M. CHARLES MANNHEIM, EXPERT
Du 5 au 13 avril.
Le catalogue de cette vente a été tiré luxueusement sur un forinat in-4° par l'imprimerie de l'Art. Il contient quinze planches hors texte, reproduites par l'héliogravure et représentant les objets principaux de la collection. Il est précédé d'une préface de M. Ch. Pillet.
C'était un homme de loisir que M. de Lafaulotte. Appartenant à une vieille famille parisienne, riche, élégant, amateur et connaisseur, il était de ceux qui, il y a une vingtaine d'années, fréquentaient assidûment l'hôtel Drouot. Il appartenait à ce petit nombre de curieux tendant chaque jour à disparaître et pour qui les petites ventes ne semblaient pas avoir moins d’attrait que les grandes. On cherchait alors moins les pièces à sensation que les acquisitions faites avec discernement. C'est ainsi que purent se former quelques collections devenues célèbres, parmi lesquelles la sienne occupait un bon rang.
M. Ernest de Lafaulotte mourut presque subitement le 14 décembre 1872, et la collection formée resta aux mains de sa veuve telle qu'il l'avait laissée. C'est seulement après le décès de madame de Lafaulotte, survenu l’automne dernier, que cette belle galerie dont se souvenaient les gens de goût, mais qui n'avait pas fait parler d'elle depuis quatorze ans, subit la loi commune et dut être dispersée aux enchères.
A l’époque de là mort de M. de Lafaulotte, M. Edmond Bonnalfé, l'érudit bien connu, traça en ces quelques mots le portrait du collectionneur qui venait de disparaître :
« C'était un curieux de la vieille école. Il avait commencé sa carrière dans le bon temps, à l'époque des ventes Human, Rattier, Daugriy, Debruge-Duménil, etc. Bien qu'il s'attachät de
préférence aux maîtres du xvi® siècle, il aimait le beau sous toutes ses formes et passait de Clouet à Watteau, d'Étienne Delaulne à Germain, de l'Italie à la Chine et au Japon, écrémant un petit nombre d'échantillons choisis avec un goût sûr et délicat. Sa collection était peu connue; M. de Lafaulotte n’en donnait pas la clef à toutle monde : il collectionvait, comme Grolier,
pour lui et ses amis seulement, et — fidélité bien rare aujourd’hui — ce qui était entré dans son cabinet n'en sortait plus.
« Tel était le collectionneur, tel était l'homme. Réservé, timide, d un abord parfois difficile, il se livrait peu et n'ouvrait pas son cabinet plus volontiers que son cœur; mais, une fois la porte franchie, il se donnait tout entier et sans réserve. Il est resté fidèle jusqu’au bout à ses amitiés comme à ses belles choses. »
Empruntons encore à la préface que M. Charles Pillet a écrite pour le catalogue de la vente de Lafaulotte un passage où il rappelle quelques-unes des principales acquisitions du regretté amateur :
« Il achetait sans bruit et discrètement ; chaque jour il emportait, conquête nouvelle, l’objet convoité : aujourd’hui le beau vase de Venise émaillé de la collection de Soltykoff et le plat célèbre si merveilleusement exécuté par Bernard Palissy sur un des modèles de Briot; demain un fermoir d’escarcelle en acier ciselé incrusté d’or, et le délicat bijou d’or émaillé de la collection Rattier;, un plat de maestro Giorgio, un émail de Nardon Pénicaud, une plaque en cristal de roche gravée par Valerio Belli; tantôt une belle tapisserie du xvie siècle, représentant l’Ascension, un ivoire du xve siècle ou le beau cippe de la collection Pourtalès en ivoire sculpté, par Francois le Flamand; ou bien eucore de belles boîtes en vernis Martin, en or ciselé; une soupière Louis XV en argent que lui recommandaient sa forme et le fini de sa ciselure; des porcelaines de Sèvres de la meilleure époque : jardinières en forme d'éventail, écuelles, plateaux ou tasses du décor le plus charmant, ou des bronzes d’ameublement et des meubles du xvine siècle, aujourd’hui surtout l’objet de toutes les convoitises ; voire même un petit modèle de carrosse du temps de Louis XV, orné de peintures que Boucher ne désavouerait pas, et mille autres raretés dont, en ces temps privilégiés, la curiosité n’était point avare. »
Enfin le souvenir de M. de Lafaulotte ne serait pas complet si, quelques jours après la vente, M. Bonnaffé dont nous avons déjà cité quelques lignes n'avait pas rappelé dans une causerie du Courrier de l’art, la mémoire de l'amateur si distingué. Nous
lui empruntons encore ce tableau du petit clan de curieux dont M. de Lafaulotte faisait partie :
« Dans ce temps-là, nous nous retrouvions presque tous les soirs, avant diner, chez le père Topenas, un marchand de curiosités de l’ancien régime, qui s'était marié sur lé tard et avait mis la main sur une charmante fille, brave au travail, honnête, avenante et intelligente. Elle ne savait pas grand'chose du métier, mais les femmes et la curiosité sont faites pour s’entendre; celle-ci ne tarda pas à prendre la direction de la maison. Nous étions là une douzaine : le comte de Briges, qui n’achetait que la curiosité colossale pour l'appartement gigantesque de ses rêves; Soultzener, le plus excellent cœur que j'aie jamais rencontré; le baron Dejean, qui courait les boutiques, remarquait un objet, le marchandait, ne l’achetait pas et mettait en rentrant, le prix dans une bourse, pour acheter, quand la bourse était pleine, une belle pièce, coûte que coûte; Mahou et Francis Gérard, beaux comme des demi-dieux; le docteur Camus, qui n'avait pas encore jeté la lancette pour l’ébauchoir; le grand Louis, Danyau, Grandidier et les autres. Vers 6 heures arrivait un homme encore jeune, la tète un peu dans les épaules, l'œil bleu, fin et bienveillant, portant toute sa barbe et la chevelure bouclée tombant sur ses épaules; c'était Lafaulotte, un amateur, très dilettante, très riche et priseur enragé. Il revenait de l'hôtel des ventes, rapportant toujours quelque objet dans sa poche, une tasse de Chine, un émail, une assiette, un rien, mais un rien de la bonne marque et du bon coin. Il racontait l'historiette du jour de sa petite voix nasillarde, enchanté toutes les fois qu'il avait pu jouer quelque bon tour à messieurs de la révision. »
Dans cette vente les prix d'adjudication ont généralement été élevés. On pourra s'en rendre compte par la comparaison des dernières enchères avec les prix payés il y a vingt ou vingt-cinq ans par M. de Lafaulotte et que nous citerons quand il y aura lieu.
ÉMAUX CHAMPLEVÉS.
Petite châsse, en forme de grange, décorée de plaques de cuivre champlevé et émaillé sur fond bleu. Les têtes des saints personnages qui ornent la face principale sont rapportés en relief (Limoges, xm° siècle) (collection Daugny 440 fr.) ; 1,500 fr, à M. Cottreau.
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