‹ L'horreur allemande [par] Pierre LotiChapitre 11 sur 16 · Noiros, depuis les lois sompt airos · texte numérisé non relu

Noiros, depuis les lois sompt airos

large qu'aucun boulevard de grande ville, tout ce qui reste d'êtres humains à Venise s'est assemblé et se promène, pour respirer l'air enfin rafraîchi du soir. Parmi toutes ces femmes, qui vont et viennent, je ne vois plus les touristes excentriques des temps de paix ; ce ne sont guère que des Vénitiennes, la plupart fidèles au costume national, coiffées en cheveux et portant le traditionnel châle noir, aux franges d'une longueur démesurée qui semblent balayer l'air quand elles remuent les bras. Et puis viennent des matelots, des matelots par centaines, tous en toile bien blanche avec le grand col bleu, et il en arrive toujours, car c'est la sortie de l'arsenal, en ce moment rempli de navires de guerre. Ce qui donne à tout ce mouvement de rue un calme si particuler, que l'on ne connaît presque plus ailleurs, c'est l'absence absolue d'automobiles et de voitures ; qu'est-ce que l'on en ferait ici, puisque le reste de la ville est dans l'eau? Alors, on n'a plus à se garer tout le temps de choses bruyantes qui menacent d'écraser ; c'est la vraie flânerie douce, où il n'est même pas utile d'élever la voix. De ma fenêtre, je domine tous ces groupes

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de femmes, mais sans les dominer de trop haut, car je ne suis qu'au premier étage. Elles sont certes moins jolies que celles d'autrefois, plus étiolées, plus exsangues ; — c'est que ce sont déjà, hélas ! les filles de celles que j'avais vues ici jadis, elles appartiennent à une génération suivante, plus usée, même avant de naître, par tous les absurdes surmenages de la vie contemporaine. Heureusement le crépuscule arrive à mon secours, pour jeter un peu d'imprécise illusion sur la gracilité de leurs silhouettes, sur la coquetterie de leurs châles dont les si longues franges, à leurs moindres gestes, ondulent comme des chevelures. Et puis voici que des petits orchestres de cordes préludent dans les cafés du quai, — et des chants dans une gondole qui passe, des voix faciles, entonnant de vieilles romances d'Italie; même en temps de guerre, les beaux soirs d'été, à Venise, ne vont pas sans « sérénades a...

Maintenant le soleil est couché et tous les rouges du soir ont pâli. Les choses lointaines perdent leurs détails, s'unifient en masses d'ombre violette, plus nettement découpées

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mv le ciel devenu d'or pâle. Dans la foule plus confuse qui remue sous mes fenêtres, les costumes de toile des matelots font des taches blanches, qui de plus en plus se pressent contre les légers châles noirs ; les promeneurs peu à peu se dispersent, s'éclaircissent, s'en vont en se donnant le bras: leur bourdonnement cesse, on entend mieux, dans l'eau, les derniers coups d'aviron des gondoliers qui rentrent au port.

Et tout à coup, parce que c'est l'heure et la consigne de guerre, tout à coup, avec une brusquerie un peu saisissante, les musiques se taisent, les cafés tous ensemble se ferment, les quelques lumières déjà allumées s'éteignent. Une impression de tristesse et d'angoisse passe sur la ville, commie un vent froid qui soudain aurait soufflé : la guerre, que l'on avait oubhée, les avions de l'Autriche q;ui, cette nuit, pourraient encore revenir !... Et tout à l'heure peut-être, très vite, sans bruit, de fantastiques toiles d'araignée en acier s'élèveront jusqu'à trois mille mètres vers les étoiles, pour tâcher d'attraper par les ailes les grands oiseaux meurtriers qui viendraient rôder dans l'air.

Plus un feu nulle part, en cette ville des fêtes aux milles lumières. Et je repense à ces vers de Musset, écrits, dit-on, dans Tappartement même que j'habite ce beau soir : « Dans Venise la rouge, Pas un bateau qui bouge. Pas un falot. » C'est comme uno Venise morte de mort subite ; dômes o\i campaniles, en ombres chinoises, renversent leurs images dans tous les miroirs de l'eau, qui luisent encore en jaune pâle. Enveloppée de beaucoup d'obscurité et de silence, Venise va sembler dormir, mais des yeux de guetteurs ne cesseront de sonder le ciel. Et tant de femmes, dans leur maison fermée, réciteront devant la Madone des prières pour ceux qui se battent sur la haute montagne ou pour ceux que le cortège des léviathans vient d'emporter à travers la nuit^ dans des directions que l'on ne doit pastiire...

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