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LES RÊVEURS ET LES VALEURS

Il a été dit que certains amateurs étaient désignés sous le titre de rêveurs et de râleurs; il existe encore bien d'autres subdivisions.

L'amateur enthousiaste, qui, à peine a-t-il vu une curiosité nouvelle, ses yeux étincellent, sa physionomie s'épanouit, son pouls bat fortement. Celui-là est sans défense, et les marchands ne le craignent pas comme Y amateur boutonné, qui reste froid, impassible, feint d'admirer une tabatière quand il a envie • d'un bahut, et sort d'une boutique sans avoir laissé soupçonner l'objet de ses désirs.

11 faut citer aussi Y amateur distrait, dont un célèbre bibliophile a donné un exemple saisissant. Il charge Techener de pousser dans une vente un Aide Manuce d'une certaine valeur. Le soir, M. X... se

rend à la salle Sylvestre, et là, caché dans un coin noir où seul peut l'apercevoir le commissaire-priseur, il met des enchères contre Techener, sans se rappeler qu'il lui a donné commission. Ce n'est que quand l'Aide Manuce tant convoité lui est adjugé qu'il s'aperçoit qu'il a payé le livre double de sa valeur, en mettant des enchères contre lui-même.

Faut-il parler de V amateur brocanteur, qui n'achète que pour revendre ? Ce n'est qu'un marchand sans patente.

Le toqué et le rêveur sont deux variétés d'amateurs entre lesquelles il n'existe que de faibles différences; toutefois la création du mot rêveur en matière de beaux-arts est plus délicate que celle de toqué, qui appartient à l'argot parisien.

Le rêveur est celui qui se complaît dans la possession d'une œuvre médiocre, s'en grise et en jouit comme le musicien d'Hoffmann, qui tirait de sublimes mélodies d'un violon sans cordes. Heureux homme ! Au milieu de sa galerie de croûtes, il ressent de vives jouissances ! Les noms les plus glorieux du calendrier artistique sont accrochés à des toiles que n'oserait étaler un brocanteur du quai de THotel-Dieu, Qui voudrait dissiper ces beaux rêves de cent mille francs, car tout tableau, dans le cabi-

net du rêveur, ne vaut pas moins de cent mille francs!

— Cent mille francs, dites-vous. Vous êtes à peine au tiers. Le rêveur en a refusé dernièrement cinq cent mille!

A chaque marche de l'escalier de l'hôtel Drouot, on rencontre un rêveur. Rêveur de pastels, rêveur de miniatures, rêveur de peintures, rêveur de céramiques. Chaque art entraîne avec lui son cortège de rêveurs.

En 1861 on vendit une galerie de portraits de comédiens de l'hôtel de Bourgogne et de la Comédie italienne. Un ancien officier se donnait l'innocente joie de vivre au milieu des Bouffons, des Célimène, des rimeurs de tragédies, des Dorine et des Sganarelle de l'ancien théâtre. Un pompeux catalogue annonçait que l'amateur dont on adjugeait la galerie après la mort, avait mis plus de trente ans à la réunir, n'ayant épargné ni peines, ni argent, ni voyages.

Pas un portrait authentique dans la galerie de ce rêveur, qui fût devenu fou s'il eût vu vendre, de son vivant, à trois francs le tas, ses portraits que les marchands ne se pressaient pas d'acquérir.

Les brocanteurs de Paris sont eacore inondés de faux Carlin, de pseudo Dangeville, d'abominables

Regnard, de lamentables Bigottini, au milieu desquels l'ancien officier se repaissait d'illusions. Il rêvait! Il était heureux t

On pardonne facilement à ce rêveur d'humeur douce, qui ne fait -tort qu'à ses héritiers; mais le rêveur devient quelquefois féroce.

Qui ne s'est laissé prendre à l'invitation d'un rêveur qui prétend montrer la « plus belle galerie de Paris. » (Toutes les galeries sont la plus belle galerie de Paris, comme il est aisé de faire croire à cinquante femmes dans une soirée qu'elles sont chacune la reine du bal). Je vais donc voir cette perpétuelle « plus belle galerie de Paris; » mais je ne m'attendais pas à tant d'insistance de la part de mon hôte. J'ai beau tirer de ma poche une provision de :

— Superbe !

— - Charmant !

— Admirable !

De oh! et de ah! passant, par tous les degrés d'un chromatique compliqué, le rêveur me tient un quart d'heure devant chaque misérable tableautin. Il faut regarder la peinture à droite, à gauche, se reculer, grimper à une échelle, pour ce tableau, fourrer ses yeux dans un cornet de carton pour

celui-là. Les rideaux de la chambre sont d'abord tirés à moitié, puis ouverts tout-à-fait. Je dois m'asseoir à la fantaisie de mon hôte, me relever tout-à-coup au moindre signe. Le traître m'assomme (je : — Eh bien! — Comment trouvez-vous ce/a? — Je ne vous avais pas trompé!

Pas une minute de répit. Les oui ne suffisent plus, il faut parler, me battre les flancs, m'enthousiasmer quand même, suivre l'homme dans ses rêves. La femme de l'amateur est dans une embrasure de fenêtre, complice de ce guet-à-pens. Quand l'un se tait, l'autre épie mon sourire. C'est une terrible comédie que je suis obligé de jouer pendant deux heures, et j'en sors avec un mal de tête violent que j'aurais peut-être guéri si la politesse ne m'avait empêché de crier en partant :

—•Il n'y a ici que des drogues! Vous êtes un ignorant. On vous a volé, monsieur. Votre galerie ne vaut pas quatre sous.

Mais pourquoi chagriner ces braves gens et contrarier leurs manies? — C'est une bonne leçon, me dis-je en sortant, on ne m'y prendra plus!

Le désir de voir du nouveau fait qu'on se tire d'une ornière pour retomber dans une autre.

Il ne faut pas oublier la femme-amateur. On en

voit depuis quelques années le dimanche aux expositions de l'hôtel Drouot. La femme a plus d'empire sur elle-même que l'homme. Ayant le sens de l'art aussi développé que la bosse de la propriété, il lui serait facile d'acquérir des connaissances en objets de curiosité qu'elle aime et qu'elle voudrait posséder; mais elle raisonne et se dit que des entassements de tableaux et de céramiques, loin de faire la fortune d'une maison, représentent des placements d'argent à fonds perdus, dont les intérêts accumulés ont bientôt doublé la valeur.

C'est la femme qui, dans une vente, justifierait ce titre de râleur que les marchands ont infligé à l'homme qui met des enchères timidement et n'ose continuer, de peur de se laisser entraîner.

Le râleur est, en bric-à-brac, ce qu'est au lansquenet le carotteur, qui se retire au bout de trois mains.

Seulement le râleur ne gagne pas, par la raison qu'il n'achète rien. Il reste à court, indécis devant les dernières arabesques du marteau du commissaire-priseur , tant son émoi est considérable, et laisse adjuger l'objet à son voisin.

Quand il entre dans une boutique, le râleur est tout de suite reconnu par le marchand, qui le reçoit d'un ton sec, car sa physionomie porte qu'il n'achè-

tera. pas. Le râleur marchande, c'est son occupation. Il admire plus d'une chose, mais il a besoin de s'interroger ; il faut qu'il réfléchisse, il repassera demain. Combien de femmes du meilleur monde sont râleurs sans le savoir, dans les magasins de nouveauté qu'elles mettent à l'envers, faisant frétiller devant leurs yeux toutes les étoffes et devant toujours repasser demain.

Qui n'a rencontré aux expositions de l'Hôtel un homme coiffé d'un chapeau de cuir, le corps enveloppé d'une longue houppelande bleue bâtie de pièces et de morceaux? De larges rapiéçages, faisant saillie sur l'étoffe, ont été superposés sur les anciens et cousus avec une sorte de gros fil noir que le temps a rendu blanchâtre en 1 elimant. Chose bizarre, deux grandes pièces carrées s'étalent dans la direction des omoplates, qui ne sont pas d'habitude le théâtre de l'usure des habits.

Il faut qu'assis, l'inconnu se livre à un travail particulier, ou qu'il frotte son dos à cet endroit, comme les aliénés bridés dans le corset de force, qui, de même que les animaux des ménageries, se créent des récréations bizarres pour oublier leur liberté perdue.

Cette houppelande étrange m'eût seule fait suivre

l'homme, si le chapeau de cuir n'eût pas attiré mon attention tout d'abord. D'une haute forme, à larges bords, il avait été créé pour abriter l'inconnu contre l'intempérie des saisons, et la partie plate du fond qui recouvrait le tuyau de cuir était, ainsi que les pièces de la houppelande, rattachée par ce même fil noir qui rougissait, jaunissait et blêmissait par endroits. De ces attaches et de ces raccommodages, on pouvait inférer qu'ils avaient été exécutés par l'homme lui-même, l'ouvrier le plus maladroit mettant plus de mystère dans ses rapiècements.

Sous des besicles à fines branches (signe de distinction à l'époque où les besicles étaient de mode ) se cachaient deux yeux enfoncés , deux caves ; mais on devinait l'intelligence de ces yeux perdus dans l'ombre des orbites, produite surtout par l'attitude baissée que prenait l'inconnu en marchant. Sa figure, soigneusement rasée, plantée sur un corps allongé, flottant sous la houppelande, montrait la pâleur des privations. Le masque était trop petit pour le corps; il ressortait de tout l'individu quelque chose de réduit peut-être par la faim ; mais cette idée pénible disparaissait quand Thomme, penché sur un tableau, l'examinait. Un être ayant faim n'eût pas contemplé avec tant d'at-

tention un morceau de peinture : on l'eût surpris plutôt à la porte d'un boulanger, guignant un pain.

Il y a autant de façons de regarder de la peinture qu'il y a d'individus différents, et les contemplateurs à l'hôtel des commissaires-priseurs sont pour la plupart de nature grotesque. Les uns s'éloignent et font des cornets avec leurs mains ; les autres se collent contre les petites toiles, et d'un regard extraordinairement écarquillé, semblent devoir y achever d'user leurs yeux fatigués ; ceux-ci, une main dans la poche, sifflottent de petits airs gais ; ceux-là font hem! hem! Quelques-uns toussent; les dénigrants passent avec un peuh! de dédain; enfin, il y en a qui sont traités de sensualistes, pour ne s'attacher qu'aux parties empâtées d'un tableau, quand d'autres qui se disent des idéalistes parlent à voix basse de l'âme du peintre. Il en est encore qui font sonner l'argent dans leurs poches, comme pour inviter le tableau à les suivre.

L'inconnu n'appartenait à aucune de ces classes de regardeurs. Sans dire un mot, sans faire un geste, il s'accoudait devant chaque toile et, rien qu'à son attitude, on voyait quelle attention pénétrante il faisait passer dans son regard. Quand il s'éloignait, il avait bien vu.

A diverses reprises, je rencontrai l'homme au chapeau de cuir à l'hôtel Drouot, à la porte des concerts d'été des Champs-Élysées. C'était un ami des beaux-arts, à la condition qu'il ne fût tenu de rien débourser pour y goûter; en effet, on ne le voyait jamais dans les salles aux jours d'adjudications, et sa toilette prouvait des économies forcées, quoique certains amateurs riches sachent se passer de feu pour satisfaire leurs passions.

Ce pauvre homme est encore un râleur. Mais qu'il était attendrissant avec ses habits fabriqués par lui-même, le malheureux amateur de beauxarts, qui ne vivait que de musique et de peinture sans débourser un sou, lui qui peut-être avait eu jadis une galerie de tableaux et une loge aux Italiens !

C'est un autre râleur qui a trouvé le moyen de se nourrir pour rien à l'hôtel des commissaires-priseurs et quelquefois d'y entendre des concerts.

La musique il s'en donne à cœur joie les jours où un violon de prix étant à vendre, des artistes essayent l'instrument et en tirent mille variations.

Pour l'alimentation, le râleur s'intéresse particulièrement aux faillites de marchands de vins dans la

vente desquels à l'hôtel Drouot se dégustent toujours quelques bouteilles. Un verre circule à la ronde, contenant tour à tour vins et liqueurs.

Dans l'automne, le crieur passe une assiette chargée de noix, dans l'hiver, de fromage, pour mieux faire ressortir les qualités du vin.

Chacun casse une croûte, et pour peu que le pauvre diable de râleur ait quelque audace, il peut, en faisant claquer la langue et en tendant son verre, se servir de la formule consacrée dans les ventes de ableaux :

— Je demande à revoir 1

C'est-à-dire : — Je demande à reboire.

Et ce sera encore une bonne collation qui ne fait de tort à personne.

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