presque une manie ; ce je suis bien fatigué ! signifiait : Non, n’insistez pas, je ne puis pas. — J’ai dit!
Ses fermiers connaissaient cette fatigue imaginaire et
l’hONNEÜS DBS FEMMES. 25
l’exploitaient au besoin ; mais elle leur était favorable ou nuisible, selon le plus ou moins d’habileté qu'ils avaient mise à s’en servir. S’ils s’étaient laissés deviner, et s’ils avaient produit une fatigue réelle, ils étaient traités sans pitié par le chevalier, qui jouissait dans tout le pays d’une réputation de suprême bonté. Le feu avait-il consumé la récolte d’un de ses paysans, M. de Mons prenait sa canne, faisait appeler monsieur Jean, ç , t ils partaient au milieu de la nuit et n’importe par quel temps, s’enfonçant parfois jusqu’aux genoux dans des ornières boueuses. M. Jean était chargé de porter la parole et de compter, à un sou près, la perte causée par l’incendie. 11 s’en acquittait avec une scrupuleuse sévérité.
-r- Ils seraient capables de se brûler exprès , disait Bricoux, si nous ne prenions pas bien nos précautions. Ils brûlent, vous jetez votre argent sur leurs brûlures, c’est le devoir et le bonheur de celui qui possède ; mais il n’en faut pas trop jeter, je connais mes Auvergnats : la paille a son prix et aussi l’épi qu’elle porte ; mais l’argent a le sien, et il tient moins de place, ce qui le double de valeur à leurs yeux.
Il avait grandi chez des paysans, et il se souvenait des conversations du soir auprès de l’âtre. Les quelques années de sa vie qu’il avait passées dans une ferme lui avaient donné une fort mauvaise opinion des gens de la campagne ; il les plaignait d’être ainsi et ne les accusait pas, il avait fait la part qui revenait à la société dans
26 l’honneur des femmes.
cette pâle moisson de bas sentiments qui germent au cœur des petits et des pauvres. Aussi, quand la grêle s’abattait dans les vignes , quand la rivière débordait , quand une succession de mauvaises années semaient la ruiné et les maladies dans les chaumières voisines, quand on ne revenait pas en chantant du labour, et que, honteuse, la femme du laboureur prenait les sentes détournées pour apporter au champ la maigre soupe qu’elle cachait sous son tablier ; quand, enfin, la misère s’était arrêtée sur la commune, et avec elle le silence et les larmes, alors apparaissaient M. Jean et le triste seigneur de Villeneuve.
— C’est comme le bon Dieu , disaient les affligés. Ils ont un œil pour le mal et un aussi pour le bien.
— Lucine , dit le chevalier en portant à ses lèvres les mains brûlantes de mademoiselle de Mons, m’entendstu?
— Oui, répondit la jeune fille, oui, mon frère; mais si tu as quelque chose à me dire, hâte-toi, je me sens bien malade, et il ne serait bientôt plus temps.
— Déjà ! dit le chevalier, se laissant glisser le long du lit.
Ses deux genoux, en tombant sur le tapis, produisirent un bruit sourd qui fit, à l’autre extrémité de la chambre, tressaillir dans son fauteuil le docteur Ranvoy- Dorgé :
— Eh bien t qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.
l’honneur des femmes. 27
— C’est M. de Mons qui s’est rais à genoux et qui prie, répondit l’un des bourgeois campagnards. C’est lui qui a produit le bruit qui vous a réveillé.
— Une charpente de cheval, dit le docteur.
— Mon Dieu ! dit le chevalier, tous, vous les reprenez tous. Lucine!... Et il couvrit de baisers fiévreux les bras et les mains de la mourante. Vous avez appelé à vous ma femme, mon fils, et voici que vous voulez me reprendre ce dernier enfant de mon père, qui était devenu le mien. La terre s’est ouverte vingt fois en vingt ans dans le cimetière du château ; j’avais vu naître tous ceux qui sont morts. Votre colère a fait le vide dans ce manoir où je reste seul. Ah ! cctLe exception est cruelle ; votre indulgence n’est qu’une horrible torture. Qn’attendez-vous pour me frapper aussi ? je ne puis faire un pas dans cette solitude sans heurter du pied une tombe. Pauvre Lucine!
— Mon ami, dit M. Bayle, en tendant la main au chevalier, mon ami, de grâce, soyez fort.
— Fort! dit le chevalier, je ne pleure pas, n’est-ce pas ce qu’on appelle être fort? Je ne maudis pas la main qui me déchire, n’est-ce pas être fort? Ah! les larmes sont retombées sur mon vieux cœur et le brûlent. Les malédictions...
— Tajsez-vous, dit le curé, à voix basse, Lucine ne doit pas entendre l’aveu que vous alliez me faire. Vous avez douté de la bonté du Créateur et, dans vos heures
de souffrances et d’épreuves, vos doutes ont écouté la voix de la révolte aux...
— Vous n’avez pas eu d’enfants, nous ne saurions nous comprendre, dit le chevalier, laissez -moi pleurer à ma manière ; laissez-moi me plaindre , reprit-il plus doucement, je ne croyais pas qu’elle dût me quitter si vile. Voilà, depuis onze ans, depuis qu’Ariste est mort, la première fois que je me plains, est-ce trop? Qu’elles accusent sa justice et sa bonté, mes plaintes, j’en suis sûr, n’offensent pas le Seigneur, car il comprend les douleurs du père, celui qui, dans son amour, embrasse toute l’humanité.
— Dieu mesure à l’énergie de chaque homme sa part...
— De malheurs, n’est-ce pas, mon ami ? dit le chevalier qui avait repris sa voix ordinaire. Il n’a pas douté de mon énergie, alors. J’ai bien souffert! je me sens l’àme glacée , ajouta-t-il , en se penchant à l’oreille du prêtre.
— Tu voulais me parler, mon frère?
— Rien, plus rien, je ne sais plus ce que je voulais, répondit le chevalier profondément abattu.
Ranvoy-Dorgé se leva, vint jusqu’à la malade, la regarda quelques secondes, et s’approchant ensuite du notaire, il lui dit : Si la signature de votre cliente est nécessaire à votre besogne, présentez-la-lui, dans vingt ou trente minutes elle aura cessé de vivre.
— Vous croyez ?
— Je ne crois pas, je vous affirme qu’il en est ainsi.
— Mais la lecture en est indispensable, et, reprit le notaire, si la testatrice mourait pendant la lecture, avant d’avoir signé, ou même après avoir signé, mais avant que la signature de tous les témoins aient sanctionné la sienne, le testament ne serait pas valable.
— Diable! s’il en est ainsi, dépêchez, dit le docteur, car je maintiens mon dire, avant une demi-heure elle aura vécu.
En ce moment, mademoiselle de Mons appela, d’une voix faible, son frère qui était allé cacher sa douleur derrière* les rideaux d’une des croisées qui s’ouvraient sur la cour.
— Voilà le grand monsieur qui pleure, avaient dit les paysans, en voyant se dessiner sur les vitres la grande ombre du chevalier. La demoiselle est finie.
— Mon frère, dit Lucinc, il faut nous dire adieu, je vais mourir.
— Tu ne mourras pas, non, non, je ne veux pas que tu meures, entends-tu, Lucine? dit le chevalier qui poussa Ranvoy-Dorgé auprès du lit de sa sœur. Mais voyez-la donc, docteur, faites donc quelque chose qui la rappelle à la vie ! il n’est pas possible qu’elle meure si jeune : docteur, toute ma fortune est à vous si vous la sauvez, toute, entendez-vous ? je ne veux pas rester seul, j’ai peur, oui, j’ai peur !
Cette crainte exprimée par la voix grave et pleine do
30 l’honneur des femmes.
cet énergique vieillard, pénétra les assistants d’un froid
glacial.
— Oh mon Dieu ! continua-t-il, en tombant à genoux, prenez-moi à sa place, je puis mourir, moi, je n’ai plus rien à faire ici, mais elle !
— On ne propose à Dieu de ces marchés- là, dit le docteur au notaire, que parce qu’on sait qu’il est sourd à ces propositions ; après ça , celui-ci est peut-être de bonne foi, mais, marchandise pour marchandise, je serai de l’avis du bon Dieu, et j’aurais choisi comme lui.
* — Oh ! que de grand cœur je serais mort à sa place... Oh ! le Ciel m’entendra, il fera un miracle en ma faveur, il... La voix expira sur ses lèvres, il appuya son front brûlant sur l’épaule du vieux prêtre.
Jamais la douleur ne s’était montrée plus majestueusement grande.
— Elle, dit le bon curé avec un accent sublime de tristesse, elle est prête pour la mort comme pour la vie. Dieu peut nous la reprendre ou nous la laisser encore ; elle ne murmurera pas, ne jugera pas ; si elle vit, elle attendra, sans se plaindre, le ciel qu’elle avait entrevu. Mon ami, continua le vénérable prêtre, nous ne sommes jamais seuls quand Dieu est avec nous, il nous avait donné cet ange, il le rappelle à lui : que sa volonté soit et non la nôtre. Si les affections vous manquent, les devoirs ne vous manqueront pas, tous les malheureux sont nos frères.
bigitizM Dy Guuÿle
l’honneuk des femmes. 31
— Oh ! qui me donnera la force de remplir ces devoirs, dit le chevalier ?
— Celui qui veut que vous viviez quand tout meurt autour de vous, répondit M. Bayle.
— Ah ! pourquoi me laisser debout au milieu de cette moisson de morts? Pourquoi ne pas nous emmener ensemble, dit le chevalier en tournant vers sa sœur un de ces regards qui pénètrent au plus profond de Pâme, et disent si bien les sentiments qu’ils expriment. Lucine ne s’y trompa pas, elle lut dans ce regard tout l’amour de son frère pour elle, et, réunissant ce qui lui restait de force, elle prit le chevalier dans ses bras amaigris, rapprocha sa tête de ses lèvres, et le baisa longuement dans ses cheveux, comme eût fait une mère qui va quitter son enfant. Le vieillard porta la main à ses yeux et pleura. C’était la première larme qu’il eût répandue ; ce chaleureux baiser avait remué en lui des fibres restées insensibles jusqu’alors. — Tu prieras Dieu, dit-il à sa sœur, de ne pas me laisser trop longtemps après toi sur la terre : je veux aller dans le monde où sera ton âme, où seront des baisers semblables à celui de tout à l’heure; j’ai pleuré, dit-il, et c’est si bon de pleurer... Ah ! je suis bien fatigué.
— Enfin, dit le docteur.
— Mon noble frère, dit Lucine. — Monsieur Cournou, voulez-vous venir près de nous ? Bien, merci. Vous avez
l’uonneur des femmes.
— Oui, mademoiselle.
— Alors, donnez que je signe.
— Il faut auparavant que vous sachiez ce que vous allez signer.
— J’ai confiance en vous.
— La loi n’a pas confiance et elle exige cette formalité.
— C’est alors nécessaire ?
— D’absolue nécessité, mademoiselle ; en prescrivant,
impérativement, à peine de nullité, la mention de la lecture, la loi a eu pour but
— Lisez donc, puisqu’il le faut. Un mot encore : Nos serviteurs peuvent-ils être présents à cette lecture?
— Sans doute.
— Ils sont là, à la porte, ils ont voulu être plus près de celle qu’ils appellent leur sainte, et je les ai laissés monter, dit Bricoux, qui sortit tout à coup de l’ombre des colonnes torses du vieux lit dans laquelle il s’était caché... Il était venu jusque là, sans qu'on l’eût entendu, en rampant, personne ne l’avait vu passer.
— Ah! c’est vous, monsieur Jean, dit la malade, vous êtes bon d’être venu, merci.
Jean lui prit la main et la baisa.
— Je suis bon de vous aimer, demanda-t-il presqu’avec amertume, et bon de venir vous voir mourir ; mais vous vouliez.,.
— Voir encore une fois, dit Lucine, les amis de mon
l’hONNEUH DES FEMMES. 33
enfance. Eux aussi ils m’ont aimée, faites-les entrer, monsieur Jean.
— Tous ?
— Ils me chérissaient tous.
— C’est juste, dit Bricoux, qui alla ouvrir à deux battants la porte du fond... Entrez, dit-il, votre maîtresse le permet...
Ils entrèrent un à un, pieds nus, pour amortir le bruit de leurs pas, et en se découvrant comine lorsqu’on entre dans une église. Les femmes allèrent silencieusement se mettre à genoux à la droite du lit ; tandis qu’à la- gauche, les hommes restèrent debout et inclinés. Sur le devant, les cheveux en désordre, les mains jointes, l’œil fixé sur les yeux de sa sœur, le "chevalier de Mons disait :
— Non, ce n’est pas possible, tout ne peut être fini pour elle, on ne meurt pas en quelques jours.
Bricoux ne perdait pas de vue son vieux maître, et toutes les émotions du chevalier de Mons se réfléchissaient sur le pâle visage du serviteur.'
Le notaire commença sa lecture au milieu d’un profond silence. Quand il en fut au passage où la légataire laissait un souvenir d’elle à chacun de ces honnêtes travailleurs, qu’elle avait voulu revoir avant de mourir, les sanglots éclatèrent à la fois de tous les coins de la salle et couvrirent la voix de M* Cournon. l^es vieillards l’avaient portée dans leurs bras, les jeunes filles avaient joué avec elle sous les marronniers en fleurs qui fai-
saient au château une ceinture d’ombres et de parfums; elle avait, comme une simple paysanne, dansé avec les gars endimanchés, et s’était laissé embrasser sur ses blanches joues, ni plus ni moins que si elle se fût appelée Margoton et n’eût pas été une de Mons ; jamais, quel que fût son danseur, elle n’avait fait la grimace devant le privilège de la bourrée. Et, à cette heure, ils se rappelaient tous les gentillesses et les bontés de cette gracieuse jeune femme. Toutefois, un éclair de bonheur avait illuminé le visage du plus grand nombre à l’audition du legs qui lui était fait par Lucine.
— Canailles! dit Bricoux, qui les observait; ils ont des larmes dans les yeux et la joie dans le cœur ! Ils ont hâte maintenant de la voir mourir.
— Ah ! jeune homme, dit le docteur, qui avait entendu Bricoux, cela vous étonne qu’on pleure d’un œil et qu’on ait l’autre plein de folles gaîtés ; que la figure soit le masque de la douleur et que le cœur chante intérieurement tout le répertoire de ses plus beaux airs ? Une des propriétés de celte admirable et puissante machine humaine est de pouvoir exprimer et éprouver en même temps les sentiments les plus opposés, je ne dis pas qu’il n’y ait pas dans les larmes et les sottes contorsions de ces paysans une profonde hypocrisie, et cependant, qui sait? peut-être pleurent-ils réellement.
Tristes de la mort, joyeux de l’héritage !
— Croyez-vous, lui demanda Jean, qu’il y en ait un
l’honneur des femmes. 35
parmi eux qui consentît au marché suivant : Renoncez à la part qui vous est faite dans le testament de la demoiselle, et elle vivra?
— Pas un, certainement, dit le docteur; et, après tout, auraient-ils réellement tort de refuser? Savez-vous ce que vaut, dans certains marchés de l'Orient, le plus beau corps de femme? J’ai vu, dans le Caucase, un père vouloir me vendre sa fille pour moins qu’on ne vendrait, en France, un bon chien de chasse. Elle avait seize ans; il avait refusé de la donner à l’homme qu’elle aimait, vous ne croiriez jamais pourquoi : c’est qu’il l’aimait lui-même comme un furieux, et...
— Et il la vendait?
— Oui, pour se venger de ses refus. Rien n’était beau comme cetLe femme, idéalisée par la souffrance. Sa beauté s’était empreinte de cette poésie mystérieuse dont on se plaît à couronner le front des anges. Elle avait des yeux où se lisaient toutes les émotions de son âme. Elle vivait à l’extérieur. Elle me dit avec une voix d’un timbre ravissant : c« Achetez-moi, monsieur. »
— Vous l’achetâtes?
— Non, pas si bête! Que vouliez-vous que j’en fisse? Il est vrai qu’on me donnait cette enfant pour si peu; mais j’étais jeune alors, et ma maîtresse bien-aimée, c’était la science ! Or, mettez un de ces laboureurs à ma place, il eût acheté la fille.
— Vous croyez? dit Jean,
l'honneuh des femmes.
— Parbleu! reprit le docteur, pour la revendre. Et vous voudriez qu’étant donnés un beau lopin de terre à cultiver et une belle fille à retirer du tombeau, ils s’amusassent à faire du sentiment! Ils sont bien plus -forts que nous ne le pensons, et surtout bien plus forts que nous, quant aux questions d’économie politique , ajouta le docteur en riant. — M e Cournon continuait la lecture du testament.
En entendant son nom prononcé par le notaire, Bricoux se leva et alla reprendre sa place auprès du lit. Mademoiselle de Mons lui laissait quelques arpents de terre et une maison sur la lisière du bois de la Combe.
— Vous ne serez plus sous la dépendance de personne, lui dit Lucine; vous pourrez vivre libre comme l’air, chasser à votre aise. 11 entre dans ce domaine une asse z considérable portion de bois; je sais que l’homme d’aujourd’hui regrette l’homme d’autrefois... vous me l’avez dit.
— Oui, répondit Jean, je regrette de ne pouvoir redevenir l’homme que j’étais autrefois. Cette maison, sur la lisière de la forêt, me rappellerait trop de souvenirs.
— Vous me refusez? dit Lucine avec une voix pleine de tristesse.
— Non, dit Jean, j’accepte ; je connais une famille respectable, et que vous aimiez : le père, pour n’avoir pas voulu mentir à sa conscience, vient de perdre la place qui faisait vivre sa jeune femme et sa petite fille.
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l’honneuh des femmes.
— Monsieur Damblas?
— Oui, dit Jean.
— Je vous comprends : faites ce que vous voudrez, et ce sera toujours bien. Ah ! si le monde était composé de natures comme la vôtre et les leurs, dit-elle en étendant la main du côté de son frère et de M. Bayle, on voudrait y vivre.
— J’aimais les Combes, j’y étais née, j’aurais voulu vous en savoir le maître.
— M. Damblas ne sera que mon fermier, dit Jean, sans corvées ni redevances; je n’ai pas de famille, quelquefois...
— Et mon frère?
— Vous avez raison, vous venez de m’attacher à lui pour toujours ; tant que votre frère croira avoir besoin de moi, je resterai à Villeneuve. J’y mourrai sans doute : aussi bien vaut-il mieux que je finisse ainsi ; à donnant, donnant...
Un douloureux sanglot l’empêcha de continuer.
— Celle-ci ne me devait rien et elle m’aimait déjà, pensa-t-il.
Lucine lui tendit la main, qu’il prit dans les siennes.
— Si j’avais été aimée d’un homme de votre caractère et né dans la sphère où je suis née, j’aurais voulu vivre ; mais maintenant que cet amour a tué mon cœur, à quoi me servirait l’existence?
— Merci, Lucine, merci; à toutes les terres qui encei-
38 l’honneur bES femmes.
gnent la forêt de la Combe ; à toutes les richesses de votre frère, je préfère ces quelques mots ; vous venez de
me rendre bien riche et bien malheureux je ferai ce
que vous m’avez recommandé, lui dit-il plus bas.
« Je lègue (disait M e Coumon continuant de lire), je lègue à Lucienne de Bor, ma marraine, le domaine de
Chastera, situé dans la commune de ce nom, consistant en prés, terres, maisons, granges, contenant environ 57 hectares 60 ares, confiné ledit domaine au nord par la ferme à la femme Dénorv Bécus, née Laplace. »
— Chère mademoiselle, dit Bricoux, ne l’aimait-il pas aussi !
— Que Dieu l’en garde, répondit Lucine ; car mes pressentiments me disent qu’elle aurait à souffrir horriblement de cet amour : l'amour de cet homme porte malheur.
— Oh! c’est vrai; mais elle vous a aimée, et vous l’aimiez. 11 n’y a pas si loin d’ici à la Barbanne, et je veillerai sur elle.
— Faites-le, je vous en prie.
— Que n’étais-je ici quand il y venait! Mais à quoi servent ces regrets? il est trop tard...
— Ecoutons.
— « Faites cela, » m’a dit la pauvre enfant, murmura Bricoux en s’éloignant du lit.
Quand, après la lecture, Lucine et ses témoins eurent signé, M e Cournon demanda à profiter du cabriolet du docteur, qui revenait à Landerneau. Il n’était encore que
l’honneur des femmes.
dix heures, et, en pressant un peu son cheval, Ranvoy- Dorgé pouvait, avant minuit, le descendre à la porte de son cercle.
Les témoins sortirent avec le notaire et le docteur ; et derrière eux, silencieux encore, mais moins tristes qu’à leur entrée dans cette chambre, s’échappèrent, profitant de la porte ouverte , les paysans, heureux de pouvoir franchement échanger leurs impressions, s’ébattre sur les pelouses de la cour, donner enfin un libre passage à la joie qui débordait en eux, au besoin de parler qui les étouffait. La bonne maîtresse n’avait oublié personne.
— Avec ce qu’elle me lègue et donne, disait Gothon...
— T’as de quoi avoir deux bonnes vaches et au moins six coupées de luzerne, dit Bonjean, sais-tu que te v’ià quasiment demoiselle.
— Comme y parle ben, ce notaire de la ville ; il a des mots que c’est trop désirable d’entendre : je lègue à Gothon Lambert..i
— C’est-y une bonne maîtresse que la nôtre, Gothon?
— Ne m’en parle pas, répondait Gothon, j’en voudrais
ben avoir une autre à présent que je ne vons plus avoir celle-là. , '
— Et toi pas gênée, la Gothon ; mais y s'en fait pas comme ça tous les jours.
- Moi, je dis : elle nous a donné à tous, elle a fait son devoir; mais je ne comprends pas pourquoi qu’ellè a mis dans son testament ce... l’autre, qui la sert depuis
ÛO l’honneur des FEMMES,
à peine un an... à Bricoux, le... je veux pas dire quoi.
— Est-y rusé, ce père Fougeron ! y veut jamais dire, et y dit tout de même le; ça explique tant de choses!
— Ah ! c’est égal : nous perdons beaucoup ; la bonne maîtresse, braves gens, la bonne maîtresse. Gothon, ta part touche à la mienne, ça ne te dit rien ?
— Ça me dit que j’y mettrons des bornes, Bonjean.
— Est-elle gentille ! dit Bonjean, qui lorgnait la part
de Gothon et aussi peut-être la brune personne de la jeune Auvergnate.
Quelques-uns, les moins expansifs, ceux que l’émotion avait privés de la parole, pleuraient ; les autres, par imitation, passaient leurs manches sur leurs yeux ou s’y mettaient les poings pour essayer d’y appeler une larme. Que s’il eût fait jour et qu’on eût pu démasquer tous ces drôles, on eût vu de plates et laides figures d’hypocrites. Ces bonnes têtes d’Auvergnats, que l’on se plaît à faire si lourdes et si bêtes, éclairées par la passion, sous sa forme la plus hideuse, la cupidité, eussent paru hideuses comme elle, et je suis persuadé qu’elles n’eussent pas prêté à rire. Les Parisiens n’ont jamais vu l’Auvergnat sous sa véritable figure. A Paris, il est porteur d’eau, fort de la halle, charbonnier, ferrailleur, marchand de peaux de lapins, tout ce qu’on voudra ; il fait tous les métiers, il a des dents blanches, de grands yeux noirs, la crasse ou la poussière lui font un masque; il est convenu qu’il n’a pas de sexe : Ni homme*, ni femmes ,
l’honneüh des femmes. 4 1
tous Auvergnats. Regardez-le de près, entrez dans son existence, et le sexe se retrouve, parfois il est multiple : la force et la finesse, homme et femme en même temps. 11 tient ses livres en partie double. Cet Auvergnat du coin, qui ne sait pas parler, il sait écrire, il compte aussi rapidement que Mondeux, il est né commerçant, il est aussi retors qu’un Genevois, aussi rusé qu’un Grec; aucun labeur ne lui répugne ; il ne pense qu’à une chose : s’enrichir, revenir riche en Auvergne, le pays de Chanaan, la terre promise de ces exilés volontaires, de ces parias du travail.
Quand il ne resta plus dans cette immense salle que le curé qui priait, le chevalier de Mons et Bricoux, Lucine demanda à son frère de vouloir l’entendre :
— Il faut , lui dit-elle , qu’avant de mourir tu me pardonnes.
— Te pardonner! dit le chevalier, qui eut un tremblement dans la voix.
— Oui, dit Lucine, me pardonner de n’avoir pas eu le courage de vivre.
— Que {lit-elle? demanda le chevalier, interrogeant le curé du regard.
— C’est un ange, répondit M. Bayle, qui s’accuse devoir été femme.
kk l’honneur des femmes.
— Je ne vous comprends pas, dit le chevalier.
— Mon frère , reprit Lucine , j’aurais pu vivre pour toi, et je ne Fai pas fait. Je ne l’ai pas voulu. J’ai été égoïste et cruelle, j’ai eu peur de trop souffrir, et je n’ai pas pensé à ta souffrance. Pardonne-moi.
— Oh! je comprends tout, maintenant, dit le chevalier, tu l'aimais.
— Oui, dit Lucine ; mais tu eusses consenti à notre mariage que je n’eusse jamais été sa femme. Cet homme n’était pas digne d’être aimé. Quand je m’en aperçus, il était trop tard. Mon cœur ne m’appartenait plus.
— Que dis-tu? Gustave de Sancy?
— Gustave de Sancy ne m’aimait pas. Gustave de Sancy obéissait à la comtesse , sa belle-sœu? , et feignait de m’aimer. Je n’ai jamais pu comprendre dans quel dessein. Madame de Sancy me croyait-elle plus riche que je ne l’étais, et était-ce à la riche héritière que s’adressaient les protestations d’amour du vicomte? Peut-être, car plus tard, quand devant tes hésitations et ton peu de sympathie pour sa personne, il comprit qu’il faudrait forcer ton consentement, quand enfin il se vit frustré dans ses plus chères espérances , celles de ton héritage passant en ses mains, ses visites devinrent moins fréquentes, ses lettres plus rares ; pardon, mon frère, de t’avoir caché qu’il m’écrivait, mais je n’ai jamais répondu à ses lettres. Bientôt il ne vint plus, n’écrivit plus. Ce n’était rien encore : bientôt, toujours soumis aux conseils de la
l’honneur des femmes. [\5
comtesse Angélique de Sancy, il chercha sans doute auprès d’une autre cette fortune qui lui échappait. A tout prix, il voulait être riche (il a eu tort, j’étais mortellement atteinte, il n’eût pas eu à souffrir longtemps), et comme il n’avait qu’un moyen de s’enrichir, se marier à quelque pauvre fille ignorante comme moi, il s’adressa à la fille de notre beau-frère.
— Mademoiselle Alice Beauprez, dit le chevalier avec un sourire de mépris, un de Sancy épouser une Beauprez !
— Mon frère, ce Beauprez avait épousé une de Mons. Enfin, continua Lucine, il alla jusqu’à dire que son éloignement de notre maison...
— Continue , dit le chevalier, dont l’œil si doux s’éclaira d’une lueur ardente et terrible.
— Je n’oserai pas, dit Lucine. Si tu savais de quel prétexte il s’est servi pour pallier sa fuite, tu comprendrais, mon frère , qu’après la honte qu’il a mise sur mon nom, je ne pouvais plus vivre.
— Qn’a-t-il dit, Lucine? je veux, je dois le savoir.
— Il a dit qu’il n’avait pas voulu faire sa femme de celle qui avait été la maîtresse d’un autre.
La mourante rougit ; l’orgueil froissé de la vieille race avait remué dans les veines de la descendante des de Mons le reste de sang qui y courait encore , et il était monté du cœur au front.
— Le misérable ! dit le chevalier, qui, lui, devint pâle d’indignation et de fureur.
U6 l’honneor des eemmbs.
— Lucine, dit le prêtre, est-ce là ce que vous m’aviez promis ?
— Ohl je lui ai pardonné, mon ami, je lui pardonne. Je ne l’aime plus. Au reste, il n’était pas coupable ; il fallait assigner une cause à sa rupture. Ses assiduités, non, ses visites à Villeneuve, étaient connues. On lui avait sans doute, avant de l’écouter, demandé de s’expliquer, et il n’a pas craint de se servir d’un horrible mensonge.
— D’une infâme calomnie ! dit le chevalier, et dont il aura à me rendre raison.
— Quel horrible gredin ! dit sourdement Bricoux.
— Que la colère du ciel tombe sur lui, reprit le chevalier : mais non, elle meurt et il vit, le ciel est impitoyable quand il n’est pas injuste ; les bons sont coupables à ses yeux, et c’est eux qu’il frappe.
— Chevalier!... dit M. Bayle.
— Ah ! si le ciel ne le punit pas , qu’il me laisse vivre jusqu’à ce que j’en aie moi-même fait justice.
— Je lui ai pardonné.
— Toi ! Sans doute, tu as grandi à son école, dit le chevalier en indiquant du doigt le vieux prêtre, saint et martyr. Tu pardonnes...
— Mon frère, je t’en conjure, oublie les fautes de cet homme.
— Puis-je oublier que c’est pour lui et par lui que tu meurs... la maîtresse d’un autre ! toi, pauvre ange, reprit
Digilized by CioogI
l’honneur DES FEMMES. 47
le chevalier. Vis, tâche de vivre; cet homme, nous le tuerons, et son accusation tombera avec lui.
— Cette accusation, mon frère, un autre la ramassera, et dans un an, dans deux, dans dix ans, peut-être, il me soufflettera de cette calomnie, et puis... je ne veux pas qu’il m’accuse de sa mort, je lui pardonne la mienne.
— A-t-il nommé cet autre, ce...
— Vous vous souvenez, dit le curé, de ce malheureux t jeune homme qui vint un jour, exténué de fatigue, frapper
à la porte du château ?
— Julien ? c’est Lucine qui m’a prié de le renvoyer. Nous n’avons à lui reprocher que son fol amour.
— Je le sais, dit le prêtre , et ce ne fut qu’après l’avoir menacé vainement à plusieurs reprises de vous prévenir, qu’elle vint à vous.
— Pauvre Julien, dit Lucine, il me priait si bien de ne rien dire et prenait de si belles déterminations à l’endroit de son cœur...
— Il ne savait trop comment il l’aimait, reprit M. Bayle.
Je ne peux rien être pour vous, lui disait-il, et cependant je ne veux pas consentir à n’être que votre ami ; faitesmoi renvoyer, mademoiselle, car je vois bien qu’il me sera impossible de ne pas vous dire que je vous aime.
— Que ne partez-vous , lui disait Lucine , puisqu’il en est ainsi.
— Comment aurai-je la force de partir, je n’ai pas le
•ta
48 L’HONNEUn DES FEMMES.
courage de me taire. Qu’on me chasse, et alors il faudra
bien que je m’en aille.
— II est resté quelques semaines errant autour du château, couchant sur la pelouse ou dans les fossés, dit le chevalier.
— Oui, dit le prêtre, je l’exhortais en vain à s’éloigner. Non, me répondait-il, c’est fatal, vous le voyez, je devais mourir ici, et j’y mourrai.
— Qu’est-il devenu ?
— Il est parti, mademoiselle, je l’ai prié de partir.
— Et il vous a obéi ? demanda le chevalier.
— Je l’en ai si bien prié, dit Bricoux.
— Vous n'avez pas employé la violence, au moins ?
— Non, monsieur le curé, la persuasion , j’ai parlé un peu fort, c’est un moyen de conviction pour les timides, la menace est de l’éloquence pour les faibles, mais je n’ai même pas eu à menacer. Si j’eusse habité le château alors qu’y venait le vicomte !
— C’est juste, vous le connaissez.
— Mieux que personne, et je sais de quoi il est capable. Il aimait, parce qu’on lui disait d’aimer, et rompait avec ses amours, parce qu’on lui avait commandé de rompre. Il fallait qu’il parût amoureux ailleurs pour détourner les soupçons et sauvegarder de honteuses et criminelles amours. C’est une supposition que je me permets, ajouta Jean ; toutefois, on a le droit de suspecter chez cet homme jusqu’à ses bonnes actions : ou elles ont
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un but intéressé, ou elles lui sont inspirées par un autre. Dans le mal ou le bien, il n’est jamais que la main qui exécute, l’instrument. Mademoiselle de Mons a nommé le vrai coupable.
— La comtesse de Sancy...
— Je crois comprendre, alors, dit M. Bayle, — Lucine, mademoiselle Beauprez, et...
— Pourquoi parler si bas ? dit tout à coup la malade, je ne vous entends plus.
Les trois hommes se rapprochèrent instinctivement d’elle.
— Je ne sais ce que j’éprouve , on dirait que je vais dormir. Ah ! j’ai du feu là, reprit-elle bientôt... Docteur, mon frère. Et sa voix s’éteignit... Adalbert... je meurs... où est monsieur Bayle ?... Jean.
— Là, nous sommes là, mon enfant, dit le prêtre en lui prenant les mains.
— Croyez-vous que Dieu me pardonne ?
— Pauvre chère sainte, dit le prêtre, à qui voulez-vous qu’il pardonne ? Allez en paix, Dieu vous attend et vous aime. Il vous espère...
— Et toi, mon frère ?
— Mais tu me fais mourir, dit le chevalier.
— Ecoute, Adalbert, tu vivras, tu me le promets... dis-moi que tu me le promets.
— Oui, dit le chevalier, je te promets de souffrir. Je laisserai faire la douleur, ajouta-t-il tout bas.
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— Et si devant toi l’on touchait légèrement à l’honneur d’une femme, ne le permets pas... et vous aussi, monsieur Jean... le devoir d’un homme de cœur... On en meurt... c’est une leçon, non pour vous, qui... c’est un enseignement...
Elle ne put achever. Sa tête se renversa en arrière, ses yeux se fermèrent; le chevalier crut qu’elle était morte.
— Oh ! je tuerai cet homme, dit-il.
— Non... dit Lucine, je ne le veux pas.
— Monsieur de Mons, dit Bricoux, j’ai promis à mademoiselle votre sœur de veiller sur lui, et...
— Silence, l’un et l’autre , dit le prêtre, en présence de cet ange, qui, à l’exemple du Christ, pardonne à ceux qui l’ont insultée, trahie, torturée ; comment osez-vous ne laisser sortir de vos cœurs que des paroles de haine on de vengeance?
Lucine serra la main de son vieux directeur, et, penchant sa tête sur le sein de son frère :
— Pardon pour lui, dit-elle.
Ce fut son dernier mot.
Une dernière preuve d’amour à cet homme qui l’avait lâchement calomniée.
— Aimantes et dévouées jusqu’au dernier soupir, dit M. Bayle, elles sont toutes ainsi. Que faisons-nous pour elles ? nous les tuons avec nos exigences ou nos colères, maudissant celles qui luttent , méprisant celles qui succombent, jouant sans cesse avec leur existence et
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leur honneur. Pourquoi Dieu, en faisant du plus pur de nos coeurs cette douce moitié de nous-mêmes, a-t-il oublié, pour qu’elle pût échapper à nos insultes ou à nos trahisons, les ailes qu’il a données aux autres de ses anges?
C’est avec un murmure de suprême tendresse que leur âme s’envole vers le ciel. Le mot pardon est encore sur ses lèvres pâles.
Et le prêtre tomba à genoux et pleura ; le chevalier et Jean étaient abîmés dans leur douleur.
Au moment où tout le monde croyait Lucine morte, la cloche du château de Villeneuve, violemment agitée par une main impatiente, fit bondir avec des hurlements féroces, de leur niche à la grille, les deux grands chiens de garde.
— Qui peut venir à une pareille heure et dans un pareil moment? demanda le chevalier.
— Ce ne peut être qu’un ennemi, dit Bricoux, nos • chiens l’ont flairé. Ce ne sont pas des cris comme pour un étranger ordinaire ; ils dévorent celui-ci, à travers les barreaux de la porte.
Pour jeter un peu de jour dans le chapitre qu’il vient de lire, il serait bon, je crois, de faire faire au lecteur plus ample connaissance avec quelques-uns des acteurs qui n’ont fait que passer dans ce drame, et avec ceux surtout appelés à y jouer un rôle important. Jean Bricoux, l’intendant, le majordome de Villeneuve, n’était à l’époque où commence cette histoire ou ce roman, comme on le voudra (le roman est la vie écrite, ce n’est' qu’un souvenir, l’impression laissée par une comédie ou un drame dont on a presque toujours été le témoin quand on n’y a pas figuré soi-môme. L’imagination, celte élégante brodeuse de détails, n’entre jamais pour rien dans la création du sujet) ; Jean Bricoux, dis-je, n’était à
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Villeneuve que depuis un an quand on l’a vu prendre, au lit de mort de Lucine de Mons, l’engagement de mourir au service de son frère, dans les murs du vieux manoir.
Avant de descendre dans la plaine, il habitait, en qualité de piqueur du comte de Sancy, le domaine de Mortemaire, une superbe propriété s’étalant au pied du mont Dor, sur une étendue de plus de trois cents hectares, dont la moitié en bois de haute futaie.
Il était donné à Jean Bricoux de rentrer chez ses maîtres dans des conditions exceptionnelles ; au reste, on l’a dit, il ne faisait rien comme les autres, c’était l’homme 1 de la montagne et de la liberté ; sans noms, sans feu ni lieu, n’ayant connu de dix à vingt ans que son bon plaisir. Des lois, alors, Jean ne s’en inquiétait guère, il ne donnait et ne demandait rien à personne , il vivait dans les bois, de chasse et du produit de sa chasse. Son horloge à lui, c’était le soleil, son lit, la bruyère en fleurs, il buvait aux sources en se penchant sur les eaux claires, à même et lapant comme les chiens cette eau limpide courant sur un ht de cailloux, et dans laquelle la Vierge Marie avait trempé les pieds de son enfant Jésus. C’est une naïve légende de la Basse-Auvergne qui le dit. Alors que fuyait en Egypte la sainte famille, l’Enfant divin eut soif, et la mère désolée implora le Seigneur qui , du milieu des sables bridants, fit jaillir une source abondante ; Jésus y trempa ses lèvres et y lava ses petits pieds, et la source purifiée à ce contact coula plus douce qu’une
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boisson coupée de lait chaud et de miel. De là, cette pieuse croyance que l’eau des sources est sainte et bienfaisante.
Il avait pour dormir, l’hiver, quand il se hasardait loin de ses domaines, les granges ouvertes des paysans ou les ruines de quelque castel abandonné, pour vêtement, un sayon de peau de bouc, à ses jambes nues et nerveuses s’enroulaient des lanières de cuir qui retenaient une chaussure assignant la forme du cothurne antique ; il l’avait construite lui-même ; sa chevelure, noire et épaisse comme la fourrure d’une taupe, contribuait encore à donner à Jean quelque chose d’étrange et de sauvage. Il ne manquait pas pourtant d’une certaine beauté, son front était large, son œil franchement ouvert, mais d’une fixité désespérante. Son nez était droit et fin, sa lèvre était rouge, mais arrêtée, sèche, on eût dit un coloris factice. Elle semblait s’ouvrir difficilement. A quoi bon ? il vivait seul, et que lui importait le fin émail de ses dents blanches et bien rangées ? Le hâle avait bruni cette mâle figure dans laquelle on retrouvait les tons fauves et chauds que donne aux têtes de ses moissonneurs italiens notre regretté Léopold Robert. Bricoux ne se connaissait ni père ni mère, il était né et avait été trouvé sur la paille qui sert de litière aux animaux, dans l’étable d’une ferme de la montagne. Sa mère, quelque fille des champs séduite, l’avait déposé là. Les fermiers, en s’éveillant le matin, avaient cherché
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d’où venaient les vagissements qu’ils avaient entendus, et ils avaient découvert presque sous les pieds d’un énorme bœuf l’enfant nouveau-né. Le bœuf était terrible, il avait brisé plus d’un joug, c’était une mauvaise et belle bête qu’en raison de ses exploits on avait surnommé Bricol, Brise-Col : de là, Bricoux; ou bien encore voulaiton faire allusion à sa naissance, enfant venu de bricolle, fait par bricolle, au hasard ; Jean, parce que le jour où notre héros fit son entrée dans ce monde était la veille de la Saint-Jean. Les paysans avaient accepté cet enfant que la Providence leur envoyait, mais la Providence n’est pas toujours très-clairvoyante dans sa charité. Jean avait grandi un peu à la grâce de Dieu, de ci, delà, sur le banc de la porte ou dans les cours et les écuries de la ferme ; dérobant des croûtes aux chiens qui l’aimaient majgré ses larcins ; des carottes à Bricol qui l’avait vu naître, et semblait se souvenir d’avoir été bon pour lui dès la première heure, car il l’avait tenu toute une nuit à la portée de ses cornes et l’avait épargné : peut-être savaitil être son parrain, et de là son indulgence pour les taquineries de son filleul. Bricol et Bricoux mangeaient dans la même auge et s’entendaient à merveille. Croûtes et carottes étaient le plus clair du menu de Jean, qui cherchait après leur repas dans les écuelles des garçons de labour. On prenait moins garde à lui qu’aux porcs qu’on lui donna à garder dès qu’il fut assez haut pour payer la dette de reconnaissance qu’il avait contractée
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envers sa famille d’adoption. Des caresses, il n’en reçut jamais : je me trompe, on lui prodigua ces caresses qu’on distribue si facilement dans la campagne, des calottes et des rebufades. Ce n’était le fils à personne, et l’on n’avait pas à craindre de représailles. Jean le bâtard recevait sans se plaindre les taloches que lui donnaient à plaisir ses compagnons de travail. Non qu’il ne fût de taille à leur répondre, et qu’il n’eût en menue monnaie plus que la valeur de leurs pièces ; il attendait ! Aussi, grandi à l’école de l’abandon et des mauvais traitements, se fit-il lui-même, et cet enfant silencieux et doué d’une assez grande volonté pour concentrer en lui ses impressions, devint-il d’une force extraordinaire dans un pays où la force musculaire est à peine remarquée, tant elle est commune. C’est là que sont nés ces hommes que Desaix, le Bayard des temps modernes, appelait ses rochers de l’Auvergne, et qui montaient la garde, à sa porte, avec une pièce de quatre sur les bras en guise de mousqueton.
Jean servit les Chapus douze ans. Un soir il ramena ses moutons jusqu’à l’étable, car il était monté en grade, et de porcher il, était devenu flachou ; mais il ne rentra pas avec eux. D’abord on prit peu garde à son absence, et quand l’heure du souper réunit autour de la table commune tous les habitants de la ferme, sa place restée vide, ne fit naître aucune observation, il faisait si peu de bruit et il était si petit sur son banc ; ce ne fut que le
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lendemain, en faisant sa tournée habituelle dans la maison, que le maître s’aperçut de la disparition de son pastour. Ce méchant garnement est capable de s’être ensauvé, dit le père Chapus à l’un de ses garçons de charrue.
— Tant mieux ! c'est pas une perte grande, et...
— Ça te plaît à dire, François ; c’est certainement pas une grande perte, et pourtant... ce qui me chiffonne, ce
n’est pas autant ça que Gredin de Bricoux ! polisson
de Jean ! 11 est bien parti tout de même ; si encore on savait où il est allé !
— Ben sûr qu’il est quéque part, dit François.
— Oui, sans doute, répondit le fermier, ne sachant trop ce qu’il disait, et plus peiné qu’il ne voulait le paraître du départ de cet ingrat, dont il ne pouvait intérieurement contester l’utilité.
La femme et les enfants de Chapus se mirent à la recherche du fugitif, il fut introuvable. A trois quarts de lieue de la ferme et sur le versant occidental de la chaîne du Dor, s’étendait la forêt dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre. Elle couvrait autrefois la plus grande partie des fraîches vallées situées entre Lavaure et la Barbanne. L’industrie avait chaque année porté la coignée sur les plus beaux arbres, et le domaine de Mortemaire avait réservé pour son parc le reste de ces bois magnifiques. La forêt, malgré ces coupes réglées et les dévastations commises par les habitants des envi-
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rons, qui, abusant de la permission qui leur était accordée par les comtes de Sancy d’emporter le bois mort, achevaient de faire mourir les arbres malades, leur inoculant au besoin la maladie, n’en restait pas moins une des plus belles forêts du centre. Ses platanes d’une hauteur gigantesque faisaient l’admiration de ceux qui la traversaient. Des milliers de chênes superbes, de hêtres touffus et chargés de leurs fruits triangulaires étendaient leurs branches noueuses au-dessus d’un tapis épais de sombre verdure ; çà et là ils entrelaçaient leurs bras feuillus aux bras des bouleaux, des blancs d’argent au corsage de satin, à la feuille légère et tremblante, et formaient un rideau d’un vert aux mille nuances que ne pouvaient pénétrer les rayons obliques du soleil couchant. C’était dans une des riantes clairières de cette forêt que les premiers jours de sa fuite, Bricoux se tint en observation, depuis longtemps décidé à quitter la famille Chapus ; il avait médité longuement son plan d’évasion et en avait calculé les suites, abandonnant son troupeau sur la lisière du bois et s’en remettant à son chien de le garder. Il s’enfonçait chaque matin dans les massifs de la forêt pour se livrer à son travail d’explorateur, et chercher l’endroit le plus convenable pour s’y construire une habitation. Au centre de la clairière on remarquait les débris d’un petit pavillon, il avait dû servir, autrefois, de halte de chasse ; des deux chambres qui composaient le premier étage, une encore était de-
l’honneur des femmes.
bout, sans fenêtres, il est vrai, lézardée au plafond et pleine de fissures menaçantes à chacun de ses murs. Mais Jean avait couché dans les granges à foin et dans l'étable aux bœufs, et il allait être maître d’une chambre à lui, où personne ne viendrait le déranger, où il serait libre de dormir jusqu’au soleil levé, ce qui lui assurait deux longues heures de plus de bon et fortifiant sommeil si nécessaire à cet âge. Aussi dansait-il de jgie dans son pavillon seigneurial. Le lierre qui tapissait, extérieurement la maisonnette entrait à l’intérieur par des crevasses. Jean, en vue de sa fuite de la demeure des Chapus, avait rempli les interstices d’un mélange de terre glaise et de mousses. Voilà pour les nuits fraîches et l’hiver, avait-il dit ; mais il savait à quelques pas plus loin, recouverte de buissons de houx et d’églantiers, un souterrain ou plutôt une tanière grande à loger toute une famille de proscrits, et telle était sans doute sa première destination. Cette grotte avait dû avoir deux issues, car elle se prolongeait sous terre jusqu’à une assez longue distance et formait deux parties distinctes. La première n’était qu’une excavation naturelle, et avant que les buissons qui en cachaient maintenant l’entrée eussent acquis la luxuriante végétation qui en faisait, quand Bricoux la découvrit, une barrière infranchissable, on pouvait y entrer de plain-pied et sans se baisser, par l’étroite ouverture qui lui servait de porte ; la seconde avait été creusée dans le roc, et on y apercevait encore, malgré
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les nombreuses stalactites qui recouvraient ses parois, le passage de la pioche et des marteaux. Il fallait pour pénétrer de la première grotte dans la seconde traverser une mare pleine d’une eau glacée, qui tombait goutte à goutte du rocher, laissant en tombant échapper des notes semblables à celles d’un harmonica. Voici comment Bricoux l’avait découverte : un jour, Tambeau, son chien de garde, un de ces chiens velus, moitié griffons, moitié mâtins, les plus intelligents produits de la race canine, s’était lancé à la poursuite d’un chevreuil. Le chevreuil avait traversé la haie d’églantiers et de houx, et s’était précipité dans la grotte ; Tambeau avait suivi le même chemin, et, derrière eux, Jean, rampant sur ses mains, ayant rejeté en avant son épaisse et longue chevelure pour préserver ses yeux et son visage des morsures du houx, était, lui aussi, arrivé jusqu’auprès de cette flaque d’eau, dont nous venons de parler. Là, le chien s’était arrêté : du chevreuil, plus de trace. Qu’était-il devenu ? Vers cet endroit, la grotte allait en s’abaissant, et Jean lui-même, quoiqu’il n’eût alors que dix ans, avait été obligé de se courber pour descendre auprès de son chien. Le jour ne pénétrait pas jusque là, et l’obscurité était si profonde qu’on devinait l’eau bien plus qu’on rte la voyait. Le chien hasardait une patte dans cette eau, mais il la retirait aussitôt avec un gémissement de douleur, elle était froide, en effet, à ne pouvoir y supporter la main plus d’une seconde. Attends, dit Jean à son
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chien, je vas revenir. Et il courut à travers bois jusqu’à la petite maison roulante, où il couchait dès les premiers jours de l’automne. Il y prit sa lanterne, son briquet et revint toujours courant. lambeau n’avait pas bougé de place. Jean alluma sa chandelle, traversa la mare, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, et, arrivé à l’autre bord, il poussa un cri de profonde admiration. Au lieu d’un rayon lumineux il en voyait mille devant lui, à ses côtés, au-dessus de sa tête, c’était comme une chambre tapissée de glaces. Sous l’impression des contes entendus à la ferme dans les longues veillées d’hiver, il se crut transporté dans le palais d’une fée. Il s’avança en tremblant sur le sable fin et doré de la galerie, qui aboutissait à une salle magnifique et de dimensions qui paraissaient extraordinaires, si l’on pensait au travail qu’elle avait dû coûter. Là, les stalactites se détachaient de la voûte en longues aiguilles, et descendaient pour la plupart jusqu’à quelques pieds du sol. En différents endroits les stalagmites s’élevant sans cesse, et s’allongeant à mesure que l’eau y déposait des matières nouvelles, avaient fini par rejoindre les stalactites et formaient avec elles c ,i colonnes d’un cristal taillé et bizarement ouvragé. De ces broderies, comme la nature, artiste toute de fantaisie, peut seule en produire. Rien n’est plus pittoresquement splendide que ces grottes vues à la clarté des flambeaux, et que les paysans de l’Auvergne appellent les chapelles blanches.
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Jean oublia pourquoi il y était entré, et revint tout pensif à la ferme. Il ne fit part de sa découverte à personne ; mais, à dater de ce jour, son parti fut pris. Sa maison était trouvée. Il quitterait la famille Chapus aussitôt qu’il aurait assez de chanvre pour construire un filet. Las de ne recevoir que des injures de ses maîtres, quand ils s’en tenaient aux injures ; malheureux de n’avoir trouvé personne à aimer dans cette maison inhospitalière, repoussé partout, chassé dédaigneusement par les enfants de son âge, quand il leur demandait la permission de se mêler à leurs jeux, le petit pastour avait concentré en lui toutes ses tristesses; mais à certains moments elle débordaient de ce jeune cœur ulcéré, et alors il se prenait à maudire celle qui l’avait mis au monde et l’avait laissé aux mains de gens avides, qui n’avaient jamais eu pour lui un sourire, une bonne parole, une de ces caresses qu’on ne refuse même pas au chien qui nous sert avec fidélité. Il n’avait pas douze ans, mais il avait vécu isolé, et avait appris de bonne heure à penser. On lui avait tant de fois jeté à la tête la faute de sa mère, que c’était sur elle qu’étaient tombées tout d’abord les accusations de l’enfant qui souffrait et qui souffrait par elle.
Au reste, il n’exceptait personne dans sa haine ; personne ne l’avait aimé. 11 ne faut pas croire pourtant que Jean fût incapable d’affection, il adorait son chien, le lieutenant en second de son troupeau, lambeau, qui lui rendait caresses pour caresses, qui jouait et pleurait
6 li l'honneur des femmes.
avec lai, et qui n’élait pas un brin fier, quoiqu’il fût un
bon chien, disait Jean.
Il se souvenait aussi avec bonheur d’une servante de Mortemaire, grande belle fille de vingt-cinq à vingt-six ans, qui le guettait au passage, venait parfois du château jusqu’au bois de la Combe, pour le voir; elle lui avait donné, avec défense d’en parler, pour s’en faire une cravate , un fichu qu’elle avait détaché de son cou , quoiqu’on fût en plein hiver. C’était peut-être à cette observation que demoiselle Catherine allait prendre froid pour lui qu’elle dut de venir dans la prière de l’enfant immédiatement après son bon ami Tambeau et son foulard ; car voici quelle était la prière du petit pâtre :
« Mon Dieu , gardez mon bon chien Tambeau , et le joli foulard de la Catherine de Mortemaire, et aussi conservez en santé la Catherine qui me l’a donné. »
Nous passerons rapidement sur les premières années de son séjour dans les bois où Tambeau était venu le rejoindre. Ce jour-là fut un jour de fête. Jean sentait ses moyens doublés ; il n’était plus seul , il connaissait l’intelligence de son ami ; à eux deux, ils étaient capables de grandes choses. Avec lui, dans six mois j’aurai un fusil, dit Bricoux. Réduit à ses propres moyens, il n’avait pu opérer jusque là que sur de petites quantités. Grâce à ce renfort, son commerce allait prendre un accroissement considérable. 11 n’était pas de terrier impénétrable
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pour Tambeau , pas d’arbre inaccessible pour Bricoux. Voici à quelle industrie se livrait notre jeune pastour; il s’était fait chasseur, plus que chasseur, braconnier. Ses magasins de la Caverne enchantée, sa maison d’été étaient pleins d’engins prohibés et dont il avait volé la matière première aux gourres des fermes qui avoisinaient son bois ; sa morale ne se révoltait pas de ces petits larcins. Dieu, pensait-il, ne se rappellerait jamais ces quelques brins de chanvre dérobés à soixante ans de là ; quant à sa manière de s’approprier le gibier, il ne comprenait pas qu’on pût le blâmer de prendre ce qui n’était à personne. Faudrait donc punir les loutres et les renards ; c’est des bêtises, disait Bricoux, et j’y crois pas. C’est ainsi qu’il coupait court aux observations de ses clients qui, pour, avoir la marchandise à meilleur marché, lui rappelaient sans cesse par quelle était en sa possession. Outre ses engins, Jean bâton d’épine ; c’était un bâton à deux bouts, pieds de long, dont il se servait d’une façon et comme son existence n’était qu’une gymnastique tinuelle, il était devenu à la course d’une rapidité éton-
nante. Les arbres renversés, les fossés, les quartiers de rochers semés sur la route, n’étaient pas un obstacle pour lui ; il avait étudié les habitudes du gibier et savait où prendre un lièvre quand il le lui fallait pour satisfaire une pratique ; car, nous l’avons dit, Bricoux était devenu commerçant; chaque semaine, et quelque fois chaque
jour, il allait vendre le produit de sa chasse dans les villages un peu éloignés de l’habitation des Chapus. Au reste, il ne craignait déjà plus de les rencontrer, il était devenu d’une force à ne pas se laisser conduire par un homme, et dans ses mains ce simple bâton d’épine était devenu une arme redoutable.
Quand la nuit le surprenait en route, il couchait dans une ferme, son chien à ses pieds, et il eût été dangereux de vouloir chasser cet hôte de l’asile qu’il s’était choisi ; aussi ne l’essayait-on pas. Un fusil avait été l’unique objet de ses rêves. Alors, oh ! alors, disait-il, tout le pays sera mien, comme la forêt; je serai plus riche que le comte de Mortemaire. 11 avait entendu dire que, pour cent cinquante francs, il pouvait se procurer une assez bonne arme ; mais, cent cinquante francs, aurait-il jamais une semblable somme, une somme aussi considérable existait-elle, même dans les coffres des seigneurs de Villeneuve et de la Barbanne ? Qui a jamais vu, se demandait-il, cent cinquante francs en pièces? 11 s’en ouvrit à la Catherine, qui lui demanda ses économies et se chargea de l’acquisition. Jean hésita d’abord ; il voulait avoir le fusil, mais il eût voulu conserver son argent. Ce ne fut qu’après avoir fait jurer à l’Auvergnate, sur son livre de messe , qu’elle ne voulait pas le voler , qu’il consentit à se dessaisir de son trésor. Trois jours plus tard, il avait un fusil à deux coups, mais à pierre, et de la poudre, du plomb, des chevrotines pour les renards
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qui lui faisaient concurrence, et les chats sauvages, ces poisons de la forôt qui détruisaient à eux seuls plus de gibier que tous les chasseurs patentés de la contrée, disait Jean.
Pendant quelques années, Bricoux vécut sans que personne s’occupât de lui, mais un moment vint où les chasseurs patentés, comme il les nommait, s’inquiétèrent de la disparition du gibier, et alors commença la chasse au braconnier ; ce furent les gardes d’abord, les gendarmes ensuite, les battues en plein bois de cinq ou six hommes contre un seul. Bricoux riait de leurs recherches, il les entendait passer en jurant au-dessus de lui. 11 n’aurait eu qu’à se montrer pour mettre en fuite toute la maréchaussée, flanquée des quatre ou cinq gardes champêtres qui avaient promis aux messieurs de la ville de leur ramener mort ou vivant cette bête fauve, la terreur des environs à plus de cinq lieues à la ronde. Cependant, celte
70 l’honneür des femmes.
guerre de tous les instants le lassa ; il s’ennuya bientôt d’être poursuivi, traqué, mis à toute minute en haleine par cette meute d’agents de la force armée qui gardaient tous les sentiers de la forêt, l’empêchaient de respirer à ses heures, d’oser dans ses domaines faire un pas sans avoir à trembler pour sa liberté, l’obligeaient à ne plus s’exposer que la nuit hors de sa grotte. Un jour, ce fut le pavillon qui fut brûlé par les paysans ; une autre fois son chien qui, blessé par un chasseur, faillit vendre sa retraite à ses ennemis, et qui mourut entre les bras du braconnier. Alors Jean, n’y tenant plus, jura de se venger sur le premier qui lui tomberait sous la main. Les gendarmes avaient tourné le siège en blocus ; ils ne lui laissaient plus une minute de répit et menaçaient de le prendre par la famine. 11 sortit en plein midi et tout armé, de sa tanière, èt marcha sur un poste de trois hommes qui bivouaquaient au milieu de la clairière où avait été sa première habitation ; il avait son fusil chargé de chevrotines et portait, retenu à une ceinture de cuir qui serrait son sayon sur les hanches, un de ces longs couteaux à deux tranchants dont on se servait et dont on se sert encore, mais plus rarement de nos jours, dans les grandes chasses. En le voyant venir avec cette allure déterminée, ce regard résolu de l’homme décidé à vendre chèrement sa vie, les gens du roi s’entre-regardèrent en se demandant, sans échanger une parole : — Resterons-nous ici à l’attendre ?
l’honneur des femmes. 71
— Ma foi non, dit l’un d’eux, répondant tout haut à cette muette interrogation, le maréchal-des-logis n’est pas là, partons, nous ne l’aurons pas vu et nous serons censés avoir fait une ronde dans le bois pour le chercher.
— S’il venait se livrer, pourtant, observa un autre.
En ce moment, Bricoux arma son fusil ; les gendarmes
pouvaient, de l’endroit où ils étaient, entendre le bruit sec que produisent les ressorts en se relevant.
— Tenez, voilà qui répond à votre supposition, Girard, dit celui qui avait proposé de fuir.
— Que faisons-n us?
— Parbleu ! dit le premier, s’il nous était permis de commencer les hostilités, ce serait tout simple ; mais puisqu’il ne nous est permis que de nous défendre, je crois prudent de mettre mon avis à exécution.
— D’autant, dit Girard, qu’en supposant qu’on sache que nous n’avons pas voulu voir le braconnier, il ne peut en résulter qu’une légère punition. Nous serions tout au plus mis à pied, ce qui vaudrait mieux que d’être mis en terre, et avec ce méchant drôle !...
Girard n’acheva pas. Jean venait d’entrer dans la clairière. Les gendarmes prirent la fuite. Il faut leur rendre ^ *
cette just ce, qu’en ce moment, contractée par la colère ou par la faim, la figure de Bricoux était horrible ; c’était quelque chose de la face ramassée du tigre. On y lisait un sentiment d’implacable férocité, un pressant besoin
72 l’honneur des femmes.
de sang et de carnage. Jean avait à venger la mort de Tombeau et les quelques semaines de prison et de diète auxquels on l’avait condamné. Quand il prit la détermination de se défendre et d’exposer, pour rester libre, son existence, ou de s’attaquer à celle de ceux qui le traquaient, il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures. 11 s’avança à pas de loup jusqu’auprès du feu qui brûlait dans la clairière ; un panier était près de là, et sous les broussailles, le jeune braconnier découvrit le long cou de deux maîtresses dame-jeanne.
Avant de se mettre à table auprès de ce feu dont il ne comprenait pas l’utilité, Jean flaira et écouta la terre comme une vraie Peau-Rouge, et la figure de ce sauvage du centre de la France s’éclaira, il y eut un sourire derrière ses lèvres fermées ; ce sourire plissa ses joues comme le vent plisse les blés.
— Les voici hors du bois , dit-il en se relevant sur un genou; maintenant, à l’œuvre. C’est tout de même de bons gendarmes ; ils m’ont laissé leur pâtée, dit Bricoux, qui ne se donna pas la peine de changer de position , et mordit dans le saucisson et le pain en homme qui sort d’un long jeûne. Oh ! oh ! dit-il en voyant ses provisions diminuer sensiblement, ce que je fais n’est pas prudent ; ma faim est à peu près apaisée , et je gag. rais mon fusil contre une branche d’osier que ces messieurs ne m’ont aussi bien traité que pour me jouer un vilain tour.
Ramené aux dangers de sa situation par cette pensée
l’honneur des femmes.
que ses ennemis pouvaient n'avoir pas quitté le bois, Jean se hâta de mettre en sûreté ce qui lui restait de son déjeuner, reprit son fusil, lit courir sa ceinture dans sa boucle en cuivre jaune, l’assura, et se mit en rampant sur la trace de Girard et de ses compagnons. Ceux-ci s’étaient arrêtés sur la lisière du bois et s’étaient réunis à deux gardes particuliers des domaines de Mortemaire.
— Voilà bien une grande affaire, disait l’un d’eux, pour un mauvais gars qui détruit le gibier au lieu de travailler, on nous fera estropier ou tuer deux ou trois hommes. Que ne le laisse-t-on tranquille ?
— 11 ne fait du mal à personne, dit Girard. M. de Sancy ne s’en est jamais pfeint, lui, c’est un si brave homme !
— Après tout, si l’on croit qu’il sera facile de le prendre; c’est le frère du comte qui veut absolument qu’on en finisse avec lui; je ne comprends pas trop pourquoi.
— C’est lui qui l’an passé fit mettre en prison le brave père Michau.
— 11 avait pris quelques méchants lapereaux dans le parc, dit un des gardes.
— Il laisse derrière lui toute une queue de besogneux.
— Attention! justement le voilà, dit le premier garde.
— Qui, demanda Girard ?
Jean croyant qu’il avait été découvert se coucha dans les hautes herbes.
— Qui? le vicomte de Sancy, dont vous parliez, répondit le garde.
— Il n’est pas seul?
— Son frère est avec lui.
— Monsieur le comte? demanda encore Girard.
— Voyons, dit Bricoux qui se glissa sur les mains jusqu’au pied d’un chêne immense dans les rameaux duquel il se fut bientôt installé. De cet observatoire il pouvait, sans être aperçu, tout voir et tout entendre.
— Oui, monsieur le comte, reprit le garde, et la comtesse, sa jeune femme. Tenez, c’est elle qui monte ce petit cheval bai-brun, un pur sang arabe; il sort des écuries du comte de Castellane; une bête un peu capricieuse, mais aussi sûre qu’une chèvre à travers ces routes traversées de rochers.
— La comtesse est bonne écuyère et se moque bien
des caprices de sa bête. Je l’ai vue descendre au triple i
galop de Mortemaire à la Vallée-aux-Loups, dans des i
chemins creusés d’ornières à y coucher un homme; elle i
à l’air d’une enfant, mais c’est une Gère femme, allez! i
— Le bon vieux comte en est fou, dit-on. i
— Parbleu 1 je le crois bien, dit le premier garde, elle i
est assez belle pour cela. i
— Quel âge a-t-elle? 3
— Dix-huit ans. '■
— Et le comte ? •;
— Le comte a quelque chose comme la soixantaine.
Digitizea by GOôgle
l’honnecr des femmes. 75
— A peu près, dit le second garde. J’étais au service de Mortemaire quand le père du comte a fait l’acquisition de ce domaine ; il y a longtemps de cela ; le comte, qui n’était en ce temps-là que monsieur de Sancy tout court, était alors de sept ou huit ans moins âgé que moi. Je n’ai pas marché plus vite que lui, au contraire. Il s’est marié trois fois depuis cette époque : la première à une demoiselle de Granval, la seconde à la veuve du baron de Noirville, et enûn, la troisième, à sa dernière, une Delzaires, je crois, et je ne compte pas les mariages sous la feuillée.
— Quel âge avez-vous, père Giroux, demanda Girard?
— Monsieur Girard, répondit le garde, votre père et moi avons mis la main dans le même chapeau ; votre père, qui avait sa veste doublée de médailles bénites, tira le numéro neuf. C’était bien la peine. Moi, j’eus plus de chance, je tirai le numéro six. Un numéro qui se tient debout, continua le garde en souriant. Nous sortîmes de la mairie bras dessus bras dessous, portant fièrement accrochés à la visière de nos casquettes les numéros qui nous faisaient soldats. Le nom de bout-ci bout-là, qu’on nous donna au village, en nous voyant ainsi liés ensemble, nous suivit au régiment, où nous fûmes camarades de lit. C’est égal, ça fit une belle paire de troupiers, tout de même, ajouta le vieillard en redressant sa haute taille un peu voûtée, et caressant du pouce et de l’index une moustache absente.
l’honneur des femmes.
— Alors vous avez soixante-sept ans, dit Girard, vous étiez de la classe 1811 .
— Juste, mon garçon, l’année des braves et du bon vin. £n 1815 , les alliés ont tué les uns et ont fini l’autre.
— Cré nom, c’est vrai ça, tout de même, des brigands finis, quoil
— Et vous croyez que le comte n’a...
— J’en suis sûr.
— Diable! c’est prendre du service un peu tard, observa Girard. Ah çà, mais comment cela peut-il être ? son frère ne paraît pas avoir plus de trente-cinq ans.
— Il n’a pas davantage, aussi ne sont-ils pas frères du même lit ; le père du comte n’avait pas eu qu’une femme.
— Quelle fureur de conjungo ! dit Berthaud, un des gendarmes.
— C’est comme ça dans la famille, dit le garde, le grand-père, qu’on nommait le bonhomme Sancy, avait été marié quatre fois, le fils...
— C’est donc des Barbe-Bleue, dit Girard, quatre à à l’un, trois à l’autre, autant à celui-ci, le diable m’emporte si je voudrais être comtesse à ce prix-là.
— Ça ne serait pas possible d’abord , dit gravement un des camarades üu facétieux Girard, mais pour rien de rien, je ne voudrait être femme, et la femme de ce vieux sécot, qui se tient à cheval aussi bien que vous zet
:i by Cooal
l’honneur des femmes. 77
moi. Il est trop vert pour son âge ; c’est contre nature, cré nom î
— Ils sont suivis de leurs gens, dit Girard, et ils se dirigent de notre côté. Oh, oh ! la chasse va prendre un caractère sérieux, le comte parle à Rossi.
— Notre maréchal-des-logis?
— En personne , répondit Girard.
— Tarare, tant pis pour le pauvre gars de Bricoux ! mais Rossi est un dur à cuire, il n’a pas froid aux yeux et ça va chauffer, avec lui c’est pas plus tard que tout à l’heure, il faut en finir tout de suite, et quand il s’est mis quelque chose dans la coloquinte...
— Un Corse, quoi! dit Jaillet, le gendarme grave, il a
donné la chasse aux bandits dans les makis de son île. Il va vouloir zentrer tout d’abord sous le couvert. Cré nom, j’aime pas cet homme, moi.
— Il y aura des balles échangées.
— Si Bricoux entame le feu.
— Sans doute, mais il ne faut répondre de rien. J’ai vu dans plus d’une circonstance Rossi commencer la conversation à coups de carabines; il n’était en 1841 que simple gendarme, et le voilà sur le point de passer souslieutenant. Si on lui donne l’épaulette, c’est qu’on se souvient que c’est lui qui, à cette époque, tira le premier sur les insurgés dans les rues de Clermont.
— C’était sa profession, quoi! dit Jaillet, il était Corse, il tirait. Nous étions Français, nous ne tirions pas, c’é-
78 l’howneür des femmes.
tait la nôtre. Cré nom! je suis militaire, moi, je m’en flatte, j’ai dix-sept ans de service et pas une heure de punition. . . mais. . . cré nom ! j’aime pas la guerre des rues, non c’est pas ça la guerre ; quand je tire, je veux pas que mon fusil se trompe et prenne les coiffes d’une femme pour la casaque blanche d’un Autrichien ; voilà mon opinion, et qui ne la trouve pas bonne, le dise!
— Contre qui t’emportes-tu ? demanda Girard.
— Je m’emporte pas, non, je m’emporte pas, mais cré nom, quand je pense que pourre rien de rien, pour un plat ou deux de gibelottes à cuire, on va mettre à l’ombre cet enfant qui... je m’entends. Qué qu’il vous a fait-z-à vous, Girard ?
— A moi ?
— Oui.
— Je ne dis pas.
— Eh bien, alors, pourquoi qué vous approuvez?
— Je n’approuve pas.
— Plutôt que d’aider Rossi dans sa besogne, je donnerais ma démission.
— Est-ce que vous avez assez de l’état militaire?
— Qué qui vous dit ça ?
— Après tout, je vous en voudrais pas, dit Girard; il y a des moments où ça ne laisse pas que d’être bigrement chose. Qu’est-ce que vous en pensez?
— De quoi?
— De l’état militaire !
l’honneür des femmes.
— De l’état militaire ?
— Oui.
— Eh bien, l’état militaire, c’est l’état supérieur d’un grand état, et l’honneur de l’homme qui sait le porter, cré nom I
— Voilà parler en pur de la gendarmerie royale, dit Berthaut, le troisième gendarme. Bravo, Jaillet, bravo !
— Sans doute, sans doute, reprit Girard; et cependant il y aurait ben des choses à dire. Tenez, parfois je suis à envier la vie errante et libre de celui qui nous tient debout depuis un mois, et se rit peut-être , à l’abri de quelque retraite sûre, des frayeurs que nous sommes censés lui faire, et des terreurs réelles qu’il sait bien nous causer.
— Comme c’est stylé, c’est la langue d’or de la caserne, dit Berthaut, qui admirait l’éloquent Girard et l’appelait Cinéron, du nom, disait l’honnête gendarme, d’un grand orateur qui vivait autrefois à Rome, ous qu’est actuellement notre saint-père le pape.
— Je donnerais dix francs à prendre sur mon arriéré, dit Girard, pour que notre ours de maréchal- des-logis... mais silence, j’entends le pas des chevaux qui s’approchent, il en est...
— Holà! Jaillet, Berthaut, avancez à l’ordre... Girard, hé I Girard ! cria Rossi qui était descendu de cheval.
— Voilà ! maréchal , dit Girard en se détachant du groupe de ses compagnons.
l’honneur des femmes.
— Eh bien, l’avez-vous vu ? demanda le comte.
— Nous avons battu la forêt buisson à buisson, il est introuvable ! il aura, c’est sûr, quitté la commune ; il n’y a pas plus de braconnier sous le couvert que je n’en ai sur la main.
La comtesse avait entendu cette réponse ; elle dirigea sa monture du côté de ses gardes et des deux autres gendarmes, qui se levèrent aussitôt et la reçurent le chapeau bas.
— Que celui de vous qui voudra gagner cent écus lève la main, dit-elle.
Toutes les mains se levèrent.
— Tout le monde veut gagner cent écus, grommela Jaillet qui n’avait pas pris part à l’enthousiasme soulevé par la proposition de la comtesse , mais encore faut-il savoir à quoi ?
— C’est juste, mon brave, dit la comtesse, et j’aurais
dû commencer par là. Eh bien donc, il y a ici, dans le bois, où? je l’ignore, un jeune homme, presque un enfant qui, méprisant nos avis, riant des avertissements qu’à différentes reprises nous lui avons fait donner par nos gardes, persiste à considérer la forêt comme sa propriété, et à tuer jusque sous nos yeux le meilleur de notre gibier.
— A celui qui tuera
— Mon frère !
— Pardon, ma sœur ; à celui qui prendra ce misérable
l’honneor des femmes. 81
drôle, nous promettons cent écus, dit le vicomte de Sancy, en lorgnant du haut de sa bête normande l’effet de sa proposition.
— Il y a, à quelques lieues d’ici, la forêt de la princesse Adélaïde, Bricoux la connaît, il faudrait-z-alors qu’il fût z’une fichue bête pour ne pas y être passé, dit le gendarme qui multipliait ses liaisons en raison du nombre de ses auditeurs. Il sait que personne n’ira lui demander là ous qu’est son permis de chasse , et que
pourre rien de rien on ne cherchera pas à le gagne
vos cent écus qui voudra.
— Vous dites, Jaillet? demanda Rossi en s’avançant.
— Je dis ce que je dis -, mes paroles sont s’à moi, que j’espère. Je réponds-t’-à madame qui me fit l’honneur de m’adressère-s-une demande.
— Brute ! dit Rossi en tournant le dos à son gendarme.
— Brave homme, pensa Bricoux.
— Il est bien, votre brigadier, dit le vicomte. Diable ! il s’exprime avec l’élégance d’un maître es-arts. Quelles liaisons !
— Absolument, monsieur le vicomte, et ce n’est pas autre chose. Vous avez deviné l'homme au premier coup d’œil : un être isard, une vraie couleuvre, propre à rien, ça avait de bons états de service, quelques blessures, des campagnes...
l’honneur des femmes.
— Comment, pas un de vous, messieurs, ne se sent 1 courage d’accepter mes offres. FI est donc bien dangereu ce jeune homme. Il faudra, monsieur Rossi, dit la coa tesse, en courbant sa jolie tête si bas que ses boucle blondes et soyeuses se marièrent h la crinière touffue d son cheval ; il faudra que vous leur donniez l’exemple Je vous crois ce qui leur manque, du cœur, et je su persuadée que vous ne refuserez pas, pour m’être agrée ble, d’accepter d’avance le prix que j’ai mis à la pris de l’enfant qui fait peur à vos gendarmes ; et la comtess tendit au maréchal -des-logis une bourse en soie roug à travers les mailles écartées de laquelle on voyait brille le fauve éclat des pièces d’or.
— Merci, madame la comtesse, de la bonne opinio: que vous avez de moi, je la justifierai. Avant une heur je veux vous .ramener pieds et poings liés ce mauvai garnement de Bricoux, ou que je n’aie jamais l’épaulett d’officier.
— Je la justifierai, dit Jaillet ; marchand de phrases va, cré nom !
— Ne promettez pas aussi légèrement, maréchal, di Girard, blessé du méchant sourire que lui avait adressé ainsi qu’à ses compagnons, la jeune comtesse d< Sancy.
— Silence dans les rangs, dit Rossi ; attendez qti’or vous interroge.
— Cré nom ? murmura Jaillet, ça fait-il s’-une pous-
sière pour deux ou trois pouces de galons en faux argent qu’il a consus-t-à sa manche. Cré nom! j’ai dix -sept ans de services actifs, et pas une heure de punition...
— Vous dites ? demanda Rossi.
— Je me parle-t’-à moi-même, c’est-y mon droit?
— C’est bon ; allons suivez-moi, vous autres, commanda Rossi.
— Un moment, dit le vieux comte ; j’entends, messieurs, qu’il ne soit fait aucun mal à ce jeune homme ; s’il fallait cependant pour réussir , continua-t-il , en voyant sa femme faire un geste désapprobateur, employer la force ; mais vous êtes quatre et ce n’est qu’un enfant.
— Un enfant armé, observa la comtesse.
— Et disposé à se défendre, ajouta le vicomte.
— Eh bien donc, reprit le comte, faites pour le mieux ; mais je verrais avec peine qu’on usât de violence à son égard.
— Je ne vous comprends pas, dit la comtesse; ou vous voulez qu’on se saisisse de ce drôle, et alors tous les moyens sont bons; ou vous désirez qu’il reste libre, et alors il était inutile de déranger ces messieurs.
— Soyez juste, Angélique; vous savez pour combien peu je suis entré dans ce dérangement ; je suis de cet avis qu'il faut que tout le monde vive et que les malheureux aient droit de chasse sur les terres des heureux. Le pauvre est la pierre de touche du cœur des riches ; ne
l’honneur des femmes.
chassons pas les pauvres et ne les empêchons pas chasser, dit le comte avec un de ces sourires indulgei des vieillards restés bons.
— Tenez , grâce à vos phrases de candidat liber voici que ces hommes hésitent à s’engager dans la fort vous venoz de leur donner raison d’avoir peur.
— Qj’ils restent sur la lisière, dit Rossi, je n’ai p besoin d’eux, j’ai mon mousqueton, et si M. Bricoux r gimbe
— Eh bien, que ferez- vous! demanda Bricoux qi d’un bond, fut en bas du vieux chêne où il avait p position, et s’avança fièrement sous les arbres jusqt vingt pas du maréchal-des-logis qui, terrifié d’autc d’audace, ne trouva pas un mot à répondre.
— Qui menace un absent, menace à coup sur, rep Bricoux; allons, gagnez votre or, me voilà, venez r prendre, monsieur Rossi.
— Ce jeune homme est magnifique, dit la comtess en se penchant à l’oreille de son beau-frère.
— Une beauté un peu sauvage.
— Oui, mais quel feu dans le regard ! quelle fier dans la pose ! quelle superbe indifférence du danger ! Ui beauté de tigre, si vous le voulez, mais une beauté qi j’aime; il vous ressemble, Gustave.
— Vous plaisantez, Angélique, fit dédaigneusement vicomte.
— Cré nom ! il est beau, dit Jaillet à Girard.
l’honnedr des femmes. 85
— Eh bien, où sont vos cordes? j’attends! C’est-y que je ne suis pas assez près? faut-y que je m’approche? et Bricoux, joignant l’action à la parole, fit encore quelques pas.
Honteux» d’être bravé devant ses hommes, craignant les reproches que ne manquerait pas de lui adresser la comtesse, Rossi, que la fureur aveuglait, épaula son mousqueton, et il allait tirer quand le comte se jeta audevant de lui.
— Prenez garde, monsieur, lui dit le comte, vous outre-passez vos droits et vous oubliez mes ordres.
— Je sais à quoi je m’expose, répondit Rossi, mais il ne sera pas dit que ce vaurien m’aura raillé en vain ; je le trouve armé, il refuse de se rendre, il faut que je lui prouve que la loi c’est la loi.
— La loi du fusil ! vous êtes fou, dit le comte.
— Ce n’est qu’un vagabond, et
— C’est un homme, monsieur, reprit sévèrement le châtelain de Mortemaire.
— Laissez-le faire, monsieur le comte, reprit Bricoux, il me manquera, il a peur ; je l’ai regardé, il est de la couleur des gens qui tremblent.
Les paysans qui travaillaient dans les champs voisins et presque tous les domestiques du château qui avaient appris ce qui se passait étaient accourus. Une meute de chiens criards et hargneux qui en voulaient tous à Bricoux de sa force et surtout, sans pourtant bien s’expliquer cette dernière impression, ils nourrissaient au fond
86 i’honneür des femmes.
de leur cœur une jalousie secrète contre ce mauvais gas qui n’avait pas de maître, ce paresseux resté libre , quand ils étaient esclaves.
Ils s’étaient arrêtés sur la lisière du bois , journaliers’ pasteurs , valets de ferme, bouviers, race inintelligente et envieuse, proférant des cris de mort contre le jeune braconnier, mais se tenant prudemment à l’abri derrière la famille du comte ou les gendarmes, se faisant un rempart des arbres et des rochers, n’ayant qu'une gueule édentée d’où s’échappaient des malédictions sans morsures. De temps à autre, un cri s’élevait, et aussitôt, comme un écho infernal, vingt autres cris y répondaient.
— A mort, à mort le voleur ! à mort le braconnier, le bandit! le Bricoux ! l’homme des bois...
— 11 faut le tuer !...
Chacun d’eux, grisé par la colère, proposa son mode de supplice.
— Il faut le noyer dans la grand’ mare.
Quelques-uns osèrent s’avancer jusque sous les premiers arbres.
Le vieux comte, indigné, marcha sur eux la cravache levée. Il voulait chasser cette sotte canaille.
Ce mouvement fut mal interprété par Bricoux qui, pensant que le comte prenait parti pour ses adversaires, le coucha en joue.
— Ne faites pas un pas de plus, monsieur le comte, ou vous êtes mort !
l’honneur des femmes. 87
— Brigand ! dit le vicomte, qu’on en finisse ; allons, messieurs, faites votre devoir, tirez sur lui comme sur un loup enragé ; il ose menacer mon frère , et vous, crétins, défendez votre maître !
En ce moment sortit d’un épais taillis Catherine, Catherine échevelée, folle de terreur, plus blanche qu’un linceul, elle effraya ceux qui la virent; attirée parle bruit, elle s’était glissée à travers bois, jusqu’à la grotte de Jean. La trouvant vide, elle avait deviné ce qui se passait, et, ne cherchant plus les sentiers battus de la forêt, elle avait franchi les rochers, les buissons, se frayant un passage dans les fourrés comme une bête fauve poursuivie par des chasseurs; ses mains et sa figure étaient ensanglantées, ses longs cheveux noirs tombaient de sa coiffe déchirée sur ses épaules presque nues. Elle avait perdu en route le fichu qui les recouvrait. C’était une belle fille de trente-cinq ans, aux formes athlétiques, belle de cette robuste beauté de l’Auvergne. Elle vint se placer devant Bricoux, les deux bras étendus, essayant de le pousser en arrière avec son corps. Furieuse d’abord comme une lionne défendant son petit, son œil jetait des éclairs; elle voulut parler, mais il ne sortit de son gosier que des sons rauques et inarticulés ; et, après de suprêmes efforts, sa voix éclata en sanglots. Alors la femme reparut, elle implora le comte, les gendarmes, les paysans euxmêmes. Elle eut des mots et des intonations d’une douceur inouïe, d’une fraîcheur, d’une poésie d’enfant.
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— Au nom de la sainte Vierge Marie et de ses bons anges, ne lui faites pas de mal, disait la pauvre fille, c’est un enfant, un enfant sans malice, et si jeune et si peu...
— Retirez-vous , demoiselle Catherine, dit Jean, en l’écartant sans violence, je vous respecte, mais ce n’est pas ici votre place ; ils ont voulu du sang, eh bien, que celui qui va être répandu retombe sur leur tête. Ce n’est pas moi qui ai cherché...
— Oh ! pas sur lui , malheureux ! dit Catherine en voyant la direction que Bricoux donnait à son arme, ne
tire pas sur lui, il est Non, écoute-moi... Jean, et la
paysanne se mit à genoux devant le braconnier. Tu ne
peux pas le tuer, tu Entends-moi donc, désarme ce
fusil, obéis-moi, tu dois m’obéir, je suis ta mère !...
— La Catherine est affolée, dirent les paysans. C’est-y possible de dire des bêtises comme ça. Le Bricoux qui serait son garçon, à présent; en voilà une d’histoire.
Le comte, en entendant les derniers mots prononcés par sa servante, était devenu d’une pâleur livide et avait été obligé de s’appuyer à un arbre pour ne pas tomber.
A ce cri : Je suis ta mère ! Bricoux eut un éblouissement; ses artères battirent avec force, quelque chose sembla se rompre en lui, il eut dans la tête un bruit semblable à celui qui précède un tremblement de terre ; son fusil faillit lui échapper des mains, il crut que sa poitrine allait s’ouvrir, tant son cœur en frappait les parois avec force.
l’honneub des femmes. 89
Il prit Catherine, la releva de sa main gauche, et, la rapprochant brusquement de lui, il la regarda longtemps dans les yeux.
— Vous ne mentez pas, au moins? il ne faudrait pas me mentir. Non, c’est vrai, vous êtes ma mère, je l’avais déjà pensé ; et puis on ne ressent pas devant une étrangère ce que j’ai ressenti: votre voix m’a ouvert l’àme.
— Tu ne m’en veux donc pas? tu me pardonnes donc d’être ta mère? demanda Catherine en tremblant.'
— Allons donc ! vous en vouloir, moi? c’est des folies; mais regardez-moi donc, j’en pleure de joie ; et il mit la tête de sa mère à la portée de ses lèvres et la couvrit de brûlants baisers. Voilà pour tous ceux que vous ne m’avez pas donnés. Oh ! c’est pas un reproche, sans doute que vous le pouviez pas, car je sais que vous êtes bonne ; vous avez dû bien souffrir d’attendre si longtemps pour me dire ce que vous m’avez dit.
Catherine fondait en larmes.
— Voilà qui devient dramatique, dit le vicomte à la comtesse ; mais voyez , Angélique , comme mon frère semble ému.
— Oui, en effet ; c’est extraordinaire, dit la comtesse.
Cette scène étrange se passait au milieu du plus profond silence. Bricoux parlait à voix basse, les spectateurs pourtant ne perdaient pas une de ses paroles.
— Viens, suis-moi, tu sauras tout, dit Catherine à son fils.
Bricoux jeta son fusil sur son épaule et obéit comme un enfant, aussi tranquille et aussi peu inquiet que si toute celte foule qui bruissait et grondait derrière lui n’eût jamais existé et qu’il eût été seul avec sa mère dans le coin le plus retiré de son palais de cristal. Cette ligure si sombre tout à l’heure, si terrible, si pleine de colères menaçantes s’élail éclairée tout à coup d’un rayon de soleil ; un sourire de femme avait passé dans ces nuages et les avait déchirés ; Jean n’était plus l’enfant abandonné, il avait retrouvé sa mère, le Bricoux, le bâtard avait une mère comme les autres, et il se trouvait plus riche que le roi de France, qui avait, disait-on, au moins dix pièces de cent sous à manger par jour, ce qui fait une lière somme, assurait Bricoux, faisant part de ses impressions à Catherine ; et quand on pense, ajoutait-il, qu’avec ça il est blanchi, éclairé et logé aux frais de ’Etat. Quel heureux mortel ! s’était dit bien souvent le jeune braconnier. Eh bien ! en ce moment il n’eût pas changé son sort contre le sien.
Si l’orage n’était pas entièrement passé, les roulements du tonnerre paraissaient si éloignés que Bossi crut n’avoir plus rien à craindre; voulant proüter de la révolution qui venait de s’opérer dans cette nature sauvage, et qu’un mot semblait avoir subitement métamorphosée, il fit un signe à ses hommes, et, sans regarder s’il en était suivi, il s’avança hardiment sur les traces de Bricoux, lui criant dans des termes injurieux d’avoir à
l’honneur des femmes. 91
s’arrêter, de ne pas fuir. Le poltron, disait-il, il est heureux d’avoir trouvé cette issue pour ne pas engager une lutte dans laquelle il savait devoir être battu, Retournetoi, lâche ! fais-toi voir !...
Jean se retourna, et, trouvant Rossi à la portée de sa main, il le saisit et l’envoya sans effort et sans colère rouler à quelques pieds de là dans un buisson d’églantiers, qui lui mirent la figure en sang. Dans sa chute, la carabine du gendarme partit, et Rossi, se croyant grièvement blessé, appela avec des cris plaintifs à son aide.
— Ce n’est rien, dit tranquillement Bricoux, il a eu peur du bruit, et, pour quelques égratignures, il se croit perdu. Relève-toi, et va-t’en ; mais si tu tiens à vivre ne te mets plus en travers de ma route, continua le braconnier qui poussa du pied le gendarme meurtri.
— A moi ! cria Rossi ; je vous ordonne d’arrêter cet homme ou je ferai mon rapport, et l’on verra si vous devez obéir à votre supérieur.
— Cré nom, dit Jaillet, il traite ce gars de poltron, il est z-armé, et il a besoin, pour être sûr de lui, de se doubler de trois gendarmes. J’ai fait dix-sept ans de service. . . .
— En avant ! cria Rossi de nouveau, le bandit va nou échapper.
— Je vais à deux pas d’ici, j’ai à parler à ma mère, dit Jean ; mais si vous craignez que je ne m’échappe, faites-moi suivre, sinon, je vous engage ma parole sacrée d’être de retour avant dix minutes, et si vous vous
92 l’honneur des femmds.
sentez le courage de me prendre, que ce soit dix minut
plus tôt ou plus tard, que vous importe ?
— Laissez-le partir, dit le comte.
— Mais cependant, dit Rossi, qui, après s’être rele\
venait de constater qu’il n’avait pas de blessure; m devoir
— Votre devoir est de m’obéir; monsieur, je si maire de la commune, et, à ce titre, je vous ordonne laisser cet enfant tranquille.
Les gendarmes, ne se souciant pas de s’aventurer da le bois, s’arrêtèrent sur-le-champ. Les paysans n’avait même pas fait mine de quitter leur place, mais à l’ord donné par le comte de laisser Bricoux libre, ils vou' rent, pour la forme, avoir l’air d’être retenus et s’agi rent sur tous les points, plus impatients et plus agress à mesure que le danger s’éloignait. Vaillance de mauv aloi que la comtesse fit tomber d’un mot.
— Voilà le Bricoux qui revient, dit-elle, gare à voi mes amis.
Ce fut la goutte d’eau froide dans la chaudière en ébi lition. Toute démonstration cessa comme par enchan ment; ces paysans, féroces à distance, redevinrent bonnes bêtes que l’on connaît quand on a vécu dans campagne, qui vous frappent par derrière, de très-lo et vous répondent quand vous arrivez sur eux, la n nace aux lèvres, la cravache au poing :
— Oh ! mon honnête houme du bon Dieu, c’est-y fc
possible qu’on vous ait dit que ça fût moi ; le monde est si méchant ! ça n’est point moi ; que si je vous mens, le tonnerre du ciel m’écrase sous vos yeux.
— Si j’étais homme, dit la comtesse, je rougirais d’être aussi timide. Je voudrais, pour chasser de sa tanière cet enfant mutin qui fait l’école des buissons, ne prendre qu’une baguette de coudrier , et je ne suis qu’une femme. Allons arrière ! éloignez ces misérables, monsieur le comte ; ils m’inspirent le plus profond dégoût.
— Nous n’avons pas peur, dirent les plus audacieux, et nous ne tremblons devant personne.
— Allons donc! vous boitez , reprit la comtesse , se servant d’une locution auvergnate assez communément employée dans les montagnes du Puy -de-Dôme ; elle tend à exprimer la crainte qu’on éprouve à se charger d’une mission dangereuse. Boitez donc franchement.
— Eh bien! justement, voilà le voleur; vous allez voir si nous boitons, dit l’un des gars.
— Vous me faites pitié, dit la comtesse souriant dédaigneusement en leur tournant le dos.
— Dis-donc, hé Pierre ! tu la disais si bonne, dit un paysan.
— Faut voir, on ne sait pas, répondit celui qu’on avait interpellé.
— C’est assez s’en occuper, dit le comte, je vais m’entendre avec lui ; messieurs, continua-t-il en se tournant
94 l’honneur des femmes.
vers les gendarmes, je vous remercie de l’empressem que vous avez mis à nous être agréables. Vous pou vous retirer, ou plutôt, non, restez ; vous allez venir dî au château. Quant à vous, dit-il aux paysans, si d une seconde j’en trouve encore un ici de ceux qui m’ partiennent, je le chasse ; les autres, ceux des fori voisines qui resteront, après le désir que je viens d ; primer, je les ferai repentir de leur refus. Au trav est-ce jour de fête, et vous ai-je permis de quitte! besogne ? ajouta le comte qui poussait les sienS\ vant lui comme du bout de sa baguette un policer chasse son troupeau d’Anglais gorgés de porter et djin.
Les autres se hâtèrent de fuir, mais ils vouluri avant de se retirer, faire entendre un dernier cri de hé et de raillerie :
Hou ! hou ! le Bricoux ,
L’enfant du diable ou des loups.
Hou le bâtard et le hibou,
Hou! hou! hou!
Jean qui, fidèle à sa parole, revenait se mettre présence de ses ennemis, s’arrêta, et, croisant les bra leur jeta à distauce un regard si plein de dédaigne fierté, qu’ils baissèrent la tête et se turent.
— Silence, chiens ! leur dit-il ; à vos colliers, jap
l’honneur des femmes. 95
de loin, c’est à quoi vous êtes propres. Vous ne parviendrez pas à exciter la colère d’un gars qui méprise vos insultes, et dont la force est bonne; vous savez bien, n’estce pas, que je peux vous briser tous tant que vous êtes, l’un après l’autre ?
Les bouviers s’en allèrent l’oreille basse et sans répondre ; mais une fois hors de la portée du fusil de Bricoux, ils recommencèrent leurs cris.
— Je veux que cet homme soit à moi, disait en ce moment la comtesse à son beau-frère.
— C’est ce à quoi je pensais, Angélique, avant que vous m’eussiez exprimé ce désir, répondait le vicomte ; Voilà un serviteur comme il nous en faudrait un.
Le comte avait prévenu sa femme et son frère, il s’était avancé vers Bricoux et Catherine, avec laquelle il venait d’échanger quelques mots à voix basse.
— Rien, disait Catherine ; il ne sait rien encore, je vous le jure.
— Merci, Catherine ; et le comte prit le jeune homme à part et lui parla longtemps.
— Et maintenant veux-tu me suivre ? dit tout haut le comte.
— Je rentrerai à Mortemaire sur le soir, avec votre permission, répondit Jean; tout à l'heure j’aurais l’air d’avoir consenti de force. Quelle est cette dame ? ajoutat-il en désignant Angélique.
■— C’est la comtesse de Sancy , ma femme, dit le comte.
96 i/honneür des femmes.
— Oui, j’avais cru comprendre.... elle est jolie I
— Tu trouves, dit en souriant le comte, elle est a bonne que jolie.
— Oh bonne! reprit Bricoux, je l’ai entendue dor des ordres aux gendarmes, et offrir cent écus de peau. Après ça, nous ne nous connaissons pas.
— C’est juste, dit le vieillard, allons, à bientôt; s viens-toi que j’ai ta parole.
— Puisque je l’ai dit, c’est dit ; cette nuit je couch au château.
Et Bricoux s’éloigna faisant signe à sa mère de 1 compagner.
— 11 viendra, dit Catherine, qui alla rejoindre fils.
— Messieurs, dit le comte en revenant auprès d femme et s’adressant aux gendarmes, vous n’avez à vous occuper de ce jeune homme ; il fait mainte partie de ma maison.
— A quel titre ? demanda la comtesse.
— En qualité de garde-chasse, répondit le comte.
— Vous avez bien fait, comte, dit madame de San
— Diable ! mais ce n’est pas tout à fait ce que voulions, dit le vicomte à sa sœur; il est à lui et n nous.
— 11 sera à moi, répondit froidemenl la comtesse.
— Cré nom ! dit Jaillel, eu remontant à cheval
dix-septans de service actif et pas une
I/HONNEUn DES FEMMES. 97
— Qu’est-ce que tu as donc à parler seul, lui demanda Girard ?
— J’ai que ça finit mal, cré nom ! c’est z’-un homme à l’eau, quoi !
— Comment l’entends-tu ?
— Comment que je l’entends? changement de vente, changement de cœur et le vice est ça!
C’était vice versa que voulait dire le grave Jaillet; ce qu’il disait valait peut-être mieux.
— Il me plaisait z’-à moi dans sa peau de bêle ; c’était crâne et fier comme une animal sauvage.
— Le voilà bien à plaindre, il aura demain une livrée superbe.
— Oui, z’-une autre peau. Cré nom ! une livrée, une livrée superbe, comme nous, est-ce pas? avec z’ aiguillettes, la chaîne de la bête domestique.
— Hue donc toi , rosse ! continua Jaillet, qui passa sa mauvaise humeur sur sa monture et l’éperonna jusqu’au sang... Hue 1 cré nom !
Faites des rognures, taillez, ébranchez, ne craignez pas de couper à pleins ciseaux ; je sais ce que veut le public : beaucoup en peu. Des faits, pas de mots; poussez le drame, que l’action n’étouffe pas sous les détails ; un volume, pas davantage, de trois à trois cent vingt pages. Pas de ces longues analyses du cœur, de ces interminables descriptions pour nous dire que ses cheveux sont noir d’ébène, que ses yeux sont bleus ou verts, et de quelle façon monsieur son père regardait pardessous ses lunettes d’argent ; pas de ces lamentations de Jérémie à propos d’une femme qui tombe, d’une virginité qui s’envole, de ces désolations stupides sur la démoralisation d’un chenapan qu’on ne voudrait pas voir
100 l’honneur des femmes.
changer el qui, tel qu’il est, est utile. Mon éditeut un disciple d’Horace. — Ad eventum festina, répète sans cesse. Aujourd’hui, mon cher, on joue à la bou on parie aux courses, on fait courir, on vend, on ach on revend, on commerce, on ne lit pas, on démolit. Ç quefois on prend un livre en voyage, et encore, i comprenez qu’il le faut court, rapide comme la vaj qui eutraîue le lecteur, des émotions sans suffocat dix lieues à l’heure et le but tout de suite, le dénouée au commencement. Croyez-moi, je suis un v routier; avec un roman de dix volumes, qui n< vendait pas, j’ai fait dix romans en un volume qi sont vendus très-bien. Voilà tout mon secret. Mai nant, libre à vous de délayer des phrases.
Mon éditeur prétend savoir mieux que moi ce plaît au public ; peut-être a-t-il raison. Il doit a raison. Allons, lecteur, à cheval, et courons un g à travers les événements d’un livre arrangé au goû jour, plein de mutilations et d’entailles. Reprenons r récit au moment où nous l’avons interrompu, lor: retour du comte et de sa famille au château de I ternaire.
Mortemaire avait été fortifié comme Villeneuve, plus en vue que lui, situé sur le haut de la monta dominant la forêt et la plaine dans laquelle se trouv; la ferme des Chapus et le petit village de Graveran n’avait pu échapper au marteau des révolutionna
l’honneur des femmes. 101
C’était avec ses démolitions qu’avaient été construites toutes les maisons que l’on découvrait, de sa terrasse, à plusieurs lieues de là. Les anciens serfs des anciens seigneurs avaient aidé à sa destruction, et chacun d’eux y avait pris quelque chose ; celui-ci, une porte; celui-là, les bronzes armoriés de ses cheminées ; un autre, les boiseries et les fers; tous, enfin, s’étaient rués sur le colosse tombé, tirant à soi un lambeau de sa robe de pierres , plusieurs même , ennemis du dérangement , s’étaient établis dans ses ruines. Ils avaient fait de la chapelle et des tours, que la pioche n’avait pu entamer, que la mine impuissante n’avait pu descendre, une espèce de cité ouvrière où grouillaient pêle-mêle des centaines de familles, un tohu-bohu de vieillards, d’en- r fants, de femmes, de porcs et de chiens, vivant en assez bonne harmonie. Ensemble peu harmonieux, du reste, mais que n’eussent pas dédaigné les .crayons du célèbre Calot. Les champs avaient été divisés et tirés au »
sort. Chaque ménage en avait pris son morceau ; le père *
du comte de Sancy avait racheté , non sans batailler, et les terres et ce qui avait été le château. Il en avait expulsé cette colonie de mendiants qui, ne voulant pas se f
séparer, étaient allés, avec l’argent qu’ils avaient reçu du comte, se bâtir à deux lieues de là, en aval de la Dore, et à la lisière méridionale de la forêt, quelques huttes misérables, qui prirent rang, sous le nom de hameau des Pouilleux , dans le registre public , que
102 l’honneur des femmes.
l’on tient encore dans quelques provinces du cen
Plus tard, le fds de M. de Sancy, le comte actuel, é venu s’établir à Mortemaire. 11 avait fait jeter bas qui restait de l’ancien édifice, à l’exception de d tourelles qui servaient de cage à l’escalier de la n velle construction. C’était une maison moderne, c verte en ardoises et régulièrement percée de crois régulières aŸec des persiennes peintes en gris et balcon courant, au premier étage, sur toute la faça Toutefois ces tours, restées debout et qui tenaie comme deux longs bras noirs toujours prêts à l’enle\ cette blanche demeure aux élégantes proportions, d naient, à ce qu’on continuaif d’appeler le château, l'asp d’un castel féodal avec un habit à la mode. Au-dess de lui on voyait verdir aux flancs de ses deux colli
des pelouses coupées de corbeilles de fleurs. Çà et
un ruisseau capricieusement dirigé déroulait son sil bleuâtre ; des allées magnifiques s’étaient ouvertes, hache à la main, dans le parc, et aboutissaient toute des horizons splendides. On comprenait, à la coqu< poésie de cès arrangements, qu’une femme jeune et bi habitait là.
Elle était belle et jeune, elle avait vingt ans, et sacrifierais vingt pages à détailler sa beauté, que je réussirais qu’à donner une infidèle esquisse de ses p fections physiques. Elle était si belle qu’elle avait rer fou d’amour un vieillard, qu’elle s’était fait épouser ]
un homme à qui un violent chagrin de cœur avait fait prendre le mariage en horreur. Depuis la mort de sa seconde femme, la baronne de Noisville, et il y avait cinq ans de cela, le comte de Sancy s’était retiré dans un vieux manoir qu’il possédait à une lieue d’Issoire, édifice triste et sévère, penché sur un rocher surplombant l’Ailier, qui est en cet endroit resserrée dans un lit de roches granitiques et nues, et dont l’ombre noire donne à ce qui l’entoure un aspect sauvage et désolé. Ce château s’appelait Nonnettes. Peut-être après toute une lignée de preux, car ses tours massives et crénelées et
sa situation elle-même indiquaient clairement sa pre-
mière destination, des nonnes étaient-elles venues s’y installer. C’était dans cette froide demeure, suspendue entre ciel et terre comme l’aire d’un aigle, qu’après la mort de sa femme vint s’enterrer vivant le comte de Sancy. Il n’avait emmené avec lui qu’une enfant de douze ans , chargée de descendre au village chercher la nourriture de son maître et la sienne. C’était la fille de pauvres paysans qui l’avaient volontiers donnée au comte ; il ne pouvait en résulter pour eux que du bien ; qu’avaient-ils à craindre de ce vieillard qui passait, du reste, pour être aussi honnête homme que maître généreux ? Catherine n’était-elle pas la sœur de lait du Jeune frère du comte? et puis, elle était si jeune et si loin des regards de ce cher vieux seigneur qui s’en allait mourir de douleur dans son fort comme un sanglier
blessé dans sa bauge. Catherine était une jolie enfant, c’est vrai, mais ce n’était qu’une enfant. Le comte avait cinq pieds dix pouces français, même en supposant une croissance rapide de cinq années encore, la front de leur fille, disaient les paysans, ne serait pas à la hauteur des lèvres de M. de Sancy. 11 était trop grand seigneur pour descendre jusqu’à sa domestique, trop fier pour se baisser. Ils n’avaient pas pensé que ce robuste vieillard n’avait ni à se baisser ni à descendre, qu’il prendrait Catherine dans ses bras si l’envie lui en prenait, et que, ne voyant d’elle que sa jolie figure, sa taille et aussi les formes un peu rudes de la paysanne se fondraient dans les désirs du maître. Quatre ans après son entrée au château, Catherine était mère. Le maître avait vu la jeune fille grandir comme une chose à lui, et il l’avait prise comme autrefois ses pères prenaient sur leurs domaines ce qu’il y poussait de charmantes vilaines, sans croire commettre une méchante action. Par désœuvrement, parce qu’il n’y avait pas même là de quoi le détourner de sa douleur, il était tout simple à ses yeux, qu’ayant sous la main une fille née sur ses terres, elle lui appartînt. L’Auvergne est reculée d’au moins deux siècles, et la Révolution ne lui a rien appris; quoi qu’on en eût dit, les de Sancy étaient de vieille race, et la morale de celui dont nous nous occupons le prouvait bien ; si l’un d’eux avait consenti à se laisser appeler le bon homme, c’est qu’il avait compris qu’il fallait
l’honneur des femmes. 105
l’être ou le paraître, et qu’il avait mieux aimé perdre ses titres que sa tête. Il n’avait pas voulu faire partie de l’émigration des nobles de l’Auvergne et était resté avec son fils, tantôt à Nonnettes, tantôt à Issoire ou à Villeneuve, chez le père du chevalier de Mons, dont le château fut respecté ; on connaissait les de Mons : attaqués, ils eussent soutenu un siège ; on savait quel sang généreux coulait dans les veines de cette race héroïque des Laroche-Lambert, dont ils étaient les descendants; ils étaient d’un courage à s’ensevelir sous les ruines de leur manoir plutôt que d’accepter des conditions de la part de ceux à qui ils avaient l’habitude de donner des ordres. Au reste ils avaient été bons et leurs vassaux s’en souvenaient. Dans sa rage de dévastation, le peuple fut moins aveugle qu’on ne s’est plu à le dire. Il fut sévère, mais fut-il injuste? C’est une grande question, personne n’a encore osé l’aborder franchement.
Peut-être le comte de Sancy ne comprit-il réellement ce qu’il y avait d’horrible dans sa conduite envers Catherine que lorsque celle-ci vint lui demander tout en pleurs ce qu’elle allait faire de son enfant. Il eût pu en cet instant racheter sa faute , il l’aggrava ; car ce fut sous l’indignation que lui avait causée la réponse de son maître que, lorsque la nuit fut tombée, Catherine plia son nouveau-né dans un de ses jupons les plus chauds, traversa la rivière sur le bac du passeur et alla
l’honneur des femmes.
de son pied, et sans s’arrêter, jusqu’à la ferme desChap Les paysans sont avares, mais la jeune mère avait peu compté sur cette avarice. Ils savent, s’était-elle < qu’ils tireront parti de lui un jour^ou l’autre, et puis craignent Dieu, et ils accepteront comme un des le cet enfant que Dieu leur envoie. D'ailleurs je veillerai lui ; et, pour ne pas perdre son fils de vue, elle vint maîtresse prendre possession du château de Morlemai qui n’était encore que la ruine aux Pouilleux. On a> pourtant déjà commencé les réparations qui devaient faire bientôt le joli castel de la jolie comtesse de San Interrompues pendant l’éloiguementdu comte, ces ré rations furent reprises avec ardeur, quand il put venir 1 même surveiller les travaux. 11 fut heureux de trou Catherine installée à Mortemaire; il avait, dans sa retra conçu une véritable affection pour cette fille devei femme sous ses yeux. 11 fut à peine question de l’enl né d’un caprice de l’un et de l’ignorante complaisance l’autre. La mère avait trop bien compris que, s’il viv cet enfant devait ignorer son origine ; que, lorsque comte lui demanda ce qu’il était devenu, elle lui répoi froidement: Il est mort! — Cela vaut peut-être mieuxaii dit M. de Sancy, qui n’en reparla plus jusqu’au jour o frayeur de Catherine lui révéla l’existence de ce üls q avait entièrement oublié.
Mais avant d’aller plus loin, le lecteur me permettn prévenir une objection qu’il pourrait me faire. Comm<
l’honneür des femmes. 107
me dira-t-il, ce comte, cet homme généreux, cet honnête homme, ce vrai gentilhomme en un mot, a-t-il pu commettre l’indigne action que vous lui prêtez, et ne pas s’en préoccuper davantage ? Nous avons tâché de prouver que cette méchante action n’était tout au plus qu’une légèreté aux yeux d’un homme de sa sphère. Né au milieu de la tourmente révolutionnaire, élevé dans des idées de domination et de supériorité que rien n’avait pu détruire, puisque lui et les siens avaient échappé au niveau égalitaire, au grand réformateur des absurdes préjugés dont dont sont encore imbues quelques vieilles familles de nos provinces. Au reste, nous ne nous chargeons pas d’expliquer les contradictions de la nature humaine. Nous nous contentons de les constater; la science, jusqu’à présent, n’a pas, que nous le sachions, fait autre chose.
Et maintenant nous allons dire ce qu’était Angélique d’Elzaires quand elle devint comtesse de Sancy, et ce qu’elle avait fait pour le devenir.
11 était nuit close quand le comte s’aperçut de la disparition de Catherine. Il chercha, appela; sa voix se perdit dans les profondeurs de ces sombres couloirs sans môme soulever un écho. Il était bien seul; la jeune femme avait fui, emportant son enfant, et le comte, qui ne connaissait de ce vieux fort que sa chambre à coucher, comprit qu’il deviendrait dangereux pour lui de continuer ses recherches dans l’obscurité et à travers des salles aux plafonds crevassés, des escaliers impraticables, des galeries s’interrompant brusquement. Les pierres qui s’en étaient détachées, étaient allées rouler jusque sur les bords de la rivière. Le comte se souvenait les y avoir vues en plein jour. Aussi ce soir-là, ne sachant dans
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quelle partie du château Catherine mettait ses provisions, il alla se coucher sans souper ; il dormit peu et mal et se promit de quitter Nonnettcsle lendemain même. Quand on est dans une position fausse, il ne laisse pas que d’être très-difficile d’en sortir. La résolution du comte de renoncer à jamais au monde, avait eu du retentissement ; on s’en était fort occupé, et elle avait été commentée de mille façons. Mais que lui importait ? On le savait homme aux déterminations rapides. Après tout, s’était-il dit, le bruit que fait mon éloignement est-il moins grand que mon amour-propre ne le suppose; je ne me connais pas un ennemi, et ma résurrection ne sera pénible à personne ; si, peut-être à M. le vicomte de Sancy dont je n’ai pas, depuis cinq ans, reçu la moindre lettre. Excellent petit frère ; bah ! il n’est pas le seul qui m’ait oublié ; et, à l’exception de deux ou trois billets de ce brave d’EIzaires, il est vrai qu’il ne m’a écrit que pour m’emprunter de l’argent. Eh bien ! de quoi vais-je me plaindre ; n’est-ce pas encore une preuve de confiance et d’affection? C’est par lui que je commencerai mes visites de convalescence, dit le comte en souriant; pourquoi ce diable d’Elzaircs en a-til appelé à ma bourse ? Il passait pour l’un des riches propriétaires de la Basse-Auvergne ; je ne lui connais pas de défauts: il n’est ni joueur ni prodigue, la pension qu’il fait à son mauvais sujet de fils est minime ; se serait-il lancé dans quelque ruineuse spéculation? aurait-il mis à exécution le stupide projet qu’il avait eu déjà une fois,
l’honneur des femmes. 111
d’acheter et de faire exploiter pour son compte les houillères de Saint-Cervan ? Voilà bientôt dix ans que je ne l’ai vu, je saurai cela demain.
Le lendemain dès l’aube, le comte fut à bas de son lit ; il n’eut pas à chercher dans sa garde-robe, il n’avait porté aux Nonnettes que deux costumes : celui qu’il avait encore la veille, et le costume de cérémonie, celui qu’il prenait aux jours où, quelque chasseur attardé s’arrêtait à la porte du manoir et réclamait l’hospitalité ; alors s’il jugeait l’hôte convenable, le comte se parait pour le recevoir. Ce fut sous ce costume qu’il se mit en route pour le Breuil, un petit village blanc et coquet, assis auprès de la rivière et à l’extrémité duquel était situé le château du baron d’Elzaires de Chalamelle. Le comte était rasé de frais et portait si gaillardement sa haute taille, ses yeux étaient si vifs sous ses cheveux blancs, sa marche si sûre, ses mouvements si souples, qu’il paraissait de vingt ans plus jeune que son âge.
— On ne croirait jamais, dit le comte, se trouvant si dispos et respirant avec bonheur l’air frais et pur du matin, que c’est un mort qui vient de soulever la pierre de son sépulcre ; c’est que je ne suis pas mort du tout, je ne suis même pas vieux, j’ai vingt ans, je renais de mes cendres ; je suis resté endormi si longtemps, que cette nouvelle jeunesse devrait moins me surprendre. Allons, la Providence a ses desseins, elle n’a pas voulu que je meure, laissons faire la Providence. Mon cœur n’a pas
l’honneur des femmes.'
cessé do battre ; non, dit le comte en y portant la main. Ah ! que c’est bon l’existence et l’existence en plein soleil, ce doux soleil qui réchauffe et rajeunit. Comment aije pu vivre ainsi près de cinq ans sans sortir, sans chasser, sans aimer, sans vivre ?
Ce fut dans ces dispositions que le comte arriva devant le château du baron. Un cheval, couvert de sueur et blanc d’écume, paraissant avoir fourni une longue course, était attaché par sa bride au marteau de la porte. La porte était ouverte, le comte, usant de son droit de vieil ami et de mort ressuscité, n’ayant, du reste, vu aucun valet à qui donner son nom, pénétra de la cour intérieure dans l’intérieur de la maison.
— Holà ! quelqu’un ; il n’y a personne ! Ils dorment encore , pensa le comte qui ne recevait pas de réponse ; cependant d’Elzaires doit être debout à cette heure , et ce cheval que j’ai aperçu en entrant me dit qu’il n'est pas seul. Justement, c’est lui que j’entends parler ; et le comte frappa vigoureusement à la porte du salon, d’où s’échappaient les voix qu’il avait entendues; mais personne ne répondit. Ah çà! il se passe ici quelque chose d’extraordinaire. On dirait que quelqu’un pleure derrière cette porte. M. de Sancy écouta. Son cœur battait violemment sous le poids d’une anxieuse émotion. Un malheur est là, dit-il ; et la pensée de trouver un-mort dans cet appartement le fit reculer avec un frisson d’épouvante. Il était à mille lieues de son funèbre
projet il trouvait la mort une chose laide et malsaine , il ne comprenait pas qu’on pût mourir, et surtout qu’on eût voulu mourir. Cette idée de suicide par l’ennui a dû me venir un jour de pluie et en hiver, se disait-il. Or, il faisait une de ces tièdes matinées de printemps où toutes les pensées sont riantes et naissent par grappes roses comme les fleurs du medinilla magnifica. Si pourtant on avait besoin de moi, pensa le vieillard, se rapprochant de la porte : celui qui pleure a toujours besoin de quelqu’un. Personne n’est un indifférent pour celui qui verse des larmes ; entrons. Agité d’un douloureux pressentiment, le comte tourna rapidement la clef et pénétra dans l’appartement. Un homme de trente-huit à quarante ans, couvert du brillant costume des hussards, courut à lui : Monsieur le comte de Sancy, s’écria-t-il, ah! venez, venez ; nous vous attendions.
— Vous m’attendiez, capitaine ? demanda le comte.
— Oui ! monsieur le comte ; mon père vous a écrit
hier et sa lettre a dû vous dire
— Je n’ai pas reçu de lettre, je venais en passant ; mais que se passe-t-il ici ?
— Vous saurez tout, répondit le capitaine, il est là. Venez ; il voulait se tuer, ajouta -t-il, en se penchant à l’oreille du comte.
— Votre père ?
— Mon Dieu, reprit le comte, qui ne comprenait plus qu’on voulût mourir, mais que lui est-il donc arrivé ? Se
lik l’honneur des femmes.
tuer à son âge! ajouta mentalement M. de Sancy, c’est
une insigne folie.
— Est-il en état de me recevoir? demanda-t-il tout haut.
— Oui ! oui ! venez ; c’est sur la promesse que nous lui avons faite que vous alliez arriver, qu’il a consenti è ne pas mettre immédiatement à exécution son funeste projet.
— Si je n’étais pas venu?
— Je remontais à cheval et j’allais vous chercher ; j’ai pourtant fait plus de trente lieues cette nuit; je suis venn de Moulins, où nous sommes en garnison, au Breuil en huit heures trois-quarts; je n’ai reçu la lettre de mon père qu’à dix heures du soir.
— Où est-il ?
— Là, dit le capitaine, dans la chambre à côté ; Angélique, ma sœur, est auprès de lui çt ne le quitte pas.
En ce moment, sortit de la chambre indiquée par le colonel , une jeune fille éclatante de jeunesse et de beauté ; sa pâleur et ses yeux un peu rougis par les pleurs ne diminuaient en rien le charme répandu sur ce gracieux visage. Le regard de cette enfant était à la fois si profond et si chaste, son maintien si assuré, et pourtant si noble et si pur, qu’à la vue de cet ange en robe claire, le comte qui, quelques années auparavant, ne se considérait plus comme étant de ce monde et à qui tout sentiment étranger à la douleur eût semblé une monstruosité, qui se fût accusé comme d’un crime de tout désir
l’honneur des femmes. 115
le ramenant vers cette société dont il s’était brusquement séparé, chancela comme un homme ivre ou pris de vertige. Un nuage passa sur ses yeux ; il eut peur de tomber et, s’appuyant sur le bras du capitaine :
— Conduisez-moi vers le baron, dit-il.
— Il dort, monsieur, dit la jeune fille, et, à moins que ce que vous avez à lui dire ne soit d’une grave importance, mon pauvre père a tant besoin de sommeil que je vous prierai de remettre votre visite ou de vouloir bien attendre qu’il s’éveille.
— 11 ne lui manquait que d’avoir cette voix, pensait le comte qui l’écoutait parler; elle vous entre dans le cœur.
— J’attendrai, mademoiselle, se hâta-t-il de répondre; et son regard fut si plein d’une soumise admiration, qu 'Angélique, qui avait compris l’impression qu’elle causait, baissa les yeux en rougissant de bonheur et de fierté.
— Notre père est sauvé, Gustave, dit-elle à l’oreille de son frère.
— Hein? demanda le capitaine.
— Présente moi-donc.
— Monsieur le comte de Sancy, ma sœur, dit le capitaine.
— Ma sœur, ajouta-t-il, en présentant Angélique au comte.
— Ah monsieur I dit Angélique, sur les notes les plus harmonieuses de sa douce voix, c’est la Providence qui
116 l’honneur des femmes.
vous a conduit, car vous n’avez pas encore dû recevoir
la lettre que vous écrivait mon frère?
— Non, mademoiselle, c’est, en effet, un peu le hasard qui m’a fait prendre h direction de les Zaires, plûtôt que celle de toute autre habitation d’ami. J’ai commencé mes visites par monsieur votre père, je ne sais trop pourquoi ; l’aimé -je plus qu’un antre, et sans m’en rendre compte ? c’est possible ; en ce cas , j’ai aveuglément obéi à la voix de mon cœur. Etais-je poussé par le secret pressentiment que j • pourrais être utile ? S’il en est ain i, je bénis bien sincèrement ce qu’avec votre voix d’ange vous appelez la Providence et je suis tout disposé à croire à son influence sur nos actes même les plus futiles en apparence. Depuis cinq ans, je vivais prisonnier ; j’ai ce matin, pour la première fois, mis le pied hors de ma prison.
— Prisonnier, demanda le capitaine ; il est vrai que j’ai vu des prisonniers très-heureux, on les nourrissait comme des princes.
— Oh ! c’est une triste histoire d’homme déterminé à mourir de sa douleur, et qui se trouve, après cinq ans d’infructueux essais, ravi de n’être pas mort. Hier encore, je vous eusse donné mon existence pour rien, je me croyais le plus infortuné des mortels. Tout le monde et chacun de tout le monde s’est cru le plus infortuné des mortels ; mais ne nous occupons pas davantage de moi, qui suis malheureusement trop vivant pour un mort. Je le
l’honneur des femmes. 117
suis aux yeux d’une multitude de personnes ; j’ai tant promis, en quittant le monde, d’être*en terre avant peu, que c’est vraiment une honte à moi que d’y revenir...
— Aussi bien portant, dit le capitaine; je ne vous vis jamais aussi jeune.
— Ni moi ; voilà bien ce qui me peine, je suis gros e‘. gras comme un pensionnaire de chanoines. On dira que j’ai fait retraite dans quelque riche abbaye de ma connaissance, et que, si j’ai voulu mourir, c’était d’indigestion.
— Alma mors, mort suave, douce mort, dit gravement le capitaine ; si j’étais en humeur de parler sur ma manière de voir à cet endroit...
— Mon frère, dit avec un accent de reproche Angélique.
— C’est juste, j’oublie que vous aviez à m’entretenir de choses sérieuses et douloureuses, dit le comte, et je distrais le capitaine.
— Mon père, commença Gustave d’Elzaires....
— Permets, Gustave, dit Angélique, donne à monsieur le comte la lettre que tu as reçue de notre père, il comprendra tout, et alors s’il n’est pas convaincu , ajouta-t-elle en se penchant vers son frère et lui parlant presque à voix basse, tu me laisseras seule lui demander de sauver l’honneur de notre nom, et je crois que je
éussirai.
— Mais....
— J’ai mon projet. • . ..
l’honneur des femmes.
— Soit, dit le capitaine, sortant de son portefeuille une lettre qu’il avaif, soit colère, indignation, ou douleur, froissée à ne pouvoir presque plus la lire.
— Elle est en bien mauvais état, et je ne sais si vous pourrez la déchiffrer, je l’ai un peu maltraitée pour le mal qu’elle m’a fait.
— Donn z toujours.
Le comte lut d’abord pour lui-même, mais arrivé à ce passage de la lettre où le père disait à son (ils :
« 11 faut mourir, Gustave, une double faillite vient de me frapper ; MM. Guchard et Lambert, mon notaire et mon agent de change, sonten fuite, ils m’emportent près d’un million. »
Le comte, qui n’était plus maître de son émotion, lisait à haute voix :
« Le démon de la spéculation l’a saisi comme les autres , l’industrie a tourné toutes les cervelles et il s’est fait industriel , dit M. de Sancy, je l’avais pourtant bien prévenu. » Et il continua :
« J’ai voulu pour ta sœur et pour toi, mon üls, augmenter ma fortune ; les mines de Saint-Sauve étaient à nous ; j’ai pris mon courage à deux mains, et le baron d’Elzaires de Chalaumelle est devenu directeur de houillères, maître de forges. J’avais acheté de Lavigoe ses forges de Sarlat. La prospérité de l’entreprise m’a d’abord ébloui... »
*— Qu’aviez-vous besoin de fortune ? dit le comta en
l'honneur des temmf.s. 119
s’interrompant brusquement, vous êtes assez brave, votre sœur est assez belle pour que, plus pauvres encore que vous ne l’étiez avant que cette fatale idée n’eût surgi dans la tête de votre malheureux père, toute famille ho« norable de notre département so fût estimée heureuse de votre alliance.
a J’ai dû ployer ma volonté, forcer mes instincts de grand seigneur à cette vie d’ouvrier ; un des premiers par le nom, je voulais être un des premiers par la richesse ; alors, je n’eusse donné mon Angélique qu’à un prince. Voici à quoi je suis parvenu : je dois plus de seize cent mille francs, et je suis sans ressources. Je n’ai rien, rien. Oh I j’ai lutté jusqu’au dernier moment, j'ai côtoyé l’abîme aussi longtemps qu’il m’a été possible de le faire, mais maintenant il faut bien que j’y tombe, je ne veux pas vivre avec une tache à mon nom ; ce qui serait possible pour un autre ne l’est pas pour moi. Si j’étais né dans le commerce, peut-être me serais-je fait à cette idée, qu’un jour il me faudrait survivre à la honte d une faillite involontaire, sans doute. Les dangers auxquels ils sont sans cesse exposés, aguerrissent les’tommerçants; s’ils font banqueroute, ils ne sont que malheureux. Mais moi, qui suis entré là par hasard,
qui y suis entré avec mon titre de baron, qui me suis
servi de la considération que me donnait ce titre, du crédit qu’il m’ouvrait, je ne serais pas seulement coupable, je serais iufàme si j’osais continuer de vivre après celte
L’nONNEUR DES FEMMES.
chute. J’ai beau me répéter que ma probité n’a pas à rougir du malheur qui me frappe, ma conscience ne pourra rien sur celle de ceux à qui j’aurais, par contre-coup, fait tort. Je n’en serais pas moins à leurs yeux un fripon!... Mon cher Gustave, ne m’accuse pas, pardonne moi de m’être trompé. Ne laisse tomber sur la tombe de ton père aucune amère parole. Cette pensée que tu peux me maudire m’est cent fois plus épouvantable que la mort ellemême. Je n’ai pas peur de mourir, et cependant quand je suis sur le point de te dire adieu, à toi que j’aime tendrement, et à elle, ta sœur, cet ange que j’adore, je sens mon cœur se glacer, ma main tremble, et je m’éloigne avec horreur de la table où sont avec mes livres de compte mes pistolets... Ma pauvre Angélique, mon enfant bien-aimée, que deviendra-t-elle, sans fortune et avec un nom entaché? Tu seras son père, tu l’aimes, tu la protégeras et la défendras ; tu deviendras, grâce à cette paternité que ma mort t’impose, si grand, qu’ou oubliera qu’elle était ma fille en sachant qu’elle est ta sœur. Après tout, frappe, cherche, appelle. 11 était lin moyen de me sauver, de nous sauver tous : le comte de Sancy est mon ami... » 1
— Allons donc ! dit le comte avec un soupir d’allégement, il y pense, enfin.
« Mais j’ai déjà si souvent frappé à sa porte, il est un de mes principaux créanciers, le principal ; je ne lui dois pas moins de cinq cent mille francs. »
l’honneur des femmes.
Angélique fit un signe à son frère, qui sortit.
— Et voilà pourquoi il n’est pas venu me trouver? dit le comte, qui s’interrompit de nouveau ; c’est d’un mauvais ami.
— C’est d’un noble cœur, dit Angélique ; il craignait d’être indiscret.
— Entre gens de notre monde , dit le comte, l’obligé n’est-il pas celui qui oblige ? Beaucoup n’est pas assez quand il le faut et quand on le peut.
— Mais il venait de refuser ma main à M. le vicomte de Sancy, votre frère.
— Pardon, mademoiselle, dit le comte, celui qui porte ce nom et ce titre est mon frère, en effet, aux yeux du monde, et par respect pour la mémoire de mon père, je lui ai laissé prendre un nom qui n’est pas le sien. Madame la comtesse de Sancy, la dernière... mais à quoi bon ces détails que vous ne comprendriez pas et que vous ne devez pas connaître?... Madame la comtesse s’était remariée à un capitaine de gendarmerie , un nommé Rhulliers...
— Veuillez continuer la lecture de celte lettre , monsieur le comte, dit Angélique.
a Je lui dois plus de cinq cent mille francs, reprit le comte, j’ignore quel est le chiffre de sa fortune, ses biens ne sont peut-être pas aussi considérables que je le suppose ; n’importe, tu iras le trouver, tu lui demanderas à genoux et en mon nom ; il m’a aimé ; tu lui de-
l’honneur des femmes.
manderas, cher Gustave, de ne pas se joindre à mes créanciers, de renoncer à sa créance, au recours qu’il pourrait exercer contre moi. S’il y consent, et il y consentira, c’est l’homme le plus honorable et le meilleur que j’aie connu ; si son frère lui eut ressemblé, j’en eusse fait l’époux de ta sœur, et alors j’eusse osé demander au comte de venir de nouveau à mon secours ; cette alliance le rapprochait encore de moi ; il était le frère d’Angélique, il l’eût vue, il l’eût aimée. »
— Vous connaissiez le vicomte? demanda M. de Sancy.
— Oui, monsieur, répondit Angélique.
— 11 vous aimait? Sans doute il vous connaissait! L’aimiez-vous? répondez- moi franchement, mademoiselle ?
Angélique eut une seconde d’hésitation ; elle rougit. La même pensée bizarre qui lui avait fait éloigner son frère venait de l’assaillir de nouveau : — Notre nom sera sauvé, notre nom restera pur ; n’importe à quel prix, il le faut !
— Répondez-moi, je vous en prie, reprit le comte; ce n’est pas une vainc curiosité qui me pousse à vous interroger, c’est le seul et puissant désir de vous êlre utile et de vous faire sortir de la pénible situation à laquelle vous condamnait, un jour plua tard, mon malheureux ami, votre père.
— Non, monsieur le comte, répondit Angélique, sans trouble et sans rougeur cette fois, je ne l’aimais pas 1
l’honneur des rEMMES. 123
— Merci, mademoiselle, de votre confiance ; tout à l’heure encore, j’aurai peut-être une demande à vous faire, et je vous prierai d’y répondre avec la même franchise.
— Je suis à vos ordres, monsieur le comte.
— Mes ordres sont des prières, mademoiselle ; mais voyons la fin de cette lettre.
Et le comte continua sa lecture à voix basse :
a Si, disait plus bas la lettre, le comte consentait à se retirer, et en renonçant vous-mêmes à vos droits comme héritiers de votre mère, [vous pourriez, en vendant les portes et les zaires, acquitter es autres créauces; vous seriez pauvres, plus pauvres que le plus misérable de mes tenanciers, mais vous ne devriez rien à personne, l’honneur serait sauf ; il vous resterait un nom sans tache ! Probe et courageux comme je te connais, tu seras, toi, mon Gustave, toujours assez riche. Que toutes les bénédictions du ciel retombent sur la tête de celui que n’effraiera pas la pauvreté de mon aimée Angélique, et qui lui rendra toutes les jouissances du bien-être auxquelles elle était accoutumée et que je lui enlève ; la voilà seule et ruinée, et c’est moi, c’est ma folle ambition qui en est la cause. Oh ! venez, venez tous les deux, je ne vous dis pas adieu, je veux vous voir encore une fois , vous embrasser encore, vous entendre me dire que vous me pardonnez une faute qui n’est pas la mienne, etc. »
— Maintenant, mademoiselle, dit le comte en prenant Angélique par la main et la conduisant avec une grâce
parfaite à une causeuse sur laquelle il la fit asseoir et s’assit auprès d’elle, veuillez m’entendre avec toute l’indulgence que comporte ce nom d’ange que vous donne votre père et que vous méritez à tous égards, j’en suis convaincu.
— Monsieur le comte !
M. de Sancy porla à ses lèvres la main qu’il tenait dans les siennes, et la baisa avec une tendresse mêlée de respect.
— Cette main serait trop petite pour le travail, pensat-il tout haut.
— Ce que j’ai à vous dire, reprit le vieillard, est si difficile, que je ne sais vraiment pas si je l’oserai. Vous avez dix-sept ans ?
— Dix-neuf, monsieur le comte.
— Vous êtes une enfant, je suis un vieillard ; j’ai cinquante ans bien comptés.
Le comte échappait ainsi au chiffre exact ; il avait neuf après cinquante, ce qui le faisait à la veille d’être sexagénaire. A cinquante ans, on est toujours un homme ; on est entré dans la période décroissante, il est vrai, mais décroissance insensible encore, quoi qu’en disent les physiologistes. C’est le commencement d’un automne plein de richesses et de beaux jours. On peut, sans ridi-
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cule, avoir la prétention d’aimer et d’être aimé. Il fait soleil, les arbres sont chargés de fruits, mais encore un pas, encore un aveu, quelques mois de plus, on est en plein hiver, la neige tombe, la nature est en deuil.
— Vous n’aimez pas le vicomte, reprit M. de Sancy; vous l’épouseriez, cependant, si vous pensiez par ce sacrifice sauver l’honneur et l’existence de votre père?
— Sans hésiter, dit Angélique.
— Le malheur ne vous effraie pas pour vous-même, et vous l’acceptez avec courage. La femme est toujours femme par le dévouement. On dit qu’elle reste enfant jusqu’à l’heure où son cœur a parlé, et qu’il est incapable de ces nobles sacrifices qui font d’elle la plus sainte et la plus délicieuse création qui soit sortie des mains de Dieu. Votre réponse vient de me prouver le contraire. Vous êtes déjà femme par le cœur, et votre cœur jusqu’à présent a gardé le silence.
Et le regard du comte interrogea le regard d’Angélique.
— Je n’ai jamais aimé personne, répondit simplement Angélique.
— Tenez, mademoiselle, reprit le vieux gentilhomme, je pourrais être votre père, je crains que la proposition que je vais vous faire ne vous indigne, elle gronde en moi et m’indigne moi-même. Mais mon cœur est impitoyable, il se révolte et veut que je parle. Faire d’une jeune fille la compagne d’un vieillard , c’est la sacri-
l’honneur des femmes. 127
fier indignement, c’est une condamnable monstruosité.
Le comte s’interrompit, et prenant la main d’Angélique dans les siennes :
— Avant tout, sachez-le, mon enfant, lui dit-il, votre père vivra et vivra honoré. Son nom ne recevra aucune flétrissure. Non-seulement je lui fais l’abandon de ma créance , mais j’ai à sa disposition un ou deux millions qui paressent dans mes coffres et qui fructifieront entre ses mains; quelle que soit votre réponse, et vous m’avez promis d’y mettre une entière franchise, d’Elzaires n’a plus rien à craindre et vous n’avez plus à trembler pour lui. Ne parlez donc pas pour le sauver, il était sauvé du moment que j’avais mis le pied dans sa demeure et qu’il ne s’agissait pour le rattacher à la vie que d’une misérable somme d’argent.
Vous êtes d’une beauté à faire le désespoir des femmes qui vous connaissent; votre sourire si fin est une menace contre le repos des hommes ; il est aussi impossible de ne pas vous aimer quand on vous a vue, qu’il est impossible de ne pas aimer la vie, si l’on est aimé de vous. Que vous dirai-je ? je ne trouve rien, rien, jamais mon esprit ne s’est montré aussi rétif qu’en cet instant, où il aurait besoin de toutes ses ressources pour vous persuader de ne pas repousser ma prière. Je fais des efforts inutiles pour ne pas vous paraître ridicule. Je n’ose pas me mettre à vos genoux et vous dire... non, jamais je ne vous dirai d’être ma femme, je suis si vieux, et ce-
pendant si vous aviez pitié... non, c’est une insigne folie, que suis-je pour vous? un étranger, un...
— Pardon, monsieur le comte, vous ôtes celui qui sauve mon père, et je serai heureuse de consacrer ma vie à l’homme généreux qui nous rend à tous l’honneur que nous étions menacés de perdre, l’honneur, plus précieux que l’existence elle -môme. Merci, monsieur le comte, de l’offre que vous me faites, les quelques heures de souffrance que je viens de traverser m’ontétrangement vieillie, je ne suis plus une petite fille : hier, je n’avais que dix-neuf ans; ce matin, je suis presque de votre âge.
Et Angélique accompagna ces mots d’un si resplendissant sourire, que le comte tomba à ses pieds et couvrit de brillants baisers la main blanche et mignonne qu’il tenait encore.
— Vous ne me trouvez donc pas trop vieux ?
— Mais non, dit gracieusement Angélique.
— Mes cheveux blancs ne vous effraient pas ?
— Sont-ils blancs ? demanda-t-elle ?
— Et vous consentez à vous appeler la comtesse de Sancy ?
— C’est un des noms les plus nobles de notre 'province.
— Et... vous m’aimerez un peu? dit le comte ; je le sens, je vous aimerai tant, moi !
— La reconnaissance dans certains cœurs ressemble
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presque à de l’amour, répondit Angélique; mais croyezmoi, monsieur le comte, la comtesse de Sancy aimera saintement et sincèrement son mari, surtout en se rappelant ce qu’il a fait pour elle et les siens.
Deux mois après cette conversation, Mortemaire était reconstruit; un an plus tard, Bricoux, que sa mère attendait, tremblant qu’il ne vînt pas, sur une des rampes abruptes qui conduisaient au rocher dans lequel on avait creusé les fondements du vieux manoir, entrait au milieu de la nuit; le comte l’avait attendu jusqu’à dix heures, et ne comptant-plus sur la promesse que lui avait faite le jeune braconnier, il était allé se mettre au lit, recommandant à Catherine de venir l’appeler à n’importe quelle heure, si Jean tenait par hasard sa parole. Quand Jean entra, il était une heure, le comte dormait à pierna suelta } comme disent les Espagnols. La comtesse défen-
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dit qu’on le réveillât. Il verra ce jeune homme demain et
lui donnera ses ordres.
La vie du jeune homme ne fut presque pas changée. Il vécut plus au dehors qu’au dedans. Chargé de faire la forêt, quand le comte voulait chasser, Jean s’en acquittait avec un zèle et une habileté remarquables ; qualités qu’il apportait, du reste, dans tout ce qu’on lui faisait faire. La comtesse assistait ordinairement à ces chasses ; elle ne manquait jamais d’ailleurs une occasion de se trouver avec le protégé de son mari. Dix ans se passèrent ainsi. Bricoux était devenu un homme, et un homme remarquable. Grâce aux conseils de la comtesse, il avait voulu s’instruire et s’était instruit. Tout ce que la bibliothèque du château contenait de livres, il les avait dévorés. Doué d'une mémoire prodigieuse, il pouvait citer à une ligne près le passage qui l'avait frappé. Il remit souvent à sa place, mais sans morgue et sans colère, le vicomte de Sancy, qui se plaisait à le contredire, l’appelait d’un air profondément dédaigneux Jean le Lettré, et ne lui adressait jamais la parole sans faire précéder sa phrase d’un impertinent Monsieur qui fit longtemps monter le rouge aux joues brunies du fils de Catherine. Un jour le \icomte, entrant par basai d dans la bibliothèque, où il ne mettait jamais les pieds, avait surpris la comtesse expliquant au jeune homme un passage obscur de quelque ancien auteur.
— Parbleu, ma sœur, lui avait-il dit, je vous félicite.
l’iionneur des femmes. 133
vous voilà maîtresse d’école d’un garçon un peu grand, il est vrai, et bien capable de vouloir vous rendre en une autre matière les douces leçons qu’il reçoit.
Cette apparition inattendue laissa Jean et la comtesse silencieux. La chose la plus difficile au monde est de savoir sortir d’une situation dont on sent le ridicule.
— A l’ardeur que vous mettez au travail, poursuivit le vicomte, s’adressant directement à Bricoux, je crois pouvoir affirmer que ce n’est plus que par reconnaissance que vous consentez à rester plus longtemps sous la férule d’un aussi gracieux précepteur. Vous vous ignorez, mon cher monsieur Jean, et c’est vraiment pousser la modestie trop loin, continua le vicomte, dont la lèvre relevée exprimait une piquante ironie. Vous êtes passé maître ; je lis sur votre front et dans vos yeux les traces d’une compréhension trop puissante pour qu’il reste à ma sœur quelque chose à vous apprendre; je vous ai entendu parler arts, sciences et littérature, et je sais le pas immense que vous avez fait dans ce royaume intellectuel où vous avez été introduit par la comtesse. Je comprends, du reste, qu’ Angélique se complaise en son œuvre ; elle s’y contemple, elle est heureuse et glorieuse du résultat qu’elle a obtenu. Sa tâche était rude, et il eût suffi à un autre de l’envisager pour s’en effrayer; elle point, elle est si courageuse et si bonne ! elle s’est mise bravement à la besogne, élaguant les mauvaises herbes, piquant ses jolis doigts roses aux orties...
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— Et après, monsieur? demanda Bricoux, qui, remis de sa surprise, fixa froidement le vicomte.
Celui-ci ne trouva rien à répondre.
Angélique, dont l’émotion passa rapide comme un éclair, fut adorable de supériorité, elle resta femme et comtesse : elle se leva pour sortir, et en passant près de son beau-frère, elle eut un geste sublime d’impertinence.
— 11 n’est pas que savant, lui dit-elle en désignant Bricoux, il est brave, et je ne le lui ai pas appris. Si vous en doutez, demandez-lui raison de vos perfides insinuations.
— Moi, lui dit le vicomte qui sortit sur ses pas, vou» voudriez que...
La comtesse se retourna.
— Quand vous mariez-vous? lui dit-elle.
— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, répondit le vicomte.
— Je plains la femme qui vous épousera.
— Ah ! et pouvez-vous me dire pourquoi ?
— Parce qu’elle épousera un lâche, répondit la comtesse.
— Angélique! cria le vicomte, et sa voix contenait tant de menaces, que Jean se trouva près de lui sans savoir comment il y était arrivé.
— Je crois, lui dit-il, que vous venez de menacer madame 1
— A qui en avez-vous? lui demanda le vicomte, est-
l’honneur des femmes. 135
ce que madame vous aurait donné le droit de la défendre? après ça, rien ne m’étonnerait d’elle. Je lui ai donné, moi, le droit de me traiter de lâche, vous le voyez* et si, dans votre bagage de science, entre celle de savoir analyser le cœur humain, vous devez comprendre maintenant à quel titre je suis un lâche aux yeux de mon adorable belle sœur.
Disons tout de suite que Jean était amoureux de la comtesse, amoureux à en perdre la raison; qu’en sentant naître cet amour, il avait eu honte de lui, qu’il avait tout fait pour le combattre, qu’il avait vainement prié Catherine de lui dire le nom de son père, et que Catherine était morte avec son secret, fidèle au serment qu’elle avait fait au comte de ne pas le trahir. Après cette mort, Bricoux voulut sortir de Mortemaire, il ne consentit à y rester encore quelque temps qu’à la prière d’Angélique. En vain Bricoux luttait contre son cœur, il ne savait pas résister à un désir de la comtesse. Si vous m’aimez, lui avait-elle dit, ne me refusez pas, restez auprès de moi qui peux avoir besoin de votre dévouement. Il fallait que Jean l’aimât bien pour ne pas lui dire qu’il l’aimait, à certains moments où la comtesse , oubliant la distance qui les séparait, semblait vouloir le forcer à un aveu. Il croyait, lui, son secret enfoui au fond de son cœur, il n’avait rien dit ; ce secret n’en était plus un pour personne : quand il regardait la comtesse, les yeux de Bricoux disaient toutes les luttes et toutes les richesses de
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ce cœur aimant. Il y était écrit : amour insensé, foi sans limites, dévouement sans obstacles, croyance absolue comme en Dieu. Mais il s’avouait indigne d’elle et rougissait de son amour comme d’une faute. A quel titre lui parlerais-je de moi ? se demandait-il, que puis-je et qui suis-je? elle me ferait chasser comme un laquais et elle aurait raison. Elle veut bien oublier que je ne suis que cela, mais elle ne veut pas que je l’oublie. Oh! si je croyais qu’il fût mon père, lui, celui que je pense, oh ! alors, mais alors cet amour ne serait plus seulement une faute, ce serait un crime, ce serait une offense envers le ciel. Son amour avait fait de lui un chrétien : il aimait, priait et comprenait Dieu ; il le remerciait des douleurs qu’il lui avait faites. Elle a détruit tout mon bonheur, disait-il, j’étais si heureux dans mon ignorance ! s’il m’est dû quelque chose, en échange des dures épreuves qui m’ont été envoyées à cause d’elle, faites, ô mon Dieu ! qu’elle soit heureuse et reste belle. Donnez-moi le courage de l’aimer en silence et de loin, comme on vous aime. C’était un amour plein de soumission, de patience et de modestie que le sien. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il pût être aimé. Elle descendrait dans sa propre estime, se disait Bricoux, si son cœur lui parlait pour moi. Il la laissait, avec une résignation d’ange, occuper toute sa vie sans demander, sans espérer aucun retour, et cependant, si quelqu’un était fait pour être aimé, c’était Jean. Jamais regard plus énergique que le sien
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n’était sorti d’nn œil plus doux ; toute son àme jaillissait de ses grands yeux noirs et veloutés, ses sourcils étaient réguliers et bien fournis, ses cils abondants et soyeux, sa barbe fine et clair-semée comme celle des méridionaux; son nez était mince, droit, coupé de narines délicates que dilatait l’émotion la plus fugitive ; sa bouche seule, nous l’avons dit, quoique d’un rouge vif etarquéeà ses coins, -manquait de grâce. Elle était d’un mutisme et d’un repos effrayant, le sourire n’entr’ ouvrait que rarement ses lèvres. 11 devait cette gravité, qui détruisait en partie les séductions de sa figure, à l’existence solitaire de son enfance. Heureux, Bricoux eût été plus beau qqe l’ Antinous, mais ce jeune et beau visage était voilé d’une constante tristesse, faite pour éloigner ceux qui ne recherchent pas les causes de la physionomie. Les gens instruits ne s’arrêtent pas à ces ombres, ils percent le nuage, et mettent dans leur jour les beautés qu’ils avaient devinées.
Le comte de Sancy ne s’occupait de rien au château, sa femme avait le gouvernement des affaires, et l’autorité du vieillard diminuait à chaque jour. Peu surveillée par son mari, Angélique, quand son beau-frère n’était pas à Mortemaire, donnait tous ses moments à Bricoux : ils étaient à peu près du même âge, mais l’instruction surprenante do la comtes c e lui donnait presque une autorité de mère sur son élève. Il l’écoutait avec admiration. Passionné pour la lecture, et servi par une mémoire prodigieuse, Bricoux avait marché vite, et, comme l’avait bien
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dit le vicomte, sa modestie seule l’empêchait de s’apercevoir que la comtesse n’avait plus rien à lui apprendre; ses observations, profondes parfois à étonner un philoso- . phe, conservaient, dans certains cas, la chaste naïveté d’un enfant. Son cerveau s’était rempli au hasard et sans ordre, sans classification, d’une multitude de connaissances. Toute cette folle moisson d’esprit désordonné enchantait la comtesse dont l’esprit extravagant était du reste parfaitement en harmonie avec celui de son élève. Ce travail, quoique des plus attrayants, puisque Bricoux n’entrevoyait pas de félicité comparable à celle de continuer de vivre ainsi, avait fini par miner sa santé, il devenait plus pâle chaque jour. La comtesse n’avait pas su lui mesurer la tâche, elle l’avait laissé libre de passer les nuits sur ses livres, heureuse de le sentir à toute heure à sa disposition. Quand elle s’ennuyait ou ne donnai 1 pas, elle savait où le prendre ; alors, ils montaient à cheval et couraient à travers la campagne, se laissant guider par leurs montures qui les emportaient de la plaine aux monts, sous bois et dans les hautes bruyères sans qu’ils s’en inquiétassent. La comtesse était très-habile écuyère; Bricoux se tenait à cheval sans principes
mais il était le maître de sa bête, il avait une main à lui briser la mâchoire, des genoux à l’étoulTer s’il l’eut voulu. Le cheval qu’il montait même pour la première fois, comprenait tout de suite cette supériorité et n’essayait même pas de faire le méchant ; le sien, celui qu’il
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prenait d’ordinaire, était d’une nature inoffensive et aimante, il suivait Aquilina, la jument de la comtesse ; Jean suivait Angélique, le cheval et l’homme se sentaient les esclaves de ces deux magnifiques bêtes aussi capricieuses et fières l’une que l’autre, et se pliaient à leurs mutines allures, sans jalousie, avec une servile admiration.
Catherine s’était aperçue de la pâleur de son fils, et elle lui avait fait de tendres reproches sur son application à l’étude :
— A quoi te servira d’être savant quand tu seras mort, lui avait-elle demandé ; tu veux donc mourir aussi , toi ?
Car alors la pauvre mère, attaquée d’une phthisie pulmonaire qui l’entraînait rapidement vers la tombe, portait, écrit sur son pâle visage, le peu de jours qui lui restaient à vivre.
— Ne crains rien, ma mère, avait répondu Jean, si les livres donnent la mort, ils apprennent à la bien recevoir, et la mort m’épouvante bien moins que l’existence inutile que m’a faite l’inintelligente bonté du comte. Je voudrais te dire ce que je souffre, mais tu ne me comprendrais pas.
— Hélas ! disait Catherine , je ne t’ai que trop compris, tu souffres au cœur ; tes yeux sont mes livres, à moi, et j’y lis bien des choses. Ta tristesse m’a rendue savante. Prends bien garde d’aimer qui ne pourrait pas répondre à ton amour.
■— Je ne l’aime pas pour elle, je l’aime pour moi. Je
fi
140 l’honneub des femmes.
sais bien que je n’ai rien à en attendre, qu’elle ne m’aimera jamais, qu’elle ne doit pas m’aimer.
— Alors, qu’espères -tu? demandait Catherine.
— J’espère en mourir, avait répondu Jean.
— Malheureux enfant, avait repris la mère, tu mettras si longtemps à en mourir, et je mourrai, moi, si vite de te voir souffrir ! Pourquoi t’avons-nous arraché à ta vie des bois? Tu étais heureux, alors ; tu ne désirais rien. Après tout, celte femme n’est pas ta mère ; mais non, elle te sera toujours dure, et tu n’es pas d'e force à soutenir une lutte avec elle. Pars, va-t’en, quitte le château. Oh ! non , reprenait-elle aussitôt , attends que je sois morte.
Souvent elle l’avait emmené le soir dans la campagne, pour tout lui avouer.
— J.’ai là un secret qui me bride, lui disait-elle en mettant la main sur son cœur.
A plusieurs reprises, elle lui avait parlé du comte dans des termes tels que, sans le profond ennui qu’inspirait à Bricoux toute conversation où n’entrait pas le nom de la comtesse, il n’eût plus eu besoin de chercher le nom de son père. Si Catherine eût vécu quelques mois de plus, il est certain qu'elle eût oublié son serment, et que devant la terrible confession de sa mère, l’amour de Jean se fût éteint tout à coup. Peut-être aussi Catherine avaitelle eu raison de se taire ; cette nature robuste et vaillante, mais délicate et frêle à l’intérieur, eût été brisée
t’HONNEUR DES FEMMES. 1U
entre ces deux écueils, l’amour et le devoir. Trop simple pour se croire aimé , trop dévoué pour ne pas être prêt à tous les sacrifices, cet enfant naïf n’eût pas été de force à trouver la solution de ces difficultés, et serait resté indécis et perdu dans une situation trop ardue pour une àme encore trop ignorante. Ce n’était pas cette crainte qui avait arrêté Catherine ; elle n’avait pas calculé les dangers de celte position ; elle avait, comme toutes les organisations faibles et maladives, laissé au hasard le soin d’en amener insensiblement la solution ou d’en rompre brusquement l’incertitude. Et elle était morte sans avoir parlé.
Revenons maintenant au moment où nous avons laissé le vicomte et Bricoux ensemble.
Avant de s’éloigner, le vicomte voulut faire à Jean une dernière blessure. 11 l’emmena dans une des allées ombreuses du jardin, le fit asseoir à scs côtés sur un banc de gazon, et lui prenant la main comme à l’un de ses égaux :
— Maintenant, causons en amis, lui dit-il. Je ne vous en veux pas d’aimer la comtesse, et je ne lui en voudrais pas de répondre à votre amour.
Jean voulut se récrier ; le vicomte l’interrompit :
— Il est inutile, reprit-il avec le plus grand calme, de vous défendre d’une faute qui est moins la vôtre que la sienne , et moins la sienne que celle des circonstances. Vous êtes un noble garçon, mon cher Jean, vous aimez
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la comtesse pour elle-même et pour le plaisir de l’aimer. C’est un plaisir un peu douloureux, n’est-ce pas? Cet amour vous étouffe , il vous monte aux lèvres cent fois par jour, et vous avez toutes les peines du monde à l’y retenir. Vous n’auriez pourtant qu’un mot à dire pour être heureux.
— Le croyez-vous, demanda Jean, croyez-vous sérieusement à ce que vous me dites?
— Eh bien ! non, reprit le vicomte, à quoi bon vous tromper plus longtemps ? les avances de la comtesse, ma feinte jalousie, ses caresses et mes sarcasmes, tout, jusqu’à ses injures et ma colère, comédie préparée à l’avance. 11 fallait tromper le comte, il fallait appeler sur vous scs soupçons; nous vous savions amoureux, et nous n’avons pas hésité à vous perdre pour nous sauver. Heureusement pour vous, il n’était pas besoin auprès de mon frère de toutes les précautions que nous avons prises ; il aime sa femme comme un aveugle; ses yeux sont fermés sur ses défauts, il ne voit d’elle que sa beauté, et elle est 5 chaque heure plus belle et de force à nous tromper tous les trois. Une autre femme qu’elle, en voyant avec quelle idolâtrie, quel pieux dévouement, quelle sainte abnégation vous l’aimiez, n’aurait jamais consenti à vous aisser dans la fausse situation où vous êtes aujourd’hui. Elle eût rougi pour l’homme qui l’aimait si passionnément, du rôle ridicule qu’elle vous fait jouer ; elle eût été touchée dans sa vanité , sinon dans son cœur, de cette
L’HONNRUn DES FEMMES. 143
mystérieuse adoration, mais elle n’a pas d’âme. Même
en supposant que je ne fusse pas là; que le comte, à qui vous devez tout, ne fût pas un obstacle à l’entier développement de votre amour, vous ne seriez toujours que l’esclave d’Angélique, jamais son maître; elle se souviendrait sans cesse d’où vous venez et du chemin qu’elle vous a fait prendre pour arriver à son cœur.
— Je ne vous comprends pas.
— Ah ! c’est qu’il vous reste encore bien des choses à apprendre, mon cher monsieur; je vais tâcher de vousexpliquer la chose aussi doucement que possible. Vous êtes né je ne sais où. Ce ne serait rien, on naît où l’on peut...
— Assez ! dit Jean, je ne vous permettrai pas de me répéter une seconde fois ce que vous venez de me dire tout à l’heure.
— Eh bien 1 soit, dit le vicomte, ne parlons pas de vous, parlons d’elle. Voulez-vous que je vous donne la mesure du cœur de cette femme ? Elle a vingt-huit ans, elle m’aime depuis son enfance et elle est devenue la femme de mon frère qu’elle n’aimera jamais! Seulement, pour imposer silence à mes récriminations et pour ine faire voir que je n’avais rien perdu, elle s’est donnée à moi la veille de son mariage, et je suis devenu ici le maître du maître. Si vous saviez ce que par moments elle a voulu pour me prouver qu’elle m’aimait toujours? les
femmes ont vraiment de curieuses fantaisies. Mais enfin pourquoi, lui demandais-je, avez-vous consenti à devenir la femme do ce vieillard ? — Je voulais, m’a-t-elle répondu, son Litre, sa fortune et votre amour ; vous êtes pauvre, mon cher, et je ne comprends l’amour que dans l’or et la soie ; Dieu a fait à l’oiseau, vous le voyez, le plus brillant des plumages ; j’ai, moi, fait le nid, je l’ai choisi splendide. Une chaumière et son cœur, allez-vous me dire; eh bien, non, on s’aime mal. J’ai du comte ce que je voulais, de vous ce que je veux ; qu’eussiez-vous fait à ma place ? J’ai soif de toutes les voluptés, et c’est l’or qui les donne ; l’amour n’est qu’une des pages brûlantes du livre de l’existence superbe que je rêve, l’a- * mour n’est qu’une part du bonheur que je désire, l’or est le complément et l’élément des joies créées, et voilà pourquoi je suis devenue la femme du comte ; vous comprenez qu’avec mes instincts, les murs nus d’une chaumière m’eussent peu séduite. Je me serais peu accommodée d’un lit de bruyères, je suis si délicate, sybarite à me croire blessée par une feuille de rose, je couche dansdes draps de batiste et je m’y trouve mal, je rêve deschoses impossibles, d’un ifid en l’air porté sur des nuages, un hamac fait des fils de la Vierge, suspendu entre la terre et les deux où viendraient me visiter des hommes beaux comme des anges ; il ne faut pas qu’un amour pour occuper mon coeur.
C’est superbe de cynisme , n’est-ce pas ? eh bien !
l’honneur des femmes. 1£i5
telle qu’elle est, cette femme, on l’adore pour peu qu’elle le veuille.
— C’est horrible, dit Jean.
— C’est une forte femme et une femme forte ; elle a des passions et ne leur obéit pas.
— Le comte est votre frère ?
— Oh ! si peu I dit en riant le vicomte ; son père était bien vieux quand je vins au monde, et ma mère était bien jeune.
Jean se leva et voulut partir ; le vicomte le força à se rasseoir.
— Un moment encore, lui dit-il ; écoutez-moi. Vous êtes, mon cher Jean, malgré tout ce que j’ai dit, un adorable cœur ; vous ne comprenez rien à toutes les petites infamies que je viens de vous dire ; c’est à peine si après que je vous aurais donné ma parole d’honneur que je n’ai fait qu’esquisser le tableau, vous voudrez y croire. Vous êtes éperdûment amoureux d’Angélique, c’est une grande sottise ; toutefois , comme je crois fermement que, chez cette malheureuse femme surtout, l’amour n’existe que par le désir, qu’elle est incapable d’aimer, qu’elle s’est trompée à mon égard, qu’elle a pris sa curiosité ou ses besoins pour de l’amour, il est très-possible que lorsque je serai parti, elle vous rende heureux.
— Vous partez? demanda vivement Bricoux.
Le vicomte lui jeta un de ces regards sournois si pleins
146 l’honneur des femmes.
d’observations et de réticences. Jean baissa les yeux devant cette muette interrogation. L’accent particulier qu’il avait mis à ces quelques mots avait trahi ses impatiences.
— Vous auriez donc bien du plaisir à me voir quitter le château ? Soyez heureux ! Au reste, je vous dois bien cela, vous m’avez assez servi pour que je vous serve un peu à mon tour ; ce ne sera positivement pas de la même manière, mais qu’importe si le résultat...
Jean devint rouge de honte en se rappelant le rôle d’écran qu’on lui avait fait jouer.
— Comme je comprends, reprit Gustave, que cet amour ne me conduirait à rien, qu’il me faudrait trop attendre pour en jouir, que je perds ici mon temps et ma jeunesse (le comte ne veut pas vieillir).
— Oh! fit Jean.
Le vicomte eut un dédaigneux mouvement d’épaules.
— Je vais chercher ailleurs; déjà deux fois, j’ai dû me marier, deux fois la eomtesse m’a rappelé auprès d’elle, elle veut bien ne plus être à moi, mais elle ne veut pas que je sois à une autre. C’est elle qui d’abord m’a conseillé d’en finir, et c’est elle qui, au moment de voir se rompre la lourde chaîne qui nous lient rivés l’un à l’autre, en a consolidé les anneaux. Jusqu’à présent c’était peut-être la frayeur de se trouver seule et face à face avec le vieux, au milieu de ces bois. Mais maintenant que vous voilà à peu près aimé, je ne comprends
l'honnedr DES FEMMES. lf|7
plus rien à ses hésitations , à moins que pour étancher sa soif, une source ne soit insuffisante et qu’elle ne se ménage au cas où la dernière serait moins abondante qu’elle ne le suppose , celle où elle avait la douce habitude de se désaltérer. Si je lui fais part de mes réflexions, elle trouve, pour me convaincre, des phrases irrésistibles, et je reste sous le charme ; mais cette fois mon parti est pris et elle peut dérouler devant moi tout l’écrin des magnifiques mensonges mis en réserve pour les occasions difficiles ; elle ne me convaincra plus, je ne veux pas donner raison à ses impertinences ; si j’étais aussi lâche qu’elle le pense, j’eusse accepté les lâchetés qu’elle m’a proposées et qu’elle vous proposera sans doute. Ah ! je suis un lâche, je m’en souviendrai, et si ma conduite à venir répond à ses accusations, c’est elle qui l’aura voulu... mais j’y songe ; après tout ce serait une vengeance comme une autre.
— Vous voulez vous venger de la femme que vous avez aimée ? demanda Jean.
— Ma parole d’honneur! j’admire votre naïveté , reprit le vicomte, je ne me vengerai qu’autant que la- vengeance me serait profitable ; la comtesse semble ravie de me quitter, de me tromper, je ne le suis pas moins qu’elle, mais je compte faire tourner cette rupture à mon avantage.
— Que pensez-vous faire?
— Ceci estmon secret, mon cher; je ne vous ai pas de-
148 l’honneur des femmes.
mandé le vôtre, je l’ai deviné, tâchez de deviner le mien, et je vous permets, au besoin, de vous faire le défenseur de cette belle opprimée si vous trouvez que les moyens que j’emploie pour tirer satisfaction de l’insulte qui m’a été faite, ne sont pas de bonne guerre.
Et Gustave de Sancy quitta Bricoux avec ce sourire méchant qui semblait être un des utiles accessoires du masque sous lequel se cachait la véritable physionomie de cet homme.
— Encore un conseil, dit-il, en revenant sur ses pas. Point de folle impatience, laissez venir à vous la comtesse.
Elle y viendra, mon cher, gardez-vous d’en douter ; je la connais, le contraire de ce qu’elle dit être, froide, positive, égoïste ; mais la passion ne raisonne pas. Angélique a ses quarts d’heure d’humaines faiblesses comme
toutes les femmes, et alors c’est une bien ravissante
maîtresse. Mais maintenant que je réfléchis, je commence à croire que j’eusse fait une sottise en l’épousant. Soyez profondément hypocrite avec elle, et vous ne le serez jamais autant qu’elle, quoi que vous fassiez.
Jean sortit du jardin et courut à travers la campagne, en proie à une de ces fièvres de pensées vertigineuses dont les bouillonnements trop violents menacent de briser la tête qui les contient et de frapper de folie l’esprit qui cherche à en percer le chaos. Que voulait-il ? qu’allait-il faire ? il ne le savait plus. Peut-être serez-
l’honnedr des femmes. 149
vous heureux, répétait-il en s’arrêtant à chaque mot. Oh! bien heureux, reprenait-il avec une sauvage amertume. Puissant bonheur en vérité ! je serai son amant, mais au milieu de ses caresses oubliera-t-elle que je suis le valet du comte, le sien, et qu’elle peut me chasser comme un chien si je ne sais pas l’aimer comme elle désire l’être? Elle me commandera son amour : Allons, Jean, sois spirituel et amusant, mon garçon, madame s’ennuie; amuse ta maîtresse, Bricoux, elle a les nerfs malades. Voici qu’il fait soleil, que les arbres à la brise embaumée du soir secouent leurs moissons de fleurs printanières, qu’il fait doux s’asseoir sur l’herbe fine et lustrée ; ne va pas rêver à l’écart, viens te mettre humblement à ses pieds, tâche d’interpréter ses désirs et de savoir lés satisfaire. L’amant le plus vulgaire a des privilèges que tu n’auras jamais. Il peut se permettre d’interroger celle qu’il aime, de lui demander pourquoi ce nuage dans ses yeux, pourquoi ce sourire sur ses lèvres ; tof, rampe et sers : esclave jusque dans les plus secrètes aspirations de ton cœur, tu ne dois les laisser voir que si l’on t’y autorise. Va, reste dans ta muette adoration, étouffe cet amour dans ton cœur.
— Oh ! demain je partirai, ajouta-t-il tout haut.
— Non Jean, vous resterez, c’est moi qui vous en prie, dit la comtesse qui l’avait entendu.
— Madame!
— Le comte me suit ce soir je vous dirai pourquoi
150 l’honneur des femmes.
vous ne devez pas me quitter; soyez à neuf heures dans
le pavillon de chasse, j’y serai.
Jean ne trouva pas un mot à répondre, sa stupéfaction fut telle, en entendant cette réponse à une pensée qu’il ne savait pas avoir exprimée à haute voix, qu’ Angélique eut le temps de s’éloigner sans qu’il s’en aperçût, tant il était profondément abimé dans ses réflexions. La voix de la comtesse avait produit sur lui l’effet de pierres lancées dans un gouffre, il l’écoutait descendre.
Ce qui se passa dans le pavillon abandonné de la forêt, cette ancienne demeure de Jean, sa villa sous bois, comme il la nommait aux beaux jours de son insoucieuse jeunesse, c’est ce que nous apprendrons plus tard au lecteur, qui le saurait déjà, si nous n’avions hâte d’en finir avec ces trop longues digressions ; sans doute cette scène en tête-à-tête, dans l'ombre et loin des regards, eûtfaitconnaître sous un nouvel aspect les deux principaux acteurs de ce drame, mais j’ai toujours devant les yeux le menaçant ultimatum de mon éditeur : a Surtout pas plus de trois cent vingt pages ; que le roman pèche par les détails, qu’importe, poussez le commencement vers la fin, dût le milieu rester dans la plus profonde obscurité. »
152 l'honneur des pemmes.
J’ai tenu à constater que je n’étais pas le maître de laisser mon imagination faire l’école buissonnière à travers les sentiers fleuris de la description, les capricieux méandres de la fantaisie , qu’il me fallait brutalement forcer la marche de l’action, doubler ses étapes, ne lui laisser ni trêve ni répit, qu’elle n’ait dit son dernier mot.
A quelques jours de là, Bricoux descendit un matin chez le comte de Sancy.
Il était à peine cinq heures, mais Jean ne voulait pas partir sans le voir ; il connaissait du reste les habitudes du vieux seigneur qui, se couchant avec le soleil, se levait avec lui. Or, on était à cette époque de l’année où les jours ont plus de seize heures ; le comte devait être levé. Jean frappa, personne ne répondit, la clef était sur la porte. Peut-être s’est-il oublié , pensa le jeune homme , mieux vaut passer à ses yeux pour un garçon mal élevé que pour un ingrat ; entrons ! — Bricoux tourna la clef et entra.
Le comte était debout, appuyé à la cheminée, la tête dans sa main droite , il regardait une miniature qu’il tenait dans sa main gauche; il était tellement absorbé dans sa contemplation , qu’il n’avait entendu ni le bruit de la porte, ni la voix de Jean qui , resté sur le seuil , lui avait dit avec l’accent rapide de l’homme qui tremble et craint d’être compris : Monsieur le comte, je pars !
Le comte ne changea rien à son attitude, il resta le dos tourné à Jean, qui put voir dans la glace deux larmes
sèches, si l’on peut s’exprimer ainsi, des larmes de vieux qui ont peine à sortir, peine à couler, descendre lentement des yeux de son maître et tomber sur ce portrait.
— Mon Dieu ! combien je l’aime encore ! dit le comte.
— Monsieur le comte, je suis là, dit Jean, j’ai frappé.
— Ah ! c’est toi, mon ami, dit le vieillard, tu n’as pas besoin de t’excuser, tu étais venu?...
— Pour vous faire mes adieux, monsieur le comte, je quitte Mortemaire ce matin même, je... La phrase de Jean courait , le comte l’interrompît brusquement , il n’avait, lui, compris qu’une chose, c’est que Bricoux le quittait, et il ne voulait pas que Bricoux le quittât.
— Tu pars? reprit M. de Sancy.
— Oui, monsieur le comte.
— Tu voudras bien, avant que je reçoive tes adieux, me dire le motif de ce départ, auquel, hier encore, tu paraissais ne pas songer.
— Pardon, monsieur le comte, depuis longtemps mon projet était arrêté.
— Depuis longtemps ?
— Oui, monsieur le comte, depuis la mort de ma mère.
— Alors, pourquoi as-tu attendu plus d’un an pour mettre ce beau projet à exécution ? Ecoute, tu rougis, tu mens ; ce n’est pas là le motif qui t’élo gne de moi, je te sais incapable de mentir à une parole d’honneur; juremoi que la douleur que tu éprouves en restant aux lieux
i5k l’honneur des femmes.
où mourut celle qui te fit naître, est le vrai, le seul motif de ton éloignement, et je ne m’oppose plus à cette fuite dont je souffrirais beaucoup pour ma part, dont souffriront tous ceux qui t’ont connu ; tu me dois une explication, mon enfant, on ne quitte pas son vieux... maître ainsi. Qu’as-tu ? que veux-tu? Je ne te parle pas de payer tes services d’un prix plus élevé.
— Monsieur le comte 1
— Oui , je le sais, tu n’es pas un de ces serviteurs vulgaires, de ces cœurs intéressés, qui ne tiennent au maître qu’ils servent que pour l’argent qu’ils en reçoivent; tu nous aimes, toi, nous te le rendons bien; en mille circonstances, tu nous as prouvé ton dévouement. Tu as sauvé la vie à Arthur, sans toi la comtesse serait morte dans cet incendie qui faillit dévorer le château, et dont nous n’avons pu découvrir les auteurs. Moi-môme, je te dois de n’avoir pas été foulé aux pieds par Soliman.
— Monsieur le comte !
— Ton ami, Jean, appelle-moi ton ami, je le suis. Chacun des membres de ma famille a contracté une dette de reconnaissance envers toi, et tu ne veux pas nous donner le temps d’acquitter cette dette. Tu ne veux pas que nous t’aimions, tu pars ! de qui et de quoi te plainstu ? Que te faut-il? parle, et tu l’auras. Ici, tu n’étais plus regardé par personne comme le serviteur, tu étais traité comme l’enfant du maître, maître toi-même ; on ne te
l’honneur des femmes. 155
commandait pas, on te priait, tu commandais aux autres-, où iras-tu pour être mieux?
— Nulle part je ne serai aussi bien.
— Alors! qu’espères-tu ?
— Rien !
— Jean, viens ici, que je te voie -, tu n'es pas malade dit le comte, en lui prenant affectueusement la main. Non, ces yeux sont tristes, mais ils sont limpides comme les sources de nos rochers. Ce front est un peu sombre, mais ii ton âge la tristesse est faite de nuages roses qu’un rien amoncelle, qu’un rien dissipe. Un mot, un souffle, et voilà le ciel qui se montre plus bleu que jamais ; dismoi ce que c'est ; quelqu’un de nos gens te déplaît-il ? quelqu’un des miens t’a-t-il manqué? Faut-il chasser celui-ci ? exiger une réparation de celui-là? Parle, on fera ce que lu voudras, je tiens tant à te conserver ! je me senr profondément aimé par toi, Jean.
— C’est vrai, monsieur le comte, je vous aime profondément, je n’eusse pas mieux aimé mon père, s’il m’eût été donné de le connaître.
Le comte fut sur le point de se trahir, il lui prit la main et la serra avec force. Et ton père, dit-il, eût été bien fier de toi et t’eût bien aimé. Tiens, je puis bien te l’avouer, continua-t-il d’une voix émue, j’ai peur, toi parti, de ne plus trouver dans cette immense demeure, ce souffle ami qui vous caresse dans la solitude et qui, comme un rayon de soleil, chasse loin des têtes
t’HONNEUR DES FEMMES. 157
maison. Si tu savais ce qu’il faut supporter de souffrances pour se faire aussi tranquille que je parais l’être. Ah ! pourquoi ne suis-je pas mort il y a douze ans ?
Et le comte laissa de nouveau sa tète tomber avec accablement dans ses mains, et resta ainsi quelques minutes les coudes appuyés sur le marbre de la cheminée.
— Tu vois, dit-il, sans quitter la pose qu’il venait de
prendre, que j’ai besoin de l’affection de quelqu’un
car personne ne m’aime. Oh î ne dis pas non, poursuivit-il en se retournant, tu le sais bien aussi, tul’as bien vu, n’est-ce pas ? on te l’a bien dit. Je vis si longtemps, c’est vrai, j’ai quarante ans de plus qu’elle. Oui, j’aurais dû mourir plus vite, j’aurais moins souffert; ah! fou que j’étais ! vouloir recommencer la vie à l’âge où l’on en sort.
Tiens , écoute-moi Jean , reprit douloureusement le comte, je souffre trop, il faut que mon cœur éclate ou s’épanche ; tu m’abandonneras comme les autres après, si tu l’oses. Tu ignores quelle existence est la mienne depuis ce fatal mariage. Tu ne me croiras pas, j’adore la comtesse.
— Elle vous aime aussi.
— Non ! elle ne m’aime pas ; merci de ton généreux mensonge, ami, elle ne m’aime pas, je suis de bonne foi, et dans mes plus belles heures d’aveuglement, je ne l’ai jamais espéré ; mais après tout l’amour que je lui ai témoigné, après ce que j’ai fait pour elle, devais-je m’at-
158 l’honneur des femmes.
tendre à une indifférence aussi cruelle, à un mépris aussi peu caché ? fou que j’étais de croire à sa reconnaissance la reconnaissance est la plus lourde et la plus difficile des dettes. Ah ! l’ingrate créature, j’ai sauvé du déshonneur son père, son frère, elle-même ; et quand je faisais de la sotte générosité, quand je me mettais, moi, vieillard, à ses genoux, lui disant : Prenez garde, la vieillesse est exigeante, sévère envers les jeunes; vous ne m’aimeriez pas et souffririez un jour de m’avoir sacrifié les trésors de votre beauté, d’avoir enseveli dans un mariage disproportionné vos grâces et votre esprit ; elle souriait et de ses jolis yeux, me disait non. Elle me faisait une chaîne de ses gentilles agaceries d’enfant , je lui appartenais tout entier dans les premiers jours, malgré mon âge j’avais retrouvé pour elle mon cœur de vingt ans,
j’étais plus jeune qu’elle, j’en étais, et, reprit le comte plus bas, j’en suis encore éperdument amoureux, et elle ne m’aime pas.
J’ai voulu la laisser libre de se choisir un autre époux, je lui ai offert, avec la main de Gustave, la moitié de ma fortune : elle a refusé. J’ai cru avoir rencontré une femme dont la raison avait devancé les années, et encore non, je me mentais à moi-même. Ce qui m’avait séduit, c’était moins sa raison que la grâce répandue sur tout son être ; elle était, elle est encore si belle, pour qu’elle ne vit pas le vieillard dans le mari. Je fus de toutes les fêtes qu’elle voulut donner, de toutes celles que je donnais
l’hONNEOB DBS FEMMES. 150
pour elle ; j’exagérais mes forces, m’exposant à tomber tout d’un coup ; je sentais bien que ce n’était qu’à cette condition que je devais de ne pas paraître insupportable.
— Ohl monsieur le comte.
— Tu es entré à Mortemaire, quand j’étais encore
sous le charme, mais ai-je cessé d’y être? J’ai beau me
ne plaindre, je ne sais pas, si j’avais encore à l’épouser, si je ne l’épouserais pas, etsi jevoudrais qu’ellefûtautrement :
et cependant, non, non, cette existence est un enfer
Juge si je souffre ; parfois un doute horrible me traverse le cœur. Je me demande si cette femme, que mes caresses font trembler, ne sort pas des bras d’un autre. Ah ! tu vois, lu trembles, tu pâlis, juge alors de ce que j’éprouve quand mon cœur n’ose répondre à la jalousie qui le dévore : Tais toi, elle n’est pas coupable ! Eh ! bien, malgré cette robe de Nisus, ce doute qui m’enveloppe à toute heure, malgré ces soupçons qui me déchirent le cœur comme autant de vautours, je refuserais d’entrer au ciel pour vivre avec elle sur cette terre, si elle consentait à m'y sourire une ou deux fois chaque jour. Ob 1 quand son doux visage ne s’assombrit pas à mon aspect , j’entends résonner en moi comme des chants de fête. Les caprices d’une femme agissent sur nous comme sur un baromètre, les changements atmosphériques selon qu’il fait froid ou chaud, dans les yeux de celle que nous aimons; notre âme monte ou descend,
l’honneur des femmes.
s’emplit de joies ou se désole. Ces folies te font peur, dites par un homme de mon âge... Vois, mon lit n’est pas défait; j’ai rêvé toute la nuit, éveillé et debout, de choses cent fois plus extravagantes ; je me suis demandé si vraiment Médée, la magicienne antique, avait trouvé le secret de remettre la jeunesse dans un corps
usé; oh! c’est qu’alors! Voilà à quelles sérieuses
occupations je passe mes nuits, continua plus gravement le comte, plains-moi !
— Je vous plains, monsieur le comte, dit Bricoux.
— J’ai eu la faiblesse commune à tous les amants ; bien longtemps je n’ai pas voulu voir que j’étais haï, j’ai détourné les yeux de mon malheur , j’ai tâché de donner le change aux autres ; ma figure ne m’a jamais trahi. Mais parfois, parfois, Jean, la torture était si douloureuse, que j’éprouvais le besoin de me plaindre ; j’allais au plus épais de la forêt, loin de tous les regards, et là, quand je m’étais assuré que j’étais bien seul, que je pouvais pleurer en liberté , je pleurais comme un enfant, jusqu’aux sanglots, jusqu’aux cris. Puis quand j’avais bien laissé sortir ma souffrance , j’allais baigner mes yeux à quelque source et je rentrais au château avec la joie au front; et je laissais dire à mes gens , quand par hasard la comtesse venait souriante et paraissant heureuse de mon retour, audevant de moi : Comme elle l’aime !
Plains-moi, car, me croiras-tu? quand tout me disait le contraire, quand j’entendais en moi et en dehors de moi,
une Yoix me crier l'horrible sécheresse de cœur de cette femme, je n’étais pas convaincu, et ma pauvre àme meurtrie se rattachait sans cesse à quelque branche brisée de cet arbre magnifique que l’on appelle l’espérance ; à ce rameau vert que la colombe rapporta dans l’arche à la famille impatiente du patriarche. Oh ! c’est que la passion est habile à justifier ses erreurs : Peut-être est-elle la même pour tous, me disais-je, peut-être est-ce une de ces natures froides qui concentrent en elles leurs impressions les plus vives ; et je la savais née sous le soleil du midi, impressionnable à l’excès; je l’avais vue avoir des attaques pour un caprice contrarié, des joies folles, des enthousiasmes, des admirations sans fin pour des couchers de soleil, pour un chant de la montagne sorti des bois, dans le silence de la nuit ; je l’avais entendue parler de l’amour en des termes à rendre un homme fou, je la savais enfin ardente et passionnée, et, quoique capable de la plus profonde dissimulation , incapable de cacher sa haine ou son mépris et peut-être son amour, oui, son amour ! Rien n’a manqué à mon supplice, j’ai été jaloux, jaloux de Gustave, c’était une folie ; un si bon frère ! dit amèrement le comte; jaloux de... de tous ceux qui l’approchaient, je la voyais si prévenante pour les autres 1 mais là, ma passion m’aveuglait encore, elle trouvait des excuses à ses prévenances, elle niait ses légèretés, et pour tromper les autres, car ma jalousie devait se taire, elle finissait par se tromper aussi. Elle appelait à son
162 l’honnedr des femmes.
aide tant de subtils raisonnements, tant de folles suppositions, faisait valoir tant d’excellents motifs qu’elle eût fini par nier l’évidence elle-même. C’est monstrueux, n’est-ce pas? telle est la mesure de l’amour que j’ai pour cette femme ; toutes ces astucieuses raisons que je me donnais à moi-même n’étaient qu’une preuve de la profonde conviction que j’avais de mon malheur; je me disais tout bas : On te hait, on te trompe peut-être, et j’a urais tué sans pitié celui qui me l’eût dit tout haut. Plains- moi et reste auprès de moi.
Vingt fois Bricoux fut sur le point de dire au comte qu’il aimait la comtesse et qu’il en était aimé, qu’elle lui en avait fait l’aveu la veille, qu’il avait passé une partie de la nuit à pleurer à ses pieds, mais qu’il se sentait incapable de subir, une seconde fois, une épreuve semblable ; que son habitation à Mortemaire n’était pas un danger que pour lui. Il eut la force de ne pas parler ; fallait-il éclairer ce vieillard qui voulait ne pas y voir, et qui en avouant à un autre qu’il était haï, maudit par cette femme qu’il adorait, ne se l’avouait pas à lui-même quoi qu’il en eût dit?
— Il faut absolument que je quitte Mortemaire, dit Jean.
— Absolument ?
— Oui, monsieur le comte.
— Et tu peux parler aussi froidement de cette séparation?
l’honnedr des femmes. 168
— Mon cœur en souffrira beaucoup , mais mon devoir l’exige.
— Ton devoir, as-tu dit! Oh! maintenant il me faut une entière confidence : pourquoi pars-tu?
— Parce que j’aime madame la comtesse, répondit Jean.
— Tu aimes Angélique?
— Je l’aime et j’ai peur de n’être plus le maître, si je ne me hâte de partir, de lui cacher cet amour qui me tue et que tout le monde peut lire dans la pâleur de mon front. J’ai peur de lui demander à genoux d’avoir pitié de moi, qui meurs d’amour pour elle ; vous voyez bien qu’il faut que je parte.
• — Oh ! c’est vrai, c’est fatal, cela devait être, dit le
comte , pensant tout haut. Il devait l’aimer, mais elle doit l’aimer aussi; ils sont jeunes tous les deux, presque du même âge, beaux tous les deux; il est brave et hardi, elle l’a vu dans le danger, elle lui doit la vie... Oh ! malheureux, malheureux que je suis ! il m’était donc réservé de souffrir dans tous ceux que j’aimais le plus I
— Mon père, dit Jean qui prit la main du vieillard, monsieur le comte.
— Tu as dit mon père !
— On dit mon père à Dieu, pardonnez-le-moi, c’est le • premier mot que j’ai trouvé, il m’est venu du cœur tout à coup, je ne sais pourquoi : ce mot contient tant de trésors de consolations ! je vous voyais souffrir, j’aurais voulu
164 l’honneür des femmes.
prendre votre souffrance, et je vous ai dit mon père ! il y y a dix ans que vous m’en servez ; et au moment de m’éloigner à jamais de vous, vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? de m’être laissé emporter par la voix du cœur en dehors du respect que vous doit, monsieur le comte, votre pauvre Bricoux.
— O cher enfant, que ne suis-je ton père, en effet ! reprit le comte qui eut toutes les peines du monde à dire ce mensonge. Tiens, vois à quel point un amour commeTe mien peut faire du plus noble des hommes un lâche, un misérable lâche... Elle t’aimerait... Oh! c’est horrible ! Je crois que je serais assez vil pour vouloir te retenir encore, et lui'pardonner plutôt que de me priver de toi et d’elle; et cependant oui, tu as raison, pars. C’est d’un cœur généreux, d’une âme honnête et loyale. Si tu restais, elle t’aimerait, et je ne veux pas qu’elle t’aime !... Où vas-tu ?
— Je l’ignore, je n’y ai pas pensé. Le chevalier de Mons a, je crois, besoin d’un intendant.
— Oui, entre là, je vais lui écrire ; tu ne seras pas que son intendant, tu deviendras bien vite son ami. Vous êtes faits pour vous entendre, il a écloses dans le cœur toutes les vertus qui sont en germe dans le tien. Toutes ses actions sont de bonnes ou glorieuses actions, toutes ses paroles, des paroles de paix et de pardon; ses mains sont pleines d’aumônes, il est adoré de ses gens. Je le connais, et vais te recommander chaleureusement à lui.
l’honneür des femmes. 165
Et le comte écrivit en même temps qu’il parla. Puis, quand il eut fini, il alla à son secrétaire.
— Et, maintenant, dit-il, il nous reste à traiter la question la plus difficile pour deux hommes comme nous; je te dois dix années de loyaux services.
— Oh! monsieur le comte, dit Jean, laissez-moi n’emporter de Mortemaire que le souvenir de votre affection pour moi et les quelques livres que vous m’avez donnés, et dans lesquels j’ai malheureusement trop appris. J’étais plus heureux dans mon ignorance. Aujourd’hui, il me manque une foule de choses dont vous ne voudriez pas comprendre l’importance à mes yeux. Depuis que ma mère est morte, ce château est devenu pour moi sombre comme un cercueil ouvert; j’y retrouve ma mère partout, mais je n’y retrouve plus ses caresses, et n’avait été ce rayon de soleil qui dorait mon cœur, cet amour dont le secret faisait mon bonheur et mon orgueil, car voici bientôt dix ans que j’aime et me tais... Mais que faites-vous, monsieur le comte ? pourquoi tout cet or empilé et...
— Il y a là quarante-huit mille francs en billets de banque, deux mille francs en or à l’effigie du dernier roi de France, en tout cinquante mille francs qui te sont bien dus, et je reste ton débiteur. C’est presque une fortune.. . je n’ai pas davantage ici.
— C’est une fortune que je refuse, je ne veux pas avoir reçu de gages dans votre maison, monsieur le comte.
166 l’honnedji des femmes.
— Je crois te comprendre, Jean, tu as raison, va, je ne te retiens plus. Si j’avais besoin de toi, et j’aurai un jour besoin de toi, je le sens.
— N’importe l’heure, n’importe le motif, que ce soit pour bénir ou punir, si vous me croyez utile à vos desseins, appelez-moi : et je viendrai.
— Merci, j’y compte; j’irai te chercher, plus tôt peutêtre que je ne le pense, plus tôt, hélas ! que je ne le voudrais, et Dieu sait que cette séparation m 'est pénible,
ajouta le comte dont la voix s’emplissait de sanglots
Adieu donc, et il tendit la main à Jean, qui s’inclina pour la baiser; alors le comte prit cette belle tête brune et la remonta jusqu’à ses lèvres. Embrasse -moi encore, mon enfant. Tu pleures ? ne pars pas !
— Je pleure, mais vous-même, monsieur le comte.
— Tu l’as dit, il y a dix ans que je te sers de père, n’ai-je pas bien le droit d’être ému, quand tu me quittes. Oh! pas pour longtemps ; il me serait impossible de rester privé de toi. J’ai pris la douce habitude de te voir, et à mon âge on ne rompt pas sans danger avec ses habitudes. Tiens, prends, en souvenir de moi, ces pistolets, ils ont appartenu à mon père ; il ne s’en est servi qu’une fois, non pour venger son propre honneur, mais pour venger celui d’une femme qu’on insultait devant lui ; il ne la connaissait pas, mais il aimait sa mère, et pour lui toute femme était sainte. Emporte ces armes.
Souvent des bouffées de feu me montent au cœur,
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l’honneur des femmes. 167
je sens gronder en moi, avec une rage sourde, des désirs
de vengeance mais contre qui et pourquoi cette
folle colère? ma femme m’aime.... mon fils ne me ressemble pas, sans doute, mais que d’enfants ne ressemblent pas à leurs pères, ne les aiment même pas!... je ne suis pas plus malheureux qu’un autre.
Le ton avec lequel ces mots furent prononcés glacèrent Jean, qui se hâta de prendre congé du comte.
Celui-ci le laissa partir sans lever les yeux, se contentant de murmurer : A bientôt ! Ses lèvres étaient pâles et tremblantes, et son regard baissé comme s’il eût craint de rencontrer le regard de Bricou et de n’avoir plus la force de le laisser s’éloigner.
— Il m’a nommé son père, dit le comte, quand la porte de sa chambre se referma sur Jean.
. Maintenant faisons quelques pas en arrière, et ramenons le lecteur au moment où la cloche du château de Villeneuve, brusquement mise en branle, faisait dire à Bricoux :
— Ce ne peut être qu’un ennemi, ce ne sont pas des cris comme pour un étranger ordinaire, ils dévorent celui-ci à travers la grille.
La cloche agitée une seconde fois, mais plus violemment encore que la première, empêcha Jean de continuer.
— Je vais ouvrir moi-même, dit-il au chevalier.
— C’est sans doute, dit M. de Mons, quelque voyageur attardé dans la montagne, aucun de nos voisins ou de
170 l’honneur des femmes.
ceux qui nous connaissent ne se permettrait de sonner ainsi. Malgré l’inopportunité du moment, que notre demeure lui soit hospitalière.
— Toutefois, monsieur Jean, dit le prêtre, comme cette manière de s’annoncer me paraît étrange, et que vos prévisions pourraient ne pas vous tromper, prenez vos précautions, et n’ouvrez qu’après avoir reconnu le visiteur.
Jean sortit sans répondre, il était sous une impression toute différente de celle qui l'avait dominé d’abord. La pensée du comte de Sancy était venue tout à coup le détourner des folles terreurs qu’avaient fait naître en lui les hurlements lugubres de ses chiens. C’est lui qui vient me sommer de tenir ma promesse, n’importe l’heure, n’importe le motif, je serai prêt.
Et il était si persuadé do ne s’être pas trompé, qu’en s'approchant de la grille, Jean cria à haute voix, comme s’il eût parlé à quelqu’un qu’il attendait :
— Est-ce vous, monsieur le comte?
— C’est moi, répondit le comte, l’heure est venue.
— Je vous attendais, dit Bricoux, mais n’entrez pas ici, je vais vous suivre.
— Pourquoi ne dois-je pas entrer? demanda le comte.
— Parce que, monsieur le comte, une jeune femme belle et douce comme un ange vient de mourir, là dans cotte chambre que vous voyez éclairée, ot que cette
l’honneur des femmes. 171
Jeune femme est morte victime des calomnies de votre frère Elle n’a pas voulu survivre à son honneur.
— Lucine?
— Lucine est morte, et c’est un de Sancy qui l’a tuée ; comprenez-vous maintenant que vous ne pouvez entrer dans cette maison où l’un des vôtres a mis et le deuil et la honte.
— Grâce au ciel, ce n'était pas un de Sancy, et cet homme ne m’était rien, dit le comte. Ouvre-moi cette porte, Jean, il faut que je parle au chevalier.
— Vous le voulez ?
— Je le veux.
— Venez, dit Jean; et il conduisit le comte dansla.chambreoù M. Bayle et le chevalier s’étaient remis en prière.
— Vous ici ! de Sancy, s’écria le chevalier en apercevant le comte ; pourquoi n’amenez-vous pas aussi votre frère ? le soectacle était digne de lui. Et du doigt il indiqua le lit où sa sœur dormait de son dernier sommeil.
— Je connais le malheur qui vient de vous frapper, répondit le comte sans paraître blessé de l’accent de sombre indignation et d’immense colère avec lequel avait été prononcé son nom. Un crime horrible vous a privé des tendresses de cet ange, mais la vengeance sera horrible aussi De Mons, votre main, mon noble ami ; le
plus à plaindre de nous deux, ce n’est pas vous. La comtesse de Sancy a fui cette nuit de Mortemaire avec celui qui a tué votre sœur.
172 l’honnedr des femmes.
— Partons, monsieur le comte, partons à l’instant, dit Bricoux, qui, se rapprochant du chevalier, échangea avec lui quelques phrases rapides dites à voix basse.
— Voilà ma main, Sancy, dit le chevalier, pardonnezmoi de vous avoir un instant confondu vous et votre frère dans la même haine, dans le même désir de vengeance.
— Mon frère ! il ne l’est pas, dit le comte.
— Je voudrais pouvoir vous suivre , dit le chevalier, pouvoir me mêler à l’acte de justice qui va s’accomplir ; car vous aller tuer cet homme , n’est-ce pas ?
Le comte fit un signe affirmatif.
— Emmenez Bricoux, j’y consens; pour moi, j’appartiens à cette morte jusqu’à ce qu’on l’aura clouée daus sa tombe.
— Monsieur de Sancy, dit le curé Bayle, se levant à son tour, l’ange qui est là lui a pardonné avant de mourir.
— C’était un ange, répondit le comte, et je ne suis qu’un homme ; s’il n’avait pris que mon repos, ma fortune, mais il a pris plus que cela, monsieur, il a pris mon honneur et m’a laissé vivre. Et il entraîna Jean du côté de la porte.
— Tuez -le , dit le chevalier, sans merci , sans pitié , fût-il en prières.
— Dieu ne veut pas qu’on se venge , reprit le prêtre.
— Dieu nous jugera, dit le comte, qui sortit.
— Vous remplissez votre rôle, il remplit le sien, dit le
l’honneur des femmes. 173
chevalier ; il m’évite, en me prévenant, de commettre ce que vous appellerez un crime. Ce crime, je me serais considéré comme criminel de ne l’avoir pas commis si le comte m’en eût laissé le temps ; et maintenant, prions, mon ami.
— Mon frère, j’ai tout entendu, dit Lucine d’une voix si faible que le chevalier devina plutôt qu’il n’entendit sa sœur.
— Elle vit! oh ! merci, merci, mon Dieu ! s’écria-t-il. vous me deviez ce miracle.
— Maintenant, dit Lucine, qu’un autre s’est chargé de le punir et qu’il doit mourir, je veux vivre!
A la porte du château, Bricoux trouva auprès de Soliman, l’Eclair, le cheval qu’il montait à Mortemaire. Le comte renvoya le jeune domestique à qui il avait confié ses chevaux , et fut bientôt en selle. Bricoux l’imita, et ils partirent.
— Où allons-nous ? demanda Jean.
— Laissons faire Soliman, répondit le comte elle
monte Isabelle, et Soliman la retrouvera. Au reste, j’ai donné l’ordre à Bernard de conduire nos deux meilleurs chiens à la Croix-du-Ris.
La nuit était profondément noire ; à peine pouvait-on distinguer à trois pas devant soi. Les cavaliers dùrcnt s’en rapporter à l’intelligence de leurs montures ; longtemps on n’entendit que le sabot ferré des chevaux se heurtant aux pierres de la route. Le comte était plus
JL—
174 l’hohneur des femmes.
sérieux qu’à l’ordinaire ; il croyait n’avoir plus rien à apprendre à Jean, qui, du reste, tout aux tumultueuses pensées qu’avait fait naître en lui cette fuite de la comtesse avec un homme qu’elle lui avait dit n’avoir jamais aimé, ne croyait pas devoir demander au comte l’explication de l’étrange conduite d’Angélique ; il allait les yeux fermés où le conduisait la vengeance de ce vieillard ; une sourde colère grondait en lui. Ce qui l’irritait si fort, peut-être, c’était moins la trahison de cette femme envers celui qu’il savait ou qu’il croyait être son père, que le cynisme avec lequel elle lui avait menti, le laissant croire à un amour qu’elle n’avait sans doute jamais éprouvé. Sa haute probité se révoltait à Vidée de cette existence composée toute de mensonges, de ténébreux moyens, d’actions honteuses, et dont il rougissait pour elle.
— Si elle avait eu la franchise de ses lâchetés, se disaitil, si elle eût osé se révolter ouvertement, s’éloigner en plein jour ! Avait-elle besoin de me tromper, je ne lui demandais rien, je n’étais pas un obstacle à ses désordres, elle me connaissait incapable de livrer son secret au comte. Et il poussa son cheval , obéissant à une attraction mystérieuse qui semblait l’attirer vers la belle fugitive. Le comte marchait en avant. Soliman galopait, et M. de Sancy se laissait emporter, sûr de sa bête, oublieux des dangers qu’il courait au milieu de cette obscurité et de ces routes vicinales effondrées, mal entretenues, et que de nombreuses et profondes ornières coupaient en tous sens.
l’honneür des femmes. 1*75
Arrivés à la Croix-du-Ris, le comte héla son domestique, et les chiens que celui-ci tenait en laisse, reconnaissant la voix de leur maître, y répondirent par un aboiement joyeux.
— Eh bien ! Bernard, demanda M. de Sancy, il n’y a rien de nouveau ?
— Rien, monsieur le comte.
— C’est bien, vous pouvez rentrer au château 5 laissez aller les chiens. Personne ne vous a vu sortir?
— Personne.
— Tout le monde est couché à Mortemaire?
— Il est une heure du matin , monsieur le comte sait
bien que ses ordres sont exactement exécutés.
— On ne s’est pas aperçu de votre absence ?
— Non, monsieur le comte.
— Vous allez prendre par les hauteurs, Bernard, vous entrerez par la porte du parc ; si elle n’est pas ouverte, vous escaladerez le mur et l’ouvrirez ; nous entrerons aussi par là.
— Monsieur le comte ne désire pas que je l’accompagne ?
— Non, merci, mon vieux Bernard, dit le comte ; je ne suis pas seul. M. Jean est avec moi.
— Monsieur Jean !
Et Bernard, malgré son âge,- fut d’un bond auprès de Bricoux, à qui il prit la main qu’il serra fortement dans les siennes.
176 l’honneur des femmes.
— Vous nous êtes rendu, monsieur Jean? lui demanda le vieux garde-chasse, eh bien ! Dieu soit loué, nous vous avons assez regretté là-haut.
— Rendu, peut-être, répondit Bricoux.
— Oui, Bernard, dit le comte, il vous est rendu, et pour toujours, cette fois. 11 faut bien, si je vous quitte, moi, que quelqu’un me remplace, et qu’on vous aime comme je vous airpais. Mais hàtez-vous de partir, Bernard, et n’oubliez pas ma recommandation : laissez la porte du parc ouverte.
— Je ne l’oublierai pas, monsieur le comte, dit Bernard, qui salua, et reprit, par le sentier qui conduisait au parc, le chemin du château.
Bernard parti, M. de Sancy plia deux de ses doigts, les mit entre ses lèvres et siffla les chiens qui, laissés libres, s’étaient jetés dans la campagne.
— Maintenant, en route, dit-il en se tournant vers Bricoux. Et ils repartirent au galop.
— Conduis-nous , Vaillant, ajouta-t-il en s’adressant à un superbe chien couchant, qui, comme s’il eût compris les désirs de son maître, s’élança en avant.
Les cavaliers le suivirent. La lune s’était dégagée de son voile de nuages, et, à sa douteuse lumière, Jean put reconnaître l’endroit où ils se trouvaient. A quelques pas au-dessous de lui et à sa gauche, surplombés de rochers assez élevés , couraient sur leurs lits de cailloux roulés les eaux tumultueuses de la Crouse. On en-
l’honneur des femmes. 177
tendait au loin le bruit d’une écluse; c’était celle du moulin des Charmettes, appartenant à l’aîné des fils Chapus. Jean n’était qu’à une faible distance de cette demeure inhospitalière où s'étaient écoulées, si tristes et si tourmentées, les douzes premières années de sa vie. Il vit se dérouler devant lai tout son passé : là d’abord, dans cette ferme isolée, malheureux esclave des caprices d’une famille de brutes ; plus loin, sur la droite, dans les bois qui bordaient la route, libre comme l’air qu’il respirait, maître absolu de sa personne et de ses actions, heureux pendant huit ans, heureux jusqu’au jour où cette femme lui était apparue. Il était seul alors, abandonné ; le soir, il n’avait pour compagnon, au coin de son foyer solitaire, que lambeau, son chien de garde; et cependant, en pensant à ces longues heures d’isolement et de solitude, un douloureux soupir souleva sa poitrine ; il regrettait ces temps de calme , d’ignorance et de froid abandon. Qu’avait-il trouvé, dans ce monde où on l’avait fait entrer de force, qui valût les douces tristesses de ses pensées d’autrefois, les folles rêveries de ses veilles, et surtout la charmante image qu’il s’était faite de ce monde, si peu semblable à celui de ses rêves? Angélique était certainement aussi belle que la femme rayonnante de jeunesse et de beauté qui avait traversé ses nuits et qu’il cherchait auprès de sa couche de feuilles sèches et de Anes mousses, quand venait le réveil avec les premières lueurs du matin. Mais Angélique, ce trésor
178 l’honneur des femmbs.
de toutes ses aspirations, cet ange qui avait vécu avec lui, dans sa solitude, qu’il connaissait dès longtemps, qu’il aimait par avance, quand il fut appelé à le voir, à le connaître, à l’aimer réellement, l’espoir de ses plus beaux rêves, le rêve de ses plus beaux espoirs, Angélique était à un autre, et cet autre était son père ; et de plus, cette femme qu’il adorait comme on adore Dieu, était indigne de son amour. Si elle eût conservé cette auréole de sainteté que son amour lui avait mise au front, il l’eût aimée de loin, et cette secrète adoration eût suffi à son bonheur. Angélique avait fui avec le plus méprisable des hommes, de l’aveu même de la comtesse.
Qu’était-ce donc que cette femme, qui foulait aux pieds tout respect humain pour suivre ce misérable, abandonnait l’homme qui l’avait sauvée de la ruine et de la honte, et donnait pour témoin aux scandales de son odieuse conduite, son fils, un enfant de dix ans qu’elle allait associer à cette existence dévoyée et livrée maintenant aux hasards de moyens coupables, de tortueux expédients, aux criminelles ressources, en un mot, qu’entraîne après elle une faute du genre de celle qu’elle venait de commettre.
— N’entends-tu rien ? dit tout à coup le comte, interrompant Jean au milieu de ses réflexions.
— Rien, monsieur le comte, que le bruit de l’eau.
— Approche, Jean ; je ne t’ai pas serré la main. Je suis venu te prendre comme une chose à moi, t’associant
l’honneur des femmes. 179
à mes douleurs et peut-être à ma vengeance, sans te consulter.
— Ne vous Pavais-je pas promis? Et puis,... dit Jean qui hésita.
— Achève, dit le comte, qui espéra un moment que Jean, sachant qu’il était son père, allait lui dire : Votre vengeance et vos douleurs ne doivent-elles pas être les miennes? ne souffrons-nous pas dans le même sang? n’avez-vous pas le droit de m’associer à vos haines? ne suis-je pas votre fils?
— Eh bien! répéta le comte.
— Eh bien! reprit Jean; ne l’aimions-nous pas tous les deux?
— C’est juste, dit le comte, qui éprouva une cruelle désillusion ; tu l’aimais aussi : la voilà morte !
— Morte !...
* — Perdue pour nous deux ! Et mieux vaudrait pour elle être morte ; la mort sauve du déshonneur ! et je n’aurai jamais le courage de la tuer. Mais lui!... Je suis bien malheureux, Jean, ajouta le comte, qui, une seconde fois, chercha la main du jeune homme.
— Monsieur le comte, dit Jean, serrant avec tendresse la main du vieillard, je ne vous ai rien demandé ; vous m’avez dit : L’heure est venue. Et j’ai répondu : Partons. Ce n’est qu’indirectcment que j’ai appris l’immense malheur qui vous frappe. Voulez-vous me permettre une
question ? croyez que ce n’est pas une vaine curiosité qui me pousse à vous interroger. ,
— Parle !
— Comment espérez- vous rejoindre les fugitifs?
— Ils n’ont quitté Mortemaire que trois heures avant moi ; à huit heures, ils étaient encore au château ; à onze heures, j’étais à cheval. Je suis resté trois heures sans les suivre, quoique connaissant leur fuite, parce qu’il m’importait de mettre ordre à mes affaires. Qui sait où je vais? Je crois connaître le lieu qu’il ont choisi pour y passer la nuit. Je les eusse poursuivis seul ; mais j’ai douté de mon courage. Oui, mon malheur est tel, que je n’ai plus confiance en ma volonté. J'ai eu peur de faiblir; devant toi je serai fort.
— Devant moi ?
— Tu me comprendras bientôt. Avançons, dit le comte ; l’heure est venue, Jean, l’heure de la réparation pour toi, de la justice pour eux. Baisse la tête
Et, sans ajouter un mot, le comte remit son cheval au galop. 11 avait quitté le chemin battu et n’en continuait pas moins de courir à travers les sentiers de la forêt. Jean le suivait, observant un religieux silence.
— Je me doute du lieu qu’ils ont choisi pour y passer la nuit, avait dit le comte ; et comme on allait en plein fourré, en dépit des branches qui fouettaient aux yeux les chevaux et les faisaient se cabrer à chaque pas, il pensa de suite au pavillon de chasse, et ses regards s’y
L’HONNEUR DES rEMMES. 181
portèrent avec avidité. En effet, la chambre unique du pavillon était éclairée, et, à travers les vitres, on voyait aller et venir une ombre, quoiqu’à une assez grande distance de la lumière. Bricoux crut reconnaître dans ce promeneur le vicomte de Sancy.
— Nous approchons, dit le comte, et, ajouta-t-il en étendant la main, regarde, je ne m’étais pas trompé, ils y sont tous les deux. Arrêtons-nous quelques instants, que je respire ! Ah ! la haine occupe mal un cœur comme le mien ; je n’étais pas fait pour haïr. 11 y a un an que j’attends et redoute cette heure, uu an que, la honte au front, la rage au cœur , je désire cette vengeance qui a mis si longtemps à venir. Cette preuve irrécusable d’un crime que j’avais pressenti, que j’avais presque touché, qui s’était montré à moi, trop pour ne pas y croire, pas assez pour punir. J’ai compté par souffrances horribles les minutes des jours qui ont composé cette année , épiant un geste, uu soupir ; un mot était un événement, un regard, une calamité; toute chose venant d’eux à moi, une torture. J’ai passé par mille enfers. O douleurs suprêmes! quelle langue dirait la déchirure d’un cœur qu’obsèdent et possèdent et la haine et la jalousie ? Je la haïssais, je me sentais plein de mépris pour elle, et pourtant je l’aimais encore; ma vengeance dépasserait-elle tout ce que l’imagination peut rêver d’épouvantable, qu’ils ne souffriront pas autant que j’ai souffert.
Oh ! malheur, malheur à lui ! Et quand je l’aurai
132 l’uonneuh des femmes.
tué pourtant, tout sera dit, serai-je vengé? Ils m’ont trompé, maudit, torturé pendant des années entières, et j’ai peur du mal que jo vais leur faire !
— Il est encore temps de revenir sur nos pas, dit Bricoux, et de les abandonner à mie vengeance non moins grande que celle que vous méditez... et plus sûre peut-être. La vengeance divine, vengeance écrite en lettres de feu, par la main même de Dieu, dans le cœur des coupables, le remords d’une mauvaise action.
— Sans doute, dit le comte, s’ils avaient la conscience du bien ; mais ce sont deux natures perverses et corrompues. Le remords glisse sur elles et ne s’y arrête pas. Sais-tu, Jean, qu’hier encore c’était un mot plus doux, un regard moins sévère, la croyance enfin de n’être pas aussi maudit que je pensais l’être, l’espérance de pouvoir me faire pardonner d’être son mari, qui m’avaient ramené dans sa chambre déserte.... Il n’a pas le droit de parler da souffrance, celui qui n’est pas tombé de ses rêves dans ce réveil, de ses espoirs dans cette réalité accablante. Un moment je devins fou. Je m’indignais que Dieu eût pu permettre ce crime; je l’accusais d’avoir trempé dans cette horrible tromperie, de s’être indignement joué de la confiance que j’avais mise en lui. La foi me revint avec la raison, je tombai à genoux, les mains jointes et priant le Ciel de me pardonner. Dieu m’a sans doute entendu, puisqu’il m’a laissé vivre, et tü veux maintenant que je revienne en arrière? Non, dussé je boire
l’honneur des femmes.
jusqu’au bout à la coupe amère des douleurs, il faut que je les voie encore une fois : c’est le propre du malheureux, de se complaire dans la vue des objets qui ont amené le malheur. L’homme blessé qui va mourir éprouve une certaine volupté à voir couler le sang de sa blessure. Il est si doux de pouvoir se plaindre et se pleurer soimême ! Peut-être est-ce qu’aux heures des puissants désespoirs, on se souvient, et que l’on croit qu’il est dit; Heureux les éprouvés.
Dieu m’a vu dans cette chambre vide, il a entendu mes plaintes et mes blasphèmes, et s’il m’en a laissé sortir, c’est qu’il a compris, ce Dieu des justices suprêmes, que ma mission n’était pas finie sur cette terre. Il me faut moins de courage pour accomplir cette sombre mission, qu’il ne m’en a fallu pour le faire cette triste confidence de mes colères et de mes hontes. Mais je n’ai pas qu’à punir des coupables, je ne me serais pas laissé la douleur de vivre pour aussi peu ; j’ai un autre devoir à remplir. Marchons.
Quelques minutes après, ils étaient à la porte du pavillon, la porte était entre-bâillée, le comte la poussa.
En entendant le galop des chevaux dans la forêt, la comtesse avait eu le pressentiment du danger qui la menaçait.
— C’est lui, murmura-t-elle.
Et elle appela un domestique qui veillait au dehors par ordre de Gustave.
— Cachez Arthur, lui dit-elle.
-wJj.
184 l’honneur des femmes.
— Lui ! c’est impossible, dit froidement le vicomte, écoutez, ils sont deux.
— Le comte est trop fier pour avoir mis quelqu’un dans sa confidence.
— Est-ce que tu as entendu quelque chose, demanda le vicomte au valet.
— Oui, monsieur le vicomte, un bruit de chevaux et de voix, et j’allais prévenir monsieur, quand madame la comtessse m’a appelé.
— C’est bien, laissez-nous, emportez Arthur, dit le vicomte.
— Fermez la porte, Gustave, qu’il ne nous trouve pas , ensemble à cette heure. Ah ! cette fenêtre ouverte ?
Et la comtesse s’y élança, pâle, éperdue , ne sachant plus ce qu’elle faisait :
— Fuyons, il faut fuir ; je n’aurais pas la force de me défendre.
— Je l'aurai, moi, dit le vicomte, qui se croisa les bras
— Fuyons, je vous en supplie, je me sens mourir !
— Il est trop tard, reprit Gustave; si c’est le comte, il a pris ses précautions, et la retraite nous est coupée ; au reste, il fallait tout prévoir avant de m’engager à une démarche folle et que j’ai vainement combattue ; vous avez eu le courage de l’entreprise, ayez celui de l’entière exécution. Il ne s’agit, après tout, quedementir une fois de plus.
— Ah! monsieur, c’est horrible ! vous me reprochez de
l’honneur des femmes. 185
n’avoir pas voulu être'plus longtemps hypocrite et infâme.
— Et si vous ne parvenez pas à le convaincre, continua froidement le vicomte, je tâcherai, moi, d’y réussir. Je suis homme de précautions, et j’ai sur moi des moyens de conviction.
— Que voulez- vous faire ? oh ! vous ne ferez pas cela ?
— Allons, Angélique, pas de sottes terreurs, et surtout pas de ces hypocrisies inutiles avec un homme comme moi, et indignes d’une femme comme vous. Ce que je veux faire vous le savez ; -le comte ne vient pas sans doute nous donner sa bénédiction ; il a pris des témoins : écoutez le bruit que font les chevaux en approchant, etvouscomprendrezjcommemoi, que le comte n’est pas seul. 11 y a dix ou douze ans que dure le duel dans lequel vous nous avez poussés l’un et l’autre ; il vient me demander d’en finir.
— Et?
— Nous allons en finir; après tout, il fera sagement de me tuer s’il le peut , car cette fois je ne l’épargnerai pas.
— 11 est votre frère!
— Encore ! est-ce à moi de vous rappeler que son père était mort quand je vins au monde, dit le vicomte avec un révoltant cynisme. 11 n’est pas plus mon frère qu’Arthur n’est son....
— Oh ! pas un mot de plus, dit la comtesse, vous êtes épouvantable.
Gustave allait répondre quand il fut interrompu par
180 l’honneur des femmes.
un bruit de pas sur l’escalier. En même temps qu’il se tournait vers la porte, une ombre se dessina sur le seuil, et le comte apparut. Angélique se rejeta toute tremblante dans un des angles de cette petite chambre aussi nue qu’aux jours où Bricoux l’habitait. L’aspect du comte était terrible ; derrière lui se montrait la grave et belle figure de Jean, pâle, souffrante, contractée plus par la douleur que par la colère et l’indignation : il offrait avec le comte un contraste frappant. Celui-ci, que la fureur animait, avait retrouvé toute la vigueur de sa vigoureuse jeunesse. Sous ses cheveux blancs rejetés en arrière, passaient dans ses yeux, que la douleur avait profondément creusés, des regards fulgurants comme l’éclair. On sentait rouler en lui les sourds grondements de la foudre. 11 s’avança de quelques pas, et s’adressant à la comtesse qui était tombée à genoux :
— Vous avez voulu, madame, rendre votre fils témoin de votre crime, et vous l’avez emmené de Morlemaire d’où vous sortiez au bras d’un amant, comme une chose à vous : vous avez bien fait. Ce fils ne m’appartenait pas, il était le vôtre et aussi l’enfant du lâche avec qui vous me trompiez.
— Monsieur le comte I
La comtesse restait immobile et foudroyée,
— Attendez, je parle à madame. Vous avez fait de ma femme, votre maîtresse ; j’use de mon droit de mari j veuillez ne plus m’interrompre. Je suis à vous tout à
l’honneur des femüés. 187
l’heure, dit le comte, redressant sa haute taille et mesurant son frère d’un regard si chargé de mépris, que celuici ne put le supporter et baissa silencieusement la tête.
— Vous avez bien Fait, dis-je, d’emmener cet enfant, reprit le comte en se tournant de nouveau vers sâ femme, c’est dans votre infamie un reste de loyauté native. Vous n’êtes pas tombée aussi bas que je l’avais cru, et dans votre chute quelques nobles sentiments se sont arrêtés sur la surface unie de votre cœur. Vous n’avez pas voulu rendre votre fils complice de la honteuse spoliation que vous aviez d’abord méditée, vous avez hésité à faire voler par un enfant qui n’était pas le sien, ce vieillard qui, plein de foi dans la vertu de sa femme, à pendant douze ans eu les yeux fermés sur sa faute. Je vous remercie de lui avoir appris à me haïr ; sans cette haine apprise ou instinctive, car peut-être me trompé-je et n’avez-vous en rien aidé la nature, j’eusse eu la sottise de le croire à moi, de l’aimer comme étant mien, et il eut hérité dé cette immense fortune que je vous faisais trop longtemps attendre et pour laquelle vous avez menti à votre père, à votre amant, car il était déjà votre atnant, à Dieu et aux hommes. Ah ! si vous aviez été placée entre la crainte d’un éclatant déshonneur et un mariage qui vous faisait horreur, s’il s’était agi d’abriter la honte de la jeune fille sous le noble nom du vieillard, j’eusse compris votre conduite. Mais non, je vous avais offert de vous donner, avec la moitié de ce que je possédais, au père de votre
188 l’honneur des femmes.
enfant. Vous avez voulu la fortune entière. Vous vous êtes dit : Cet homme m’aime éperdument. Cet enfant étranger naîtra dans sa maison, prendra le nom qu’il porte, un doute ne traversera même pas le cœur de ce vieillard, trop fier, s’il le découvre, pour avouer hautement son déshonneur et chasser ouvertement de son foyer l’enfant que ma honte a fait le sien, surtout quand la loi aura sanctionné mon crime, quand il lui faudra s’incliner devant elle ; car il est une loi qui dit : L’enfant est à celui que le mariage a fait son père, et vous connaissiez cette loi, n’est-ce pas, madame?
— Épargnez-moi, de grâce ?
— Épargnez-moi ! dit le comte, m’avez-vous épargné, madame? avez- vous eu pitié, quand je criais grâce. Ah ! d’honneur, la chose est plaisante : le bourreau qui crie à la victime : Epargnez-moi ! Vous n’avez donc jamais pensé que ces amours, ces naissances adultères n’apportaient pas avec elles que le déshonneur des époux? qu’elles entraînaient encore la honte et le remords des mères, le désespoir et les malédictions des enfants ; car l’héritage du mal est fatal et divin, et les enfants des coupables sont frappés jusque dans la septième génération. Toute a vos sordides calculs, vous vous étiez dit : Si le secret de ma faute est découvert, eh bien, je suivrai mon complice, et le vieillard mourra seul dans cette demeure que j’ai souillée et où tout prendra une bouche pour lui rappeler sa confiance imbécile et son malheur sans issue. Il ne
l’honnkur des femmes.
pourra dans aucun cas dépouiller son fils, qui me fera riche un jour. Que m’importe à moi qu’il meure furieux, désespéré, maudissant Dieu qui lui fit ces douleurs imméritées? il est si vieux, cette séparation hâtera sa mort.
Car avouez, poursuivit le comte, qu’en vous donnant à moi, vous aviez d’avance mesuré le nombre de jours qui me restaient à vivre. Pauvre insensée ! vous avez cru que ces désordres, ces infamies, ces crimes, le Ciel les laissait impunis ; et quand le vieillard offensé se relève, quand il vous soufflette de vos propres souillures, vous lui criez : Epargnez-moi !
— Assez, monsieur, cria le vicomte, assez ! n’allez pas plus loin, je ne le permettrai pas.
— Ah vraiment ! dit le comte, avec un sourire glacé ; et il marcha directement vers son frère.
Cet homme à qui, par pitié et comme on fait l’aumône à un gueux, j’ai laissé prendre un titre qui ne lui appartient pas, un nom qui n’est pas le sien, que j’ai fait élever comme s’il était mon frère, que j’ai reçu chez moi, comme le meilleur de mes amis, partageant tout avec lui, le pain et le sel, la bourse et le cœur, lui donnant sur tout les droits du maître, le traitant comme s’il eût
été mon fils; cet homme qui, se drapant dans sa reconnaissance et son hypocrite amitié, a continué de me tromper lâchement, alofs même qu’il savait de cette misérable femme ce que j’avais voulu faire pour lui ; cet
homme ose parler en ma présence sans être interrogé,
190 l’honneur des femmes.
et parler pour m’imposer silence, pour me dire qu’il ne
permettra pas que je
— Oh pitié ! dit la comtesse d'une voix mourante.
La figure du vicomte était effrayante, son œil ordinairement faux et incertain allait du comte à Jean avec un éclat sinistre. On eût dit qu’il cherchait la place où il devait frapper l’un de ces deux hommes, et qu’il n’hésitait encore que dans le choix de la victime. Le comte, au contraire, paraissait maintenant parfaitement calme j il continua sans prendre garde à la prière de la comtesse, sans daigner s’apercevoir des regards menaçants du vicomte :
— Il ne veut pas que je dise à sa concubine qu’elle était faite pour le libertin, pour le drôle sans foi ni cœur qu’elle avait choisi, et que je ne m’étonne que d’une chose, c’est que l’enfer n’ait pas cimenté une union aussi bien assortie.
— Monsieur ! hurla de nouveau, le vicomte livide de fureur.
— Oh ! heureusement, murmura la comtesse, grâce aux cruelles émotions de cette nuit horrible, je serai bientôt morte.
— Non, madame, non, dit le comte, vous n’avez pas le droit de mourir. Où serait le châtiment alors? Vous vivrez pour votre lils. Me croyez-vous vengé, parce que je vous ai dit le mépris que vous m’inspiriez? Vous ôtes accessible nu remords, je le crois, et le remords viendra,
l'honneur des feMMIîs. 191
il grandira avec votre (ils, qui vous demandera un jour le nom de son père ; car vous comprenez qu’à partir d’aujourd’hui il doit renoncer au mien. Ce nom, s’il vous ressemble, il le flétrirait, si, et Dieu lui fasse cette grâce, il est un honnête homme , il rougirait de le porter, sachant qu’il n’est pas le sien : ce nom je le laisserai à mon fils à moi, et celui-là saura le faire respecter.
— Votre?.... et la comtesse s’interrompit brusquement.
— A mon fils, madame, qui me pardonnera les douleurs que j’ai faites à sa mère, les larmes silencieuses qu’elle a versées sur l’enfant éloigné d’elle, sur la pauvre petite créature élevée dans les souffrances et la misère. Moi aussi, madame, je fus coupable, horriblement coupable, je l’ai compris trop tard ; la femme dont je vous parle était une enfant grandie dans mes domaines, elle était belle, j’étais seul, je vivais seul, pleurant une femme que je croyais avoir aimée. La jeune fille devint mèr#... Oh ! ce fut une infamie, je le reconnais, j’aurais dû l'épouser, quoique pauvre et de basse extraction, mais j’ai sacrifié aux préjugés de ma caste, j’ai abandonné mon enfant et payé ia honte de la femme que j’avais séduite avec.... Oh ! c’est affreux, mais j’avais peur du monde, le monde a des préjugés barbares ; j’ai cru en restant bon pour la mère, en lui laissant la libre disposition de son fils, que j’agissais en honnête homme; épouser cette jeune fille eût été une monstruosité aux
l’howneür des femmes.
yeux de la société dans laquelle je vivais, et je n’osai pas faire ce que persoune n’eût fait à ma place ; alors je n’avais pas souffert. La souffrance est une grande école, c’est là et non dans le monde qu’on apprend à connaître et à remplir ses devoirs, dit le comte en adressant cette dernière phrase à Jean. C’est à cette école que tu as grandi, toi, aussi es -tu le type de l’honnête homme.
—Vous aviez emmené votre fils, madame, j’ai rappelé le mien. Jean, je viens de te c'onfesser mon crime, veux-tu me le pardonner?... je suis ton père!
Jean se jeta aux genoux du comte, lui prit les mains qu’il couvrit de baisers. Le comte, avec une vigueur à laquelle on ne pouvait s’attendre, souleva de terre et par un élan passionné ce fils qui depuis si longtemps attendait les caresses d’un père, et le retint étroitement serré sur sa poitrine. Quand le comte se détacha comme à re gret de ce long embrassement, ses yeux étaient rouges, il avait pleuré.
— Maintenant, dit-il, je ne sais plus ce que je voulais de vous, madame,... les larmes que je viens de répandre ont éteint l’incendie de mon cœur ; je ne vous maudis plus, j’ai mon fils et je sens que la vie me sera douce avec lui. Vous pouvez partir, allez vivre auprès de votre frère, au Breuil, à la Chabanne. Jamais un mot de haine ne viendra troubler votre solitude ; mais vous me comprenez, madame, il n’est oins entre nous de lien que le
^itlZi
LiOOgle
nom qui nous est commun et que je consens à vous laisser porter encore ainsi qu’à l’enfant..
— Il est le vôtre, je vous le jure, écoutez-moi de grâce..
— Voici, reprit froidement M. de Sancy,en mettant la main sur l’épaule de Jean, voici le comte de Mortemaire. Mes précautions sont prises. J’ai passé trois heures, cette nuit, dans la chambre d’où vous veniez de fuir, et là pendant trois heures j’ai écrit, ce nom de Sancy lui appartient, je lui en laisse la libre disposition.... Que votre fils, madame, se rende digne des bienfaits du mien, je connais le cœur de Jean, il contient des trésors de vertus : si votre fils est digne de son amour, le comte l’aimera comme son frère... quant à moi, je ne peux rien pour lui, ma conviction est faite et la voix qui parle dans mon cœur étoufferait toujours vos impuissantes protestations. Je ne l'aime pas. Vous chercheriez vainement à me faire revenir sur ma volonté, elle est irrévocable. Le sort d’Arthur dépendra de lui et de votre conduite à venir.
— Je ferai, monsieur le comte, ce que vous m’ordonnez de faire.
— Je n’ai plus d’ordres à vous donner, je désire que vous vous éloigniez le plus possible de Mortemaire, que vous évitiez de vous trouver dans les lieux où vous pourriez rencontrer mon fils et moi-même ; que vous attendiez enfin, dans la retraite que vous vous serez choisie,
19ft i/ronnkur des pf.mmps.
que le comte vous fasse connaître ses résolutions à l’égard d’Arthur... de Sancy.
— Merci, monsieur le comte, j’obéirai... dit la comtesse, qui se leva et fit quelques pas vers la porte... Oh merci pour les derniers mots que vous venez de prononcer.
— Le vicomte écarta violemment la comtesse et la ramena au milieu de la chambre, en pleine lumière :
— Allez-vous encore demander grâce? lui dit-il, ne voyez-vous pas que ce semblant de pardon est entouré lui-même de mystérieuses menaces? Vraiment, je ne vous reconnais plus : comment ! vous, ordinairement si forte, il a suffi de quelques grossières injures pour vous mettre aux genoux d’un homme dont, après l’outrage que nous lui avions fait, nous étions forcés de supporter les insolences ! Que craignez- vous ? ne suis-je pas là pour vous défendre? désormais, et j’en prends ici l’engagement solennel, je vous appartiens tout entier, et malheur à qui oserait de nouveau devant moi vous dire un mot qui fit baisser vos yeux ou rougir votre front !
— Madame, dit le comte, qui avait d’abord levé la cravache qu’il tenait à la main.
— Sortez !...
— Je sors, monsieur le comte. Quant à vous, dit-elle en se tournant vers le vicomte , je refuse votre protection. Vous avez eu soin, dans les quelques heures qui nous ont laissés seuls et entiers à notre faute, de me faire
l’honneur df.s femmes.
connaître l’impitoyable dureté de votre cœur. Vous m’avez reproché plus cruellement que personne une faute qui était plus la vôtre que la mienne ; j’avais cru me donner à un homme d’honneur.
— Vous vous étiez donnée, dit le comte, au plus méprisable, au plus lâche gredin que la terre ait porté.
Le vicomte attacha sur le vieillard un regard menaçant, et il allait s’élancer sur lui, quand il fut prévenu par Jean, qui le prit dans ses bras nerveux et, malgré ses efforts, l’empêcha de faire un pas.
— Vous vous étiez donnée à un voleur, poursuivit le comte. J’avais hier encore trois cent mille francs de valeurs en caisse, ma caisse a été forcée cette nuit.
— Par un effort suprême, le vicomte se dégagea des poignets de fer de Bricoux, et tirant rapidement de sa poche un couteau -poignard, il fondit sur le comte, déjà sa main s’abaissait pour le frapper, quand un coup de feu parti du coin de la chambre où se tenait Jean, l’étendit mort aux pieds de M. de Sancy.
Ce dernier n’avait pas même pâli, il était resté calme et droit en présence du danger qui le menaçait. Bricoux jeta loin de lui son pistolet et tomba dans les bras de son père. La comtesse, dans un premier mouvement d’épouvante, s’était levée brusquement et rapprochée de son mari.
La même crainte avait poussé le fils et la femme vers le vieillard. N’avait-il pas été blessé? Cette demande vint
196 l’hokneür des femmes.
aux lèvres d’Angélique comme elle était venue à celles de Jean ; mais la comtesse n’osa l’exprimer. Elle ne se sentait plus, elle, la femme coupable, même le droit de s’intéresser directement à l’homme qu’elle avait indignement trompé : les natures les plus perverses ont leurs heures de craintes vertueuses, de retour vers le respect des choses honnêtes, comme les natures les plus saintes ont leurs moments de faiblesse et d’hésitation.
— Au moment où le comte allait répondre à son fils, la porte s’ouvrit et livra passage à Rossi, qui s’arrêta sur le seuil ; il était suivi de Jaillet et Girard, deux des gendarmes avec qui nous avons déjà fait connaissance.
— Pardon, monsieur le comte, dit Rossi, qui se hâta de quitter son chapeau, et qui, pour se donner une contenance, épousseta avec sa manche ses aiguillettes qui étaient en parfait état.
— Cré nom ! je ne me trompe pas, c’est le louveteau d’autrefois-z-en vrai monsieur , dit Jaillet se tournant vers Girard et parlant de façon à être entendu par le comte.
— Et c’est un monsieur vrai, dit le comte, c’est mon fils, le comte de Mortemaire !
— Alors, monsieur le comte, dit Rossi, je vous réitère mon pardon...
— Je vous réitère, murmura Jaillet, cré nom !
Nous étions de tournée dans la forêt où se cache ce
l’honneur des femmes. 197
damné gamin de Servolles le réfractaire, lorsque nous avons entendu le bruit d’une arme à feu, et....
— Vous êtes venus, dit le comte, vous avez bien fait, messieurs, c’était votre devoir : vous pouvez dresser procès-verbal de ce que vous avez entendu et de ce que vous allez voir.... Ce cadavre, continua le vieillard de sa voix grave, en s’écartant et laissant dans la lumière le corps de son frère, est celui du vicomte de Sancy.
— Voilà ma femme, et de la main il désigna la comtesse.
— Rossi s’avança d’un pas vers Angélique, qui, sans changer de place, lui dit d’une voix tremblante :
— Je suis Angélique d’Elzaires, comtesse de Sancy.
Il y eut alors parmi tous ces personnages un moment de silence solennel; ce fut le comte qui le rompit le premier.
— C’est moi qui ai tué cet homme, messieurs, il voulait prendre mon honneur, j’ai pris sa vie, je me tiens à la disposition de la justice....
— Mon père ! dit Jean.
— Oh ! tais-toi, dit le comte ; maintenant, allez messieurs, et d’un geste superbe le vieillard indiqua la porte aux gendarmes.
Le Breuil est un de ces grands bourgs ou petites villes que l’on rencontre à chaque pas dans la Limagne d’Auvergne, comme uu vivant témoignage de l’importance de cette belle province, hélas! si peu connue. Le Breuil est une de ces mille ruches humaines exposées au soleil, dans la plaine, sur les flancs de la colline et jusque sur les plus hautes chaînes de nos montagnes ; les cellules de ces abeilles travailleuses sont autant de maisonnettes blanches et riantes, hospitalièrement ouvertes au voyageur, gracieuses habitations d’un aspect modeste et coquet à la fois. Les Français qui ont le moyen de voyager connaissent la Suisse et l’Italie, ils ne savent rien de l’Auvergne.
200 l’honnkuk des fkmmks.
Thierry, fils de Clovis, voulant engager ses soldats à le suivre dans une expédition contre les Arverni, peuple si puissant, dit Strabon, qu’il opposa au consul Fabius Maximus une armée de deux cent mille hommes, leur promettait de les conduire dans un pays où ils marcheraient sur de l’argent.
Ad Arvemos sequimini; ego vos inducam in patriam ubi aurum et argenlum accipieiis, quantum vestra potest desiderare cupiditas.
L’Auvergne est bien changée et ses habitants n’y marchent plus sur l’or, j’en sais malheureusement quelque chose.
Grégoire de Tours était auvergnat et l’on doit se défier un peu de son enthousiasme ; il est vrai que Sidoine Apollinaire ( Sidonius Apollinaris) faisait déjà un incroyable éloge des incroyables beautés de cette contrée, si attrayante, disait-il, qu’elle donnait aux voyageurs le dégoût de leur patrie.
(Juod hujus modi est ut semel vitum advenis, mullis putriœ oblivionem sæpe persuadeat.
Ce qui distingue la Limagne, c’est l’abondance de ses eaux, la richesse de ses prairies, celle de ses moissons et de ses vignes. La nature semble là plus verte qu’ailleurs, les tons de sa robe y sont plus frais, plus éclatants, et ce qui complète sa parure, c’est ce cadre de montagnes bizarres dans leurs découpures et leurs groupes.
l’honneur des femmes. 201
ruban moiré qui l’entoure et l’enferme comme un mur de défense, ou comme une ceinture jalouse tient emprisonnée la fine taille d’une jolie fille. Jamais plus riche tableau n’eut une plus riche bordure.
La maison, qu’habitait au Breuil la belle comtesse Angélique de Sancy, appartenait également à son frère le colonel baron d’Elzaire et à elle-même; dans les grandes villes la nécessité de se rencontrer à chaque instant, de vivre sous le même toit, porte à porte, d’avoir à toute minute sinon des rapports d’affaires, du moins des rapports forcés de voisinage, a nécessairement établi une communauté d’habitudes ; on se croise, on se salue, on se connaît sans se voir, on se voit sans se connaître, on se parle avec intérêt des choses les moins intéressantes du monde. On laisse le regard du voisin pénétrer dans notre intérieur, parfois on l’y reçoit luimême, sans attacher la moindre importance à ce grand acte de la province, admettre un étranger chez soi. C’est que dans les grands centres, le voisin, l’ami même n’est qu’une chose de circonstance, un ennui ou un plaisir qui s’en va comme il était venu ; un beau jour tout déménage, et de cette amitié née au hasard à peine se rappelle-t-on le nom quelques mois plus tard. Il n’en est pas ainsi dans nos petit?s bourgades où la curiosité, qu’engendre le désœuvrement, s’étend jusqu’aux actions les plus vugaires de la vie et croît en proportion des difficultés qu’elle trouve à se satisfaire. La médisance s’v
l’honneur des femmes. 203
enfants suffisait difficilement à l’entretien du jeune gentilhomme ; son oncle le colonel était entré pour moitié dans les frais de son éducation, la comtesse et son frère vivaient sur le reste des revenus; les biens sagement administrés par elle leur permettaient une existence facile, mais sans faste. Les propriétés étaient restées indivises entre eux, la comtesse en avait la plus forte part, elle pouvait dans un moment d’extrême nécessité les hypothéquer sans consulter le baron : heureusement elle n’en eut pas besoin, et Arthur ne sut jamais à quelles prudentes économies, à quelles excessives précautions, il dut de vivre en petit prince dans le petit royaume que lui avait choisi sa mère pour qu’il y achevât de devenir un homme ; auprès d’elle, il eût grandi sans cesser d’être un enfant.
— C’était, disait la comtesse, placer son argent à de gros intérêts, Arthur reviendrait avocat pour avoir une ambassade un jour, son nom était un passe-port qui devait lui ouvrir les portes les plus difficiles; malgré son peu de fortune, il serait électeur éligible ; et madame de Sancy ne voyait ni à la cour, ni à l’armée, ni dans l’Etat, de place que son fils ne pût occuper. 11 y avait dans l’avenir d’Arthur, et dans un avenir prochain, la pairie et un beau mariage.
— Voilà de beaux rêves, disait le colonel, devant lequel sa sœur pensait tout haut.
Faute d’argent, et il ne nous en reste plus guère,
204 l’honneur des femmes.
il végétera comme nous dans une obscurité complète. L’argent est la seule puissance de ce temps. Arthur ne fera rien pour l’obtenir ; il croirait déroger en s’abandonnant au courant des idées nouvelles pour arriver à quelque chose; vous l’avez hissé sur le piédestal de sa noblesse, il n’en voudra jamais descendre ; vous lui avez laissé croire que sa vie était quelque chose de trop précieux pour qu’il daignât la mettre au niveau d’un obscur bonheur; il restera ce que vous l’avez fait, rempli de vanité, d’orgueil, de fierté, de confiance en luimême et de quelques qualités négatives qui, si elles ne sont pas des défauts, n’ont pas au moins la force essentielle pour être des vertus. Il fallait lui ouvrir les yeux sur sa position, ne pas l’envoyer à Poitiers avec une pension de 1,500 francs par mois et la possibilité de faire 1,500 francs de dettes, ce qui lui assure, s’il le veut et si nous le voulons longtemps encore, 36,000 fr. de revenus : plus peut-être qu’il n’aura de capital un jour; car, enfin, que le vieux comte de Sancy, votre noble
— Mon frère !
— Bref, reprenait le colonel, il s’est habitué, grâce à vos puériles adulations, à s’estimer beaucoup : qu’il lui faille gagner sa vie, haussez les épaules, je le veux bien, ce n’est pas ce que je dis qui est vulgaire, c’est la chose elle-même, je répète donc que s’il est forcé de prendre du service, comme je l'ai fait, pour ne pas
l’honneur des femmes. 205
accepter une moindre condition, car, enfin, à l’armée, on est au moins l’égal du plus grand nombre en restant même simple soldat ; et comme on porte à la place d’un titre un numéro d’ordre, on n’est pas obligé de déclarer sa position dans le monde, on est le fusilier Sancy, comme Latour-d’Auvergne était le premier grenadier de France.
— Voilà donc où en seraient réduits les gentilshommes aujourd’hui ?
— Parbleu 1 je vous admire. Qu’étais-je, moi qui vous parle et que suis-je devenu? Et cependant, j’avais un nom plus sonore que celui de M. votre fils; j’étais entouré de tous les prestiges de la fortune; je jouissais enfin des avantages d’une haute position; je suis arrivé à grand’ peine au litre de colonel, tandis que les fils de quelques misérables procureurs devenaient généraux, ducs, princes, rois, que sais-je ? C’est que, ma chère et honorable sœur, la force intellectuelle a détrôné la force brutale, que les idées ont mis les pieds sur les faits et se sont trouvés de l’autre côté de la barrière qu’ils ont fermée sur eux, que les mots ont remplacé les noms et les glorieuses actions les vieux parchemins. Tout cela vous semble monstrueux, et tout cela n’est que juste; si j’avais été de la force de Murat, Napoléon ne ne m’eût pas plus oublié que lui et peut-être m’eût-il donné sa sœur en mariage. Après lui, qu’on pouvait croire prévenu contre la noblesse, sont venus les Bour-
bons qui ne lui devaient rien, mais qui pouvaient croire lui devoir quelque chose, tant il s’élevait de tous les coins de la France de réclamations à cet égard. Les Bourbons ne prirent pas plus garde à moi que si j’eusse été Jean Michu, mon brosseur : le peuple les occupait trop pour qu’ils s’occupassent d’autre chose. Et je ne me suis pas plaint de leur ingratitude plus que je ne m’étais plaint de l’injustice de l’Empereur. Savez-vous pourquoi ? c’est que j’ai compris qu’ils avaient raison l’un et l’autre et qu’il me manquait, pour être plus que je ne suis, une chose essentielle et qui manque également à votre fils; aussi nagera-t-il toujours entre deux eaux. Je n’avais pas, pour prétendre à de plus hautes destinées, reçu une instruction forte et solide comme il convient à ceux appelés à dominer les autres.
Madame de Sancy ne prenait pas au sérieux ce qu’elle appelait les boutades de son frère; aussi attendait-elle avec impatience que le congé de convalescence qu’avait obtenu celui-ci fût expiré pour rappeler Arthur auprès d’elle : elle avait foi en son fils.
Un jeune homme comme Arthur, pensait la comtesse, aussi élégant que spirituel, appuyé de son titre et d’une fortune qui peut passer pour considérable, car personne ne connaît le secret de nos économies, ne sera-t-il pas admirablement accueilli dans toutes les maisons de la province?
C’est ce que pensait aussi Arthur, qui, à peine échappé aux regards maternels, avait prestement secoué la poudre de ses ailes, et s’était lancé, en enfant gâté et sevré jusque là de plaisirs, dans le tourbillon des joies faciles, mais regrettables, que l’or procure à ceux que l’illusion aveugle et qui croient l’objet qu’ils convoitent d’autant plus précieux que le prix en est pl us élevé.
Le bruit des folles dépenses et des imprudentes équipées du jeune noble arriva jusqu’aux oreilles de la comtesse.
— Ce sont, dit-elle à son frère, des légèretés dont il ne faut tenir aucun compte et que la malveillance se plaît à grandir. Je suis sûre de lui, je sais qu’il ne se permettra jamais rien de contraire à l’honneur.
C’était le refrain ordinaire avec lequel madame de Sancy endormait les sages appréhensions du colonel.
— Mais, s’il fait des dettes, hasardait celui-ci.
— Nous les paierons. Pourquoi ne ferait-il pas des dettes? Tous les nobles en ont fait; tous les jeunes gens de certaines familles en font. Ne voudriez-vous pas, par hasard, qu’il fît des économies? Qui vous dit que chez lui ce ne soit pas un calcul et que ces dépenses, que vous traitez si légèrement de folles, ne prouvent pas un grand esprit de conduite : un de Sancy sait ce qu’il se permet et ce qu’il doit se permettre. Vous en aviez bien fait d’autres à son âge.
Le colonel, ne comprenant rien à l’indulgence de sa sœur, sifflait sans répondre et se demandait tout bas comment tout cela finirait. Il ne connaissait son neveu que par ce qu’il en avait entendu dire et par ce qu’il lui voyait faire. Or rien de ce qu’il savait ne prouvait en faveur de l’excellente opinion émise par la mère sur le compte de son fds. Déjà, avant de quitter le Breuil, Arthur s’était conduit dans la petite ville de façon à
l’honneur des femmes.
soulever contre lui toute la bourgeoisie; il s’était permis quelques escapades traitées d’étourderies par la comtesse et qui eussent conduit le jeune homme sur les bancs de la police correctionnelle, sans les pressantes sollicitations de sa mère et la mystérieuse intervention d’un haut personnage qu’on ne nommait pas, mais dans lequel le colonel avait cru reconnaître le vieux comte de Sancy.
Au reste, l’éloignement avait exagéré les fredaines du vicomte. Il n’était ni plus libertin, ni plus joueur, ni plus lier de ses droits d’homme libre et de gentilhomme, qu’on ne l’est à cet âge, et qu’on jouit de 30 à 40,000 fr. de rentes, comme l’avait très-bien dit le colonel. Les fournisseurs ne demandent jamais d’argent à un jeune homme qu’ils présument être riche. Or, Arthur était descendu dans un superbe hôtel de la rue de Paris, près des cours, c’est-à-dire dans le quartier le plus aristocratique de Poitiers ; il s’était emparé de la ville comme d’une chose à lui, sa mère lui avait si souvent répété qu’il pouvait tout se permettre, et qu’à l’exception de quelques familles privilégiées comme la sienne et qu’il devait respecter, pour que ce respect rejaillît sur lui-même, il n’avait aucun égard à garder envers le reste, la masse, le troupeau qu’il était donné aux nobles de garder et de tondre.
La semence de ces fâcheuses dispositions avaient germé rapidement dans cet esprit préparé à toutes les
i/honneob des femmes.
exagérations ; il avait retrouvé , dans les salons où il fut introduit, quelques camarades d’études, auvergnats comme lui, Maxime de Chabannes, Achille de Marsac, qui lui firent sentir la nécessité d’avoir un cheval, une voiture, des valets, toutes les inutiles nécessités du luxe moderne.
Il fallait, lui avaient-ils dit, être riche ou le paraître, se mettre enfin à la hauteur de son nom et de son époque.
— Si vous paraissez avoir besoin de quelqu’un, lui répétait sans cesse de Marsac, vous êtes un homme perdu. Je n’entends pas par quelqu’un les usuriers auxquels nous avons recours ; on s’acquitte envers eux ou on ne s'acquitte pas, et ils restent nos obligés. Ce sont les hommes de la chose et- la chose des hommes intelligents; il ne s’agit que de savoir s’en servir et s’en servir souvent. N’oubliez jamais que plus vous devez, plus votre crédit augmente. Prenez une femme pas trop chère, mais bien née : vous ne sauriez croire ce que rapporte de bonheurs indirects une maîtresse élégante et qui occupe un certain rang dans le monde ; il suffit d’avoir l’air de la sacrifier, pour voir naître autour de cet amour qui garde le nid, une multitude de célestes caprices que l’on croque à temps perdu et en cachette, sans que la couveuse s’aperçoive de la disposition de ses œufs. Vous comprenez, n’est-ce pas, qu’il n’est pas de vertu bourgeoise capable de lutter contre le feint abandon d’une comtesse.
l’honneur des femmes. 211
L’orgueil du vicomte se révoltait à l’idée de porter ses amours aussi bas; de Marsac riait et le laissait dire.
— Bast ! reprenait-il, nous verrons plus lard : les fruits mûrs ne sont continuellement bons que pour les estomacs malades.
Arthur fut promptement initié à toutes les petites infamies de ce monde de jeunes nobles inoccupés; et au bout de quelques mois d’habitation dans l’Anjou, il n’allait vraiment pas trop mal. disait Maxime de Chabannes, que la beauté du jeune homme et la douoeur de son caractère avaient séduit et qui le voyait avec peine entrer sous la fatale direction de de Marsac. Il avait fait 30 ou 40,000 francs de dettes en moins d’un an. Cette somme lui fut envoyée par la comtesse, dont il s’était plu à réveiller l’orgueil, en lui faisant une chaude peinture de ses débuts dans le monde et de l’aççueil qui lui avait été fait. La description de ces premiers succès eut émerveillé une tête moins forte que celle de la comtesse ; elle n’y fut pas insensible, mais en songeant à quel prix ils avaient été obtenus, elle se rappela lqj paroles de ces vainqueurs dont plus des deux tiers de l’armée couvraient le champ de bataille,
— Encore une victoire pareille et nous sommes perdus I
Ce fut sous cette fâcheuse impression qu’elle écrivit à son fils.
Cette lettre, qu’il communiqua à de Marsac et que celui-ci commenta ironiquement et trouva pleine d’observations morales et financières, blessa cruellement le vicomte, qui pendant quelques mois garda le silence, boudant sa mère comme un enfant mutin, se servant de l’argent qu’elle lui avait envoyé et ne payant pas ses dettes. La comtesse ne s’émut pas de ce mutisme ; elle crut que ses conseils avaient porté leur fruit, et chercha parmi les riches héritières du voisinage la femme digne d’être appelée à partager les brillantes destinées de ce jeune homme qui devait parvenir à tout.
Heureux de cette tacite approbation, Arthur entra alors largement dans cette vie d’oisives occupations où l’âme s’épuise au moins aussi vite que la bourse ; cette nature faible devait s’user promptement là où s’éteignent les volontés les mieux trempées, où meurent les esprits les plus forts. Heureusement son oncle vint l’arracher à cet abîme au moment même où le vicomte, pris de vertige, allait y tomber pour ne plus en sortir. Il jouait beaucoup, et jouait malheureusement; il traitait somptueusement ses amis ; il avait une maîtresse qui lui coûtait des sommes folles, un ange à qui il fallait chaque jour des ailes de rechange, qui passait sans transition des chauds embrassements d’un démon aux pudiques caresses d’un novice; elle habitait une charmante villa, louée et em-
l’honneur des femmes.
bellie pour elle, hors des murs de la ville, dans une campagne charmante ; elle avait des époques de platonisme à faire mourir de colère cet amant, heureux dès la première heure ; cet ange eût voulu être épousé et y serait parvenu, quand le colonel arriva à Poitiers.
La veille de son départ, le baron était entré chez sa sœur; il l’avait trouvée glacée jusqu’au cœur par le froid du doute. La comtesse commençait à voir clair dans la conduite d’Arthur ; elle se reprochait comme un crime ses lâches condescendances, s’accusait d’injustice envers son frère, qu’elle dépouillait pour satisfaire aux exigences toujours nouvelles de son fds ; elle avait, quand le colonel entra, des larmes dans les yeux, qu’elle cherchait à retenir et retenait mal.
— Oh ! pourquoi, se disait-elle, l’ai-je laissé partir, ou plutôt pourquoi ma folle ambition l’a-t-elle éloigné ? Ici sa vie s’écoulait dans une insoucieuse tranquillité ; il n’aimait, ne haïssait, ne demandait rien; il se laissait
216 L'HONNEUR DBS FEMMES,
être heureux comme je le voulais ; il acceptait sans résistance, avec une douce soumission, l’existence telle que je la lui avais faite ; si, par instants, il semblait vouloir combattre, s’il s’exerçait à son titre d’homme et cherchait à se révolter contre ma domination, la lutte était de courte durée; j’étais toujours sûre, en serrant le frein, de vaincre ces emportements de jeune coursier ; oh ! si j’ai fait le mal, je me sens de force à le réparer ! — Nature absorbante et dominatrice, habituée à tout voir fléchir autour d’elle, elle ne pouvait pas se persuader que cet enfant grandi dans son ombre, que cette existence qui jusqu'à vingt ans s’était abritée derrière la sienne, qui s’était laissée emporter dans sa destinée comme dans un doux rêve, sans se demander et sans demander à personne quel serait le réveil, que cet homme enfin, né d’hier et qui jusque là n’avait parlé, senti, vécu que sous la responsabilité de sa mère, pût persister dans ses honteuses désobéissances quand il se retrouverait en sa présence.
Puis elle avait pensé que ce fils pouvait avoir hérité de quelques gouttes de ce sang impétueux qui coulait à flots dans ses veines, et, comme pour formuler ses terreurs, cette phrase était montée du fond de son cœur à ses lèvres :
— La lutte alors! mais que deviendra-t-il?
— C’est ce que je veuais vous demander, dit le colonel, qui vint s’asseoir près de sa sœur. Mon congé ex-
l’honneur des temmes. 217
pire dans huit jours; il faut qu’avant huit jours Arthur soit ici, et que son mariage soit arrêté, si c’est possible. Lui avez-vous enfin trouvé une femme? Oh! je sais que c’est une grave question, mais les circonstances commandent; il ne s’agit plus de folles exigences : il m’importe peu que votre fils nous ruine, mais je ne veux pas qu’il nous déshonore. Ne vous récriez pas : le mot est dur, mais’il est vrai.
Et l’oncle montra à la mère désolée une liasse de lettres de change acquittées.
— Voici la fin du reste, dit-il ; toutes mes épargnes y ont passé. Où en est votre caisse? car il faudra bien que j’y puise pour mes frais de route.
— O le malheureux ! dit la comtesse, comme il m’a trompée !
— Dites plutôt comme vous vous ôtes trompée. Vous aviez pétri la cire, et vous pensiez qu’elle resterait toujours molle, qu’elle conserverait jusqu’au vilam œternam la douce chaleur de vos jolis doigts. Vous l’avez laissé s’exposer au grand air, et votre baby rose a poussé prodigieusement vite; la cire s’est un peu bronzée, mais à qui la faute? Sacredieu ! il peut se flatter de m’avoir, depuis quelque temps, fait passer de bien horribles nuits, et vous savez si j’aime à dormir. Depuis un mois j’ai diminué de plus de dix livres. Un autre vous dirait tous ces dépérissements, ces amoindrissements en des
218 l’honneur des femmes.
termes plus poétiques et plus touchants, sinon plus énergiques. Allons, allons, ne pleurez pas, ménagez ces yeux, ils sont encore assez beaux pour séduire quelque affreux marchand qui se refuserait de prendre pour neuve notre marchandise tant soit peu avariée ; telle quelle, elle a sa valeur, et il faudra bien qu’on l’accepte pour bonne sur la simple étiquette. Arthur, vicomte de Sancy, est bien quelque chose, si ce n’est pas tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur de quelque petite bourgeoise bien sotte, bien laide, bien riche et bien entichée d’un titre qu’elle ne saura jamais porter. Après ça, les femmes sont des êtres privilégiés; elles sont sublimes en ceci, qu’elles prennent avec la rapidité de la pensée toutes les empreintes du moule dans lequel on les a coulées; ainsi mademoiselle Alice Beauprez, qui n’a que trente ans et qui n’est vraiment pas trop ridicule, fera peut-être une vicomtesse passable ; car vous y tenez toujours, n’est-ce pas? Avec un million de dot on est toujours belle et toujours jeune ; et puis on peut arranger bien des choses avec cela, un million! Mais avec une somme semblable on achèterait saint Pierre, et l’on deviendrait le concierge en titre du paradis.
Le colonel s’efforçait d’être plaisant pour ne pas augmenter la sombre tristesse de sa sœur, dont l’état d’horrible désolation se lisait dans cette pose humiliée de la femme qui se sent en présence de son maître ; cette atti-
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tude de vaincue était si peu dans les habitudes de la comtesse, que le colonel, sans être un profond observateur, avait vu tout d’abord dans le cœur de cette mère la profonde affliction qui le dévorait.
— Comment l’enlever à cette femme ? reprit bientôt la comtesse.
— Vous savez donc tout ? demanda le colonel.
— Oui, répondit tristement la comtesse, tout, on m’a tout écrit; et sans connaître celui de qui je tiens ces affreux détails... je sens, je sais qu’il dit vrai ; chaque ligne respire un intérêt profond pour celui qu’elle accuse, il y a un pardon dans chaque phrase et un sentiment de sincère tendresse à chaque mot; on dirait la lettre d’un frère forcé de témoigner contre son frère, mais implorant avec des larmes l’indulgence des juges, offrant de partager la peine qui sera infligée au coupable, souffrant de sa honte plus que lui-même.
— C’est le même alors qui m’a envoyé une partie de ces traites acquittées, car je vous mentais, ma sœur, en vous laissant croire à une bonne action qui n’est pas de moi.
— Avez- vous connu Jean Bricoux? demanda tout à coup madame de Sancy à son frère.
— Jean Bricoux... dit le colonel, cherchant à se rappeler; n’était-ce pas le piqueur de votre mari?
220 l’honneur des femmes.
— Ce piqueur était son fils, dit la comtesse, et ce fils, le vieux comte l’a reconnu.
— Pourquoi me demandez-vous cela ? dit le colonel.
— Je ne sais, je suis folle... Se souvient-il d’Arthur? il l’a beaucoup aimé, sans doute, mais maintenant?... et madame de Sancy baissa la tête et pâlit comme frappée d’un coup au cœur par un cruel et douloureux souvenir.
— Jean Bricoux... répétait tout bas le colonel qui cherchait.
— Oui, dit la comtesse en se retrouvant tout à coup forte et courageuse, toutes les affaires d’argent peuvent s’arranger, il n’y a de pertes irréparables que celles de l’honneur, et, grâce à Dieu, nous n’en sommes pas encore là.
Et, par une de ces transformations subites qui font de la femme un être double et sublime, madame de Sancy déroula d’une manière brillante à son frère, avec son talent habituel et cet esprit qui séduisait ceux qui étaient appelés à en jouir, tous ses projets d’avenir pour Arthur.
— Il épousera mademoiselle Beauprez , dit-elle ; et elle couvrit d’un adorable vernis cette mésalliance. Ce n’est ni ma faute ni la sienne, dit-elle, c’est celle des temps ; nous ne sommes coupables que d’avoir vieilli, agir autrement serait une folie, soyons de notre siècle ; la noblesse est morte, l’aristocratie seule surnage dans ce grand naufrage des noms et des titres. La seide no-
l’honneur des femmes. 221
blesse du jour est celle de l'argent : soyons riches, l’unique privilège des parchemins est de pouvoir s’échanger contre des écus ; on épouse qui l’on veut et l’on reste ce que l’on est; Arthur anoblira sa femme!
La comtesse fut magnifique de verve, cette nature si fière fut splendide etplus grande que jamais en consentant à cette diminution pour le bonheur de son fils, elle éblouit le colonel qui l’écoutait, le coude appuyé sur un guéridon et la tête appuyée dans la main.
— C’est tout simplement superbe, dit-il ; vous êtes la plus riche organisation que je connaisse ; votre idée est excellente, mariez Arthur : vous avez ensorcelé le père ; quant à la fille, elle est de cette pâte dont on fait ce que l’on veut; c’est pâle, mince, blond, élast : que, ça s’allonge ou ça se diminue au gré de la main qui la pétrit ; elle aimera votre fils en raison de ses fredaines ; ces créatures toutes de miel à l’extérieur absorbent d’énormes quantités de vinaigre et de grains de café, je connais ça, ça n’a pas un rayon de soleil dans les yeux, mais ça a tous les feux de l’enfer dans le cœur ; les brunes et les plus ardentes sont froides en comparaison de ces natures glacées en apparence.
— Vous étiez hier avec M. Beauprez, dit la comtesse, je vous avais prié de tâcher de le retenir quelques jours aux Zaires, vous n’avez rien fait pour cela.
— Je l’avoue, dit le colonel qui avait retrouvé toute sa
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bonne humeur, absolument rien ; je sortais do table; j’ai, vous le savez, la digestion difficile, le moindre effort, en pareil cas, ne m’est pas absolument impossible, mais peut être nuisible à ma santé, qui n’est plus des meilleures.
En disant cela, le baron fut obligé de donner de l’aisance à son pantalon, il fit glisser la boucle qui le tenait serré sur les flancs, pour laisser à son embonpoint de Falslaff l’espace nécessaire au libre jeu de la respiration: le baron prenait toujours cette sage précaution avant de s’engager dans une discussion quelconque.
— Or, poursuivit-il, après la promesse que nous lui avions faite, je me sentais incapable de trouver un prétexte à l’absence de monsieur votre fils.
— Ne pouviez-vous rejeter cette absence sur la nécessité de mettre ordre à ses affaires avant de quitter Poitiers?
— Je crois, ma sœur, dit le colonel , que vous me conseillez le mensonge, et, pour une dévote; c’est notre excellent abbé Dutheil qui me l’assure, quant à moi...
— Un mensonge qui ne nuit à personne et qui sert tout le monde est loin d’être un péché.
— Diable I dit le colonel en se détournant, voilà une élasticité de conscience que don Escobardinos n’eût pas désavouée. Après tout, dit-il tout haut, nous décidons un peu bien légèrementde mon beau neveu; mais, sacredieu !
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qu’il marche droit ; qu’il ne vienne pas me faire de la délicatesse de sentiments à propos de la donzelle ou... C’est que je connais le drôle : quand il saura que mademoiselle Alice, Aline, a gardé les troupeaux de son père dans les montagnes du Cantal et qu’elle a contracté à ce doux métier de l’âge d’or la louable habitude de ne parler jamais ou de parler comme ce pauvre de Marcey, un colonel du 11% que j’ai tué, un peu pour son détestable organe, un peu aussi parce qu’il m’avait enlevé dans la province d’Oran une juive délicieuse, seize ans, quinze ans peut-être , et des yeux...
— - De grâce, mon frère, dit la comtesse.
— Oh! la, la! reprit le colonel, c’est juste; une femme vertueuse comme vous ne saurait entendre les histoires d’un vieux libertin comme moi ; si je vous parlais des amours de votre séraphin pour une chanteuse des rues ou quelque autre baladine comme celle qu’il a mise au vert dans la campagne de Poitiers, vous trouveriez cela d’une angélique pureté, n’est-ce-pas? les mères ont une jurisprudence à part pour leurs lils. Tenez, ma sœur, si, grâce à vos folies, Arthur n’était pas devenu d’un placement si difficile, j’avais trouvé pour lui la plus charmante petite femme, h plus délicieuse créature qui se puisse rêver.
• — Et où avez-vous découvert ce trésor, mon frère ?
— Sur la route de la Chabanne à Mortemaire, il y a
224 l’honneur des femmes.
trois jours. Figurez-vous une femme de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, grande, mince, élancée, des cheveux d’un blond d’épis murs, des yeux, deux charbons ardents ; c’est une beauté de brune qui rend les blondes admirables, une flamme bleue comme celle du punch ; elle était vêtue de blanc avec un chapeau de paille de riz à forme plate comme en portent les Vaudoises, sans ajustements, sans rien là-dessus, mais dessous, ces yeux! Au milieu de cette nature sauvage, ce corps si souple, si gracieux, si aérien ; du diable si cette femme n’eût pas fait de moi un poète; c’était comme une céleste apparition, et je me suis laissé aller à la suivre jusqu’à l’angle du chemin là où commencent les bois de votre ancienne seigneurie; elle était accompagnée d’un homme aussi beau qu’elle ; si le ciel a fait ses enfants pour d’harmonieux accouplements, c’était là le mâle de...
Encore... voilà qui devient moins poétique.
C’est qu’il était superbe autant qu’elle et de quelle majestueuse façon il marchait à ses côtés ! il semblait mesurer chacun des pas de sa compagne, et à chaque accident de terrain sa main se tendait vers elle comme pour la soutenir, mais s’éloignait aussitôt et sans la toucher ; ces précautions étaient empreintes d’un profond respect : s’il l’aime, son amour en est encore à chercher les mots d’une déclaration ; si cette femme se sait aimée, c’est que les yeux de mon bel inconnu ont prévenu son cœur, et
l’honneur des femmes. 225
je ne le crois pas ; la femme était trop droite et trop sûre d’elle-même auprès de lui ; si elle l’aimait, elle eût laissé cette main attentive arriver jusqu’à elle, et la sienne, au besoin, fût allée chercher le bras de ce beau cavalier; voilà la femme qui eût convenu à votre fils, tandis que cette Aline Beauprez, qui a gardé...
— Je vous en prie. . . dit la comtesse d’un ton suppliant.
— C’est à voiler votre blason d’un crêpe.
— Oui, d’un crêpe d’or ; mais enfin connaissez-vous cette céleste apparition ?
— J’ai demandé son nom à un berger qui passait.
— Comment! m’a-t-il dit, vous êtes du pays et vous ne connaissez pas notre bonne demoiselle ?
— Son nom ?
— Son nom, ma sœur, est un nom qui vous est bien connu, je crois : Lucine de Mons.
— Oh! je l’avais pressenti : elle était avec lui, il l’aime ! dit la comtesse ; et cette femme serait la femme de mon fils... et vous avez pensé que je le permettrai ? Moi ! jamais !
— Peut-on savoir pourquoi?
— Vous me le demandez?...
— Puisque j’ignore le motif de cette exclusion à l’égard d’une héritière charmante, je le répète, séduisante et que j’épouserais volontiers... oh ! de l’autre main, je suis trop vieux pour n’être pas trompé.
226 l’honneur des femmes.
— Voulez-vous me forcer à vous céder la place ?
— Ah ! diable ! pensa le baron ; je viens de dire une bêtise et de plus d'adresser à ma pudique sœur une grosse impertinence ; je vais bêtement lui parler de vieillards trompés.
— Il n’est pas possible que vous ayez sérieusement pensé à en faire votre nièce.
— Encore une fois, pourquoi non ?
— Ne connaissez -vous pas les bruits?...
— Bruits calomnieux, j’en répondrais, et vous me faites pitié avec vos scrupules de dévote ; ma parole d'honneur* Angélique, je suis tenté parfois de vous rappeler un peu le passé pour vous guérir de cette funeste habitude de vouloir être aujourd’hui, et à si peu de distance, tout le contraire de ce que vous étiez autrefois. La femme que j’ai vue a été calomniée, il y a là-dessous quelque infamie qu’il ne m’importe pas de connaître ; mais si Vous aviez voulu, je suis persuadé que j’aurais découvert...
— Non, non, c’est inutile, répondit rapidement la comtesse, parfaitement inutile ; à quoi bon ? puisqu’elle n’est et ne sera jamais pour nous qu’une étrangère.
— Qu’avez-vous contre elle ?
— Ce que j’ai... mon Dieu, que voulez-vous que j’aie? reprit la comtesse poussée à bout ; je n’ai rien, sinon qu’outre le moULque je vous ai dit... je la hais !
l’honneur des femmes. 227
— A la bonne heure, nous y voilà ! M. Gustave de Sancy... non, n’en parlons plus. Avouez cependant que votre sainte mère l’Eglise trouverait peu chrétien votre second motif, toutefois, je l’accepte sans l’approfondir, moi qui compre nds qu’on n’aime pas telle ou telle personne, tel ou tel mets; ainsi je déteste, j’ai horreur, profonde horreur, c’est plus que de la répulsion, elle me fait dégoût, je veux vous parler de certaine omelette au fromage, la fondue de Brillat-Savarin.
— Est-il possible, dit la comtesse, que vous ne puissiez oublier votre ventre une seconde ; il se montre assez sans le rappeler sans cesse. ..
— Voilà un reproche auquel j’étais loin de m'attendre, dit le colonel, et c’est vous qui me l’adressez; ah ! Angélique, j’ai suivi vos conseils et vous m’accusez : ne vous mariez pas, vivez bien, me disiez-vous; je suis resté célibataire et j’ai bien vécu ; est-ce, ma faute si mon ventre a pris des proportions qui blessent aujourd’hui vos regards? Mais votre aimable conversation, ma sœur, m’avait fait oublier que ma collation de chaque soir doit m’attendre; votre non moins aimable observation me le rappelle et je vous quitte.
On t’accuse, mais tu m’es cher, dit le colonel en caressant du regard son florissant abdomen. Je te sacrifiais à des ingrats, mais c’est fini, je te reste, je suis à toi tout entier, dorénavant; et que M. Arthur...
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— Faisons la paix, mon frère, dit la comtesse en tendant la main au colonel.
— Je partirai demain pour Poitiers et je vous ramènerai le cher coupable.
— Merci, Gustave, dit la comtesse, vous êtes un bon frère; tout à l’heure, quand vous m’avez montré ces traites...
— C’est bon ; parbleu ! voilà bien une belle affaire : j’avais de l’argent, que vouliez-vous que j’en fisse ?
— Voulez-vous me permettre de vous accompagner ?
— Vous?
— Moi.
— Non ; j’ai préparé d’avance ce que j’avais à lui dire, si vous venez, c’est tout un travail à refaire; j’ai même, à propos de vous, des phrases très-pathétiques, le diable m’emporte ; une mère ! ta mère ! que tu abandonnes... et qui... que sais-je? Il y a surtout quelques lignes de la fin.
— En ce moment un domestique entra et demanda s’il pouvait introduire un jeune pastour qui disait avoir quelque chose de très-important à communiquer à madame la comtesse.
— Faites entrer cet enfant, dit madame de Sancy. Le pastour entra après avoir déposé à la porte ses sabots et son bâton; au reste il ne fit qu’un pas dans le salon, et s’arrêtant tout à coup : Voilà ce que c’est, dit-il, comme
l’honneur qes femmes. 229
quelqu’un qui vient de vaincre une immense difficulté.
— Le grand maître de Mortemaire est mort à ce soir, et c’est l’autre maître, celui d’à présent qui m’envoie vous apporter ce papier ous qu'est sans doute ce qu’il a à vous annoncer. Je n’avais pas à vous faire à savoir autre chose.
— Ah ! mort! dit la comtesse, mort!
— Elle est devenue blanche comme une bonne vierge de plâtre, disait plus tard le pastour, et elle a poussé un cri. Ah ! que j’en ai eu la petite mort dans le dos.
— Mon fils, je veux mon fils, dit-elle en s’appuyant sur son frère.... mon Dieu, ajouta-t-elle plus bas, faites qu’il me pardonne.
— Lisez ce billet, dit le baron. ,
— Lisez vous-même, dit la comtesse, je n’y vois plus.
— Le colonel brisa l’enveloppe de cette lettre bordée de noir et lut.
o Madame la comtesse,
b Mon père est mort, en mourant il m’a chargé de pardonner. J’aurais voulu venir moi-même vous porter les #
paroles du noble vieillard, mais il est là, je puis encore le voir, encore presser mes lèvres sur ses lèvres glacées, je ne le quitterai que lorsque le prêtre me l’aura pris pour le mettre en terre sainte. Il avait fait de moi son unique héritier, que pour lui, comme pour moi, ce pardon venu après des dispositions prises antérieurement et à une époque où.... £ai un frère, madame, j’ai fait de ma
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fortune deux paris; mon notaire M* Cournon sera à vos ordres aussitôt que vous le ferez appeler, je lui écrirai cette nuit. Quant à moi, je partirai dans quelques jours pour l’étranger, j’éprouve le besoin de m’éloigner d’un pays où tout ce que j’aime me quitte. Faites revenir Arthur de Poitiers, il le faut pour son repos, pour le vôtre et pour l’honneur de tous peut-être.
— C’était lui, dit tout bas la comtesse.
Deux jours après Arthur était auprès de sa mère.
Quand son oncle était arrivé dans la ville, Arthur contre qui ses créanciers avaient obtenu des jugements en règle, avaient mis en campagne les gardes du commerce avec accompagnement de recors, de commissaires de police et tout le majestueux attirail de la force publique dans la personne de gendarmes sommés à cet effet. La maîtresse du vicomte voyant ses affaires en si mauvais état, s’était noblement sacrifiée, elle avait accepté les offres du directeur de théâtre, et venait de reparaître dans les rôles de Déjazet à la plus grande joie du public Poitevin. Aussi le jeune homme s’accrocha-t-il à son oncle comme le noyé à la seule branche offerte à sa main dans une subite inondation.
La comtesse avait raison de ne pas désespérer. Quelques mois d'habitation auprès d’elle lui rendirent son fils tel qu’il était avant son départ. De quels moyens se servit-elle pour amener celte étrange métamorphose? Ce fut un secret entre elle et Arthur et Dieu : le mond e>
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n’en sut rien. Se confessa- t-el le à lui? Non, sans doute; et nous le verrons plus tard. Lui parla-t-elle au nom de ce vieillard, son père, qui était mort sans l’avoir béni? Fût-ce un profond dégoût des choses et du monde qui produisit cette révolution inexplicable ? Saiton quelles sont les ressources que trouve le cœur des mères pour convaincre leur fils ? Dieu les a douées d’une partie de sa divine puissance pour établir leur sainte autorité sur nous.
Le colonel, qui était reparti pour l’Afrique quelques jours après son retour de Poitiers, ne voulut pas reconnaître dans ce froid moraliste, à phrases sententieuses, au geste mesuré d’un juge d’instruction, à la mise décente et rigide d’un lord anglais, cet enfant prodigue qu’il était allé, à quelques années de là, arracher luimême, dans tout l’éclat de sa gloire et de ses triomphes aux mains de ses folles amantes.
Le colonel ne se souvenait plus que ces folles maîtresses avaient les mains un peu noires et causaient de mortelles frayeurs à son neveu, que ces mains étaient ornées de griffes, à travers lesquelles on pouvait lire l’épouvantable style de messieurs les huissiers du roi, et qu’alors Arthur n’avait qu’une crainte : c’est que l’éclat de ses triomphes passés ne mit trop rapidement sur ses traces la meute acharnée à sa poursuite.
Maintenant, si notre lectrice le permet, nous franchirons tout d’un coup un espace de quelques mois, et nous irons ensemble aux bains de Vichy. La saison commence et c’est fête aux eaux. Ce n’est pas que nous soyons grand admirateur de cette vie de bohème, entraînante, agitée, remuante, mêlée comme une boutique de bric-àbrac ; celte existence folle de quelques mois, dans laquelle on laisse toujours quelque chose, ne nous séduit guères; nous ne comprenons pas qu’on sacrifie à la mode, aux dépens de sa fortune , de sa santé ou de son honneur. Après tout, qu’importe ? c’est la mode î en tant que femme, notre lectrice doit obéir à cette exigeante drôlesse, et elle nous pardonnera de quitter sans sa per-
234 l’honneur des femmes.
mission les frais ombrages de l’Auvergne, et de la conduire sans avoir pris l’avis de son docteur dans un des brillants hôtels des nies Cunin-Gridaine ou de Ballore. Quant à mes lecteurs, il m’est permis de penser que sur le nombre, il en est de plus ou moins goutteux ou calculeux, et ils me sauront gré de les avoir installés pour quelques heures encore à quelques pas de la source des Célestins.
Vichy est situé sur la rive droite de l’Ailier, il est divisé en deux parties bien distinctes : l’une est Vichy-les- Bains, Vichy -la-Jeune , la ville du mouvement et des plaisirs; l’autre est Vichy-la-Ville, Vichy-la-Vieille, vivant dans ses terres et conservant encore sa ceinture déchirée de murailles démantelées. C’est la mère dévote d’une fille coquette, la mère avare d’une tille prodigue. Elle a gardé son costume et ses mœurs d’autrefois. C’est encore Vichy-l’Auvergnate, et quand Vichy-la-Belle, dont la santé est la moindre affaire, qui n’est malade que par occasion et pour suivre la mode, n’observe de prescriptions que celles que Strauss signe de son archet magique, quand dis-je, Vichy-la-Folle est au bal ou au concert, Vichy-la- Réservée est au sermon ou accroupie maussadement sur le pas de ses portes basses, médisant d’un bout à l’autre de ses rues étroites et tortueuses de Vichy-la-Parisienne, la fille perdue, perdue ou non. Vivent ceux qui tiennent à la vie et savent en jouir !
Entrons donc sans hésiter dans le centre de la per-
l’honneur des femmes.
dition, dirait le vieux Vichy, dans le centre du monde élégant dirons-nous, dans le Vichy qui danse, il y a à peine quelques années qu’on ne dansait pas encore à Vichy. Alors le parc était désert à huit heures du soir ; l’établissement thermal éteignait ses feux et ses lumières, formait ses salons de lecture, et recouvrait son billard quand venait la nuit. L’établissement se prenait au sérieux, il croyait avoir affaire à de vrais malades et traitait comme tels ses rares visiteurs.
— Allez vite, cher Basile, vous coucher dans un bon lit, leur disait-il de sa voix de docteur enrhumé.
C’en était fait de Vichy, sans M. Cunin-Gridaine, alors ministre du commerce et l’un des plus intrépides buveurs d’eau de son époque. C’est lui qui Bt construire la grande rotonde actuelle, et c’est à lui que notre célèbre Strauss dut de quitter la Savoie et d’inaugurer d’une façon brillante, dans l’été de 1845, les bals et les concerts de Vichy.
C’est à peu près vers cette époque que se trouvaient réunis par le hasard, dans le grand salon de l’hôtel Chardin, les principaux acteurs du drame auquel nous •
avons initié nos lecteurs. Assis dans un des angles de cet immense salon, quelques jeunes hommes causaient à voix basse autour d’une table de jeu.
En ce moment entrait avec un bruit de portes à faire retourner tout le monde, un jeune homme paraissant avoir de trente à quarante ans : il était blond et portait une
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cargaison de petites boucles, ce qu’on appelle, je crois, techniquement, coiffure à l’enfant; il avait à la main gauche un gant de la couleur de ses cheveux, et agitait de la main droite une élégante cravache à pomme ciselée.
— Eh bien, s’écria-t-il dès la porte, oui c’est moi, qu’y trouvez-vous d’étrange ? j’étais horriblement mal à l’hôtel Bertrand, et je le quitte avec armes et bagages, c’est mon droit... Auguste, méchant drôle, dit-il, en se tournant et s’adressant à un groom d’une taille microscopique, ayez soin d’Isabelle, allez !
Isabelle est la fille de lord Derby et de Clarisse-Harlowe... deux pures races; les Derby remontent au grand
chancelier d’Angleterre J’ai peut-être commis un
anachronisme, bast!... Isabelle est sensible comme une miss anglaise, ménage sa sensibilité.
— Tiens, bonjour, messieurs, bonjour, chevalier. Vous savez que' depuis que j’ai quitté vos domaines, j’ai fait un immense héritage...
— A la bourse, bonjour, monsieur.
— Et j’ai repris le nom de ma famille.
— Vous aviez une famille? tant mieux pour vous, monsieur, dit encore le chevalier de sa voix lente et glacée.
— Ce cher Ponteil ! continuait le jeune homme sans vouloir prendre garde au ton dédaigneux des réponses du chevalier. Toute l’Auvergne est donc ici ?
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— Avez-vous vu Athénaïs, répondait Ponteil, a-t-elle assez grandi?
— Elle est splendide ! et il ajoutait plus bas : C’est le pendant de la colonne de Juillet. Ah çà quel monde voit-on ici? Je ne suis pas fier, mais enfin...
— Tenez, mon cher Julien, voici la liste des voyageurs.
— Julien de Pradines !
— De Pradines ?
— Oui, Julien de Pradines, si ça vous est égal.
C’est le nom du village où vous êtes né.
— Justement, c’est cela même ; ce village appartenait à mes pères : tant que j’ai été pauvre, vous comprenez qu’il me convenait peu de reprendre un nom qui m’eût rendu ridicule.
— Oh!
— Oui ridicule. On ne s’appelle jamais plus haut qu’on ne sonne. Mais aujourd’hui que l’aveugle déesse m’a assez favorablement traité... car vous savez, Ponteil, c’est la déesse aveugle comme l’amour. Tout ce qui est le suprême bon n’y voit pas, mon cher. C’est ce qui fait que j’ai été si longtemps Julien, Julien le pauvre; et alors Julien sans feu ni nom, ni gros sous, les dieux de l’époque.... Ai-je assez d’aplomb ?
Tiens, qu’est-ce que c’est que ça? Et le jeune homme feuilletait nonchalamment la liste :
« Madame de Saucy et Arthur de Sancy ! » J’ai connu
un Gustave de Sancy, c’est sans doute sa veuve et son fils. Suis-je bête? il voulait épouser Lucine de Mons... Alors, c’est autre chose.
« Maxime de Chabannes. »
« Madame de Bor et sa fille, » une charmante fille que je connais, elle a plus de trente mille francs de rente ; ce serait une excellente acquisition....
— Lisez à voix basse, monsieur, et abstenez-vous de faire des observations sur ces dames; elles sont mes parentes, et à ce titre, en dehors de vos appréciations que je trouve....
— Vous êtes bien bon, chevalier Ai-je de l’a-
plomb 1 « Cyprien de Marsac, » un garçon d’esprit, de beaucoup d’esprit, il a un cheval du premier vite, mais Isabelle le rosse, le bat et le brosse. Connaissez-vous Isabelle, Ponteil?
— Je n’ai pas cet honneur.
— Monsieur vous parle de sa jument, dit assez haut et avec humeur madame Ponteil, femme aussi longue et maigre que son mari était gras et trapu.
— Une coureuse de première ordre, et pure race ; lord Seymour m’en offrait vingt mille francs aux dernières courses, j’ai refusé!... Voici justement madame de Bor et mademoiselle Clémence : quelle délicieuse figure d’ange ! elle est toute tremblante et rouge comme si le monde lui faisait peur. Je vais la rassurer, Ponteil, c’est
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mon devoir de galant homme et d’homme bien né : noblesse oblige. Vous n’étes pas noble vous, Ponteil, vous ignorez ces devoirs.
Et s’avançant vers madame de Bor, M. Julien de Pradines, quoiqu’ayant perdu un peu de ce qu’il nommait lui-même son aplomb, lui rappela qu’il lui avait servi de cicerone à Bagnères, et se mit à sa disposition.
— Je connais parfaitement les environs de Vichy, lui, dit-il, et si madame la comtesse....
— Merci de votre aimable proposition, monsieur, lui répondit la comtesse. Ah ! M. le chevalier de Mons ?
Et la comtesse, allant au chevalier, laissa le jeune homme sans plus s’occuper de lui.
—Ah çàl qu’a-t-il contre vous ce chevalier? demanda Ponteil à Julien ; il vous regarde d’un mauvais œil.
— 11 m’en veut de n’avoir pas épousé sa sœur, qui avait un faible pour moi, dit-il tout bas à Ponteil.
— Vous êtes toujours malade, ma cousine, demanda
le chevalier à madame de Bor. *
— Toujours un peu souffrante, monsieur le chevalier.
—Tant pis vraiment, tant pis pour vous et pour ceux qui
s’intéressent à vous, et je suis beaucoup de ces derniers.
— Vous êtes si bon, mon cousin. Clémence, M. le chevalier de Mons.
— Ma petite cousine veut-elle me permettre , dit le
240 l’honneur des femmes.
chevalier prenant la petite main de Clémence qn’il porta lentement à ses lèvres.
— Il est en bois notre cousin , dit tout bas Clémence à sa mère.
— En apparence oui, mon enfant, répondit madame de Bor, mais quelle honnête nature et quel noble caractère!... VousêLes venu à Vichy pour votre santé, mon cousin ?
— Un peu... un peu aussi pour veiller sur ma sœur, dont la santé m’inquiète.
— Lucine est ici ? il faudra nous la conduire, mon cousin ; je serai si heureuse de la voir, cette chère Lucine ! depuis sa grande maladie elle n’a jamais été bien remise.
— Jamais, dit le chevalier, et malgré toutes les apparences de la santé, je la crois vraiment mal ; rien ne l’intéresse et tout la fatigue, n’est-ce pas une maladie ? Je savais vous trouver à Vichy et j’ai compté sur vous pour servir de mère à Lucine : elle est votre filleule, et elle a pour vous l’afTection d’une fille. Ce sera une sœur pour Clémence, une sœur alnéé, mais elle est aussi jeune qu’elle pour la figure et la raison, c’est un enfant de plus que je vous donne.
— Et que j’accepte volontiers, mon cousin : conduisezmoi vers elle, dit la comtesse, qui prit le bras du chevalier.
l’honneur des femmes. - 261
* — Lucine sera bien heureuse, dit M. de Mons en se dirigeant vers la bibliothèque.
Ponteil et Julien s’inclinèrent à leur passage.
— Est-ce que vous connaissez ces dames? demanda madame Ponteil à son mari.
— Moi, non.
— Alors, pourquoi les saluez-vous ?
— Mais.
— Mais, monsieur, on ne salue que les personnes que l’on connaît.
— Ce sont les dames de Bor !
— Sans doute, deux chercheuses d’aventures qui viennent aux eaux pour y trouver un mari.
— Vous croyez ?
— C’est possible, dit un baigneur se mêlant à la conversation.... Attendez donc, n’est-ce pas la fille de ce de Bor qui a tué un de Chabannes?
— Oui, qui sortait de son hôtel par la fenêtre;
— Qu’est-ce que cela prouve? demanda Julien. Tenez, moi...
Julien fut interrompu par l’entrée bruyamment superbe d’un beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans d’une mise irréprochable : il était suivi de quelques autres jeunes fous du même âge ; ils se dirigeaient vers la table de jeu que nous avons signalée au commencement de ce chapitre, trouant en droite ligne dahs la foule des bai-
242 l’honneur des femmes.
gneurs, sans prendre garde aux murmures que soulevait le sans-gêne de cette marche de zouaves. Julien se jeta au-devant d’eux et les arrêta...
— Pardon, messieurs c’est moi. Bonjour, Marsac, je viens vous retrouver, cher, je mourais à l’hôtel Bertrand, c’est l’abomination de la désolation que cet hôtel, monsieur de Sancy, j’ai l’honneur de vous saluer.
— Monsieur ! dit M. de Sancy s’inclinant aussi peu que possible.
— Vous ne vous souvenez peut-être pas de moi ?
— Julien, dit Marsac.
— De Pradines, ajouta Julien, le maître d’Isabelle.
— Pardon, monsieur, mais....
— Un homme qui se recommande de son cheval, reconnais-le donc, je t’en prie, dit tout bas Marsac à Arthur. Un brave garçon au fond, il joue et joue mal, il a perdu au jeu plus de cent mille francs.
— Que m’importe ?
— Mais il m’importe à moi qui lui en ai gagné une partie.
— Eh bien, Maxime, et ma revanche, dit Arthur à qui Julien était antipathique, et qui se souciait peu des intérêts de Marsac. Mais où courez -vous?
— Saluer mademoiselle de Mons, et je reviens.
— Vous la connaissez ?
l’honneub des femmes. 243
— Peu, je lui ai été présenté par mon cousin qui la connaît.
— Qui la connaît peut-être beaucoup !
— De quel air me dites-vous cela ?
— Oh parbleu, je n’en fais pas mystère, dit Arthur, je suis peu touché des vertus de mademoiselle Lucine de Mons, et je vous avouerai que ses attitudes de victime ne m’attendrissent guères....
— Et vous aussi, Arthur?
— Moi, comme tout le monde, l’histoire a fait assez de bruit,
— Et la calomnie assez de mal, ne l’aggravez pas en l’approuvant.
— Mais interrogez le premier venu....
— Vous êtes fou, mon cher, dit Maxime, qui sortit du salon.
— Ce Maxime n’a pas plus de cœur que les autres, dit Arthur en voyant son ami lui échapper... que va-t-il chercher auprès de ces dames? Après tout, pourquoi me montré-je plus sévère qu’eux ? Il me serait assez difficile d’expliquer le sentiment de répulsion que cette jeune femme m’inspire : est-ce le contraste de sa physionomie et de ses actions, mais cent autres jeunes filles sont coupables au même degçé et s’y prennent de la même façon
pour cacher leurs fautes, et je n’y ai pas pris garde
Ma mère ! Ah diable ! voilà ma partie compromise.
2 hb d'honneur des femmes.
C’était, en effet, la belle comtesse de Sancy, car elle avait conservé sa beauté de vingt ans ; sa pâleur donnait plus d’éclat à son œil, et la sévérité de son costume de veuve (le comte était pourtant mort depuis près de cinq ans) seyait bien aux lignes fières de ce noble visage...
— Venez, lui dit-elle, que je vous présente aux dames de Bor et à mademoiselle de Mons.
— Je ne connais pas ces dames et ne veux pas, ne désire pas les connaître ; dispensez-moi, ma mère...
— Mais je le désire , moi qui les connais , dit sévèrement la veuve. Voyons, grand enfant, que t’ont fait ces dames? On dit, n’est-ce pas, que Lucine (n’est-ce pas là le nom de mademoiselle de Mons?) , demanda perfidement madame de Sancy.
— Oui, c’est, je crois, le nom de cette demoiselle.
— Mon Dieu ! quel ton dédaigneux en parlant d’une jeune fille qu’on peut accuser d’étourderie peut-être, mais...
— Que l’on accuse d’avoir eu un amant , deux , dit sèchement Arthur...
— Trois, dix amants, c’est la fable de l’homme à l’œuf. Tu pousses tout à l’exagération, ou tes haines, ou...
— Je ne fais pas à mademoiselle de Mons l’honneur de la haïr, je la...
— Tu la méprises ! c’est au mieux, dit en riant madame
de Saney , tu la méprises sans la connaître , parce (pie tu as entendu dire qu’elle avait un amant ; mais à ce compte, mon ami, il faut aller t’ensevelir dans quelque sombre thébaïde où tu vivras de miel et de fruits sauvages. Le monde est plein de femmes semblables; prends garde , Arthur , la réputation d’une femme est une fleur qui s’effeuille au moindre souffle , un mot suffit pour la ternir, et une fois qu’on a touché à cette sensitive, celle-là, au lieu de se refermer, meurt. Qui t’assure que les bruits qui courent sur Lucine ne sont pas autant de mensonges, autant d’indignes calomnies? dans tous les cas, ce n’est pas elle que j'accuserai, moi, car je suis persuadée qu’elle est innocente.
— Mais c’est vous-même, ma mère, qui la première m’avez parlé de mademoiselle de Mons en des termes tels, que j’ai le droit aujourd’hui de m’étonner de votre proposition.
— Ma bonne foi a pu être surprise, dit hypocritement madame de Sancy; mais sois indulgent pour une jeune lille qui, si elle fut coupable, n’avait pas une mère pour la prémunir et défendre son enfant. Vous mettez tout en oeuvre ; toutes les promesses, toutes les séductions, serments, pleurs, menaces, vous employez tout pour perdre une pauvre femme, son cœur combat avec Vous contre elle, et si dans cette lutte où la résistance est impossible, où sa vertu, oui sa vertu, est loin d’être une
246 l’honneur des femm'es,
protection, la vertu croit si vite et vous mentez si bien. Si donc, dans cette lutte monstrueuse de la force, de l’adresse et du mal contre la faiblesse , l’innocence et le bien, la malheureuse succombe, vous criez anathème sur elle, et au lieu de lui tendre la main pour l’aider à se relever , vous la rejetez du pied dans la boue où vous l’avez mise, c’est une femme perdue. N’est-ce pas bien horrible, Arthur, et ne doit-on pas bien prendre garde, quand on est jeune et honnête, d’aggraver avec de méchantes paroles le mal que d’autres ont fait avec de méchantes actions. Je suis femme et je sais qu’il faut bien peu pour nous perdre. Heureuses celles qui n’ont pas à lutter, et heureuses celles qui après la lutte savent faire croire à un triomphe qu’elles n’ont pas eu !
— A vous entendre, ma mère, il n’y a pas de femmes vertueuses.
— Ce serait aussi faux que de dire qu’il n’y a pas de femmes laides ou de femmes sans passions. Mais je te le répète, tu es dans l’âge où le cœur a le plus besoin d’indulgence, je ne comprends pas cette cruauté de l’homme envers sa victime, car enfin nos fautes sont votre ouvrage.
— Ce qui me révolte en mademoiselle de Mons, c’est moins sa honte que la façon dont elle porte cette honte. A voir ces yeux si franchement ouverts, se croirait-on en présence d’une femme qu’un regard devrait faire rougir ?
ce qui m’indigne, c’est son assurance : ou elle est la plus stupide des créatures où elle en est la plus corrompue.
— J’ai réussi, pensait madame de Sancy, et ma haine pour cette famille est à peine à la hauteur de la sienne.
— Tais-toi, reprit-elle tout haut, les voici; et marchant au-devant d’elles :
— Bonjour, Lucienne, dit-elle à la comtesse.
— Bonjour, ma jolie Clémence, on ne vous voit plus nulle part, tout le monde s’en plaint,
— Et moi, Lucienne ,j’ai presque le droit de vous en vouloir; vous saviez combien je vous aimais, je le disais à l’instant à mon fils ; n’est-ce pas, Arthur?
— Pardon, ma mère, je n’ai pas entendu.
— J’étais seule alors, madame, reprit la comtesse, qui paraissait vivement contrariée de cette rencontre ; aujourd’hui, j’ai une grande fille, deux grandes filles; en allant dans le monde, j’auraisl’air de chercher un épouseur pour elles. Aussi vivons-nous seules ou avec tout le monde, et c’est encore être seules.
— Croyez, ma chère Lucienne, que, pour moi, je serais charmée de vous voir, et de vous voir souvent. Mais vous partiez. .
— Oui, nous sortons. Lucine est indisposée ; c’est un ange dont le monde ne veut pas, et qui s’en ira de ce monde.
248 l’honneur des femmes.
— Lucine ! dit madame de Sancy avec l’accent d’un puissant intérêt.
— Lucine est malade, reprit madame de Bor ; aussi son frère, le chevalier de Mons, l’a-t-il soumise à un régime sévère. Le matin, de neuf heures à midi, elle monte à cheval ; le soir, à neuf heures, elle dort. Pour elle, pas de bals, pas de nuits de fêtes; heureusement elle n’en est pas privée, elle n’a jamais aimé les plaisirs bruyants.. Adieu, madame, vous êtes heureuse, vous, vous avez un fils, un noble cœur, dit-on.
— Un cœur d’or ; mais vous ne quittez pas Vichy, vous me dites adieu.
— J’y étais venue pour distraire Clémence, j’y resterai pour essayer de guérir Lucine.
— Permettez que je vous accompagne jusqu’à votre porte, je me retire aussi ; Arthur, offrez votre bras à mademoiselle de Mons.
— A mademoiselle de Mons ? répéta Arthur.
— Il est affreusement sauvage, dit en riant madame de Sancy; les femmes lui font peur.
Les deux jeunes gens et les deux femmes échangèrent un regard étrange. Arthur, qui se sentait l’objet de l’attention de tous, vint résolument à mademoiselle de Mons ; mais, arrivé auprès d’elle, et dominé par ce grand œil noir-bleu qui semblait vouloir lire dans sa pensée et restait fixé sur les siens, sa résolution l’abandonna ; il baissa
l’honneur des femmes. 2üi9
Jes yeux, et ce fut en tremblant qu’il demanda à la jeune fille de vouloir bien accepter son bras. 3
— Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur ? lui demanda Lucine.
— Pourquoi cela, mademoiselle ?
— Vous êtes horriblement pâle !
— En effet, mademoiselle, je ne me sens pas bien ; mais vous-même vous tremblez, mademoiselle.
— C’est le froid de votre main, monsieur ; peut-être aussi le froid do vos paroles et de votre regard. Et elle dégagea son bras de celui du jeune homme, et alla prendre celui de Clémence.
— Merci, monsieur, nous voici chez nous, lui dit-elle.
— La voix de la jeune fille était grave et triste ; Arthur y trouvait un charme indéfinissable, et malgré le combat qui se livrait en lui, il n'aurait pas voulu que cette première entrevue laissât une fâcheuse impression dans l’esprit de Lucine; cependant la merveilleuse beauté de cette jeune femme lui faisait mal ; la candide sérénité répandue sur ce beau; front donnait un démenti formel aux secrètes accusations qui grondaient dans son cœur. En présence de mademoiselle de Mons, il ne comprenait plus ses doutes; il redoutait, tant elle lui semblait belle, qu’elle ne se dévoilât à lui sous un jour plus nouveau et qu’il ne fut forcé de l’admirer, sinon de l’aimer. Aussi se hâta-t-il de prendre congé, et pour pallier la hauteur de ses paroles,
il s’inclina devant elle avec un profond et sincère respect.
A quelques pas d’elle, il s’en voulut de ne pas être resté ce qu’il avait été d’abord. Est-il possible, se disaitil, que tant de beauté ingénue couvre une aussi indigne conduite? cette jeune fille me fait peur, c’est le plus révoltant des mensonges.
Maintenant, quelques mots suffiront pour faire connaître entièrement ce jeune homme. C’était tout le portrait de la comtesse, au physique et au moral, moins l’habile dissimulation de cette dernière ; il en gavait tous les défauts, de plus qu’elle, il avait l’instinct du bien et des qualités qu’il ignorait lui-même; il était resté jusqu'à vingt ans l’écho des volontés de sa mère. Elle avait voulu en faire un honnête homme, elle n’était parvenue qu’à en faire un grand enfant, intolérant et maussade, d’une fierté ridicule vis-à-vis de ses inférieurs. C’était un triste puritain, d’une morale étroite et guindée, s’arrêtant à la superficie des caractères, qui ne se souvenait plus de ce qn’il avait été du moment qu’il avait été abandonné à lui-même ; en somme, d’une faiblesse à se laisser conduire par qui eût voulu s’emparer de son esprit toujours hésitant. La comtesse s’était trop souvenue, l’avait trop gardé auprès d’elle. Elle l’avait régénéré, disait-elle, mais cette régénération était une seconde enfance, elle avait remis l’homme au berceau et l’avait élevé une seconde fois. Elle croyait avoir eu à se plaindre des
l’honneur des femmes. 251
hommes, et ne les avait pas épargnés; elle les croyait tous méchants et se tenait vis-à-vis d’eux en continuelle défiance; et comme elle se sentait coupable et qu’elle avait peur de le paraître aux yeux de son Qls, elle lni avait sacrifié sans pitié l’honneur des femmes qu’il était appelé à connaître. Elle s’était montrée enfin si intolérante, qu’elle en avait fait le plus intolérant des censeurs Mais elle avait dépassé son but, et regrettait parfois d’être allée aussi loin. En remontant l’échelle, sur quel degré la placerait son fils, voilà ce qu’elle ne se demandait pas sans crainte ; mais se drapant dans son hypocrite vertu, et, du reste, habituée à ne prendre conseil que des circonstances et du moment, elle attendait, sans trop s’en inquiéter, l’heure où son fils oserait la juger à son tour, persuadée d’avance qu’elle aurait raison des doutes de cet enfant, qu’elle avait arrêté en route, sur le chemin de la virilité, et qui avait une confiance aveugle en elle, une foi profonde en son honneur.
C’était du reste un jeune homme enthousiaste et passionné, mais ayant une tendance prononcée à voir les choses en noir, s’effrayant de son enthousiasme, et, ce qui paraissait être une monstrueuse contradiction, ménageant et commentant ses passions: il avait en lui, nous l’avons dit, le germe de grands sentiments, mais il avait grandi sous le pâle soleil des regards d’une femme, et ce germe était encore à éclore. Il avait reçu une mauvaise
252 l’honneur des femmes.
éducation de grand seigneur : ses professeurs avaient été choisis par sa mère et surveillés par elle, aussi son esprit était-il le réceptacle d’une multitude de sots préjugés. En dehors de sa caste, il ne voyait plus des hommes, il ne comptait que des individus, lesquels étaient nés pour la satisfaction de ses désirs. Il n’eût jamais aimé sérieusement une femme qui n’eût pas été de sa société ; je crois même qu’il eût refusé de reconnaître sa beauté. Aussi, avec ce bagage absurde d’idées préconçues, devait-il se heurter à chaque pas à des déceptions. De là des irritations et des colères immenses, que madame de Sancy seule avait le secret de calmer.
Les dames de Bor et Lucine étaient sorties avec la comtesse de Sancy, et Arthur était toujours à la même place, absorbé par une foule de pensées tumultueuses et contraires.
Maxime s’approcha de luisansqu’il l’eût entendu venir.
— Eh bien, quand commençons-nous? lui demanda-til en lui frappant sur l’épaule.
— Quand vous voudrez, répondit Arthur qui eut peur qu’on ne s’aperçût de son trouble, et alla prendre place à une table de jeu qu’occupaient déjà de Marsac et Julien.
— N’est-ce pas qu’elle est charmante ? lui dit ce dernier, se levant pour lui céder sa chaise ; mais j’aime, moi, les femmes et les chevaux ombrageux, tout ce qui s’effarouche et s’emporte pour un mot, pour...
— De qui parlez-vous, monsieur? lui demanda Arthur.
— Parbleu! dit de Marsac en riant, de la belle Lucine. De qui veux-tu que te parle Julien ?...
— De Pradines , Marsac, je vous en prie, mon cher.
— Il n’est pas deux femmes pour lui, il adore mademoiselle de Mons.
— Mais non, Marsac, c’est mademoiselle de Bor que j’aime... en secret, en secret, c’est vrai, car je n’ai jamais osé le lui dire ; je ne sais pas comment cela se fait,
mais en sa présence je suis tout bête, tout autre...
— Elle vous change.
— Considérablement.
— Je fais cinq louis, dit de Marsac.
— Je les tiens, dit Arthur. A vous la main, Maxime.
— Je parie dix louis du côté de M. Maxime, dit Alfred.
— Tenus, les dix louis.
— Par qui tenus?
— Parbleu, par moi, si vous le trouvez bon , mon jeune monsieur, dit en s’approchant du tapis vert un homme, déjà d’un certain âge : ses cheveux gris coupés en brosse, sa moustache amplement fournie, et la rosette, qui fleurissait la boutonnière de son frac fermé jusqu’au cou; cette voix sonore, habituée au commandement, disaient ce que dans uu temps peu reculé avait été le survenant; il avait dû sortir des rangs de l’armée avec un haut
2J>4 l’honneur des femmes.
grade, son grand air changeait presque en certitude cette
présomption.
— Eh!... c’est cet excellent colonel d’Elzaires ; vous pariez contre moi, colonel , vous avez raison, je ne suis pas en veine ; de Marsac vient de me gagner cent écus en deux coups de cartes. Mais remarquez que vous jouez contre monsieur votre neveu.
— Remarquez que c’est monsieur mon neveu qui joue contre vous, puisqu’il vient d'avancer un dix dont il avait la dame.
— C’est vrai, dit Maxime, Arthur est ce soir d’uno surprenante distraction.
— Avec qui causiez-vous à l’instant, mon oncle?
— Oh ! ceseraittouteune histoire, et je fais ma digestion.
— Il a une tête superbe, ce monsieur, dit Arthur.
— Tu trouves? un peu .sombre, dit le colonel, mais superbe, en effet. Aussi est-ce un véritable miroir à... à femelles, mais il ne s’en moque pas mal. Toujours prêt à les défendre quand on s’attaque à leur vertu, il n’a jamais, je crois, essayé de mettre cette vertu à Tépreuve. C’est du don-quichottisme ; avec lui une femme est respectable jusque dans ses erreurs. Après tout, c’est un sentiment honorable qui le fait se mettre en avant quand on parle légèrement d’une femme. Je l’ai vu au feu, en Afrique, où il suivait nos colonnes en amateur, pt je peux dire que pas un homme payé pour se faire tuer ne se
l’honneur des femmes. 255
montrait dans le danger plus impassible que lui. C’est la plus mâle énergie que je connaisse ; joignez à cela de la modestie comme une jeune fille, et vous n’aurez qu’une pâle copie de l’homme ; s’il a de la bravoure comme dix chasseurs d’Afrique, et ils en ont, je m’en flatte, il a de la science comme vingt savants; il est tout ce que l’on veut et plus que l’on ne veut , car avec toutes ces richesses, il n’avait pas besoin d’être comte, et je me suis laissé dire qu’il l’était.
— N’est-ce pas un conte que vous nous faites, colonel? dit Julien.
— Est-ce que vous avez de l’esprit comme ça tous les jours, vous? ça vous nuira, mon cher. Que diable! on en prend à ses heures, mais on en laisse en réserve.
— Il fallait nous présenter votre ami, dit Arthur.
— Il se présentera bien seul, répondit le colonel, mais je n’ai pas l’honneur d’être son ami. 11 m’a pourtant arraché aux griffes de deux ou trois brigands de Kabyles, qui m’eussent écharpé sans pitié. Je l’en ai remercié chaudement, c’était entre nous à la vie et à la mort, yops le comprenez et je le lui ai dit. Ah bien ! il a paru recevoir ça comme une poignée de mensonges ou de promesses en l’air : il a pris la main que je lui tendais en lui parlant de ma reconnaissance et m’a répondu : Nous verrons plus tard !
— Et depuis?
l’honneur des femmes.
— Depuis, je l’ai retrouvé ici, ce soir, et je n’ai pu rien faire pour lui ; mais que l’occasion s’en présente, et nous verrons, comme il l’a dit. J’ai vu cette tête-là quelque part, je ne sais plus où , continua le colonel ; mais je suis sur d’avoir connu l’homme dans d’autres conditions. Quand une fois ou a passé sous ce regard de lion qui chasse, on s’en souvient toujours. Longtemps avant de l’avoir rencontré en Afrique, le fauve éclat de ses yeux fauves m’avait frappé. Après ça, c’est un drôle d’original, car enfin, on ne fait pas la guerre pour le le plaisir de tuer des hommes.
— Je ne pense pas, dit Julien, qu’on la fasse pour un autre plaisir, car enfin, qu’est-ce que la guerre, colonel?
— La guerre? dit le colonel, poussé dans ses derniers retranchements, la guerre, c’est le commencement de la paix, pékin, et si vous n’observez l’une, vous allez avoir l’autre.
Disons tout de suite qu’autant avec les femmes le colonel baron d’EIzaires était homme du monde, autant il était brutal et sans gêne, soldat enfin et soldat d’Afrique avec les hommes. 11 s’était engagé de bonne heure et avec le consentement de son père, qui ne sachant que faire de cet esprit rétif et indiscipliné, avait vu avec plaisir cette détermination. « Il eût mieux fait d’entrer dans les ordres, pensait-il, il est déjà gourmand comme un moine. Après tout, comme nous sommes en paix avec
toute l’Europe, la caserne devient presque un couvent, n Gustave d’Elzaires, simple soldat, s’était plu à exagérer toutes les gentillesses des garnisons, dont il avait accepté volontiers le langage imagé, et colonel, il n’avait pas complètement dépouillé le vieil homme.
— Ah çà, jouons-nous à qui perd gagne? s’écria-t-il tout à coup, vous faites boulettes sur boulettes, mon cher Maxime, vous écartez un atout.
— Un sept, dit Maxime, et c’est ce qui me fait lever le roi ; tenez, voyez plutôt.
— Ah ! s’il en est ainsi, dit le colonel se radoucissant, je n’ai plus qu’à me taire.
— Sans doute, mais si la combinaison n’eût pas réussi, vous alliez me charger à fond de train. Je marque le roi et je joue trèfle.
— Encore perdu, dit Julien... Je joue cent louis.
Et Julien mit sur la table deux bdlets de mille francs.
— Je fais, dit Arthur
— Je tiens les cent louis*, dit d’une voix grave un homme qui se tenait depuis quelque temps auprès des joueurs sans qu’ils l’eussent aperçu.
Tous les regards se tournèrent du côté de celui qui avait parlé.
Dans l’ombre projetée par les larges bords du chapeau [que portait l’inconnu , ses yeux se dessinaient comme deux lueurs, il restait sous cet examen de tous.
258 l’honneur des femmes.
froid et immobile, comme s’il eût compris d’avance qu’il en dût être ainsi, il savait, sans doute, qu’il y avait dans sa voix des cordes qùi appelaient l’attention , dans sa figure vigoureusement accentuée, un caractère tellement étrange, qu’il devait arrêter longtemps les regards. Toutefois, pour mettre fin à cette muette observation , l’étranger quitta son chapeau et laissant voir , sous une forêt de cheveux noirs , un front large et blanc comme du marbre, surprenant de force et de jeunesse , il ne paraissait pas avoir plus de trente ans, ses yeux de feu promenèrent sur les joueurs Un regard dont la vive clarté éteignait soudainement la curiosité qu’avait fait naître sa présence , ce jet d’intelligence et de force ressemblait à un éclair, on ne pouvait en supporter l’éclat, et par un pouvoir irrésistible on était forcé de baisser la vue devant lui.
— Eh bien, messieurs, dit-il en prenant une physionomie aussi gracieuse qu’elle était rude d’abord et donnant à sa voix une inflexion pleine de douceur , si j’interromps le jeu, je me retire ; je vous prierai de ne plus prendre garde à moi et de faire comme si je n’étais pas là, je tiens vos cent louis, monsieur, si vous voulez bien le permettre, continua-t-il en s’adressant à Julien.
— Comment donc, monsieur? répondit Julien qui se trouvait mal à l’aise devant son nouvel adversaire.
—J’ai perdu, dit-il en se penchant vers de Marsac, cet homme a le mauvais œil.
L’hônnelr des femmes. ^59
— Allons donc, dit de Marsac, vous êtes fou, mon cher Julien.
Celui-ci oublia cette fois d’ajouter de Pradines, il semblait, devant cet inconnu , ne pas tenir à énumérer ses titres, des gouttes de sueur sillonnaient son front.
C’est étrange, pensait-il, je ne connais pas eet homme et sa parole a produit sur moi une commotion semblable à celle qu’aurait produite sur mes nerfs l’étincelle qui se dégage d’une machine électrique quand on y touche; j’ai comme le colonel senti déjà la flamme de ce regard.
— Vous avez perdu, monsieur, faites-vous paroi i ?
— Oui... paroli soit... aü diable la veiné !
— Malheureux au jeu, vous connaissez lé proverbe, dit en riant de Marsac ?
— Heureux... je sais, j’attends la femme.
— Il est magnifique ce Julien ! Depuis que je le connais il attend toujours quelque chose, avant-hier c’était un nom, hier un héritage, aujourd’hui...
— Vous riez, de Marsac , savez-vous que je suis ces dames depuis deux ans , de Paris à Bagnères et de Bagnères à Vichy , et que je ne suis pas plus avancé qu’à mon départ de la rue Taitbout.
— Ah çà, mais il y a confusion , reprit ^ Marsac, je vous parle de mademoiselle Lucine de Mons et vous me répondez par mademoiselle de Bor.
260 l’honneur des femmesi
A ce nom de Lucine, l’inconnu avait légèrement tressailli...
— D’abord oui, dit Julien, j’ai été éperdument amoureux de mademoiselle de Mons, mais je l’ai crue morte et je l’ai oubliée, et maintenant c’est sa cousine que j’adore...
— Il me semble qu’on parle un peu trop de ses affaires et que le jeu languit, lit observer l’inconnu.
— Enfin, de quelle dame est-il question? demanda Arthur.
— De la dame de cœur, dit de Marsac, il en tourne.
— Mademoiselle Lucine de Mons ! Et monsieur veut épouser? demanda dédaigneusement Arthur.
— V< ilà une grande impertinence, Arthur, dit Maxime.
— Pourquoi pas? je vous prie...
— Oh ! parce que...
— Mais, messieurs, commença Julien, il n’est nullement question de mademoiselle...
— Taisez- vous, lui dit l’inconnu....
— Vous dites? demanda Julien.
— Je vous dis de vous taire , reprit l’inconnu d’un ton qui cette fois ne permettait pas de réplique...
— C’est bien! j’avais cru m’être trompé, dit Julien, qui à partir de ce moment resta muet.
— Ce pa^e que ne signifie rien, reprit Maxime.
— Il est fou, dit le colonel.
— Mon oncle !
— l«n fou de la pire espèce, te dis-je.
— Parce que quoi, monsieur? demanda l’inconnu.
— Il a pris sa mauvaise voix, dit tout bas le colonel, attention !
— Parce que ! reprit obstinément Arthur.
C’est la raison de ceux qui n’en ont pas à donner, monsieur le vicomte de Sancy.
— Vous me connaissez, monsieur ?
— Oui, monsieur, et j’attends pour me faire connaître que vous me disiez les raisons qui s’opposent à ce qu’on épouse mademoiselle de Mons.
— Eh bien !...
— 11 va dire une sottise, ne l’y poussez pas. Mon cousin ! dit Ma xime, qui se leva et alla presser la main de l’étranger.
— J’ai cru que vous ne vouliez pas me reconnaître, Maxime?
— J’ai cru, répondit Maxime, que vous ne teniez pas à être reconnu, et alors...
— Pardon, mon cousin, nous avons interrompu M. de Sancy, laissons-le parler, je vous en prie.
— Eh bien, monsieur, puisque vous tenez tant à le savoir , on n’épouse pas mademoiselle de Mons , parce qu’on n’epouse pas une fille déshonorée.
L’inconnu devint extrêmement pâle, ses mains se cris-
262 l’honneur des femmes.
purent, ses yeux s'injectèrent de sang, il fit un pas vers
Arthur, le colonel s’élança au-devant de lui.
— Eh bien! colonel, où courez-vous, lui demanda l’inconnu qui par un effort suprême de volonté était redevenu parfaitement calme. Quelques convulsions gutturales dans la voix , accusaient seules la violente émotion qu’il venait de dompter. — Qu’avez-vous , reprit-il.
— Rien , dit le colonel épouvanté de cette transformation subite.
— Malheureux ! dit-il tout bas à son neveu, tu veux donc que cet homme te tue? Depuis qu’il est entré il a ses yeux sur les tiens et tu ne t’es pas senti brûler quelque part, rien ne t’a averti du danger qui te menaçait?
— Jeune homme, dit l’inconnu, en écartant doucement le colonel et s’adressant à Arthur , vous venez de commettre une mauvaise action , tâchez maintenant de ne pas faire une sottise ; vous jouez un as dont vous avez le roi.
— Monsieur ! si je joue mal l’écarté, il est certain jeu auquel on se plaît à me reconnaître quelque adresse.
— Et ce jeu, vous le nommez, monsieur?
— Comte Jean , c’est un enfant , ne le prenez pas au sérieux. Taisez-vous, Arthur; il a pu s’oublier, comte...
— S’oublier jusqu’à insulter une femme , et une femme qui n’a personne pour la défendre, c’est la conduite d’un.,.
L’iIONNEÜR DES FEMMÈS.
— Oh ! pas un mot de plus , monsieur î S’écria Arthur qui fit un mouvement comme pour se lever , un regard de celui qu’on venait de nommer le comte Jean, le cloua à son siège.
— Je ne sais rien de vous, moi, pas même si je puis me battre avec vous, reprit Arthur.
— Je suis le cousin de M. le marquis de Chabannes , vous venez d’entendre votre oncle, en me parlant, me donner le titre de comte ; je vous ai dit cé que je pensais de votre conduite et vous prétendez ne rien savoir de moi. Que vous faut-il encore ! Mon nom vous mettrà-t-il du courage au cœur si vous en manquez?
— Ah! monsieur, vous me rendrez raison...
— De votre infamie ?
— Assez, monsieur, à demain.
— A demain.., Vous donnez du pique et on vous demande du cœur ; après ça, tout le monde n’est pas chargé d’en avoir.
— Ah ! sacredieu, comte, c’est vous venger trop cruellement.
— Me venger? dites -vous, colonel; on ne m’a pas blessé personnellement, je n’ai pas à me venger. Seulement, je déclare que je ne connais pas au monde de fille plus honnête que madeihoiselle de Monè; de cœur plus divinement pur que le sien, et que cet hommage rendu publiquement à sa vertu par un homme qui s’honore de
264 l’honneur des femmes.
la connaître est un enseignement pour ceux qui se permettraient à l’avenir de la juger légèrement. Je déclare de plus que quiconque touche froidement à la réputation d’une femme est un lâche ou un fou. Que monsieur choisisse!
— Comte Jean, c’est avoir tort que de vouloir avoir trop raison... A demain ; je servirai de second è mon neveu.
— A demain, messieurs; à demain, monsieur de Sancy. Venez-vous, Maxime ?
Et le comte salua et sortit.
Il y eut un moment de profond silence après son départ ; les joueurs se regardaient avec stupeur.
— Il oublie son argent, dit de Marsac.
— Oh ! je le tuerai ! je le tuerai ! s’écria Arthur, ivre de colère.
— La leçon est rude, mais elle est méritée, dit le colonel ; tâche d’être plus prudent que tu ne l’as été, tu as à faire à une forte lame.
— Tonnerre, dit Julien à de Marsac, je plains le vicomte ; cet homme me glace rien qu’avec un froncement de ses gros sourcils. N’avais-je pas bien prévu que je perdrais...
— Il vous a parlé tout bas; que vous disait-il?
— 11 me priait de me taire, répondit naïvement Julien.
— Et vous avez obéi.
L’iIONNEIJR DES FEMMES.
— Parbleu !
— C’est bon à savoir, pensa de Marsac.
— Voilà de quoi troubler ma digestion, dit le colonel, qui sortit avec humeur. Que l’enfer brûle les neveux ! surtout quand ils sont aussi stupides que le mien.
Le lendemain, le soleil venait à peine de se lever sur la riante vallée qui s’étend entre Vichy et Cusset ou Cachée, du mot celte Cusey , et déjà pourtant, sur la route qui conduit de cette petite ville à Ferrières, c’est-à-dire à plus de quatre kilomètres de Vichy, nous retrouvons trois des joueurs de la veille. Il n’est pas encore sept heures; le colonel fume et ne répond que par des monosyllabes aux interrogations de de Marsac ; quant au troisième, il semble profondément préoccupé et garde un silence absolu : c’est Arthur de Sancy.
— Croiriez-vous, colonel, que ce village a été autrefois lue ville royale , relevant directement du grand roi Louis XI, quelle était entourée de murailles et de fossés,
268 l’honneur des femmes.
flanquée à ses quatre points cardinaux d’une tour énorme, dont les murs n’avaient pas moins de six mètre ! d’épaisseur.
— Qu’est-ce que ça peut me faire? dit le colonel sur un ton plus bouri u que jamais.
— Ah! colonel, vous n’êles pas gentil; depuis une heure je cherche à vous distraire, je vous dis tout ce que je sais sur les lieux que nous avons à explorer ce matin, et quand je crois avoir réussi, vous m’envoyez tout bas au diable, ou me répondez avec votre voix de grosse cavalerie : Qu’est-ce que cela peut me faire ? Vrai, ça n’est pas gentil.
— On vous en donnera de la gentillesse à sept heures du matin, quand on s’est levé à cinq, et...
— Qu’on est à jeun, n’est-ce pas, colonel?
— Peut-être; les matinées sont fraîches, et rien n’ouvre l’appétit comme ce que vos faiseurs de romances appellent bêtement la brise du matin. Je voudrais les y voir! dans un pays comme celui-ci surtout, coupé de ruisseaux et d’herbes mouillées; j’ai mes bottes traversées par l’humidité.
— Vous vous rouillez, colonel.
— Je me rouille? je me mouille, voulez-vous dire. Tenez, voilà le Sichon qui semble nous suivre ; tout à l’heure il était à gauche et le voilà maintenant à droite. A quoi
l’honnkur des femmes. *269
peut servir ce lilet d’eau, sinon à enrhumer les voyageurs? Avez-vous encore un cigare?
— Voici, colonel, dit le jeune homme en ouvrant un superbe étui en cuir de Russie.
— Vous n’êtes pas amateur.
— Pourquoi?
— Parce que presque tous vos cigares sont blonds.
— Eh bien ?
— Eh bien, il en est des cigares comme des hommes : pour être bons, il faut qu’ils soient noirs ; blonds, ils sont faibles ; rouges, ils sont mauvais.
— Et les femmes?
— Oh ! les femmes sont bonnes quelle que soit leur couleur.
— Ah çà, savez-vous que votre comte Jean est encore plus étrange que vous ne l’aviez fait ; je suis de l’avis de ce pacifique Julien, qu’il vaut mieux l’avoir pour ami que...
— Maladroit 1 dit le colonel en montrant à de Marsac Arthur qui marchait à quelques pas devant eux.
— Je suis un maladroit?
— Eh oui, ne savez-vous pas que l’issue d’un combat dépend de l’idée qu’on s’est faite de son adversaire. S’il croit sortir vainqueur de ce malheureux duel, le comte sera battu ; si, au contraire, vous lui mettez la peur au
270 l’honneur des femmes.
ventre avec vos sottises, il sera tué. Ayez donc à vous taire.
— Parbleu ! c’est facile, dit de Marsac, un peu blessé du ton que prenait le colonel, d’autant que si nous marchons de ce pas, nous arriverons en retard.
— Je ne vois personne sur la roule, dit Arthur, nous serons les premiers au rendez-vous.
— C’est trop juste, dit le colonel, nous sommes les plus jeunes.
Ils marchèrent pendant quelque temps sans échanger une parole ; le Sichon murmurait à quelques pieds audessous d’eux ; il faisait un temps magnifique ; l’air venant des montagnes tempérait l’ardeur du soleil ; tout engageait à la causerie, et ce silence pesait à de Marsac comme un manteau de glace.
— Ma parole d’honneur, nous avons l’air lugubre, s’écria-t-il tout à coup; si je n’entendais le tic-tac babillard des moulins, et dans les blés verts le chant joyeux des allouettes, je croirais volontiers que nous allons à un enterrement.
— Cré feu du ciel! yous avez des pensées sinistres, gardez- les pour vous.
— J’y tâche, dit de Marsac, sans trop s’émouvoir cette fois de la colère du colonel ; heureusement nous voici bientôt arrivés.
l’honneur des femmes. 271
En effet, quelques minutes après ils louchaient au but de leur voyage.
— Ah çà, faites-moi le plaisir de me dire pourquoi nous sommes venus aussi loin chercher un endroit aussi sauvage? c’est tout simplement affreux, votre goût saillant.
— C’est magnifique, colonel, et si vous aviez déjeuné, vous avoueriez que la lumière et l’ombre, jouant à travers ces chênes et jusque sur ces bruyères roses, a quelque chose de poétique... *
— Merci de la poésie nichée si loin et qu’il faut venir chercher à pied par des chemins impossibles...
— Ce qui console de s’être hasardé jusqu’ici, c’est le motif qui m’a fait choisir cet endroit.
— Ah oui ! voyons le motif.
— J’en avais deux, dit gravement de Marsac ; le premier, c’est que je n’aime pas à être dérangé quand je vais me battre, et je suppose que les autres sont comme moi ; or ici, et à cette heure de la journée, nous n’avons pas à craindre les visiteurs...
— Le second?
— Je suis sûr que vous l’approuverez, colonel; rien n’est plus apéritif, vous l’avez dit...
— Que le grand air, connu.
— Et l’exercice du corps.
— Marsac, par tout ce qui vous est cher, n’aiguisez
pas mon appétit, j’ai déjà très faim, et n’excitez pas mon impatience, je suis dans mes jours de nerfs, oui, ce matin, j’ai mes nerfs comme une petite-maîtresse; ainsi arrivez au fait.
— Le fait, le voici : Nous sommes à deux pas de l’hôtellerie Bonnet, je vous sais amateur de truites et d’écrevisses fraîchement pêchées. J’ai fait dire un mot au chef; il nous attendra à neuf heures et quart, ai-je eu tort ?
Le colonel prit une pose admirative.
— Vous avez toujours été un garçon de haute intelligence, de Marsac, et de l>elles espérances, je me plais à le reconnaître. Ce n’est pas comme mon imbécile de neveu que voilà, perché comme un héron sur une patte, et rêvant à l’estafilade qu’il va recevoir, ce qui ne peut lui manquer avec cet ogre de comte Jean , que le diable emporte. Eh bien non, entre nous, il n’a pas tort; il défendait une femme insultée, il avait raison. Cette femme est ce qu’on voudra ; elle est superbe, elle porte un beau nom, elle a péché, qui n’a pas péché ? Nos mères étaient de bien charmantes dévergondées, mais c’était la mode alors, ainsi que les mouches et les paniers; etc’est quand ils partirent que parut ce refrain , fait par quelque vertueux de l’époque :
Adieu paniers, vendanges sont faites, l.es paniers reviendront.
l’uonnëur des femmes. 273
— Tout revient, il n’y a rien de neuf sous le soleil ;
— Parbleu, faites-moi le plaisir d’aller prendre ce garçon par une jambe et de l’envoyer, du rocher où il persiste à se tenir, faire un tour dans les hautes herbes ; à quoi peut-il penser? il va s’engourdir bras et jambes à cette pose de Chinois empaillé ; si je ne le connaissais pas, je croirais qu’il a peur à l’approche d’un duel.
— Lui, il se moque d’un coup d’épée comme de ça.
— Oui, c’est un garçon de courage.
— Bon chien chasse de race; il est de la famille.
— De la famille des bons chiens, vous êtes stupide, mon cher. Vous voilà de la force de l’autre, dit le colonel en indiquant du doigt son neveu. A-t-on jamais vu un fou de cette espèce, à vingt-cinq ans bientôt, grâce aux leçons de ma noble sœur sa mère, qui l’a bourré de principes religieux à faire grimacer un diacre ; il en est encore à la recherche de l’idéal de la femme sans tache, immaculée, des bêtises....
Après ça il a repris son habit de séminariste en rentrant chez sa mère, je l’ai connu à Poitiers et ce n’était plus le même homme, mais du tout, du tout.
Je l’accuse d’être un peu Tartufe, dit le colonel. Mais c’est qu’elle est séduisante, et de ce qu’elle a été séduite, ce jeune monsieur se fâche. C’est un idiot.
— Et a- 1- elle été séduite? Beaucoup de gens prétendent le contraire.
274 l’honneur des femmes.
— Ceux qui le prétendent ont raison ; auraient-ils tort ; il vaut cent fois mieux être trompé, que de s’exposer à se tromper. Après tout, séduite ou non, c’est, dans le premier cas, une veuve fort appétissante. Le mari est mort, et il reste au mari futur, pour se consoler du mari passé,
une dot recommandable.
— Cent mille francs de rente et des espérances. Le chevalier de Mons lui laissera sa fortune, et elle est considérable.
— Je suis persuadé que ma dévote de sœur fermerait les yeux sur ce péché de jeunesse, si son fils se montrait moins récalcitrant à l’endroit de son honneur. N’a-t-il p3s refusé, au grand désespoir de sa mère, la fortune que lui offrait son frère? C’était, prétendait-il, une aumône faite de trop loin. Grâce à cette superbe façon de voir , il en est réduit aujourd’hui à chercher dans une union ridicule...
— Je sais, madame votre sœur pense à marier Arthur à. . .
— Oui, à la fille de monsieur Beauprez, un éleveur des montagues de la Haute-Auvergne. Ça a l’odeur de sa
profession; mais comme elle est aussi fière qu’avare
Ah çà, mais vous m’obligez à des révélations
— Avouez, colonel, dit de Marsac en riant, que je vous écoute, et que je n’interroge pas, je n’approuve ni ne désapprouve les projets de la comtesse, qu’elle marie Arthur à mademoiselle Beauprez en ménageant mademoi-
l’honneur des femmes.
selle de Mons ou telle autre qui lui plaira ; c’est ce dont je m’inquiète peu, attendu que je n’ai aucune prétention à la main de ces demoiselles. Qu’Arlhur épouse “Alice ou Lucine qu’il n’aime pas, c’est une transaction commerciale d’un cours aussi régulier que celui de la Bourse, et je n’y trouve rien à dire. Mais je m’aperçois que ces messieurs se font attendre.
— Il est huit heures moins le quart, dit le colonel en tirant sa moptre ; et tenez, j’entends le trot d’un cheval, le comte est seul capable d’une folie pareille, courir à cheval à travers ces rochers; Allons, Arthur, voici lemoment.
— • Je suis prêt, dit Arthur, qui se rapprocha de ses témoins.
— A quoi pensais-tu donc?
— A rien : peut-être à la sottise que j’ai commise hier.
— 11 est bien temps d’y songer, vraiment ; voici ton
adversaire, et une fois sur le terrain
— Vous ne me comprenez pas, dit Arthur ; je regrette ce qu’une maladroite indignation m’a fait dire, mais je serai sur le terrain ce qu’il faut que j’y sois, digne de vous et de moi-même, j’ai commis une faute, on me l’a reprochée en m’insultant. C’est l’insulte qu’on m’a faite que je venge.
— Qu’est-ce ceci, dit le colonel, une femme?
— Vous l’avez donc flairée, dit de Marsac qui, rapprochant ses mains, s’en fit une espèce de longue vue.
276 l’honneok des femmes.
— C’est une femme, en effet.
— C’est mademoiselle de Mous, dit le colonel, qui avait imité de Marsac.
— C’est impossible, dit Arthur.
— C’est bien elle, mais elle est capable de se tuer, si son cheval fait un faux pas sur ces herbes glissantes, cette jeune fille est folle.
— Elle galope ainsi chaque matin , par ordonnance du docteur, disait hier à ma mère madame de Bor. Que vient-elle faire ici ?
— Le hasard l’y a conduite sans doute; mais non, elle nous a vus, et la voilà qui se dirige de notre côté. Avec quelle élégante facilité elle conduit sa bête !
. En effet, Lucine de Mons, vêtue d’une délicieuse amazone de Casimir noir, coiffée d’un petit chapeau à voile maron, avec une plume de la même couleur, jetée sur le côté gauche et retenue par une rose d’acier bruni, chaussée de bottines en veau vernis qui dessinaient nettement un pied d’une forme ravissante, et fièrement campée sur un poney richement harndché, apparaissait au détour du sentier. Un moment elle sembla chercher, puis, ayant sans doute pris une résolution définitive, elle poussa droit devant elle, ne s’occupant plus des accidents du terrain, et comme si elle avait hâte d’en finir avec ses hésitations.
L’aspect de la sublime beauté de Lucine arracha un
278 l’honneur des femmes.
cri d’admiration à de Marsac ; elle est splendide, dit-il, je ne l’avais jamais vue, et j’avoue que si elle n’est pas coupable de la faute qu’on lui prête, c’est la plus divine créature que puisse rêver l’amour d’un homme.
Lucine avançait toujours, on pouvait maintenant voir briller sous ses cils d’un blond gris comme ses beaux cheveux nattés, ses grands yeux d’un noir bleu, si grands qu’on ne voit qu’eux dans sa figure, disait le baron d’Elzaires. Dire tout ce qu’il y avait de fier dans le port de sa tête, de fin, de délicat dans les sinuosités de son cou, de noble dans l’ensemble de sa personne, d’harmonieux dans le moindre de ses mouvements, de digne et de pur dans l’assurance de son regard, serait une tâche impossible.
Elle mit pied à terre à quelques pas des trois hommes, et laissa son cheval libre; celui-ci se mit à couper paisiblement l’extrême pousse des hautes herbes.
Mademoiselle de Mons était, de Marsac venait de le dire, une beauté accomplie.
Elle était, du reste, à cette époque heureuse où la femme est le plus divinement belle. Elle n’avait plus vingt ans, mais elle n’en avait pas encore trente ; la perfection de sa taille, fine comme celle d’une petite fille, les formes menues, mais élégantes de ses membres eussent diminué de dix ans l’âge qu’ on pouvait lui assigner à première vue, si la dignité de son maintien et ce je ne sais quoi de grand et de saint que k souffrance imprime
e’honneur des femmes. 279
au front de ceux qu’elle a touchés, n’eussent fait revenir de l’opinion qu’on s’en était formée d’abord. Ce n’était plus l’enfant, c’était la femme dans tout l’éclat, dans toute la splendeur de son épanouissement.
— Elle est superbe, dit le colonel ; c’est une merveille, de Marsac a raison, c’est là de la poésie, et de la vraie.... Mais comme te voilà tremblant, Arthur! Quelle adorable petite main, il n’y a d’aussi petit que son pied.
— Mon oncle, par pitié, elle peut vous entendre ; n’aggravez pas son embarras. Voyez comme elle est pâle.
— Parbleu, je te conseille, monsieur mon neveu, de m’engager à être sobre de paroles, je ne dis rien d’offensant pour mademoiselle de Mons, et le colonel salua avec le plus grand respect Lucine qui répondit à ce salut par un salut plein de dignité :
Je ne sais, dit-elle précipitamment, si ma démarche est convenable, il est des circonstances qui commandent, et je suis venue, monsieur, continua-t-elle en s’adressant à Arthur, vous demander quelques minutes d’entretien... Pardon, messieurs, de mon indiscrète exigence, mais il faut que l’explication qui va avoir lieu n’ait pas de témoins, ce que j’ai à dire à M. de Sancy est d’un puissant intérêt ; je n’ajouterai pas pour moi , le motif serait sans valeur à ses yeux et il rejetterait ma prière, mais pour luimême peut-être, et aussi pour la santé de mon frère qui ne survivrait pas à ce dernier coup porté à notre honneur.
— Nous nous éloignons, mademoiselle ; mon neveu doit se trouver très-honoré de la haute marque d’estime que vous lui donnez en venant à lui, et ce que vous lui demanderez, il vous l’accordera, j’en suis convaincu.
— Peut-être! toutefois merci, monsieur, de vos bienveillantes paroles.
Le colonel fit un signe à de Marsac, et ils s’éloignèrent, saluant de nouveau profondément quand ils passèrent devant mademoiselle de Mons.
Lorsqu’elle les eut perdus de vue, celle-ci fit encore quelques pas, puis voyant qu’Arthur restait obstinément à la même place, elle s’arrêta : Arthur comprit cette hésitation, il eut honte de sa cruauté, et s’avançant à son tour il fut bientôt auprès d’elle :
— L tes -vous disposé à m’entendre, monsieur? lui demanda Lucine.
La contrariété qu’elle avait éprouvée de la conduite d’Arthur avait mis un peu d’émotion dans sa voix, mais celte voix était toujours douce et sympathique, le vicomte ne put l'entendre sans être lui-même violemment ému...
— J’attends quelqu’un, répondit-il, et lorsque les personnes que j’attends...
— Je serai brève, monsieur; mais promettez-moi une chose...
— Laquelle ?
l’honneur des femmes. 281
— Promettez de répondre franchement à mes questions...
— Je le promets.
— Me connaissez-vous, monsieur?
— Non, mademoiselle, je n’ai pas cet honneur ! /
Il y eut à ce mot un sourire d’une ironie amère sur les lèvres de Lucine.
— Vous avez dit cet honneur, monsieur!
— Oh ! je vous comprends, mademoiselle ; mais depuis hier où je vous ai vue pour la première fois, j’ai beaucoup pensé.
— En effet, monsieur, il y a huit jours à peine que vous êtes à Vichy et nous ne nous sommes vus qu’hier! Maintenant dût-elle être grossière , que votre réponse soit franche dans ma conduite aveG vous, ou avec ceux qui nous entourent ; ai-je fait ou dit quelque chose qu désavouerait une honnête femme ?
— Non, mademoiselle.
— Rappelez bien vos souvenirs, monsieur ! n’est-il
pas dans ma famille quelqu’un mais je n’ai plus de
famille, et mon frère mort, je serai seule en ce monde. Volontairement ou involontairement, vous aurais je, moi, blessé dans vos affections, dans l’honneur de l’un des vôtres, dans le vôtre à vous ?
— Non, mademoiselle.
l’honïieur des femmes.
— Alors, monsieur, vous reconnaissez que vous n’aviez contre moi aucun motif de haine?
— Aucun.
— Et aucun motif de vengeance ?
— Aucun. Mais pourquoi m’avez-vous demandé cet entretien ? je ne vous comprends pas...
— Vous allez me comprendre : Hier, monsieur , sans motif de haine ou de vengeance, sans parti pris, vous ave? insulté une femme que vous ne connaissiez pas, vous l’avez mise au banc de la réprobation générale, vous l’avez écrasée de votre mépris, vous un homme d’honneur, un homme avec la parole duquel on doit compter, vous avez dit que c’était une femme déshonorée, ces paroles avaient été dites avant vous par un des vôtres ; il y a dix ans, un de Sancy, votre... oncle, disait de moi ce que vous avez répété hier dans une salle de jeu : On n’épouse pas une fille... oh! je ne pourrai jamais redire cet horrible mot, mais regardez-moi donc, monsieur, vous ne m’avez jamais regardée, si les yeux sont le miroir de l’âme, cherchez mon âme dans mes yeux, Ah ! vous n’osez pas ! vous avez peur d’y lire la condamnation de vos lâches paroles !
■— Mademoiselle !
— Oui, c’est une lâcheté, une insigne lâcheté, que vous avez commise, monsieur, et j’ai bien le droit de vous le dire, monsieur, moi que celle lâcheté a perdue,
bien perdue cette fois, puisque la diffamation a été publique et qu’elle partait malheureusement de trop haut pour tomber dans l’oubli, pour s’éteindre dans le mépris qu’elle mérite.
— Mademoiselle !
— Je ne suis pas un homme, moi, et je me sers des armes que la nature a laissées à la femme, je vous dis votre crime ne pouvant le punir, et vous vous indignez de m’entendre vous dire : Vous avez été lâche et criminel, criminel et lâche parce que ce que vous avez dit :
— Ce que j’ai répété.
— Parce que, ce que vous avez répété est un mensonge, une calomnie, parce qu’on peut m’épouser, et que l’homme qui m’épousera n’aura pas à rougir de sa femme : une première calomnie, monsieur, dite par l’un des vôtres, m’avait mise dans la tombe ; oui j’ai voulu mourir, Dieu ne l’a pas voulu, il a pris la vie de l’homme qui m’avait insultée il prendrait la vôtre aussi ; Dieu punit le coupable et il serait contre vous dans ce duel, je devais vouloir me venger, je suis venue pour faire grâce ou plutôt pour demander grâce.
Lucine s’interrompit un moment, elle baissa la tôte, et Arthur, qui à ce moment osa la regarder, vit son front se couvrir de rougeur.
— Vous m’avez parlé de mon oncle, mademoiselle , où l’avez-vous connu ?
— Vous ignorez donc, monsieur, que M. de Sancy votre oncle a voulu m’épouser, que j’avais accepté l’offre de sa main et l’offre aussi de son nom, je ne savais pas qu’une autre en disposait et que le jour où il lui a plu de le reprendre elle l’a repris , et comme il fallait un motif pour quitter l’enfant à qui l’on avait menti, on a dit qu’elle était déshonorée, déshonorée! et je n’avais pas seize ans, monsieur. Eh bien ! s’écria Lucine, passant sans transition de son calme apparent à une fiévreuse indignation, cet homme n’était comme vous, monsieur, qu’un instrument aux mains d’une femme qui me haïssait, cet homme comme vous , monsieur , s’était fait l’écho d’une haine inexplicable et qui m’a poursuivie jusqu’à ce jour, cet homme pour lui complaire, a brisé mon cœur, il a vu ma vie s’éteindre , les belles fleurs de mes espérances se flétrir, et il n’a pas eu pitié ; on lui avait ordonné d’étre cruel, et comme on lui avait dit que le plus sùr moyen de tuer une femme était de la frapper dans son honneur, il s’est éloigné de moi en maudissant peut-être l’ascendant qu’avait pris sur lui celle qui lui commandait cette atrocité, mais après lui avoir obéi ! J’étais déshonorée, avait-il dit en partant, et Lucine inclina de nouveau la tête et pleura.
— Mais pourquoi cette femme vous haïssait-elle ? Que
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l’honnf.ur des femmes. 285
lui aviez-vous fait pour qu’elle se vengeât aussi cruellement ?
— Moi, rien; je m’étais laissée aimer et un moment j’avais cru que j’aimais, j’étais si jeune! mais le sentiment que j’éprouvais alors ne mérite pas le nom d’amour, je le sens bien maintenant.
— Vous n’étiez pas coupable? oh pardon !
— Coupable moi, dit Lueine avec un regard sublime d’innocence et tel qu’en doivent avoir les anges les plus aimés du Seigneur, coupable, Dieu qui lit dans mon cœur comme dans un livre ouvert sait que non.
— Mais le nom de la femme que vous accusez de vos souffrances....
— Son nom? dit Lueine avec un cri d’effroi; mais se remettant aussitôt : Je ne le sais plus, j’ai voulu l’oublier, et je l’ai oublié, dit-elle.
— Arthur fixa sur Lueine un regard profond; son esprit, un moment avant secoué par des pensées tumultueuses, s’arrêtait maintenant à cette pensée unique : quelle est cette femme ? Et malgré lui ces paroles de la comtesse de Bor prononcées la veille en sa présence et qui avaient été dites pour sa mère : C’est un ange dont le monde ne veut pas, lui revenaient à la mémoire. Ce cri de Lueine, cette épouvante à une question si simple avaient réveillé en son cœur des souvenirs depuis longtemps en-
l’honneur des femmes.
dormis, c’était sa mère qui la première lui avait parlé de Lucine de façon à lui laisser croire, qu’en effet, mademoiselle de Mons ne méritait pas l’estime d’un honnête homme,
— Oh non ! je crois en ma mère comme on croit en Dieu, et je ne lui ferai pas l’injure de soupçonner qu’elle puisse être pour quelque chose dans toutes ces infamies, s’écria-t-il tout haut.
— Oh monsieur, dit Lucine, ai-je prononcé le nom de madame votre mère...
— Non, non, je suis fou, je ne sais à quoi je pense, tout ce que vous venez de me dire a entièrement bouleversé mes idées, n’y prenez point garde, mademoiselle, et dites moi ce que je puis faire pour vous.
— Vous pouvez, sinon réparer le mal, au moins ne pas l’aggraver.
— Indiquez-m’en le moyen.
— Et ce que je demanderai, vous le ferez ?
— Quoi que ce soit !
— Vous le jurez ?
— Si ce que vous exigez ne compromet pas mon honneur.
— N’avez-vous pas compromis le mien ?
— Peine du talion, c’est justice, et je dois subir le châtiment de ma faute, je vous le promets.
— Ab! le comte me l’avait bien dit, vous êtes une noble nature.
— Vous avez vu le comte depuis hier ?
— Non monsieur, mais, je le voyais souvent, et bien souvent il m’a parlé de vous.
— Le comte?
— Le comte qui vous aime, le comte, sûr de vous
tuer, et qui
— Sûr de me tuer, dit Arthur d’une voix altérée, mais avec un sourire dédaigneux.
— Sans doute, s’il n’était pas aussi sûr de lui-même, je connais son opinion sur le duel, il ne vous aurait pas provoqué, il vous aurait... Lucine s’arrêta et rougit, elle eut peur d’être allée trop loin; un combat qu’on laisse au hasard de régler, est stupide, reprit-elle bientôt, il donne trop souvent raison à celui qui a tort, pour que le comte, dont chaque acte est marqué au coin de la sagesse, eût accepté de se battre ou plutôt eût cherché à se battre avec vous, s’il n’avait d’avance connu l’issue du combat et n’eût été sûr de commander au sort.
— Et cette issue pour lui, c’était ma mort ?
— Certainement, s’il eût voulu.
— Nous nous écartons étrangement, mademoiselle, dit Arthur, qui avait repris tout son sang-froid, du motif qui vous a fait venir me trouver ici ; j’ai promis d’obéir,
288 l’honneur des femmes.
mais encore faut-il que je sache ce que vous attendez de
moi.
— Je ne veux pas, monsieur, que le bruit qui s’est fait autour de mon nom s’augmente ; un homme va venir qui vous a insulté hier, vous ne vous battrez pas.
— Oh ! s'écria Arthur, avec un accent de profonde in-
digrialion .
— Vous ne vous battrez pas, parce qu’hier aussi vous m’avez insultée, et que j’ai le droit de dire aujourd’hui : Je ne veux pas que l’on m’insulte encore à cause de vous; si vous êtes tué à cause de lui, si vous le tuez, il y a déjà dans mon existence du sang versé, et ce sang on l’a fait retomber sur moi qui étais une enfant alors; oh c’est bien horrible, c’est ce qui fait qu’à présent chacun se croit le droit de me maudire et de me calomnier.
— Si cependant le comte
— Le comte, monsieur, le comte, vous le tueriez, et je ne le veux pas, et je suis venue à vous, j’ai espéré vous convaincre avec mes paroles; je vois à vos hésitations que vous n’ètes pas convaincu, j’ai compris à votre exclamation que vous ne consentiriez jamais à ne pas vous battre, maintenant j’espère vous convaincre avec mes larmes ; et la belle Lucine de Mons plia le genou : ne tuez pas le comte Jean, ne le tuez pas, je l’aime, et s’il mourait
l’honneur des femmes. 289
— Que me disiez-vous tout à l’heure, qu’il était sûr de lui-même, et que ma vie était entre ses mains ?
— Et je le répète ; mais tenez, lisez, monsieur, et vous le comprendrez.
Arthur prit la lettre que lui tendait la jeune femme et lut
« J’ai prié Dieu de m’inspirer et d’écarter de cette lettre toute expression qui rappellerait un sentiment que j’ai tout fait pour éteindre en mon cœur, et qui le brûle toujours ; Dieu n’a pas exaucé ma prière, et voici qu’après dix ans de luttes incessantes je me trouve plus faible que jamais, et que je laisse aujourd’hui s’échapper de ma plume le secret qui serait mort avec moi si j’avais dû vivre !
» Je vais me battre, et je sais quel sera le résultat de ce duel. J’ai donné ma parole d’honneur de ne pas attenter à la vie de mon adversaire, et cet adversaire a touché à votre honneur ; vous voyez bien qu’il faut que je meure, puisque j’ai pris l’engagement de ne pas me défendre et celui plus difficile de ne pas vous défendre, puisque je laisserai le monde croire que c’est le jugement de Dieu, que vous êtes coupable et que j’avais tort de garantir votre innocence. Je ne vois à cette désertion qu’une réparation possible, c’est ma mort. Aussi, persuadé que je ne reviendrai pas, je me mets à deux genoux devant vous et je vous dis du fond de mon cœur :
Lucine, vous qui avez la pureté des anges, pardonnezinoi d’avoir été aussi faible devant cette femme; vous qui avez dans l’àme un rayon de la divine indulgence, pardonnez-moi de m’être souvenu d’autre chose que de l’insulte qui vous avait été faite ; Lucine, pardonnez-moi, je vous aime, et je vous le dis parce que j’ai la conviction que je vais mourir. »
Cette lettre continuait ainsi pendant de longues pages.
— Voici ce qui s’est passé, disait-elle quelque part.
« Hier, je faisais mon testament, car on ne peut jamais prévoir sur lequel des deux combattants le Seigneur fera peser sa colère. Le duel est une offense au Seigneur, qui s’est réservé de punir le coupable. Je vous donnais dans ce testament tout ce que je possède, quelques millions... Vous souvient-il qu’autrefois, à votre lit de mort, vous m’aviez légué une petite maison sur la lisière des bois de notre chère montagne, quelques arpents de terre. J’avais un fusil, deux bons chiens, et ce legs me faisait vraiment plus riche que je ne suis aujourd’hui avec l’immense fortune que m’a laissée mon père et les trésors que j’ai rapportés de l’Inde : c’est que la fortune, comme h bonheur, n’est qu’une comparaison.
» Oh ! j’ai acheté bien cher le droit de vous dire :
Je vous aime ! je l’ai acheté de l’abandon de toutes mes espérances !
» J’écrivais, lorsqu’une femme voilée entra dans ma
l’hohnedr des femmes. 291
chambre sans se faire annoncer : c’était la comtesse de S. Comment avait-elle appris ce qui s’était passé à l’hôtel Chardin? je l’ignore; son fils l’en avait-il instruite? je ne le crois pas. Ce jeune homme me paraît avoir du courage. Si sa physionomie ne ment pas, il doit avoir aussi un noble cœur; vous savez du reste ce que j’en pense. Il subit les conséquences d’une mauvaise éducation ; il s’est trop pénétré de l’esprit de sa mère. Je suis persuadé qu’il l’adore, et je ne me suis jamais senti la force de détruire en lui cette adoration ; je n’aurais jamais pu lui dire, et j’avais ce droit, c'était peut-être mon devoir : cette femme n’a au cœur qu’un noble sentiment, l’amour maternel ; prenez garde de vous laisser guider par elle ; les meilleures mères sont les plus aveugles, et mieux vaudrait un ennemi franchement déclaré pour vous conduire dans la vie, que les conseils de celle qui vous a donné le jour. Oh! mais c’est horrible ! quand je me rappelle tout ce que cette famille vous a fait de mal, je sens gronder en moi des besoins de vengeance. Elle d’abord, elle qui vous haïssait, vous me demandiez un jour pourquoi : eh ! mon Dieu 1 votre sublime beauté était un motif suffisant pour faire naître la haine au cœur de celle qui vous croyait sa rivale ; et n’avait-elle pas le droit de vous haïr? ne lui aviez-vous pas pris tour à tour et l’amour de celui qui n’est plus, et l’amour de celui qui aura bientôt cessé d’être? Aussi votre perte était
l’honseur des femmes.
jurée, et ce fut pour vous perdre que le vicomte de Sancy vint au château de Villeneuve. Désespérant de réussir et ne voulant pas laisser croire son œuvre incomplète, il inventa le mal qu’il n’avait pu faire. Le monde accepta ses calomnies ; il fallait une victime au monde, et, comme toujours, il choisit la plus pure. Puis ce fut lui. Oh ! l’héritage du mal est fatal, et ce malheureux jeune homme héritait fatalement de la haine des siens. Mais la réparation sera éclatante, il consentira à ce que je lui proposerai
» Oh ! cette femme, seule, elle ne change pas :
voilà vingt ans que je la connais, et depuis vingt ans je l’ai toujours vue la même, toujours aussi forte. « La femme c’est l’onde, » a dit Shakspeare. Shakspeare était un grand poète, il devait connaître le cœur de la femme. Celle-ci est une exception, celle-ci c’est la flamme. Elle eût fait un homme supérieur; femme, elle a presque la puissance d’un homme, mais c’est dans l’exercice de celte puissance qu’elle est terrible. Au reste, sa haine pour vous est morte, elle vient de m’en donner sa parole, et tout m’engage à croire qu’elle était de bonne foi; le bonheur de son fils dépendra de vous; et elle aime son fils. »
Arthur froissa brusquement la lettre et la jeta violemment à terre... 11 lui était extrêmement pénible de penser qu’un homme eût le droit ou s’arrogeât le droit
l’honneur des femmes.
de parler aussi cavalièrement de la comtesse, et crût pouvoir disposer à son gré de sa personne. Le bonheur de son fils dépendra de vous. La superbe assurance de cet inconnu révoltait au suprême degré cette nature orgueilleuse et emportée. Enfant gâté, il avait contracté l’habitude de ne se soumettre à personne; si, à sa mère ; mais sa mère, comme tous ceux qui semblent commander, n’était-elle pas l’esclave soumise de celui qui semblait obéir, de ce fils pour qui elle était prête à sacrifier jusqu’à sa haine? Ne. l’avait-elle pas prouvé? si le vicomte tâchait de faire oublier les folies de l’étudiant, il ne fallait pas en remercier que sa mère. C’était une noble détermination du jeune noble qui l’avait fait ce qu’il était tout à coup devenu; seulement, il laissait croire à la comtesse que cette incroyable transformation était son œuvre. 11 ne voulait pas pour son bonheur qu’elle le crût d’une volonté aussi puissante.
Lutine l’implora du regard. Arthur, subissant le magnétique ascendant de ces grands yeux dans lesquels roulaient encore quelques larmes, alla ramasser la lettre et reprit sa lecture.
a Si vous l’aviez vue, agenouillée devant moi, pleurant et priant, et trouvant pour défendre la vie de son fils des phrases à ouvrir le cœur d’un tigre, vous auriez fait comme moi, vous auriez cru. Lutine, avant de vous connaître, je l’aimais, non de cet amour qui me fait vous
29 h i/hoknbür des temmes.
voir dans le ciel quand je pense à Dieu, mais de cet amour plein d’ardeurs, d’espoirs insensés, de désirs inconnus qui brûlent un cœur de vingt ans, et je n’ai pu résister à ses prières. Je me souvenais de ce qu’elle avait été pour moi et pour mon père, de ce qu’elle était à Arthur ; je me souvenais des recommandations du noble vieillard qui avait été son époux : oubli et pardon. J’y ajoutais ce qu’il avait oublié, mais ce qu’il avait pensé, fen suis sur : amour et sacrifice. Oublie et pardonne, aime-les et veille sur eux. Et puis il y avait entre nous le lien du sang versé, Lucine : c’était pour venger votre innocence accusée que j’avais tué cet homme; mais n’était-elle pas la cause première de cette mort? Je j’avais tué sans qu’il pût se défendre. 11 est vrai qu’il avait voulu prendre l’honneur des deux êtres que j’aimais le plus au monde; ces deux êtres, c’était vous et mon père, et cependant j’ai voulu me punir de ce châtiment horrible, mais nécessaire et mérité. J’ai cherché le trépas sur les champs de bataille de l’Afrique et de l’Inde, la mort n’a pas voulu de moi. J’ai pensé que Dieu me gardait une expiation plus cruelle. Le jour de l’expiation est venu. Je vais mourir, et je vous aime, ô Lucine! N’est-ce pas qu’il est de bien épouvantables destinées?
» Oh! j’ai hésité longtemps et je n’ai pas accepté mon sort sans combattre. J’appelais, quand elle me deman-
Digilized by GoogI
l’honneur des femmes. 295
dait la vie d’Arthur, tons les souvenirs de haine que j’avais contre elle et lui. Je me disais tout bas que, s* j’étais aimé de vous... mais cela m’a paru tellement impossible, tellement insensé, que lorsqu’elle m’a demandé, au nom de l’amour que j’avais pour vous, de n’être pas le meurtrier de son fils, je n’ai plus hésité, et j’ai promis qu’il vivrait. Comment a-t-elle lu dans mon âme, comment a-t-elle deviné cet amour? Ne lui devez-vous pas la dernière insulte qui vous a été faite? je le crains. Si vous aviez vu l’enthousiasme que souleva cette pro messe de pardon ; si vous l’aviez entendue me glorifier, me bénir, m’aimer; qualifier ma conduite de noble, de grande, de généreuse ; me dire que j’étais sublime, vous n’auriez pas compris que cette mère, folle de bonheur, eût ainsi, avec ce cœur si plein de reconnaissance, oublié qu’elle donnait la mort à celui qui lui rendait la vie. Car enfin, l’insulte a été publique, et si je ne le punis pas, je dois paraître le punir. Ce duel aura lieu, et j’y vais avec le pressentiment, et presque avec la volonté d’y mourir, puisque je me suis engagé par serment à ne me servir de mon épée que pour la défense ; et puis, à quoi servirait un combat d’où l’insulteur et l’insulté sortiraient saufs et bien portants? à mettre en relief l’insulte, à la répandre, à mêler le ridicule à l’odieux. Non, il faut que l’un de nous reste sur le terrain; il faut que le sang de l’un de nous lave l’injure faite à votre hon-
l’honmeur des femmes.
neor. On accusera le Ciel ; mais on n’accusera pas le plus saint de ses anges. Je mourrai ; mais avant de mourir j’aurai glorifié votre nom, Lucine, et assuré votre bonheur.
» Adieu, Lucine, adieu, l’amour et la raison de ma vie, je vous quitte. Vous serez encore aimée , beaucoup aimée ; ceux qui vous connaîtront se mettront à vos genoux et vous diront qu’ils vous aiment; sans doute, mais vous ne le serez jamais comme vous méritez de l’être, et comme je sentais le pouvoir. Adieu, Lucine ; l’àme que vous avez exclusivement occupée devait s’en aller de ce monde; mon adoration remonte vers le ciel dont elle émanait; j’adorais en vous son chef-d’œuvre, je ne pouvais vous perdre et vivre, je ne pouvais vivre et ne pas être aimé. Adieu!
» Cette longue lettre vous sera remise demain par Jaillet, une heure après le combat, c’est-à-dire une heure après que j’aurai cessé, non de vous aimer, mais de vivre. Gardez auprès de vous cet excellent serviteur. »
— Jaillet, dit mademoiselle de Mons, quand elle vit qu’ Arthur avait fini de lire, est entré chez moi ce matin, vers cinq heures.
« — Mon maître, m’a-t-il dit, a écrit toute la nuit; il n’est pas encore couché, tout cela n’est pas ordinaire, et il se passe quelque chose d’étrange. Ce n’est pas un duel avec un enfant, » pardon, monsieur, ce sont les expres-
l’honneur des femmes. 297
sions dont il s’est servi, » qui remuerait ainsi monsieur le comte. Je l’ai vu, dans l’Inde, dormir sur les morts qu’il avait faits dans la bataille. 11 m’avait recommandé de ne vous remettre cette lettre que vers dix heures ; j’ai pour la première fois de ma vie manqué à ma consigne: mais toute cette histoire me chiffonne, le comte m’a tendu trois fois la main en moins de quelques minutes ; est-ce naturel? Non, lisez, mademoiselle, et dites-raoi ce que je dois craindre. »
J’ai lu, j’ai rassuré Jaillet, je suis montée à cheval, et maintenant me voici, monsieur, vous priant de me dire ce que vous avez résolu.
Quand Arthur releva la tête, qu’il avait tenue baissée tant qu’avait parlé mademoiselle de Mons, Lucine vit qu’il avait pleuré.
— Oh! la plus chère de mes croyances, le plus doux de mes espoirs perdus ! dit-il.
— Merci, merci de ces larmes, monsieur ; je puis partir heureuse, le comte ne vous aima pas vaincu en générosité; vous étiez nés pour vous comprendre et vous aimer.
— L’aimer!... Tenez, mademoiselle, je ne puis pas vous promettre de ne pas me battre, mais je puis affirmer que vous n’aurez pas à vous repentir de m’avoir confié le secret de votre cœur; allez en paix, l’homme
l’honneur des femmes.
que vous aimez m’est sacré au même titre que l’eut été mon père, et cependant...
Je donnerais volontiers dix ans de mon existence pour n’avoir pas prononcé les affreuses paroles qui ont soulevé cette malheureuse affaire.
— Je compte sur votre parole, monsieur, car moi, j’ai
foi en votre honneur-, mais, à votre place, je serais plus grand encore : non-seulement je ne me battrais pas, mais hautement et devant tous je confesserais et ma faute et mon repentir. Adieu, monsieur.
Et Lucine de Mons s'éloigna, superbe et majestueuse comme une déesse de l’antiquité.
Arthur regarda longtemps dans la direction qu’elle avait prise.
— Oh ! je suis cruellement puni, s’écria-t-il tout à coup ; elle a raison , je suis un misérable !
Et s’inquiétant peu de ce que pouvaient penser son oncle et de Marsac, qu’il entendait causer à quelques pas de lui, il alla se jeter sur une pierre que la mousse avait envahie, laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.
— Ne pas me battre pour être plus grand ! a-t-elle dit; ne pas me battre ! reconnaître mes torts !... poursuivit-il en entrecoupant ses phrases de sanglots; sans doute ce serait une conduite honorable et digne, mais cet homme m’a traité de lâche, et je ne puis pas lui donner publiquement raison de cette insulte. N’est-ce pas cependant
D iailizedii v Goog le
l’honneur des femmes.
commettre une insigne lâcheté que de me battre pour soutenir une accusation que je sais être injuste? Le monde jugera; je ne me sens pas le courage de demander pardon, et pardon à lui, qui a mis ma mère à ses pieds. Ma mère!... mais c’est elle que j’ai frappée et c’est elle que je défends. Oh ! promesse folle, entraînement stupide d’un cœur faible ! Cet homme , j’aurais dû le tuer... Quand elle était là, dardant sur moi son regard profond et noir, j’aurais tout accepté, tout cru, tout promis.
— Qu’as-tu? lui demanda le colonel, qui, le voyant chanceler comme un homme ivre et pale comme un linceul, lui tendit la main.
— J’ai, répondit Arthur, que cette jeune femme vient de me traiter de misérable, et que je crois qu’elle en avait le droit : la vérité n’a qu’un accent, et elle a dû dire vrai, et elle a dit vrai ; elle est pure comme un enfant, généreuse comme un ange, elle eût pu tirer une vengeance horrible de ma lâcheté, et elle s’est tue, et elle m’a demandé grâce, à moi, qui aurais dû me mettre à ses genoux et la prier de me pardonner. Oh ! cet homme a raison, l’héritage du mal est fatal.
— De quel homme parle-t-il? il est fou ! dit le colonel.
— De l’homme qui vient, dit Arthur, en étendant la main du côté opposé par où avait disparu mademoiselle de Mons.
Le comte et ses deux témoins apparaissaient sur la hauteur.
Le comte s’avança rapidement et salua. Son visage calme et reposé offrait un contraste remarquable avec la figure pâle et bouleversée d’Arthur.
— J’ai craint un moment d’être en retard, mais nous arrivons à l’heure. Bonjour, colonel; messieurs, j’ai l’honneur de vous saluer. Voici, par ce soleil qui le dore, un endroit tout à fait délicieux. Je suis à vous, monsieur de Sancy.
— Quand vous le voudrez, monsieur le comte, répondit Arthur, que la voix de son adversaire rappela à lui-
302 l’honheur des Femmes.
même, et qui recouvra comme par enchantement toute la
dignité de son maintien. Bonjour, Maxime.
— Vous savez que j’ai l’honneur d’être le témoin du comte, dit Maxime.
— M’en voulez-vous d’être heureux de savoir qu’à l’heure du danger je ne suis entouré que d’amis ? répondit Arthur.
— Pardon, Arthur, dit Maxime ; mais le duel a ses lois comme le monde a les siennes, et ce que nous faisons l’un et l’autre...
— Blesse un peu les lois du duel, je le sais ; mais le comte nous a donné l’exemple, et l’exemple que nous donne monsieur le comte, chacun de nous doit être fier de le suivre.
Arthur prononça cette dernière phrase lentement et en regardant son adversaire.
Le comte s’inclina avec courtoisie, mais sans répondre.
— Messieurs, dit le colonel, puisqu’en effet nous sommes entièrement en dehors des voies suivies, continuons d’y marcher 5 peut-être arriverons-nous plus vite et plus sûrement au but.
Quoique pour lui, comme pour tous les militaires, le duel fût Vultima ratio rerum , le suprême remède aux injures, il ne voyait pas sans une peine profonde son neveu s’exposer à une mort presque certaine pour soutenir une cause qu’il trouvait, sinon odieuse, au moins ridicule ;
l’honneur des femmes. 503
car, à ses yeux, parler légèrement de la vertu d’une femme, n’était pas un crime irrémissible et qu’on dût payer de sa vie. Arthur était coupable sans doute, mais un arrangement était-il impossible? Ce duel allait donner de la publicité à une accusation que personne n’eût songé à relever, si le comte, que l’inflexibilité de ses principes poussait toujours trop loin, n’eût, en se constituant le défenseur de mademoiselle de Mons, aggravé l’affaire en lui donnant un fâcheux éclat. Le colonel émit tout haut son opinion.
— Je suis garant, ajouta-t-il, du sincère repentir de mon neveu.
— Ah ! monsieur se repent , dit le comte et il reconnaît qu’il a eu tort... j’en suis heureux pour lui. Oh! ne craignez pas de l’avouer , il y a plus de courage qu’on ne pense à savoir se reconnaître coupable.
— Monsieur le comte , que penseriez-vous de moi si j’agissais ainsi? ne mériterais-je pas l’épithète dont vous m’avez qualifié hier ? Si vous pensez que non et me le dites, eh bien...
Les témoins se regardèrent dans le plus grand étonnement. M. Julien de Pradines, le second témoin du comte, allait de deMarsac au colonel, leur prenant les mains et leur disant : Ça s’arrangera ; ils paraissent au mieux, j’en ai l’ème ravie.
30 U l’honnf.or df.s femmes.
— Et ça plaît aux femmes, dit le colonel à de Marsac, il est vrai que les magots sont à la mode.
— Vous rétractez- vous , demanda le comte, oui ou non ? tout est là, et encore à quoi servirait cette rétractation tardive et qui resterait ignorée? tout votre sang répandu par moi ne laverait pas la tache que vous avez mise au nom de mademoiselle de Mons ; un de nous doit rester ici.
— Accepter un duel à mort , monsieur , est une chose grave, reprit doucement Arthur, et il faut pour l'accepter n’apporter sur le terrain aucune appréhension qui arrêtera votre bras au moment de frapper. Il faut enfin avoir la conscience que celui dont on va prendre la vie cherchera à prendre la vôtre ; sans quoi le combat dont je parle n’est plus un duel, c’est un crime, c’est un horrible assassinat.
Le comte plongea son œil d’aigle dans l'œil d’Arthur.
— N’ayez aucune appréhension semblable, lui dit-il après être descendu jusqu’au fond de l’âme du jeune homme pour y trouver la pensée qui avait dicté ses paroles, et défendez-vous, monsieur, car sur l’honneur je veux et je vais vous tuer.
— Encore un mot, monsieur, dit Arthur.
— Parlez , monsieur.
— Connaissez-vous ma mère ?
l’honneür des femmes. 305
Le comte regarda le jeune homme avec une profonde pitié.
Arthur pâlit affreusement.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi, et pourquoi ne ï épondez-vous pas ?
— Parce que, monsieur, je n’ai pas à répondre à une question qui me parait étrange dans un moment pareil et qu’il est, du reste, en dehors de tous les usages du duel, on vous l’a fait observer, que deux hommes se trouvant face à face et l’épée à la main, usent le temps en de frivoles causeries. Dans quelques minutes nous aurons à répondre l’un ou l’autre là-haut, et le comte leva les yeux vers le ciel, à des questions bien autrement graves.
La surprise des témoins augmentait, ils ne comprenaient rien à ce qu’ils voyaient et entendaient.
— Ah çà, dit le colonel, mais il me semble que nous jouons ici un rôle étrange ; quand commencez-vous? Arthur, votre conduite est inconcevable.
— Vous refusez de me répondre, monsieur? dit Arthur qui ne daigna pas s’occuper de la colère de son oncle.
— Je refuse.
— Alors plaçons-nous, monsieur, et que le sang versé retombe sur vous.
— Qu’il retombe sur moi, dit froidement le comte. Dieu me voit et la justice est de mon côté, ajouta-t-il tout bas et cependant...
3Q6 l’honneur des femmes.
Les combattants furent mis en place ; de Marsac leur présenta des épées : le comte prit la première venue, la fit revenir sur elle-même en appuyant le bout de la lame sur le rocher :
— Voilà une arme excellente, dit-il; et il salua gracieusement Arthur.
Celui-ci avait rejeté ses longs cheveux noirs en arrière, épongé avec un fin mouchoir de batiste la sueur dont son front était mouillé, et il était tombé en garde. Quand il rendit au comte son salut , son parti était pris, au premier engagement des fers il saurait ce qu’il avait à faire. Si la lettre était supposée, dois-je me laisser égorger comme un enfant ? se disait-il ; si au contraire cet homme connaît ma mère, et ses yeux m’ont répondu trop éloquemment pour en douter, pourquoi ce regard de pitié? n’est-ce pas une nouvelle insulte? et dussent les furies de l’enfer venir me rappeler mon serment, il ne s’agit plus de l’honneur d’uoe femme que je ne connais pas, il s’agit de l’honneur de ma mère : je tuerai cet homme.
Le commencement du combat fut terrible, l’adresse était la même des deux parts, et la lutte semblait devoir être longue avant que la victoire ne se décidât en faveur de l’un des deux champions ; seulement le comte paraissait cloué à sa place : il n’avançait ni ne rompait, son épée paraissait continuer son bras et ce bras était un
l’honneur des femmes. 307
élastique acier passant comme un éclair devant les yeux éblouis d’Arthur.
Tout à coup, à une feinte mal réussie du jeune homme, son épée vola en l’air et alla retomber à quelques pas derrière lui.
— Reprenez votre épée, monsieur , dit le comte.
Ce duel, qui d’après ce qui s’était passé d’abord, promettait d’avoir une heureuse issue, épouvantait maintenant les témoins; le calme du comte était glacial et effrayant, pas un muscle ne bougeait dans cette face de lion.
De son côté, Arthur était allé reprendre son épée, et cette première défaite, au lieu de l’abattre, parut augmenter son sang-froid.
— Recommençons. A vous, monsieur le comte.
Le duel recommença. Le jeune homme s’anima, porta à son adversaire plusieurs coups rapides et imprévus. Le comte fut superbe d’audace, il joua avec l’épée d’Arthur comme un professeur avec l’épée mouchetée d’un élève.
— Vous vous repentez, monsieur, lui dit-il, et le repentir d’un homme comme vous doit être sincère. Ce duel vous aura servi à vous foire connaître la valeur de vos actions et celle de vos paroles, et je répondrais maintenant de vous comme de moi-même.
— Ah! vous m’épargnez, monsieur? pas de grâce, tuez-moi.
508 l’honnf.ür des femmes.
— Non, dit le comte ; et par un mouvement rapide comme la pensée, l’épée d’Arthur lui fut enlevée de nouveau, et cette fois elle alla se briser en tombant sur le rocher : le duel devenait impossible.
— Oh! tuez-moi, reprit Arthur avec des larmes dans la voix.
— Non, monsieur , je ne veux pas vous tuer, je ne veux pas vous tuer parce que j’ai mes desseins sur vous. Vous êtes un homme de cœur et un homme de courage , vicomte, et je vous demande pardon des paroles offensantes que j’ai pu vous dire hier dans un moment de colère : voulez-vous me donner la main et être mon ami ?
— De grand cœur, comte, je vous dois la vie, je ne l’oublierai pas ; et pour répondre comme il est convenable à l’offre que vous venez de me faire, je m’engage , monsieur le comte, et je suis sûr de tenir l’engagement que je prends, à ne plus parler d’iuje femme qu’avec le respect que l’on doit à un sexe
— Qui nous a donné une mère, ce qu’il y a de meilleur et de plus saint au monde.
— C’est bien là votre pensée, comte?
— Sans doute.
— Comte ! dit le colonel, de Marsac, qui est un garçon d’esprit, a fait prévenir Bonnet que nous serions chez lui à neuf heures et quart, l’émotion et la marche m’ont
l’honneuk des femmes. 309
descendu l’estomac dans le ventre ; voulez-vous être des nôtres ?
— J’irai vous rejoindre, mais je reste ici un moment avec Arthur, s’il le veut bien.
— Je suis tout à vous, comte, dit Arthur, et prêt à tout faire pour vous le prouver.
— Eh bien ! tant mieux ; car pour réussir dans le projet que je médite, j’aurai besoin que vous ayez confiance en moi.
— Projet qui me concerne.
— Qui ne concerne que vous.
— Monsieur le colonel, de Marsac, j’ai bien l’honneur de vous saluer, dit Julien, que le combat avait rendu muet et qui s’était tenu à une distance respectueuse des épées, ce que de Marsac avait fait observer au baron ; comment vous portez-vous?
— Comme des gens qui ont faim, dit le colonel.
— Vraiment? eh bien! moi, non; je suis encore tout tremblant en pensant aux suites que pouvait avoir ce duel.
Go, prick thy face, and over red thy fear.
Thou lily-liver’d boy.
— Je ne vous comprends pas, colonel.
— Parbleu ! je l’espère bien ; avez-vous vu, de Marsac, cet imbécile qui nous demande l’état de notre sauté,
310 i/honneür des femmes.
quand depuis une heure il est là blême et pâle comme une statue de la Peur? 11 tient à constater qu’il n’est pas malade en s’assurant que nous nous portons bien. Allons, Maxime, partons ; en avant, vous, et pas accéléré, dit le colonel, en poussant Julien devant lui.
— Ah! çà, mais, colonel...
— Silence dans les rangs, dit le colonel de sa voix formidable.
— Il vous brise les côtes en vous touchant, les oreilles en parlant, et on appelle ça un homme de bonne compagnie, dit Julien. Bast! j’en ai été quitte à bon marché : l’autre qui m’avait conduit à ce duel pour me faire confesser que je n’avais jamais été que le très-humble serviteur de mademoiselle de Mons; c’est vrai, mais c’est difficile à dire.
Dès qu’ils furent seuls, Arthur prit la main du comte et lui demanda d’une voix émue :
— Voulez-vous m’aimer?
Le comte ouvrit ses bras au jeune homme, qui s’y précipita.
— Si je veux t’aimer, cher enfant, dit le comte après Un long embrassement, si je veux t’aimer? mais je t’aime.
— Oh! merci, dit Arthur; et c’est un beau jour pour moi que celui qui me fait l’ami d’un homme comme vous.
— Mais tu ne veux donc pas me reconnaître ? Ton ami dis-tu ?
— Vous reconnaître? attendez... non ; je suis fou, je ne sais pas qui vous êtes...
— Qui je suis? Le seul homme peut-être qui eût le droit de te dire, comme je te l’ai dit hier : Arthur, ta conduite est celle d’un lâche, et je ne veux pas, moi, que tu sois lâche; le seul qui eût droit de punir ou de pardonner, de te faire grâce de la vie; de tout autre c’eût été une insulte, de moi c’était un devoir ; comprends-tu maintenant qui je suis? Je suis ton frère.
Arthur tomba à genoux; mais Jean le releva, et renversant cette tête intelligente à la hauteur de ses lèvres, il la couvrit de baisers; tout à coup un nuage passa comme une ombre noire dans ces yeux que le bonheur avait éclairés.
— Qu’as-tu? lui demanda le comte.
— Je pense à ma mère, dit Arthur, qu’un douloureux souvenir venait de mordre au cœur. Oh! parlez-moi, mon frère, vous qui la connaifeez ; tirez-moi des ténèbres où je marche depuis une heure.
— Ecoute -moi, reprit le comte, qui lit asseoir Arthur à ses côtés :
En venant à cet affreux combat, j’étais décidé à mourir ; si je ne suis pas mort, c’est que j’eusse laissé ma mission incomplète, et que j’ai voulu vivre encore assez pour que tu fusses heureux, non quand je m’en irai de ce monde ; j’ai prié longtemps cette nuit, et je ne me
crois plus le droit de disposer légèrement de l’existence que Dieu m’a donnée; mais quand je quitterai la France, et ce sera bientôt...
— Oh ! maintenant que je vous ai retrouvé, je ne vous aisserai plus partir, dit Arthur : pourquoi vèux-tu me quitter, mon frère? si tu m’aimes, tu dois comprendre combien j’ai encore besoin de toi pour devenir un homme. Vous m’avez, hélas! privé longtemps de vos conseils et de votre amour.
— Ne me dis pas cela, reprit le comte ; si la terrible leçon d’aujourd’hui te laisse encore sous la tutelle d’un autre, je crains d’avoir manqué mon but, et tu ne serais pas alors celui que je voulais pour elle. Vous êtes venu bien tard dans ma vie, me disais-tu à l’instant même; c’est vrai : fallait-il te prendre à ta mère, diminuer en toi le respect du fils, affaiblir en ton cœur le sentiment de la piété filiale? Et il eût fallu faire tout cela ! Ta mère, mon cher Arthur, t’aimait d’une si puissante, d’une si adorable affection, que j’ai cru que la femme se fondrait toute dans le cœur de la mère ; je m’étais trompé. Aujourd’hui tu m’accuses, et tu as raison; j’aurais dû prévoir ce qui s’est passé hier; j’aurais dû te prévenir et te dire ce que je te dis à cette heure ; Aussi sainte, aussi forte que soit une femme, elle est femme : il est dans son existence des heures où elle lutte avec les mauvais sentiments qui sont en nous ; et quand elle sort
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vaincue de la lutte, elle devient l’esclave des passions qui la dominent. Ta mère, malgré un esprit ardent, un cœur contenant en proportion égale les germes du bien et du mal, n’a qu’un... reproche à se faire, dit le comte, qui hésita ; elle n’a jamais pu comprendre que tout ce qui l’approchait ne fût pas à genoux devant elle; et quand, repoussant les adorations de ceux qu’elle avait appelés à son culte, elle les voyait porter ailleurs l’encens de leurs changeantes amours, ce cœur fait pour aimer se chargeait de haine, et alors, pour assouvir ses besoins de vengeance, plus rien ne lui était sacré.
— Mon frère 1
— Je te parle d’une femme qui n’existe plus ; je te parle d’une heure de folle tempête et de méchant désir dans toute une existence de calme et de bonnes actions (il ne s’était pas senti le courage de dire, de saintes vertus). Ta mère est aujourd’hui une grande et noble créature, et c’est parce que j’ai voulu que ton cœur fût calme comme ce beau front, ajouta le comte en noyant ses doigts dans la soyeuse chevelure d’Arthur qu’il ramena en arrière, que j’ai voulu vivre.
— O généreux cœur, dit Arthur, qui prit la main de son frère et la baisa. Et penser que je pouvais vous tuer ! C’est horrible 1 mon frère ! Et il cacha sa tête dans la poitrine du comte.
— Tu vois où peut conduire une mauvaise action. \ Ah !
l’honneur des femmes.
ménageons l’honneur des femmes, nous qui leur devons tant et qui ne faisons rien pour elles. Allons, tout est fini, bien fini, te voilà sauvé, guéri et fort, embrassemoi.
— Tu avais donc oublié ton bon ami Jean, Jean le Bricoux, ton Bricolin, poursuivit le comte, et nos longues courses à cheval dans la montagne ? Je t’ai pourtant bien souvent pris dans mes bras et emporté dans la forêt, caché dans un coin de mon manteau ; alors, j’ignorais que tu étais mon frère, mais quelque chose me le disait. Comme j’étais heureux de t’avoir là, près de moi, à moi seul.
Et le comte eut, en parlant à l’enfant de ses souvenirs, ime voix si douce et si harmonieuse que, sans s’expliquer pourquoi, Arthur porta la main à ses yeux mouillés de larmes.
— Oh ! mon frère, vous avez toujours été si bon !
— Ecoute encore, regarde-moi et réponds-moi comme
à ton père ; viens là, plus près As-tu donné ton cœur
à quelqu’un ? Je ne te parle pas de tes visites de chaque soir à la reine du théâtre de Poitiers.
— Vous savez tout...
— N’étais-je pas là !
— Et vous m’avez pardonné ?
— Tout.
— Eh bien ! depuis ce mensonge que mes sens avaient fait à mon cœur, dit Arthur, je n’ai plus éprouvé le
316 l’honneur des femmes.
besoin d’aimer personne ; ma mère m’aimait si bien !
— Oh tant mieux, dit le comte, tu l’aimeras!
— Qui aimerai-je?
— Elle. ; - ,
— Lucine de Mon s?
— Ah ! c’est ton cœur qui l’a nommée ; tu le vois bien, tu l’aimeras.
— Moi, dit Arthur avec un frisson d’effroi qu’il ne put retenir.
— Tu veux que la réparation soit complète, entière, n’est-ce pas, et digne enlin de l’homme à qui Lucine doit appartenir.
— Je le voudrais, mais c’est impossible.
— Impossible ? me serais-je trompé, dit le comte, dont
une sombre tristesse voila le visage, et qui s’éloigna d’Arthur Encore une illusion qui s’envole ! cœur ti-
mide, qui n’a que des lueurs de généreuses aspirations; il a peur du monde, il craint qu’on ne lui reproche d’avoir noblement, une fois en sa vie, compris l’étendue de sa faute et accompli son devoir.
— J’ai dit que c’était impossible, et je le répète ; non que l’obstacle dût venir de moi, qui n’ai pas mérité un aussi grand bonheur.
— Eh bien, alors ?
— C’est impossible, mon frère, reprit Arthur, parce que vous aimez Lucine.
— Moi? dit le comte avec une émotion qu’il ne put dissimuler.
— Vous ! et parce que Lucine vous aime.
Le comte pâlit et chancela.
Arthur lui prit les mains, et le regardant avec une affectueuse admiration :
— Noble, noble cœur, lui dit-il, tu voulais mourir, tu voulais te sacrifier pour le bonheur des autres; rassuretoi, tu vivras, et tu vivras aimé. Dieu te devait cette récompense.
Lucine t’aime, et si tu étais mort, elle serait morte.
— Tais-toi, tais-toi, s’écria le comte, tu ne vois donc pas ce que ce fol espoir me cause de douloureuses souffrances. Lucine, cet ange de lumière et de pureté, m’aimerait ? Qui te l’a dit ?
— Elle, dit une voix douce derrière lui.
— Lucine ! dit le comie, qui mit ses mains sur sa poitrine comme pour y retenir son cœur.
— Vous m’aimez ?
— Si je l’aime! répondit Lucine, oh! vous n’avez jamais rien voulu voir. Mon frère, dites-lui si je l’aime !
— Merci , Jean, dit le chevalier, qui tendit la main au comte.
— De quoi me remerciez-vous ? chevalier.
— De votre noble conduite, mon ami. L’honnêteté et le courage sont si rares de nos jours qu’on doit remercier.
318 l’honnedh des femmes.
quand par hasard on le rencontre, l'homme honnête et courageux. Je vous aimais déjà comme un père, je vous donne ce que j’ai de plus précieux, de plus cher au monde... Comte de Mortemaire, voici votre femme.
Le comte se laissa glisser aux pieds de Lucine. Un jet de feu avait, monté de son cœur à ses yeux, d’où il s’échappait en larmes brûlantes.
— Vous m’aimez, Lucine ?
— Oui, je vous aime, comme on aime la vie, comme on aime celui qui nous fait encore aimer Dieu davantage ; je vous aime parce que vous êtes pour moi le plus noble et le plus généreux des hommes.
— Me pardonnerez-vous jamais, dit tout bas Arthur à Lucine ?
— N’êtes-vous pas mon frère ?