LE COLLECTIONNEUR DE CIELS
Sur le versant d'un coteau , aux environs de Paris, est située sa petite maison blanche.
De grand matin, au printemps, on voit les persiennes vertes s'ouvrir pour donner passage à une figure épanouie.
Accoudé sur la barre de la fenêtre, les regards de Phomme plongent sur les riches vallées qui se déroulent au bas du coteau. Spectacle uniforme en apparence, toujours nouveau pour ceux qui savent voir.
Tantôt les grands peupliers qui bordent les rives sinueuses de la Seine se tiennent droits et immobiles, tantôt l'air se joue dans leurs feuilles brillantes, et la brise monte des prairies vertes aux cimes des plus hauts arbres.
Mais ce ne sont ni les champs, ni les prés, ni les animaux, que regarde le brave homme. Il s'intéresse surtout aux levers du soleil, aux splendeurs de l'horizon. Son cerveau contient une galerie de ciels. Il les aime tous avec une égale passion, les ciels radieux et les pluvieux, les ciels gris et les ciels clairs. Transparences, zébrures, finesses orangées, balayures d'orages, moutonnements pressés les uns contre les autres comme des brebis qui se garent du soleil, pas une heure qui ne change l'aspect du ciel, pas un jour qui n'amène de nouveaux tableaux dans le musée.
Aussitôt levé, le bonhomme grimpe au haut du coteau. Son cœur s'épanouit aux premiers rayons, sa figure se transfigure. Rien d'idéal dans ses joues colorées; pourtant ses petits yeux gris prennent une sérénité qui n'est pas sans grandeur quand la voûte du ciel donne passage à de spontanés rayonnements auxquels répond l'àme du philosophe.
Le bonhomme ne voyage jamais ; son esprit est sans cesse à la suite des nuages qui lentement accomplissent leur trajet mystérieux.
Je fis la connaissance du brave homme; souvent le soir nous côtoyions en causant les bords de l'eau. Il avait été riche ; une ruine imprévue le priva de son
hôtel, de ses chevaux, de sa galerie de tableaux, de sa loge à l'Opéra. Il se retira à la campagne, sans rancune contre le sort. Un jardin potager sert à sa nourriture ; il le cultive lui - même. N'ayant plus de fortune pour satisfaire ses goûts, il s'est épris de la nature; de même qu'il avait collectionné des objets d'art, il collectionne des ciels et il m'apprit à en connaître les beautés, appelant dans nos promenades mon attention sur le jeu des nuages dans l'eau avec les ombres transparentes qu'y apporte le réfléchissement des arbres.
— Dans une grande ville, vous ne pouvez vous intéresser, disait le bonhomme, au ciel, aux étoiles, aux nuages qui passent. Le ciel, vous le placez dans vos plaisirs; les actrices sont vos étoiles, et les passants qui se pressent empêchent de regarder les nuages. Fêtes, diners, spectacles, soupers, autant de rivaux qui s'entendent pour tromper la nature. On l'oublie, on sait à peine si elle existe. Je ne reconnais plus qu'elle pour maitresse; elle est ma dernière affection et je ne crains point son ingratitude. J'ai pris ma part des plaisirs du monde, dont par avance je me faisais fête et qui ne laissent que désillusions. Dans la société, l'homme se torture le cœur et le cerveau pour arriver à s'élever entre
quelques-uns, à être sifflé par beaucoup d'autres. Que ceux à qui plaît cette vie la continuent; pour moi, toujours content, je vois sans mélancolie s'allonger les ombres du soir, trop heureux quand au réveil je contemple ces ciels mystérieux dont jamais je ne saurai me lasser.