‹ L'Hôtel Drouot en (volume 4)Chapitre 19 sur 122 · TROISIÈME VACATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME VACATION

Les amateurs paraissent soucieux. Les marchands triomphent. Jusqu'ici la victoire leur reste. La soirée qui se prépare sera chaude. On doit vendre les plus beaux tableaux: |

Dans la galerie M. Harry Havemeyer appuie ses

mains et son menton sur sa canne. A l'orchestre :

M. Huntington a mis son petit bonnet de soie noire, M. Walters a placé son fils près de lui. Le: banquier Garland et le richissime M. Arnott paraissent nerveux et agités. Quant à M. Richard Halstead, mieux connu sous le nom de Dick Halslead, il est assis au premier rang, tout près de l’auctioneer.

M. Kirby monte à sa petite tribune et débite un court boniment.

— Les tableaux seront vendus, dit-il, au plus haut prix (fo the highest price).

Le public rit.

M. Kirby s'aperçoit qu'il s’est trompé.

— À la plus haute enchère ({0 the highest bidder), reprend-il vivement pour corriger sa bévue.

Le clou de cette dernière soirée est le tableau de Jules Breton, les Communiantes, du salon de 1884, qui est exposé au fond de la salle. Un grand silence se fait au moment de son adjudicalion.

— 10,000 dollars, dit M. Kirby pour ouvrir le feu.

… Athemaqie in DS ARR, ni

répond M. Avery junior.

ente Senev, le Æameau du Finistère de Jules été Eee à 18,200 dollars. Cela parais-

lars rter à ses concurrents un coup Lenhlé ‘quelque chose comme le

Procumbit humi bos

du poète.

-… Il regarde la salle d'un air triomphant; mais il a affaire à forte partie. Après quelques minutes d'hésitation les enchères partent comme un feu de file. Bientôt les 20,000 dollars sont loin.

A 25,000 un tonnerre d'applaudissements éclate dans la-salle. Chacun se lève pour mieux voir la bataille des dollars.

28,000! dit M. Avery. 29,500! jette négligemment M. Rockefaller.

35,000 ! riposte M. Huntington.

D'enchères en enchères les Communiantes passent ‘rapidement à 40,000 dollars.

Bientôt M. Avery lâche pied. La lutte se poursuit entre deux obstinés qui continuent seuls à se jeter vio- } lemment des dollars à la tête.

«…. Chacun retient sa respiration. On entendrait une __ mouche voler.

— À 44.000 dollars, les deux lutteurs s'arrêtent. —. — Allons, un peu de courage, dit M. Kirby pour animer les combattants. Reprenez haleine. Il ne faut pas hésiter pour üne telle peinture.

45,000 dollars ! lance un des concurrents.

Cette fois le tableau est adjugé. Il est à M. Walter Watson, qui à poussé, pour le compte de M. Donald Smith, de la banque de Montréal.

FF: pa Fo,

Hip! hip! hourrah!

Toute l'Amérique avec accompagnement de dollars vient de chanter la gloire de l’art francais.

227,500 francs les Communiantes de Jules Breton !

C'est l'enchère la plus considérable qui ait été mise sur le tableau d’un artiste vivant.

A la vente Wilson en 1881, l’'Angelus de Millet n'avait obtenu que 165,000 francs et la Æalte de cavaliers de Meissonier 125,000 francs.

L'élan est donné. M. C.-P. Huntington, qui n’a pu avoir le Breton, achète 25,000 dollars le Hécit du Missionnaire, de Vibert. La galerie Corcoran de Washington représentée par MM. Kauffman, Willing et Magrane, prend à 15,000 dollars les amasseurs de bois de Corot, tandis que M. Thomas Newcomb se fait adjuger à 14,000 dollars le lac Vemi, qui était jadis dans la collection de M. Forbes de Londres. Jamais les œuvres du grand paysagiste n'étaient arrivées aussi loin.

La Vedette de 1812, de Meissonier, est adjugée 15,000 dollars à M. S.-P. Avery; la Diseuse de bonne aventure, de Jules Worms, 2,050 à M. A. Garland. Le Porte-drapeau, de Detaille, 7,450 à MM. Knoedler et Ci. Le Prisonnier, de Berne-Bellecour, 3,900 à M. R.-H. Halstead. Tigre et Serpent, de Delacroix, 4,450. Il avait été vendu 1,400 dollars en 1879 à Paris. Italienne et son enfant, de William Bouguereau, 3,050 à MM. Knoedler and C°. La Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jean, du même, 9,000 à M. J.-F. Sutton. L'Amateur, de Roybet, 3,00). La Consors de Stevens, 3,900 dollars.

Deux beaux Rousseau obtiennent de grands prix : Jean de Paris, 9,700 dollars à M. Knoëedler et Ci, et le Crépuscule, 15,500 dollars à M°° H. Ogden.

La célèbre Symphonie de Jules Dupré, qui fut adjugée

18,100 francs à la vente de M. Faure en 1873, estachetée 8,100 dollars par M. Knoedler. Le Matin, du même peintre, obtient 8,100 dollars.

Une aquarelle de Fortuny ,le Vase précieux, est longuement disputée et reste pour 7,100 dollars à M. W.-E. Walters de Baltimore.

Tout le reste à l'avenant. Jugez-en:

Fabiola, de Henner, 4,100

Au Louvre, de James Tissot, 1,600.

Orphelins dans une église, de Dagnan-Bouveret, 2,300 dollars.

Maisons à Constantinople, de Pasini, 2,300.

La Prière, de Th. Frère, 2,150.

Le Bazar au Cuire, de Decamps, 2,450. Les Pélerins d'Emmaüs, 2,100.

Chevaux valaques, de Schreyer, 3,500.

Un café au Caire, de Gérôme, 4,800.

Infanterie, par de Neuville, 5,300.

Sur le Nil près de Philæ, par Fromentin, 5,000.

Ce pauvre Bargue, mort dans la misère à Paris, il y a deux ans, obtient un véritable triomphe posthume. Son tableau La Sentinelle se vend 12,300 dollars.

Et les Diaz, on se les arrache. Le Repos après le bain, 1,600 à M. Edouard Kearny. Sainte Famille, 4,100 à M. Moore. Persane et son enfant, 3,500 à M"° Ogden. Coucher du soleil après l'oragr, 8,650 à M. S.-V. White; Baigneuses, 2,400. Enfants et chiens de chasse, 4,500.

Il en est de même pour tous les Millet que M. Kirby présente : La ZBaratteuse, 8,400 à MM. Knoedler et C*. La Æécolle des haricots, 6,300 à M. J. Eastman Chase, de Boston. /ommes béchant, 3,800. Le Fileur, 14,000 à M. J. Sutton.

Les Troyon partagentlemêmesort: Le Péturage,7,100. Betour à la ferme, 2,550. Pâturage en Normandie, 6,350. Vache poursuivie par un chien, 9,100 à MM. Knoedler

and C°. M. Sedelmevyer avail vendu cette toile en 1877 pour 2,400 dollars.

Les Van Marke aussi : Vaches au bord de l'étang, 4.550. Sur les rochers, 4,050. Le Moutin de la ferme, 11,500. Af/ant paitre, 8,600 à M. C. Huntington.

A citer pour finir :

De Daubigny : : Sur la Seine, 6,200, et du même : Sur la Marne, 5,500 à M. R.-H. Halstead.

De Rosa Bonheur : Daims sous bois, 7,150. |

De Henner : la Source, 10,100 à M. Walter Watson pour M. Donald Smith, de la banque de Montréal.

Décidément le syndicat de banquiers qui à acheté, dit-on, cinq millions les collections de M®° Morgan en estimant les tableaux trois millions et les objets d'art autant, a réussi dans son coup hardi, car la dernière vacation produit 487,925 dollars, ce qui donne, sans compter les 20,009 doliars des entrées, lors de l'exposition, un total général de 885,300 dollars ne les trois soirées.

Soit quatre millions quatre cent vingt-six mille cinq cents francs.

Et l’on affirmait que l’art était dans le marasme, qu'il y avait crise dans le tableau, quela misère régnait dans les ateliers.

Quel est l'esprit chagrin qni a dit cela?

Rien n'est plus faux. Les amateurs français feront toujours un placement de premier ordre en achetant de bons tableaux de l'École moderne. Quant aux Américains, malgré les 30 p. 100 de droits prohibitifs, 1ls auront encore longtemps besoin de nous pour orner leurs galeries.

Peintres de l'avenue de Villiers et du boulevard des Batignolles, l'avenir est à vous, réprenez courage, mettez-vous devant votrechevalet et travaillez avec énergie!

L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1885-1886. 233 o Juin.

Le jugement est rendu. Le jury a fait son choix sur les projets du concours pour l'Exposition de 1889.

Sur les cent sept projets envoyés à l'hôtel de ville, il en a retenu dix-huit dont trois, ceux de MM. Eïffel et Sauvestre, de M. Formigé et de M. Ferdinand Dutert, ont obtenu la première prime ex æquo.

Viennent ensuite MM. de Perthes, Cassien-Bernard et Francis Nachon, Raulin, qui toucheront la deuxième prime de 2,000 francs. Puis MM. Pierron, Paulin, Ballu, Fouquiau, Vaudoyer, Hauchereau et Girault, dont le classement donne droit à la troisième prime de 1,000 francs.

Enfin MM. Simil, Claris et Morel, Walwein et Bertin- Proust, Hénard, Blondel, Francois Roux, n'ont recueilli qu'une mention honorable comme fiche de consolation.

Dans les concours ordinaires les concurrents classés les premiers tentent une dernière épreuve pour savoir à qui reviendra la palme définitive. Cette fois M. Lockroy à procédé d’une tout autre facon. Le ministre du commerce se réserve absolument de disposer à son gré des projets récompensés. Cependant s'il se décide à un concours ultérieur, les douze auteurs primés seront seuls admis à y participer.

En résumé, comme le dit le programme que j'ai sous les yeux, ce concours n'a eu pour effet que de provoquer une manifestation d'idées d'ensemble, d'en faciliter Ja comparaison et d'en dégager le meilleur parti à adopter.

Le champ reste donc libre à la critique, puisque les dernières décisions sont réservées.

En entrant dans la salle où sont exposés les chässis des heureux lauréats, on est frappé de la pauvreté

d'imagination et de la pénurie d'idées des artistes qui ont concouru, Cest une première et fàcheuse impression. |

On sent que nos architectes, élevés à l'École des beaux-arts, n'ont appris qu'à dessiner des monuments grecs ou romains absolument incompatibles avec nos mœurs, n0s usages, nos institutions, notre climat, nos industries et la science contemporaine. Il est aisé de reconnaitre que nos modernes Ictinus ont été totalement déroutés devant un programme compliqué et implacablement pratique, pour l'exécution duquel une formule nouvelle est indispensable.

Fort intelligents tous et Français quand même, cest-à-dire pleins de bon sens et d'esprit, ils ont compris que les plans de villas italiennes, de casinos au bord de l’Adriatique et de musées classiques dont on les a saturés, seraient d’un placement difficile dans des circonstances semblables. Ils ont voulu autre chose. Malheureusement, désorientés, indécis, ahuris, sans études préalables, ils n'ont, pour la plupart, rien pu trouver. Ils se sont alors rejetés, au hasard, sur ce qui leur tombait sous la main, et c’est le parti et la facade de M. Hardi, l'architecte de l'Exposition de 1878, qui ont fait, d'une facon presque générale, les frais du concours.

Cette immense gare n'était cependant pas un chefd'œuvre, mais que voulez-vous, au moins n'était-ce mi le temple de Jupiter Stator, ni les Procuraties ; et faute de mieux, il fallait bien s'en contenter.

Sous ce rapport l'unanimité est donc vraiment touchante. Parmi les dix-huit projets exposés devant lesquels la foule s’est promenée sans enthousiasme. pendant trois jours, je n'en distingue guère que quatre ou cinq gardant un cachet personnel et se détachant des autres au point de vue de l'aspect décoratif et des dispositions générales.

Parmi cette vaillante minorité, il faut, en première ligne, citer M. Raulin, qui n'a obtenu, à ma grande surprise, qu'une seconde prime. En donnant plus d'élévation, plus d’ampleur à ses galeries, lui seul a su relier ses constructions à cette trop fameuse tour de 125 mètres de côté et de 300 mètres de haut qui était imposée aux concurrents. M. Raulin à pu ainsi faire disparaitre de l’ensemble de l'œuvre le désagréable aspect de dislocation qui choque dans presque tousles projets. Chez lui le côté décoratif, le plus important peutêtre dans ces bazars cosmopolites qui doivent plaire à tout le monde, apparaît avec un goût parfait et une virtuosité excellente. Rier de vraiment beau comme ces larges arcades en plein cintre d'une harmonieuse proportion dont les fonds sont remplis par d'imposantes peintures murales.

Quant à la décoration du quai d'Orsay, des Invalides au Champ de Mars, où dans une revue rapide du genre humain, l'artiste a groupé les principaux types de toutes les architectures du monde, le dolmen gaulois, l'autel arien, le temple égyptien, la pagode chinoise, la mosquée arabe, le gynécée grec, les thermes romains, le castel moyen âge, le harem turc, la chapelle russe et bien d’autres spécimens pittoresques et curieux, J'espère que cette savante et brillante évocation ne restera pas sur le papier comme une fantaisie charmante de poète, et que nous la verrons, en 1889, élever sa gracieuse réalité sur les bords de la Seine. M. Blondel, lui aussi, a rompu le cercle étroit dans

lequel se débattent ses autres confrères. Son projet, moins serré «d'étude que celui de M. Raulin, se tient cependant dans un joli sentiment d'art. Son péristyle égyptien, d'un archaïsme curieux, produit un heureux effet. La tour est arrangée avec une grande adresse et un rare bonheur, M. Blondel est peut-être le seul qui

soit parvenu à donner au gigantesque chandelier en métal un aspect architectural. Et Dieu sait si le problème était facile à résoudre! Cette sèche, longue et ennuyeuse silhouette prend avec lui La forme d'un fuseau coupé très habilement par des proues de vaisseau qui forment balcon et qui s’avancent audacreusement dans le vide. C’est charmant.

Une simple mention pour tant de talent! Voilà les étonnements des Concours.

Un autre mentionné, M. Hénard, a eu l'heureuse idée de traiter le palais presque complètement dans le style indien. La brillante architecture orientale serait certes ici d'un bel effet. Malheureusement la tour, la malencontreuse tour, exécutée dans un stvle tout autre, bien que supportée par des éléphants, rompt brusquement l'harmonie générale et nuit d'une manière fàcheuse à l’ensemble.

Ah! cette tour si inutile, si encombrante, si peu décorative, deux fois plus haute que la pyramide de Chéops, et six fois plus élevée que la colonne de la Bastille, a-t-elle dû, véritable cauchemar, faire passer des nuits blanches à ces pauvres architectes !

Il parait que, malgré les protestations de M. Charles Garnier, ce phare colossal était indispensable. A notre époque de confusion, la prochaine exposition universelle ne pouvait s'ouvrir sans cette tour de Babel, car le projet de l'inventeur — j'allais dire du coupable — à recu une première prime. |

Personnellement j'avoue que je troquerais volontiers ce lourd échafaudage en fer, pour la chapelle d'Amboise, les portes de Saint-Maclou, le campanile de Pise, la flèche de la Sainte-Chapelle ou l’escalier de Chambord, mais, en bonne juslice, je dois toutefois reconnaitre qu'il y à là une idée neuve et audacieuse qui ne peut germer dans la tête du premier venu. Cette

tour copiée et même calquée avec la plus respectueuse exactitude par la plupart des concurrents est d'ailleurs le clou de l’esquisse de MM. Eiffel et Sauvestre. Le reste chavire dans la banalité : c'est de la gare de chemin de fer au mêtre. Malgré une incontestable virtuosité de rendu, l'ingénieur, beaucoup plus que l'artiste, passe la tête derrière les châssis. Il paraît même tout entier dans son chemin de fer aérien qui glisse dans les galeries comme le poids sur le levier d'une bascule.

Ainsi que je l'ai déjà dit en commencant, c'est avec M. Ferdinand Dutert, à qui l'administration de M. Proust avait confié le soin de rédiger les avantprojets, M. Formigé, chargé à l'hôtel de ville du service des promenades, que MM. Eiffel et Sauvestre ont conquis les premiers rangs dans l’exhibition solennelle des projets.

Je ne reprocherai pas à M. Formigé de ne pas être un artiste, car il a jeté sur son œuvre une jolie poudre d'or. Les coupoles coloriées joyeusement, les piles et les arcs de la facade principale en briques de couleur, les fers rehaussés de teintes éclatantes, tout indique des recherches et des préoccupations de déheat; mais son plan paraît un peu trop touffu et manque . d'air,

M. Formigé met les machines contre l'École militaire et les sections de l'industrie au centre. Transversale et parallèle au fleuve, une galerie internationale ouvre à gauche sur l'avenue Rapp, à droite sur la porte de Grenelle. L'élévation du côté de la Seine, placée sur le quai même, ne me semble pas disposer du recul suffisant. |

Quant à l'emplacement de la tour qui gâte toutes les facades, M. Formigé a fort adroitement contourné la difficulté. Dans un plan spécial il a indiqué par une

sorte d'ombre bleue la grande silhouette, et il a spirituellement écrit :

« Une commission spéciale étant chargée d'étudier la tour, elle ne figure ici que pour répendre aux exigences du programme. »

M. Dutert, ancien directeur de l'enseignement au Ministère des beaux-arts, doit son succès à son plan, qui est nettement et sagement concu. Le jury n’a pas longuement délibéré à son égard, car tout se tient comme ensemble. C'est un des meilleurs projets. Sur le devant, deux pavillons, accompagnés de galeries se développant en hémicyele, laissent apercevoir au centre la perspective d'un vaste jardin anglais et les facades du palais. Mais quelle étrange idée d'isoler la tour au milieu du projet et surtout d'installer dessous, dans un amphithéâtre antique, une salle de concert mal protégée du soleil et ouverte à tous les vents comme le théâtre de Bacchus à Athènes!

Oh! les réminiscences antiques en plein Paris et en 1889 !

MM. Bertin-Proust et Walwein, MM. Claris et Morel, M. Simil ont d'agréables rendus, mais ils abusent des souvenirs de l'Exposition de 1878.

Quant à M. Francois Roux, il n’a pas compris la note lumineuse et Joyeuse qui doit dominer dans des constructions de ce genre, aussi a-t-il exécuté avec un rendu terne une véritable halle. Malgré son talent, il s'est trompé complètement.

J'en dirai autant à M. de Perthes et à M. A. Ballu. Je crois que, pour cette fois, il fallait carrément renoncer aux pilastres corinthiens, aux entablements et aux frontons. — M. Paul Fouquiau est resté indécis entre l'architecture antique et l'architecture moderne. Pour contenter tout ie monde, il a pris un peu à l’un et à l'autre. J'ai bien peur que M. Fouquiau n'ait fait,

dans la commission, plaisir à personne. Sa vue à vol d'oiseau est cependant intéressante et 1l faut lui tenir compte d’avoir su trouver, dans son plan, une conception ingénieuse en placant les générateurs dans des galeries découvertes, transformées en jardins et servant ainsi à l’aération des autres galeries. M. Bourdonnay, ingénieur civil qui faisait partie des 107, avait eu également cette heureuse idée.

Afin d'éviler des redites dans lesquelles je serais fatalement obligé de tomber, je me contenterai de nommer : MM. Hochereau et Girault, dont les facades sont trop confuses pour être nettement appréciées; M. Paulin, ancien pensionnaire de l’Académie à Rome, chez qui l'on reconnait cependant quelques velléités d'indépendance et de personnalité; M. Pierron, qui abuse des réminiscences; MM. Cassien-Bernard et Francis Nachon, qui ont exposé une perspective d'une bien spirituelle exécution avec leur tour à cheval sur les deux rives, laissant, comme le colosse de Rhodes, couler entre ses voûtes les eaux de la Seine.

En résumé ce concours a-t-il donné tout ce que l’on espérait ? J'en doute fort. Je trouve, en tous cas, qu'il n’ajoute rien au prestige d'une institution que j'ai préconisée naguère, mais dont l'expérience me détache tous les jours, parce que je reconnais qu'elle présente les plus graves inconvénients. Les jugements des jurys ne peuvent porter que sur des esquisses incomplètes,

" dans lesquelles les détails échappent. Dans le cas grave qui nous occupe, rien ne devrait être laissé à l'imprévu.

XXI k.

Dans la bibliothèque. — Le cartonnage. — Pas de moderne sur de l’ancien. — Les lieurs de livres. — Les pointillés de Le Gascon. — Le livre unique. — Utilisez nos artistes pour votre bibliothèque. — Éditions princeps. — Comment se font les tirages à part. — Papier à chandelle, mais paillettes d'or. — Le Chine se pique ! — Le Voltaire de Lorier de Lisle. — Un in-128. — Relié avec la peau de Campi. — Le cuir humain. — Faites illustrer vos livres à la main.

10 juin.

Le domestique s’effaça après m'avoir annoncé, et je pénétrai dans la bibliothèque.

Je la vois toujours avec plaisir cette jolie salle louis-seize, recueillie et calme comme une église, coquette et aristocratique comme une galerie princiére, gardant ce parfum indéfinissable, parfum moitié mon- ‘dain et moilié sacré que devaient avoir les abbés musqués du siècle dernier.

De hautes vitrines peintes en blanc, délicatement sculptées au fonte rnissent jusqu'à la corniche trois côtés de la pièce. Sur les rayons droits, serrés, pimpants comme des soldats à la parade, s'alignent des livres de tous les formats et de toutes les époques.

Deux larges fenêtres à petits carreaux laissent libre- «

ment filtrer la lumière qui vient se refléter sur un parquet à points de Hongrie plus brillant qu'un miroir.

La cheminée en brèche d'Alep dans laquelle pétille un feu joveux supporte une mignonne pendule de Caffieri, des flambeaux d'argent ciselés par Francois Thomas Germain, et deux vases de Sèvres en pâte tendre ornés de fleurs peintes par Aloncle.

En face une grande table surchargée d'albums, de journaux, de revues et de brochures. À côté, dans un X en ébène, un portefeuille en maroquin rouge, encadré d'une fine dentelle d'or, renfermant des estampes précieuses. Des fauteuils aux bois sculptés encore sur leur vieille dorure et recouverts de tapisseries de Beauvais, sont placés au hasard de la conversalion. Une haute échelle mobile en acajou dans un coin.

Un médaillon orné de cuivre, œuvre de l'ébéniste Jacob, s'appuie entre deux fenêtres, drapées d’ancien lampas rayé. Par ces ouvertures on voit un pare à la francaise, peuplé de grands arbres dont la masse tranquille et imposante cache les cheminées en brique et les murs blafards du voisinage, tout en donnant l'illusion reposante de la campagne.

Au moment où j'entrai, la bibliothèque, contrairement aux habitudes de la maison, était loin d'être silencieuse. Jamais ses paisibles lambris n'avaient dû entendre pareil tapage.

On ne causait pas; je crois, Dieu me pardonne, qu'on se disputait ferme.

Adossé à la cheminée, le maitre de la maison brandissait un in-quarto et semblait haranguer les personnes groupées près de la table. Au reste elles avaient l'air de n'apporter aucune attention à ce qu'il disait, trop occupées elles-mêmes à crier très fort et toutes à la fois.

Mon entrée inattendue fit diversion.

— Ah! vous arrivez bien, me dit un de ceux qui

paraissaient les plus animés. Vous allez donner votre avis el nous départager.

— Volontiers, mais.

— Un seul mot: préférez vous les reliures anciennes aux reliures modernes ?

L'ami chez qui je me trouvais est un amateur érudit, un bibliophile de goût dont les décisions font loi même auprès des deux sociétés rivales qui se partagent à Paris le culte officiel de sa divinité : le livre. Me doutant de ses convictions sur la matière en litige, je craignais de paraître à ses yeux un véritable Philistin si j'avouais trop franchement ma manière de voir et mes sympathies.

Après une seconde d'hésitation, je pris cependant héroïquement mon parti, acceptant d'avance la responsabilité de ma franchise.

— Vous tombez mal, répondis-je, et je crains bien de ne contenter personne, car pour moi la reliure préférable est... le cartonnage. Ne criez pas au paradoxe et laissez-moi essayer de vous prouver que mon idée est fort sage.

Comme vous tous, j'ai la passion des livres et des beaux livres. Tout aussi bien que vous, je suis atteint de la maladie que nous nommons bibhophihe et que les mauvaises langues appellent biôliomanie; certes oui, el j'en suis fier: mais croyez-moi, il est temps de réagir contre la fâcheuse tendance qui donne de jour en Jour, dans une bibliothèque, une place trop importante à la reliure.

Est-ce, en effet, prouver beaucoup de goût que de charger Allo, Joly, Cuzin, Marius-Michel, Simier, Loric, Chambolle-Duru, Engel de couvrir somptueusement et à grands frais, par exemple la première édition de Votre-Dame de Paris? füt-ce même un des rarissimes éxempiaires où se trouve la cathédrale re-

produite en vignette sur la couverture? Avec ses caractères bâlards, son papier à chandelle, son interlignage, son affreuse justification, ce livre de cabinet de lecture fera triste figure sous cette toilette d'apparat. Vous aurez beau faire, elle rappellera ces vieilles coquettes qui se fardent, portent perruque et se couvrent de robes tapageuses

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

Je trouve prudent de n'employer ni reliure pleine nt demi-reliure, qui perdent sans remède un volume, et de me contenter dusimple cartonnage qu'inventaBradel. Les marges d’un livre restent de la sorte intactes. Si le volume ne prend pas de valeur, vous avez évité une dépense inutile. Si, au contraire, il devient rare et recherché, vous pouvez, à un moment donné, le revêtir de la couverture la plus luxueuse, puisqu'il reste à l'état de brochure.

Ne concluez pas de mes paroles que l'art charmant du relieur me soit indifférent. J'aime, des romans de chevalerie, les reliures anciennes recouvertes de velours ou de soie. Les lieurs de livres du xru° siècle n'étaient pas de petits compagnons. Je ne verrais pas sans émotion le Psautier de Charles le Chauve et la Messe des fous, du xu° siècle, dans leurs plaques d'ivoire si merveilleusement sculptées. La reliure triangulaire du livre d'heures de Diane de Poitiers a droit à toute mon admiration. Et, sans nous arrêter aux reliures recouvertes de peau de truie et de cuir de cerf, des monastères du moyen âge, j avoue que Je raffole des œuvres exquises sorties de la main des Eve, de Boyet, Du Seuil, Derome, Padeloup et surtout de celles créées par le grand, l'unique, l'incomparable Le Gascon, dont les pointillés d’or, si merveilleusement dessinés, si habilement composés, si artistement poussés, ajoutent un

style et une allure exceptionnels aux livres que le maitre a décorés.

— Vous le voyez, souligna un des assistants, vous êles partisan des vieilles reliures.

— Incontestablement, mais distinquo, comme disait Molière, seulement lorsqu'elles recouvrent des ouvrages anciens. D'autant plus qu'à de très rares exceptions près, une reliure de luxe annonce un morceau de choix. Ainsi le plus bel exemplaire que je connaisse des Baisers, de Dorat, est enfermé dans une gaine de maroquin vert ornée de fers exquis, signés de Padeloup.

Mais au lieu de nous jeter, suppliants et la corde au cou, aux pieds des relieurs en renom qui gardent dixhuit mois où deux ans un volume avant de le rendre et qui font payer au poids de l'or les services qu'ils rendent, ne vaudrail-il pas mieux se contenter d'un cartonnage soigné et posséder le livre unique ?

— Le livre unique?

— Eh! oui, le livre qui n'aura ni frère ni pareil, le livre dont vous serez, et sans conteste, l'unique propriétaire.

Achetez un exemplaire à grandes marges êt sur Waltmann d'une belle édition: faites-le illustrer selon votre gré et d'après sa fantaisie, par un arliste que vous choisirez avec discernement de facon que le sujet convienne bien à son genre de talent. Vous aurez ainsi, non seulement une curiosité et une rareté, mais encore une œuvre d'art de réelle valeur et de haut goût, ce qui n'est certes pas à dédaigner.

Voyez-vous Marianne, de Marivaux, enjolivé ainsi à l’'aquarelle par Delort et le théâtre de Beaumarchais, par Maurice Leloir ? Vous représentez-vous Germinal interdrété par Roll, Nana par Gervex, l'ŒÆuvre par Toupouze? Figurèz-vous un Gil Blas illustré par Worms,

les Maîtres d'armes de Vigeaut, par Frédéric Régamey; les Névroses de Rollinat, par Willette ; la Mare au Diable de George Sand, par le paysagiste Yon.

Jeanniot ne ferait-il pas une merveille du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier? Cazin, l’adorable poète, n’apporterait-il pas un charme de plus à la Vie de Jésus ? Salambo n'aurait-elle pas un merveilleux interprète dans Gustave Moreau, cet extalique qui transerit en pluie de diamants ses rêves d'illuminé? Le moderniste Besnard n'accentuerait-il pas de son étrange crayon les pages amères de Sapho? Collin ne jetterait-il pas une note fraiche et émue sur la Chanson des rues et des bois qui n’a jamais été illustrée? Rops ne procurerait-il pas une impression intense en mélant son âcre fantaisie aux Diaboliques ?

Tenez, un libraire intelligent a mis ce projet à exécution, il s'appelle Conquet, et vous savez comme moi qu'il s’est exclusivement consacré aux belles éditions des modernes. Il a donné à Mas la Dame au C'amélia, à Scott l'Abbé Constantin, à Henriot Divorçons, à Morland Jean Mornas, à Draner les Contes du lundi, à Cortazzo le Théâtre chez Madame, de Pailleron, à de Sta Le AO1° régiment, à Goutzviller les £maux et camées, et chacun de ces volumes couvert de dessins s’est enlevé, par les habitués de l'officine de la rue Drouot, comme les petits pâtés de Frascati.

Le Myosotis illustré par Giacomelli, mis par Cuzin dans un beau maroquin bleu doublé, ce qui après tout ne gâte rien, avait été vendu par Conquet 2,200 francs à un amateur bien inspiré. Il a dernièrement passé dans la vente Eugène Collin. A peine mis sur table, il a été adjugé 3,900 francs à un intelligent bibliophile à qui j'adresse mes félicitations.

Croyez-moi, certains ateliers chôment en ce moment et les peintres mangent difficilement la chair coriace

des sept vaches maigres qui ont remplacé les sept bœufs rebondis des jours heureux. Pour le prix excessif d'une reliure à mosaïque d'un relieur en vogue on pourrait facilement s'offrir de fort belles illustrations signées d'un nom connu et mème célèbre. Franchement le choix ne devrait pas être long à faire.

Nous reviendrions presque, de la sorte, aux errements du moyen âge, et nous verrions refleurir, sous une autre forme, cette merveilleuse enluminure francaise qui a laissé des monuments d’une incomparable et imoubliable beauté. Rappelez-vous le manuscrit du livre d'heures d'Anne de Bretagne, où de vrais tableaux se détachent sur fond d'or. Souvenez-vous des encadrements des pages, par Jean Poyet, chefs-d'œuvre de génie et de patience représentant les fleurs et les plantes que la bonne duchesse aimait et qui se trouvaient dans son jardin du château de Blois.

Et puis, franchement, montrer à des amis, à des femmes, de jolies vignettes, d'agréables aquarelles et de beaux dessins, semés dans le texte et sur les marges, n'est-ce pas rendre facile à tous l'amour des livres? Ne serait-ce pas plus agréable que de posséder de superbes reliures, souvent dissimulées dans des étuis en carton, qui se morfondent serrées sur les rayons les unes contre les autres, et qui n'intéressent qu’un nombre restreint de spécialistes sachant apprécier les difficultés que présente la mise au point des plats, des nerfs, du mors et des tranche-files.

— C'est une véritable croisade que vous nousprêchez là, mon cher, me répondit le maître de la maison, et une croisade d'autant plus dangereuse que votre idée est extrêmement séduisante. En tout cas, homme terrible, si vous ne cherchez rien moins que de frapper au cœur la reliure, votre révolution respecte-t-elle notre culte pour les éditions princeps et les papiers de luxe ?

— Ma foi, oui, quoiqu'il y ait une certaine naïveté de notre part à y attacher une trop grande importance. De nos jours, presque tout le monde est ou a la prétention d'être tant soit peu bibliophile. Je connais nombre de bureaucrates, de commercants, de modestes rentiers qui se trouveraient déshonorés s'ils lisaient le livre nouveau dans une troisième ou seconde édition.

Or,ofticiellement le premier tirage est de quinze cents, le second de mille. Mais pour obéir à la manie courante, pour répondre aux demandes des libraires et des correspondants de province qui exigent un cerlain nombre d'exemplaires de la première édition, quelques éditeurs tirent de suite deux, trois et quelquefois quatre mille, quand ce n'est pas encore beaucoup plus, suivant le chiffre inscrit à l'avance sur le livre des commandes. Les éditions princeps peuvent donc fort sou-. vent être sujettes à caution.

Quant aux tirages à part qui, croit-on, précèdent tous les autres, je sais de bonne source qu'il existe encore là une grosse mystification, car le plus souvent ils ne viennent qu'après l'impression de la première édition. Jadis on se donnait la peine de modifier l'imposition et de tirer les in-12 en in-8°, et les in-8° en Im-4°. Au- Jourd'hui on change. tout simplement le papier sous la machine. C'est ainsi que l'on obtient les Hollande, les Chine et les Japon. Comme on le voit, on à tout simplifié.

Mais puisque l'ignorance d'un malheur fait le bonheur, affirme un philosophe, passons et voyons ensemble si les papiers méritent la grosse réputation qui leur a été faite.

La plupart des bibliophiles, même les plus exaltés, n'en sont pas encore arrivés aux recherches du Des Esseintes, d'A. Rebours. Comme vous vous en souvenez, le héros de l'extraordinaire et curieuse étude de

M. Huysmans, dégoûté des papiers fabriqués à la mé-

canique, Charge une ancienne usine de Vire de confectionner, pour lui seul, des vergés à la forme en n'employant que des pilons usités pour brôyér le chanvre. Afin de varier sa collection, cet assoiffé d'originalité se fait expédier de Londres des papiers à poil, des papiers reps et il commande à Lubeck un papier à chandelle bleuté, sonore, un peu Cassant, dans la pâte duquel les fétus sont remplacés par des paillettes d'or.

Aucun de nous, n'est-ce pas, ne pousse aussi loin l'horreur du banal? Jules Janin lui-même n’est pas allé jusque-là. Mais, suivant notre tempérament, tous nous professons un culte pour le Chine ou le Hollande. Eh bien! je suis au désespoir de troubler sur ce point votre douce quiétude, c’est horrible, il n'y a plus à se bercer d'illusion, le Chine se pique et le Hollande se tache! Un chimiste de mes amis m'a dernièrement annoncé cette mauvaise nouvelle, en l'appuyant de preuves, hélas! incontestables.

Pourquoi ne pas essayer autre chose? Pourquoi ne pas imiter M. Lorier de Lisle, le propriétaire de la belle manufacture de Langlée? En 1786, il réunit en un volume quelques œuvres choisies de Voltaire, qu'il fit imprimer sur du papier de tilleul, d'ortie, de houblon, de mousse, de roseaux, de racines de chiendent, de bois de fusain, de coudrier, de chêne, de feuilles de bardane, de chardon et de différentes écorces de saule, de peuplier et de chène. L'effet devait être bien inattendu.

— Ce serait seulement rechercher plutôt la bizarrerie que la beauté des éditions.

— Peut-être, mais le désir de se singulariser ou, du moins, de posséder ce que d’autres n'ont pas, c’est un peu, entre nous, le péché mignon des collechonneurs.

nee

Un ancien conseiller à la Cour d'appel de Toulouse avait bien passé trente ans à réunir une bibliothèque de cinq cents volumes qui auraient tenu dans un coffre à bois: le plus grand de ces livres ne mesurait pas 8 centimètres de hauteur, presque toutes les impressions microscopiques s’y trouvaient depuis la Bible Vatable de 1545 jusqu'aux mignonnes éditions que les fondeurs en caractères, MM. Laurent et Deberny, offraient jadis à leurs meilleurs clients.

Le pauvre amateur mourut de chagrin parce qu'il n'avait pu acheter le De Amoris generibus de 1492 qui aurait eu à peine les proportions d'un in-8° dans le royaume de Lilliput.

Quant à moi, je n'ai jamais vu plus folle joie que celle de M. Nauroy, lorsque je lui offris un in-198, relié en maroquin, illustré par Desrais, trouvé dans un bonbon de la Restauration et qui manquait à ses séries.

Du reste, ce n'est pas seulement dans le livre que les bibliophiles blasés cherchent l'originalité : pour une classe d’entre eux, la reliure, et une reliure qu'on ne pourrait souvent se procurer à n'importe quel prix, devient l'objet unique de leurs préoccupations.

Ainsi le volume dont M. Flandinette, le monteur de l'Ecole de médecine, est propriétaire et qui est, aflirmet-on, relié avec la peau du bras droit de Campi, l'assassin, vaudrait son poids d'or pour certaines gens. Je connais un Américain qui montre avec orgueil, dans

sa bibliothèque, un livre recouvert de la peau d'un Indien dépecé encore vivant.

— Ce que vous racontez là ne m'étonne pas, reprit le maître de la maison: j'ai lu dans la alle aux cuirs que la peau humaine donne un cuir très solide, épais et grené. Supérieur à l'ours, l'homme pourrait vendre sa peau de son vivant.

— Mais revenons à notre point de départ. Croyezmoi, renoncez à la reliure et faites carltonner. Songez sérieusement à ce que je vous ai dit du livre illustré à la main. Mettez-en beaucoup dans votre bibliothèque. Mais n'oubliez pas que le talent de l'illustrateur doit concorder avec l'esprit du livre, comme l’ont fait certains éditeurs, en confiant à Meissonier le soin de faire les gravures de la Chaumière indienne et des Contes rémois ; à Jean Gigoux celles du Gil Blas; et à Grandville celles des Animaux peints jar eux-mêmes. Il faut bien reconnaitre que texte et illustrations se marient merveilleusement ensemble dans ces ouvrages.

Ah! si l’on m'écoutait, les beaux livres amusants à feuilleter que l’on pourrait avoir ainsi! et comme ils tiendraient bien leur place à côté des plus grandes raretés des siècles passés! Ne vaudraient-ils pas mieux en tous cas que ces lamentables pastiches du dix-huitième siècle, qui rappellent ces imitations de tapis de Smyrne, imprimées sur feutre, que l’on voit pendre tristement aux étalages des magasins de nouveautés?

Sur ce, je pris une dernière cigarette dans un grand plat de Chine de la famille verte et Je me retirai après avoir serré la main à chacun des membres de l’aréopage que je n'avais sans doute nullement persuadés.

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