A PARIS
Chez Alpii. PICARD, Libraire, rue Boxaparte, 82
Imprimé par los lîaitsiurs DON.VEDAMK et FILS, typographe» à Épcrnoy.
M. D. CGC. LXXVIII
ET SA FAMILLE
Divers écrivains ont parlé plus ou moins longuement de la première femme de chambre d'Anne d'Autriche, du crédit singulier dont elle jouit si longtemps, de la part qu'elle prit à certaines intrigues de la Régence et de la Fronde, de la place qu'elle occupa ensuite à la cour de Louis XIV, du rang que ses enfants y eurent <à leur tour (1). Mais on n'a eu jusqu'ici d'autre guide que la chronique, et la chronique, peu soucieuse de l'exactitude, a fait commettre nombre d'erreurs, quelques-unes même assez graves pour dénaturer la physionomie des personnages ou les incidents les plus remarquables de leur existence. C'est à ces erreurs et aux lacunes encore subsistantes dans les informations que nous allons essayer de
(1) L'étude la plus complète sur ces différents sujets est celle de M. Jules Cousin, intitulée : L'Hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine ; br. de 108 pages, avec fac-similé, 1864. (Extrait de la Revue universelle des arts.) Jal a consacré aussi à M°i« de Beauvais un des articles les plus longs et les plus touffus de son Dictionnaire critique, p. 151-155; mais il y a multiplié comme à plaisir ces erreurs d'un caractère presque puéril qui déparent trop souvent un livre si utile et si précieux.
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porter remède, en nous servant de documents d'une authenticité certaine, et presque uniquement de papiers de famille. Quoique nous ayons l'intention de laisser de côté les épisodes de l'histoire de M""" de Beauvais qui ont été le plus souvent traités par nos devanciers, et, bien que cette notice ait un caractère plus particulièrement généalogique et chronologique, nous croyons cependant qu'elle offrira, chemin faisant, quelques aperçus curieux sur une partie de la cour du grand roi.
Avant Saint-Simon, qui trouvait étonnant que M"" de Beauvais parût « à la cour en grand habit, comme une dame (1), » et qui contestait à son fils le droit de prendre un titre de baron (2), la « chronique médisante » du dix -septième siècle, dont on trouve l'écho dans des recueils même sérieux , avait fait de M. de Beauvais, le mari, un marchand de rubans du Palais, et de son beau-père, Michel Bellier, un fripier, ou même un crocheteur des halles. On en a cra la chronique plus volontiers, malgré les documents du Cabinet des titres (3), qui étaient cependant fort
(1) Addition au Journal de Daiujeau, 11 août 1690; cf. Mémoires, éd. 1873, tome I, p. 106-107.
(2) « Ce baron de Beauvais, aussi peu baron que le baron de Breteuil. «Addition au Journal de Da^igeau, \l août 1697; cf. Mémoi7'es, tome I, p. 107.
(3) Voir le tableau généalogique reproduit par M. Cousin dans l'Appendice de l'Hôtel de Beauvais, p. 92-95.
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exacts, et auxquels il suffira d'ajouter quelques compléments pour établir l'origine vraie de la favorite d'Anne d'Autriche et de son mari.
De même que beaucoup de généalogies parisiennes, celle-ci commence par deux simples bourgeois, Martin et Claude de Beauvais, qui vivaient dans la première partie du seizième siècle. Claude fut hôtelier et épousa la fille d'un de ses confrères; mais, dès le degré suivant, Jacques de Beauvais, commissaire-examinateur au Châtelet(d) (1544), puis greffier des présentations, au parle ment et bailli de Meaux, se fit pourvoir, le 16 février 1569, d'une charge de notaire-secrétaire du roi. Il la posséda jusqu'à sa mort, 28 avril 1589, c'est-à-dire pendant vingt ans révolus, et acquit ainsi une noblesse qu'il transmit à ses enfants, avec la seigneurie de Villiers et des armes, fort bourgeoises d'ailleurs : « D'argent à une fasce de gueules chargée de trois roses du premier et accompagnée de deux coquilles d'or (?) » Il avait épousé, le 28 mars 1552, Ambroise Regnot, fille d'un commissaire-examinateur, et en eut :
1° Jacques de Beauvais, lequel fut maître des comptes à Rouen, et mourut en 1597, sans postérité ;
2° Philippe de Beauvais, qui fut fait secrétaire du roi sous la Ligue et mourut, aussi sans pos-
(1) Ces commissaires étaient des magistrats de police, chargés de procéder aux visites, captures, informations, scellés, comptes, etc.
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térité, en juin 1636, portant les titres d'écuyer, seigneur de Marquieux, Martinsart et autres lieux ;
3" Pierre, qui suivra ;
4°, 5" et 6° Trois filles.
Pierre de Beauvais, étant avocat au parlement, se fit confirmer, à la mort de son père, dans les privilèges de la noblesse, et devint, quelques années plus tard, substitut du procureur général au parlement, puis premier substitut. Il épousa, le 2 juin 1585, Gassandre Alixant, fille d'un président au parlement de Bretagne, et en eut :
1° Jacques II de Beauvais, seigneur des Rôtis, de la Boissière, etc., lequel fut avocat, puis substitut du procureur général, résigna cette charge au profit de son frère cadet, pour devenir conseiller au parlement de Metz, testa le 20 août 1643, et mourut sans postérité ;
•2° Pierre II, qui suivra;
3° Marie de Beauvais, qui fit profession en l'abbaye Notre-Dame-du-Parc, le 9 juin 1607, et mourut le 17 septembre 1653.
Pierre II devint ainsi le seul héritier d'une fortune qui n'avait cessé de grossir, et qui se composait de rentes, de maisons à Paris, de terres, etc. , Pierre — c'est lui que la chronique qualifie de marchand de rubans — fut baptisé le 9 août 1602 et hérita de la charge de substitut du procureur général (19 novembre 1626) ; mais il l'échangea, en octobre 1630, bien avant de se marier, pour celle de lieutenant général de la prévôté de l'hôtel.
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Ce fut le 23 février 1634 qu'il épousa Catherine- Henriette Bellier. — Celle-ci n'était pas encore noble, mais appartenait à la domesticité la plus intime de la reine Anne d'Autriche. Sa grand'mère, M™^ Bellier, ancienne remueuse du Dauphin (1), était première femme de chambre de cette princesse, et, lorsqu'elle mourut, le 23 avril 1636, « plusieurs seigneurs et dames de la cour assistèrent à ses funérailles, en considération de l'honneur qu'elle avoit eu de servir au berceau le roi. Monsieur et toutes les filles de France (2). » Cette Bellier eut pour remplaçante sa bru. M"" de Filandre, c'est-à-dire Marie Chesneau ou Ghesnot, aussi remueuse des enfants de France et femme de chambre de la reine , mariée à Michel Bellier, sieur de Filandre et de Platbuisson, huissier du cabinet de la reine, et mère de Catherine-Henriette. Deux ans plus tard, Louis XHI, sur la recommandation delà reine, anoblit Michel Bellier, par lettres signées à Saint-Germain, en juin 1638, « ayant, disent ces lettres, toute sorte de satisfaction des services rendus au feu roi notre trèshonoré seigneur et père, à nous et à la reine, notre très-chère épouse et compagne, par notre cher et bien amé Michel de Bellier, sieur de Filandre et de Platbuisson, et par feu la dame de Bellier, sa
(1) Il est plusieurs fois parlé d'elle dans \e Journal de Jean Héroard. En juillet 1634, la Bellier eut un don de 9,000 livres, comme première femme de chambre.
(2) Gazette de 1636, p. 264.
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mère, et par la demoiselle Filandre, sa femme, aussi première femme de chambre de la reine, depuis longtemps (1). » Marie Chesneau conserva sa charge pendant huit ans, testa le 20 juillet 1646, et mourut vers la même date.
Sa tille, Catherine-Henriette, avait été élevée à la cour, et y remplissait les fonctions de femme de chambre, en attendant qu'elle héritât de la charge de première femme et de la confiance que la reine aA^ait eue dans les deux dynasties précédentes. Profitant de la toute-puissance de sa maîtresse, après la mort de Louis XIII, elle fit obtenir à son mari un brevet de conseiller du roi en ses conseils d'Etat et privé (10 juin 1643). La charge de lieutenant général de la prévôté fut vendue au mois de novembre suivant, et, en outre, la fortune des deux époux s'accrut de l'héritage du frère, de M. de Beauvais le conseiller. Cette situation leur permit d'avoir un séjour de plaisance aux environs de Paris : ils acquirent d'abord, en 1646, la maison et le parc que possédait à Saint- Mandé le maître des requêtes Barrin de la Gallissonnière; puis, en 1647, la seigneurie de Gentilly, vendue par Jean du Clédat, docteur en médecine (2).
(1) Vûyez le texte de ces lettres dans le ms. de la Bib. nationale fr. 4139, fol. 205, et leur confirmation pour le fils et les petitsenfants du premier impétrant, dans le registre du secrétariat de la Maison du roi, Arch. nationales, G' 25, fol. 364, décembre 1681.
(2) Le contrat, daté du 8 septembre 1647, est au Cabinet des titres. Il y avait là, sur les bords de la Bièvre, une belle maison, bâtie par Nicolas Chevalier, premier président de la Cour des aides, et ornée d'un magnifique jardin.
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C'est cette dernière seigneurie que le fils de M"" de Beauvais, et peut-être son mari, transformèrent en baronnie.
Ce fut le beau temps des deux époux.
Tandis que le mari remplissait ses fonctions de conseiller d'Etat (1), la femme prenait une part considérable à toutes les intrigues de la cour. On ne sait pas au juste quel rôle elle eut dans l'affaire du marquis de Jarzé, qui d'ailleurs lui coûta près d'un an d'exil à Gentilly ; mais ce qui est bien prouvé, c'est qu'elle futl'agente de Foucquet et de Mazarin tour à tour, ou en même temps, et bien pensionnée par les uns comme par les autres : Foucquet lui donna plus de 100,000 livres (2) et acheta ses maisons de Saint-Mandé,pour s'en faire à lui-même une retraite aussi somptueuse que discrète; le cardinal, quoique moins prodigue, devait payer à leur valeur les rapports confidentiels qui existent encore dans les papiers du ministre (3).
(1) Il fut un des commissaires établis en 1615 pour la vente du domaine, en 165S pour les affaires des fermes et du clergé.
(2) Chéruel, Mémoires sur Foucquet, tome II, p. 34 et 132-139.
(3) Archives des Affaires étrangères, France, vol. 1-13 et autres. Il semble probable que M™» de Beauvais savait à quoi s'en tenir sur les relations d'Anne d'Autriche avec le cardinal ; voir une curieuse anecdote racontée par Bartet à Mazarin lui-même (octobre 16-59), dans Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, par M. Chéruel, p. 229-2.35. Les Mémoires de M. d'Artagnan (t. 1, p. 111), ouvrage tout à fait apocryphe, mais venu de quelqu'un qui avait de très-bonnes informations, prétendent que Mazarin avait pris M"'= de Beauvais par la tendresse, en 1643, pour avoir son appui auprès de la reine et contrebalancer l'influence de Chavigny.
Si l'on ajoute à ces produits les largesses incessantes d'une bonne maîtresse et les profits indirects de tout genre (1), on comprendra comment la première femme de chambre crut pouvoir suffire à l'énorme dépense d'une construction comme le fameux hôtel de Beauvais. Ce fut en
(1) C'est à quelque affaire productive où elle avait fourni son entremise toute-puissante, que se rapporte la lettre suivante au chancelier Séguier. (Bib. de l'Institut, ms. Godefroy 274, no 117). Quoique M. Jules Cousin ait déjà donné le fac-similé d'une lettre de la Beauvais, comme ses autographes en circulation sont fort rares, nous reproduisons fidèlement le texte de celui-ci, pour donner une idée des connaissances orthographiques de la familière d'Anne d'Autriche :
« Monseigneur,
« Ayant faict conestre a M-^" Cousinot la grasse particulière que vous luy feries a ma considération, et que vous ne feries pas la mesme chose pour tout le monde, ie lay trouve dans le santiment de croyre quelle pouvet faire la chose sans moy, à la première instance quelle vous en feret ou feret faire. Set pour quoy. Monseigneur, ie vous suplie très humblement de me faire Ihoneur de comander que Ion rande et la vielle et la nouvelle laictre ou brevet sans estre selle hafm que ie luy rande en pareille nature quelle me la donne ; et comme il se présente tous les iours forsses ocasions ou iay besoin de vostre bonté, ie vous suplie, Monseigneur, de me la conserver pour la première rencontre, dont ie vous en sere infiniment redevable et en aure la reconoissance quand doit avoir la personne du monde qui vous est le plus sûrement et véritablement,
» Monseigneur,
« Vostre très humble, très obligée, très obeisante servante.
« CH. Bellier de Beauvais, »
« Ce 8 septembre 1649. »
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1654 (1) qu'elle acquit le terrain de la rue Saint- Antoine ; en mai 1658, les entrepreneurs du Beauchamp et de Préfontaine livrèrent les bâtiments bâti sur les plans de Lepautre, avec des pierres prises par la reine mère
(1) M. Jules Cousin place vers le même temps l'aventure du jeune roi, et y voit l'origine de ces dèjyenses. (L'Hôtel de Beauvais, p. 15 et suivantes.) Louis XIV avait alors seize ans, et M"'' de Beauvais, qui, d'après la date de son mariage, devait être née vers 1615, avait ainsi une quarantaine d'années. C'est à une époque antérieure, en 1649, queM™<= de Motteville parle d'elle en ces termes : <c Elle n'étoit ni belle ni jeune, et vouloit avoir des amis... La reine la considéroit, non par ses vertus, ni pour la beauté de son âme, ni pour celle de son visage, mais à cause de l'adresse de ses doigts et de son extrême propreté. >> Et, en 1654, voici le portrait qu'on faisait d'elle dans la Carte du pays de Braquerie : « Beauvais, sur la Carogne, est une petite ville, dans un fond, où l'on ne voit le jour qu'à demi, et dont les bâtiments sont très-désagréables. Elle a eu néanmoins des gens de très-grande condition pour gouverneurs, entre autres un commandeur de Malte, qui y a laissé une belle infanterie. On ne s'étonnera point que des gens de naissance et de mérite se soient arrêtés à un si méchant logis, quand on saura que ç'a été le principal passage pour aller à la ville de Dona Anna, où tout le commerce se faisoit durant qu'on bâtissoitle fortL. Depuis que ce fort est entré dans ses droits, la ville de Beauvais n'a plus eu de gouverneur de marque, mais des gens de basse étoffe et inconnus, que la ville y entretient, quoiqu'elle ne vaille plus la dépense. Ceux-ci ont toujours eu soin de bien maintenir l'infanterie. >> (Historiettes de Taîlemant des Beaux, tome IV, p. 536.)
Quant à l'authenticité même de l'épisode que Saint-Simon a popularisé, et qui, plus que tout autre titre, a valu une certaine célébrité à M"'^ de Beauvais, nous montrerons plus loin que le commentateur du Chansonnier dit de Maurepas, qui probablement est Gaignières (mss. fr. 12617, p. 490, et 12 618, p. 249), raconte les mêmes faits, presque dans les mêmes termes, que Saint-Simon. On sait, en outre, qu'il est fait allusion aux relations de la Beauvais avec le jeune roi dans les lettres de Madame, dans Bussy- Rabutin, dans certaines clefs des Caractères. Tout réceniment,
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sur les chantiers cUi Louvre ; mais les peintres et doreurs travaillaient encore en 1660, peu de temps avant que la reine mère, la reine d'Angleterre, Mazarin, Turenne et les plus illustres de la cour vinssent inaugurer le nouveau logis, en assistant, du haut du balcon central, à l'entrée solennelle de Louis XIV et de Marie-Thérèse (26 août 1660). Ce « superbe monument des libéralités de la reine mère et de Son Eminence, » comme l'appelle la Gazette, n'avait pas coûté moins de 500,000 livres (1), disait-on, et néanmoins, vers le même temps , M"° de Beauvais acheta pour son . fils, dans le faubourg Saint-Germain, la belle maison du comte du Dognon. La ruine suivit de près ces folles prodigalités. Grugée par des amis de toute catégorie (2), poursuivie par toutes sortes de créanciers, mais comptant sur une promesse de la reine de payer ses dettes. M"" de Beauvais fit
M. Tamizey de Larroque signalait, dans l'Investigateur (1877, col. 551), un passage de l'Histoire du règne de Louis XIV, par Limiers (1717), où la mèms tradition a pris place. Ne doit-on pas voir aussi une allusion dans ce passage des Mémoires de Choisti (p. 577) : " Catau (diminutif de Catherine, dont la reine se servait ellemême) ne manquoit ni d'esprit ni d'expérience, et d'ailleurs elle avait ses raisons pour prendre le parti du roi. "
(1) Ce chiffre est donné par les papiers de famille.
(2) Si l'on rapproche des passages de Saint-Simon le portrait do la «ville de Beauvais » que nous avons reproduit aussi dans une des notes qui précèdent (p. 13), ou les allusions plus ou moins discrètes de divers contemporains, il n'est guère douteux que les Chamarande, les Bétoulat et autres galants n'aient contribué à la ruine de cette fortune si industrieusement amassée. Monglat dit quelque part que M™« de Beauvais n'était pas « ennemie de nature. »
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d'abord face aux dépenses de la construction en vendant tout ce qu'elle avait de disponible, y compris deux charges dans la maison de Monsieur ( J). Elle essaya aussi, en 1661, de tirer parti du renom déjà fait à l'hôtel de Beauvais, en le mettant en loterie, avec le mobilier, avec ses pierreries, et même avec ses maisons de campagne (2). La loterie ne réussit point, à supposer que ce fût une chose sérieuse; et enfin, le jour oii Anne d'A-utriche vint à mourir, tout fut perdu. On avait trop compté sur sa reconnaissance; quoiqu'elle eût été assistée dans les plus cruelles douleurs, jusqu'au dernier instant, par la fille et survivancière de M"^ de Beauvais, celle-ci n'eut qu'un legs de 30,000 livres, tout à fait insuffisant pour arrêter une ruine que précipita et qu'acheva, quelques années plus tard, la mort de Pierre de Beauvais.
Celui-ci finit ses jours à Gentilly, vers le 15 février 1674; l'inventaire qui fut fait le 13 avril suivant, et qui nous a fourni une foule de renseignements précis, donne en même temps plus d'une preuve de l'état précaire où était tombé le ménage :
(1) Quand on créa la maison de Monsieur, en 1651, M'>'^ de Beauvais essaya d'avoir une partie de la charge de secrétaire des commandements, mais elle n'eut que celle de contrôleur général des finances, vainement convoitée par Colbert, et plus tard, en en détachant les fonctions de surintendant des domaines, on en fit deux charges dont Béchameil et Boisfranc se rendirent acquéreurs. (Lettres de Colbert, publiées par P. Clément, 1. 1, p. 89, 95. 171 et 181 ; Journal de Dangeau, t. I, p. 255.)
(2) La Muze historique, de Loret,20 mars 1661.
presque tous les meubles qui se trouvaient soit à la rue de Grenelle, soit à la rue Saint-Antoine, durent être placés sous le nom du tapissier ou d'un des enfants du défunt, pour éviter la saisie. Il fallut abandonner tout de suite l'hôtel du faubourg Saint- Germain, dont Loret avait décrit si complaisamment les splendeurs en novembre 1663. Le comte d'Auvergne le prit en location (1); plus tard, en 1685, le doge de Venise y demeura un mois avant d'aller faire amende honorable à Versailles, et enfin, le 15 mai 1686, les Petites Cordelières du couvent de Sainte-Glaire, rue des Francs-Bourgeois, l'acquirent de M°'° de Beauvais, ou plutôt de ses créanciers : la grande salle, oii l'on avait jadis donné bals et fêtes « de conséquence, » devint une église (2).
M™'' de Beauvais finit par abandonner entièrement son bien aux créanciers, le 31 décembre 1683; mais une intervention toute - puissante adoucit singulièrement pour elle la rigueur de ce sacrifice nécessaire.
Dès la mort de son mari, le roi avait pourvu au plus pressé en accordant à leur fils, ou plutôt en renouvelant à son profit un privilège lucratif, celui
(1) Voir la lettre autographe de i]"<^ de Beauvais à Colbert, reproduite en fac-similé par M. Jules Cousin.
(2) On finit par faire deux hôtels d'un seul. Une partie a été habitée par M^o de Crôquy, par les Lacave et par le prince de la Tour-d'Auvergne, qui fut ambassadeur à Londres. L'autre partie, avant de devenir la mairie du y\i<^ arrondissement, appartint à Mi"= de l'Espinasse, femme d'un sénateur du premier empire.
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des « carrosses, coches, chariots et autres voitures pour aller et venir par terre aux lieux où Leurs Majestés, les enfants de France et leur Conseil séjourneront (1) ». Privilège lucratif, car le baron de Beauvais en céda l'exploitation moyennant une rente annuelle qui ne cessa de s'élever avec l'accroissement de la circulation ; quarante
(1) Arch. nationales, 0' 18, fol. 37 v». Ce privilège de 1674 annulait expressément celui qui avait été donné au profit de M"^^ de Beauvais, le 3 octobre 1667, et qui n'était pas le premier en date, car le commissaire Delamare {Traité de la Police, tome IV, p. 452-456) cite plusieurs arrêts qui avaient déjà confirmé les droits et le privilège de la mère du baron à partir de 1662. Le nouveau privilège associa à son fils Élio du Fresnoy, ce commis dont la femme avait toute autorité sur Louvois et savait tirer un si bon parti d'une beauté vraiment extraordinaire comme éclat et comme durée. Les deux concessionnaires traitèrent, le 18 juillet suivant, avec la compagnie des voitures à l'heure de Paris (privilège accordé en 1666 à MM. de Sautour), où du Fresnoy avait aussi une part, qu'il partagea avec M. de Beauvais, et, pendant quelque douze ans, ces deux sociétés n'en firent qu'une. Mais, en 1685, un arrêt du 19 juillet cassa leurs traités, révoqua le privilège de 1674, et un èdit du mois d'août suivant (Delamare, p. 453) le rétablit sous une autre forme, avec des garanties qui délivraient à jamais les carrosses de la cour de la concurrence des autres voitures publiques, et avec la faculté d'exposer carrosses, coches et calèches sur toutes les places de la ville destinées à cet effet. Les carrosses de la cour eurent dès lors une marque distincte, durent toujours être attelés de quatre chevaux, et ne purent servir à un autre usage que celui de la cour, « pas même aller prendre ni ramener les gens chez eux. » Les prix étaient réglés à 60 sols par personne, pour Versailles et Saint-Germain, dans les carrosses à deux et quatre places, 40 s. dans les grands carrosses à six et huit places, 30 s. dans les coches suspendus, et 25 s. dans les coches non suspendus. Comme il avait été question de réunir les carrosses de la cour à la messagerie de Versailles, qui dépendait du domaine de cette ville, Beauvais et du Fresnoy s'engagèrent à payer une redevance annuelle de 12,000 livres au domaine, si on les chargeait
ans plus tard, on calculait que les carrosses de la cour avaient donné plus de deux millions de bénéfices (1), et, transmis de main en main, ils constituèrent une véritable fortune pour les héritiers de la première femme de chambre d'Anne d'Autriche.
Là ne s'arrêta point la gratitude du roi. En 1679, il aida le baron à faire un riche mariage avec une Berthelot et lui donna un présent de noces de 12,000 livres. En 1684, quand la ruine de M"" de Beauvais fut consommée, il vint à son secours, d'abord en défendant de saisir les gratifications qu'il pourrait lui faire à l'avenir, puis en rachetant des créanciers la terre de Gentilly et la lui rendant, avec de suffisantes garanties contre
d'exploiter la messagerie, et ce fut dans ces conditions qu'ils trouvèrent fermier à 33,000 livres, puis à 37,000 livres, en 1690. Ce chiffre fut élevé à 41,500 livres en 1697 et 1705, plus 20,000 livres de pot-de-vin à chaque renouvellement de bail, et cinquante journées de carrosse pour les propriétaires du privilège. Mais lorsqu'un arrêt deji,710 eut permis aux carrosses ordinaires d'aller en cour, il fallut donner une indemnité de ce fait aux fermiers. Après 1715, l'abandon de VersaiUes par la cour obligea aussi de payer l'indemnité prévue de cet autre chef parle bail. En réalité, le bénéfice des propriétaires Beauvais et du Fresnoy n'avait été que de 6,000 livres de 1667 à 1C85, et il ne leur revint ensuite que 15,160 livres net sur les baux do 40,000 livres. Voyez les arrêts et règlements donnés dans le Dictionnaire des arrêts de Brillon, t. I, p. 433-445, et t. VI, p. 960. Comme la fixité absolue du prix des courses n'eût pas permis de supporter la cherté extrême des fourrages en certaines années, on obtenait, en ce cas, la permission d'augmenter temporairement le tarif d'un quart. Delamare (t. IV, p. 455-456) cite un arrêt du 27 juillet 1731 rendu en ce sens. (1) Brillon, Dictionnaire des arrêts.
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toute tentative nouvelle de saisir mobilier, chevaux ou équipage (1). Probablement aussi il ne fut pas étranger à la vente fictive, à prix réduit, qui se fit le 18 juillet 1686, de l'hôtel du faubourg Saint- Antoine, et qui permit à M"" de Beauvais de s'y réinstaller avec son fils. Le 28 février précédent, un don de 4,600 livres avait été spécialement affecté à certains agrandissements de l'habitation de Gentilly (2), et en outre M"^ de Beauvais touchait régulièrement une pension de 12,000 livres.
Cependant il semble que rien ne put améliorer sa situation, car nous la trouvons écrivant, en 1689, au contrôleur général Claude Le Peletier, cette lettre désespérée :
« A Gentilly, ce 24o juin 89.
« Monseigneur, « Tant par mon âge que par les incomodites quil me cause, iay recours à cet écrit, ne pouvant avoir encore Ihoneur de vous aller suplier moy mesme. Ce pendant. Monsieur, voysy le temps de la Ghandeleure que vous maves faict touiours la grasse de me faire toucher ma pencion; neaumois (de) ie comprens fort la nesecite ou on ce trouve. Jay donc recours a vous, et nay nul apuy auprès du Roy que la bonté que vous maves faict Ihoneur de me faire touiours paroitre. Jay charge cet homme, qui est a moy, dune lettre pour le Roy; mes ie
(1) Arrêt du 19 avril 1684 et lettres patentes du 2 novembre 1684; le rachat ne coûta que 26,000 livres. (Arch. nationales, Qi 28, fol. 334 vo et 397.)
(2) Arch. nat., QiSO, fol. 76 v»
MADAME DE BEAUVAÎS
luy ayt dit en mesme temps de ne la point donner à M"' Bontemps sy vous ne le trouves bon. La p" grasse donc que ie vous demande, Monseigneur, set de luy faire dire qui ne la donne point, ou quil la donne sellon ce que vous iugeres a propos. La segonde grasse, set de vous remestre dans lesprit que ie nay nul bien que selluy que le Roy me faict, et que tout de bon ie sere contrinte, sy ses grasse finise, de me mestre dans une comunate (sic) dhospitallies (sic) que nous avons a Gentily. Je lefere asurement de tout mon cœur, sy cette somme que vous me festes la grasse de me procurer peut servir dans ce rencontre au soulagement des affaires de ce grand roy et à l'Estat; vous protestant que ie donneres mille vie, et aucy que vous croyes que personne net avec plus de respect que moy. Monseigneur,
« Vostre très humble, très
obeisante, obligée servante.
« De Beauvais. »
Mais voici un autre document qui nous éclaire encore mieux sur cette lamentable déchéance; c'est le testament olographe de de Beauvais, suivi de plusieurs codicilles. Nous n'en donnerons que des extraits analytiques. Le testament est daté du 25 novembre 1684; il en faut remarquer le début.
Elle invoque « tous les saints et saintes de Paradis, ou en lieu pour y arriver, et notamment la feue reine mère, ma très-honorée maîtresse. »
« Je demande, dit-elle, à tout ce nombre infini de bienheureux d'être à mon aide, de demander pardon à Dieu pour moi, me confessant la plus crimi-
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nelle et la plus grande pécheresse qui ait jamais été sur la terre... Je remercie la bonté divine de tant de grâces qu'il lui a plu de me faire durant le cours de ma vie, et particulièrement de m'avoir fait élever par mes père et mère dans la cour, auprès de la plus grande reine et la plus vertueuse qui ait jamais été, dont je me suis rendue bien indigne par la méchante conduite de ma vie et par les grands crimes que j'ai commis devant Dieu, du moment de ma connoissance jusques à présent, dont je lui demande très-humblement pardon. Et comme je me reconnois très-indigne de l'obtenir par mes regrets, je me jette aux pieds des cinq précieuses plaies de Monseigneur Jésus- Christ, dont je confesse être seule la cause; mais, par son précieux sang, j'espère mon pardon, et par sa miséricorde, où elle n'aura jamais plus paru... »
Elle demande ensuite à être enterrée sans aucune façon à Gentilly, dans la même tombe que son mari, et veut que son cœur soit transporté à la Religion des Hospitalières du même lieu, dans l'église, «je veux dire dans le jardin, sous l'autel de l'hôpital, oii elles mettront un saint Joseph dans le mur, ou à moitié, et feront la chapelle, si je né l'ai pas faite. »
Son fils le baron est, dit-elle, celui de tous ses enfants « qui a eu plus de douceur ou de complaisance » pour elle, et c'est le seul qui ait des enfants... — Il sera son héritier.
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« Quant à mon fils aîné, l'abbé de Beauvais, il doit être très-content de son établissement et de sa fortune, lui ayant fait donner par S. M. des bénéfices considérables dont il a joui et jouit. A l'égard de mon cadet, il n'a pas tenu à moi qu'il n'ait été mieux établi, tant par les bénéfices qu'il avoit sur sa tête, que par toutes les bonnes intentions que je proteste devant Dieu que j'aurois eues pour lui, et s'il ne s'étoit pas marié sans mon consentement. »
« Et comme l'état fâcheux de mes affaires ne m'a laissé aucun bien que les gratifications que le Roi m'a faites dans le temps de l'abandon de mes biens, je déclare que S. M. m'ayant fait don gratuit, par son brevet du 13 septembre 1684, de la terre et seigneurie de Gentilly, circonstances et dépendances, dont vente avoit été faite au roi par les créanciers de défunt M. de Beauvais, mon mari, et de moi, moyennant 26,000 livres, qui ont été payées des deniers de S. M. par le contrat de ladite vente; et ayant témoigné au Roi que je souhaitois que le présent qu'il me faisoit de ladite terre, circonstances et dépendances, de Gentilly demeurât à toute propriété dans ma famille, pour marque de reconnoissance de ses bontés, et pour exciter de plus en plus leur zèle à lui rendre service... » elle fait, dit-elle, don de cette terre au baron, avec clause de substitution à sa descendance masculine, ou, à défaut de mâles, aux filles, par
ET SA FAMILLE 23
ordre de primogéniture, les mâles excluant toujours les femelles, pour en jouir sans que l'usufruit puisse être saisi ni transporté.
Par un premier codicille du 1" avril 1686, la testatrice, « ayant éprouvé tout ce que l'on fait à la mort des gens », donne à son fils ses meubles, évalués 4,000 livres, et l'équipage que lui avaient laissé ses créanciers, lorsqu'elle leur avait fait l'abandon de ses biens, le 31 décembre 1683 ; et ce, dit-elle, « pour l'indemniser en quelque façon de la perte qu'il a faite, tant sur les 120,000 livres de M. du Bouchot et sur deux charges dans la maison de Monsieur, que feu M. de Beauvais et mio avons employées dans les bâtiments de deux grandes maisons, dont je ne m'étois point [mise] en peine de lui en donner aucune sûreté, ne pouvant croire que la mort de cette grande reine arrivât devant qu'elle eût payé mes dettes, comme elle avoit eu la bonté de me le promettre ...»
« Quant à mon cadet, je redis encore qu'il n'a tenu qu'à lui de n'être pas en l'état qu'il est. Je lui avois mis sur sa tête 8,000 livres de rente, c'est affaire de fait, savoir : 6,000 livres de pension sur l'abbaye de son frère l'abbé, et une prébende de la Sainte-Chapelle, dont il tiroit 2,000 livres par la maison qui étoit échue à ladite. Il voulut changer de profession, par légèreté. . . On ne veut point forcer un enfant à demeurer dans l'église par force : ce n'a jamais été mon intention, quoique
jeune, que j'eusse été fort aise qu'il y fût demeuré. Il s'accommoda donc avec son frère l'abbé, lequel lui faisoit encore une pension de 4,000 livres, qui étoitune somme assez considérable pour un garçon, et lequel s'étoit mis dans le service. Sûrement, je lui auroisprocuré des avantages; mais, au lieu de vouloir servir le roi, il a mené une vie oisive. Conclusion : s'est marié sans ma participation à une femme âgée, sans biens, et lui, ainsi, a perdu ) les 4,000 livres que son frère lui faisoit. Et si,
après, l'on s'étonne qu'il n'ait rien, ce n'est point ma faute : qu'il poursuive MM. les créanciers sur le bien de Jacques de Beauvais, son oncle. Il a encore mon douaire à espérer. Je n'ai nul bien à lui donner : l'on ne trouvera ni rente ni maison; je n'ai pour tout bien que Gentilly, qui n'a nul revenu. »
Parle même codicille, la testatrice charge son héritier de continuer à une sœur, qui est religieuse à l'Abbaye-aux-Bois, une rente de 60 livres par an.
« Le Roi, ajoute-t-elle, me comblant toujours de ses bontés, m'ayant donné, par son brevet du 28 • février 1686, 4,600 livres pour l'achat de deux maisons qui faisoient enclave dans mon parc, et les ayant achetées et payées de ses deniers. . . je donne et lègue aussi lesdites deux maisons à mon fils le baron. »
Il y a encore un codicille du 29 novembre 1687,
ET SA FAMILLE
par lequel on voit qu'elle venait de donner entièrement au baron la propriété de Gentilly.
Elle vécut près de trois ans après la rédaction de ce dernier codicille. « Je l'ai encore vue, dit Saint- Simon (1), vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de M""" la Dauphine de Bavière, où toute la cour lui faisoit merveilles, parce que de temps en temps elle venoit à Versailles, on elle causoit toujours avec le roi en particulier, qui avoit conservé beaucoup de considération pour elle (2). »
(1) Mémoires, 1. 1, p. 107. On ne peut s'empêcher de trouver une analogie de termes entre ce passage des Mémoires et l'article du Chansonnier de Gaignières, que nous n'osons pas plus que Jal (Dict. critique, p. 153) reproduire jusqu'au bout. La chanson est de 1666 et a pour sujet quelque Fromenteau du moment; voici le début du commentaire : « Cette femme étoit fort lubrique etpayoit grassement ses amants, car elle étoit vieille, laide et borgnesse : ses charmes ne les attiroient pas. Il est certain qu'elle avoit eu néanmoins le pucelage du roi Louis XIV, tout affreuse
qu'elle étoit, car, ceprince étant fort jeune » Saint-Simon adopte
non-seulement cette dernière partie de la légende, mais il conserve les termes mêmes dans l'ordre où s'en est servi Gaignières : vieille, chassieuse et borgnesse, ou vieille, hideuse et borgnesse, dans sa rédaction primitive. (Addition au Journal de Dangeau, 14 août 1690.) Le Chansonnier dit aussi que le fils de M™"! de Beauvais prend le titre de baron.
(2) Voici en quels termes un ministre, Seignelay, lui écrivait en 1683 : « Vous voulez bien. Madame, que je m'adresse à vous pour savoir ce qui se passa à la mort de la reine mère pour les droits de la dame d'honneur et de la première femme de chambre, et que je vous supplie de prendre la peine de me faire savoir ce qui tomba dans votre partage, et ce qui se trouva appartenir à M™'^ la comtesse de Fleix. Je vous prie de vouloir bien me faire réponse par celui qui vous rendra cette lettre, et me croire toujours, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur. >i (Arch. nationales, Qi 27, fol. 274; lettre de la main, en date du 16 septembre 1683.)
Elle mourut le 13 août 1690; elle devait être alors plus que septuagénaire. Son corps fut sans doute inhumé à côté de celui de son mari, dans l'église de Gentilly, oii une inscription rappelle encore qu'elle fat la bienfaitrice de la Miséricorde de ce village (1). Elle n'avait pas eu moins de cinq fils et trois filles, dont le Dictionnaire critique de Jal (2) nous fait connaître les baptistaires, sauf celui du seul fils qui continua le nom :
^ 1" Anne-Jeanne-Baptiste, baptisée au Louvre
le 23 novembre 1637, ayant pour parrain Monsieur Gaston et pour marraine Anne d'Autriche; mariée à Saint-Eustaclie, le 12 novembre 1652, avec « messire Jean du Plessis, chevalier, baron, de Guébriac, » c'est-à-dire avec Amador-Jean- Baptiste de Wignerod de Pontcourlay, marquis de Richelieu , neveu de la duchesse d'Aiguillon et petit-neveu du cardinal, qui se dissimulait ainsi sous son nom d'adoption et son titre le moins connu. Le contrat, passé aussi secrètement que le mariage, six jours auparavant, avait assuré à M"^ de Beauvais 150,000 livres en avancement d'hoirie. La mariée avait quinze ans moins onze jours, le marié vingt ans moins deux jours. Nous n'insisterons pas sur les circonstances singulières de ce mariage, oii l'esprit intrigant de M"' de Beauvais triompha de l'opposition de la duchesse d'Aiguillon et de toute la famille du jeune marquis; celui-ci ne fut
(1) Guilhermy, Anciennes inscriptions de la France, tome III, p. 585.
(2) Page 152.
ET SA FAMILLE
assisté à l'église que par ses notaires et par un trésorier de l'extraordinaire des guerres. Quant aux suites, nous renvoyons le lecteur au livre de M. Jules Cousin, à VHistoire amoureuse des Gaules, aux chansons du temps, ou au recueil des manuscrits de Gonrart (1). L'union n'eut que dix ans de durée. Au dire de Guy Patin, c'est Guénaut qui aurait successivement tué les deux époux ; le marquis mourut le 11 avril 1662, étant lieutenant général des armées, gouverneur du Havre et capitaine des châteaux de Saint-Germain et Versailles ; la marquise le rejoignit dans les caveaux de la Sorbonne, le 30 avril 1663, emportée par une fièvre continue, à l'âge de vingt-sept ans, et, selon la Gazette, « sa vertu la fit autant regretter à la cour qu'elle lui avoit acquis d'estime. » Ils avaient eu six enfants ; l'aîné forma la branche des ducs d'Aiguillon, qui recueillirent plus tard, faute d'hoirs du nom, les restes de la fortune des Beauvais. C'est à leurs héritiers et représentants actuels que nous devons la communication des papiers de famille utilisés dans cette notice.
2° Angélique, née en octobre 1638. Cette seconde fille, qui seconda d'abord sa mère comme survivancière de la charge de première femme
(1) Le ms. 151 de ce recueil contient une très-curieuse gazette rimée qui a pour sujet le mariage du 12 novembre 1652, et dont il faut rapprocher l'article du Dictionnaire critique, p. 1.54, en ayant soin d'éviter les erreurs qui sont nombreuses chez Jal. Un journal de la Fronde conservé à la Bibliothèque nationale raconte, avec force détails curieux, comment le crédit de M™'^ de Beauvais l'emporta de beaucoup sur celui de la duchesse d'Aiguillon,tante du marié, et comment la reine mère se déclara très-hautement pour que le mariage fût reconnu valable.
28 MADAME DE BEAUVATS
de chambre, devint la confidente d'Anne d'Autriche et l'assista dans ses derniers moments. Elle avait beaucoup d'esprit, et sans doute de la beauté, puisqu'elle inspira au comte de Guiche une grande passion (1) ; mais son goût pour les œuvres pieuses et charitables l'emporta dès qu'elle eut fermé les yeux de sa maîtresse. Elle demanda l'autorisation de ses parents pour prendre le voile, et fit profession à la Visitation de Ghaillot le 12 août 1668; la somme que lui avait donnée Anne d'Autriche, lui servit de dol. ^ Élue plusieurs fois supérieure de son monas-
tère et choisie par Louis XIV et M""" de Maintenon pour organiser la maison de Saint-Cyr (2), sœur Claire (Angélique) mourut le 23 mars 1709, âgée de soixante et onze ans.
3° François, baptisé le 2 février 1640 et mort jeune sans doute;
4° Etienne, baptisé le 19 juillet 1641, pourvu le 9 février 1665 de l'abbaye en commende de Montmorel, au diocèse d'Avranches (3), puis d'une charge d'aumônier du roi, en août 1667, et enfin d'un office de conseiller clerc au parlement de Rouen, dans l'exercice duquel il mourut en 1720, étant doyen des conseillers clercs ;
5° Charles, né le 29 juin 1642, et qui ne vécut point ;
(1) Mémoires de Mademoiselle, tome III, p. 276.
(2) Jal,p. 154-155. Dans cette partie de l'article du Dictionnaire critique, le nom de la mère Priolo, fille de l'historien, est étrangement défiguré en Pic.olo. Cf. La Beaumelle, Mémoires pour servir à l'histoire de M"" de Maintenon, éd. 1756, tome III, p. 214-215.
(3) Voyez la. Muze historique, de Loret, 14 février 1665, et le Gallia christiana, tome XI, p. 510.
ET îfAMILLE
6° Louis, qui continuera la descendance, sous le nom de baron de Beauvais, et dont le baptistaire nous manque ;
7° Gharles-Ambroise, né le 17 décembre 1650. Celui-ci est le fils dont M°"= de Beauvais se plaint si amèrement dans son testament. Les généalogies lui donnent le titre de sieur de la Boissière, et disent qu'il fut capitaine de frégate et épousa N*** du Bois-Launay. Il ne laissa pas de postérité (1). Est-ce lui qu'on appelait le chevalier de Beauvais, et qui, en décembre 1682, alla passer quatre jours à la Bastille, en compagnie de son frère le baron, pour avoir bâtonné, chez un de leurs fermiers, les collecteurs des aides (2)?
8" Olympe, qui était mineure, mais émancipée d'âge lorsque son père mourut, en 1674, et qui se trouvait alors au couvent de Saint-Corentin, près Mantes.
Louis de Beauvais, venu au naonde après Etienne, entre 1642 et 1650, était , suivant les chroniques du temps, un fils de Clair-Gilbert d' Ornaison, sieur de Ghamarande,; l'un des premiers valets
(1) En 1693, ayant accompagné Monsieur dans sa campagne de Bretagne, ii tomba très-gravement malade et faillit mourir d'un accès de fièvre cérébrale. (Lettre du procureur général Huchet de la Bédoyère au contrôleur général, 3 juillet 1693.)
(2) Archives de la Bastille, publiées parM.Fr. Ravaisson, t. VIII, p. 243.
de chambre du roi, entretenu, comme Bétoulat de Fromenteau, par la première femme de chambre (1).
Dès l'âge de six ans, sa mère le fit venir à la cour, 011 il grandit à côté du roi et des jeunes seigneurs que plus tard il retrouva au collège de Navarre (2). Puis il eut en don une des douze charges de maître d'hôtel créées au mois de février j 1655, et prit rang ainsi parmi les plus proches fa-
miliers. « Il avoit été, dit Saint-Simon, élevé, au subalterne près, avec le roi. Il fut de ses ballets et de ses parties, et, galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il tint son coin (3), mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisoit craindre et rechercher. Il étoit fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du roi avec succès, et ennemi de même: d'ailleurs honnête homme (4), et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu, ajoute
(1) Ms. fr. 12(318, p. 249.
(2) Il se distingua chez les pères Jésuites, dans les représentations théâtrales, où il avait pour camarades les Humières, les La Vallière, les Ménardeau, les Colbert.
(3) Expression empruntée au vocabulaire du jeu de paume et signifiant qu'on « sait bien soutenir et renvoyer les coups. . . parler juste et à propos. » (Furetière.)
(4) Dans le sens d'homme du monde, poli et qui sait vivre. Voyez la définition de La Bruyère, avec un commentaire de AL Servois, dans le t. II des Œuvres, p. 99. Cf. Taine, Origines de la France contemporaine, %. I, p. 242-243.
ET SA FAMILLE
Saint-Simon, donner encore les modes (1). » Tel paraît en effet avoir été le principal mérite de ce favori au petit pied. « C'est à lui, dit ailleurs le grand chroniqueur, que les plis, et puis les falbalas des hommes, et l'ampleur du bas de leurs habits doivent leur origine, et d'autres modes qui ont passé (2). » En effet, une parodie de 1675, faite en l'honneur de certaine fille de la bourgeoisie parlementaire dont Louis de Beauvais lorgnait les écus, célèbre ses u beaux canons » et son « inimitable rhingrave (3) » .
Beauvais. Venez, petits bourgeois, venez ; Avancez, petits misérables ; Soyez en ce jour étonnés.
Voyez les beaux canons que je me suis donnés, Tâchez d'en avoir de semblables.
Chœur. Voyons les beaux canons que Beauvais s'est Tâchons d'en avoir de semblables. [donnés,
Beauvais. Ma rhingrave triomphe : elle est inimitable ; Elle n'a pas un pli que je n'aie façonné. Le Montforand le plus aimable Auroit peine à former un habit comparable A celui dont je suis orné.
Voyez les beaux canons, etc.
{\) Mémoires, t. I, p. 107.
(2) Addition au Journal de Dangeau, 11 août 1697. . (3) Sur les modes de cette époque, modes ridicules, s'il en fut jamais, voyez Walckenaer, Mémoires sur M""' de Sévigné, t. Il* p. 395.
Chceur. Voyons les beaux canons, etc. (1).
Les raffinements d'élégance du baron de Beauvais ne devaient pas moins contribuer que les prodigalités de sa mère à faire tôt ou tard leur ruine complète ; aussi cherchait-il à prévenir ces conséquences désastreuses par un mariage avantageux. Nous venons de voir qu'en 1675 il courtisait une bourgeoise du Marais; c'était la fille d'un maître des requêtes, Jeanne Pinon, et, malgré les tentations de la cour, elle lui échappa pour se marier plus modestement avec un conseiller au parlement, déjà veuf d'une première femme (2). Dix ans auparavant, une autre héritière, la fille du traitant Marchand, dotée de 100,000 écus, s'était jetée au couvent, plutôt que de devenir la femme
(1) Chansonnier de Gaignières, ms. fr. 12 687, fol. 297. Cette chanson est une parodie de la scène VII du 3*^ acte de l'opéra de Thésée. Dix ans avant, Molière avait dit, dans le Misanthrope (acte 2, se. I) :
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave?
(2) Michel Vialart, sieur de Herse près Houdan, reçu conseiller au parlement le 26 mai 1673 et mort le 12 octobre 1703, sans enfants. Sa veuve mourut le 6 avril 1729, à soixante-quatorze ans; elle en avait donc vingt environ à l'époque où Louis de Beauvais lui donnait les fêtes qui éblouissaient les habitants du quartier Saint-Antoine.
ET SA FAMILLE 33
du favori de Louis XIV (1). Il est vrai qu'à cette époque ses exploits amoureux étaient trop connus pour ne pas inquiéter une fille sage; à n'en citer qu'un cas, il figurait, en 1666, avec Dangeau et Briord, parmi les tenants de M"" de Saint- Loup. Enfin, sur le tard, il put faire un mariage assez riche dans le monde des financiers, fournisseurs et traitants, qui étaient plus propres que tous autres à apprécier et à utiliser un homme si bien vu par le souverain. La femme qu'il épousa, en 1679, s'appelait Anne Berthelot de Belloy de Vertigny. Elle était Berthelot, c'est-à-dire, comme M""" de Prie, « de ces gens du plus bas peuple qui s'enrichissent en le dévorant, et qui, des plus abjectes commissions des fermes, arrivent peu à peu, à force de travail et de talent, aux premiers étages des maltôtiers, et des financiers par la suite (2). » Le père d'Anne Berthelot avait acquis une charge anoblissante de secrétaire du roi, et elle avait pour oncles deux fermiers généraux, qui devinrent par la suite des hommes très-importants dans la finance. Sa dot n'était que de 100,000 livres comptant, tandis que le baron apportait une somme de 75,000 livres en meubles, argent et pierreries, y compris 12,000 livres que le roi lui donnait comme présent de noces, plus sa charge de maître d'hôtel avec un
(1) Journal cCOlivier d'Ormesson, t. II, p. 386 et 387.
(2) Saint-Simon, t, XIX, p. 50.
MADAME DE BEATJVAIS
brevet de survivance, les 7,000 livres de rente que le privilège des carrosses lui valait déjà, et une créance de 300,000 livres sur sa mère. Le contrat fut passé le 13 juin 1679, avec l'agrément du roi, de la reine, du dauphin, de M. le duc d'Orléans, de Madame, de Mademoiselle et da duc de Chartres, etc., et en présence du chancelier le Tellier, de Golbert et d'autres grands personnages, La famille du marié était représentée par une nièce, Marie-Marthe de Richelieu, et par les Belher de Platbuisson (1).
A la suite de ce mariage, Louis de Beauvais ne tarda pas à échanger ses fonctions de maître d'hôtel contre un autre emploi de cour qui le mit encore mieux à même de contribuer aux « plaisirs » du roi : il acheta du vicomte de Marsilly la charge de capitaine des chasses, gouverneur et gruyer des château de Madrid, bois de Boulogne, pont de Saint-Gloud, plaines de Saint-Denis, et généralement de toutes les plaines environnant Paris à trois lieues à la ronde. Cette charge, qui rapportait 7,000 livres d'appointements et 5,000 livres de casuel (2), lui coûta 165,000 livres; mais, en
(1) Contrat original du 13 juin 1679. Voyez le récit de la noce dans le Mercure.
(2) Dictionnaire des bienfaits du roi, par l'abbé de Dangeau, ms. fr. 7655, fol. 80. Le marquis de Dangeau (Journal, tome VI, p. 169) fait confusion entre cette capitainerie et celle de la Varenne du Louvre, acquise beaucoup plus tard, en 1709, par le fils du baron.
ET SA FAMILLE
même temps que les provisions, il eut un brevet d'assurance de pareille somme, en date du 6 avril 1682 (1). L'année suivante, il vendit sa charge de maître d'hôtel à Louis Guillemin de Gourchamps, capitaine au régiment de Piémont (2), ce qui ne l'empêcha pasM'obtenir plus tard, en 1694, des lettres de>étérance (3).
Pour^compléter l'article de Louis de Beauvais, rappelons qu'il avait accolé à son nom patronymique le titre plus ou moins régulier de la baronnie de Gentilly (4), et ajoutons un trait que Saint-Simon a négligé, quoiqu'il l'ait relevé chez beaucoup d'autres courtisans : le baron de Beauvais était grand donneur d'avis, c'est-à-dire qu'il se chargeait, moyennant bonne remise, de faire agréer aux ministres les projets des faiseurs d'affaires, inventeurs, traitants, etc. Aussi fut-on d'accord pour le reconnaître sous le nom d'Ergaste des Cm^actères de la Bruyère, au chapitre « des Biens de fortune (5). »
Louis de Beauvais mourut assez jeune; ayant eu une première attaque d'apoplexie en 1691, il
(1) Arch. nationales, Qi 26, fol. 83 à 85.
(2) Celui-ci en fut pourvu le 25 janvier 1683.
(3) 19 octobre 1694; Qi 38, fol. 268 v».
(4) « Aussi peu baron que le baron de BreteUil, » dit Saint-Simon. Ce Breteuil « se faisoit appeler baron pour être né à Montpellier pendant l'intendance de son père. »
(5) Œuvres de La Bruyère, éd. Servois, dans la collection des Grands écrivains de la France, tome I, p. 490-491.
36 MADAME DE BEAtîVAlS
avait fait à cette époque un testament olographe, dont le début doit être rapproché du testament de sa mère :
« Je remercie la bonté divine de m' avoir fait élever par mes père et mère dans la cour, auprès de la plus grande reine qui ait jamais été , et ce dès l'âge de six ans, desquels services je me suis rendu bien indigne par la méchante conduite de ma vie et par les grands crimes que j'ai commis devant Dieu. . . J'ai cru que je ne pouvois pas mieux faire que de suivre , en quelque façon, le testament de ma mère, qui est le commencement de celui-ci, après l'avertissement que Dieu a eu la bonté de me donner à mon attaque d'apoplexie, le 22 juillet 1691, étant une mère que j'ai toute ma vie chérie et aimée, chérie et respectée, et qui a demandé, sur la fm de ses jours, pardon à Dieu de toutes ses fautes, et à qui j'ai remarqué un grand déplaisir de l'avoir offensé. . .
« Je veux qu'on fasse un tombeau pour ma mère du côté de la chapelle du seigneur de Gentilly, à côté du grand autel, avec des pilastres de marbre pour faire une niche de la même figure que l'autel de l'hôpital ; dans laquelle niche il y aura à genoux la figure de ma mère, et mon fils qui est mort auprès d'elle, les deux figures en marbre; et je veux en symétrie, de l'autre côté du grand autel, que l'on y fasse ma représentation, et que l'on ménage
ET SA FAMILLE 37
dans la disposition pour y mettre celle de ma femmo, quand elle sera morte... (1) »
Suit un codicille de l'année 1697, portant une substitution aux Richelieu qui devait avoir son effet sous Louis XV.
Louis de Beauvais mourut au château de la Muette, le H août 1697, à la suite d'une longue journée de chasse, et fut enterré à Gentilly. Le roi exprima son regret de cette perte, si nous en croyons Saint-Simon (2) ; combien de plus importantes ne l'avaient point ému à ce point!
de Beauvais ne mourut que le 13 février 1733, âgée de soixante-dix ans; ils avaient eu pour enfants :
1" Louis, né en mai 1680, filleul du roi et de la reine, et mort probablement en bas âge ;
, 2° Michel-Gabriel-Raphaël, qui suivra ;
3° Anne-Catherine , qui se fit religieuse à l'Abbaye-aux-Bois ;
4» Marie-Anne -Catherine, qui se maria avec le représentant d'un des plus anciens noms de la Champagne, Marc-Antoine-Scipion de Savigny d'Anglure, marquis de Savigny , guidon des gendarmes de Bourgogne et mestre de camp de cavalerie (3), fils puîné du comte d'É-
(1) Testament olographe du 21 août 1691.
(2) Mémoires, tome I, p. 368.
(3) Il avait acheté, en avril 1701, le régiment de Saint-André.
vk/\
MADAME DE BEAUVATS
toges. Elle mourut de la petite vérole, le 14 juillet 1707, après deux mois de mariage, n'ayant que dix-neuf ans (1).
Michel-Gabriel-Raphaël, baron de Beauvais, dernier du nom, ne put conserver la charge de son père ; elle fut vendue à Théophile Gatelan de Sablonnières, capitaine de la Varenne du Louvre , qui ne la paya que sur le pi:ed de 150,000 livres, malgré le brevet d'assurance de 1682, et se fit pourvoir le 27 janvier 1698 (2). Le jeune baron entra dans la marine royale, où nous avons vu qu'il avait eu un oncle, peu recommandable d'ailleurs. Garde-marine en 1707, il était déjà parvenu au grade d'enseigne en 1709, lorsqu'il se fit pourvoir d'une autre capitainerie des chasses, celle de la Varenne du Louvre, que Gatelan avait vendue, en 1698, à Henri Testu de Balincour, baron du Boulloir. Revêtu de cette charge le 9 mars 1709 (3), Dangeau et Saint-Simon nous
(1) Mercure galant, août 1707, p. 173.
(2) Arch. nationales, G' 42, fol. 9. Le roi avait laissé la charge à la famille et chargé Catelan de diriger la capitainerie en attendant que M™'= de Beauvais trouvât acheteur, ou que son fils pût exercer. (Journal de Dangeau, tome VI, p. 170.) On vendit également une maison que le baron de Beauvais avait à Fontainebleau, auprès du château, entre le pavillon de la cour des Cuisines et la porte de la Surintendance : elle fut achetée par Chamlay. (Arch. nationales, K 1243, fol. 70 v.)
(3) Arch. nationales, Qi 53, fol. 25 v».
ET SA FAMILLE
racontent pour quelle « bagatelle » il la perdit dès l'année suivante. « Ce baron de Beauvais, dit Saint-Simon (1), du père et de la grand'mère duquel il a été parlé en leur temps, ne tenoit plus à rien après eux. G'étoit un honnête garçon et obligeant, mais qui se brouilla avec Benoît (2), qui étoitune espèce de vieiix sanglier, très-dangereux pour la familiarité qu'il avoit acquise auprès du roi, de la Bouche duquel il avoit le soin et le détail sous Livry, et fort ménagé par Livry même. Il n'eut pas assez de gibier pour le roi ou pour luimême, de la capitainerie de Montrouge; il brutalisa Beauvais, et tôt après lui fit commander de vendre sa charge à Louis Bontemps, premier valet de chambre, qui, apparemment, en avoit eu en-
(1) Addition au Journal de Dan g eau, "An 23 octobre 1710.
(2) Georges Benoît, contrôleurordinairedu Gobelet etdelaBouche. « Le contrôleur doit être présent à la recette de toute la viande et du poisson pour la Bouche du roi, et, avant qu'on les serve sur table, il examine si toutes les pièces contenues sur le menu sont employées. 11 est chargé de la garde du vin et de l'eau pour la personne de S. M. De plus, il tient un registre de toutes les nouveautés de viandes pour le roi, fruits, confitures, vins de liqueur, etc., qui lui doivent être mises entre les mains. 11 a l'œil et l'inspection sur toutes les dépenses du Gobelet et de la Bouche, et autres dépenses de la maison. Quand il arrive que le roi mange en public, sans que le bâton soit porté, le contrôleur ordinaire met les viandes sur la table de S. M. ; et quand il faut être plusieurs à servir, les contrôleurs clercs d'office les y mettent aussi, mais le contrôleur ordinaire sert du côté du roi. 11 a son ordinaire à la table des maîtres d'hôtel chez le roi ou au serdeau de Mgr le Dauphin. » Benoît avait 2,000 livres de gages, 3,000 livres de livrées chez le roi, et 1,000 livres chez le dauphin. (État de la France.) Le roi, en 1697, avait mis à sa disposition une des charges de maître d'hôtel de la duchesse de Bourgogne.
vie (1). » C'était en août 1710, au moment où le Trésor mettait en vente les charges de la maison qui s'organisait pour le duc et la duchesse de Berry. Le baron de Beauvais obtint la permission d'acheter la charge de capitaine des archers de la porte, mais il la paya fort cher, 50,000 livres, et n'en tira pas le profit sur lequel il avait compté, les seize charges d'archers qui en dépendaient ^ n'ayant trouvé que fort peu d'amateurs, même à
prix réduit. Cette acquisition ne put donc qu'empirer la situation de M. de Beauvais, déjà obligé d'abandonner à ses créanciers tout ce qu'il retirait du privilège des voitures de la cour, dont le produit était tombé momentanément à 5,900 livres par suite du doublement des droits de barrage (2).
L'année précédente, il avait épousé Françoise- Charlotte Landouillette de Logivière, fdle de René Landouillette de Logivière, écuyer, seigneur marquis de Maule, chevalier de Saint-Louis, commissaire général de l'artillerie, capitaine des vaisseaux du roi, directeur de la manufacture de canons et armes pour la marine établie à la Planche- Meunier, en Limousin. Le contrat avait été signé le 25 novembre 1709, par la cour entière.
M"" de Beauvais mourut le 29 mars 1719, et fut
(1) Cf. les Mémoires, tome XITI, p. 161-162. Bontemps paya la charge 80,000 livres. (Arch. nationales, Qi 54, f. 150.)
(2) Arch. nationales, Papiers du Contrôle général des finances, G' 1572.
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ET SA FAMILLE 41
inhumée à Saint-Sulpice, laissant une fille unique (1). Le mari s'allia en secondes noces, l'année 1721. avec Marie-Jeanne-Gharlotte de Maupeou , fille d'un intendant et veuve de Léon de Fontlebon, comte de Vitrac.
Du premier lit, il avait eu :
1° Anne-Françoise-Gharlotte , née le 28 octobre 1710, mariée par contrat du 15 avril 1730 à René-Ismidon-Nicolas de Prunier, comte de Saint-André et marquis de Virieu, mestre de camp de cavalerie, enseigne des gendarmes de Berry, qui devint lieutenant général en 1748, eut le gouvernement de Vienne, et mourut le 25 novembre 1765, à soixante-huit ans, sans laisser de postérité;
2° Un fils, né le 25 août 1712, qui ne vécut point.
Du second lit, il eut :
3° Une fille, qui mourut en bas âge.
Nous ne savons point à quelle date mourut le dernier baron de Beauvais ; en 1730, il habitait rue Sainte - Avoye. On dit que la baronnie de Gentilly était encore dans la famille en 1757.
(1) Voir son testament dans le registre des publications du Châtelet, aux Archives nationales, Y 48.