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DES CHAMPS-ELYSÉES

Point de succession de temps.

Point de date.

Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme pour mes lettres, votre admiration pour les lieux que j’ai habités. J’ai appris le culte que vous m’avez rendu. J’en suis si pénétrée que j’ai sollicité et obtenu la permission de mes souverains de venir vous trouver pour ne vous quitter jamais. J’abandonne sans regret ces lieux fortunés. Je vous préfère à tous ses habitants: jouissez du plaisir de me voir. Ne vous plaignez point que ce ne soit qu’une peinture ; c'est la seule existence que puissent avoir les ombres. J’ai été maîtresse de choisir l’âge où je voulais reparaître. J’ai pris celui de vingt-cinq ans, pour m’assurer d’être toujours pour vous un objet agréable. Ne craignez aucun changement: c’est un singulier avantage des ombres ; quoique légères, elles sont immuables. J’ai pris la plus petite figure qu’il m’a été possible pour n’être jamais séparée de vous. Je veux vous accompagner partout, sur terre, sur mer, à la ville, aux champs. Mais ce que j’exige de vous, c’est de me mener incessamment en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris et de choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain : c’était là qu’habitaient mes meilleures amies ; c’est le séjour des vôtres. Vous me ferez faire counaissance avec elles ; je serai bien aise de juger si elles sont dignes de vous et d’être les rivales de

Rabutin de Sévigné.

Cette fantaisie de la grande épistolière est bien, n’est-ce pas, tout ce que l’on peut écrire de plus spirituel sur le souvenir par le portrait? Après cela, il n’y a plus rien à dire sur ce sujet.

J’en étais là de mes réflexions lorsque j’ai trouvé sur ma table de travail une carte séduisante pour aller voir l’exposition des portraits de l’école française du Comte *** élisez de La Béraudière).

J’allais partir! prendre enfin mes vacances. Mot magique! Faire comme tant d’autres, gens pratiques, qui prennent à cette époque de l’année le chemin de fer pour filer dehors. Mais, quand on aime les arts, comment résister aux séductions d’une vente de l’école française représentée par Lancret, Watteau, Largillière, d’une vente où Lawrence, Van Loo, Danloux, Duplessis doivent faire les frais avec des portraits qui vous montent à la tête, vous éblouissent et vous grisent.

J’étais à Paris ; j’y suis resté.

Je n’ai pas voulu perdre une occasion aussi rare de revoir ces œuvres dont les costumes sont restés gracieux, malgré tous les changements capricieux de la mode. C’est qu’ils savaient peindre un portrait, les maîtres de ce temps-là ! Il était toujours conçu avec intelligence. La femme, enveloppée d’accessoires bien choisis, avait une pose charmante bien en situation : la bourgeoise figurée dans sa bourgeoisie, la financière représentée dans sa somptuosité, la duchesse, avec sa robe de brocart, dans son milieu aristocratique.

Nous n’avons plus de peintres capables de comprendre ainsft le portrait. Maintenant, la manière d’exprimer la beauté varie peu. Le modèle, les mains rêveuses et croisées, entouré d’une pelisse ou d’un châle, se détache régulièrement sur un fond neutre ou brillant. Chacun a ses préférences, mais tous veulent peindre avec le moins de couleur possible : Henner adopte un fond bleu ; de Saint-Pierre et Jules Goupil, le brun; Carolus Duran’ le rouge; Jacquot, le gris; Dubuffe, un violacé vineux,’ Donnât, la terre de Sienne; Sain, ce favori des femmes, le vague; Fantin-Latour, la note argentée; Hébert a toujours eu un faible pour le vert. L’habilité ne leur manque pas; tous sont très habiles; mais, comme l’a

dit un habile critique, ce sont des peintres d’un rang très élevé dans les régions moyennes du talent.

Revenons à la collection qui nous occupe. M. de La Béraudière, que je n’ai pas l’honneur de connaître, est le neveu du célèbre collectionneur qui a fait déjà bien des fois des spéculations heureuses. Lui est un homme prévoyant. On dit qu’il a voulu payer son loyer dix ans d’avance. A coup sûr, c’est un homme de goût pour avoir su se former ainsi une galerie de femmes célèbres par le rang, le talent et la beauté. Dans une préface du prince Lubomirski, un écrivain de mérite, la collection est présentée avec art au public.

Comme ces beaux portraits, dont quelques-uns sont de vrais trésors, devaient bien orner le salon de M. de La Béraudière ! Avec quel regret il a dû quitter ces belles personnes, brillantes de beauté, de jeunesse et de grâce, reines altières, Phrynés triomphantes, Agnès tremblantes ou Célimènes lassées de séduire. Regardons-les une dernière fois, nous aussi, avec cette mélancolie que fait revivre tristement le passé. Faisonsles défiler une à une, anges, démons ou courtisanes, avec notre plume en guise de baguette, comme un cicérone dans un musée de cire.

Ü/Ue Dugazon, par Pierre Danloux, dit le catalogue de M. Féral. N’est-ce pas plutôt de Duplessis?

La charmante cantatrice porte une robe de taffetas blanc découvrant un peu une superbe gorge. Une dentelle se mêle à ses cheveux relevés. Sous la robe galamment ornée de nœuds semble battre le cœur, et avec cela une profondeur dans le regard, une physionomie si expressive et si intelligente que je renonce à la traduire.

Bien que déjà sur le retour, la Dugazon me séduit et

me charme malgré moi quand je la regarde. Que d’amoureux elle a traînés derrière son char ! C’était elle qui répondait un jour, hautaine et fière, à un jeune homme lui offrant son cœur et tout ce qu’il possédait : vingt cinq louis :

— Jeune homme, gardez votre hommage et vos vingtcinq louis. Si vous me plaisiez, je vous en donnerais cent.

Cette fois, il n’a fallu mettre que cinquante louis pour emporter chez soi M1Ie Dugazon.

Mne Lenormand d'Étiolles, fille de la marquise de Pompadour, par Hubert Drouais.

Blonde, svelte et pâle, une rose au côté, un costume d’une teinte riante, orné de fourrures blanches. Toilette charmante pour l’innocence et la beauté. Sous une coiffure poudrée où des perles ont été jetées comme des gouttes de rosée, le plus joli minois aux chairs veloutées que l'on puisse voir. La gamme générale est bleue, de ce bleu que Musset détestait tant et qui, mélangé de rose, forme un ensemble d’une tonalité très agréable. — Aussi a-t-on apprécié 5,700 francs cette œuvre.

Famille Lenormant de C ***, par Nicolas Lancret, signé : L. invenit et pinxit.

C’est bien lui qui a peint toute cette lignée. Il a reproduit ce qu’il a vu. Tandis que l’artiste travaillait, au milieu d’un gai paysage éclairé par le soleil, les dames pinçaient de la harpe, les seigneurs devisaient ensemble et un joueur de guitare faisait prendre patience à toute la famille. — On a payé 5,000 francs ce tableau.

Par Nicolas de Largillière, la Duchesse de Montbazon, merveilleusement belle et toute couverte de dentelles

frissonnantes ! Ce fut une opulente beauté, suivant les mémoires du temps. Malheureusement l’âme n’était pas aussi belle que le corps. Elle ne se piquait pas précisément de fidélité, la charmante duchesse. Elle chassait de race! Largillière a enveloppé cette Vénus de Milo d’un magnifique costume rouge, de ce rouge qui colore et rehausse tout d’un ton si franc, et que Reynold affectionnait vivement! Vendu 3,200 francs. Pour rien le portrait de Mme de Montbazon ! C’est une vraie mascotte de l’avoir eu à ce prix là.

La Marquise d'Humières, par Michel Van Loo.

Un œillet à la main, elle ramène autour de sa robe de velours bleu une draperie gorge de pigeon.

Par Carie Van Loo, Mmo de Graffigny, l’amie de Voltaire et l’auteur de la Fille d' Aristide tombée sous les sifflets. Ce qui faisait dire à l’abbé de Voisenon au sujet de cette chute : 4

— Elle me lut sa pièce, je la trouvai mauvaise ; elle me trouva méchant. La pièce fut jouée ; le public mourut d’ennui, et l’auteur de chagrin.

Assise sur un banc de jardin, dans une toilette exquise, Mme de Graffigny tient, déployé sur un genou, non les Lettres Péruviennes , mais le plan de son château en construction dont les tourelles s’élèvent derrière elle et

.... dont les créneaux touchent le ciel.

Très séduisante ainsi. Pleine de grâce et d’esprit. Le peintre a merveilleusement saisi la pensée qui passe dans ses yeux : Fxegi monunieiitum. Le tout dans une bordure du temps de la plus remarquable sculpture, payé 820 francs.

Mm0 d’Fsparbès de Lussan, par François de Troy. — 750 francs.

Coiffure poudrée avec des fleurs naturelles dans les cheveux. Le cou et les bras nus, elle est prête à partir pour le bal. Ses yeux sont animés déjà par le plaisir du bal éblouissant. A mettre au-dessous ces vers de Hugo:

Quel plaisir de bcyidir éperdue dans la foule,

De sentir par le bal ses sens multipliés,

Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,

Si Ton chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule Un flot tournoyant sous ses pieds !

La Comtesse de Rieux, par Robert Tournières.

Elle cueille des fleurs dans une corbeille. De sa robe de velours écarlate (les femmes ont toujours aimé la pourpre comme les cardinaux) émergent ses épaules blanches comme du marbre. Une draperie de soie bleue, brodée d’or, voile le reste... C'est dommage.

Mn° Clairon , par Antoine ’ÿestier, signé Vestier fecit , 1771. — 800 francs.

La célèbre pécheresse, qui traduisait les passions des autres avec tant de sensibilité, et qui les éprouvait si bien pour son propre compte, n’a pas recherché ici les effets de la toilette pour poser devant son peintre. Elle est dans un délicieux négligé du matin, les cheveux simplement relevés et poudrés. Charmante ainsi sans apprêt. A inscrire au bas, comme plus haut, ce sonnet dont j’ignore l’auteur :

L’âge mûr est venu qui ne t’a rien ôté.

Même en ton négligé, la plus jeune beauté.

Sous ses plus beaux habits, te cède la couronne.

Oh ! que la rose s’ouvre étalant ses couleurs.

Les boutons sont charmants, mais j’aime mieux les fleurs.

Le soleil à midi plus qu’au matin rayonne.

Marie- Antoinette, par Mra0 Vigée-Lebrun. — 1 ,205 fr.

Ce portrait, d’une extrême ressemblance, a figuré à l’exposition des Alsaciens-Lorrains.

La reine, vêtue suivant la mode adoptée sous les bocages de Trianon, porte une robe rouge décolletée et ornée de fourrures. Les yeux, d’un bleu transparent, ont une expression intraduisible. Altière et fière, elle a le front un peu haut. Sur ses cheveux rouges, — ce qui est très exact, — un léger nuage de poudre est tombé pour les rendre blonds.

La Fille de Sedaine, par Mme Vigée-Lebrun. Un portrait qui, n’en déplaise à Féral, pourrait bien être un Danloux.

Belle et charmante dans sa robe chaste aux miroitements de satin, les cheveux poudrés et relevés suivant la mode du temps, et avec cela une candeur virginale, un frais minois,

Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole Que couronne un front de quinze ans!

Vendu 400 francs dans le temps par l’habile miniaturiste Coblence, ce portrait, la perle de la galerie, a été fort disputé jusqu’à 9,100 francs. Heureux acquéreur! plus heureux certainement que l’auteur du Philosophe sans le savoir et de la Gageure imprévue. Après avoir régné un moment, sans aucun rival, sur l’Opéra, l’Opéra- Comique et la Comédie-Française, pauvre Sedaine ! il ne laissa guère à ses enfants que son nom pour toute fortune.

Et dire que ces vingt et un numéros ne se sont élevés qu’à 44,235 ! Lacroix en avait offert 60,000 francs avant la vente.

Pendez-vous, amateurs qui lirez ces lignes. Vous étiez absents ce jour-là. Peut-être cependant retrou-

verez-vous encore quelques-uns de ces portraits chez leur propriétaire.

Nous sommes loin du temps où un concierge répondait à un visiteur qui demandait :

— M. Delacroix peintre ?

— Nous n’avons pas d’ouvriers dans la maison.

La vie de bohème est maintenant surannée. Le rapm a fait son temps. Schaunard a des rentes et joue à la Bourse. Marcel demeure avenue de Villiers et s’intéresse aux panoramas.

Les temps sont changés. Il faut réussir ou mourir, usé par le travail et la misère. Or, tous les artistes ne peuvent avoir pignon sur rue. Beaucoup, poursuivis impitoyablement par le malheur, voient, avant l’hôtel, arriver la vieillesse, et la dernière ressource de ceux qui n’en ont plus est de choisir entre un pistolet et un lit d’hôpital. Combien nous en pourrions citer dont les rêves ont fini de la sorte !

Notre société civilisée ne devra bientôt plus assister à de semblables tristesses. Fondée en 1880, la Société de Vart et de V amitié se propose d’aider, de soutenir et d’honorer à la fin de leur carrière les ouvriers de la pensée qui ont droit comme les autres à leur part de bonheur ici-bas.

Dans ce but utile et généreux, une réunion de lettrés, de savants et d’illustrations de tous genres, a résolu de chercher, par des ventes, le capital nécessaire pour édifier une villa de retraite ouverte à tous les artistes que des infirmités prématurées obligeraient à suspendre leurs travaux.

Ce ne sera ni un lieu d’exil ni un hôpital, les artistes sont trop fiers pour accepter la charité, mais un prytanée peuplé de gens d’esprit et de talent. Là, dans une tranquillité parfaite, les déshérités de la fortune, moyen-

L’HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. 38o

nant une légère pension, pourront, avec une entière indépendance, se livrer au travail, entourés du respect de tous. — Il s’agit de leur créer, en un mot, une véritable assurance contre toutes les éventualités fâcheuses qui entourent une carrière où trop souvent l’idéal fait Derdre de vue les réalités de la vie.

Œuvre de reconnaissance envers ceux qui travaillent à la gloire du pays par leur savoir et par leur génie, ce lieu de repos, une lois construit, deviendra la Légion d’honneur de l’art recevant ses légionnaires.

L’idée de cette fondation a été accueillie avec enthousiasme. M. Alex. -Norbert Vuy, initiateur de l’œuvre et son directeur, a su grouper autour de lui, sans distinction d’opinion, les noms les plus sympathiques et les plus distingués de Paris par le rang, le talent et la fortune. Ce n’est pas une petite chapelle, à l’esprit étroit et aux agissements mesquins, comme bien des sociétés artistiques — Meissonier, Gérome, Ch. Garnier et le duc de La Rochefoucauld sont à la tête de la société Arti etAmicitiæ. A côté d’eux, comme fondateurs et comme conseillers du comité : Paul Abadie, L. Bonnat, Caror H. Chapu, Henri Delaborde, Paul Dubois, Ed.Laboulaye, Bastien Lepage. Falguière, J. Franceschi, J. -J. Henner, Gust. Jacquet, Eugène Lambert, J.-P.Laurens, E. Luminais, Antonin Mercié, Van Marché, de Nittis, de Vasselot, A. Vollon, Marquiset, député, W. Busnacli, Alfred Arago, Paul de Rémusat, sénateur, et Bardoux, ancien ministre.

Déjà les souscriptions et les dons s’élèvent au chiffre de 176,765 francs. Cette année, comme la précédente, une vente a été organisée; chacun des sociétaires s’est empressé d’exécuter généreusement ses obligations. Les dons magnifiques d’œuvres d’art ont afflué.

La salle 8 de l’hôtel Drouot a été pendant quatre

jours, du 27 au 31 mai, transformée en une salle du Louvre en 1982. Jugez-en plus loin, par quelques-uns des numéros vivement disputés, présentés par M. Georges Petit et adjugés par Me Chevallier.

Ce qui a fait le succès de cette vente, ce sont les petites toiles des chefs de l’école. Le public en devient de plus en plus friand. Avec toute la bonne volonté du monde, on ne peut abattre les murs de sa maison pour y faire entrer les tableaux gigantesques. Puis, ce n’est pas la proportion du cadre, mais le talent du peintre qui fait la grande peinture. Les maîtres , lorsqu’ils tiennent une brosse, trouvent toujours assez de place pour montrer qu’ils possèdent du génie.

Albert Aublet. Jeune femme; 425 francs.

Pierre Bergeret. Nature morte , hauteur 0m,40, largeur 0m,32; 325 francs.

Benjamin Constant. Une 'place à Tanger, haut. 0m,48, larg. 0m,39; 1,010 francs.

LéonBonnat. Jeune Italienne, h. 0m,50, larg. 0m,31;

9,600 francs. ) ,

Antonio Casanova y Estorach. Un coup T Mat, haut. 0m,40, larg. 0m,32; 3,125 francs.

Georges Clairin. Venise (aquarelle); 300 francs.

Pierre-Auguste Cot. Le premier baiser, haut. 0m,55, larg. 0m,45; 1,650 francs.

Pascal Dagnan-Bouyeret. La jeune tricoteuse; 4,000 francs.

Karl Daubigny. Paysage, haut. 0m,30, larg. 0m,58; 510 francs.

Jules Degrave. Silence , haut. 0m,40, larg. 0m,32;

Edouard Détaillé. Aquarelle, 3,900 francs.

Luis-Ricardo Falero. La sorcière en retard, hauteur 0m,41, largeur 0m,75; 450 francs.

Gabriel Fermer. Bethsabèe , haut. 0m,46, larg. 0m,33 ; 900 francs.

Firmin Girard. Les pivoines, haut. 0m,21, larg. 0m,14; 1,700 francs.

LéonGérome. Un duo, h. 0ra,32, 1. 0m,41; 10,000 fr. Jean-Richard Goubie. Cheval blanc, haut. 0m,22, larg. 0m,27 ; 700 francs.

Louis-Adolphe Gros. Un gentilhomme du temps de Henri III, haut. 0m,40, larg. 0ra,22; 325 francs. Gustave Jacquet. Une aquarelle; 710 francs. José-Jimenez Aranda. Un savant , haut. 0m,32, larg. 0m,23; 1,325 francs.

Daniel Ridgeway. Une laveuse (aquarelle); 1,000 fr. Maurice Leloir. Le violoneux (aquarelle) ; 1,280 fr. Timoléon Lobrichon. Le jour des confitures, hauteur 0m,34, largeur 0m,24; 720 francs.

Luigi Loir. Un coin de Paris, haut. 0m, 36, larg. 0m,55; 505 francs.

Evariste Luminais. Brunehaut, h. 0m, 41, larg. 0m,31; 950 francs.

Adrien Marie. Le galant jardinier, haut. 0m,28, larg. 0m,30 ; 420 francs.

Jean-Charles Meissonier. Sans beaucoup de soucis; 2,800 francs.

Luc-Olivier Merson .L'arrivée à Bethléem (esquisse);

Fernand Pelez. La première cigarette , haut. 0m,17, larg. 0m,21 ; 855 francs.

Jean Pokitonoff. Etude; 1,500 francs.

Jean-François Raffaelli. Rencontre le soir , hauteur 0m,26, largeur 0ra,21 ; 550 francs.

Emile Van Marcke. Un marais , h. 0m,51, larg. 0,n,71; 8,100 francs.

Jules Ciiaplaine, le sculpteur — bon pour un médaillon; 400 francs.

Paul Dubois. AmpMtrite (bas-relief en bronze), haut. 0m,39, larg. 0m,29 ; 200 francs.

Jules-Pierre Roulleau. Hébé (groupe en bronze) ; 1,600 francs.

Lanzirotti. Les lilas (buste en marbre); 400 francs.

Meissonier, l’un des présidents de l’institution, a eu comme toujours et partout les honneurs de la séance. Son aquarelle, intitulée Valentin, a été achetée 21, 500 francs. Noblesse oblige. Il ne pouvait faire qu’un beau cadeau.

La recette a été belle : 125,036 francs.

Ajoutez quelques fêtes organisées par la presse, une tombola avec une représentation théâtrale , une grande loterie autorisée par le gouvernement, puisque le vent souffle de ce côté, et bientôt la société devra se réunir pour discuter le choix du terrain, les plans et les devis des constructeurs. Nous voyons déjà arriver le moment où, travaillant à leur chevalet sous ce toit hospitalier, et se reposant sous de verdoyants ombrages, les peintres de la Société pourront s’écrier dans leur reconnaissance, comme le Tityre des Bucoliques : Amicitia

nobis hæc otia fecit.

La petite curiosité et les petits amateurs. — Tout est bon pour la collection lorsqu on a le feu sacré. — Les prospectus, les pamphlets, les papiers peints, les chapeaux, les boutons, les cannes, les perruques, les chaussons, les pipes et les fautes d'orthographe.— La palmaressomanie. — Les lauriers des élèves Gambetta, Clémenceau, Jules Verne et Jules Vallès.

Paris, 30 juin.

La physiologie de l’amateur n’est plus à faire. Elle a été écrite depuis longtemps déjà avec talent par Walter Scott dans Y Antiquaire, par Balzac dans le Cousin Pons, par Champfleury dans Y Hôtel des commissairespriseurs, par Henri Rochefort dans les Petits mystères de V Hôtel des Ventes , et tout récemment M. Edmond Bonaffé, un savant très compétent dans cette matière, et, ce qui ne gâte rien, un homme d’infiniment d’esprit, a tracé une Physiologie du curieux , où l’on retrouve, avec la touche mordante, toute la saveur de La Bruyère.

Mais la collectionomanie se présente sous des aspects bien divers. Si vous me le permettez, ce sera le sujet de ce chapitre.

Il me semble, en effet, qu’il y a encore quelque chose à dire sur certains collectionneurs qui ne veulent rien laisser perdre des défroques que le temps en s’enfuyant dépose sur la rive.

Ils ont le feu sacré, ils fouillent, ils furettent, ils ouvrent tous les tiroirs, groupent les objets les plus inattendus, les classent, les étudient, les numérotent, les étiquètent et forment ainsi, avec des spécialités souvent vulgaires, un ensemble des plus curieux et toujours des plus utiles.

Ce ne sont pas des fous bizarres ou des antédiluviens à visière verte. Non, s’ils s’attachent aux petits cotes de la curiosité, c’est que souvent ils manquent des ressources suffisantes pour satislairc leurs goûts. Ils n’ont qu’une patience inépuisable et ils tiennent à la dépenser.

L’un réunit des prospectus. Il a tous les catalogues illustrés du Louvre et du Bon-Marché. Sa plus chère satisfaction est de penser qu’il laissera, après lui, pour l’histoire des modes de notre pays, un recueil des plus précieux.

L’autre groupe des dédicaces. Il n achète que ces livres-là dans les ventes. Bien curieux surtout ses envois , dans les rapprochements des noms et des personnes, lorsqu’ils ont un peu vieilli, avec le revirement des choses d’ici-bas !

Celui-ci n’a que des complaintes sur les grands criminels et des pamphlets où passent tous les grands hommes par suite des mouvements de la politique. Il a d’abord acheté des mazarinades. Il en a huit cents. Il est passé ensuite à la Révolution et à la Restauration. C’est par milliers qu’il a dû compter les satires. Aujourd’hui, il est débordé. Il lui faudrait passer sa vie sur le boulevard Montmartre pour se tenir au courant de ce qui paraît tous les jours.

Celui-là, avec un fol entêtement, ne veut que des papiers peints de toutes les nations et de toutes les époques. C’est une puissance en son genre. Les grands fabricants lui font inutilement la cour. Même présentés

par ses meilleurs amis, il refuse de les recevoir. Il ne veut pas qu’on copie ses modèles et il ne les montre qu’à quelques rares initiés qui le comprennent. Il se réserve pour l’Exposition de l’Union centrale. Ce sera, dit-il, une révélation. On y verra: le papier d'idylle de la fin du xvm° siècle, des corbeilles de fleurs et des sujets Watteau ; le papier austère de la Révolution, des toges, des faisceaux consulaires, des mots sévères dans les cartouches; la Loi, la Justice, le Droit; le papier belliqueux du Consulat et de l’Empire, les mameluks, les Pyramides et le prince Poniatowski ; le papier sensible de la Restauration avec Paul et Virginie, les paysages de Vernet et les tarentelles de Léopold Robert; le papier gothique du règne de Louis-Philippe, le romantisme, Quasimodo et Notre-Dame de Paris , et la légende du Petit caporal ; le papier neo-grec du second Empire, des colonnades, des bouquets de fleurs, des rayures et des teintes plates ; le papier tapageur de notre époque, velours de Gènes et soieries brillantes. Tout un siècle raconté par des rouleaux. L’apothéose par le papier peint 1

L’un de ces maniaques a eu l’idée de recueillir pour son herbier les plantes et les herbes qui poussent entre les interstices de nos pavés et sur nos murs. Il en a recueilli trois cents espèces.

Les chapeaux n’ont pas eu que les honneurs des conférences du peintre Vibert. Un amateur aveuglément passionné en possède un assortiment de toutes les formes et de toutes les époques, depuis le caudebec de Roileau jusqu’au bolivar de la Restauration. Il a même le chapeau du Petit caporal donné au peintre Gros. Très curieuses à voir, ces vitrines où se profilent les bonnets et les mortiers du temps de Louis XII, le chapel fourré d’hermine du xiv° siècle,, le tricorne, les chapeaux des cardinaux, le chapeau polichinelle du Direc-

toire, et, pour les femmes, le chapeau de la Belle-Poule , coiffure gigantesque, représentant un vaisseau avec ses agrès, et la capote cabriolet des merveilleuses du Directoire. Il aura trop à faire avec les modes actuelles, s’il cherche à les suivre pas à pas ; la femme est une créature charmante, qui se déguise toute l’année et ne se repose même pas en carnaval. Elle invente successivement: chapeaux Gainsborough, Devonshire, mistress Hobbard, capotes Riccoboni, panaches Lesdiguières, calèches à la Genlis et bavolet Louis-Philippe, sans oublier les paniers de cerises de Montmorency ou de chasselas de Fontainebleau, si fort à la mode cet été. Il sera bien malheureux s’il veut arriver aux fantaisies variées de notre affreux tuyau de poêle, que nous sommes impuissants à remplacer. A toutes ces petites choses il attache une grande importance. Un farceur lui ayant dit un jour qu’il lui manquait le Chapeau d' un horloger et le Chapeau de paille d'Italie, il a cessé de le voir.

Les boutons ont aussi leurs historiographes. A Gand, en 1845, on en a exposé 35,000. Le compositeur Clapisson, avec une série de sifflets, en avait réuni huit mille espèces, depuis les boutons étincelants du temps du grand roi jusqu’aux fantaisies bizarres des boutons d’incroyables. A l’une des dernières expositions du Musée décoratif, tout Paris a pu voir une salle entière remplie de vitrines avec des boutons du siècle dernier, possédés par le baron Pérignon. Toute l’histoire du bouton depuis le xvn° siècle jusqu’à la Restauration était là : les uns inspirés par les tasses de Wedgwood ou par les grisailles de Sauvage, les autres empruntés aux émaux de Limoges ou aux gouaches galantes des petits-maîtres; — boutons patriotiques, peints sur verre avec la prise de la Bastille; boutons de joueurs, avec la dame de pique et la dame de carreau ; boutons

Buffon , montés sur soie avec herbes, coquilles ou insectes ; boutons zodiaque , avec les signes à la sépia ; boutons en nacre, en ivoire, en cailloux du Rhin, en marcassite, en fer damasquiné d’or, en topazes du Brésil. Ma foi, il y en avait de charmants! C’était même très agréable à l’œil, et il est fort regrettable que le catalogue en préparation à cette époque n’ait pas encore paru.

Lors de la vente du prince Demidoff, à San-Donato, en 1880, le catalogue comprenait toute une série de cannes à pommes d’or, à faire tressaillir d’aise les marchands du Palais-Royal ou du passage des Panoramas, les unes en écaille, les autres en jonc, en baleine ou en bois des îles, beaucoup avec des devises, presque toutes enrichies de rubis, de turquoises et d’opales. Plusieurs ont atteint et même dépassé le billet de 1,000 francs.

R y a quelque part des vitrines remplies de grandes fraises du xvie siècle, de canons du xvn° et de vertugadins du xvme, et je me suis laissé dire que M. Deguerle, le censeur du lycée Louis-le-Grand, avait un musée de perruques. Il ne possédait certainement pas la perruque blonde sous laquelle Messaline courait la nuit dans les rues de Rome, ni celles de M. deSartines, le lieutenant général de police, assorties pour toutes les occasions, perruques pour le négligé , perruques à bonnes fortunes et perruques inexorables pour interroger les criminels. Mais il avait, paraît-il, remué ciel et terre, et il avait fini par se procurer de bien curieux échantillons de ces édifices capillaires, véritables crinières de lions : perruques in-folio, perruques à nid de pie, perruques à la comète, à la minute, à la cabriolet et à la rhinocéros.

Il y a un amateur de noyaux de cerise sculptés. Il en possède un ciselé par Properce Rossi de Bologne, repré-

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sentant une scène d’intérieur : un seigneur, une grande dame, des chaises, une table, avec service complet, fourchettes, couteaux, assiettes et chandeliers. — Pour le voir, on le met sous un microscope. Le propriétaire se pâme lorsqu’il l’exhibe. — C’est du grand art, dit-il.

Frédéric le Grand réunit quinze cents tabatières. Feuillet de Conches parle d’un amateur d’Angers qui possédait un cabinet d’œufs de tous les ovipares du monde, depuis l’alligator jusqu’au serpent à sonnettes. Je ne sais s’il existe encore, cet amateur anglais qui avait recueilli une centaine de cordes des pendus les plus célèbres, qu’il allait chercher sur le lieu même de l’exécution ; j’en doute, car c’est là une collection difficile à défendre et destinée à disparaître peu à peu dans la poche des visiteurs superstitieux.

J’ai lu également quelque part qu’un amateur de bons vins gardait, précieusement étiquetés, avec leur date, en manière d’éphémérides, les bouchons des bons vins qu’il avait bus. C’était la reconnaissance de l’estomac. Malheur à ceux qui lui faisaient boire de la piquette. Ils étaient voués aux gémonies de son musée.

Qu’aurait dit ce gastronome de son original confrère qui n’aimait que la faïence? Répudiant la nature, il avait mis sur son dressoir des légumes en relief, des melons, des bottes d’asperges, des choux verts, puis des plats de noix, de fraises et de cerises. Le moyen était économique pour garnir sa table de primeurs en tout temps.

M. Larenaudès de Caffin groupa tous les chaussons des premiers sujets de l’Opéra, portant le nom de l’étoile dans un cartouche doré. Un autre aime la chaussure qui a si bien inspiré le bibliophile Jacob au point de lui faire écrire son histoire. Celui-là a eu un vrai triomphe à l’exposition du Costume, faite au Palais de l’Industrie, avec ses bottes molles à entonnoirs du temps

de Louis XIII, ses souliers à poulaine de Geoffroy Plantagenet, ses cothurnes antiques, ses patins du xvie siècle, ses mules parfumées de la Renaissance, ses souliers à talon rouge des belles précieuses, ses escarpins de merveilleuses et ses gros houseaux des postillons de l’Empire. La série était complète, hormis la pantoufle de Cendrillon.

Ce collectionneur est actuellement à la recherche du soulier de Marie-Antoinette, ramassé au pied même de l’échafaud. Il fut vendu très cher par le comte Horace de Viel-Castel à l’impératrice, qui eut la naïvité de croire à la version du vieillard, ayant fait, lui-même, en 93, cette trouvaille et venant en personne lui en raconter les détails.

Il y a aussi des farceurs dans le genre, et, à ce titre, il doit avoir sa place dans cette galerie, ce bohème Eugène Simon, tué par le noctambulisme et la misère, qui traînait toujours sous son bras le recueil mystérieux de ses bonnes fortunes. Un beau jour, il le vendit trois cents francs à un Anglais enthousiaste. Le lendemain, il racontait a l’heure de l’absinthe à qui voulait l’entendre la manière de s’y prendre. A chaque fois qu’il rencontrait un ami, il tirait gravement de sa poche une paire de ciseaux et un pot de colle. Puis il coupait séance tenante à l’ami ahuri une mèche de sa chevelure, l’arrangeait avec art sur l’un des feuillets et il écrivait au bas : Chevetix de Mïi0 Caroline F..., du Théâtre des Menus-Plaisirs !

Tout est bon pour les collectionneurs : M. de Watteville a toutes les pipes, depuis le calumet de paix du sauvage de l’Océanie jusqu’au narghileh du sérail, au bouquin enrichi de diamants.

L’amiral Jaurès possède une très curieuse série de mouchettes. M. Lafitte, ancien tailleur devenu un amateur fervent et distingué, en a exposé, en 1880, une

centaine de paires avec plateaux, à l’Union centrale, aux Champs-Élysées.

Tout y passe : les bas, les jarretières espagnoles à devise, les gants avec leurs variétés et les longues mitaines du siècle dernier, sans oublier les têtes de factures illustrées, les cartes d’adresse enjolivées, les affiches de spectacle, les billets de concert ou de théâtre, surtout lorsqu’ils ont des vignettes signées de Saint-Aubin, de Marillier, de Choffardet même de Tony Johannot.

Harlem possède des serres de dahlias et de tulipes. On joue sur ces fleurs. Elles ont une cote comme celle de la Bourse. Chez nous, nous avons dans certains intérieurs les panoplies de sauvagerie, véritables petits musées ethnographiques, et les recueils de timbresposte des lycéens. Je ne parlerai pas des autographes, c’est de la haute curiosité, mais d’un certain portefeuille de fautes d’orthographe commises par nos grands écrivains et recueillies par l’un de nos meilleurs correcteurs d’imprimerie, qui a eu soin de consérver précieusement ces fantaisies grammaticales à chaque fois qu’il en trouvait sur les copies. Voilà, reconnaissez-le, une série bizarre que l’or serait impuissant à former. Allez donc demander à Victor Hugo d’y participer?

Mais il y a une nouvelle passion que je viens de rencontrer et que je tiens à signaler : — la Palmaressomanie!

Un mien ami recueille tous les catalogues de distribution de prix. Il en a des montagnes, classées avec soin, par année et par département. Le but qu’il poursuit est de savoir comment débutent dans la vie les hommes qui arrivent plus tard à la renommée.

Si vous lui parlez, par exemple, de deux orateurs politiques très en vue : Gambetta et Clémenceau, vite, il ira à sa bibliothèque, prendre sur les rayons les pal-

marès de Nantes et de Cahors pour les mettre sous vos yeux.

Feuilletons avec lui ces archives historiques et suivons d’abord Gambetta.

Ouvrons l’année 1852 : le futur dictateur était en quatrième. Pas de grands succès cette année-là ! Pas un seul prix, rien que des accessits : le deuxième de thème latin, d’anglais et de version latine, le troisième d’histoire et seulement le quatrième de version grecque.

1853 moins bon encore : ce n’était alors qu’un élève ordinaire commençant ses premières humanités. A cette époque de bifurcation, il avait opté pour les lettres. Nous n’avons que trois nominations seulement à relever : le deuxième accessit d’excellence et de narration française et le quatrième de version latine.

Continuons. Le jeune Léon est en seconde en 1854. 11 n’est pas encore un phénix, mais il travaille mieux. On pose même sur son front pas mal de couronnes : le premier prix de narration française, de version latine et de version grecque, le deuxième prix d’excellence. Plus quelques nominations, le premier accessit d’histoire et de thème grec et le deuxième de cosmographie.

Arrivé à la rhétorique en 1855, il tient son rang parmi ses camarades et recueille à peu près le même nombre de lauriers : le premier prix d’histoire (où il devait tenir une si grande place), le deuxième prix d’excellence et de version latine. Il remporte, en outre, le premier accessit de version grecque ; mais il a seulement, triste présage ! — le troisième accessit de discours français.

Voici 1856, sa dernière année au lycée de Cahors. Il est en philosophie. C’est un grand et décidément un excellent élève, qui cueille presque tous les seconds

prix : excellence, dissertation française et latine, version latine.

Ajoutons, et nous aurons fini, que, la même année, le jeune Léon Gambetta, au concours général entre les cinq lycées de l’académie de Toulouse, se distingue entre tous ses condisciples par le premier accessit de dissertation française.

Pas bien fort à ses débuts, l’élève Georges Clémenceau, de Mouilleron en Vendée !

Suivons-le pas à pas dans toutes ses classes !

En 1853, il est en cinquième au lycée de Nantes. Résultats médiocres : quatrième accessit de thème latin et deuxième accessit de récitation classique et débit. Ce concours, à jour dit, résumait comme on le sait, toutes les leçons apprises pendant le dernier semestre.il vient d’être supprimé.

Que faisait-il donc en quatrième? Le palmarès nantais reste muet à son endroit.

En troisième, succès peu éclatants. Cependant, deuxième accessit de langue anglaise, préparation sans doute au voyage de New-York, effectué plus tard, et, pour la seconde fois, deuxième accessit de débit.

Deux troisièmes accessits seulement en seconde, pas plus ! L’un en chimie, l’autre encore dans sa faculté favorite : la récitation classique.

Classe de rhétorique en 1857. Enfin un prix! Clémenceau couronné comme un César ! — Le second prix d’histoire naturelle. — « Il sera médecin, » a dû dire ce jour-là sa famille.

La même année, le futur leader de la gauche obtient seulement le cinquième accessit de discours français. A noter, en outre, le premier accessit de langue anglaise et le deuxième de débit, nomination qui persiste à chaque classe, indice d’une des brillantes

qualités du futur orateur : débit facile, clair, précis et rapide.

Arrive 1858, la dernière année de son séjour au bahut nantais. Les goûts, la tournure d’esprit de l’élève Clémenceau, qui fait alors sa logique, paraissent le porter plutôt du côté des lettres et de la langue de Cicéron que vers les sciences. Rien ne fait prévoir la carrière médicale qu’il devait embrasser bientôt. 11 remporte le premier prix de version latine et de dissertation française et le deuxième accessit d’excellence. A la fin de l’année, il figure parmi les bacheliers.

Mais voici encore des noms connus dans ces palmarès nantais :

Jules Verne, élève de rhétorique, en 1845.11 n’obtient que le quatrième accessit de discours français et remporte seulement l’année suivante, dans la classe de philosophie, le cinquième accessit de dissertation française. C’est fort peu pour un écrivain qui pourrait bien s’asseoir un beau jour dans l’un des quarante fauteuils.

Jules Valiez (sic). Celui-là a été meilleur élève qu’il n’a voulu en convenir dans ses livres l’ Enfant et le Bachelier. Il ne se souvient peut-être plus lui-même des succès qu’il a remportés à Nantes en quittant le collège du Puy. Je vais les lui rappeler. Ce sera sans doute une révélation pour lui, si ces lignes lui tombent sous les yeux :

1846. — Troisième .-2e prix de vers latins. — 2e accessit de thème latin.

1847. — Seconde : lor prix d’excellence. — 1er prix de thème latin. — 1er prix de vers latins. — 1er prix de thème grec. — 2° prix de récitation classique.

1848. — Rhétorique : excellence,. lor prix. — Dis-

cours latin, 2e prix. — Discours français, 1er accessit. — Vers latins, 1er prix.

Vous me demanderez peut-être maintenant à quelle conclusion a pu arriver ce collectionneur enragé de palmarès.

Probablement à celle-ci, que les succès de collège n’empêchent pas, comme le soutiennent les amis du paradoxe, de devenir quelqu’un plus tard dans la vie sérieuse, et, pour vous en convaincre absolument, nous reprendrons quelque jour les catalogues de mon ami.

La porcelaine de Saint-Cloud. — Aussi belle 'que (celle de Chine d’après Martin Lister. — MM. Chicaneau. — Décor et marques de leur fabrique. — Précieux types de la collection Leroux. — Les continuateurs de Pierre Chicaneau. — Note historique de Voltaire sur les débuts de la porcelaine.

Paris, 5 juillet.

On a beaucoup écrit depuis quelque temps sur les porcelaines de France, d’Angleterre et d’Allemagne.

Les fabriques de Meissen, de Sèvres, de Chelsea et de Chantilly ont donné lieu à des études intéressantes, et le public a recherché tous les matériaux pouvant servir à l’histoire de ces différentes manufactures.

Comment se fait-il que la première en date, celle qui a eu l’honneur de fabriquer les premières pièces de porcelaine tendre, celle qui représente le mieux dans son élégante décoration le goût et l’art français, la fabrique de Saint-Cloud, ait vu si longtemps ses produits négligés et rester presque inconnus des amateurs et des savants ; car M. Brongniart lui-même, le féroce ennemi de la pâte tendre de Sèvres dont il fit vendre au tombereau les pièces non décorées, en ignorait l’existence.

Nous ne prétendons pas faire ici de la technologie; nous laisserons de côté les quatre ordres de porcelaine de M. Jacquemart et nous ne parlerons ni du kaolin ni du petun-tsee. Nous ne disserterons pas non plus sur la porcelaine tendre naturelle et sur la porcelaine tendre

artificielle. Nous laisserons cette entreprise à de plus doctes et plus experts que nous, et nous nous contenterons de parler en simple amateur, au point de vue artistique et historique, d’une charmante porcelaine à laquelle on n’a pas, selon nous, rendu la justice qu’elle mérite.

Nos aïeux avaient meilleur goût; car, à la fin du xviie siècle et au commencement du xvm°, les produits de l’usine de Saint-Cloud étaient déjà très renommés, très appréciés, et le docteur Martin Lister, voyageant en France en 1698 pour s’instruire dans les arts et les industries françaises, ne manqua point d’aller visiter la manufacture de Chicaneau, dont il parle de la manière suivante :

« J’ai vu la poterie de Saint-Cloud et j’en suis très content; car je l’avoue, je n’ai pu trouver aucune différence entre les articles faits dans cet établissement et la plus belle porcelaine de Chine que j’aie vue. Cependant les peintures en étaient beaucoup mieux exécutées, nos ouvriers étant bien meilleurs artistes que les Chinois ; mais l’émail de cette porcelaine n’est nullement inférieur à celui des porcelaines chinoises en blancheur, en égalité de surface et en absence de tout défaut.

» On vend à Saint-Cloud ces poteries à un prix très élevé; on demande plusieurs écus pour une seule tasse à chocolat. On a vendu des services de thé à raison de 400 livres le service. »

Lister ajoute que M. Morin, propriétaire de cet établissement, exploitait depuis plus de vingt-cinq ans le secret de la fabrication de cette pâte ; mais qu’il n’avait réussi que depuis trois ans à l’amener à ce degré de perfection. Ce qui fait remonter à 1695 la découverte en France de la porcelaine tendre, par conséquent à une éooque antérieure de quinze années à celle de la fabri-

cation à Meissen, par Jean-Frédéric Boettcher, de la porcelaine dure.

« Deux ans plus tard, le 3 septembre 1700, madame la duchesse de Bourgogne (nous dit le Mercure de France ), ayant passé par Saint-Cloud et tourné le long de la rivière, pour aller chez madame la duchesse de Guiche, fit arrêter son carrosse à la porte de la maison où MM. Chicaneau ont établi depuis quelques années une manufacture de porcelaines fines, qui sans contredit n’a point de semblable dans toute l’Europe. Cette princesse prit plaisir à voir faire sur le tour des pièees d’un beau profil. Leurs Altesses Royales, Monsieur et Madame, font souvent l’honneur à MM. Chicaneau d’aller voir leur manufacture. Ils reçoivent aussi de fréquentes visites de princes, de seigneurs, d’ambassadeurs et de toutes sortes de curieux qui viennent chaque jour admirer la beauté des ouvrages qui s’y fabriquent et dont il se fait un grand débit pour les pays étrangers. Ils ont établi leurs magasins pour la vente de leurs porcelaines à Paris, au coin de la rue Coquillière et des Petits-Champs, proche la place des Victoires. »

Il semble résulter une contradiction de cette seconde énonciation, car Martin Lister indique comme propriétaire le sieur Morin, et le Mercure nomme Chicaneau : nous croyons que c’est la bonne version, et que Morin devait être le chimiste de l’établissement.

La vogue dont parle le Mercure de 1700 devait se continuer longtemps; car, dans le journal de Duvaux,le célèbre marchand attitré de la cour, publié par M. Courajodetqui embrasse une période d’une douzaine d’années, de 1748 à 1759; il est fait mention plusieurs fois de la porcelaine de Saint-Cloud.

« Du 12 septembre 1750. — Vendu à M. le comte du Luc, huit tasses et soucoupes, pot à sucre de Saint-Cloud et un grand cabaret de la Chine. 42 livres.

» Du 4 juin 1755. — Vendu à le Garde des Sceaux, une toilette de bois d’acajou massif avec un tiroir, les garnitures de Saint-Cloud. 120 livres.

» Du 9 juillet 1755. — Vendu à Mm0 la marquise de Pompadour, huit gobelets et soucoupes de Saint-Cloud et six coquetiers pour la laiterie. 58 livres. »

Le comte du Luc dont il est question est probablement celui dont le cabinet fut vendu après décès, les 22 et 23 septembre 1777, et qui, ne renfermant que 53 numéros, monta à la somme de 38,805 livres 9 sous, somme relativement importante pour une vente comprenant aussi peu d’objets. — Si les acheteurs ne sont pas en plus grand nombre dans le journal de Duvaux, on voit du moins que ce sont personnes de goût et de qualité.

Voici encore un autre document que nous citerons entier :

« Il y a quinze ou vingt ans que l’on a commencé en France à tenter d’imiter la porcelaine de la Chine ; les premières épreuves qui furent faites à Rouen réussirent assez bien, et l’on a depuis si heureusement perfectionné ces essais dans les manufactures de Passy et de Saint-Cloud, près Paris, qu’il ne manque presque plus aux porcelaines françaises, pour égaler celles de la Chine, que d’être apportées de cinq ou six milles lieues loin et de passer pour étrangères dans l’esprit d’une nation accoutumée à ne faire cas que de ce qu’elle ne possède point, et à mépriser ce qu’elle trouve au milieu d’elle.

» En effet, pour la finesse du grain de la matière, pour la beauté de la forme des vases, pour l’exactitude du dessin et pour l’éclat des couleurs, surtout du bleu, il faut avouer que les porcelaines de Quangsi (sic) ne sont pas plus parfaites que celles de France; une seule chose

manque à ces dernières, c’est l’œil du blanc, qui est encore un peu louche, ou quelquefois trop matte (sic). »

(Article porcelaines. Dictionnaire universel du Commerce, , ouvrage posthume du Sieur Jacques Savary des Brillons, inspecteur général des manufactures pour le Roy, à la douane de Paris. Edition de 1748. Il résulte de l’approbation que le manuscrit était antérieur à 1723.)

Nous glisserons rapidement sur l’histoire de l’établissement, en ne citant que quelques dates et quelques noms essentiels.

Le premier fabricant et inventeur de la porcelaine tendre est Pierre Chicaneau, qui n’avait rien de commun avec le Chicaneau des Plaideurs de Racine. Dès l’origine de la fabrique, la marque est un soleil, en bleu, au grand feu, adoptée comme une flatterie à l’adresse du roi-soleil et de sa devise : Nec pluribus impar.

Le 12 avril 1713. Lettres patentes du roi accordant « à Mme Barbe Coudray, veuve de Pierre Chicaneau, Jean- Baptiste-Pierre et Geneviève Chicaneau, tant conjointement que séparément, leurs hoirs et ayants cause de faire dans le bourg de Saint-Cloud et dans telles villes et autres lieux de nostre royaume que bon leur semblera, excepté néanmoins la ville et faubourg de Rouen, un ou plusieurs établissements de la manufacture de porcelaine fine de toutes couleurs, espèces, façons et grandeurs, etc., etc. »

Avant d’obtenir pour elle et ses enfants le privilège royal, la veuve de Pierre Chicaneau avait épousé Henri Trou, huissier de l’antichambre du duc d’Orléans; mais celui-ci n’avait pu paraître dans les actes officiels, parce qu’il n’appartenait pas à la corporation des faïenciers, et il se fit recevoir le 1er septembre 1706.

Chef de la fabrique, Trou fit mettre sur les produits son chiffre si connu :

Puis, en 1722, arrêt qui, en rappelant une première prorogation de dix années accordée le 15 mars 1715, par le roi Louis XIV, aux entrepreneurs de la manufacture 4e Saint-Cloud, octroyait une nouvelle prorogation de vingt ans, nommément à Jean-Baptiste Chicaneau, Marie Moreau, veuve Pierre Chicaneau, Henri et Gabriel Trou, enfants du second lit de Barbe Coudrey, et, à partir de cette époque, la manufacture se divise. Trou dirige Saint-Cloud, et Marie Moreau ouvre une autre usine dans le faubourg Saint-Honoré. Les porcelaines marquées

sont probablement de cette seconde fabrique.

On voit, par ce qui précède, que la fabrique de 1695 existe encore en 1757. D’autres documents seront peutêtre retrouvés plus tard, qui serviront à établir la filiation et la transmission de l’établissement et il ne nous reste plus qu’à définir le caractère de décoration de la porcelaine et les différentes formes de fabrication qu’elle a employées.

Et d’abord, depuis l’origine jusqu’à la fin, la fabrique a conservé fidèlement le type primitif de son ornementation ; type charmant d’ailleurs et résumant, dans des arrangements d’un goût irréprochable, le style décoratif de l’époque de Louis XIV, qui précède la régence. Un de nos amis, M.L. Leroux, un de ces amateurs modestes et désintéressés dont l’espèce devient de plus en plus rare chaque jour, collectionneur fervent de céra-

mique et possesseur de très belles pièces de Nevers et de Rouen, a eu l’heureuse idée d’apprécier depuis longtemps ces gracieuses productions, dont il a réuni près de cent pièces ; avec une bonne grâce charmante, il a bien voulu mettre sa collection à notre disposition, ce qui nous a permis d’étudier à notre aise les pièces qui nous ont paru dignes d’être présentées comme des spécimens remarquables de la fabrication.

Le décor de Saint-Cloud se compose de lambrequins suspendus à des nœuds de rubans, de vases entourés d’arabesques, de rinceaux délicats rappelant le décor rouennais que M. Potier appelle décor de ferronnerie. — M. Leroux possède de ce décor une potiche et deux fiasques qui l’accompagnent. La potiche a 21 centimètres de hauteur. La décoration est divisée en huit panneaux, séparés par une nervure en relief. Elle offre un vase supporté par une console sur laquelle sont placés deux cygnes affrontés au-dessus d’un léger lambrequin. — Sur les bouteilles, la même décoration avee des mascarons et des trophées. Ce sont les seules pièces sur lesquelles le masque humain se soit présenté à nous. — Nous avons remarqué encore chez lui le plus petit pot que nous connaissions de cette fabrique. Il n’a que 3 centimètres de hauteur. Ce petit monument délicat est revêtu d’une minutieuse ornementation.

Son bougeoir en forme de cône avec son éteignoir est, à notre avis, une pièce des plus rares dans son ensemble.

La fabrique de Saint-Cloud n’a produit que des pièces de petites proportions; des tasses, des cafetières, des huiliers, des coquetiers, des sucriers, des salières rondes et en carré long, rarement des vases et des potiches, surtout des pots à poudres et à pommade formant des garnitures de toilette.

Les pièces à décor polychromes sont très rares ; nous

n’en connaissons que trois : un petit pot à crème appartenant à Mm0 Jubinal, un autre appartenant à M. le baron Davillier et un grand cache-pot à M. Dupont-Auberville.

M. Gasnault avait réuni un certain nombre de pièces de Saint-Cloud qui font partie maintenant du musée céramique de Limoges. M. Gustave Gouellain de Rouen en possède aussi quelques-unes, ainsi que M. le baron Davillier et M. le comte Lair, qui a un charmant sucrier en forme de vase.

Le succès de la fabrique des Chicaneau devait naturellement stimuler la copie. Aussi, presque toutes les fabriques de pâte tendre du xvme siècle ont-elles reproduit le décor de Saint-Cloud. Quelques-unes ont même copié les pièces, en les signant de leurs marques de fabrique, et nous en avons souvent rencontré avec la marque de Chantilly, de Meissen et de Lille.

Le musée de Sèvres et celui de Rouen peuvent aussi en montrer des échantillons. Quant au décor chinois, il est très rare, et nous n’en avons vu que deux pièces, un sucrier et une soucoupe dans la collection de M. L. Leroux. Constatons-le, ces pièces sont loin d’avoir le mérite et le charme du décor habituel de la fabrique.

Chicaneau a eu de nombreux imitateurs. R avait donné l’élan. On le suivit.

En 1725, le sieur Ciquaire-Ciroux, ancien transfuge de Saint-Cloud, se mit, sous la protection du prince de Condé, à imiter à Chantilly la porcelaine coréenne dont il avait eu les modèles sous les yeux dans la collection de son protecteur.

1735. — François JBardin fonda à Mennecy une fabrique sur la propriété du duc de Villeroy, au lieu dit des Petites-Maisons.

1740. — Les frères Dubois, quittant Chantilly sous

la protection de M. de Fulvi et avec l’argent de M. Orry, s’installèrent à Vincennes.

1748. — Peterynck acheta à Fouquez son établissement de Tournai et se mit à fabriquer de la porcelaine.

1751. — Jacques Chapelle fonda, à Sceaux une manufacture de faïences et de porcelaines, placée sous la protection du duc de Penthièvre.

1753. — Le 19 août, un arrêt du roi accorda à Éloi Brichard le privilège de la fabrication de la porcelaine à Vincennes, avec le titre de Manufacture royale de porcelaines de Vincennes.

Répétons, en terminant, ce que nous disions en commençant : notre patriotisme doit être fier de constater que les débuts de la porcelaine aient été faits chez nous. Saint-Cloud est le berceau de cette découverte. La pâte tendre des Chicaneau a été le point de départ des essais tentés plus tard à Meissen. L’Allemagne n’a fait que nous suivre dans la voie que nous lui avions ouverte. Aussi Voltaire avait-il raison de dire dans son Siècle de Louis XIV, en parlant de cette fabrication : « On a commencé à faire de la porcelaine à Saint-Cloud avant qu’on n’en fit dans le reste de l’Europe. »

Nouvelle vente Courbet. — Souvenirs sur le maître d’Ornans. — L’habitude de la brosse. — Corot, le chicard du Parnasse.' — Les allégories de 1 Opéra. — Un fusil à vent pour jambe de bois. — La grande colère de Dumas fils contre Courbet. - Reprenez votre croix d honneur! — Bonjour , monsieur Courbet. — Franz Halz et Rembrandt copiés par Courbet. — La contrefaçon suisse. Tableaux vendus et prix obtenus. La

varice et les avaricieux. — Heureux acquéreurs.

Paris, 18 juillet.

Quelle raison impérieuse commandait de faire cette vente à une époque aussi mal choisie de l’année.

La saison était close. Paris, enchanté de soleil, se promenait dans les champs. Ivre de liberté, il était déjà parti pour les eaux ou en voyage.

C’était risquer, dans une entreprise hardie, un échec sur le nom d’un maître.

Un règlement d’héritage, impossible à reculer, en avait décidé ainsi. Le père de Courbet était mort, il fallait arriver à un partage dans la famille.

Voilà pourquoi, après avoir été exposés à l’école des beaux-arts, quelques-uns des tableaux et des dessins sont arrivés se ranger en bataille à la salle 8 de l’hôtel Drouot, pour passer sous le marteau de M° Chevallier, revenu exprès de Londres où il assistait à la vente Ilamilton.

Le peintre d Ornans ! il y a toujours quelques épisodes

à raconter sur lui quand ce nom se trouve au bout de notre plume. J’ai déjà parlé de lui longuement dans mon premier volume. J’y reviens encore. Les anecdotes sont la menue monnaie des biographies.

En exil, il menait une vie très simple à la Tour-de- Peiz. De ce dur calcaire jurassien, rien ne put l’efféminer. Il n’avait pas de domestique, il faisait lui-même sa soupe et son ménage. Aujourd’hui les peintres qui jettent en entrant leur pardessus fourré aux larbins des Mirlitons, ne comprennent plus cela. On raconte qu’un jour, en hébergeant un ami, celui-ci trouva le matin une bottine cirée devant sa porte. Le maître peintre cirait tranquillement l’autre. — « L’habitude de la brosse, » lui dit-il en riant.

Les anecdotes sur lui abondent, du reste. Rien qu’avec elles on écrirait un livre. Il avait, à propos de ses confrères illustres, de ces mots qui lui appartenaient bien.

— Cet homme, disait-il, en parlant de Corot, cet homme qui fait danser des nymphes dans des paysages ennuyeux, c’est le chicard du Parnasse.

— Des Greuze, faisait-il un jour en haussant les épaules devant M. de Nieuwerkerke, c’est rien du tout à faire, les Greuze ! Je vous en ferai tant que vous le voudrez des Greuze, monsieur le comte.

Courbet, dans cette sortie humoristique, copiait David qui proposait de brûler tous les Boucher et tous les Fragonard, comme étant des peintures de courtisans faites pour des courtisanes.

— L’Opéra ne sera beau , disait-il encore, que lorsqu’on ôtera toutes les allégories dont il est badigeonné, pour me faire peindre au fronton la Tragédie et la Musique.

Voici un épisode peu connu raconté par M. Léon Séché dans sa spirituelle chronique hebdomadaire du Phare de la Loire.

Les alliés avaient voulu abattre la colonne en 1815,

et n’avaient pu. Courbet, plus fort qu’eux, trouva le moyen de la jeter par terre. Le jour où elle tomba, il était avec Jules Vallès, place Vendôme, dans un état de surexcitation qui frisait la folie.

Tenez, A ailes, dit le directeur des beaux-arts de la Commune avec un rude accent franc-comtois vous voyez ce vieux grognard qui regarde l’entrée de la colonne. Regardez-le en face. Vous croyez peut-être que c’est l’invalide à la tête de bois; pas du tout. Cette jambe de bois est un fusil à vent, et la vieille bête est capable de nous tirer dessus quand la colonne va tomber.

Et quand tout fut fini, il poussa un gros soupir de satisfaction, puissant comme un soufflet de forge.

Très certainement, Courbet fut un moment dévoyé et c est pour cela que le conseil de guerre se montra si indulgent pour lui. Nous ne chercherons pas à le réhabiliter au point de vue politique. Il eut tort ; mais il ne méritait pas la philippique violente de Dumas fils, lors de sa mort. L ami du réaliste Vollon a écrit ces lignes qu’il regrettera quelque jour :

« La République a des générations spontanées, des » éclosions subites de phénomènes imprévus, inanaly- » sables, éphémères, gigantesques, ombres chinoises » colossales qui viennent gesticuler, pousser un cri et » mourir sur un fond rougi par le feu et le sang. De » quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un » paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suin- » tement sébacé peut avoir été généré, par exemple » cette chose qu’on appelle Gustave Courbet ? Sous quelle » cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle » mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème » flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue,

» ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et » imDuissant ! — Ne dirait-on pas une farce de Dieu,

» si Dieu que ce non-être a voulu détruire était capable » de faire et pouvait se mêler de cela ?

Courbet, un monstre hideux ! allons donc ! C’est de la colère et de la passion politique éclatant tout d’un coup, comme le jour où Veuillot a écrit : Carpeaux fait puer le marbre, et Courbet fait puer le châssis.

Le calme s’est fait autour de sa mémoire. Le temps l’a réconcilié avec l’opinion. Jugeons-le avec impartialité en lui tenant compte de sa sincérité, ce trait essentiel de son caractère. Aussi bien, aujourd’hui tous ses ridicules, toutes ses théories étranges doivent être oubliées.

Il ne s’était pas jeté dans la Commune pour acquérir un nom? — Il était célèbre. Pour chercher la fortune? — Il avait bien au delà de ses besoins.

Ne le prenons donc pas au sérieux lorsqu’il joue au fantoche politique, et non plus lorsqu’il se gobe. Apprécions-le seulement au point de vue artistique. Courbet a sa place marquée dans notre histoire de l’art. Ne voulant être l’ombre pâle d’aucun autre, il s’était dit : « Tu n’imiteras pas ! dût cette conduite retarder l’heure de tes succès. Tu iras devant toi méprisant les plus violentes protestations. » Et, ne voulant pas arriver coûte que coûte, ne s’occupant ni de la mode qui faisait le succès des uns, ni des clairons du journalisme qui vantait les mérites des autres, il se mit à travailler à l’écart. Il fut lui, c’est-à-dire un grand et fécond artiste, avec une manière spéciale, un tempérament robuste et des élans spontanés. Il eut ces grandes pensées qui émanent toujours du cœur, comme l’a dit Vauvenargues. Elève de la simple nature, réprouvant le poncif, le peintre de X Enterrement d'Ornans protesta contre toutes les traditions classiques. L’idéal n’était pas du tout son fait. C'est réel : tel était son mot ordinaire.

Courbet ne peignait que ce qu’il voyait, et il arrivait ainsi, malgré lui, à la poésie, par la seule puissance

du vrai. Pascal, bien avant lui du reste, avait dit : « La peinture doit attirer l’admiration par la ressem- » blance des choses dont on n’admire pas les origi- » naux. »

Il eut un beau mouvement d’humeur, ce paysan du Danube, à la tenue débraillée, mais au profil assyrien, aux rudesses triviales, mais aux réalités puissantes, lorsqu’il refusa la croix que venait d’accepter le peintre Yvon et que lui offrait également M. Richard, ministre des beaux-arts de l’Empire dernier. Gela nous remet en mémoire les vers tintamaresques, en rimes couronnées, que fit sur ce sujet l’un de nos amis, Paul Nogent, alors sur les bancs du collège.

Comme devant Richard, chaque bonapartiste,

Artiste,

Pour obtenir la croix lâchement se courbait,

Ce Courbet,

Lutteur qu’une fierté digne, romaine, épique,

Mène et pique

Dit: je fais fi, de par mon maître Delacroix,

De la croix !

Je ne veux pas qu’en ton râtelier monarchique,

Mon art chique

Le vil foin que ta main distribue au riche art,

O Richard!

Beaucoup, par le chemin pur où s’empresse Yvon,

En presse y vont,

Mais devant les présents que l’impérial coffre Offre,

Hippocrate, j’ai seul, de ton austérité,

Hérité.

« Gomme on s’est moqué, dit Jules Claretie, du titre extraordinairement prétentieux d’un des meilleurs tableaux du maître : Bonjour , monsieur Courbet ! Aujourd’hui, les vanités du réaliste se sont évanouies devant la réalité de la mort, et lorsqu’on a accroché au Louvre le tableau que M110 Courbet a donné au musée,

L’HOTEL DROUOT ET bA CURIOSITÉ EN 1882. 415

c’est Velasquez lui-même, le maître des Borrachos et des Filandières qui, la nuit, à l’heure où les maîtres conversent entre eux dans la grande galerie pleine d’ombre, accueille le nouveau venu par la scie d’atelier d’autrefois, la gouaillerie du temps jadis, devenue maintenant un salut de la postérité :

— Bonjour , monsieur Courbet !

Revenons à la vente du 28 juin.

Les tableaux de cette vente étaient bien des vrais Courbet, et, à ce propos, rappelons pour l’avenir une lettre d’un marchand d’objets d’art à Genève, adressée le 16 juin 1874 au rédacteur en chef du journal la République française :

« Votre journal, dit-il, ayant imprimé qu’il s’est fondé à Genève une fabrique de faux Courbet, je voue prie de vouloir bien annoncer que ma maison n’a aucun rapport avec cette officine. D’ailleurs, on ne fabrique pas seulement h Genève de faux Courbet, mais on y fait aussi des contrefaçons de Corot, de Daubigny, de Rousseau, voire même de Henri Régnault et de Calam’e.

» Paul Pia. »

Avis aux acquéreurs futurs. Ils seront forcés d’y regarder de très près désormais.

Quoique limitée, cette vente témoignait cependant, une fois de plus, par quelques œuvres seulement de la puissance de l’artiste dans les aspects les plus variés. Etudes de lutteurs enlacés, carnations bitumées de baigneuses, types de mendiants déguenillés, silhouettes de grands arbres, rochers moussus, éclat du soleil sur les chemins poudreux, lumière tamisée par le feuillage, ciel couvert par des nuages, — tout, sous ce pinceau puissant, apparaissait reproduit tel qu’il est.

Courbet, toujours un peu dramatique, aimait les violences, les tourmentes, les tragédies de la nature. Par-

tout où il passait, son talent, ainsi que la diane qui réveille les cœurs endormis, éclatait comme une fanfare.

Chose rare! à côté de ces œuvres originales, se trouvaient deux copies de ses maîtres préférés : Franz Hais et Rembrandt. Deux copies par Courbet, cela ne se voit pas tous les jours! surtout quand l’une d’elles a provoqué ce paradoxe insensé :

— J’ai copié un Rembrandt. C’est mieux que lui. J’ai peint dans la pâte, lui mettait des glacis. Il faisait ce qu’il pouvait.

On rencontrait aussi dans cette vente des dessins fins et originaux recueillis dans les cartons du maître. Œuvres inédites, conduisant à la parfaite connaissance du peintre, et faites dans une courte séance, à part, les Femmes dans les blés , présentées au public à l’Exposition particulière du pont de l’Alma.

La vente qui nous occupe n’ayant été citée nulle part, il y a quelque intérêt pour l’avenir à en conserver trace. Voyons donc maintenant le résultat détaillé de l’adjudication faite devant quelques amis fidèles et un très petit nombre d’artistes encore à Paris.

Voici quelques-uns des prix atteints par les enchères :

Les Lutteurs. Le catalogue de 1867 dit que, sous cette toile, on retrouverait en grattant, la Nuit de Walpurgis, tableau allégorique résumant le Faust de Gœthe, un des premiers essais de l’artiste. Ces lutteurs peints en pleine pâte sont bien vrais ! Les voici aux prises, face contre face, poitrine contre poitrine, leur respiration devient haletante; ils se tordent, ils s’enlacent, ils s’étreignent à s’étouffer, vont se quitter et se reprendre avec furie. Quelle belle passe, quelle attaque plus alerte que l’adresse elle-même! Quelle défense plus souple que l’agilité! Un dernier coup d’épaule va faire tomber bientôt le récalcitrant.

L’HOTEL DROUOT El LA CURIOSITÉ EN 1882. 417

Très beau de mouvement, ce tableau a été acheté 5,800 francs parM. Cusenier qui déjà l’année dernière, à la première vente de Courbet, avait fait de nombreuses acquisitions.

Il ne sait pas sans doute que Nadar, l’auteur d’un charmant livre : Quand j’étais étudiant , s’écria un jour devant ces lutteurs dont les veines gonflées faisaient saillie comme dans ceux de Falguière :

— Décidément, Molière avait raison : Peste soit de la varice et des avaricieux.

Au même fidèle et fervent amateur du maître d’Ornans les œuvres suivantes :

L ’ Aumône d'un mendiant à Ornans , toile de 2m,10 de haut sur lm,75 de large. Ce morceau est un absolu chef-d’œuvre. — 9,000 francs.

Les Rochers de Monthiers. Vigoureusement rendus, ces rochers recouverts de mousses et de lichens. Signés et sans date. Haut. 0m,95, larg. lm,30. 2,650 francs.

Bord du Lac. Étude signée. Haut. 0m,95, larg. lm,20. 1,630 francs.

Au même encore :

Vigneronne de Montreux. Haut. 1 mèt., larg. 0m,21. 1,600 francs.

Un portrait de femme. Signé et daté de 1859. 560 francs.

Étude de Tête de femme. Signé G. Courbet. Haut. 0m,47, larg. 0m,35.

Adjugées à MUe Courbet, qui les reprenait à la succession de son père, comme souvenirs de son frère, les dix toiles dont voici la nomenclature :

Le Cheval dérobé , courses de Fontainebleau , exposé au Salon de 1861, sous le titre : Le Piqueur. Haut. lm,95, larg. 2m,30. 3,400 francs.

Baigneuse me de dos. H. lm,28, larg. 0ra,97. Signée à droite : 68, Gustave Courbet. Ce tableau merveilleux, réservé pour des expositions particulières, vaut la Vague et les Vanneuses du Musée de Nantes. Ce n’est point une nymphe mythologique, mais une madone aux splendeurs charnues, pourvue de larges développements. C’est vécu. Le modelé des bras, la fraîcheur et l’éclat de l’épiderme, les ombres transparentes et légères du torse ont la séduction enchanteresse du vrai qui seul est beau.

Diderot l’a dit : c’est la chair qui est difficile à rendre. » C’est ce blanc onctueux égal sans être pâle ni mat ; » c’est le mélange de rouge et de bleu qui transperce » imperceptiblement; c’est le sang, c’est la vie qui font » le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le senti- » ment de la chair a fait un grand pas ; le reste n’est rien » en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir » senti la chair; mille autres mourront sans l’avoir » sentie. »

Courbet, a dit de son côté, son ami et histographe M. Castagnary, a fait des femmes de toutes les couleurs, rousses, blondes et brunes; dans toutes les positions, debout, assises, couchées ; sous tous les noms : baigneuses, dormeuses, paresseuses; dans toutes les lumières : soleil des plages, verdure des bois, pénombre des boudoirs. Mais cette femme-là, la Baigneuse me de dos , est l’un de ses chefs-d’œuvre. Il le savait bien, du reste; car, en la montrant dans son atelier, il disait avec orgueil :

— C’est du sur-Velasquez.

Aussi a-t-elle été vendue 14,000 francs, et ce n’est pas le prix qu’elle vaut.

Portrait de Rembrandt , copie faite au Musée de Munich. Haut. 0m,87, larg. 0m,73. 4,810 francs.

Portrait de M . T. Marlet , en 1851. Haut. 0m,45, larg. 0m,37. 680 francs.

Le château de Chillon. Signé, en 1874. Haut. 0m,65, larg. 0m,81. 1,320 francs.

Un autre Château de Chillon , fait en 1873. Paysage vert, frais, éclatant de couleur. Haut. 0m,86, larg. lm,21.

Une Tempête sur le lac , rendue par le couteau à palette avec un rare bonheur. Haut. 0m,55, larg. 0ra,45. 745 francs.

Une Marine. Haut. 0m,33, larg. 0m,46. 980 francs.

Autre Marine , non signée. Haut. 0m,33, larg. 0m,34. 500 francs.

La Mort de Petit Pierre à Ornans. Signée à gauche. Haut. 1 mèt., larg. lm,40. 1,050 francs.

Quelques-unes des toiles qui précèdent iront sans doute dans nos musées. Aux dons nombreux que Mlle Courbet a déjà faits, elle vient d’ajouter encore dernièrement, pour à la ville de Paris, l’esquisse des Pompiers se rendant à un incendie.

M. Bernheim, un marchand bien avisé, a acheté, avec la certitude de faire un beau profit :

Chasseurs à cheval retrouvant la piste, épisode de chasse à courre, sans date ni signature. Haut. lm, 10, larg. 0ra,91. Exposés en 1867. 1,600 fr.

Le Veau, signé à droite, 73. Haut. 0m, 88, larg. lm,16. 2,520 francs. Bonne inspiration, cette acquisition à ce prix 1

La Sorcière , d’après Franz Hais, copiée sur le tableau original de la galerie Suermondt. Haut. 0m,85, larg. 0m,69. Signé. 2,000 francs.

Avant l'orage , sur le lac. Haut. 0ra,30, larg. 0m,31. 400 francs.

M. Hecht, l’aimable négociant de la rue du Châteaud’Eau, l’ami de Manet, très féru de l’école impression-

420 L’HOTEL DROUm ET LA CURIOSITE EN 1882.

niste, a fait pour son compte ou pour celui d’autrui quelques bons achats :

Le Naufrage dans la neige , étude dans les montagnes du Jura. Signé et daté en 1860. Haut. lm, 38, larg. 2 mèt. 1,740 francs.

Portrait de MmQ ***. Haut. lm, 74, larg. lm,08. 1,210 francs.

M. Barbedienne, un bronzier qui sera plus célébré encore au xxe siècle qu’au xix®, s’est offert pour 1 ,530 fr. Chailly-sur-Clarence. Haut. 0m,95, larg. lm,20 et pour 820 francs, Emilius, eheval du haras de Saintes , une belle étude.

C’est à M. Blondon que X Homme au casque , haut. 0m,56, larg. 0m,46, a été adjugé, l,020francs; — àM. de Bray, la Dent dx Jaman , signée. 1,680 francs; — à M. [Cahen d’Anvers, Châtaigniers en automne (parc des Crêtes). Signé. 1,150 francs ; — à M. Diot, Pommes rouges et blanches (avec la mention Sainte-Pélagie). 1,300 francs ; — à M. Delaunay (le peintre ou l’acteur?) Le Retour au pays. Signé. 860 francs ; — à M. Landau, le Fossoyeur. Signé G. C. 515 francs. Haut. 0m,30, larg. 0m,40 ; — au prince Zurbo, Psyché , étude de 82 sur 65. Signée. 1,260 francs.

Ont acheté encore :

M. Kœnigswarter, Soleil couchant , marine signée. Haut. 0m,39, larg. 0m, 53. 750 francs; et Femme endormie, haut. 0m, 70 sur 0m,94, une splendide étude. 2,020 fr.

M. Gugenheim, le Cèdre d'Hauteville, haut. 0m,81, larg. lm,10 ; 2,405 francs; et une Académie d’homme , étude magnifique, 0m,70sur 0m,36. 525 franes.

Parmi les acquéreurs de dessins, M. Brenot, un homme de goût, un spirituel amateur a su choisir trois petits crayons noirs : Jeune femme lisant , 210 francs. Portrait de Mm* Urbain Cuenot , 250 francs. Étude de chêne ( les Vendanges ), 160 francs.

M. Templier est devenu l’heureux possesseur du crayon noir intitulé : les Femmes dans les blés. Signé à droite, G. Courbet, 1855. Dessin exposé en 1867, au Pont de l’Alma, et tout récemment aux Beaux-Arts, sous le numéro 141. Il ne l’a payé que 660 francs. Ce n’est pas cher.

M. Haro, l’expert, a voulu garder le souvenir de cette vente faite par son confrère Durand-Ruel, en achetant 320 francs le beau dessin : le Jeune homme assis qui révélait des qualités de premier ordre.

La vente a produit 81,280 francs pour cinquante numéros. C’est un total peu élevé, a-t-on dit. Tel n’est pas notre avis, car beaucoup de toiles n’étaient que des esquisses.

A la sortie, le baron Kœnigswarter, complimenté par l’un de ses amis, un financier, aussi riche que lui, sur son heureuse acquisition de la Femme endormie , lui a répondu : « Il vous était facile de faire comme moi. On » ne vend pas du Courbet tous les jours, comme de la » rente à la corbeille des agents de change. »

Et maintenant, allons aux champs ou à la mer. La première session de l’hôtel des ventes est terminée. La séance est levée jusqu’à l’automne.

XXXY

Le Louvre et le Bon-Marché font la curiosité. — Une rafle de tapisseries. L exposition spéciale. — La curiosité mise en actions. — Un syndicat de grands banquiers. — L’entrepôt des objets d’art. — Le comptoir des faïences. — Armand Van Heddeghem.

Paris, A septembre

Gela devait finir ainsi. Tout le monde s’en mêle. Ce ne sont plus les amateurs qui, sans patente et sans boutique, deviennent des marchands. Le Louvre et le Bon- Marché font la curiosité.

Déjà, chaque année, dans leurs vastes magasins, agrandis avec une rapidité prodigieuse, avait lieu, au commencement de l’hiver, une grande exposition de tapis de prière recueillis un peu partout, à Koula,à Bagdad, à Smyrne, à Soumack et à Chamaki. Sous la lumière tamisée par un vitrage dépoli, les moquettes anglaises aux reflets chatoyants se mêlaient aux classiques portières de Caramanie, les Daghestans aux tons noirs se déroulaient au milieu des Aubusson veloutés, les classiques tapis de Yordes se confondaient pêle-mêle dans un monceau qui s’effaçait en un clin d’œil sous la main fiévreuse des acheteurs.

Dans cet immense capharnaüm, plus grand que tous les bazars de l’Orient, la foule ignorante se pressait ce jour-là autour des rayons de la Chine, de la Perse et du Japon où 1 ancien et le moderne se trouvaient

confondus. Plus loin, sur des chevalets flânaient les tableaux de quelques peintres faméliques, cherchant des débouchés immédiats. De longues galeries en enfilade exhibaient, suivant les séductions du catalogue, des sacs égyptiens, des lots importants de broderies de Janina sur toile et sur soie, des velours antiques de Scutari, des moustiquaires de file de Rodes, et des voiles tissés d’or arrachés aux sultanes du Bosphore.

C’était un début, mais on pouvait encore croire que cette excursion dans la domaine des objets d’art n’irait pas plus loin.

Non, l’élan au contraire était donné. Ces marchands du Temple tâtent sans cesse le pouls de cette déesse capricieuse qui s’appelle la mode! Ils savent passer habilement des manches plates aux manches à gigot, des manches pagodes aux manches collantes, des paniers aux fourreaux, des fourreaux à la crinoline pour revenir rapidement aux robes droites.

L’essai des objets d’art avait réussi. Le public était accouru en foule. Le résultat, dépassant les espérances, ne pouvait que mettre en goût les maisons parisiennes; mais l’Orient était épuisé. Il fallait trouver autre chose. Pendant toute l’année de 1882, les acheteurs de ces grands établissements reçurent l’ordre de faire, par des démarches réitérées, une rafle générale à l’étranger, en province, à l’hôtel Drouot, de toutes les tapisseries des Gobelins et de Beauvais qu’ils pourraient rencontrer.

Aujourd’hui, c’est un fait acquis. Comme au théâtre, il y a eu une première où on s’est disputé les places; un million de prospectus ont appelé le public à X exposition spéciale , et nous avons assisté à la grande mise en vente des affaires exceptionnelles en tapisseries.

Voici, à des conditions modérées, des sujets religieux sur fond d’or, les Parques avec Atropos, les batailles de

424 L’HOTEL DROVrOT ET LA CURIOSITÉ EN I»d2.

Daniel ou l’histoire d’Ulysse et de Calypso. Voilà des scènes champêtres, des tapisseries gothiques où tous les personnages parlent, et leurs discours s’échappent comme une fusée de leurs bouches. Plus loin des bergerades de Boucher, la guerre de Troie, les présents ô’Artaxercès, des tapisseries racontant les hauts faits d’armes des tournois, les luttes épiques et les grandes chevauchées des chevaliers de la Table ronde. Venez, messieurs, dit le livret, vous trouverez le plus vaste assortiment. Nous ne sommes pas hors de prix comme à la Croix de ma mère , inabordables comme du Passé , impossibles dans nos prétentions comme dans la rue de BufTaut ; venez, vous trouverez de tout. Nous laissons entrer, mais nous empêchons de sortir sans acheter. Aimez-vous les verdures? On en a mis partout.

Et il y a comme cela, cinq à six cents tentures à prix variés, pour toutes les bourses, depuis le premier jusqu’au cinquième étage; on les vend au mètre carré suivant l’âge, la provenance et l’état de conservation. Elles pendent tristement, accrochées au milieu des soieries de Lyon, des damas des Indes, des cretonnes, des reps multicolores et des mousselines brodées. Très étonnées, sans doute, après avoir quitté leurs aristocratiques demeures, de se trouver en pareille compagnie.

Triste ! triste ! Ces épaves du vieux temps, quand le premier moment d’engouement sera passé, on les vendra à la porte, en fin de saison, à vil prix, sans pitié, comme tous les rossignols qui ont cessé de plaire et dont la mode ne veut plus.

Mais ce n’est pas tout. Élevez vos cœurs, collectionneurs ardents. Le bruit court qu’un grand syndicat de banquiers est organisé pour procéder à des affaires sur une grande échelle. Déjà, dit-on, des achats importants ont été faits pour leur compte en France et à l’étranger.

Le programme est arrêté. On ira séduire les petites villes sans budget, les églises sans ressource, les châtelains dans leurs terres. On enlèvera à coups de billets de Banque les dernières merveilles oubliées. Tout sera cherché. Tout sera bientôt connu.

Apprêtez-vous, infatigables chercheurs du passé, à de nouveaux sacrifices. N’a-t-on pas parlé d’une société riche et puissante pour centraliser le commerce de la curiosité? Elle devait s’organiser par actions au capital de dix millions et choisir un vaste immeuble bien placé, au centre de Paris, comme le Crédit Lyonnais, sur le boulevard des Italiens. Le projet pour l’exploitation de l’affaire, longuement étudiée, a même été imprimé et distribué pour lancer la nouvelle entreprise.

Voyez tout de suite quel progrès! Nous avions l’entrepôt des vins, nous aurons l’entrepôt de la curiosité; nous avons la halle aux grains, nous aurons les docks des bibelots.

On fera la hausse sur les émaux et sur les Palissy comme sur les blés, les farines et les alcools. Il y aura le cours de l’argenterie, le bulletin de la dinanderie, la mercuriale des tapisseries, la cote officielle des faïences et le marché en banque des vieilles armures. Les ventes à terme seront autorisées et les reports auront leurs capitalistes attitrés.

Soyez-en bien convaincus, ceux qui spéculent sur tout sans regarder le produit, arriveront vite des quatre points cardinaux. Les accapareurs ne manqueront pas. Ils achèteront tous les vieux Rouen comme on achète les récoltes de toute une contrée. Une fois la rafle opérée, il faudra bon gré mal gré, collectionneurs, mes amis, ne trouvant plus sur le marché les objets de votre convoitise, que vous acceptiez les nouveaux prix fixés ou que vous renonciez à votre douce et chère passion.

Voudrez-vous un beau bronze de la Renaissance, une commode d’André Boule, un régulateur de Lepaute, vous ne serez plus obligés d’aviser longuement à l’avance de vos désirs Guenot, Stettiner, Miallet et Beurdeley, et d’attendre qu’ils vous préviennent d’une occasion favorable. Vous irez à l 'Art ancien , aux rayons des bronzes florentins, aux galeries des meubles, à la section des pendules. Tout ce que vous aurez désiré sera là, immédiatement, sous vos yeux, à votre disposition, rangé en bataille avec des prix fixes, et garanti sur facture. Vous n’aurez plus que l’embarras du choix.

Si vous êtes en quête d’un émail de Léonard Limosin, d’un plat de Palissy de rare qualité, d’une faïence italienne de maestro Giorgio, point ne sera besoin de visiter les magasins du quai Conti ou du quai Voltaire, démonter les étages delaChaussée-d’Antin. Vite, cocher, à la Compagnie nouvelle de l’art ancien ! Vous irez directement au comptoir des faïences ou à celui des émaux. Vous aurez tout de suite un échantillon de première classe que vous pourrez rendre quelques jours après, si vous lui trouvez quelques défauts.

Non, la curiosité ne saurait se manifester ainsi. Elle n’a pas ces tendances mercantiles. Elle n’est pas pour le gros public, enrichi de la veille par un héritage ou par un coup heureux à la Bourse, et qui ne sait pas le premier mot de l’art décoratif. C’est une sainte et digne passion. Elle s’adresse à une clientèle instruite et veut du travail, des recherches persévérantes, autrement elle disparaîtra vite sous l’indifférence et le dégoût des esprit cultivés qui ont formé jusqu’ici un intelligent aréopage. La foule les a souvent raillés. Ils l’ont laissée faire avec indifférence. Aujourd’hui, les grands magasins peuvent séduire la femme au milieu de cet air tout saturé de parfums ; mais les vrais collectionneurs n’iront pas chercher leurs trouvailles à la rue de Ba-

laissera un monument précieux, son Cabinet de l'amateur ; Odiot, le fervent adorateur du xv0 siècle; Chabrières, l’un des régents de la Banque de France, qui a su trouver les plus beaux bahuts lyonnais; Gavet, un chercheur qui révèle à chaque exposition de mystérieuses et désespérantes trouvailles; Foule, l’heureux possesseur de la plus belle collection connue de livres d’ornements; Maillet du Boulay, le savant conservateur du musée de Rouen : Leroux, le collectionneur éclectique du xviB et du xvn° siècle ; Burat, un agent de change érudit, bien au courant de la cote du bibelot ; Paul Recappé, l’avocat devenu le premier de tous les marchands du monde, qui ferait à lui seul, si la fantaisie lui en prenait, une exposition rétrospective à remplir le palais de l’Industrie ; Barre, l’expert toujours aimable, étincelant de verve et d’esprit, comme la fusée qui serpente, éclate et éblouit, et bien d’autres qu’il n’est pas possible de rappeler ici faute de place.

Van Heddeghem avait un vif sentiment de la forme. II ne cherchait pas les détails de l’exécution. Il lui fallait en toutes choses de beaux modèles ; leur état l’inquiétait peu, pourvu que le style fût irréprochable. Il ne repoussait ni les débris ni les lambeaux. Peu lui importait. C’était un artiste jusqu’aux moelles. Il cherchait l’effet décoratif — dans la tranquillité pure du profil, la ligne laissant tomber un galbe élégant. Aussi dédaignait-il tout ce qui séduit par sa préciosité les honnêtes bourgeois et les petites maîtresses.

Sa disparition est une grande perte pour nous tous, amateurs et marchands. Il a droit au témoignage public de nos regrets auxquels s’associeront tous ceux qui l’ont connu et ont pu, de près ou de loin, l’apprécier. Il est mort jeune, à cinquante ans, alors que l’avenir s’ouvrait riant devant lui. C’était un noble cœur : ami

blable à un trône et merveilleusement conservé avec ses grandes draperies de damas rouge, provoquaient des envies bien cruelles chez tous les visiteurs; mais il ne voulut jamais s’en séparer, malgré les offres bien séduisantes qui lui lurent faites plus d’une fois.

— Je veux mourir dans mon lit, disait-il. Amère destinée! il est mort à la campagne, à cent lieues de Paris, séparé de toutes les choses qu’il aimait tant et dont quelques-unes, affichées sous son nom, le représentent encore à l’Exposition des arts décoratifs.

Sa maison était ouverte avec bienveillance à tous ceux qui comprenaient les arts. Dans son hospitalière demeure, Yan Heddeghem, par sa courtoisie et ses relations, attirait chaque hiver un groupe de collectionneurs qui ne se déplacent pas d’ordinaire aisément, mais qui se retrouvaient avec plaisir, réunis tous chez lui dans leur passion favorite. Ses réceptions et ses dîners étaient fort suivis. Le maître de la maison, très distingué de manières et d’esprit, avait pour lui, en outre, ce qui ne gâte rien, l’affabilité qui charme et la cordialité qui séduit. Dans ces heureuses rencontres d’amateurs auxquelles nous avons assisté bien souvent, on devisait avec entraînement des choses de l’art, des expositions en cours, des ventes faites et de celles à faire, des bons coups de la curiosité, de ses mystifications et de ses déceptions profondes. Le roi bibelot régnait en souverain maître et bien de ses serviteurs très humbles étaient souvent assez malmenés. Mais ceux qui mordaient ainsi les petits camarades avaient toujours la dent saine et la plaie ne restait jamais envenimée.

On voyait là, parmi les assidus : le baron Charles Davillier, une intelligence d’élite, qui contait des histoires espagnoles ; MM. Edmond Bonnaffé, le spirituel auteur de la Physiologie du curieux; Eugène Piot, qui

bylone, ou à la rue de Rivoli, pas plus que sur la place Cliehy.

Un amateur très distingué, Armand Van Heddeghem, est mort à la Vrillière, en Saint-Julien-de-Concelles, dans la Loire-Inférieure, le 21 août, à la suite d’une longue et douloureuse maladie qui l’a emporté après une année de souffrances, sans l’avoir abattu un seul instant.

Ancien courtier maritime à Nantes, polyglotte érudit, il s’était retiré des affaires pour venir vivre à Paris, suivant ses goûts, auxquels il donnait depuis longtemps déjà tous les rares loisirs que lui laissaient les devoirs de sa charge.

Grâce à des efforts persévérants, qui n’avaient pas été stériles, il avait réussi à reconstituer, dans l’ancien hôtel qu’il habitait rue Neuve-des-Petils-Champs, un mobilier complet de l’époque de Louis XIV.

Pendant six années, il avait vécu de sa passion favorite, dans les trésors amassés par ses soins, au milieu de ses précieuses reliques du passé, auxquelles il avait consacré une partie de sa fortune.

Un appartement aux lignes grandioses enveloppait tous ces débris d’une splendeur disparue. C’était son rêve bien longtemps poursuivi qui s’était réalisé. Son grand salon rappelait Versailles, avec sa cheminée monumentale en bois doré, sa tapisserie de Saint-Germain de la série des châteaux de France , son gigantesque canapé recouvert de tapisserie au point, ses vieux meubles en marqueterie, son régulateur d’ébène, son grand portait de Largillière et sa table qui exhibait un fort beau tapis de la Savonnerie.

Ses tapisseries avec les grotesques et les équilibristes de Bérain qui ornaient sa chambre à coucher et surtout le grand lit de repos Louis XV en bois doré, sem-

du passé, il a eu des amis dans le présent. Ils conserveront son souvenir dans l’avenir.

Puissent ces lignes, si elles tombent sous les yeux de sa vieille mère, adoucir, par cet hommage sincère à sa mémoire, le cruel chagrin qu’elle vient d’éprouver !

XXXYI

Aux arts incohérents. — Jules Lévy et sa nouvelle école. Un

faux nez à l'idéal. — Le cabaret du Ghat-Noir. — Un Salon abra cadabrant, rue Antoine-Dubois. — Les envois des Exposants. — Plus fort que Gribouille ! — Les voyelles servant à rire. — Le vol à l'encadreur. — La sorcière Gailhava et le trésor de Saint-Denis — L’alchimie moderne. — Les dix mille lettres du spirite Delaage.

Paris, S octobre.

M. Jules Lévy est un jeune. — Son nom a souvent retenti dans le quartier latin. Diseur, acteur, conférencier, secrétaire de V Obole, auteur dramatique à ses heures, mais plus souvent courtier en librairie aux heures des autres, il a toutes les audaces, et, il faut bien en convenir, cela lui réussit.

Mû par une conviction sincère, stimulé par le besoin de faire de l’opposition ou talonné par un vif désir d’originalité, voulant travailler pour les autres ou pour lui, ne cherchons pas les motifs, ne creusons rien, peu importe; il vient à'esbroufer tout Paris.

Nous avions les classiques, — disparus depuis longtemps! les romantiques, — presque ignorés aujourd’hui! les naturalistes, — bien vieillis! les impressionnistes, — usés^ archi-usés! les indépendants, — des ratés! les refusés, — des têtes à perruque. Vieille rengaine que tout cela. Il faut maintenant une antithèse violente. Place à la nouvelle école extensionniste, col-

lectiviste, excursionniste! Arrière le poncif! Foin de la ligne! A bas le dessin! Mort à la forme et à la couleur!

Il ne doit plus y avoir que l’idée ! Salut à la muse du burlesque! Chapeau bas devant la nouvelle formule! — Vive à tout jamais l’incohérence !

M. Jules Lévy s’est dit un beau matin tout cela, à son réveil, en sortant d’un affreux cauchemar, et il a conclu par cette pensée qui ne manque pas de profondeur :

Il faut mettre un faux nez à l’idéal. — L’art sera incohérent, ou il ne sera pas.

Et sans plus tarder, il fonda tout de suite, à lui tout seul, dans son imagination, une société dont le besoin ne se faisait nullement sentir,

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