‹ L'Hotel des haricots, maison d'arret de la Garde nationale de ParisChapitre 14 sur 17 · LES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS

Les prisonniers de l'Hôtel des Haricots sont les plus étroitement gardés qui soient au monde, car ils se gardent euxmêmes en renonçant à tous les bénéfices de l'évasion.

Latude, à la Bastille, était bien plus libre en ses allures, et s'était fait une vie autrement indépendante, quoi qu'en aient dit les historiens. Latude, qui s'est occupé pendant trente-cinq ans à s'évader, n'a pas eu le temps de s'ennuyer. On ne l'a jamais surpris à ne rien faire : quand il n'était pas à courir les champs pour dégourdir ses jambes et celles de la maréchaussée, il se donnait la distraction de fabriquer des échelles de soie avec des mèches de chandelle.

Pélisson, qui faisait de l'acclimatation en chambre, avait adopté une araignée et lui apprenait à danser le menuet. C'est ainsi qu'il échappait par l'illusion d'un bal aux horreurs du cachot.

On pourrait faire l'histoire des prisonniers célèbres à cette fin de montrer comme quoi ils ne sont célèbres que pour avoir été plus mal emprisonnés que les autres.

La triste équipée, après tout, que d'escalader une fenêtre de l'Hôtel des Haricots, ou de creuser un souterrain de communication entre le préau et la rue voisine! De quel ridicule on se couvrirait à vouloir imiter le conventionnel Drouet qui, pris par les Autrichiens et incarcéré au Spielberg, se laissa choir en parachute du haut de la citadelle.

Nos mœurs se sont trop bourgeoisées, et d'ailleurs nous ne sommes plus assez forts en gymnastique pour nous livrer avec succès à des escapades aussi romanesques.

Et puis, vous n'auriez pas le temps d'enfanter un de ces vastes projets, que votre gardien vous offrirait avec un sourire cette clef des champs tant désirée qu'il porte toujours à sa ceinture. Seulement dans le cas où on aurait à vous reprocher un « commencement d'exécution », il vous serait présenté une petite note à payer pour frais de serrurerie et de terrassements. La belle avance !

Encore, si nous supposons que vous réussissiez dans une entreprise aussi inconsidérée, de deux choses Tune : ou vous serez repris chez vous, ou vous serez obligé de vous expatrier pour le reste de vos jours.

Évidemment, entre ces deux alternatives, il en faut choisir une troisième, qui est de se résigner et d'émailler de toutes les fleurs permises l'existence à mener entre les quatre murs fournis par l'administration.

Voyons, ne prenez pas un air désolé, et examinons ensemble les avantages d'une détention de vingt-quatre heures.

Vous jouissez d'abord de l'immense douceur de rester au lit la matinée entière, tandis que dans la vie de tous les jours votre réveil est réglé suivant mille circonstances capricieuses; c'est le piano de la voisine, le porteur d'eau, la blanchisseuse, le facteur avec une lettre chargée, les pifferari qui nasillent leur chanson, votre femme qui gronde sa bonne, l'horloger qui règle votre pendule en lui faisant sonner centdix-neuf coups — Je ne connais rien de vos affaires —

mais peut-être aussi le glas dont un créancier matinal a fait vibrer votre sonnette vous a-t-il soustrait quelquefois aux éblouissements d'un rêve californien.

Allons, dans Paris fiévreux, il n'y a vraiment qu'un petit coin où l'on puisse dormir tout son soûl, c'est l'Hôtel des Haricots.

Et quand, aux environs de dix heures, vous daignez ouvrir cette persienne naturelle appelée paupière, votre œil surpris entrevoit des perspectives inaccoutumées. Par exemple, celle d'une journée entière de farniente. — N'est-ce pas bon, cela?

Les bruits de la ville arrivent jusqu'à votre oreille... Ce sont des omnibus qui, en passant, imitent le roulement du tonnerre dans sa double période de crescendo et de decrescendo, des fiacres surmenés qui broient le pavé pour arriver à la Bourse un quart d'heure plus tôt; des locomotives haletantes qui remorquent la province à Paris... Et vous, sybarite d'un jour, vous êtes là sur votre couchette, tranquille et béat comme un Turc sur un coussin.

Laissez faire ces gens qui courent et qui crient, et riez de leur folie. Ils vont à la récolte de l'or, avec lequel ils achèteront plus tard le repos dont vous jouissez gratis aujourd'hui. Car jusqu'à demain vous êtes « retiré des affaires. »

Onze heures sonnent,

Vous sentez dans l'estomac de certains picotements, comme si vous aviez avalé une boite d'aiguilles anglaises. C'est l'appétit qui est venu en dormant; l'appétit qui sonne à sa

manière et plus fort que d'habitude l'heure du déjeuner. — Sur le bord des rivières l'air est toujours très-vif.

Ayez la bonté de vous mettre un peu sur votre séant. Là, à gauche, sur le mur, est la carte de la cantine, un petit carré de papier plein de promesses. Cinquante-six « objets de consommation » s'y trouvent annoncés avec le prix en regard. Vous n'avez qu'à choisir, faire un signe, et vous êtes servi.

L'Hôtel des Haricots est un des rares lieux du monde où l'on puisse manger à la fois dans sa chambre et au restaurant.

La gamme des prix s'élève depuis 10 centimes, le prix d'un croquet, jusqu'à 1 fr. 25, que coûte le quart d'un poulet rôti. Vous payerez 30 centimes les potages, 60 centimes un bifteck, 75 centimes un filet aux champignons, 1 franc un pigeon, 90 centimes un macaroni, 75 centimes une omelette au rhum, 20 centimes une saucisse, 50 centimes des haricots (le plat de la maison)... Les desserts présentent une aimable variété, et en cela ils contrastent vivement avec la série des poissons que représente à elle toute seule la raie (sans indication de sauce). La liste des liqueurs est aussi très-complète, tandis que celle des vins ne se compose que de trois espèces de bordeaux désignées par les prix de 1 franc, 1 fr. 50, 2 fr. 50... Il faut croire cependant qu'avec des protections et en se conduisant bien, on obtiendrait du bourgogne.

Vous pouvez donc vous faire servir à peu de frais un repas très-nourrissant et suffisamment délectable.

Dans le cas où vous auriez oublié votre bourse, le budget de l'État vous en tiendra lieu. Ce n'est pas à dire que vous serez comblé de truffes et d'ortolans et qu'on vous servira dans les vaisselles du garde-meuble ; mais au moins ne serez-vous pas abandonné aux tortures de la faim. Lisez plutôt l'article 17 du règlement :

§ XVII. « Les gardes nationaux détenus à la maison d'arrêt recevront, s'ils en font la demande par écrit, la nourriture accordée aux prisonniers. Cette nourriture se compose de cinq cents grammes de pain de munition et d'une soupe par jour. »

Au fait, les truffes font mal.

L'ancien règlement de l'Hôtel des Haricots permettait aux prisonniers de déjeuner et de dîner ensemble. De là un nombre imposant de bouteilles vides que l'on trouvait sous la table après chaque repas.

C'était, en effet, entre compagnons de tristesse un échange empressé de petits et de grands verres, un feu croisé de toast qui se traduisaient en tapage et aboutissaient à mille folies. Considérez encore que le dernier couplet de la dernière chanson française n'était pas encore dit. Aussi les âmes rêveuses trouvaientpeuleur compte dans ces festins bruyants.

Et puis on en était venu à préférer douze heures de Haricots

à douze heures de garde; par les temps de gelée, il n'y avait même pas à hésiter, car on pouvait deviner, sansle secours du thermomètre, que le vent soufflerait moins fort autour d'une table bien garnie de fioles que sur la place de l'Hôtelde-ville.

Au coup de midi — je parle du premier coup — la serrure de votre cellule fait entendre un cric-crac qui veut dire « allez vous promener », dans le sens poli du mot.

Toutes les portes vous sont ouvertes, hors celle de la rue, et vous pouvez prendre l'air au préau. C'est le plaisir qu'au collège on appelle récréation, à cela près pourtant qu'il n'est jamais grevé de pensums.

Cette demi-liberté, vous en jouirez pendant quatre heures, le temps convenable pour faire un peu connaissance avec vos co-détenus. Quatre heures, n'est-ce pas assez pour dire dans tous les styles que « les minutes sont longues sous les verroux. » Il n'y a que les avocats qui sauraient faire durer un plus long temps la démonstration d'une vérité aussi élémentaire. Encore est-il bon de fixer d'avance le moment où ils devront cesser de parler.

A quatre heures, vous reprenez donc le chemin de votre cellule dont la porte, après deux ou trois grincements, s'incorpore au mur et en acquiert la rigidité. En un mot vous

êtes enfermé, ou autrement, dans l'argot des prisons, vous êtes bouclé.

Le difficile maintenant est de gagner le moment du dîner. Vous avez bien la ressource de boire de l'absinthe à 30 cent, le verre : mais c'est un jeu dangereux et dont vous pourriez vous repentir sur vos vieux jours, si l'absinthe n'était l'élixir de courte-vie... Se faire un « cent de piquet » à soi-même? on est trop sûr de perdre... Regarder par la fenêtre est provincial en diable; et n'y pas regarder ne sera jamais une distraction.

De deux choses Tune : ou vous êtes rentier ou vous avez une profession. Dans le premier cas l'oisiveté ne vous est pas à charge, car vous devez y être fait. Dans le second, on vous autorise à apporter vos outils — vos plumes si vous êtes homme de lettres, vos compas si vous êtes architecte, votre

aiguille , si vous êtes tailleur — et ainsi vous vous

trouvez tout armé pour tuer le temps avec permission de l'autorité...

Cependant on ferait peut-être des difficultés aux forgerons et aux pianistes dont les métiers sont bruyants.

Bientôt vient le moment de méditer le menu du dîner et de le faire exécuter. — Vous dînez, puis vous allez et venez une vingtaine de fois de la fenêtre à la porte (et réciproquement), ce qui vous tient lieu de promenade hygiénique ; puis vous avez encore, mais jusqu'à dix heures seulement, la liberté de lire, d'écrire, de fumer... etc..

A dix heures : extinction des feux! On vient vous retirer votre bougie et il ne vous reste plus qu'à vous coucher, dormir et rêver, s'il se peut.

Le rêve le plus ordinaire qui vous vienne assaillir à l'Hôtel des Haricots, consiste à se voir monter de grade en grade jusqu'à celui de l'officier qui vous a fait condamner; tandis que, par un mouvement contraire, l'officier descend jusqu'au rang de sim pie soldat, ce dont vous profitez pour lui appliquer la punition qui vous a atteint. Mais voilà que ce jeu de bascule se reproduit à l'inverse : l'officier remonte, vous redescendez... Quand vous êtes au plus bas de votre course, et lui au plus haut de la sienne, vous sentez qu'il fait pleuvoir sur vous tout ce que le code de la garde nationale contient de plus amer...

Après une quinzaine de ces oscillations pleines d'anxiété, vous vous réveillez étourdi, et tout prêt à faire venir un notaire pour rédiger votre testament.

Voilà en quelques traits le tableau d'une journée à l'Hôtel des Haricots.

Ce programme s'exécute chaque vingt-quatre heures sans variantes appréciables, et peut se recommencer jusqu'à vingt fois consécutives. Mais le cas est très-rare; car, pour encourir une peine aussi sévère, il faut avoir déployé à fatiguer l'autorité un temps, une patience, une force de caractère, une imagination, on peut presque dire un génie qui ne sont pas à la portée de tout le monde.

Et, en effet, l'autorité met beaucoup de mansuétude dans l'exercice de ses droits — l'indulgence est le parfum de la force, comme a dit le docteur Colline. — Vous l'allez voir par un chiffre dont l'éloquence est sans réplique . la moyenne des incarcérations est à peine de deux par jour... et l'effectif de la garde nationale de Paris se monte à plus de cinquante mille hommes. C'est-à-dire qu'il faut vraiment le faire exprès pour encourir la prison, quand mille moyens (entre autres celui de monter ses trois gardes par an) peuvent vous en sauver.

Autrefois, les conseils de discipline étaient autrement sévères. En ouvrant au hasard les registres d'écrou qu'on a bien voulu nous communiquer, nous avons trouvé que dans

la seule journée du 31 octobre 1833, il était entré vingt- six prisonniers à l'Hôtel des Haricots.

La garde nationale relève de deux juridictions : le conseil de discipline et la police correctionnelle.

Voici les articles de la loi relatifs à la manière dont fonctionnent ces deux tribunaux :

« Art. 76. — Les conseils de discipline peuvent infliger :

» 1° La réprimande ;

» 2U La réprimande avec mise à Tordre des motifs du jugement;

» 3° La prison pour six heures au moins et trois jours au plus avec ou sans mise à Tordre;

» 4° La privation du grade, avec mise à Tordre;

» 5° La radiation des contrôles avec mise à Tordre. »

« Art. 83. — Après deux condamnations pour refus de service, le garde national est, en cas de troisième refus de service dans Tannée, traduit devant le tribunal de police correctionnelle et condamné à un emprisonnement qui ne peut être moindre de six jours ni excéder dix jours.

» En cas de récidive dans Tannée, à partir du jugement correctionnel, le garde national est traduit de nouveau devant le tribunal de police correctionnelle et puni d'un emprisonnement qui ne peut être moindre de dix jours, ni excéder vingt jours.

Voilà qui est parler sur un ton bien grondeur; mais c'est le ton obligé de tout code pénal. Et puis, comme nous l'avons dit, la rigueur de ces lois s'adoucit singulièrement dans la pratique; car il existe pour y parer une foule de moyens, très-usés mais toujours neufs, tels que les excuses présentées adroitement, et souvent écoutées avec bienveillance, les amnisties, les recours en grâce... tout un arsenal d'armes défensives.

Encore ce sont là les armes permises; mais il y en a d'autres d'un emploi plus illicite : car nous n'avons pas encore parlé des mille petites ruses inventées par des esprits pleins de malice et vraiment fertiles en expédients. Un cerveau de poëte, de sculpteur, de peintre ou de musicien dans lequel s'est implantée l'idée de résister à la garde nationale, présente tout à coup des phénomènes de fécondité qui rappellent les plaines de Normandie.

Nous savons à ce propos quelques anecdotes que nous voulons conter, en les mêlant au récit d'aventures diverses, qui ont trait à d'autres parties du service. Ce n'est pas, tant s'en faut, de l'histoire contemporaine que nous allons faire, car la garde nationale, telle qu'elle est organisée aujourd'hui ne prête pas à rire. Les souvenirs que nous avons été déterrer dans les vieilles gazettes remontent généralement à

une vingtaine d'années, c'est-à-dire à l'époque où messieurs de la milice affectaient un certain laisser-aller plein de fantaisie dans leur tenue, aussi bien que dans l'accomplissement de leurs devoirs militaires. — On voudra bien noter que nous avons déguisé sous des noms d'emprunt ceux de nos personnages qui sont encore vivants.

Cela dit en manière de préface, nous pouvons commencer.

Le dilettante bienfaisant. — Un compositeur de musique que nous appellerons Birmeinher — mais qui est beaucoup plus connu sous son vrai nom — avait longtemps résisté à l'étreinte de la garde nationale. Cependant il était si peu insaisissable qu'un matin le tambour de la compagnie dont il ne voulait pas faire partie, découvre son adresse et laisse chez son concierge une sommation en bonne forme d'avoir à comparaître devant le conseil de discipline.

Birmeinher ressent d'abord les angoisses d'un oiseau atteint d'un grain de plomb. Mais il a beau se désoler, puis entrer en rage, puis casser quinze cordes de son piano à vouloir mettre en musique tous les jurons delà langue française, il n'en est pas moins ce qui s'appelle en argot pincé..,

Une idée saugrenue lui traverse pourtant la cervelle et

il la retient au passage.

— Voyons, se dit-il, essayons d'un dernier moyen, et, s'il ne réussit pas, il sera encore temps de faire notre soumission.

Ce dernier moyen consistait à se procurer un chiffonnier suffisamment intelligent pour lui servir de sosie et à l'envoyer à sa place au conseil de discipline.

Et, en effet, l'audience étant ouverte, la première affaire appelée était justement l'affaire Birmeinher.

Ce nom, qu'un récent opéra avait rendu populaire, fit pousser à l'assistance un « ah ! » de curiosité qui se changea en un « oh! » de stupéfaction à l'aspect délabré de l'inculpé.

— C'est bien vous qui êtes M. Birmeinher? dit le président, que l'ahurissement de la foule avait gagné.

— Tout de même, mon président.

— Pourquoi refusez-vous défaire votre service?

— Dame!... c'est pas à cause du service, c'est rapport à l'équipement qui est coûteux...

— On vous donnera trois mois pour vous habiller.

— Quand vous me donneriez trois ans, si vous ne me donnez pas aussi l'argent que ça coûtera...

Le président coupa court à ce pénible dialogue et il fut décidé que Birmeinher serait habillé aux frais de la compagnie.

Le faux Birmeinher s'en allait content comme un écolier qui a bien récité sa leçon, quand il fut rejoint dans la cour par un monsieur tout en larmes qui le traitait de maëstro.

— Pauvre maëstro !... en être réduit là; vous que nous

avons tant applaudi ! Savez-vous que votre opéra de la Fiancée sanglante est une petite merveille de grâce, de sentiment, de couleur locale?

— Ma foi ! non...

— Oui, oui, j'entends; vous êtes modeste. Eh bien! tant mieux vous irez loin. En attendant souffrez que j'admire le chœur des derviches de votre premier acte, la barcarolle du second, et surtout le duo final... Ma femme le chante, et à elle toute seule!... ah! dame! elle est obligée de s'y reprendre à deux fois...

(Ici le chiffonnier fit le geste qui veut dire : ça m'est bien égal !)

— Je ne sais, reprit le brave dilettante, si j'oserai jamais... mais bah! la société est si ingrate envers les artistes que vous ne repousserez pas l'obole d'un de vos admirateurs les plus sincères. Prenez! c'est toujours ça...

Et le bon monsieur tout en larmes s'esquiva en glissant une pièce de quarante sous dans la main du faux maestro.

Naïveté de recous. — - Un collectionneur d'autographes nous a montré la pièce la plus bizarre de son album. C'était un rapport, daté de 1833, et rédigé par un recors dans les circonstances suivantes :

Le recors s'était présenté chez un garde national réfrac-

taire et l'avait arrêté, mais non sans peine. La scène avait été chaude et fortement assaisonnée de gros mots. Aussi le recors, qui n'avait pas pris le temps de remettre ses sens troublés, rédigea-t-il quelque chose d'assez gai qui se terminait par cette déclaration :

«... Ledit sieur X..., en état complet de rébellion, et nous outrageant gravement, nous traitait de scélérat, de voleur et d'assassin de Louis XVI, ce que nous certifions véritable, en foi de quoi nous avons signé, »

On ne passe pas ! — Calino se présente à la grille des Tuileries et veut entrer dans le jardin.

— On ne passe pas ! dit le factionnaire.

— Tiens!... Et pourquoi?

— Vous voyez bien que vous avez un paquet...

— Ce n'est pas un paquet, c'est un pliant que j'emporte tous les jours avec moi pour m'asseoir dessus quand je suis fatigué de me promener. Hier encore...

— Un pliant plié est un paquet... je ne connais que ma consigne.

— Ah!... fit Calino, et il s'en alla tout pensif.

— C'est particulier!... se dit-il après avoir fait une dizaine de pas dans la rue de Rivoli, voilà bien dix ans que je traverse tous les jours les Tuileries... ce diable de fac-

tionnaire devrait pourtant me reconnaître, depuis le temps qu'il me voit !

Lapsus lingile. — Le capitaine Duval de Vire, qui servait dans la garde nationale à cheval, était un des trois ou quatre danseurs que se disputaient les salons. De 1830 à 1845, alors qu'on pirouettait encore suivant les règles de l'art, Paris dansant reconnaissait la toute-puissance de son jarret. Les hauteurs auxquelles il s'élevait lui avaient même valu tant d'envieux, que le bruit s'était répandu qu'il se chaussait d'escarpins doublés de caoutchouc. Carilen coûtait trop à ses rivaux d'assister à ses triomphes, et il fallait modérer par quelque trait malin la vanité qu'il en aurait pu tirer.

Je vous demande si le capitaine Duval de Vire aimait le bal?... comme un peintre aime la peinture, un musicien la musique, et M,le S... le banquier N... Il y passait les nuits, tant et si bien, que les jours de manœuvre militaire la fatigue de tout son être obstruait les facultés de son cerveau et qu'il ne montrait pas dans l'exercice de ses fonctions cette prestesse d'esprit à laquelle on reconnaît les tacticiens.

Bien plus, il arrivait souvent que sa langue fourchait, comme on dit; infirmité qui se traduisait par des pataquès de l'école de : le voili, qu'il est jola! (pour le voilà, qu'il est joli !), un mou de veau pour un mot de vous), trompez sonnettes! (pour sonnez trompettes!)

Or, un matin qu'il venait de faire six heures d'entrechats, le capitaine n'eut que le temps de vite changer de costume pour aller prendre le commandement de son peloton, qui devait figurer à une revue du Champ-de-Mars.

Au moment de se mettre en marche, M. Duval de Vire serre les flancs de son cheval, aspire une grande quantité d'air, ouvre une large bouche, mais au lieu de commander « par quatre en avant!... » il se met à crier : « En avant quatre!... »

Ce souvenir de la contredanse eût provoqué un considérable éclat de rire, n'était le respect dû à un supérieur. Cependant quelques cavaliers qui avaient mal compris, partirent au galop ; d'autres ne bougèrent, pensant que le capitaine voulait plaisanter; un troisième parti se forma même qu'on pourrait appeler le parti de l'hésitation, et en un rien de temps la belle ligne droite que présentait l'escadron se changea en une courbe fantasque comme la signature d'un grand homme.

Pourtant, il faut le reconnaître, M. le capitaine Duval de Vire se tira aussi bien que possible de sa mésaventure :

— Pardon, Messieurs, vous vous trompez... Je vous commande : en avant quatre... et vous balancez.

Un remplaçant. — Rabourdin avait été condamné à quatre jours de Haricots.

Parbleu! pensa-t-il, voilà une fameuse occasion d'aller dîner avec Gavet et de me donner du bon temps... Voyons, nous disons quatre jours pour la prison, quatre autres jours pour le dîner avec tout ce qui s'en suit, souper, déjeuner, etc.. Cela nous fait une jolie semaine, bien complète... Je vais dire à ma femme que j'ai huit jours de prison à faire; et ainsi elle ne saura rien des noces et festins que je médite.

Madame Rabourdin, c'est une justice à lui rendre, poussa de grands cris quand elle vit partir son mari, et s'efforça en conscience de pleurer, ce à quoi elle ne réussit pas trop mal du tout.

Mais attendez... quand vous aurez vu le fond du cœur de madame Rabourdin, vous direz vous-même si elle était sincère.

Rabourdin vous semble fort en arithmétique... Eh bien! ce qu'il n'avait pas calculé, c'est le temps qu'il passerait à festiner. Il avait compté quatre jours de bombance, il en dépensa sept ou huit.

Cependant le directeur de l'Hôtel des Haricots, ne voyant pas venir le prisonnier qu'on lui avait annoncé, l'envoie quérir par les recors. Ceux-ci se présentent à son domicile dont ils ont toutes les peines du monde à se faire ouvrir la porte... L'heure est matinale; madame Rabourdin est drapée dans un peignoir léger (qui du reste lui sied à ravir) ; sur un canapé se prélasse M. Arthur qu'à sa robe de chambre, à ses pan-

toufles, à son air chez lui les recors prennent pour le maître du logis.

— Monsieur, veuillez vous habiller et nous suivre.

— Mais qui êtes-vous?... et que veut dire?...

— Nous sommes les agents de la forée publique chargés de vous conduire à la maison d'arrêt de la garde-nationale...

— Ah! fit madame Rabourdin en tombant évanouie.

— Mais, messieurs, dit monsieur Arthur, très-troublé, je vous avouerai que... je ne suis pas M. Rabourdin ! Et au nom de ce qu'il y a de plus sacré, pour l'honneur d'une femme...

— Très-bien! très-bien!... en attendant vous allez nous suivre... nous la connaissons cette plaisanterie-là; elle est vieille...

Et de fait, monsieur Arthur fut bel et bien incarcéré.

— Pourtant, dit un matin Rabourdin à Gavet, il faudrait penser à se faire boucler. . . et il partit résolument pour l'Hôtel des Haricots.

— Votre nom, s'il vous plaît? lui dit l'employé chargé de tenir le registre d'écrou.

— Rabourdin.

— Rabourdin ! . . . c'est impossible !

— Ah! mais...

— Puisque vous êtes déjà en prison.

— Vous m'étônnez beaucoup !

— Au surplus, on peut vous confronter avec monsieur Rabourdin qui est justement au préau... Venez, suivez-moi

A un signe d'intelligence de monsieur Arthur, Rabourdin comprit que l'ami de sa femme qui était aussi son ami avait substitué sa personnalité à la sienne et faisait par dévouement ses quatre jours de prison. Cette belle action le toucha, et il fut convenu que pour reconnaître un aussi bon procédé, à l'avenir Rabourdin endosserait toutes les condamnations de son ami.

Grave imprudence! A partir de ce moment, monsieur Arthur se signala par de nombreux actes de révolte qui lui valurent autant de condamnations. Et le bon Rabourdin, fidèle au marché conclu, passait sa vie sous les verroux delà garde-nationale.

La cavalcade imprévue.— Le temps est superbe; la revue sera belle, car on ne rencontre par les rues que bataillons et escadrons étincelants dont les armes reflètent cent mille fois le soleil et réduisent ses rayons en poussière d'or. C'est au point que les alouettes de la plaine Saint-Denis, croyant à une chasse au miroir, se sont transportées au Champ-de-Mars dont elles fatiguent les échos de leurs cris étonnés.

Pourtant M. des Fabliaux ne sera pas de la fête, car il est en voyage, et son uniforme de garde national à cheval passera toute la journée au porte-manteau... C'est grand dommage!

Mais que disons-nous là? il y a moyen de combler le vide

que laissera M. des Fabliaux dans son escadron. Le jeune Isidore des Fabliaux, dadais de vingt ans, imagine en effet de coiffer le schapska et de pouiller la veste à brandebourgs de son père, puis de ceindre son grand sabre, le tout en cachette, et d'aller proposer ses services à l'escadron paternel.

Il ne lui manque plus qu'un cheval. Mais où s'en procurer? Les jours de fête tous les manèges sont vides.

Cependant le jeune Isidore finit par découvrir au fond d'une écurie des Champs-Elysées un chétif bidet.

— C'est une bète sûre, lui dit le loueur; elle a fait longtemps un service dans les omnibus, ce qui l'a rendue trèsrésignée aux coups de fouet... Je ne vous la donne pas pour brillante; mais au moins elle ne rue jamais.

— Et puis vous n'en avez pas d'autre.

— Pas d'autre!

— Allons, il faut bien s'en contenter.

Et voilà le jeune Isidore parti.

Sur le déclin de leur âge, les chevaux ont beaucoup de peine à changer leurs habitudes.

Aussi, au premier omnibus qu'elle rencontra, la pauvre bête se plaça à la tête des deux timoniers, comme si elle voulait, par camaraderie, les aider à remorquer la lourde voiture. M. Isidore lui présenta bien quelques observations à coups de cravache, mais son éloquence fut vaine; il essaya des éperons... les éperons ne mordaient plus dans la peau coriace de ranimai.

Quel parti prendre?... sautera bas! mais quand on est si novice dans la cavalerie, c'est là une manœuvre à se casser une jambe... Non, il fallut se résigner. Et Monsieur Isidore des Fabliaux dut traverser Paris dans tous les sens. Tantôt il allait de Passy à la Bourse, puis de la Bourse aux Invalides; il parcourut aussi plusieurs fois les lignes Invalides- Panthéon, Odéon-Barrière-Blanche, les Ternes-Belleville...

Dialogue entre recors, — Tu as donc été ce matin arrêter ton particulier des Batignolles.

— Oui, mais faut voir comme ils m'ont reçu!

— Bien reçu ?

— On a voulu me faire manger.

— Tu as de la chance, toi.

— Merci!... ils ont lâché leurs chiens qui bien sur avaient le mot pour dévorer ton serviteur.

Une guérite nouveau modèle. — Les guérites ont en général le défaut de ne fermer que sur trois côtés; elles sont donc toujours exposées à un des quatre vents cardinaux.

L'invention d'une boîte moins aérée remonte à l'année 1845, et on en est redevable, non pas à un menuisier, mais à un avocat frileux, lequel en fit l'essai sur sa per-

sonne. Il est vrai que M. Charles L... alla expier en prison le tort de s'être moqué d'une routine en voulant déterminer un progrès; car c'est là le prix dont on paye le génie créateur depuis Christophe Colomb et Salomon de Caus. Voici les faits :

Le 21 avril 1815, M. Ch. L... était commandé de garde au poste de l'État-major — en ce temps-là situé rue de Rivoli, dans la galerie attenante au pavillon de Marsan. — son tour de faction venait à quatre heures du matin, et, comme dans cette saison les nuits sont encore fraîches, la guérite fournie par le gouvernement lui apparut dans toute son imperfection native.

Mais le moyen de trouver mieux quand on n'a que deux heures devant soi et qu'on ne possède d'autres outils de menuiserie qu'un fusil et un coupe-choux.

Ne vous inquiétez pas de M. Ch. L...; il a son projet... En effet, un chiffonnier passe; notre factionnaire l'appelle et l'envoie lui chercher une voiture.

Le cocher, pris à l'heure, a ordre de stationner devant le poste et de ne faire aucun bruit.

Après avoir pris ces dispositions préliminaires, le factionnaire entre avec armes et bagages dans la voiture, s'y installe le plus commodément possible et, crainte du froid, loge ses pieds dans son bonnet à poil.

Maintenant la bise peut souffler, la patrouille peut passer, l'avocat ne s'en émouvra pas... il dort!

Cependant, huit jours plus tard, M. Ch. L... était appelé devant le conseil de discipline pour avoir à donner des explications sur sa conduite, qui avait été trouvée légère.

M. Ch. L... répondit par des paradoxes d'un calibre hors de toute proportion.

Sa plaidoirie est un monument de gaité qui provoqua un immense éclat de rire dans la presse française et étrangère. Paris s'en amusa huit jours, ce qui est le plus long temps que puisse durer un joujou parisien.

Nous allons donner quelques extraits de cette pièce curieuse, qui nous semble avoir conquis à tout jamais sa place dans les annales comiques de la garde nationale.

« ... J'avais été pris — dit M. Ch. L... — par un sommeil irrésistible. Pour ne pas exposer, dans ma personne, l'autorité à des insultes qui auraient pu m'être faites pendant que je serais resté endormi, je pris le moyen qu'on a indiqué. Il y avait un brave homme qui ramassait des curiosités dans le ruisseau; je l'envoyai me chercher une voiture; il m'offrit d'abord un cabriolet; mais je craignais de compromettre la dignité de mon uniforme en montant dans une voiture découverte. Je pris donc une petite voiture à quatre roues et à un cheval, très-bien fermée; je baissai les stores et je restai là en faction, croyant concilier ainsi mes devoirs avec le besoin impérieux qui me dominait...

» Je consultai d'ailleurs mon voisin, non pas un soldat

d'occasion comme moi, mais un vrai soldat, un homme de la ligne, un factionnaire sérieux, qui était de service à quinze pas de ma guérite, et ce généreux guerrier, compatissant à ma faiblesse, trouva que j'avais résolu le problème d'une façon heureuse.

» Et, en effet, Messieurs, n'étais-je pas à mon poste dans cette petite voiture? J'ai mesuré ce matin la distance : l'extrémité de la citadine n'était point à cinq pas de la guérite. J'étais donc dans le rayon, car nous avons quinze pas pour circuler. Le délit consisterait, non pas à avoir abandonné le poste, comme on me le reproche, mais à l'avoir rendu plus confortable et moins exposé à l'invasion. Car supposez une attaque, n'étais-je pas mieux dans ce blockhaus, dans ce petit fort détaché et roulant que dans ma guérite? J'y dormais, c'est vrai; mais j'aurais dormi à pied comme en voiture, et beaucoup moins commodément...

» Il y a d'ailleurs sur mon indisposition procès verbal irrécusable. Le rapport dit que le caporal m'a renvoyé chez moi; et, en effet, je suis venu dormir dans mon lit. Le caporal a donné l'ordre au cocher de me conduire à mon domicile, doucement, au pas, comme on mène les malades, sur la preuve acquise à mon aspect, et d'après les dépositions soit du vieux soldat mon voisin, soit du cocher, que j'étais dans un état digne d'intérêt. Comment se fait-il que la main de ce caporal ait pu rédiger un rapport si peu en harmonie avec l'émotion que semblait lui causer ma pâleur?

Au lieu de compatir à mes souffrances, me tendait-il un piège? Je ne puis le supposer, et je me refuse à croire qu'on doive appliquer soit à lui, soit à ses glorieux collègues dans la milice citoyenne, la flétrissure du poète :

Timeo caporaux, et dona ferentes.

M. Ch. L... fait valoir ensuite comme circonstance atténuante que son sommeil n'a pas mis la patrie ni le gouvernement en danger.

« Le gouvernement se portait à merveille — dit-il. — C'était comme dans Télémaque : « L'aurore avec ses doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient, » lorsque, de son côté, le caporal entrouvrait la portière. L'horizon politique était aussi pur que le ciel. D'ailleurs le camarade de la ligne veillait, et, en cas d'alerte, il était en position de faire face à toutes les agressions; pour moi, j'aurais eu l'avantage qu'ont toujours les troupes fraîches sur les troupes harassées de fatigue.

«... Après tout, Messieurs, si je réclame un acquittement que j'espère, ce n'est pas dans mon intérêt, c'est dans l'intérêt des principes, qui veulent qu'on ait le droit d'avoir sommeil et d'être malade, même sous l'épaulette de laine. »

Cette boutade pleine d'humour eut un prodigieux succès dans le public. Mais elle fut moins goûtée par le conseil, qui condamna le beau parleur à vingt-quatre heures de Haricots.

La nouvelle guérite inventée par M. Ch. L... ne fut donc pas adoptée; et ainsi l'ancien modèle a été conservé jusqu'à aujourd'hui; il est même probable qu'on n'y changera rien d'ici longtemps... à moins qu'on n'y ajoute un poêle et des volets pour l'hiver.

Un début dans la garde nationale. — Tous les débuts sont pénibles; celui de Chauvinet, dans la garde nationale, causa beaucoup d'ennui à son capitaine.

Il faut savoir que Chauvinet, de son état graveur en tailledouce, était un « faiseur de charges » très-redouté dans son quartier; c'est lui, si vous vous le rappelez, qui pendait les chats aux sonnettes; c'est encore lui qui, le dernier, décrocha une enseigne.

L'histoire de ses démêlés avec la garde nationale serait longue... Mais voici comment elle se dénoua : Chauvinet, de guerre las, s'était résigné et avait accepté le fusil et le sabre-poignard qu'un matin lui avait apportés son tambour. Bien plus, il avait promis de se rendre à la revue qui devait avoir lieu le lendemain.

Le lendemain, en effet, sa compagnie se trouvait rassemblée sur la place Saint-Georges et n'attendait plus que le commandement du capitaine pour se mettre en marche.

Cependant Chauvinet manquait à l'appel et on allait partir

sans lui... quand on le vit tout à coup déboucher par la rue Notre-Dame de Lorette, suivi d'un bruyant état-major de gamins. Et il y avait parbleu bien dans sa tenue de quoi ameuter les passants. Son schako lui tombait dans la fosse du cou, sa tunique était déboutonnée; il avait le teint pâle, le regard fixe et donnait tous les signes d'une prochaine attaque d'épilepsie. La manière dont il portait son fusil était d'un fou; il le traînait derrière lui en le tenant par l'extrémité de la baïonnette, tandis que la crosse, montée sur deux petites roulettes, glissait sur le pavé.

A la vue de ce soldat de carnaval, un éclat de rire parcourut les rangs de la compagnie comme une traînée de poudre, depuis le numéro 1 jusqu'au numéro 102.

— Monsieur, dit le capitaine en s'avançant vers Chauvinet, cette conduite...

Chauvinet, pour toute réponse, met la main sur son cœur et jette les yeux au ciel.

— Si vous êtes malade, rentrez chez vous. (Même geste de Chauvinet.)

— Allons, c'est une plaisanterie... Eh bien, soit! mais qu'elle finisse. Je vous prie d'entrer dans le rang. Voici votre place.

Chauvinet obéit comme une machine dont on pousse le ressort.

«En avant... arrrche!!! » — La compagnie se met en route. Mais voilà mon Chauvinet qui ralentit peu à peu le

pas, si bien qu'il s'isole de plus en plus de ses camarades et que les badauds commencent à l'entourer en proférant mille saugrenuités.

(Nouvelles et sévères observations du capitaine. — Même geste de Chauvinet.) — Ah! ça, se dit le capitaine, il faut pourtant se débarrasser à tout prix de ce mauvais plaisant, et il donna ordre au tambour d'accélérer la marche en frappant sur sa caisse à coups plus serrés. Tactique excellente, car tout de suite on perdit de vue le mystificateur.

Il y avait peut-être une demi-heure que les légions de la garde nationale étaient rangées en bataille sur un des côtés du Champs-de-Mars, quand une grande rumeur se déclara dans la direction du pont d'Iéna. De loin on ne distinguait qu'une foule compacte qui s'avançait en poussant des hurlements... Cependant les plus clairvoyants ne tardèrent pas à reconnaître l'obstiné Chauvinet, qui, sans s'inquiéter de son cortège moqueur , allait toujours son petit train et marchait droit à sa compagnie.

Le capitaine, bleuissant de rage, apostropha rudement, quoique sans espoir de réponse, cette mécanique vivante qui semblait le poursuivre comme un spectre.

— Monsieur! ! !...

(Même geste de Chauvinet.)

— Monsieur! ! !... je ne puis tolérer plus longtemps cette comédie, et je vous somme d'entrer dans le rang et de vous

y comporter décemment... c'est d'ailleurs le seul moyen qui vous reste de mettre fin à cette scène scandaleuse.

(Même geste de Chauvinet, qui obéit cependant.)

« Portez... armes! »

Pan!... un coup de fusil.

Chauvinet venait de tirer un coup de fusil en l'air; eî resté immobile comme une statue au milieu de ses camarades effarés, il plongeait dans le ciel un regard interrogateur... « La baguette, disait-il entre ses dents, où est la baguette? »

Le soir même, la compagnie pétitionna en masse pour demander « l'expulsion d'un homme dangereux qui, non content de tirer des coups de fusil dans les rangs, avait l'imprudence d'oublier la baguette dans le canon de son arme. »

Cinq hommes et un caporal. — ïl est une heure du matin, il fait froid, il pleut... Les rues de Paris sont devenues de tels fleuves de boue, que les Parisiens, qui ne savent pas nager, ont pris le parti de rentrer chez eux.

Cependant le caporal Barbison suivi de quatre hommes fait sa patrouille, et les dix pieds de la petite troupe marchant dans les flaques d'eau troublent seuls le silence de la nuit.

premier soldat. — Savez-vous, caporal, que voilà un fichu temps !

— Je le sais, répondit Barbison, et ce qu'il y a de particu-

lier, c'est qu'au moment où vous avez parlé, j'allais justement vous dire que voilà un fichu temps.

deuxième soldat. — Les beaux esprits se rencontrent.

troisième soldat. — Ce que je voudrais rencontrer, moi, c'est un abri.

quatrième soldat. — Où il ne pleuvrait pas.

— Voyons, messieurs, êtes vous discrets?

les quatre soldats (comme un seul homme). — Oui !

— Eh bien ! voici ce que nous allons faire : je demeure tout près, là à ce petit entresol, au coin de la rue... Nous allons monter chez moi nous sécher un peu, et faire un punch que nous boirons gaiement, puis nous rentrerons au poste dans une heure.

— C'est cela, bravo!... vive le caporal!

— Chut!... pas de bruit, s'il vous plaît; ma femme dort et il ne faut pas la réveiller brusquement; je la connais, elle est très-nerveuse. Du reste, attendez-moi cinq minutes sous la fenêtre, je vais monter devant et je vous appellerai quand tout sera prêt.

Le caporal avait à peine disparu dans l'escalier, que la fenêtre de sa femme s'ouvrait précipitamment et que un monsieur, enjambant le balcon, sautait dans la rue... au milieu de la patrouille.

Il est de suite entouré.

— Halte-là!

— Messieurs, de grâce!...

— Vous allez vous expliquer devant le caporal.

— Au nom du ciel! lachez-moi... il s'agit de sauver l'honneur d'une femme ! ! . . .

Sur ces entrefaites monsieur Barbison redescend dans la rue. Bien que la nuit soit noire, il distingue cinq ombres au lieu de quatre et s'avance intrigué.

Mais après avoir regardé l'intrus à la lueur d'un bec de gaz, il pousse un grand éclat de rire.

— Tiens ! c'est cet animal de Chamoiseau. . . Ah ! le farceur! je ne sais pas comment il fait son compte, celui-là, mais quand il y a quelque chose à boire, il est toujours là.

Et ils remontèrent tous ensemble.

Le lendemain pourtant, madame Barbison fit une scène à son mari, se plaignant de ce qu'il amenait chez elle non-seulement le jour, mais encore la nuit, ce Chamoiseau quelle ne pouvait souffrir.

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