ARTS INCOHÉRENTS
(#4, RUE ANTOINE-DuBois).
M. Jules Lévy prie M. Paul du Crotoy, de la Vie moderne, de vouloir bien honorer de sa présence l'Exposition de peinture, sculpture et dessins qui aura lieu ehez lui, #, rue Antoine-Dubois, le dimanche 1er octobre 1882, de une heure à cinq heures du soir.
(Invitation rigoureusement personnelle.)
Le bruit se fit autour de cette idée abracadabrante, de cette exposition privée... de bon sens, comme on s’est plu à le reconnaître, mais largement pourvue d'esprit gaulois.
Le jour de l'ouverture, tout le Paris sceptique et gouailleur, en quête d’excentricité, accourut, impatient d'examiner ces images cocasses aux légendes bouffonnes, dont il avait bien, de ci, de là, transpiré déjà quelque chose.
Une queue formidable se déroulait dans l'escalier; un monde fou se pressait, s’écrasait, s’étouffait dans ce Salon d'un nouveau genre. Il fallait entendre les rires éclatants comme des fanfares, dominant le tumulte des visiteurs, devant cette fumisterie d'atelier de tous ces échappés de Charenton.
« La plus perdue des journées est celle où l’on n’a
pas ri,» a dit Chamfort. Ce ne sera pas le cas de la journée de dimanche.
A l'entrée de sa chambre d'étudiant, le grand prêtre du dogme nouveau, M. Jules Lévy, en sifflet d'ébène, se tenait au milieu d’une cohue turbulente, et faisait lui-même, avec un sérieux imperturbable, les honneurs du petit musée organisé par ses soins, — l’incohérence cor porisée.
Il distribuait à tous le catalogue imprimé sous la direction du C£at-Noir, une œuvre de haute fantaisie : le marquis de Bièvre, multiplié par Citrouillard, n'aurait pas produit un total plus drolatique.
En banderole, au-dessus de la porte, le distique de Rabelais qu'on peut lire tous les soirs dans un cartouche au sommet du rideau du théâtre du Palais-Royal :
Mieux est de ris que de larmes escrire, Pour ce que rire est le propre de l’homme,
disait au visiteur le but poursuivi.
Les choses invraisemblables et renversantes qui avaient été envoyées ne se racontent guère : amusements d'artistes, farces de rapins et fantaisies bouffonnes de cervelles fêlées, de littérateurs en délire ou de disciples de l’art joyeux !
Tous l'avaient /aile à la blague, comme on dit en argot d'atelier. Je ne crois pas que l’art de l’abracadabrant ait été jamais poussé plus loin. Ce n’était certainement pas du Cham ou du Daumier; mais c'était du Gribouille de la bonne époque.
Figurez-vous des cadres sans toile, des marines sans eaux, des paysages sans arbres, des couchers de lune sans lune ; des portraits officiels dont on n’avait peint que les pieds, un manchot indiqué comme maître de boxe, la fête du 14 juillet rendue par des taches multicolores sur un fond complètement noir, — le tout plus
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fort que l’excentricité, plus drôle que le grotesque, plus impossible que l’invraisemblable, plus fou que l’extravagance des tableaux du Manège de l'Hippodrome.
Ombre de Cyrano de Bergerac, voile-toi la face! Sur une planche de chêne, un bas féminin noir était collé avec cette légende : #as-relief.
La tête de Louis Veuillot, peinte sur une écumoire en fer-blanc, regardant le public avec des yeux étonnés.
Une peinture sur une chemise brodée, ornée de dente:les et d’une coupe irréprochable venant de Léa d’Asco, portait cette mention : Projet d'écran.
La caricature est si bonne fille que cette aimable artiste a trop d'esprit certainement pour se fâcher contre elle. * .
En tous cas, voilà une tunique qui pourrait bien brûler comme celle du centaure Nessus.
Dans l’Zdylle du ramoneur par Fraipont, on voyait une tête de ramoneur sortir d'un vrai tuyau de poêle collé au tableau. Signé : Pinæit el fumixit.
Deux mignons petits pieds de femme fort bien modelés, déposés sur un carreau de velours rouge, avaient reçu cette grosse inscription dédaigneuse de la glaise : Sculpture en marbre de gruyère. On s’approchait pour lire le sous-titre : Ce que l'on suit et ce que l'on sent, et, par l’odeur effrayé, on s’empressait de se rejeter brusquement en arrière.
Voyez-vous la littérature, agrémentée ainsi, suivant le cas, du parfum des feuillets préparés avec science par les éditeurs en vogue? La symphonie des fromages du Ventre de Paris empoisonnant le roquefort? les Névroses de Rollinat sentant le sang ou l’étable? les dernières pages de Mana exhalant une forte odeur cadavérique.
L'école naturaliste n'avait pas prévu cela : l’odeur et la couleur des choses!
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Charles Clairville, l'un des auteurs de charmantes saynètes, avait peint le doigt de la Providence.
Qui l'aurait cru? Le poète élégiaque et plein de sentiment, François Coppée, exposait un portrait à la plume et à la minute, une binette contemporaine prise sur le vif, Barbey d'Aurevilly, avec sa fameuse redingote pincée, sanglée, plissée comme une fustanelle, et si étroite que ce représentant du dandysme disaitspirituellement un jour en riant: « Si j'avalais un pain à cacheter, j'éclaterais. »
Le convalescent de Sta, parodie de la dernière page de Nana, exhibait un visage comme une éponge, rouge et boursouflé de tumeurs. « Les pustules avaient en- » vahi la figure entière, un bouton touchait l’autre. » Horreur en relief, commandée par le musée Dupuytren et fabriquée avec de la mie de pain, disait le catalogue. Commerson aurait mis au-dessus : « Un abcès et un grand homme finissent toujours par percer. »
Il y avait aussi la légende de saint Marin Fenayrou, triptyque destiné à la cathédrale de Chatou; auteur : Paul Lheureux, qui a écrit avec tant de verve le monologue en vers de la Source, l'un des meilleurs de Galipaux, cet enfant gâté du succès. Du même, le portrait d’une danseuse célèbre du corps de ballet, exécuté tout en long et en couleur sur un manche à balai.
Assez réussi, le pastiche de Puvis de Chavannes, par Henri Rivière : l'Enfant prodigue, retiré dans le désert, apprend aux porcs à délerrer des truffes. Et, en sous-titre: pour l'hôtel de ville de Périgueux.
L'envoi de M. Lanos était une vue extérieure de M. Berthol-Graivil en deux morceaux. D'un côté, la tête et le corps. Au-dessous un renvoi, et à l'autre bout de la salle, nouveau renvoi pour les jambes et les pieds.
Beaucoup.de sel et beaucoup d'esprit dans /e Bombardement d'Alexandrie, tableau en haut relief de
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… è L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITE EN 1882. 437
Colombey, l’amusant acteur du Vaudeville, qui l'avait composé avec patience de joujoux empruntés aux bazars à quatre sous. Les canons de bois de la flotte anglaise tirent à mitraille avec des livres sterling. Les fez volent en l'air; les mosquées, toupies coupées en deux, sautent; la ville s'écroule. Les invités riaient comme des coffres en s’arrêtant devant cette cacophonie de la couleur et du bon sens.
Henry Somm, un éventail avec des squelettes qui dansent sous cette devise : Méfiez-vous de l’assassinat : il conduit au vol. Appartenant à Me de Gournay, du Théâtre des Nations.
Georges Lorin, l’auteur des Gens, un monologue écrit et illustré par lui, paru récemment, avait envoyé un petit panneau très finement brossé. Sur la terrasse d’un café du boulevard, une table, et dessus, un verre d’absinthe, duquel s'élevait une vapeur diaphane et verdâtre enveloppant une vision féminine, lascive et gracieuse. Au bas, cette mention : Za Muse verte.
Une malicieuse esquisse de la faiblesse humaine, par Henri Gray, le Grévin en herbe qui affectionne la gaudriole; un buste de femme se prolonge assez loin, mais s’arrêtant juste à point et portant cette légende un peu osée :
« Que de soucis de moins sur cette terre si Dieu n'avait pas été plus loin. »
Très drôles, deux portraits en une seule tête: Daubray-Théo en femme, et Théo-Daubray en homme, avec deux autographes :
Je refuse mon autorisation.