‹ L'honorable Conque, députéChapitre 27 sur 28 · LA CRISE · texte numérisé non relu

LA CRISE

— Çà vient Je l'Elysee Ÿ

Gardes municipaux, chasseurs officiels.

Ce sont eux, proprement, les chasseurs à cheval. Et on n’a pas de pourboire à leur donner.

En temps ordinaire, le garde municipal à cheval est surtout occupé des petites commissions des attachés de Ministère.

11 n’y a rien de tel j>our vous poser auprès des concierges, et même des voisins, que de recevoir des mains d’un municipal à cheval, un pli scellé de larges cachets.

L’attaché du ministère envoie un pli scellé de larges cachets à sa petite amie.

Dans l’enveloppe majestueuse et administrative :

— A défaut d’argent, je t’envoie la considération.

Et cela permettra à la petite amie de déménager & la cloche de bois, sous l’œil déférent du concierge. ; 'v> t

Mais en ce moment, quand un parlementaire aperçoit à une porte, un garde municipal à cheval, un grand frémissement l’agite.

N’est-ce pas M. Loubet qui le mande à la Présidence, pour s’entretenir avec lui de la crise ministérielle?

Il y a des tas de parlementaires, et de femmes de parlementaires, qui ont passé la semaine à guetter à leur fenêtre, derrière les volets, la venue du garde municipal.

C’est qu’en temps de crise ministérielle, il faut que le président de lu République fasse bien attention aux gens qu’il envoie chercher.

Quiconque en ce moment, est prié devenir à l’Ely6ée, est aussitôt l’objet des hypothèses les plus graves et des commentaires les plus sensationnels!

M. Loubet a envoyé chercher son pédicure...

Au ! Diable 1

A toute heure du jour et de la nuit, tout parlementaire peut s’attendre, et s'attend, à ce qu’on vienne lui proposer un portefeuille.

Le lit aussi, cela s’appelle un portefeuille.

Et il y a des chemises de nuit qu'on appelle des combinaisons.

Nous sautons à bas de ce portefeuille , pour l’espoir d’un portefeuille.

On quitte cette combinaison pour entrer dans la combinaison.

M. Conque a eu une rude émotion.

Cependant qu’après une journée absorbante et fiévreuse, la tête encore bourdonnante et remplie d'union républicaine , de concentration des gauches, et de cohésion ministérielle M. Conque reposait cette tète auprèsdes bigoudis de M 1 " 0 Conque, un coup de sonnette, puis, dans un demi-sommeil, l’apparition d’Olympe effarée :

— Monsieur, c'est un télégramme !

El comme, en somme, il n’v avait pas de raisons pott'îF que M. Conque fût le seul député auquel on n’eût pas songé pour en faire un ministre, comme sa pensée en était encore tout occupée, M. Conque a eu un instant le sentiment que la pantoufle sur laquelle il se précipitait était une pantoufle de futur ministre :

Y broderait-on, sur cette pantoufle, les attributs de son prochain ministère ?

Des balances, une locomotive, un canon, un cuirassé ou une charrue?

Et M. Conque a couru dans l’antichambre, oubliant qu’il était en chemise , et qu’il allait se trouver, en chemise, en présence d’un petit télégraphiste.

Le petit télégraphiste s’était trompé d’étage.

Après tout pourquoi plutôt Combes que Conque 1 '“'Combes, — Conque :

Il s’en faut à peine d'une lettre : — et quelle lettre !

Combes ou Conque.

Quand il s’agit de combinaisons ministérielles, nous n'en sommes vraiment pas à un Q près.

Edmond l’haten*y, Editeur.

te Gérant : J. Werner.

I*evell.-Perrel. - irap. Crélé de l'Arbre, WitLUior* et Roche, Suce, 55, me Fromont.

10 Centimes.

15 Juin 1902.

!*• Année. — N° 10.

Un An : G francs. 14, Rue Damrémont. PARIS

Ce fut fort à propos que les Anglais et les Boers signèrent leur entente au début de ce mois des grandes épreuves sportives.

La paix anglo-boer, c’est en même temps et c’est surtout la paix des Anglais avec le monde.

Et quand nous disons le monde , c’est bien entendu du beau qu’il s’agit.

Enfin! on va donc pouvoir revenir hardiment au chic britannique sans plus risquer d'être traité pour cela comme un oppresseur du droit et un laquais de Chamberlain !

JP,

Car c’est un fait :

Nous avons beau appeler les Anglais, ces sales Englisch!...

Nous avons beau chanter avec ironie qu'ils n’en ont pas en Angleterre , et avec passion que jamais en France l’Anglais ne régnera , — tout de même ces gens-là nous épatent !

Et quand, en voyage, à la faveur d’un cache-poussière, d’un sac en bandoulière et d’une casquette de drap, il arrive qu’un homme d’équipe, ou la marchande de journaux de quelque petite station éloignée, nous ont pris pour un Anglais , nous ne le racontons qu’en badinant, mais, au fond, nous sommes très flattés.

Les Anglais, c’est noire vice : nous passons le temps à en dire du mal, mais nous ne pourrions pas nous en passer.

D’abord ils nous fournissent la moitié de notre vocabulaire.

Voyez plutôt, aussitôt levés :

Nous prenons notre lub, nous mangeons un beefsteak , et nous allons au water-closet.

Vous voyez donc bien que nous ne faisons rien, sans que les Anglais s’en mêlent !

Mais où l’Anglais règne en maître, et jouit d’une souveraineté incontestée, c’est lorsqu’il s’agit de sport, c’est pour tout ce qui concerne l’art hippique, et tout ce qui s’y rattache.

Or il est bien certain que les courses, c’est plus de la moitié de la vie de Paris.

La montagne Pelée peut engloutir les Antilles.

M nie Humbert peut engloutir les fortunes privées ou publiques.

M. Bourgeois peut être élu président de la Chambre et M. Brisson refuser la présidenco du Conseil.

Ce n’est pas de cela que vous parlera votre coiffeur.

Et quand, anxieux, vous attendez quelle grave nouvelle politique va tout à coup secouer Paris, quand la bande hurlante des camelots se précipite, ce n'est pas la formation du nouveau ministère pour laquelle la foule s’émeut, et, prodigue de ses petits sous, s’arrache des feuilles fraîchement imprimées :

C’est Paris-Sport., résultat complet des courses.

Cela prime tout, passe avant tout; et nous pourrions avoir la guerre, la seule information qui, quotidiennement, passionne les Parisiens vers le coup de cinq heures du soir, c’est le résultat complet des courses !

Ce serait une curieuse étude que de rechercher pourquoi entre tous, les garçons coiffeurs ont la spécialité de s’occuper de courses, de tuyaux, et d’entraînement.

Il ne semble pas en effet de prime abord que la fonction de tailler aux gens les cheveux et la barbe ait un rapport immédiat et necessaire avec l’amélioration de la race chevaline.

Et pourtant les faits sont là.

EL il n’est pas un client auquel, tout en l’accomodant , le coiffeur n’ait murmuré dans le tuyau de l’oreille, la phrase désor- . mais célèbre :

— Prenez Maximum gagnant, Tabarin placé, — et un flacon de brillantine w.

Je sais bien, parbleu, tout ce que l’on peut dire en cette matière, et toutes les analogies qu’on établira:

— Courses de pial et plat à barbe.

— Le Ingau et celui du vaporisateur.

— Les jockeys dont le visage est toujours complètèmeu’t rasé.

— Le cheval qui gagne d’une tête, ou d’une demi-tête.

— Le cheval, comme le client, dans un fauteuil.

— Les favoris.

— La barbe en fer à cheval.

— Le premier de ces Messieurs (toujours les courses !)

Et chéveùx, évidemment, c’est presque chevaux ; Cl il y a pelk dans pellicule.

Sans parler de Vent de Lubin et de l’écurie Lupin. Evidemment !

Mais, tout cela,ée*ne sont en somme que des calembours.

Il est môme possible qu'en cherchant bien , nous en trouverions d’autres...

Mais si nous entrons dans celte voie, il n’y aura pas de raison pour que nous ne nous plaisions à signaler un rapport étroit entre les hippodromes et le Président Loubet :

Hippodrome , sous-préfecture Montélimar, — vous m’entendez bien.

Ça peut nous mener loin.

Cela redonne un petit regain d’actualité à l’incident, si parfaitement oublié maintenant, du chapeau de Loubet sur l’hippodrome d’Auteuil...

En trois ans, c’est tellement démodé, un chapeau haut de forme !

On demandait jadis à Hyacinthe, l’acteur du Palais-Royal, où il trouvait les chapeaux de formes extraordinaires, qu’il arborait sur la scène pour la joie hilare de tous les spectateurs :

— Je ne les trouve pas, répondait Hyacinthe, je les garde...

Si M. Loubet a gardé, lui aussi, son chapeau d’Auteuil, je

suppose que, lui aussi, maintenant que les temps sont accomplis, ne saurait le regarder sans sourire.

Il faut savoir gré à M. Bachimont, le sympathique et spirituel député de Nogent-sur-Seine, il faut savoir gré à M. Bachimont d’avoir, depuis quelques jours, donné sa vraie formule , à ce sourire parlementaire.

Nous avions eu le

— Je m'en fous 1 de M. Mesureur.

Mais cette expression est déjà périmée, et la meilleure preuve en est que M. Mesureur ne fut pas réélu.

Il fallait trouver mieux ; le parlementarisme a marché, vieilli et progressé, depuis le je m’en fous de M. Mesureur.

Il appartenait à M. Bachimont, pharmacien et successeur au Parlement de M. Casimir Périer, — aucun de ces titres ne doit être oublié, — cette gloire était réservée à M. Bachimont de trouver la nouvelle expression adéquate au parlementarisme actuel ;

Et M. Bachimont a dit simplement, parce que les trouvailles du génie sont toujours simples, — M. Bachimont a dit :

— Je vous emm... .

Du je m'en fous de M. Mesureur, ou je vous emm... de M. Bachimont, c'est, condensée, toute l’histoire du progrès du parlementarisme en ces quelques dernières années.

Langage d'écurie , dira-l-on ?

J’en voudrais connaître de plus distingué.

Voyez-vous un coiffeur reprochant à ses employés de ne parler, dans son magasin, que de performances et de chevaux de course :

— Vous n’êtes pas ici dans une écurie : il g a des glaces.

C’est aussi ce que disait, dans son salon, une dame à d’autres

dames qui l’appelaient indifféremment Madame ou ma tante, mais qui, malgré celte appellation respectueuse ou familiale, se laissaient aller parfois à quelques expressions un peu vives :

— Oii croyez-vous donc être, se gendarmait madame : il y a des glaces !

Il y aurait une société intéressante à créer avec tous ces garçons coiffeurs :

SOCIÉTÉ POUR l’amÉLIORATION DE LA RACE CHEVALINE ET CONTRE LES MALADIES DU CUIR CHEVELU.

M. Conque considère comme de son devoir de député de s’intéresser à l’amélioration de la race chevaline.

Il aime à répéter, — et puis cela . fait toujours bon effet de montrer que l’on a des souvenirs classiques, — M. Conque aime et se plaît à répéter :

— Je suis député, rien d’humain ne doit m’ètre étranger !

Rien d'humain : les chevaux non plus.

Et puis la vérité est que M. Conque est assoiffé de distractions parisiennes.

Et M“° Conque, donc !

Voir les toilettes des grands couturiers !

Car il est bien entendu que c’est aux courses que l’on va voir les toilettes des grands couturiers l

Robes des pouliches !

Robes des demoiselles !

Au fond, ce sont toujours questions d’étalon. Cherchez l’étalon.

Le malheur est que le titre de député est bien peu de chose au pesage de Longchamps et d’Auteuil.

Je sais bien que cela n’est pas écrit sur la figure de M. Conque, qu’il est député, ni sur celle de M 11 * Conque, qu’étant sa fille, elle est fille de député.

Mais il faut le dire : ça se verrait, qu’il n’en serait ni plus ni moins.

Députiï

Çà ne vous fera pas offrir une chaise pour monter dessus pendant la course.

Ça ne vous fera pas gagner un rang dans la queue du pari mutuel.

ÜL

D’ailleurs, que M. Conquo se console :

11 n’en serait pas davantage, s’il était de l'Académie.

Inanitédes titres dans de telles circonstances graves !

Lorsque Labiche se présentait à l’Académie Française, un jour, dans un train de banlieue, il regardait par la portière, pendant les deux minutes que le train stoppait.

Soudain il aperçoit l’académicien Patin, à qui précisément, la veille, il avait rendu sa visite, et qui avait voulu utiliser lesdeux minutes d’arrôt pour une occupation aussi pressante qu'hygiénique.

Elpis n’est-il pas un mot grec aussi célèbre que Patin était célébré comme helléniste?

Or le train allait repartir, et Labiche voit d’infortuné Patin qui accourt essoufflé, rouge, suant, d’une main s’acharnant aux boutonnières rebelles et impudiques de sa braguette, de l'autre faisant des signes désespérés, cependant que le chef de gare siffle, que le train va s’ébranler, et que les employés repoussent et bousculent le retardataire.

Et Labiche crie à Patin :

— Dites-leur donc quevousétes de /’ Académie!

j La situation de M. Edouard Blanc sur les hippodromes pariliens est évidemment indépendante de son titre de député des I fautes-Pyrénées.

Il est d’ailleurs infiniment probable que sa situation de sportpian lui coûte plus cher que sa situation de député.

Ce qui ne veut pas dire que ça n'ait rien coûté à M. Edouard Blanc pour être député, et qu’il ait trouvé son écharpe sous les pieds d’un cheval.

Et pourtant l'élevage des chevaux, les courses, c'est comme le reste, ce sont des institutions d'Etat, placées par conséquent, sous le contrôle et la surveillance des parlementaires.

Il y a des haras nationaux ,

Et tant pour consoler sa fille de n’être pas aux meilleures places des tribunes, que pour relever à ses yeux son prestige de parlementaire, M. Conque dit à M Ue Conque :

— Je demanderai un mot au ministre de l'Agriculture, va, ma fille : et je te ferai visiter un haras en détail...

Mais où l’intervention de l’Etat est le plus directe, c’est pour le Pari-Mutuel.

Ce qui n’empêche d’ailleurs que lorsqu’entre deux courses, M. Conque s’est approché d’un employé pour le prier d’expliquer le mécanisme dudit Pari Mutuel à M n * Conque, l'employé, extrêmement affairé, les a envoyés au bain.

A la course suivante, M. Conque a voulu prendre alors un ticket de cent sous.

M. Conque voulait mettre ses cent sous sur Nivernais , parce que c’est un pays où il a de la famille.

M 11 ® Conque tenait pour un autre cheval appelé Loulou, parce que c'est le petit nom d’amitié qu’à la pension on donnait à l’une de ses meilleures amies, Joséphine Truchot.

Comme Joséphine était trop long et un peu ridicule, 1 'on en avait fait Loulou, par une transformation d'ailleurs fréquente dans les pensionnats' de jeune fille.

ni, député...

Seulement, pendant que M. et M Ue Conque balançaient ainsi pour savoir s’ils prendraient Loulou ou Nivernais , une telle queue s’était formée déjà aux guichets du Pari-Mutuel que M. Conque qui, d’ailleurs, ne tenait pas absolument à risquer ses cent sous, a reculé devant la foule, et l’ennui de faire queue aussi longtemps...

Et comme, en fait, ni Nivernais, ni Loulou ne sont arrivés, M. Conque a pu dire plaisamment qu’il avait gagné d'une queue, — la queue qu’il avait renoncé à faire au Pari Mutuel,

M. Conque ajoute, d'ailleurs, qu’il consentirait à perdre une certaine somme au Pari-Mutuel, puisque les bénéfices du Pari- Mutuel reviennent en partie à V Assistance Publique.

Perdre au Pari-Mutuel, c’est une façon détournée de faire la charité.

C’est, au demeurant, une conception charmante que cet argent du Pari-Mutuel qui vient grossir les fonds de l’Assistance publique.

Voilà des gens qui se ruinent en jouant aux courses.

Mais ils ne se ruinent jamais complètement, puisqu’au jour où ils n’auront plus rien, l’Assistance Publique pourra leur rendre un peu de ce qu’ils ont donné au Pari-Mutuel.

C’est ainsi que les joueurs s’assurent, en somme, une petite retraite.

Ce n’est évidemment pas un placement très brillant, mais c’est tout de môme un placement.

Une façon de Rente Viagère.

Et le remède est à côté du mal : sinon à côté, du moins après.

11 n’y a plus qu’à supposer que les gens, ruinés parle Pari-Mutuel, puis secourus par l’Assistance Publique, reportent leurs cent sous de secours au Pari-Mutuel...

Et il n’y aura plus de raisons pour que ça finisse.

M. Conque s’est mêlé à la foule.

Car c’est le devoir du législateur de se mêler à la foule pour surprendre ses aspirations, ses révoltes sourdes, et ses justes desiderata.

Or, M. Conque n’a pas tardé à se rendre compte que le cadet des soucis de cette foule semblait être ce précisément pourquoi on eût pu croire qu’elle était venue :

Le cadet des soucis de la foule est l’amélioration de la race chevaline,

Au reste, M. Conque a toujours pensé que, de faire courir les chevaux si vile , ce n’est pas cela qui pouvait beaucoup les améliorer.

Est- ce que le peuple a besoin de chevaux qui aillent si vite?

Les agriculteurs, notamment, qu’est-ce que ça peut leur faire ?

Il n’y a que les garçons bouchers , à la campagne, qui aient cette habitude, dans un but qu’on a toujours ignoré, de con-

duire bride abattue.

Et M. Conque, pour sa part, a l’horreur du casse-cou.

Ce qu’il faut, c’est des chevaux robustes, solides.

Qu’est-ce qu’on pourrait bien en faire, du gagnant d’Auteuil, pour les travaux de la ferme ?

Si les courses n’améliorent guère les chevaux, elles améliorent encore moins les hommes.

Tous ces avortons, aux jambes arquées...

M. Conque se réjouit du moins à songer que, pour la plupart, ce sont des Anglais.,.

Autrement, cela donnerait une fichue idée de ce que va devenir la race française !

Quelle différence avec Içs gaillards qui venaient brailler dans les réunions publiques.

Et comme l’on voit bien que ces gens-là ont pris l’habitude de se saoûler avec leurs sales boissons américaines, au lieu de no» généreux vins de France !...

Par exemple, ce qui a frappé M. Conque dans son voyage d’exploration et d’étude à travers la foule, dans ce contact qu'il prenait avec la population de la pelouse, c’est la facilité avec laquelle cette population grouillante et bigarrée, composée des éléments souvent les plus humbles et les moins instruits, c'esl de voir avec quelle facilité tout ce peuple s’était assimilé tout un vocabulaire anglais, multiple et compliqué.

Et non pas des mots courants comme jockey, bien entendu, ou steeple-chase...

• Mais des rush ;

Mais des dead-head ;

tout un langage que M. Conque et M 11 * Conque elle-même, qui eut cependant une institutrice anglaise, ne comprenaient pas.

Et l’on vient prétendre que le peuple français n’a pas le génie des langues !

Seulement le Français, toujours léger, ne consent à se donner de peine que lorsque son plaisir est enjeu.

— Français, Français léger, songe M. Conque : si tu ayai> pris soin d’apprendre, — et cela ne t’était pas plus malaise d’apprendre autant d’allemand que tu as appris d’anglais en te jouant, — Français, insouciant Français, le maître d'écolealle mand n’eût peut-être point vaincu en 70!...

M. Conque, chemin faisant, a trouvé le cocher qui l’avait amené, en conversation animée avec un sergent de ville.

M. Conque en avait d'abord conçu quelque fierté, pensant :

— Ce sergent de ville doit avoir été spécialement envoyé pour s’occuper de ma personne, et tâcher peut-être de savoir, auprès du cocher, si je n’ai pas, durant le trajet en voiture, émis quelque libre opinion sur le nouveau ministère...

M. Conque a beaucoup d’imagination.

Il est assez rare qu’un sergent de ville se double en même temps d’un homme de cheval.

On a raconté l’histoire d’un garde municipal en service, dont la monture, prise d’émulation et mue pas quelque secret atavisme, en voyant une course, sautait la barrière, joignait le peloton, et arrivait première au poteau...

Mais les sergents de ville vont à pied.

Cependant il n’est pas rare qu’un sergent de ville ait fait son service militaire dans la cavalerie, et notamment dans le train des équipages...

On juge alors de leur tristesse quand il leur faut, du geste de leur bâton officiel, arrêter le galop superbe d’un cheval fringant.

On juge aussi de leur joie à suivre les courses, et de leur désespoir si les exigences d’un service d’ordre les oblige à manquer la moitié du spectacle.

— Tu es cocher, moi je suis sergent de ville : n’empêche que si j'avais cette bique-là entre les jambes , tu verrais lequel des deux serait le plus couillonné,,.

Ainsi, dans son langage expressif, le sergent de ville more l’heureuse et brillante époque où il était cavalier du

Il est bien difficile cependant à un sergent de ville, de prendre lui-même un ticket au Pari Mutuel: son uniforme se remarque trop.

Aussi, pour parer à cet inconvénient, y a-t-il en abondance des agents de la sûreté qui, à la faveur de leur costume de mondain pourront se charger facilement des ordres de leurs camarades. :

Un nombre important d’agents en bourgeois, — ce sont les fleurs de ce parterre, — émaillé toujours les champs de course.

En bourgeois : non pas, fi donc!

En gentlemen !

A eux le complet anglais, et le chapeau gris fer !

A eux le stick élégant!

A eux le cover-coat à carreaux!

Et môme, à tour de rôle, quand c’est au buffet que les appel- '

lent les soins de la surveillance à exercer, ils ont le droit, et le devoir, de prendre une glace ù la framboise, ou, à leur choix, quelque boisson glacée avec des pailleR...

JB,

Et, nia toi, j’ai songé bien souvent qne ce métier exigeait une force de caractère, une grandeur d’âme peu commune.

Toute la journée s’être frotté à la grande vie parisienne, y avoir participé : elle soir, rentrer dans l’humble demeure (trois pièces sur la cour, au cinquième, dans un immeuble de Gre- | nelle), retrouver les marmots qui piaillent, et la ménagère qui cuisiné au milieu des odeurs d’oignon...

El si l’on ne peut les excuser 4 , du moins comprend-on qu’un certain nombre de ces pauvres diables, — ni meilleurs, ni pires: c’est humain! — que tant d’agents de la sûreté se mettent de moitié avec les pickpockets, et se laissent entretenir par des filles.

On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.

Quand M.. Conque a demandé, sans pouvoir se défendre d’une Certaine émotion, si les chevaux anglais avaient quelque chance de nous enlever le Grand Prix, on lui a d’abord ri au nez, tant notre confiance estmaintenant nettementétablieque nousdemeu-

Fôhs les maître incontestés et sans rivaux de la fameuse épreuve sportive.

— Comme député, tous comprenez, ajoutait M. Conque, commedéputé cela m’intéresse!

Mais, à ce mot de député, un revirement s’est fait dans lé foule.

On a réfléchi aussitôt que ce Delcassé, toujours à plat ventre devant l'Angleterre, serait bien capable d'avoir promis à l’ambassade de faire arriver le cheval anglais, en l’honneur du couronnement du roi Edouard.

Ce raisonnement n'était pour surprendre ni les lecteurs de la Libre Parole, ni les lecteurs de V Intransigeant.

On fera tirer sur les chevaux français, parbleu, pour laisser le champs à ces sales Englisch !

Mais n’y aura-t-il aucun sportman patriote, pour rappeler le mot de Fonteooy :

— Messieurs les Anglais, tirez les premiers !...

Mais le patriotisme, — j’entends le patriotisme républicain, — on semble vraiment en faire bon marché sur les champs de course.

EtM. Conque note certains abus dont il se propose d’entretenir le Ministre de l’Agriculture.

Pourquoi, d’abord, ces signaux donnés à son de cloche ?

Pourquoi la cloche ?

La cloche des institutions religieuses, la cloche instrument clérical par excellence !

Toujours l’ingérence du clergé, toujours l'influence des bons pères, chez lesquels la plupart de ces sporlmen ont été élevés.

Mais alors à quoi bon avoir voté les lois d'associationt

Pourquoi deux poids et deux mesures ?

C’est comme le starter :

Pourquoi le starter ne donne-t-il pas le départ avec un drapeau bhu-blan&arougc ?

Est-ce que l’on craint que lés chevaux anglais se cabrent î

Est-ce par crainte de déplaire aux jockeys américains î

Mais nous sommes en France, sacrebleu, nous ne sommes pas en Amérique !

El d’ailleurs, l’Amérique, est-ce que La Fayette n’a pas montré à ce pays-là ce que valait la cocarde tricolore ?

La cocarde tricolore figure aux oeillères des chevaux de la Présidence et des Ministères.

Les chevaux des Ministères ne sont pas plus des rosses que les chevaux de course.

Que les chevaux de course et ceux qui les montent s’habituent au drapeau tricolore.

Le starter agite un drapeau ?

Du moment que nous sommes en France, on ne doit pas pouvoir agiter d’autre drapeau que le drapeau bleu-blanc-rouge.

Et M. Conque ne serait pas éloigné non plus d’exiger que tous les jockeys qui paraissent sur nos champs de course soient

tenus d’arborer les seules couleurs de la nation française , au lieu de ces casaques bigarrées et de ces écharpes multicolores...

Mais peut-être cela nuirait-il aux commodités de la course et créerait quelque confusion.

Et puis, il y a lieu de tenir compte que les écuries sont des institutions privées pour lesquelles on ne saurait, sans quelque

arbitraire, prétendre réglementer l’initiative individuelle.

Du moins, en ce qui concerne les haras de l'Etal , M. Conque estime absolument que la réforme s’impose.

La veste rouge du personnel des haras est sans raison d’être.

Ce qu’il faut, c’est la veste bleue-blanche-rouge.

En conséquence M. Conque, député, ayant pris des notes , se propose de demander au Ministère de l’Agriculture les modifications suivantes au régime des courses :

1° Substitution d’un roulement de tambour ou d’un coup de canon à la sonnerie de cloche qui annonce le départ.

2° Emploi par le starter du drapeau bleu-blanc-rouge, seul autorisé.

3° Tout le personnel des haras aura désormais des vestes tricolores.

Et M. Conque, s’il n’obtient satisfaction, se propose de porter le débat à la tribune de la Chambre :

Comme ça, du moins, on saura qui je suis , quand j’irai aux courses!...

C’est ainsi qu’un député intelligent et travailleur , même en s’amusant trouve le moyen de s’instruire, et, au milieu des divertissements en apparence les plus futiles , découvre d’un œil avisé les réformes nécessaires pour la bonne marche des affaires publiques et le plus grand bien de l’Etat.

Page 1