‹ L'Hotel des haricots, maison d'arret de la Garde nationale de ParisChapitre 1 sur 17 · LA PRISON · texte numérisé non relu

LA PRISON

Le mot prison — par lequel on désigne le lieu où l'on est pris — n'est pas un mot doux. On aurait beau l'assaisonner des adjectifs les plus émôllients, y passer le vernis des épithètes les plus suaves, on n'arriverait pas à le faire entrer sans crier dans le vocabulaire de la garde nationale. La langue française, avec toute la politesse qui la distingue, n'aurait point de correctifs capables d'atténuer l'horreur d'une appellation qui a servi si longtemps à la Bastille.

Geôle est atroce aux oreilles sensibles; il semble que ce vocable, particulier au jargon des faiseurs de drames, rende un son de verroux et de trousseaux de clefs.

Cachot ne plairait guère pour rappeler trop vivement les émotions les plus désagréables de la vie de collège.

Il fallait pourtant trouver un terme à la fois énergique et poli par lequel on désignât le lieu de pénitence où messieurs les gardes nationaux délinquants s'en iraient méditer sur les inconvénients de l'insubordination. C'était un joli problème, et je ne pourrais dire à quel philologue revient l'honneur de l'avoir résolu. Mais n'est-il pas tout à fait intelligent d'avoir imaginé l'expression : Maison d'arrêt, laquelle, comme toutes les périphrases, a ce je ne sais quoi de vague, d'indéfini, d'estompé qui dissimule un peu l'horreur du sens qu'elle renferme.

Car, après tout, les mots ont une telle magie qu'ils changent la valeur des choses et même celle des personnes auxquelles ils s'appliquent. Prenez une bouteille de ce vitriol particulier que produisent les coteaux d'Argenteuil, et écrivez dessus le beau nom de Chamber tin .C'est là un procédé de res taurateur ; il n'en est pas moins vrai que vous aurez adouci par une illusion l'aigreur du breuvage, ni plus ni moins que si vous y aviez infiltré un peu de sirop aromatisé. Les bateleurs qui s'intitulent « artistes dramatiques » prennent toujours quelques âmes naïves à cette étiquette, et épousent quelquefois la fille de l'aubergiste auquel ils doivent de l'argent. Il y a bien

des voleurs déguisés en « agents d'affaires », et qui, ainsi classés dans la société qu'ils grugent, deviennent presque

supportables Ces exemples sont, à coup sûr, excessifs;

mais au moins prouvent-ils qu'en ce monde imparfait l'apparence sauve la réalité, et que le sac n'est rien sans l'étiquette.

Beaucoup d'honnêtes gens se trouveraient outragés d'être mis en prison; ils ne sont que vexés de passer quelques jours dans une « maison d'arrêt » ; les mêmes personnes délicates se croiraient moins malades dans une maison de santé que dans un hôpital.

« Maison d'arrêt » soit!... Cependant le Parisien, essentiellement argotier, le Parisien, né le plus malin entre tous les Français, le Parisien dont, le charbon gouailleur illustrerait de balivernes la muraille de la Chine, le Parisien est passé par là et, d'un tour de main, il a retouché l'écriteau officiel. Maintenant il faut lire : Hôtel des Haricots... en aspirant ou en n'aspirant pas les H; (affaire de poumons.)

Voilà qui est bizarre ! car il est clair que, hors le cas d'une halle aux légumes, on n'invente pas du premier coup et à soi tout seul : Hôtel des Haricots.

Nous avons bien des étymologistes à tout expliquer, comme il y a des bonnes à tout faire. Mais ce sont de grands gâte-

métier qu'il faut se garder d'aller quérir dans les cas difficiles. On les a vus manœuvrer; n'avaient-ils pas inventé de faire dériver cheval du grec iimoçt Rien de plus simple! on changeait in en che, et noç en val, et le tour était joué. Avec un peu d'habitude on en ferait autant. Exemple . à la place de maison, vous écrivez Hôtel, et quant à d'arrêt, au moyen d'une légère modification, vous en faites : des Haricots Ce sont là jeux de savants.

Il existe, il est vrai, des gens d'un caractère peu enclin à la fantaisie, qui préféreraient cette étymologie : le colonel Darricaud, dont les épaulettes brillaient sous le premier empire, était le plus inflexible des colonels de la garde nationale. La boîte cle pierre où il aimait à collectionner des miliciens insoumis, ne tarda pas à s'appeler de son nom

comme s'il l'avait inventée. Vous devinez le reste En

prononçant « Hôtel Darricaud » avec un certain tortillement de bouche, on obtint : Hôtel des Haricots.

Cela parut si niais, que cela fut trouvé charmant. Car, il faut bien en convenir, en ce beau pays où l'humaine raison porte fleurs et fruits, sous ce doux climat où les bons mots éclatent dans l'air comme des pétards de feu d'artifice, rien ne nous réjouit tant que la sottise. Nous avons des fadaises

classiques, des sornettes passées proverbes, tout un répertoire d'inepties qui nous ravissent et nous donnent des extases.

Ne pourrait-on pas dire que le peuple parisien est le seul qui ait assez d'esprit pour se risquer à dire exprès des bêtises?

Aimez-vous mieux cette autre version ? elle s'appuye sur des considérations historiques.

En effet, il y a une quinzaine d'années on voyait sur la place du Panthéon un bâliment d'aspect sinistre; — là justement où l'on a bâti depuis la bibliothèque Sainte-Geneviève avec un parti pris de coquetterie si marqué. — C'était une grande carcasse de pierre qui avait ce je ne sais quoi de dénudé, de sec et de froid, particulier aux épaves antédiluviennes. Les murs d'ailleurs effondrés, en étaient si noirs, qu'ils semblaient porter leur propre deuil. Quant aux fenêtres de cette demeure austère, elles ne laissaient pénétrer le soleil qu'avec défiance. Enfin, derniersigne de vétusté, les giroflées sauvages s'étaient emparé des toits, des cheminées, des gouttières et y avaient improvisé un jardin.

Cette maison sombre — je vous parle de longtemps — était, en effet, un lieu d'étude et de pieuses méditations. On l'appelait le collège Montaigu, et par sobriquet : le collège des Haricots — allusion à la maigre cuisine qu'on y faisait, car

le jeûne y était en permanence, et les écoliers ne pouvaient se livrer qu'à des orgies de grec et de latin.

La preuve de ceci se trouve dans Rabelais, au ch. xxxvn du livre Ier de Gargantua. Elle éclate aussi en ces vers, que nous reproduisons plutôt à titre de document que de pièce littéraire :

Dans les festins où l'abondance Prodigue les mets délicats, On ri a jamais vanté, je pense, La frugalité des repas :

A l'usage ici je déroge, Bien assuré, bien convaincu Qu'on peut citer avec éloge Les Haricots de Montaigu.

Qu'importe qu'on ait à la ronde Bi de nos banquets! Je soutiens Qu'il n'est pas donné dans le inonde D'avoir à la fois tous les biens.

Si le corps faisait abstinence, L'esprit avait du superflu, Honneur, gloire et reconnaissance Aux Haricots de Montaigu!

Le collège des Haricots fut supprimé en 1792, et ses bâtiments servirent de prison militaire et de prison de la garde nationale pendant la révolution.

On prit tout de suite le pli de dire « prison des Haricots.

L'habitude est de violenter le lecteur, de lui imposer ses caprices, de lui enjoindre par écrit d'avoir à croire ceci ou cela, de le supposer inerte, et de lui pétrir la cervelle jusqu'à complète soumission.

Le lecteur vous laisse aller pendant quelque temps et ne fait mine de rien; mais tout d'un coup il plante là l'écrivain et allume son cigare avec les pages du livre. C'est sa moindre vengeance.

Ce que sachant, nous avons résolu d'être coulant. Voilà trois étymologies à choisir : vous pouvez vous arrêter à celle-ci, à celle-là ou à cette autre, suivant votre humeur d'aujourd'hui. Il vous est même permis d'en forger une tout exprès pour votre usage, à la condition que vous ne me l'imposiez pas plus que je ne vous contrains à admettre les miennes.

Après la Révolution, la « prison des Haricots » fut transférée rue des Fossés Saint-Bernard, à l'hôtel de Bazancourt. Ce ne fut point un lieu de ténèbres d'où il ne sortait que des cris et des grincements de dents. Le régime de la nouvelle prison était un peu celui de l'abbaye de Thélême; on y trin-

quait si fort qu'on y cassait les verres; on y chantait si haut que les passants s'attroupaient, ébahis, devant la porte, comme ils font aujourd'hui dans les rues à cafés-concerts.

Ce qu'il est utile de noter, c'est que les murs de cette maison tapageuse avaient été transformés en pages d'album où chacun exhalait son humeur. « L'hôtel de Bazancourt, dit un auteur, ne présente rien dans sa configuration extérieure ou intérieure qui ait vraiment droit à une mention. Une seule particularité me frappa dans la visite que je fus admis à faire des cellules. C'est l'innombrable variété d'inscriptions, tant en prose qu'en vers, qui revêtent les murs et font de cette prison, dirait un poëte, un gigantesque album de pierre. Du reste les arts se sont également donné rendez-vous à l'hôtel Bazancourt; j'y ai vu plus d'un dessin au crayon que Susse ou Giroux payeraient avec de l'or; et nul doute que Troupenas ou Bernard-Latte n'éditassent très-volontiers deux ou trois charmantes mélodies au-dessous desquelles j'ai lu des noms justement populaires. »

Au mois d'octobre 1837, la prison des Haricots, passée à l'ancienneté au grade d'Hôtel des Haricots, fut démolie, et le terrain qu'elle occupait donné à l'Entrepôt des vins.

Cependant ne croyez pas que l'institution en fut abolie. Avant de mettre la pioche dans l'hôtel Bazancourt, on avait eu la précaution de poser des verroux aux portes et des barreaux aux fenêtres d'une maison située entre la gare d'Orléans et la Seine.

C'est l'histoire de ce troisième Hôtel des Haricots que nous tentons ici. Nous la prenons à son commencement, et la menons jusqu'à aujourd'hui; c'est-à-dire jusqu'au moment où la maison d'arrêt de Là garde nationale se trouve transférée au n° 5 de la rue de Boulainvilliers, en face du pont de Grenelle.

Mais il est plus que temps d'aller faire un tour à l'Hôtel des Haricots; car les ingénieurs de la compagnie d'Orléans vont s'en emparer demain, ce qui veut dire qu'après-demain ils en auront fait un monceau de décombres.

Venez... c'est une promenade excellente pour la santé; quelque chose comme deux lieues en remontant la Seine.

L'important est de n'avoir pas pour guides messieurs les recors, dont les mains, en forme de pièges à loup ne lâchent point leur proie. Or, l'auteur de ces lignes ne prétend pas employer la force pour vous entraîner; il serait même fier si, par un excès d'indulgence peu méritée, on daignait lui accorder qu'il a usé de persuasion.

Nous suivons les quais. — Je vous épargne la description des monuments. — Vous en êtes reconnaissant. — Nous passons devant la morgue, une prison! prison sinistre de laquelle, hélas! on ne s'évade jamais.

Un nuage sombre vous traverse l'esprit.

Je vous fais doubler le pas.

Plus nous marchons, moins Paris ressemble à lui-même ; les maisons se font petites, les horizons se font larges. Ce n'est déjà plus la grande ville où toutes les fièvres morales sont en permanence. Les indigènes que nous rencontrons se prélassent doucement à l'ombre ou au soleil — suivant la saison. — Ils ont ces mines fleuries des sybarites de province qui errent à la journée sous les arbres de « l'esplanade ».

Nous avons voulu nous promener, et c'est comme si nous avions voyagé ; car nous voilà tout dépaysé... Bien sûr, nous approchons de cette terre d'exil choisie par la garde nationale pour reléguer ses enfants prodigues.

Ah ! voici un enclos hermétiquement fermé par des grilles. A l'intérieur se promènent des hommes en uniforme, qui ont l'air de surveiller de petites maisons de bois. Ce sont peut-être des geôliers qui inspectent les cabanons de malheureux détenus...

— Quelle idée ! c'est la Halle aux vins... Et ces tonneaux amoncelés en pyramides, vous ne les avez donc pas vus? Ce ne sont pas là les joujoux que Ton confie à des hommes en pénitence.

Le paysage devient de plus en plus désert. Cependant quelques empreintes de pieds humains, que nous constatons sur le macadam, nous porteraient à croire que le pays est habité.

Le quai s'allonge, s'allonge, s'allonge... La ligne droite qu'il suit obstinément est cette ligne droite tant chérie des architectes, et sur laquelle ils modèlent indistinctement une rue ou un corridor d'auberge.

A droite et à gauche sont des arbres alignés avec une rectitude militaire. Ils servent à donner de l'ombre à quelques douaniers indolents.

Marchons toujours ; nous approchons.

Pour le coup, voici un jardin entouré d'une grille à travers les barreaux de laquelle on aperçoit même des silhouettes de reclus.

— Pardon ! c'est le Jardin des Plantes, ainsi nommé à cause des nombreux animaux qu'on y tient renfermés.

Mais nous voilà arrivés à un carrefour.

Veuillez obliquer un peu à droite, puis prendre cette rue qui s'appelle : rue de la Gare (je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi). Nous passons devant trois boutiques insigni-

fiantes; puis nous avons à notre gauche un grand mur que nous longeons jusqu'à une porte cochère surmontée d'un drapeau... C'est là !

Nous entrons d'abord dans une cour de moyenne dimension, et dont le silence n'est troublé qu'à l'heure de la ronde par les chevaux de MM. les officiers cT état-major.

A gauche, un pavillon qui servait de poste du temps qu'il fallait des baïonnettes pour refroidir le zèle des détenus à démolir la maison. (Ces mœurs sont d'un autre âge.)

L'Hôtel des Haricots avait été bâti pour recevoir non des gardes nationaux, mais des sacs de blés. Il dépendait du grenier d'abondance, situé boulevard Bourdon, près de l'Arsenal.

Aussi toute sa façade, privée des agréments de la sculpture, exprime-t-elle l'idée de l'utile, telle que la conçoivent les esprits positifs. Du premier coup d'œil, on devine que ce n'est point là un lieu de plaisance.

Le corps de logis principal fait face à la rue. C'est une grande bâtisse d'un ton jaunâtre, dont tout le luxe consiste à afïècter des dimensions vingt fois plus grandes qu'il n'est besoin. Car les conseils de discipline sont si débon-

n aires depuis quelques années, que dans la masse des gardes nationaux froids pour l'institution, ils ne frappent que les plus glacials, et n'entreprennent de corriger... que les incorrigibles.

Pas la moindre prétention architecturale à cette maison de bâillement; pas la plus chétive moulure, pas même une girouette en fer-blanc découpé. Non, des murs pour résister à la pluie du dehors et aux coups de poing du dedans, des fenêtres sans persiennes, afin que les prisonniers, si faciles aux récriminations, ne disent pas qu'on leur mesure la lumière ; un toit comme tous les toits, des mansardes comme toutes les mansardes... et c'est tout !

La vigne folle qui brode quelques festons au-dessus de la porte principale est l'unique supertluité de cette demeure d'où le luxe est banni, et sert de jardin au concierge.

Un tour dans les salles du rez-de-chaussée ! Nous pénétrons d'abord sous un vestibule qui communique à la loge du concierge, au greffe où s'accomplit la formalité de la signature sur le registre d'écrou, au logement de M. le directeur et à l'escalier; — l'escalier que l'on monte si lentement et que l'on descend si vite.

Nous trouvons encore à cet étage un parloir où les prisonniers peuvent recevoir des visiteurs du dehors, un pro-

menoir couvert, un préau orné de quatre murs à défier des jarrets de chevreuil ; enfin la cantine, où Mme Seyrès cuit, rôtit, frit, larde, entrelarde, barde... suivant le caprice gastronomique des détenus (et cela depuis quarante et un ans, que Mme Seyrès est chargée de ce soin délicat).

Le premier et le second étage sont traversés par deux immenses corridors fermés par des grilles et sur lesquels donnent cinquante-sept portes avec leurs cinquante-sept verroux...

Il faut quelque temps pour se familiariser avec cet appareil formidable, mais une fois la première impression passée... on a tout de même envie de s'en aller.

Et pourtant ces outils à jouer le mélodrame ne sont rien moins qu'inofïensifs; car le règlement de la maison est rédigé avec tant de bénignité qu'il en adoucit l'apparente rudesse.

Au rez-de-chaussée, règne M. Barbier, concierge, et les étages supérieurs sont gouvernés par M. Canon, gardien. — Ces deux employés, qui nous ont été si secourables par les renseignements qu'ils nous ont fournis, savent conserver au milieu de leurs fonctions mélancoliques, une aménité et une politesse dont les prisonniers s'accordent à faire l'éloge. Ce ne sont pas des geôliers, mais des oiseleurs qui veillent à ce que rien ne manque dans leurs volières.

Ce qu'on appelle cellule à l'Hôtel des Haricots, c'esl une chambrette d'environ six mètres carrés et dans laquelle il faut tourner deux cents fois sur soi-même si on veut faire une lieue à pied.

Le mobilier de toutes les cellules est invariablement le même :

Un lit en fer. — Trois matelas. — Un traversin. — Une couverture. — Une paire de draps. — Une table. — Un coffre à bois. — Un pot à l'eau et sa cuvette. — Un verre. — Une chaise en bois peint à fond de paille.

C'est plus complet qu'à la Bastille. Et si la Bastille avait été meublée avec ce confort, on ne l'aurait peut-être jamais détruite, à moins que ce ne fût pour donner de l'ouvrage aux ébénistes du faubourg Saint-Antoine.

Il ne manque à cet inventaire qu'un article, l'article oreiller. Mais une affiche prévient les détenus qu'ils peuvent se procurer cet ustensile de luxe moyennant quelques centimes.

Une autre affiche défend de briser les meubles.

Mais c'est assez nous perdre dans des généralités, et il est temps d'en venir au but principal de ce petit livre. Il est

temps d'ouvrir les cellules nos 7, 8 et 14, dites « cellules des artistes. »

C'est tout un musée improvisé au jour le jour par les poëtes, les peintres et les musiciens qui composent la clientèle assidue de l'Hôtel des Haricots; un musée bizarre s'il en fut, une collection unique de pochades inspirées par l'ennui des longues heures et légèrement assaisonnées du sel de la satire.

Ces crayonnages sont cle tradition dans toutes les prisons; mais à l'Hôtel des Haricots, ils ont une supériorité artistique très-marquée, et on eût peut-être regretté que le souvenir n'en fût pas gardé. Voyez-vous la pioche dans une figure de Devéria ou de Decamps? Concevez-vous la pelle jetant dans un tombereau tous ces petits tableaux réduits en miettes, brouillant les rimes d'une pièce de vers ou commettant des fautes d'harmonie dans un morceau de musique?

Nous nous sommes donc appliqué à reproduire ici croquis, vers et notes avec toute la fidélité possible, poussant le scrupule jusqu'à imiter les caractères de musique dans leur forme négligée.

Chaque dessin a été augmenté d'un commentaire auquel il correspond dans la mise en pages par un numéro d'ordre. Les légendes authentiques, celles données par les auteurs

mêmes, ont été reproduites entre guillemets. Quant aux signatures, nous nous en sommes tenu à celles que nous avons trouvées sur les murs, et nous avons respecté l'anonyme gardé par la plupart des dessinateurs, bien que souvent leur coup de crayon eût suffi à les dénoncer.

Maintenant je tiens là clef delà cellule n° 7. Je tourne, la porte cède... Passez, je vous prie.

— Après vous.

— Je n'en ferai rien.

— De grâce !

— Allons... c'est pour vous montrer le chemin.

(1). — La porte. — Sur le mauvais côté de la porte n° 7, — le côté interne! — a été peinte une déesse Justice dans tout l'épanouissement de sa beauté mythologique. L'artiste qui a portraituré si avantageusement la divinité dont il a mérité les coups, a ainsi prouvé qu'il ne lui gardait pas rancune. Pourtant il s'est permis une malice ; la

balance allégorique dont il a armé sa Thémis est un outil assez mesquin, une véritable balance à peser des haricots.

(2). — Une baigneuse (par M.Bonaffé). — Voilà encore de la mythologie, et de celle qui méprise le plus la crinoline. Ne serait-ce point là, en effet, une image de la Vérité accommodée dans le goût moderne? Car depuis que nous

avons proclamé que « la vérité est bonne à dire », la déesse puisatière qui en est l'antique personnification n'a plus de raison pour se cacher. En vain les couturières objecteraientelles l'absence totale du costume...; jamais les mensonges « soie et coton » dont elles tiennent boutique, ne monteront seulement à la hauteur du genou de l'effrontée divinité.

(3). — l u Turc (par M. Gustave Janet). — Un véritable

Turc de mélodrame. Le même qu'on utilise, pendant les entractes, à vendre des dattes sur le boulevard.

(4). — lie billet de garde (par il/. Bertalï). — Cet homme que vous prendriez pour un tambour en tournée. Ce guerrier à la moustache irritée est devenu une allégorie sous le crayon du caricaturiste. Il s'élève à la hauteur d'un emblème, l'emblème du libre arbitre. Choisissez donc, si vous l'osez, entre sa main droite qui vous présente un billet de garde, et sa main gauche qui tient un pot à colle

obéirez à la consigne, ou on vous collera aux Haricots . »

(5) . — « Courbe décrite par la terre. » — Théorème d'astronomie amusante, trouvé par le docteur Diafoirus, médecin par quartier du Malade imaginaire.

(6) . — Attributs fantastico-naïfs. — Un confrère d'écrou a écrit sous cet inexplicable crayonnage : « Tu pouvais faire mieux » (savoir !)

(7) . — Un recors {par M. Aimé Millet). — Quand l'autorité a usé toute sa patience contre votre indifférence en matière de garde nationale; quand vous avez déménagé dix fois et pris dix maîtresses pour mettre dix fois votre logement sous un nom nouveau ; quand vous avez prétexté la maladie pendant des années; quand vous avez feintdes voyages d'une quarantaine de jours par mois; quand vous êtes passé successivement par la sommation, l'avertissement, la citation à comparaître devant le conseil de discipline, la condamnation par défaut, la purge de votre contumace, la condamnation derechef à 6 heures de Haricots, puis à 12 heures, à 24 heures.... et autres multiples de 12....; quand décidément il n'y a plus d'espoir de vous convaincre, le moment de vous atteindre est venu ! Alors l'autorité prend la forme définitive du personnage ci-contre. — Là chasse , — une chasse à courre, — est ouverte contre vous , et vous y jouerez le rôle de gibier.... Ne riez plus! car, je vous le dis en vérité, vous serez pris ce soir ou demain matin. Deux mains aux dix ressorts d'acier se poseront sur votre personne ré-

calcitrante et.... lasciate ogni speranza ! Ces mains, avant

d'en parler, j'ai voulu les expérimenter; je leur en ai donné une poignée (!).., et je n'en suis pas encore bien guéri.

(9). — Un homme qui bâille. — Car, que faire en prison, à moins que Ton ne bâille?

(10). — Un Breton [par M. Laminais). — M. Luminais estl'Émile Souvestre de la peinture, comme Émile Souvestre était le Luminais cle la littérature. Le pinceau de l'un et la plume de l'autre auront donné le procès-verbal de l'état clans lequel se trouvait la pittoresque Bretagne avant que la locomotive y ait transporté la mode de Paris à quinze lieues à l'heure.

(11). — Un garde national maigre [par M. Stop). — [1 existe des remèdes à la maigreur; ce sont en général

les farineux. — On ne fera jamais mieux. — .... Les haricots sont des farineux !

(12). — « ILe vieux vaclier de chez nous. » —

« Chez nous... » C'est ce village situé là-bas, là-bas, et si loin que les billets de garde y sont inconnus. Il y a là un vieux vacher, homme simple et débonnaire, qui n'a jamais gardé la vache enragée. C'est lui qui veille sur les côtelettes de l'avenir; c'est cet ami de nos estomacs, c'est cet alchi-

miste sans le savoir, dont le génie, bien avant celui du cuisinier, résout le problème du beefsteack tendre. — Dans ses moments perdus, il soigne aussi les pommes de terre. — On avait oublié sa figure placide dans le tumulte parisien, mais voilà qu'elle vous revient en prison comme un souvenir de temps meilleurs. (Oh ! la campagne !)

— SO- IS).— « Que fait ma femme? »

— Ce que fait ta femme, mon pauvre George Dandin? où elle est, ô Cocardeau trois fois triste? quand elle reviendra, Othello pris au piège?...

Va, tu as beau charbonner à la journée des points d'interrogation sur les murs, tu l'ignoreras éternellement. Je vais même tout te dire, puisque tu ne croiras rien. — Madame a donc, elle aussi, déchiré son billet de garde, ce billet de garde perpétuel qui a nom le contrat de mariage. Alors un recors s'est présenté qui a déclaré, parlant à sa personne, s'appeler Arthur de Gupidon, employé supérieur à l'administration de la Nature. Or, comme on ne badine pas avec l'Amour, ta femme a dû le suivre et se laisser écrouer dans la cellule le n° 7 d'un restaurant à la mode, où elle a été gardée à vue par ledit sieur Cupidon. Là (chose affreuse à dire!) on ne lui a donné à manger que des crevettes, du salmis de bécasse, des filets de sole aux truffes; le tout accompagné de quelques primeurs et arrosé d'un Champagne que, par un raffinement de cruauté, on a eu soin de faire geler dans des seaux pleins de glace... Et elle chante, la malheureuse, car on l'entend du boulevàrt, — mais c'est pour s'étourdir. —

Son chant est comme le chant deManrique dans le Trovatore, une sorte de Miserere; seulement dé loin et probablement à cause du bruit que font les voitures, on dirait l'air du Sire de Framboisy. — Ces tristesses n'auront qu'un temps,

après tout; car je crois savoir que ta femme rentrera au logis le même jour que toi... Ce qui est une attention de son geôlier.

(14). — Pipes, cigares..., etc. — Des pipes en culottes courtes (pipes d'Ulm et pipes Gambier), des cigares qui

appellent les lèvres, un verre à faire du grog, une potiche de Chine où s'égraine la poudre à cigarettes ; ce qui, dans le commerce, a nom « articles pour fumeurs, » ce qui est la consolation du prisonnier.... et de l'homme libre.

(15). — La clef des champs (par M. Stop), — Les gardiens de Yhôtel des Haricots sont très-obligeants. Pourtant si vous en appeliez un, même par les noms les plus flatteurs, et que vous lui disiez : « Auriez-vôus la complaisance d'aller me chercher un serrurier? » vous n'obtiendriez rien, pas même une espérance. D'ailleurs le serrurier qui tient cette tant souhaitée clef des champs, voyez ci-contre la mine qu'il vous fait. Ne vous semble-t-il pas, dans son impassibilité froide, symboliser l'inflexible loi qui vous étreint ? Sa personne ironique et sèche ne pèse-t-elle pas de tout le poids de la fatalité sur l'objet actuel de vos rêves les plus ardents ?

(16) — Écusson hiéroglyphique . — Un A, un E, un R,

un V, un T, entrelacés (?). En combinant et recombinant du matin au soir ces cinq lettres (ce qui vaut peut-être mieux que d'aller au café), en usant dans ce travail la perspicacité d'OEdipe, la patience de Siméon Stylite et la ténacité de M. de Lesseps, on arrive à former des mots groënlandais ou tartare-mantchous, comme aervt, tvrea, eavtr... de véritables aboiements. Mais est-il bien probable que l'étude des langues vivantes ait fait assez de progrès dans les rangs de la garde nationale, pour qu'un simple détenu de Yhôtcl des Haricots s'exprime en ces termes?... Il est plus consolant de penser que ces signes énigmatiques sont les initiales discrètes sous lesquelles se cachent quelques souvenirs doux au cœur. En effet, ajoutez quatre lettres à l'A, et vous avez Alice; dans l'E, nous voyons Eugénie; dansl'R, Rodolphine; le V signale une Valérienne; et le T dévoile une Thibaude. — Quant à la devise qui flotte au-dessus de l'écusson, à moins d'avoir perdu son latin dans un voyage en Auvergne, on la pénètre plus aisément. Traduction de collège : « Nunc, maintenant ; nox1 la nuit ; mox, bientôt; lux, la lumière. » — Traduction hors du collège : « R fait nuit, mais le soleil ne tardera pas à se lever. » — Traduction de Joseph, sieur Prudhomme . « L'astre du jour

a terminé sa carrière, et bientôt vous l'allez voir paraître aux portes de l'Orient, » — Traduction des amoureux : « La nuit seconde nos vœux, mais le temps presse, car dans un instant J 'aurore va nous surprendre. » — Traduction des ivrognes : « C'est le moment. . . c'est le quart d'heure où tous les chats. . .

et même tous les camarades y sont gris !... (Sur un ton confidentiel) mais faut pas s'y fier, car la nuit n'a qu'un temps ; (à pkine voix :) Amis, passons-la gaiement ! » — Traduction tintamaresque : « Le soleil a piqué une tète dans un sac à charbon, mais tout à l'heure il va en sortir fourbi à neuf. », etc.

(17). — méduse. — Une coiffure qui ne sera possible que le jour où la Société d'acclimatation aura accompli son œuvre d'apprivoisement.

(18). — Garde national en cage. — Le bataillon des Iles-Canaries a adopté une tenue assez prétentieuse, et qu'il est peut-être utile de décrire. D'abord un shako qui ressemble à tous les shakos, avec cette différence qu'il se place sur la tète, suivant la méthode Jean-Jean, c'est-à-dire légèrement

en arrière; puis une sorte de bec pointu, fait d'une matière cornée; un fusil du calibre d'un grain de plomb; sur la poitrine et sur le ventre, une confortable fourrure de plumes jaune tendre; sur le dos, un sac dont on ne dit pas le contenu; plus bas, une giberne; plus bas encore, un appendice caudal tout en plumes assorties à celles du plastron; les jambes sont d'une maigreur idéale et se terminent par un système de griffes qui permettent à l'homme de se tenir, comme Auriol, en équilibre sur un bâton de chaise.

(19). — Le Mat de Cocagne.

— Si ce petit livre était écrit, dessiné, gravé, imprimé, broché et mis en vente pour philosopher sur l'inanité des grandeurs d'ici-bas, nous aurions sous la main une belle occasion d'endormir le lecteur par quelque tirade sur un mode pleureur, (procédé aussi vieux que l'opium, mais qu'on administre

encore dans les pharmacies académiques). Qui nous empêcherait, par exemple, de tirer du mât de Cocagne ce grand enseignement que : quiconque veut s'élever au-dessus de la

foule, est obligé de suivre un chemin glissant, que pour arriver aux honneurs (les bravos du public) et à la fortune (la timballe d'argent) , besoin est d'attendre prudemment que plusieurs douzaines d'intrigants vulgaires se soient rompu les os à vous rendre la route plus facile? Qui nous empêcherait aussi d'ajouter que... Mais ce petit livre n'a été ni écrit, ni

dessiné, ni gravé, ni imprimé, ni broché, ni mis en vente pour philosopher sur l'inanité des grandeurs d'ici-bas.

(20). — La mariée marchant au supplice. —

Si on mariait les gens comme on attèle les chevaux, le char de l'hyménée ne verserait pas si souvent. Je vous demande un peu si vous avez jamais vu passer une voiture tirée à la fois par un percheron à épaisse encolure, et une jeune pouliche arabe pleine d'impatience? Vous savez ce qu'il adviendrait d'une si grande imprudence : le percheron — bourgeoise nature — marcherait son pas avec toute la bonhomie que comportent ses formes replètes. La pouliche, dont les veines contiennent de la vapeur de locomotive, aurait mille ruses, presque féminines, pour arriver à réaliser l'unique pensée qu'elle a de s'échapper. Tantôt ce serait un haut-le-corps, tantôt une ruade imprévue, tantôt un écart à deux doigts d'un fossé; et cette petite cavalcade se terminerait comme l'opéra de Gustave III , par un galop convulsif. De pareils

accouplements répugnent aux usages du sport; mais de semblables attelages sont le fait fréquent des marieurs (de profession ou simples amateurs). Les époux, dont la silhouette se profile ci-contre, sont justement assortis à la façon du percheron et de la pouliche arabe. Et je ne dirai pas lequel des deux aura de petits pieds pour mieux courir à travers les plates-bandes où pousse le fruit défendu, des yeux perçants pour guetter l'ennemi que vous savez, une bouche rose pour lui sourire, et des cheveux assez pour en distribuer à un régiment de célibataires. Il est évident jus-

qu'au scandale que monsieur, en se mariant, cherche à « faire une fin, » et madame un commencement. Or, je vous le dis en vérité, je vous le dis avec Balzac, notre maître à tous : « Il y aura du Minotaure ! »

(21). — Deux mendiants. — Ce qu'ils quêtent, c'est un petit éloge dans lequel , par une combinaison habile , entreraient tous les adjectifs flatteurs de la langue française. Il est vrai que nous avons nos pauvres, mais il reste encore assez d'encre dans notre plume pour écrire ici que ces deux croquis sont dessinés d'une main dévote au souvenir de Charlet.

(22). — Norma (?). — Avant l'invention du peigne et du fer à friser.

(23). — Une Cariatide.—

C'est vraiment de la naïveté que de soutenir par un effort si grand un monument qui n'est point en danger de s'effondrer. Car — et grâce à la clémence des conseils de discipline — ce ne sont pas les trois ou quatre cents kilos de prisonniers pesant sur les murs de Y Hôtel des Haricots qui en compromettront la solidité.

0et0 fce la cellule n° 7

Oui, voilà des dessins gracieux, originaux, Qui pourraient décorer une maison royale, Qui te feraient honneur, garde nationale, Si leurs auteurs étaient gardes nationaux.

Ce séjour tranquille Est pour moi plein d'attraits, J'y reviendrai docile, Car ma garde jamais ne monterai.

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