‹ L'horreur allemande [par] Pierre LotiChapitre 8 sur 16 · LA DUSE · texte numérisé non relu

LA DUSE

Quand îe chaud crépuscule est près de tomber et que je rentre dans la vieille ville où j'habite pour quelques jours, je suis informé que « la Duse », à qui j'avais fait demander l'honneur d'un entretien, veut bien m'attendre, et que je suis même en retard. Donc je me précipite, encore tout poudreux des longues courses du jour, vers le petit hôtel provincial où elle est descendue. Et c'est là, dans une cour très banale où sont attablés quelques voyageurs, qu'elle m'apparaît et vient à moi. Je ne l'avais jamais rencontrée nulle part, même pas aperçue à la scène, mais des amis m'en avaient parlé, et avec quelle admiration émue I Elle est

drapée de très légères soies noires, qui l'enveloppent comme pour la dissimuler, mais sous lesquelles elle marche avec une grâce souveraine, et elle me tend une toute petite main de princesse, gantée de peau de Suède blanche. Il semble qu'elle se soit rigoureusement soumise à ce précepte : « Habillez-vous de telle manière que, après votre sortie d'un salon, personne ne se souvienne plus de votre toilette. » Ce qui frappe dès l'abord en elle, c'est quelque chose de hautement respectable en même temps que de suprêmement élégant dans la simplicité absolue. Ses cheveux, déjà très gris, sont discrètement attachés sous un petit chapeau noir que personne ne remarquerait. Tout l'ensemble de sa personne semble dire : « Vous savez, il ne faut paô faire attention à moi, je suis déjà une vieille femme. » Mais cela est démenti malgré elle par ses admirables yeux qui rayonnent, qui ont l'air d'éclairer. Il y a des êtres qui naissent vieux, d'autres qui, malgré la neige des ans, restent éternellement jeunes. On se représente que, sur la scène, si elle voulait « s'arranger », elle « donnerait » facilement vingt-cinq ans, — pour parler en langage de théâtre.

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Quand nous sommes assis en face l'un de l'autre, dans ce îieu de hasard qui est la banalité même, mes yeux ne peuvent plus se détacher des siens. Sa voix est une musique douce et grave ; son sourire découvre ses dents de jeune fille, enchâssées dans le corail de ses gencives d'enfant. On est comme bercé par ses moindres paroles. Oh ! l'exquise créature !

— Il aurait mieux valu ne pas me voir, dit-elle avec une modestie que l'on sent absolument sincère, — parce que j'avais ma petite légende qui m'auréolait un peu et à présent je l'aurai perdue.

J'ai la joie et la fierté d'entendre qu'elle m'a lu, et c'est pour cela sans doute que ses larges prunelles d'un brun roux, qui ne me quittent pas, me regardent jusqu'au fond de l'âme. Et les miennes ont l'intention de lui répondre : « Mais oui, c'est ainsi qu'il faut me regarder, car j'ai, moi aussi, mes légendes qui, au rebours des vôtres, ne m'auréolent pas du tout ; alors regardez au delà, cherchez-moi bien profondément, pour me trouver tel que je suis. »

Celle que, dès qu'on l'a rencontrée, on n'ose plus appeler familièrement par son nom

de célébrité « la Duse », a quitté le théâtre depuis quelques années, comme on sait ; mais elle est venue ici pour ses chers soldats, ses héros du Garso. Elle est magnifiquement patriote. Cela m'enchante d'entendre vibrer, dans les inflexions pourtant très correctement atténuées de sa voix, son ardent amour pour l'Italie, son admiration pour la France, sa révolte contre l'horreur germanique et contre toute cette barbarie qui a tenté de subjuguer le monde...

Par discrétion, je n'ose pas prolonger, car l'heure approche où les petites lampes bleues vont s'allumer dans la ville qui s'assombrit. Je prends congé de madame Eléonora Duse, avec le regret de me dire que l'entretien sera unique dans ma vie, — car demain je vais reprendre mes tournées sur le front et puis je repartirai pour la France, tandis qu'ellemême va s'occuper de ses théâtres au soleil, où les coeurs des combattants s'enflammeront pour la victoire. La presque certitude que je ne la reverrai jamais plus, jette comme une ombre de petite mort sur ma fin de journée.

APPARlTlOIf DES DOLOMITES

17 août 1917.

Environ cinq ou six heures d'automobile aujourd'hui, pour aller, de la vieille petite ville aux lampes bleues que je quitte pour toujours, à la partie du front italien où l'on se bat dans la neige. C'est à travers un pays admirable de verdure, de forêts, de vergers, de moissons, d'eaux vives, mais qui n'est qu'un continuel chaos de montagnes abruptes et de précipices profonds. Une magnifique route, tout le temps bordée de bornes que relient des garde-fous en fer, permet d'aller avec la plus folle vitesse que Ton veut, sans perdre jamais l'illusion d'une glissade facile et douce. Toujours vite, vite, on se sent mon-

ter par des lacets, aux fiancs de montagnes verticales. Ou bien on surplombe des vallées qui sont des gouffres inquiétants à sonder, et que tout à coup on franchit, comme emporté en rêve, sur des ponts hardiment jetés audessus de torrents. Jamais un heurt, jamais une secousse ; cela n'a pas l'air d'un voyage réel, on croirait plutôt que l'on vole. Nos pauvres routes de France, hélas I ne sont plus ainsi, surtout aux approches du front où les obus et les camions trop lourds les ont tant labourées. Parfois de hautes cimes presque verticales, où des nuages sont accTochés, vous enténèbrent de leur ombre, mais aussitôt on rejaillit au beau soleil d'été, dans i'échancrure de quelque vallée où dégringolent des cascades étincelantes de lumière. On glisse, on vole, et cependant on aurait presque envie d'aller plus vite encore, pour s'évader de l'oppression de toutes ces montagnes qui se succèdent sans fin, qui vous tiennent comme emprisonné, et que l'on croit sentir peser de trop haut sur sa tête. Vite toujours, nous traversons des villages, enguirlandés de vignes et pleins de fleurs, qui sont comme collés, en équilibre passager,

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sur des pentes terribles, et que Ton croirait prêts à tomber dans les abîmes où bouillonne furieusement Feau des cascades. On se rend très bien compte que la course ne cesse d'être ascendante, car Tair, qui était accablant de lourdeur au départ, s'allège et se rafraîchit d'une façon délicieuse, et puis, de plus en plus la végétation change, voici les sapins, les mélèzes, toute la flore des altitudes ; même, dans un ravin, une énorme masse blanche, qui de loin ne s'expliquait pas, vous jette au passage un froid qui fait frissonner pendant quelques secondes : c'est de la neige, le reste d'une avalanche tombée au printemps et que le clair soleil d'août n'a pas encore toute fondue. Ces villages, que de temps à autre on traverse, nous présentent déjà des aspects moins italiens, bien qu'ils aient encore leurs « saintes familles », peintes en belles couleurs sur des pans de murailles. Ils sont du reste tous en fête, car c'est le jour de l'Assomption et il y a des guirlandes vertes aux portes des églises ; la population est dehors, des vieillards, des femmes, des enfants, des jeunes filles presque toutes jolies, ayant jeté sur leur chevelure le petit

<ihâle traditionnel, — mais point d'hommes, car ils sont tons partis au loin pour se battre. Vers le soir, après environ quatre ou cinq heures de route, nous franchissons l'ancienne frontière de l'Italie pour pénétrer dans la zone reconquise, dans ce qui naguère encore était le Tyrol autrichien. Nous avons beaucoup monté, plus de mille mètres, il fait presque trop frais ; nous voici au miUeu des Alpes Cadorines, la région se fait plus solitaire, le site plus tragique. Et tout à coup, à un détour des montagnes, nous découvrons une immense fantasmagorie là-bas en avant de nous, des choses de cauchemar qui se découpent trop haut sur le ciel ; les nouvelles cimes qui viennent de nous apparaître sont couronnées par une espèce de ville excédant toutes les proportions connues, absolument titanesque, et qui se prolonge dans le lointain à n'en plus finir ; elle a des basiliques, des citadelles, des pagodes de la fantaisie la plus extravagante ; elle a des tours de six à huit cents mètres, les unes qui s'érigent droites et pointues, les autres qui se penchent comme pour crouler dans les abîmes ; elle est bâtie «n une même pierre grise, çà et là marbrée

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de rougeâtre ; des nuages, que le vent tourmente, ont l'air de se promener comme chez eux dans ses rues colossales, et des tapis très blancs — des neiges — y sont jetés çà et là comme des suaires...

C'est cette tourmente géologique, jQgée à de presque inaccessibles hauteurs, que l'on appelle les Dolomites, — et c'est là que les Italiens ont été obligés de porter la guerre ; il a fallu grimper là dedans, attaquer là dedans, s'y battre et s'y débattre ; on a peine à y croire.

Quelques nuages dévalent de la cité cyclopéenne, nous jettent de courtes ondées froides avec un peu de neige, et le soleil a disparu derrière les montagnes de l'Ouest, quand nous arrivons à la petite ville très moderne de Cortina, qui est surplombée de partout par le monde menaçant des pierres, et qui est imprévue, au milieu d'un tel décor, avec ses hôtels genre Palace, — un peu démolis, un peu traversés par les obus, mais portant encore leurs dorures et leurs grands écriteaux raccrocheurs.

La nuit va tomber, avec des averses glacées. Nous dormirons là, dans une hôtel

confortable et propret, qui est encore ouvert. On y sent le mauvais goût allemand, mai» nous y sommes accueillis par de gentilles hôtesses blondes, qui sont déguisées en Tyroliennes comme au temps où il fallait exploiter la bêtise des touristes, et qui ont l'air de se préparer à chanter un opéra-comique de 1830.

LA GUEBRE FANTASTIQUE

19 août.

Aujourd'hui, montée aux Dolomites. II a neigé cette nuit et il fait ce matin un froid qui vous saisit, après que Ton a quitté, depuis une vingtaine d'heures à peine, l'été brûlant des terres basses. Bien que de gros nuages demeurent encore dans les cit^s chimériques d'en haut, le fond de l'air est pur, et on y verra de loin.

Nous commençons l'ascension en automobile et, quittant bientôt la route qui était pour les touristes d'antan, nous en prenons une toute neuve qui est aussi belle, une de ces routes militaires que les Italiens ont été obligés partout de tailler et de remblayer^

avant de commencer les batailles ; il est d'ailleurs invraisemblable que, sous le feu de l'ennemi, ils aient pu faire cela si vite et si bien ; par exemple, on n'a pas eu le temps <le soigner les garde-fous, et, dans les tournants brusques des lacets, comme il faut conserver la vitesse, sans quoi la machine ne monterait pas, il est bon de recommander son âme à Dieu.

Par une illusion commune en montagne, les autres sommets — les autres que celui au flanc duquel nous courons en ce moment — nous font l'effet de s'élever avec nous, de nous accompagner dans notre montée en l'air. Nous sommes encore parmi les sapins et les mélèzes, mais tout à l'heure nous' atteindrons la région plus à pic, où les pierres seront seules. De temps à autre, gronde un obus ; au milieu de tant de rochers, les sonorités et les échos continuent le bruit qu'il a fait, et c'est comme un coup de tonnerre qui se prolongerait trop longtemps. Voici, dans un repli, beaucoup de tombes, parmi des arbres arrachés et fracassés : c'est qu'une «norme avalanche s'est abattue là en avril ; -en même temps qu'elle a tout saccagé sur

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BOii parcours, elle a englouti une centaine de soldats, que l'on n'a pu retrouver qu'à la fonte des neiges, et qui dorment à présent sous ces petites croix, au milieu d'un grand désordre d'arbres chavirés et de pierres bouleversées. (Dans les Dolomites, les Italiens, en plus de tant d'autres dangers, ont aussi à compter avec le caprice des avalanches.) Çà et là on voit passer en l'air des espèces de tout petits chariots qui courent sur de minces câbles d'acier : ils traversent d'effroyables abîmes, pour aller comme à vol d'oiseau d'une cime à uue autre, et on dirait, de loin, des perles noires enfilées, qui glisseraient sur leur fil. Ce sont les « téléfériques », un ïQot qui ne p-eut se rendre en français que par une périphrase. Les Italiens, dans une pareille région, ont été obligés de développer à outrance ces frêles communications aériennes, et on se représente quelles difficultés pour les établir 1 Des compagnies de cent, cent cinquante hommes grimpeurs, portant à la file sur leurs épaules des centaines de mètres de cable d'acier, ont mis des heures, des jours, à faire d'impossibles ascensions dans les Dolomites, s'accrochant avec leurs

bâtons ferrés, perdant pied quelquefois pour les plus terribles chutes d'ensemble ; arrivés enfin au but, agrippés là on ne sait comment, ils ont scellé dans le roc vif les énormes anneaux dans lesquels les câbles courent si aisément aujourd'hui, pour un continuel va-et-vient. Tout s'achemine maintenant par ces voies-là, des vivres, des projectiles, de l'eau, même des hommes et des canons ; en quelques minutes arrivent ainsi sur les crêtes les plus escarpées des petits chargements qui jadis auraient mis des jours à faire la vertigineuse escalade, et la vie sur les cimes en a été tout à fait changée. On se figure ce qu'elle devait être, au début de la guerre, la vie de ces soldats ermites qui, dans les cavernes des extrêmes hauteurs, ont dû rester parfois, en hiver, jusqu'à trois mois sans communications avec le reste du monde, dans une atmosphère glacée, se nourrissant de conserves et buvant de la neige fondue ! A mesure que nous montons, par les courts lacets, l'air se fait de plus en plus léger, frais et vivifiant ; on se grise à le respirer. Les autres Dolomites, les gigantesques voisines, continuent de pousser, pourrait-on dire, de

s'étirer vers le ciel comme pour nous y suivre ; la plupart de leurs donjons, émergeant de leurs suaires de neige, nous dominent encore, et vraiment on comprend que les Autrichiens, qui y sont retranchés dans des trous, aient été en droit de s'y croire inexpugnables. La guerre victorieuse, que nos Alliés leur font ici, est le comble de l'invraisemblance. — Et le canon continue à tonner de temps à autre, éveillant des sonorités infinies dans ce lieu qui était jusqu'à nos jours le haut royaume du silence.

La route à présent est presque constamment en vue de l'ennemi, perché sur les pics d'en face, aussi l'a-t-on camouflée avec grand soin ; nous roulons entre de véritables haies et sous de véritables voûtes de branches vertes de sapin, attachées par des fils de fer. Tout cela exige du reste beaucoup d'entretien et, de distance en distance, des soldats, bien plus exposés que nous car ils sont immobiles, travaillent à réparer, avec des branches fraîches qu'ils ont apportées, les dégâts qu'a pu faire le vent, dans ces charmilles artificielles.

Notre auto enfin s'arrête, au point terminus

de rétonnante route, et c'est dans un grand repli de la montagne aux flancs gris, dans un retrait absolument abrité des longues-vues autrichiennes. Il y a là presque une ville militaire, improvisée, que je n'attendais pas, des baraquements très vastes en bois de sapin, des ateliers, une ambulance, et, au milieu de ces bâtisses neuves, des soldats coiffés du petit feutre à plume d'aigle s'empressent à mille travaux de terrassement et d'installation, comme pour faire face à une guerre appelée à durer longtemps encore. Gn va aussi prolonger la route, mais la partie commencée, où les terrassiers travaillent, est très en vue, et il faut la camoufler à mesure... C'est étrange de trouver tout ce monde et toute cette bruyante activité dans un recoin de montagne où naguère les aigles étaient seuls à habiter, au milieu d'un calme éternel ! Nous sommes à environ deux mille mètres de haut, dans un décor extravagant et formidable. Devant nous, séparés par des gouffres où courent des nuages, se dressent deux autres am.as de Dolomites qui encombrent le ciel ; ils montent verticalement depuis les abîmes d'en dessous et sont

,.oiironné8 de dentelures camme des clochers;

ce sont du reste ceux qui ressemblent le plus

des cathédrales, mais des cathédrales qui

dépasseraient plus de cent fois les habi-

lelles proportions des monuments humain».

— C'est le second de ces deux pics qu'il iOus faut conquérir à présent, et que nous liions attaquer un de ces prochains jours, rie disent les officiers qui se sont groupés utour de moi.

Attaquer cela, conquérir cela par assaut, n croit rêver en entendant des propos payiis. Et ils continuent leurs explications :

— Là-bas, vous voyez cette grande cassure toute fraîche? C'était la place d'une des cornes de la montagne, que nous avons fait sauter l'autre jour. Bien entendu, le poste autrichien, qui s'y était établi dans des cavernes, a sauté du même coup, et roulé jusqu'en bas, avec un déluge de pierres...

Si l'on n'avait pas les preuves que tout cela est réel, on se figui^rait entendre débiter quelque conte à la Jules Verne, composé pour émerveiller les enfants.

— Si vous désirez monter plus haut, me dit ensuite le commandant de cette cité de»

grimpeurs, nous avons un tôléférique qui vous élèvera encore de huit cents mètres (à peu près trois fois la tour Eiffel). Et c'est l'affaire de dix minutes.

Soit ! Mais le wagonnet de téléférie, ici, n'est guère engageant. Tous ceux que j'avais vus ailleurs étaient des espèces de petites corbeilles, très acceptables en somme pour un trajet dans les airs. Celui-ci est une simple planche, comme un dessus de table sans le moindre rebord ; on y a sa largeur et sa longueur, à peine plus ; on s'y assied, ou on s'y couche, au choix ; comme c'est une planche qui doit cheminer un peu inclinée, il y a tout de même, du côté des pieds, une barre de bois où l'on peut s'arc-bouter des talons, afin de ne pas glisser. Pour des gens affligés de vertige, ce genre de wagonnet-là serait infiniment plus à redouter qu'un avion, dans lequel au moins on est assis sur un fauteuil et maintenu jusqu'à mi-corps par quelque chose de solide qui, en cas d'étourdissement, vous empêcherait toujours d'aller vous écraser sur le sol. Tandis qu'ici, rien. On m'avertit du reste qu'une fois lancé je n'aurai plus la possibilité de m'arrêter, car

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la planche inverse, qui me fera contrepoids, aura commencé de redescendre de là-haut ; elle ramène cette fois, paraît-il, un malade, évacué des postes extrêmes vers l'ambulance, et nous nous croiserons à mi-chemin. Tout cela semble très naturel à ces hommes qui vivent ici, qui à toute heure du jour ou de la nuit circulent dans le vide comme chez eux, et pour aller se battre, pour courir à leurs aventures au-dessus des nuages. Désirant me faire plus d'honneur, ils apportent une couverture de soldat qu'ils étendent sur la planche aérienne, et le départ a lieu, sans la moindre secousse, — à part une trépidation légère, — même sans le moindre bruit, — à peine le crissement discret du frêle câble qui m'entraîne dans l'espace. Aussitôt les groupes d'Alpins fuient rapidement au-dessous de moi. Ensuite ce sont les pics, les rochers en aiguilles, par-dessus lesquels je file comme un oiseau qui plane, ils ont l'air de s'enfoncer les uns après les autres, de se dissoudre dans les entrailles de la terre...

Au bout de cinq minutes environ, je croise de tout près la planche inverse, qui redescend avec son triste fardeau. Il passe, il plonge, le

pauvre malade, étendu les pieds en avant, les yeux fermés, sur la planchette inclinée. Un autre soldat, pour le garder, s'y est assis avec lui, du côté de la tête, le surveille et le maintient entre ses genoux. Une vision furtive :'à peine ai- je eu le temps de les entrevoir, ils ont disparu...

Il y aura quand même une petite satisfaction à arriver au but, surtout pour une première fois, et on ne peut s'empêcher du reste de songer que la descente aura lieu sur la même planche sans rebord et par la même ficelle; seulement les aiguilles des rochers, au lieu de rentrer dans la terre, auront l'air de surgir de partout, de pousser comme des asperges géantes dans une prairie au printemps...

A la petite gare terminus, qui est un trou dans le roc, d'autres Alpins m'accueillent, et c'est là que m'attendait la capitale surprise du voyage : une galerie dans la pierre vive, une galerie qu'ils ont creusée et qui a plusieurs centaines de mètres de long, avec des meurtrières par où des canons — comment les ont-ils juchés là? — passent la tête -et regardent l'ennemi I ïl y a aussi des

machines foreuses, sans cesse au travail et qui gagnent chaque jour trois ou quatre mètres en profondeur, perçant la montagne de part en part. Vraiment on peut dire que nos amis italiens, à force d'audacieuse patience, it tenu et gagné là une série de gageures 'Utre l'équilibre et contre le sens commun.

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