L'Hôtel du Grand Veneur
Ils étaient partis tous les deux comme on se sauve dans un enlèvement... avec cette circonstance atténuante, pourtant, de la présence du père et de la mère de la jeune personne les accompagnant jusqu'à la petite grille du jardin où les attendait leur voiture.
Là, courte scène d'émotion.
— Tu n'auras pas froid, Linette?
— Non, maman.
— Vous ferez Lien attention au tournant, hein? Le bas de la côte, Julien?
— Oui, beau-papa! Ça me connaît, ce tournant...
Puis le chauffeur, ayant amené le monstre torpédo, s'était retiré discrètement assurant que tout était en ordre pour la marche aux
étoiles, y compris les robes de madame et les complets de monsieur, dans le caisson d'arrière.
Les parents, demeurés prisonniers de la petite grille refermée, avaient la mine piteuse de pauvres bêtes à qui l'on ne doit plus jeteF de pain.
La mère pleurait inexplicablement car on ne sait jamais pourquoi une mère pleure, ce soirlù? Est-ce le souvenir de sa personnelle surprise où est-ce l'appréhension de la même surprise... qui ne peut plus être la sienne?... Et le père avait une sorte de fièvre mauvaise, de haine de mâle, à serrer ces barreaux de fer lui interdisant toute liberté.
Au loin, on entendait les sons étouffés d'un orchestre. Leur villa, haut perchée, dans son illumination nuptiale, toute bariolée de ballons multicolores semblait un oiseau gigantesque, aux ailes sombres, couvant des œufs transparents, les berçant d'une chanson à la fois sifflante comme les rafales du vent et amoureuse comme la chaleur du bel été.
Minuit venait, l'heure des crimes, des rapts, l'heure des violences, consenties ou non!
Julien sauta sur son volant, installa sa
femme dans le confortable baquet qui sentait le cuir neuf et la recouvrit d'une fourrure noire où disparut tout entière la petite mariée encore en blanc sous un cache-poussière beige, au capuchon froncé. Et ils partirent pour un bonheur que les deux condamnés à la geôle conjugale, derrière la grille du jardin déserté, jugèrent inouï parce que, ma foi, pour eux, non, le mariage n'avait pas eu cette allure clandestine.
— Comme elle vieillit! pensait le beau-père en serrant tendrement le bras de sa compagne pour la ramener à ses devoirs de maîtresse de maison.
— Ma fille sera plus heureuse que moi ! songeait la mère en s'imaginant, du fond de son attendrissement, des choses, d'ailleurs, tout à fait inconvenantes.
Pendant ce temps, le monstre torpédo, une trente-chevaux découverte, glissait sans bruit le long de la pente des falaises de Dieppe où s'était célébré le mariage de M. Julien Gravier avec Mlle Céline Bressol.
Julien, très habitué à cette pente, qu'il grimpait depuis trois mois pour venir faire sa cour, conduisait d'une main, se fiant à la puissante
lueur de ses phares et entourait, de son autre hras, la taille de sa femme qu'il trouvait, sous la peau de l'ours, menue et rigide, toute lisse comme une branche de jacinthe. Cela commençait bien. Il réalisait, vraiment, un joli motif romantique : « Si tu veux faisons un rêve » et, moins le palefroi qui, en la circonstance plus moderne, avait des gants de caoutchouc aux pieds, il s'élançait vers l'infini de l'amour en ayant la permission de faire du 80 à l'heure, permission dont il n'abuserait certainement pas vis-à-vis d'une exquise personne de dixsept ans.
Mais à un cahot inattendu, vers le tournant signalé par le beau-père comme dangereux, il abandonna la taille de Céline et fut ressaisi par sa préoccupation de braquer juste.
Julien Gravier était un fort garçon de vingtsept ans, blond roux, un peu lourd d'aspect, aux yeux débrouillards, sinon très intelligents, îl possédait une situation convenable dans les ateliers Brunaud et C'% s'y faisant une vingtaine de mille francs par an, ne mangeant pas la moitié de ses appointements et cherchant un établissement encore plus convenable par son mariage avec Mlle Céline Bressol.
On avait fait connaissance sur les plages, au tennis, aux petits goûters de la comtesse Machin ou de la cantatrice Grandechose. Trois mois sont plus que suffisants pour connaître une future femme quand on est un automobiliste distingué... parce que les femmes et les machines se ressemblent : il en est de douces, de rétives, ou de fantasques. Avec les premières, on n'a pas beaucoup de plaisir sur la route, mais on les mène; avec les secondes, on ferraille et ça casse; quant aux troisièmes, c'est le panache, le coup de foudre ou le cercle de la mort. Julien n'aimait pas l'essayage sans le confort et encore moins l'aventure. Il déclara ses intentions à son grand patron Brunaud, qui lui répondit :
— Se marier est indispensable si vous voulez rouler tranquillement et ne pas me saboter mes échantillons. Moi j'ai horreur des garçons qui risquent tout pour courir de la brune à la blonde! Je crois bien! Mlle Bressol! C'est la fille de l'armateur Bressol de Dieppe? Bonnes références! Faites votre plein d'essence et allez-y!
II y était allé, avait cru plaire, s'y était complu et venait d'épouser, en moins de temps
qu'il ne faut pour placer une bonne voiture. Mlle Céline Bressol, sollicitée par la vive caresse de l'air salin des dernières plages que Ton quittait et qui lui parut amère, aux lèvres, comme un baiser d'adieu, risqua son visage nu hors du capuchon, un visage tragique sous la lumière de la lune. Les femmes n'ont leur personnelle beauté qu'une fois dans leur vie! Tout le reste de leur existence elles s'adaptent des masques et tâchent d'harmoniser leurs gestes avec eux. Cette nuit féerique, ce glissement rapide, presque silencieux, sur la pente de tous les abandons, rendaient Céline Bressol, jeune fille encore, tragiquement belle, parce qu'elle avait peur, se sentait dupe et voulait aimer. Jusqu'à ce jour, elle n'avait reçu de Julien que de furtifs cadeaux d'amour : pression de mains, petits soupirs dans les oreilles à peine appuyées par une moustache trop américaine, c'est-à-dire un peu dure, et phrases sentimentales inachevées : « Vous êtes mon premier amour, ô Linette!... » Elle avait aîtendu des explications et, un autre jour, il avait ajouté, d'un ton farouchement mystérieux : « Quand vous serez à moi, il faudra que je vous dise... » Et il n'avait encore rien
t'it. Elle savait déjà comment on organiserait leur vie à Paris, rue Notre-Dame-de-Loretle, et aussi chez leurs beaux-parents, dans la villa de Dieppe dont ils auraient tout un étage. Là, il y aurait même une chambre qui devait être la Nursery... Mais elle ignorait absolument pourquoi l'amour ne doit commencer qu'au mariage, car, dans les livres qu'elle avait pu lire, en cachette, il en allait tout autrement.
Céline tourna ce visage tragique vers ce garçon aux épaules courbées sur son volant, aux yeux éteints par des lunettes. Ce monstre humain faisait corps avec le monstre automobile et il était si machinalement animé d'intentions complètement étrangères à l'amour imaginé par Céline d'après ses lectures et ses aspirations, qu'elle fut saisie d'un froid bizarre. La lune lui pleuvait en gouttes de givre sur le front. On s'envolait, oui, mais vers quel ciel?... La jeune fille apparut alors au jeune homme comme dans une fumée à cause des fourrures noires et de ses cheveux encore plus noirs. Il se rappela vaguement que, chez une dernière parente, morte depuis (il était orphelin), il avait contemplé, sur le couvercle d'une boîte 1830 une demoiselle en coques de cheveux de
ce même noir de fumée, une demoiselle à taille lisse, aux yeux d'eau moirée de bleu turquoise, d'un bleu-vert changeant, une tête de ce teint de poupée touchée de rouge corail aux joues, ayant surtout cette bouche douloureuse, de ligne pure, se virgulant aux coins d'on ne savait quelle ironie embusquée... devant se révéler plus tard, trop tard! Il ne comprenait pas du tout ce qui lui arrivait. Ce masque tragique, ce n'était ni sa fiancée ni sa femme... c'était une Céline inconnue, victime ou bourreau? Il eut un mouvement convulsif qui lui fit faire une embardée et il cria, involontairement, absolument comme il aurait juré :
— Ah! Céline, vous ne devriez pas vous coiffer comme ça. Ce ruban de satin blanc vous coupe le front en deux... C'est idiot, la mode! D'autant mieux que ça n'est pas nouveau... J'ai vu une gravure qui...
Mais il n'arriva pas à se souvenir de quelle gravure il était question.
Elle avait senti, elle, dès que son bras l'avait lâchée, que la partie était perdue. Pourquoi? Sait-on jamais ce qu'une jeune fille de dixsept ans peut espérer de l'amour? On partait pour une contrée inexplorée : la lune de miel-
Et la lune était glaciale dans cette nuit d'août. En effet, la lune glissait un reflet de couteau d'argent à ce ruban de satin qui lui serrait les tempes et retenait les touffes de ses cheveux noirs des deux côtés à la manière d'un diadème cruel... ou d'un nimbe inaccessible. Le front, c'était le champ clos où se battaient en ce moment même le chevalier du rêve avec le champion de la réalité.
Le rêve perdait de plus en plus de terrain, rompait, reculait devant la puissance de l'autre, une puissance jusqu'ici représentée par le volant de cette automobile, autre forme de couronne de fer!... Et le front s'abîmant aux yeux, tombant, dans l'arc tendu des sourcils, ne semblait plus penser. Le visage, en dessous du ruban de satin, se figeait, les yeux clairs, le nez droit, pincé et froid du bout, la bouche mordant sa peur à pleines dents et le menton, si fin, s'évanouissant dans une détresse enfantine! Ah! pourquoi donc cet homme était-il son mari puisqu'il n'avait pas encore arrêté sa machine pour l'embrasser et lui dire, à genoux : « Vous êtes ma vie et vous êtes mon rêve; rien ne peut séparer cela, nul couteau et nulle puissance malfaisante! » Non. il ne
trouvait qu'une chose, c'est qu'elle ne se coiffait pas bien. Elle essaya de réagir et murmura :
— J'aurais dû garder mon voile, peut-être? Vous disiez que cela me donnait l'air d'une sainte, ce matin.
— Oui, peut-être... Seulement, ce soir, un voile de sainte... non... Linette! Nous serons à Rouen dans deux heures. A la pointe de l'aube!... Nous irons dans un des meilleurs hôtels... Nous souperons tous les deux, comme on ferait la dînette... puis nous... nous dormirons jusqu'au soir... Ce sera charmant!
Elle répondit avec une voix martelée, une voix qui frappait désespérément, se défendait de l'ongle de toute sa vibration éperdue :
— Je n'ai pas faim, je n'ai pas envie de souper et je n'ai pas sommeil.
C'était net, naïf et déterminé.
Il se mit à rire, d'un bon rire confiant, voulut reprendre la taille lisse dans son bras gauche; mais alors, comme on était enfin sur la grand'route, le moteur cala.
— Ah! non! Ça, par exemple, ce n'est pas le moment de nous faire cette blague! s'écria Julien Gravier qui sauta au bas de sa voiture.
La panne! Au milieu de la route et avec une rage décuplée de mari pressé, jointe à celle de l'automobiliste froissé dans son amourpropre, il déballa toute une trousse de barbares instruments chirurgicaux et se mit à examiner la situation.
Elle, demeurait immobile dans la grande fourrure, toute petite et blanche comme une fleur d'oranger tombée dans une nuit d'orage.
Pendant que son mari se battait avec des armes dont elle ne connaissait point l'usage, les deux rivaux continuaient à se pourfendre dans son cerveau où rayonnaient encore les ballons rouges de l'illumination nuptiale, des éclats de rire de ses demoiselles d'honneur et les joyeux refrains de l'orchestre.
Elle était là, seule, dans un pays sauvage, une forêt s'ouvrant devant elle, percée par les deux glaives des phares. Tout était tragique, effrayant et blessant pour ses yeux trop neufs. Elle les ferma, voulut s'absorber dans une contemplation intérieure, revoir son mari lui disant : « Quand vous serez à moi, je vous dirai... »
Il vint la tirer de ce songe pour lui dire, assez brutalement j
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— Ma petite amie, une femme de chauffeur doit apprendre le métier... qui n'est pas toujours très amusant. Vous allez bien gentiment me tenir un des phares au-dessus du .capot, car je n'y vois goutte avec ce faux jour de la lune. Je crois qu'il y a un fil qui touche... C'est à en perdre la raison; mais il faut que je répare moi-même... et c'est une voiture neuve, mise au point, qui me joue ce tour-là!... Petite amie, excusez-moi! Allez-vous être assez forte pour me tenir ce phare? C'est lourd!
Elle se débarrassa vivement de ses fourrures et sauta sur la terre, heureuse de rendre un service qui retarderait la dînette à Rouen et la... mise au point de cette idée folle de se coucher en plein jour, chose qui la bouleversait comme une injure sournoise. Elle fut tout à coup une jeune femme très soumise à l'époux parce qu'elle gardait encore un semblant de liberté. Elle enleva son cache-poussière de soie beige pour apparaître en robe courte de mousseline de soie blanche coulissée de menus cordons de boutons d'oranger qui avaient plutôt l'aspect de fil de perles. Au cou, à peine dégagé du corsage montant, de vraies perles fines, toutes petites, mettaient leur clarté
de sourire très jeune, et Céline avait aussi, du bout de ses dents bien rangées, le même sourire... trop jeune.
Us échangèrent des mots techniques et firent des prodiges de valeur jusqu'au moment où Julien, pour lui faire voir l'organe délicat d'une bougie encrassée, la pencha presque de force sur les sombres entrailles du monstre et lui imprima sa main huileuse sur la taille. On aurait dit une enseigne! Il ne manquait plus que le mot indicateur... Julien éclata de rire. Elle eut un geste de dégoût.
— Allons, petite fille, petite hermine! C'est un malheur, mais une robe comme celle-ci ne se porte qu'une fois. (Il ajouta, très galant.) Elle n'en paraît que plus blanche à mes yeux, Linette. Vous voilà pour de bon la vraie femme d'un chauffeur! Pardonnez-moi. Il aurait mieux valu choisir tout simplement un tailleur de voyage plus assorti à la situation.
— J'ai demandé à maman, murmura Céline confuse, mais elle m'a dit : « Il faut la garder le plus longtemps possible pour plaire à ton époux... » Alors...
Il pouffa. Elle se mit à rire aussi en remettant son cache-poussière, s'efforçant de ne pas
le contrarier, mais elle avait le cœur gros, comme si, à ses yeux d'enfant, la main noire se fût imprimée jusqu'à sa propre chair.
La voiture, convenablement réparée, fit un kilomètre, puis s'arrêta de nouveau. Il s'agissait, sans doute, d'un court-circuit. Cette fois, on était au milieu de la forêt. Alors, Céline eut peur. Elle se sentait seule, dans un bois, elle qui n'avait jamais passé une nuit hors de la maison de ses parents! Ce fut la terreur sans nom qu'on n'ose pas avouer à un homme, à un étranger dont les paroles ne sont pas de la même langue que les noires. Il l'avait embrassée goulûment dans le cou et cela ne la consolait de rien, parce que ce baiser sentait la déception du monsieur qui ne comprend plus bien ce qui lui arrive, lui aussi. On était parti, tous les deux, pour la jolie fête blanche, et voilà que ça tournait à la guigne noire, y compris les mains sales! Malgré les mouchoirs, ayant servi l'un après l'autre de serviette, il n'osait plus la toucher parce qu'il était ridicule clans ce rôle d'amant-charbonnier. D'instinct, elle se pelotonnait au fond du baquet en claquant des dents. Des arbres prenaient autour d'elle des apparences fantomatiques et sem-
blaient prêts à fondre sur elle. Elle voulait parler, rompre le silence, qui ne s'interrompait que par le bruit de cisaille d'une clef anglaise ou d'une pince tordant un fil de fer, et elle ne pensait plus qu'à une chose :
— Je vais crier... Je vais crier... J'ai peur d'appeler au secours!...
Ah! il songeait, lui, de son côté, à une carrosserie bien close, jouant le rôle de chambre nuptiale, tous les rideaux tirés... Mais sa voilure était découverte! Quant à proposer certaines... parties de plaisir sur l'herbe ou la mousse à une jeune fille bien élevée, lorsqu'on est soi-même un homme bien élevé, il ne fallait point y songer.
Il s'emporta, donna de furieux coups de marteau sur cette machine obstinée... puis au moment où, voyant vraiment poindre l'aube à la cime des arbres, il se demandait comment il sortirait de là, cette singulière machine, que les soins les plus attentifs n'avaient pu tirer de son mutisme, se mit à gronder tout bêtement et partit le plus naturellement du monde.
Mais ni Julien, en habit sous sa peau de bique, ni Céline, en fleurs d'oranger sous un cache-poussière, n'avait plus envie de rire de
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ce dénouement à un court-circuit un peu long.
Ils craignaient, l'un de la voir s'arrêter encore
une fois, et l'autre qu'elle ne s'arrêtât plus!...
On arrivait enfin aux faubourgs de Rouen.
Ereintés par cette nuit de péripéties sentimentales et mécaniques, les nouveaux mariés n'en étaient, cependant, qu'à la préface de leur décevant roman nuptial : il n'y avait pas une seule chambre d'hôtel disponible à Rouen, cette première étape de leur voyage de noce! Cela n'avait pas l'air croyable, mais cela était, et cela suffisait à les réduire au rôle de deux épaves, de deux misérables fous furieux qui n'osaient pas se confier leur secrète hantise.
Successivement, on s'était rendu aux portes de l'hôtel d'Angleterre, de la Poste, du Nord et du Vieux-Palais, et partout on avait reçu la même réponse : « Rien de libre. Impossible de
garer même une bicyclette. Désolés, Monsieur et Madame. C'est à peine si nous pourrions ■vous faire déjeuner!... »
Partout, l'affluence des étrangers, après ces grandes tourmentes de l'époque de la grande guerre, avait jeté les uns sur les autres bien des humains également désemparés, pour des raisons peut-être supérieures à celle d'une nuit d'amour sacrifiée à la réparation, en cours de route, d'un moteur facétieux.
Céline tombait de sommeil et n'osait pas l'avouer. Julien avait une soif démoniaque et n'osait pas trop boire des alcools remontants devant cette petite fille en blanc élevée à Teau pure, déjà, hélas! si abominablement marquée de noir par la main... du destin. Ils étaient d'ailleurs ivres, tous les deux, de la plus détestable des ivresses : celle du mauvais vouloir, et même ne voulaient plus que se faire du mal.
Leur voiture, errant d'hôtel en hôtel, fendait îa foule de son énorme museau sombre qui semblait happer des gens au passage et, chose vraiment inouïe, n'écrasait personne malgré les vociférations en tous les idiomes. Cette foule était celle des Babels où l'on se réunit
autour des gâteaux monstres, des quartiers de viande saignante ou des tonneaux défoncés sans jamais consentir à s'apercevoir que ces objets de soi-disant première nécessité disparaissaient dans le ventre des grands bateaux se balançant comme des ours aux aguets dans leur fosse, lesquelles victuailles s'évanouissaient totalement en fumée acre, poudrant la ville de suie, sans profit pour personne. Il ne lestait jamais rien au spectateur, mis en appétit, que des éeorecs d'oranges ou de bananes... qui faisaient glisser le pauvre monde d'une erreur à tm juron!
Ils finirent par s'arrêter à la terrasse d'une taverne immense où l'on vendait, en toutes langues et à tous les prix, des tartines de foie gras, des pains anisés et des galettes chaudes, horriblement salées, qui incitaient les matelots nouveaux riches à consommer les boissons les plus effroyablement aromatisées de toutes les épices du Levant.
Leur voiture immobilisée à la porte de cette taverne, ils se résignèrent à la garder à tour de rôle, du coin de l'œil, tout en mangeant les tartines normandes qu'on leur fit payer cinq francs pièce.
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Julien prit des bocks. Céline implora de Feau fraîche et, comme cette eau était fade, écœurante, elle s'en bassina les yeux. Elle serrait autour d'elle son manteau léger de soie beige, dissimulant le plus qu'elle pouvait cette robe de noce, heureusement courte, qui lui faisait l'effet maintenant d'une malédiction, pendant que le malheureux Julien, luttant contre des bâillements nerveux, songeait, un peu tard, qu'il aurait dû se renseigner et qu'un portefeuille bien garni ne mène plus à rien de sérieux un jeune Français lorsqu'il arrive dans une ville remplie jusqu'aux bords de ses vaisseaux marchands d'Anglais, d'Américains et de troupes de couleur.
Julien Gravier avait pourtant fait la guerre comme tout le monde, mais il l'avait subie et point comprise. Il ne s'était ni révolté, ni passionné. Il avait réparé des autos-camions sous des fléchettes d'avions allemands, et il avait pensé : « Ça doit être des réclames pour un nouveau crayon! » Ces cauchemars-là, bombes en chapelet, explosifs à retardement et gaz empoisonnés, lui ^avaient semblé des farces, de grosses farces de journalistes. Tant qu'on n'en crevait pas, ça restait ridicule... et
comme il n'en avait reçu aucun avertissement douloureux pour lui-même, il continuait à dire, d'un ton très confidentiel, quand on lui citait des cas : « Vous savez, j'y suis allé connue les autres, mais je trouve qu'on a beaucoup exagéré! »
A présent, il comprenait qu'un certain chambardement bouleversait tout de même son pays natal. A Paris, ça marchait encore parce que... plus c'est cher, plus c'est la même chose. Ici, à Rouen, où il avait eu la prétention vraiment légitime de... coucher avec sa femme après une nuit blanche passée en forêt, il découvrait que la vie publique devenait intolérable et pénétrait d'une façon désagréable dans les appartements privés.
L'appartement privé, meublé?... Il y avait songé. Louer, pour une nuit, six pièces et une cuisine avec un four électrique? Cela pouvait se faire à la condition d'embaucher au moins une bonne, une quelconque femme de chambre. Non. Le mieux était de se servir de l'auto pour aller ailleurs, puisqu'on ne pouvait la garer nulle part. Et, enfin, il y tenait à sa voiture! Sa première voiture, bien à lui! AhJ si elle avait eu sa carrosserie fermée! Ils au-
raient pu changer, là dedans, de costume, comme le font les habitants des roulottes... et changer de rôles! Devenir de bons petits bourgeois en rupture de rêve. Ce qui rendait la situation si fausse, c'est qu'elle portait des fleurs d'oranger et lui un habit de cérémonie, malgré les trop visibles maculatures du graissage intensif.
Bah! on avait toute la vie pour terminer ce voyage et, plus tard, ils en riraient bien, de leur aventure. Est-ce qu'on ne finit pas toujours par se moquer de soi-même après avoir eu la crainte de voir les voisins se moquer de vous ?
Il fallait, au plus pressé, ce déjeuner sommaire et coûteux déjà fini, chercher un mécano de sa boîte, un technicien à la hauteur des circonstances, et, quand on aurait remis cv. état ce moteur capricieux qu'une réparation de fortune rendait encore suspect on filerait sur une ville plus hospitalière, Elbeuf, par exemple, à la portée de la main.
— Linette! Tu me pardonnes? Ah! mon cher petit poussin blanc! Pouvais-je prévoir une telle foire sur le pont? Mais, regarde donc toutes ces figures de nuances différentes! Je
n'ai pas entendu encore un mot de français, dans ce charivari!
...Et il pensait, malgré lui, que c'eût été' peut-être follement amusant avec une maîtresse de mœurs faciles, experte à tous les sports qui ne demandent ni précautions, ni explications, ni traductions.
Céline souriait doucement, d'un pauvre sourire très contraint.
— Oh! comment pouvez- vous penser, Julien, que je vous en veuille? Ce n'est pas de votre faute.
— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas? Vous ne m'aimez donc plus, ma petite femme chérie?
Elle eut un recul de tout le corps, sur cette banquette de velours rouge, couleur de sang caillé, où elle sentait poisser des taches d'alcool à peine épongées au torchon, et elle fut sur le point de lui crier, au milieu de ce féroce tapage de gens qui s'interpellaient ou s'injuriaient en tous les argots de l'univers : qu'elle ne l'avait jamais aimé, seule chose dont elle se croyait absolument sûre et qui lui faisait toucher le fond de son désespoir.
Elle demeura silencieuse, une larme au bord
des cils, se pencha plus avant sur l'album des illustrations grivoises traînant sur le marbre de la table, et s'absorba dans la contemplation d'une midinette bien parisienne vêtue d'un carton à chapeau qu'elle étalait en feuille de vigne. .
— Ma Linette chérie, expliqua Julien songeant qu'on perdait du temps à vouloir explorer les méandres de la mauvaise humeur virginale, il me faut conduire la voiture chez un homme de nos ateliers. Ça peut durer une heure ou tout l'après-midi, je n'en sais rien. Quant à la guigne, tout s'en mêle. Chemin faisant, je rencontrerai peut-être un hôtel, borgne ou non... Si je n'avais pas peur des puces et même de choses pires... je sais bien que Ton trouverait des auberges en banlieue; seulement c'est vous, votre robe... vos guirlandes. Ah! ce qu'elle a eu du nez, votre mère, de vous conseiller de garder ce costume!... Encore moi, avec un ciré, mon habit passera partout;, mais vos petits boutons luisants... c'est scandaleux! J'aime autant vous laisser ici. Vous avez cette table bien à vous; entassez là-dessus toutes les friandises qui vous tenteront. Assise à l'ombre et devant un sorbet à la
framboise, je serai tranquille sUr votre sort. Si quelqu'un venait pour s'asseoir à côté de vous, dites simplement : « Pardon, monsieur, mon mari va revenir. »
— Et si c'est une dame? interrogea anxieusement la petite mariée retombée au cauchemar de se trouver abandonnée au milieu d'un bois dans lequel, certainement, rôdait le loup.
— Si c'est une dame... Non! Elles n'entrent pas ici. Justement, j'ai choisi l'endroit à cause de ça.
— Mais j'y suis bien, moi.
— Je veux dire, petite sotte, que lorsqu'une femme est seule, elle ne peut pas entrer dans certains cafés. Vous y êtes venue avec moi... alors, vous n'êtes pas seule...
— Même quand vous serez parti?
— Il suffit que le garçon de service à votre table vous sache sous ma protection.
Et il eut un sourire très amusé. Décidément il lui faudrait entreprendre toute une éducation avec cette ingénue de l'âge de pierre!... Il sortit.
Le soleil dardait, sur sa voiture, une chaleur intolérable. Quand il s'assit dans le baquet,
face au volant, il poussa cependant un grand soupir de satisfaction. Il sortait d'un endroit relativement frais pour se plonger dans Un vrai bain d'huile bouillante, mais tout lui paraissait plus normal que cette petite fille de neige auréolée de sa candeur. Cette histoire d'un voyage de noce interrompu par la panne et le défaut total de chambre à louer lui semblait, à présent, la plus atroce des calamités. Et, comme il arrive toujours en pareil cas, il cherchait à qui s'en prendre, ce qui lui fit lâcher crûment cette réflexion :
— Ah! non! Quel est l'imbécile qui voudrait être à ma place? Ça commence à m'embêter. Elle est par trop simple d'esprit!...
...En face de Céline, des glaces, des glaces... Une buée les ternit et, du plafond à caissons grenat, comme des bouches de four ouvertes sur les crânes en ébullition, tombent des douches d'alcools, brûlantes; s'il est défendu de servir ceux qui tuent, car la guerre a appris à économiser la vie, on n'a pas encore interdit la sournoiserie de l'ivresse qui rend fou de la folie amoureuse, la plus dangereuse de toutes. Ces gens de tous les pays se rencontrent là pour boire le philtre et cherchent, ensuite, à
poursuivre plus loin une illusion échappant presque toujours en face de la réalité, parfois meilleure.
Céline, égarée dans l'immense caravansérail, a peur, et c'est la peur suprême de l'animal perdu. Elle ne compte plus sur un époux, ni sur un amoureux; elle a quitté ses parents pour toujours; elle est une chose flottante, lâchée, laissée. Elle appartient à quelqu'un dont ejle porte le nom... sur un collier de perles, bien qu'il n'y soit pas écrit, mais il J'a payé! Elle est une femme prêtée, vendue; elle est un échange c]e fortune, elle représente une valeur marchande. Qu'est-ce qu'elle fait là? Elle l'ignore. Elle attend qu'on revienne en prendre livraison. Elle n'a pas d'autre but qu'attendre une heure dont elle commence à deviner le désenchantement par l'enchantenent qu'elle s'en promettait. Tout l'éloigné de plus en plus de cet amour bien raisonnable, bien sage et tellement distant de sa jeune imagination délirante qu'elle songe à s'aller jeter, là en face, dans l'eau sale et pourrie des hassins. Ah! si elle pouvait s'échapper ou se dominer? Revenir à la vie normale... Mais elle n'est pas du 1out normale, la vie qu'on lui fait mener.
« C'est un bon garçon •>, disait son père. Peutêtre; mais, pourquoi n'a-t-il pas eu le moindre mot de vraie douceur qui lui aurait ouvert, à deux battants, la porte de l'Eden. 11 la trouve mal coiffée!...
Et tout se brouille dans son cerveau malade. le sermon du curé à l'église, les pieuses recommandations de la vieille tante dévote lui disant que son devoir était de ramener son mari aux saines pratiques du catholicisme, parce que l'amour peut ainsi devenir éternel.
Il n'a commis aucun crime, ce bon garçon qu'elle ne connaît pas et qui ne la connaît pas, mais il est le contraire de l'enthousiasme, du délire amoureux. Il est du bois dont on fait ces monstres de l'utilité, de l'universelle raison d'être : les gens raisonnables.
Ah! quelle autre raison de vivre que celle d'aimer, et comment peut-on aimer les gens raisonnables! Elle pleure, sous son capuchon de soie froncé. On dirait un cocon où s'agite et se tord la chrysalide qui va tout à coup s'envoler, ayant enfin acquis ses ailes radieuses, ayant obtenu, dans l'effort d'une douleur latente au nom mystérieux, son droit à la conquête du bonheur.
— Petite madame, voulez-vous me permettre de vous consoler?
Elle redresse follement la tête. Un homme lui parle et ce n'est pas son mari! Dans le bruit des conversations, des cris de ceux qui appellent ou commandent, des coups frappés sur les marbres ou sur les verres, elle n'a pas entendu s'approcher ce consommateur. Il est tellement près d'elle qu'il semble qu'il y était déjà depuis longtemps; or, elle ne l'a jamais vu... cependant, il a dans les yeux un regard qu'elle connaît, un ordre qu'elle reçoit, comme le déclanchement d'un vouloir qu'elle sait parce qu'elle a déjà voulu entendre cette voix. C'est une voix qui sort d'elle.
— Monsieur, murmure-t-elle, docile cependant au souvenir d'un enseignement de bon ton, il va revenir et vous ne pouvez pas prendre sa place.
Le malheur veut qu'elle dise : i7 au lieu de : mon mari. Mais elle ne pense pas qu'on puisse se méprendre. Elle est déjà une femme comme il faut parce qu'elle ne veut apprendre que ce métier.
Tl s'assied, s'accoude à la table où fond, len-
tement, le sorbet rose à la framboise, et il sourit :
— Je comprends bien, mais s'il ne revenait pas?
Il interroge et parle comme chez lui. Sa voix est prenante, très basse, un peu sourde, avec un accent mordant prêt à éclater.
Tout en noir, il a un gilet de velours sur lequel brillent trois perles jaunes serties dans un or terni, des boutons très anciens; sa cravate floue, en soie jaune, se mêle à sa chemise de soie aussi. Sous son feutre un peu large de bords, ses yeux d'un gris d'acier froid flambent singulièrement. Sa bouche fine, imberbe, méchante, railleuse, tremble légèrement sur les paroles qu'il prononce, comme très pressé de dire ce qu'il dit. Il tient une canne d'ébène incrustée d'argent presque bleui, ayant passé par le feu.
Quel âge a-t-il? Trente ou quarante ans? On ne sait pas, car son teint, très blanc, esf celui d'un blond; mais il est brun, un peu touché de gris aux tempes. Toute la sévérité du costume sombre s'atténue dans la fani des boutons anciens; cependant, la souplesse de ce corps, large de poitrine et de taille encore
dégagée, en fait un officier en bourgeois, quelqu'un qui se déguise après avoir porté un bien plus sévère uniforme.
Céline perd la tête. Ah! cette atroce fumée de tabac autour d'elle!
— Monsieur, je voudrais bien m'en aller d'ici!
— Très volontiers! Où voulez-vous que je vous conduise?
Il se lève, remet des gants, machinalement. Ses mains sont larges, très blanches, sans bague. On les devine fortes et caressantes.
Il la contemple, les yeux plongés dans ses yeux qui l'implorent contre il ne sait quel ennemi. Et, tout à coup, il se penche pour lui dire, la voix frémissante d'une passion impérieuse, folle :
— Dieu, que vous êtes jolie! J'irai avec vous où vous voudrez. Quant à celui qui doit revenir, je le tuerais volontiers sans même avoir l'honneur de le connaître, puisqu'il vous a fait pleurer.
— Oh! monsieur, que vous êtes bon! murmure-t-elle, ravie par cette voix qui la transporte dans un pays de rêve où la violence est
la seule manière de se comprendre entre geiis 1res doux.
— Voyons? Dites vite! Où allons-nous? Chez vous... chez moi?... Ma voiture est à la porte... Je viens de plus loin que Rouen. On peut y retourner. Votre nom? Que dois-je faire?
— Je voudrais... je voudrais ne pas être sa femme. Est-ce que vous pourriez empêcher cela?... Moi, j'ai peur. Je sens qu'il ne m'aime pas, qu'il ne m'aimera jamais... et je ne sais pas pourquoi je vous le dis. Monsieur, je m'appelle Céline. Je suis mariée depuis hier matin, à l'église de la Vierge de Dieppe. Ah ! si j'osais tout vous avouer! Ce n'est pas sa faute. Il n'est pas méchant. Pourquoi le tueriez-vous? C'est moi qui ne sais pas m'y prendre. J'ai peur ! j*ai peur! Il me semble que je me noie. Au secours !
Elle ne crie pas, elle parle en dedans et ses bras se tordent involontairement parce que cette face d'homme volontaire la domine, l'écrase et lui inspire la plus terrible sensation de sa vie, encore si peu vivante. Elle se sent, sous son regard dur et sauvagement curieux, comme s'épanouir. La fleur cérébrale s'ouvre au soleil du désir enfin venu la réchauffer. Ce
n'est pas encore une femme qui aime et c'est déjà une jeune fille pervertie. Elle a trop souffert inutilement, trop attendu l'heure du mystère. Maintenant elle se venge sans même s'en apercevoir. Son manteau d'auto s'est écarté et, là, dans ce café où toutes les races d'homme sont en train de boire à l'extinction de la soif, où toutes les joies brutales se sont donné rendez-vous pour s'exalter un moment avant de reprendre le dur métier des affaires, cet homme, d'une 1res vieille race, qui n'imaginait rien de mieux qu'un instant de repos devant la fraîcheur d'une coupe remplie de fruits glacés, aperçoit la délicieuse petite mariée, toute blanche, flocon de neige à la portée de ses lèvres ardentes.
— Regardez, fait-elle gravement, offensée par le souvenir du geste maladroit. Il a taché ma robe en réparant son auto. Ça l'a fait rire et il m'a dit que j'aurais dû en mettre une autre. Ah! vous ne m'auriez pas dit ça, vous, monsieur, j'en suis bien sûre.
Il sourit. Son regard se voile, se trouble, et ses sourcils se froncent.
— Vous êtes également sûre de ne pas me tourner un film tentateur, petite actrice en
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herbe... ou plutôt en boutons? Vous me jetez dans une comédie singulière, assez délicieuse, mais qui pourrait facilement devenir un drame. Soyez franche ? Que me demandezvous?
— Je ne saurais pas jouer la comédie, monsieur, ni pour vous, ni pour personne. Mon mariage m'a rendue si triste que je pensais tout à l'heure à me noyer, là, dans ces bassins où les gros navires m'auraient broyée avant même que cette eau sale, de goût affreux, m'ait rempli la bouche. Et je crois que cela aurait mieux valu pour tout le monde. Si on savait ce que c'est? Sauvez-moi de ça, monsieur, ou, alors, allez-vous-en! L'amour, j'aurais compris. Le mariage, je ne comprends pas... J'ai peur... Je ne vous demande rien — que de me sauver du mariage.
Il la regarda, stupéfait. Etait-ce une folle? Comment un homme, même très froid, un homme très raisonnable, avait-il pu laisser ce trésor d'ingénuités, ou de perversités, sur une banquette de taverne comme on y aurait oublié sa fortune... car elle valait une fortune, toute la fortune d'un amateur d'objets d'art. — Voulez-vous fuir avec moi? Je vous pro-
mets de ne jamais vous épouser, ça, j'en réponds, car, moi aussi, j'ai horreur du mariage, et pour cause!... Cependant... c'est un crime prévu par les lois que l'enlèvement d'une mineure. Quel âge avez-vous?
— Dix-sept ans!
— Très bien ! Nous serons criminels et poursuivis par toutes les polices locales, mademoiselle Céline! Faut-il dire madame? Rassurezmoi ?. . .
Il tenait sa main fluette où brillait l'alliance d'or, d'un éclat neuf, aveuglant. Son geste passionné ne se remarquait pas dans l'ensemble des gestes de cette foule où deux nègres, complètement ivres, s'embrassaient sur la bouche en mimant un refrain obscène.
— Je suis une dame depuis hier, monsieur, mais je n'en suis pas plus heureuse puisque je ne suis pas libre. Si vous pouviez me cacher dans une prison où n'entrerait jamais mon mari. Oh! le pauvre Julien! Je voudrais tant qu'il fût vous... S'il m'avait regardée comme vous me regardez. Est-ce que vous me trouvez mal coiffée, dites, monsieur?
— Ah! chère enfant! En voilà trop!... Attendez, je vais aller parler à mon chauffeur.
Quand je rentrerai ici vous serez prête et vous tiendrez votre manteau bien fermé. A nous, la belle aventure, et si on en meurt, nous aurons certainement vécu la seule minute qui vaille la peine de vivre!...
Il partit rapidement et bouscula, au passage, ks deux nègres que le patron de l'établissement essayait de pousser dehors...
Quand il revint, le mari était là. Médusé par cette apparition de Vautre homme dont il avait douté car il songeait, malgré lui, à une actrice jouant un rôle pour l'essayer sur la crédulité du passant, il eut le temps de poser un doigt sur ses lèvres en la guettant dans un des hauts miroirs de l'établissement. Il s'assit devant ce miroir, tournant le dos à ce couple que, désormais, il ne pouvait pas connaître. Elle le voyait. Il l'entendait et ne perdait rien de leur conversation, mais Julien Gravier ne pensait même pas à cette ombre d'amant s'in-
— IT. il»t»iHMnr1^
tcrposant entre sa femme et lui. Il en demeurait à cent lieues.
— Linette, la voiture sera là dès la tombée du jour, fit-il avec un gros rire satisfait. Nous filerons sur Elbeuf par un chemin tout droit et nous serons pour dîner dans un chic hôtel qui, espérons-le, ne sera pas plein. Ah! cette garce de voiture! Elle nous en a donné du fil à tordre! C'est capricieux comme des vierges, ces voitures neuves... Bonjour, Linette! Elle boude, ma petite fiancée, elle fait la tête? Ce que c'est que de balader son nimbe dans les tavernes de Rouen! Garçon! Garçon! je crève de soif.
Il commanda un apéritif (le sixième de l'après-midi) et ajouta, très naturellement gai puisque sa voiture n'avait rien de grave :
— Linette... songez à Y enfin seuls de la peinture. Vous savez bien, le tableau 1830? (Il confondait un peu parmi les nuances variées des apéritifs). Ce que nous allons mettre les bouchées doubles pour nous rattraper. Linette, mon petit ange blanc, vous êtes pâle. Est-ce que vous avez peur de moi? Pourquoi me faites-vous ces yeux fixes? Je ne suis pas gris, je pense, si j'ai encore terriblement soif.
Elle ne le regardait pas. Elle contemplait l'homme dans la glace. Et l'homme, qui écoutait, était encore plus pâle que la jeune fille. Alors, Julien déploya une carte de la contrée sur la table de marbre en remuant le sorbet à la framboise devenu un étrange liquide strié de sang et cria, presque solennel :
— Ecoutez ça, Linette chérie. Nous traversons un forêt admirable : la forêt de Rouvray, où vous avez peur du loup, sinon de votre mari. Nous tournons à cet endroit qu'on appelle : lesEssarts...
A cet instant le garçon apporta l'apéritif et l'addition. Il y eut une discussion âpre sur les chiffres. Le monsieur d'en face put se lever, parut tout entier reflété par le miroir, dans une buée bleuâtre qui ressemblait à la fumée d'un incendie. Il salua Céline, en se découvrant comme pour s'éponger le front de son mouchoir. (Il faisait tellement chaud dans ce café!) Et il remit impérieusement son index sur sa bouche. C'était à la fois un baiser et un ordre donnés : « Il faut vous taire, vous laisser conduire où vous devez aller. Adieu! »
Céline se sentit mourir. Il partait, il s'effaçait de cette glace comme se dilue Je reflet
4G L'HOTEL DU f,H AND VENEUR
d'un être inexistant qu'elle avait cru reconnaître pour l'avoir entrevu dans ses rêves. Son chevalier! Le beau ténébreux!... Et il s'éloignait, il la quittait, il la fuyait, après lui avoir proposé de fuir ensemble. Ah! le grand danger d'amour qu'elle venait de courir...
Comment fît-elle pour ne pas s'évanouir quanti arriva l'heure de partir à son tour? Elle n'obéit pas à ce qu'il lui avait dit, avant le mari; serrez bien votre manteau pour que personne ne puisse soupçonner que j'enlève une jeune mariée! A quoi bon. maintenant? Cet inconnu, dont elle ne saurait jamais le nom, reculait devant l'audace du crime prévu par les lois et il la laissait en présence du meurtre de son amour naissant que son maître légitime accomplirait sans même s'en douter. Un bel amour qui aurait eu des ailes pour s'envoler... Les hommes sont donc si lâches devant l'aventure, la seule chose qui compte dans la vie!
Elle songeait intensément à l'eau, l'eau i boueuse des grands bassins... et le soir jltombait.
— Allons, Linette, en route, ma petite fille, l'air devient plus respirablc Sauvons-nous de
cette ville maudite où l'on estampe cruellement les jeunes mariés et où on ne leur permet même pas de...
Il bredouilla un peu, lui pinça l'oreille sous la coque de ses cheveux noirs, puis la poussa vers la voiture, au milieu de la foule très amusée par cette petite mariée récalcitrante.
— Voyons, Céline, je vous en prie, j'ai horreur des femmes qui font la tête ! Vous me donneriez envie de retourner à la taverne pour me griser tout à fait! Montez! C'est idiot!
Elle monta, s'ensevelit dans les fourrures et le vent de la course emporta de nouveau la torture de son rêve aux prises avec J'atroce réalité.
La route blanche entre deux haies de fantomes. Ce sont des pins immenses plantés à perte de vue comme des poteaux de supplices. La lueur des phares éclaire le fonds d'un reflet rougeâtre qui fume. Où commence l'arbre, où finit-il? Les yeux de Céline, tout cuisants de larmes, les mesurent désespérément à sa petitesse de femme captive, à sa faiblesse de nouvelle amante éprise de l'impossible amant, Elle ne réagissait plus contre l'emprise de cette mort très douce qui lui venait dans le vent
frais de la nuit descendue sur elle, pauvre chose oubliée! Julien accélérait follement la marche de sa machine avec laquelle il rétablissait un joyeux contact. Ses phares donnaient leur maximum d'intensité. A cent mètres, il aurait distingué un mulot traversant la route. Ah! il faisait bon se sentir enfin maître d'une telle force... et d'une aussi jolie petite femme! Il n'avait plus peur de rien. La timidité, d'ailleurs, est généralement vaincue par la frénésie d'un grand amour. Ça ne pouvait pas durer et tout devait rentrer dans l'ordre par le plus profond désordre. Après quoi, le sommeil, ce réparateur merveilleux.
— Le fait est, songea Ju)ien, dont les idées se heurtaient les unes contre les autres dans un bouleversement cérébral inouï causé surtout par le dernier apéritif à nom exotique de la taverne du port, le fait est que pour une réparation à une machine neuve, ce fut une longue réparation. Fiez-vous donc à la mise au point de nos ateliers?
— Pas si vite, Julien! supplia Céline, qui venait de sentir son capuchon comme enlevé par une poigne.
On tournait dans une descente en lacet après
avoir grimpé interminablement une côte raboteuse où l'on sautait à briser ses ressorts.
Et ce fut comme le vertige du fameux cercle de la mort. Quand allait-on quitter la terre ferme pour sauter dans le vide?
Elle fermait les yeux, maintenant résignée à tout. Elle n'avait pas la cruauté de désirer aussi qu'il en mourût, mais elle aurait tant aimé, ne pouvant plus aimer autre chose, bondir par-dessus ce baquet, se voir tomber dans l'abîme du ravin proche, disparaître en tournoyant encore un peu, telle une feuille arra- j chée d'un arbre s'en allant se faner, agoniser, mystérieusement, dans un repli des mousses.
La forêt l'entourait, profonde, redoutable; elle paraissait sans commencement ni fin. Son • ombre était suffocante et épaisse. On la ma- ! chait entre les dents. Elle vous bandait les yeux, vous défendant de la pénétrer alors | qu'elle entrait en vous et vous prenait à la gorge.
Là, on croyait deviner une troupe de gens en armes embusqués pour vous demander la bourse ou la vie. Plus loin, c'était un monstre accroupi qui s'appuyait au remblai, prêt à sau-
ter sur le capot pour lui barrer à jamais ie chemin.
— Sept heures vingt-cinq! cria Julien en regardant son chronomètre; nous arrivons. Céline, ma petite femme, voulez-vous guetter le dernier tournant dangereux, là. c'est l'amorce du chemin qui rejoint la Seine, je crois, car i-.ibeuf est une ville de la Seine-Inférieure, donc nous descendons... Inférieure, ça signifie descendre. Vous connaissez votre géographie, Linette? Ce serait bien utile pour voyager, nous deux, qu'il y en ait un, au moins, de calé. Avec leur sacré poteau indicateur qui n'indique jamais rien. Tenez?... Qu'est-ce que c'est que ça?
La route qui ne tournait plus mais, en eft'et, descendait toujours, semblait s'enfoncer dans un tunnel de verdure. Les phares s'ouvraient là-dedans, un mirifique chemin de lumière d'autant plus irréel qu'il dansait un peu et se traversait du vol furieux d'insectes nocturnes surpris dans leurs errances. Julien ralentit, l'œil rivé à un point blanc placé sur un des bas côtés de la route. Il répéta, très intrigué par ce genre de borne :
— Qu'est-ce que c'est que ça? Un nouveau
système? Pas dommage qu'ils y viennent à jalonner les routes au ras du sol. Ça, au moins, c'est intelligent. La nuit on ne voit rien audessous. (Il eut un bâillement de fatigue.) Céline, allez donc m'épeler ça. Nous sommes dans la Seine-Inférieure... nous descendons et la Seine aussi. Mes yeux sont remplis de moucherons, à moins que mes lunettes se brouillardent dans la buée de la taverne...
La jeune fille, effrayée, sauta vivement à terre. Ou son mari ne savait plus ce qu'il disait, ou elle devenait tout à fait folle.
— Oh! pensa tout haut Julien avec la plus grande simplicité, je donnerais bien mon train de pneus pour rencontrer du Champagne sec avant de dormir!
Elle se pencha sur la borne, qui, en l'espèce, était une planche de sapin sur laquelle s'étalait l'annonce suivante, d'une large écriture gothique :
Hôtel du Grand Veneur
Chambres confortables.
Déjeuners et dîners à toute heure.
(Garage compris.)
Céline tremblait comme saisie d'une fièvre. Qui donc la sauverait de Tautre danger, celui du mariage
— Pour une affaire, c'est une affaire, murmura Julien très ému, beaucoup plus ému qu'il ne voulait le paraître. Alors, nous sommes à Elbeuf?
— Non, la pancarte indique de tourner à gauche dans le chemin forestier, avant la ville.
Elle remonta, très anxieuse de l'état de son mari, et ne s'aperçut point que son manteau beige, en effleurant cette enseigne fraîchement peinte, avait reçu des taches, des taches d'encre... mais elle ne se souciait plus beaucoup des empreintes visibles. Elle gardait au cœur un souvenir ineffaçable et elle ne respirait que pour lui.
La voiture tourna, s'engagea dans une allée jonchée de feuilles et soudain des lampes à arc s'allumèrent de tous les côtés.
— Splendide! l'allumage! cria Julien transporté. Dites donc, Linette, est-ce que j'ai la berlue? C'était tout à l'heure le four et voici que nous voyons trente-six mille chandelles. Ma parole, je commence à m'amuser. Oh! Linette, nous demanderons du Champagne. Je
veux vous saouler comme une grive. Il est épatant, YHôtel du Grand Veneur, et il m'a l'air bien tenu... Seulement, gare à l'estampage. Enfin, on ne se marie pas tous les jours,
Linette, le dos à contre-vent, retroussa son capuchon et devint silencieuse. Une étrange émotion la crispait, les mains étreignant sa poitrine. Il fallait connaître le secret de l'amour avant de refuser le mariage, mais elle tremblait tellement de honte et d'angoisse qu'elle cherchait, à présent, les yeux de son mari pour essayer de se rassurer. Etait-il toujours un homme raisonnable?
Les lampes continuaient à éclater dans les verdures comme d'énormes diamants. C'était une étrange féerie dans ce silence absolu des bois que le ralenti du moteur troublait à peine. Ils se virent arrêter par une grille monumentale qui s'ouvrit brusquement, et deux domestiques en livrée leur désignèrent d'un geste compassé, sans un mot inutile, cet hôtel du Grand Veneur, là-bas, dans le fond du parc aux frondaisons d'émeraude.
C'était une maison très vaste, d'un beau style Louis XIV sévère, à fenêtres énormes ou l'on entrevoyait la dorure luisant sur les filets
des volets intérieurs. Le perron, de vingt marches très basses, conduisait à Une solennelle antichambre illuminée par une couronne de perles.
Quand on les eut débarrassé de leurs fourrures et de leurs bagages, qu'on eut pris leur nom sur une simple feuille de papier sans entête, ils se sentirent tout petits devant un tel luxe de genre ancien, grand siècle. Les domestiques, peu nombreux, avaient un ton style anglais, qui interdisait toute familiarité et... peutêtre même le pourboire!
On ne fréquentait probablement pas beaucoup cet établissement-là parce que trop loin des centres marchands, mais il devait y avoir certainement des salons pour noces.
— Monsieur et madame désirent dîner tout de suite, n'est-ce pas? insinua un valet de chambre à figure de vieille femme ridée, une ligure jaune, dont les yeux, indiscernables sous la bride basse des paupières, dénonçaient une origine férocement exotique.
— Dîner, d'abord! Oui, affirma Julien, la langue un peu pâteuse. Nous coucher de bonne heure ensuite, mon ami. Nous n'en pouvons plus de fatigue. Est-ce (Jite vous avez une carte
des vins présentable? Surtout, garez l'auto a couvert, hein! pas à la belle étoile, je n'aime pas ça!
Julien Gravier bredouillait, mal à l'aise devant le faste du gîte.
— Bien entendu, monsieur, mais le menu sera fixé par madame. Elle choisira, sur la carte.
Et le valet exotique se pencha obséquieusement sur la petite mariée, semblant la prendre sous sa spéciale protection.
— Madame veut-elle voir sa chambre?
— Oh! oui, je suis si fatiguée, seulement... je... je voudrais (et elle baissa le ton) qu'elle ne se trouve pas trop près de celle de mon mari.
— Entendu!
Son œil oblique lui promettait tout.
Et, majestueusement, il précéda la jeune femme dans un escalier au tapis de Smyrne, en tenant sa mignonne valise de cuir jaune comme il aurait porté le Saint-Sacrement.
— Madame n'aura qu'à sonner la femme chambre si ell? en a besoin. Je recomman cette fille à madame. Elle sait coiffer et faire les ongles. Madame a un bain préparé dans le
cabinet de toilette et si madame ne veut pas remettre sa robe fripée par le voyage, un déshabillé de circonstance est sur le lit.
Céline n'avait jamais voyagé. En outre, elle ignorait les usages des grands palaces, mais comme elle avait lu certaines descriptions de magazines, elle ne s'étonnait pas de ces détails prestigieux. C'était un peu comme dans le conte de la Belle au Bois Dormant, à part qu'elle se sentait très réveillée, comme éblouie de la grâce de cette demeure si étrangement mise à son entière disposition.
Quand le valet obséquieux fut parti sur la pointe des pieds, Linette tira le verrou. Il lui fallut au moins une heure pour jouir de tout le confort, eau chaude et eau froide, jeux de l'électricité et essayage du galant déshabillé. La chambre était tendue de soie bleue sur laquelle des meubles de Boule rayonnaient doucement. Et le plafond en était haut, haut, comme un ciel d'où un amour penché tenait le plafonnier d'opale dans sa main rose.
— Mon Dieu! murmurait Linette en drapant ce peignoir de dentelles fluides, un peu grand pour elle, sous un de ces cordons de fleurs d'orangers en ceinture, si nous restons
ici quelques jours, ça sera peut-être impossible de s'en aller. Comme on y serait bien... toute seule!
Et tout à coup elle entendit heurter à la porte, impérieusement.
— J'y vais, Julien, fit-elle obéissante, sans se demander comment, puisqu'elle l'avait laissé dans le bureau de l'hôtel discutant sur la carte des vins, il pouvait en venir là.
— C'est ridicule, déclara-t-il furieux et très rouge; vous ne pensez pas faire chambre à part, dites? J'ai eu toutes les peines du inonde à vous dénicher, et si une bonne attendant dans le couloir ne m'avait pas prévenu... je devenais la fable de cet hôtel. Ah! nous allons savoir ce que ça nous coûte, oui! Charmant! Vous n'avez pas soif?
Il alla se laver les mains dans le bain du cabinet de toilette et revint de plus en plus nerveux. Il ne songeait même pas à l'embrasser.
— Ma chère amie, vos manières indépendantes ne me plaisent pas du tout. Vous attendrez, une autre fois, que je vous suive pour monter chez vous puisque c'est aussi chez moi. Allons dîner, j'ai faim.
Ils pénétrèrent dans une salle à manger imitant une salle des gardes (à moins que ce ne fût le contraire). La table du milieu ne possédait point de couvert et, dans un angle, entre deux bosquets de légers arbustes à grappes blanches, un dîner était servi où se révélaient tous les soins d'un maître d'hôtel de premier ordre. Les gâteaux les plus appétissants et les fruits les plus rares s'amoncelaient dans le dessert ornant la table et qui ferait prendre patience à la petite fille préférant certainement les friandises aux plus substantielles viandes rôties.
Julien, malheureusement entraîné par les apéritifs variés, demanda du Champagne, tout en murmurant :
— Un peu plus, un peu moins!
Et il se mit à parler très vite, très fort. Gela résonnait dans cette vaste salle, une table d'hôte sans hôte, qui tenait toute la longueur du château. Aux murs, des trophées de chasse, des armes, et si Julien avait eu tout son bon sens, il se serait demandé pourquoi la traditionnelle hure de sanglier n'était pas, selon l'usage, en carton-pâte. Il parlait d'abondance, interpellait tantôt sa femme, tantôt le maître
d'hôtel, l'une terrorisée, l'autre impassible, mais versant toujours. Linètte voulut s'interposer.
— Je vous en prie, monsieur, vous allez lui faire mal. Il est déjà si énervé par notre course. On a cherché des chambres toute la journée à Rouen... Vous n'imaginez pas ce qu'il est de mauvaise humeur.
Et elle ajouta, gentiment, par esprit de corps :
— Ce n'est tout de même pas sa faute, avec cette voiture qui ne veut pas marcher la nuit.
Un léger zigzag de sourire traversa le visage froid du verseur en habit, et il murmura très respectueusement :
— J'ai des ordres, madame. Je suis obligé d'obéir à monsieur!
Au dessert, Julien se leva et voulut porter un toast. Il imitait l'accent de son beau-père, à la fois solennel et attendri, mais sa main vacillait :
— « Ma chère enfant, tu dois écouter ton mari, mais ton devoir te sera facile car nous connaissons la bonne affection qiie tu as pour lui, affection qui, nous l'espérons bien, sera changée, demain, en ce grand amour qui con-
duit l'épouse jusqu'à la tombe, en passant par la vie des berceaux. » Dis donc?... 'Linette chérie, nous sommes passés par les Essarts, nous, après le pont transbordeur, et non, vraiment, nous n'en sommes pas plus fiers!... Sommelier, avez-vous du marc de la Cloche, ici?
Il n'attendit pas le marc de la Cloche. Pendant que Linette entamait les petits fours, se résignant à ses divagations, il s'effondra, le front dans ses bras, terrassé par le sommeil.
Alors, sans bruit, deux domestiques paruîent, sortis du sol, et, aidant le sommelier en question, ils emportèrent le mari de Linette comme on emporte un mort.
— Pas chez moi., cria Linette presque folle de dégoût. Pas chez moi! je vous en supplie.
Elle resta isolée, effarée, dans cette trop vaste salle à manger. On eût dit que l'écho de son cri la pénétrait d'une horreur superstitieuse. Est-ce qu'elle se faisait la complice de quelqu'un en refusant de le soigner.
« Ton devoir te sera facile car nous connaissons la bonne affection que tu as pour lui, qui, nous l'espérons bien, sera changée en ce grand amour conduisant l'épouse jusqu'à la tombe en passant parla vie des berceaux... »
— Mon Dieu!
Linette venait de traverser en trois bonds la grande salle et tendait les bras à l'apparition fantastique.
L'homme noir de la taverne anglaise de Rouen se tenait debout devant elle; il semblait resurgir de la haute glace embuée de fumée, reflet ou souvenir hallucinant? Derrière lui, on apercevait un boudoir illuminé, un boudoir de couleur écarlate... Non, elle rêvait?
— Avez-vous donc cru que je consentais à vous perdre... et n'êtes-vous pas contente de l'hospitalité de YHôtel du Grand Veneur, petite folle? demanda l'homme avec une terrible ironie.
Il lui parut plus grand parce qu'il était seul et elle eut peur pour Julien Gravier : Vous ne l'avez pas tué, monsieur?
— Non... mais il est ivre-mort, le pauvre diable. Et je comprends fort bien que vous n'en vouliez pas chez vous. Alors, vous n'aviez rien deviné?
Il l'attira doucement par les deux mains.
— Venez chez moi et ne craignez rien... Moi, je ne suis ivre que de vous. Ce ne sera dangereux que si vous le permettez. Main-
lenant, mademoiselle, nous allons parler d'amour... car nous sommes très loin de la terre... de la terre où l'on vulgarise et où on ne sait plus créer de beaux songes pour les enfants sages.
Ce boudoir, tendu de rouge, était rempli de bibelots chinois. Un vieux magot, l'air bienveillant, contemplait les amoureux de son regard oblique, bridé, très brillant parce que le point visuel se formait de deux fragments de rnarcassite. Des potiches énormes, ventrues, reposaient sur des socles d'ébène incrustés de nacre, luisant en reflets d'étoiles. Un grand divan de soie rouge contenait des coussins violets, bleus et verts, dont les broderies merveilleuses rappelaient le chatoiement des plumes de paon. Un peu d'encens brûlait dans une coupe de bronze au pied d'une idole peinte sur fond d'or montrant une déesse satanique à plusieurs bras en forme de reptiles.
Des fleurs curieuses penchaient leur tête fatiguées de sentir bon et comme se fanant dans la propre exaspération de leur parfum. Et puis, aux murs, des livres, des livres, des reliures sombres rehaussées de dessins clairs, damasquinées comme des armes. On avait entassé là tous les trésors de la pensée, tous les mystères des religions et tous les rites des cultes païens pour la beauté classique. Il y avait peut-être de ces vieux bouquins défendus aux profanes et qui gardaient, en leur grimoire inquiétant sabré de signes cabalistiques, des secrets dont on avait perdu le sens.
Et les sièges confortables, larges et lourds à traîner, le grand bureau d'ébène où quatre chimères plaquées d'écaillé, semblaient inviter tout autant à la méditation studieuse qu'à l'extase de certaines contemplations maladives.
Une baie de cristal, lumineuse, séparait le boudoir du parc et c'était, au milieu de la féerie luxueuse combinée par les hommes, la vision de la splendeur nue de la nature. Des grands arbres, une pelouse où. se dressait la pâleur d'une statue de marbre, un étang dont l'onde moirée venait lécher les trois marches de pierre descendant vers une barque. Par
moment, un cygne voguait dans un rayon de lune, doux et triste comme l'écharpe d'Ophélie. Céline était assise sur l'entassement des coussins, dans le divan, et elle paraissait aussi blanche que le cygne de ce paysage lunaire. Elle parlait de sa voix tremblante d'enfant effrayée, mais on devinait le ravissement de tout son être à l'exaltation passagère de cette voix, qui, tout d'un coup, devenait vibrante, d'une vibration de métal, ou ténue, filée, d'un son de verre qui se brise.
Il était à genoux devant elle, le front appuyé sur son poing fermé, la contemplant, immobile. Il formait, sur le tapis de nuances pâles, semé de roses, le tassement d'ombre d'un corps animal prêt à se détendre, à bondir sur une proie, mais il écoutait avec une ferveur de dilettante tout ce qu'elle racontait absolument comme on écoute le chant d'un oiseau sauvage qu'on craint de déranger dans le débit de son morceau par un geste inopportun. — L'amour, si j'ai bien compris, murmurat-il, c'est pour vous la confiance absolue en celui qui vous plaît! Cela ne dépasse pas la permission de... minuit? Et, ensuite, chacun rentre chez soi pour y dormir du sommeil de
l'innocence. Ça n'a rien d'excessif. Cependant, vous me préférez à votre mari parce que je vous ai proposé de le tuer... bien avant de l'avoir vu. Arrangez ça! Lina, je crois que nous nous entendrons difficilement sur le chapitre des convenances. Vous allez me refuser ce que vous serez forcée d'offrir à l'autre, cette brute... sinon appartenir aux deux. Il est on ne peut plus stupide de rester chaste. Voici une heure que nous perdons à i'escrime de l'esprit. Pas un cri de faiblesse ne vous échappe, pas une sensualité naturelle en surgit, mais vous aimez le mot : amour, que vous savourez comme un bonbon. Il contient une liqueur qui vous enivre à vous toute seule. Il est singulier de constater que vous ne connaissez pas la loi de volupté et que vous seriez peut-être... une très bonne mère de famille, petite fille orgueilleuse et froide malgré la farouche indépendance de votre caractère. Penchez-vous sur moi et regardez-moi dans les yeux. Ah! nous avons le temps... Le marchand de sable n'a pas encore passé. Je vous devine forte comme ia mort de toute espérance... mais j'ai résolu de vous donner l'amour tel que vous le concevez.
Il ajouta, dissimulant un sourire :
— Le reste de cette bonne fortune vous arrivera en dormant, j'imagine, si ça vous arrive jamais.
11 causait avec une aisance caressante qui la séduisait peu à peu et lui laissait croire à îa liberté pleine et entière de toute sa personne. Cet homme était très maître de lui parce qu'il était sûr du résultat. C'était le grand criminel conscient et parfaitement organisé.
Elle se pencha vers lui, ses deux mains fluettes jointes en une adoration qui ne raeniait pas.
— Oui, fit-elle très tendrement, je vous ai choisi, vous, et je sais que je vous aimerai par-dessus tout parce que vous êtes l'amour. Je ne vous ai pas demandé votre nom, j'ignore où je suis. L'Hôtel du Grand Veneur n'existe pas. Tout ce qui nous entoure n'existe pas. C'est un songe. C'est trop beau, cela vous ressemble, monsieur mon amant.
— Ah! ah! je suis votre amant! Et qu'est-ce que ce rôle me permet en tout bien tout honneur?... Je suis très curieux de le savoir, ma-
ctemois'ellB «a maîtresse?
— Cela vous permet de me garder, de me défendre de mon mari qui me fait peur.
— Bon! nous nous coupons la gorge demain et, après, vous restez au vainqueur? Est-ce ça le programme?
— Il ne faut tuer personne. Il faut aller trouver Julien et lui dire : « Elle m'aime, je l'aime, nous voulons vivre ensemble. Allez-vous-en parce que la maison que nous habiterons ne peut pas vous contenir. Elle sera déjà trop petite pour notre joie. »
— Et je vous épouse à sa place?
Elle hésita, ses beaux yeux larges où nageaient, comme sur l'étang, le cygne blanc de son innocence, répondirent en se fermant pendant qu'elle tremblait un peu.
— Si vous voulez... à cause de mes parents qui sont honnêtes.
Il se leva, se mit à marcher fébrilement, bousculant les monstres chinois.
— Céline, ma chère beauté, un homme de quarante hivers ne se marie pas avec une fille de dix-sept printemps!
Elle eut un geste de résignation.
— Qu'importe! Moi je serai ftai jours fidèle.
66 l'hôtel dl' grand veneur
Il se sentait en vilaine posture et son gueil lui suggéra un mensonge.
— C'est pourtant pour prendre la place de votre mari que je vous vole à lui, en ce moment. Devinez-vous où vous seriez si je n'étais pas avec vous, mon idole blanche, beaucoup trop pure?
Elle étendit le bras d'un mouvement effrayant de formelle volonté :
— Là! dit-elle en désignant l'eau qui dor-
caresses de la lune et semblait linceul d'argent.
— Fichtre!
El lut, croisant les bras :
— C'est une étonnante bêle féroce, une vierge. Je commence à en avoir la terreur salutaire.
Il y eut un silence. Il marchait de long en large, un peu hésitant. Il avait pensé que ce serait absolument semblable à la passade d'abord prévue à la Taverne du Port. On rencontre une fille, non, une jeune fille, destinée à devenir une femme comme il faut ou une pécheresse quelconque, on s'aperçoit que le mari déplaît et qu'on lui plaît... on tend un
joli piège sous une jonchée de fleurs, puis... c'est la même chose., le dénouement ne diffère pas si un homme est substitué à un autre.
— Enfin, Célinette, vous ne tenez pas énormément à m'épouser. Sous ce rapport nous nous entendrons fort bien. Seulement, il faudra divorcer, s'expliquer, quand votre Julien sera revenu à des sentiments ordinaires, et, s'il devine que vous conservez cette ceinture dans laquelle vous serrez votre peignoir de mousseline qui ressemble, sur vous, à une robe de première communion, on lui fera difficilement lâcher prise.
Elle ne comprenait pas, mais elle devenait triste.
— Pourquoi me parlez-vous de tout ça? fitelle. Je ne veux pas que vous restiez si loin de moi. J'ai toujours l'idée que vous allez rentrer dans la glace.
Désarmé par cette candeur inouïe, il relomba tendrement à ses pieds.
— Ah! Linette, c'est vous la raison et la logique. En effet, que puis-je faire de mieux? Vous adorer en attendant de vous aimer moins, peut-être. Linette, je vous adore, et j'ai connu des femmes d'Orient qui dansaient ce pas-là
beaucoup moins bien que vous. Comme genre d'aphrodisiaque, on n'a encore rien inventé de plus fort. Voulez-vous me permettre d'embrasser vos pieds?
Il enleva prestement ses mules de velours blanc et réunit ses deux pieds, gantés de soie transparente, sous la brûlure de ses lèvres.
— Je suis dans le ravissement de vous entendre et de vous voir, si ce n'est pas tout à tait vous connaître . au sens où le prétend la Bible, mais c'est tellement nouveau, tellemc stupéfiant... que j'ai de plus en plus envie tuer Julien.
— Pourquoi chercher à faire du mal alors
qu'on est si heureux? Non. prenez mes mains et laissez-moi mes mules, dites? Vous êtes un monsieur bien original, et nous nous disputerons souvent. Gardez-moi! Gardez-moi! Je ne tiendrai pas beaucoup de place chez vous. Je vous jure de ne jamais sortir. Oh! comme je suis heureuse! C'est si bon, la confiance. J rêve. Ne m'embrassez pas les genoux, c'est ridicule. Les mains... oui, là, et encore pas en dessus. Et puis, racontez-moi Une histoire; ensuite, nous irons au . ce gra; jardin qui resplendit. Ah! la glace, cette im
mense glace qui le sépare de moi! J'ai tellement la frayeur de voir tout s'évanouir...
Le maître de la maison s'arracha, en soupirant, aux frêles mains jointes, qu'il dévorait <!e caresses violentes, pour se diriger vers la grande baie, l'image du parc merveilleux que l'on croyait fausse. Il pressa sur un bouton d'ivoire, les plafonniers s'éteignirent et la glace descendit lentement dans le sol. Alors l'air pur. la lumière pâle de la lune firent irruption dans le boudoir, et ce fut la nature tout entière qui s'empara de la jeune fille. Elle savait maintenant que son rêve prenait corps parce que la brise nocturne venait de lui souffler dans les cheveux. L'homme avait créé une illusion d'amour, mais il ne pouvait pas lui donner ce parc sans la suprême complicité de la vie; or, c'était là qu'elle voulait aimer.
Elle redoutait, malgré sa confiance en lui, la complication des monstres chinois, des ilcurs trop artificielles par leurs odeurs forcées en serre et des coussins aux mollesses énervantes.
Elle était normalement pure, elle. Pourquoi aurait-elle évité le grand jour ou la grande nuit? Oh! être libre... près de lui.
Et puis, vraiment... si Julien n'embrassait pas bien, celui-là embrassait trop. Elle lui échapperait plus facilement en se tenant debout à ses côtés.
— Vous voulez sortir?
— Oui, me promener dans les allées du parc avec mon chevalier, mon amoureux qui me racontera son histoire ou une histoire. 11 parle si bien!
— Ma chère folle! Comme vous me rendez docile. Ah! si je savais vous endormir jusqu'à tomber pâmée de fatigue dans mes bras, je vous raconterais... mes campagnes.
Ils descendirent un perron et il enlaça sa taille en se penchant très près de son oreille.
— Ma pauvre amoureuse, où vas-tu, alors que nous avons si peu de temps pour nous aimer? Demain, il faudra nous rendre à l'évidence : celle de la présence de ton mari chez moi. Comme tu le regretteras, ce moment de vertige que tu diffères parce que tu ne les pressens même pas! Mais non, je ne veux pas que tu pleures... Je me suis juré une nuit, tiens, r.ussi calme que celle-là, que je ne ferais jamais pleurer volontairement une femme! Céline, tes yeux! Regarde-moi. Je t'aime.
Elle le regardait, renversée sur son épaule, et le petit ruban d'argent qui lui attachait les cheveux prenait l'aspect d'un nimbe de lumières.
— Je t'aime, répondait-elle en écho. Il n'y a rien au delà de ce paradis et je n'étais rien avant d'y être entrée. Je ne suis pas une savante. Il y a trop de livres dans votre salor. et trop de dieux... Ce n'est pas là que l'amour habite. Ici... tu es le seul.
- Elle raisonne comme un vieux philosophe. C'est exact. Ma chambre chinoise est une salle de torture en comparaison de la douceur de cette nuit limpide. Viens, nous allons nous promener en barque. Tu verras le cygne qui ne dort jamais. C'est un bel oiseau mécanique, formidablement remonté quand il s'agit de manger de la brioche.
— Et mon histoire?
— Tout à l'heure.
Il sauta dans la barque et la prit dans ses
bras en brisant, sans y faire attention, le cordon de boutons d'oranger qui lui servait de ceinture.
— Mauvais présage, Linette. Voici la fleur d'oranger qui tombe.
— J'en ai d'autres. Ma robe, que j'ai laissée là-haut est garnie d'une pareille guirlande sur le côté, mais elle est tachée par Julien. (Elle ajouta, dans une moue.) Mon manteau aussi, est taché. Je crois que c'est en m'approchant de votre piège. Vous savez, la pancarte : Hôtel du Grand-Veneur, chambres confortables...
Il éclata de rire tout en la posant sur une banquette.
— Mon traquenard à auto? N'est-ce pas, c'était vraiment ingénieux. Chérie, prenez garde à la peinture, surtout quand c'est de l'encre. Si tu savais comme j'ai senti battre mon cœur lorsque les roues de la voiture ont déclaUché l'allumage des lampes électriques.. Tù es ma proie, et je te défendrai contre toute la législation de France, tu m'entends'.'
Le grand oiseau mécanique avait risqué sa tète serpentine hors de son aile. Il dormait DU taisait semblant. Mais quand il sentit la brioche, que le rameur sortait d'un coin secret de cette barque, il arriva, solennel, élégant comme un marquis poudré, avec un jabot tout gonflé de plaisirs. Il ayait un air suffisant, un air complice qui avouait, hélas! que lorsqu'il y
avait des dames, il était bien certain de ne pas jeûner.,
Céline, plongée dans une admiration naïve, lui caressait le col et y touchait religieusement, le prenant pour un jouet magnifique; mais l'oiseau, impatient, se mit à fouiller sa robe à grands coups de bec, n'attendant même pas qu'elle lui offrît les morceaux.
Il voulait tout, lui, et brutalement il happa le gâteau dans le creux de la jupe. Céline poussa un cri strident, se réfugia sur les genoux de son ami,
— Oh ! la méchante bête ! Je ne veux plus rien lui donner.
— Il est un peu tard... car il a tout pris. Est-ce qu'il va falloir aussi le tuer, celui-là? murmura l'ami railleur.
Chose étrange, elle pleurait nerveusement.
— Consolez-moi en me disant votre nom, monsieur, au lieu de vous moquer de mon chagrin.
— Mon amour... mon cher amour! Je m'appelle le commandant Paul de Sardree. J'ai eu l'honneur de couler un sous-marin, et puisque vous, aimez le.î histoires où en tue ton4- le monde, malgré soi, en se jetant à l'eau, je
70 i/hotel du grand veneur
choisis celle-ci pour vous endormir. (Il ramait lentement, la tenant couchée sur ses genoux, le bord de son peignoir effleurant l'eau, tandis que l'oiseau insolent, l'oiseau de Léda, battait l'air de ses ailes victorieuses.) Je passe la moitié de ma vie sur la mer. J'y suis maître, après Dieu, à mon bord, ce qui vous explique mon dédain pour vos petites existences terriennes. Tous mes domestiques ici sont étrangers et ne font partie d'aucun syndicat. J'ai un boy annamite qui me verrait te faire périr dans les supplices les plus horribles qu'il ne lèverait pas un doigt, un de ses doigts ongles longs de chat-tigre, pour intervenir. Il n'aime pas les femmes, lui, et je crois qu'il leur préfère l'opium... Non, je ne suis pas du tout un être tendre. Cependant, cette belle nuit-là, j'ai eu la plus fâcheuse impression de la guerre qu'on puisse en avoir quand on se fait vieux... L'eau, cette belle nuit-là, était toute lisse, comme celle de ce lac, une grande nappe de soie, mais qui respirait, qui tendait, par instant, des seins sous l'étoffe! Pourquoi ris-tu... puisque tu pleurais à cause du cygne? Oui, c'est cela! Blottistoi sur ma poitrine et joins tes mains sur la tienne pour me cacher... très peu de chose, en
somme. Je ne regarde pas. Je suis plus discret qu'un oiseau... Nous marchions avec le moindre bruit possible. La lune nous suivait, nous désignait de sa clarté innocente... Oh! comme ce soir, elle se faisait la délicate entremetteuse. C'est beau, la nature, mais ça vous joue d'asyez vilains tours! Tu ne tarderas pas à t'en apercevoir! Brusquement, il y eut un coup sourd tout en dessous de nous. Des hommes, courbés dans la chambre de chauffe aux officiers debout sur la passerelle, ce fut le même frisson. Pas un cri, pas de discours. Je sais bien que l'un de nos grands illustrés parisiens a raconté que j'avais salué les couleurs leur faisant face en proférant un retentissant : Vive la France! D'abord nos couleurs sont en haut, pas en face, et puis je trouve inutile de dire à la France de vivre. On sait bien qu'elle est immortelle, et c'est justement pour ça que c'est fort ennuyeux de la quitter... Est-ce que vous dormez, Céline?
— Non, monsieur Paul, je ne dors pas, je vous aime.
— En effet, c'est une preuve. Je continue. Nous coulions. On entendait un bruit profond de cataractes. Les choses changeaient de place.
Ainsi, quand on mit les canots à la mer, on s'aperçut que les poulies des palans ne fonctionnaient plus parce qu'elles ne mordaient plus les cordes qui avaient sauté. J'étais personnellement de très mauvaise humeur. Je donnais des ordres qu'il faut donner en pareil cas sans aucune patience. Je crois même que j'accentuai mon langage de jurons singuliers que j'ignorais avant ce moment pénible. Au moins les avais-je entendus quelque part, je ne sais où? Ce furent les canons de la tourelle n° 2 qui en crachèrent le plus, de ces jurons furieux. Ils commençaient à dresser leurs gueules de grands lévriers qui vont hurler à la mort. On les rappela lau bon sens de la situation et les hommes, enragés, se mirent à tirer sur Vautre. Cet imbécile, un sous-marin long et gras comme une murène, était sorti de l'eau pour nous voir crever après avoir lâché sa torpille au bon endroit. J'ai dit : une murène, tu sais, ce poisson, Célinette, qu'on engraissait avec des esclaves, du temps des Romains?
— Non, je ne sais pas, Paul, mais je vous crois de tout mon cœur, puisque c'est vous qui mfe le dites1
— Qu'est-ce qu'on vous apprend donc au souvent?... Bref, ils tirèrent jusqu'au moment où l'eau partagea tranquillement notre pauvre navire en deux, un joli cuirassé si propre qui avait toujours l'aspect d'une salle de danse... Alors, j'eus la sensation pénible de ne plus commander qu'un morceau de navire et d'être ridicule. Ça s'enfonçait peu à peu avec, tout autour de nous des explosions m'envoyant tous leurs crachats à la figure, quelquefois des odeurs chaudes effrayantes. Cela sentait les entrailles de notre navire, si propre; mais quand on crève, des entrailles, ça n'est jamais si pur que ça. La mort, Linette, c'est comme l'amour... il convient de ne pas y regarder de trop près. L'eau m'arrivait à la cheville; j'avais le droit de sauter, mais je vis dans un des canots qui s'efforçaient de fuir les remous tourbillonnants une chose étonnante qui m'enleva le peu de sang-froid qui me restait. Il faut être marin pour comprendre ça! // y avait une femme à bord. Une femme toute nue, et jeune... Comment était-ce possible? Ça, je n'en savais rien, naturellement Ça me coupa net toute envie de sauter pour ïefs î-Bjoindre. Ils étai«nt astetez chargés", Ifes piu-
vres gens! Je crus que j'étais halluciné... Mais je l'ai vue... comme je te vois. Une femme à bord d'un navire de guerre!... Elle criait affreusement, blessée ou ébouillantée sans doute et se tordait les bras. Ses cheveux ruisselaient sous la lune en torrents d'or, et elle avait une poitrine splendide!...
Le canot se mit à tourner, aspiré par les remous, telle une toupie. Les hommes ne luttaient plus. J'en vis un qui prit la femme par les cheveux au moment où tout sombrait pêlemêle... Puis je me sentis couler à mon tour. Ce fut alors que je songeai à nager pour aller chercher la femme. Pour moi il n'y avait plus qu'elle au monde et, quoi! c'était stupide, il aurait fallu la faire passer en jugement, avec ton ami, plus tard.
Le sous-marin, touché enfin, éclata comme une grenade et nous aspergea de pétrole; puis ce fut le calme sous la lune radieuse. Je m'étalai sur le dos sans recommander mon âme à Dieu... parce que j'ai la conviction qu'elle n'est pas recommandable. La mer sentait Fhuile minérale à vous tourner l'estomac, et les secours nous parvinrent, appelés par notre dernier sans-fil, juste au soleil levant.
Célinette... est-ce que vous dormez? Moi, j'ai fini.
— La femme aux cheveux d'or qui criait, murmura Céline soulevée de curiosité et de jalousie, était-elle bien morte?
— Heureusement pour elle et pour nous tous, la pauvre gamine ayant suivi un amant jusque dans nos soutes!
— Est-ce qu'elle était plus jolie que moi?
Ils se turent, les yeux dans les yeux. La barque se balançait mollement, très loin du château, de YHôtel du Grand Veneur, au milieu d'une ombre légère secouée sur eux, en coups d'éventail de plumes par les tamaris.
— Ah! Céline, gronda Paul de Sardres perdant patience, je n'en sais rien. Il faudrait, pour juger cet autre cas de revision, que les deux modèles à comparer fussent dans le même costume.
— Paul, mon cher amour, je suis alors très heureuse, parce que vous n'aurez jamais la preuve de mon infériorité puisque vous ne serez jamais mon mari. Un mari a le droit d'exiger que sa femme aille en peau le soir au bal ou au théâtre; maman me tourmentait
souvent avec ce détail-là, et comme je n'ai pî beaucoup de poitrine...
— Pourquoi un mari aurait-il droit à ui preuve que moi, l'amoureux ou l'amant, je dois pas avoir?
— Pourquoi n'avez-vous pas sauté dans h canot de sauvetage, quand vous pouviez le faire, avant de tomber à l'eau?
— Parce que... Ah! tu m'ennuies, petite Française !
Il la coucha au fond de la barque, sur un manteau, son manteau de marin des jours de* pluie, et il se mit à la bercer en se balançant : d'un bord sur l'autre. Elle essaya de réagir,1 recouvrit chastement ses pieds de son peignoir, puis elle joignit les mains sur son cœur, gagnée par le sommeil.
— Paul ! Monsieur Paul de Sardres, voulezvous me jurer que vous ne me ferez pas pleu-j rer... volontairement, que vous me ramènerez] dans ma belle chambre bleue, qui sera la mienne, rien qu'à moi? Je voudrais tant être. âiràéë... Je vous suivrai dans vos voyages, vous entendez, jusqu'au fond des soutes... mais pas toute nue, non, pas toute nue. Ah! ne me berétti pas comme ça. . le navirp s'enfonc
plonge dans la mer... Paul, j'ai confiance en toi...
Elle s'endormait, car il était près de minuit et, depuis deux jours, elle n'avait pas pris une minute de repos. Elle s'endormait dans sa sérénité d'amoureuse, dans son ignorance de vierge. L'amour est un jeu d'enfant.
— Quelle étrange fille, songeait l'homme, penché sur elle. Je suis plus bouleversé par sa confiance ingénue que par son caprice. Que. devenir? Me voici arrivé devant le crime. Son mari dort également, de son côté... Ils sont innocents tous les deux. Quel est le bourgeois correct, mais inexpérimenté, qui ne s'est pas grisé le soir de ses noces? Il n'y a que nous, les carnassiers d'amour, qui sachions manger sans boire... parce que nous avons toujours faim! Demain?... Des pleurs, des injures, probablement des scènes de famille grotesques. 11 faudrait l'épouser, m'enchaîner. C'est à en devenir fou! J'ai eu la meilleure part, cela j'en suis certain. Elle n'aimera plus jamais ainsi. Il existe très peu de vraie jeune fille, de femme innocente, et si on pouvait saisir l'heure exquise de la transition, être l'élu de g« moment divin où les sens n'osent pas
s'éveiller en présence de l'éblouissement de l'amour, du réel coup de foudre... Il doit y avoir là des secondes qui sont l'équivalent des plus brisantes voluptés. Or, la femme n'est jamais absolument satisfaite, il lui faut l'idée d'éternité pour consentir certains dons d'ellemême. Cette petite fille voit clair. Elle a peutêtre besoin de chasteté pour y voir comme ça! Monter aussi haut qu'elle? Très difficile. Ah! son indignation pour le geste du cygne! Et cette pudeur qui ne se dément pas, cette retenue malgré le plaisir déjà deviné! Comme elle a l'éducation du sens noble des sens... et où va-t-on la précipiter? De quelle hauteur, dans quel abîme? Allons... à la grâce de Satan!
Avec des précautions de nourrice, l'officier de marine qui avait sombré sur Un vaisseau de guerre en même temps qu'il coulait son ennemi, ramena la barque enchantée, le berceau de l'amour sommeillant, au rivage. Abordant sur les marches de l'escalier, il se retrouva dans l'ombre, car la lune avait tourné derrière le toit du château. Il saisit la jeune fille très habilement, comme on emporte un enfant dont on craint les résistances. Il traversa la pelouse, remonta le perron, passa le
seuil du salon chinois... Durant sa course, les bras très blancs, dont les manches légères et larges s'envolaient sous la brise, traînaient le long des arbustes, les effleurant avec un aspect d'ailes brisées... Une nuit d'amour si calme avait-elle donc suffi pour les abattre?...
— Monsieur! Mon commandant! Le prisonnier a fait du tapage. Il n'était pas encore assez gris, puisqu'il s'est réveillé en demandant du marc de la Cloche. Nous n'avons pas de cette liqueur ici. Si tu permettais, mon commandant, on pourrait lui donner une bonne dose de pavot. Ni vu ni connu, il ne se souviendra de rien.
Paul de Sardres recula, semblant frappé au visage par le son de cette voix, respectueusement canaille.
— Non, fît-il, les traits crispés dans une horrible perplexité. Je te le défends!
— Alors, quoi ? Mon commandant voudrait-il lui rendre sa femme ? C'est qu'il y pense, après son marc de la Cloche.
Dans l'ombre du salon chinois où brillait seulement le brûle-parfum aux braises rouges, le serviteur, sournois et reptilien, portant la livrée du valet de chambre de bonne mai-
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son, très sobre, mais bien coupée, avait toute la tournure d'une vieille artiste en travesti.
— Non, Phi-Lu, non. Ne me torture pas avec tes questions idiotes. Regarde-la!... Elle dort et elle est pure comme le diamant. Plus blanche encore que les perles, car la perle change de nuances au contact de la peau humaine. Or, mes baisers n'ont encore rien changé en elle. Celle-là, c'est une petite bourgeoise française de la meilleure des races, c'est un trésor inestimable. C'est cela qu'il faudrait pour faire des enfants à mon pays! ,
Humblement, sans apparente hypocrisie, le valet de chambre mit un genou en terre et baisa pieusement le bas de la robe de mousseline.
— C'est donc notre future maîtresse? Gloire à elle !
— Ah! Va-t'en! Laisse-moi. Elle va dormir là sur ces coussins et je vais fumer en la contemplant le reste de la nuit. Je n'y toucherai plus. J'en suis fou. Elle m'a ensorcelé. ■
— Et demain, monsieur? Quels sont les ordres pour demain?
— Je te dis de t'en aller, Phi-Lu! On ne se marie pas à mon âge... Mon congé fini, je dois
repartir. Pour où? L'abandonner, moi, jaloux à en perdre la notion de la vraisemblance? Tu ne le voudrais pas, toi, l'entremetteur par excellence?
Il était penché sur elle, qu'il avait enfouie dans les coussins, et il la contemplait, les yeux durs, flambant d'une mauvaise ardeur.
— Chérie! Eveillez-vous donc! N'ayez donc pas cette divine confiance de l'enfant chez son père. Suis-je donc si vieux déjà que vous n'ayez pas pu gagner la fièvre à ma fièvre?
Du fond de son sommeil, la petite répondit par une plainte à peine formulée, une vague phrase qui témoignait de sa conscience d'honi.cte créature trop sincèrement heureuse pour désirer le malheur d'autrui.
— Julien! Oh! Paul, monsieur Paul de Sardres, ne le tuez pas. Mes parents me maudiraient...
Mais elle n'ouvrit même pas les yeux, tellement ils étaient loin de toute vérité.
Paul de Sardres se redressa, farouchement résolu, sa bouche mordue à pleines dents pour retenir le baiser prêt à descendre.
— Phi-Lu1
— Monsieur... Maître...
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— Viens. Suis-moi. Esi-ce qu'il y a de la lumière, chez lui?
— Non. J'ai tourné les commutateurs, et il ne sait pas où ils sont.
L'officier, chargé de la jeune fille qu'il avait reprise doucement dans ses bras, et le valet de chambre, dirigeant le rayon d'une lampe de poche sur les murs, traversèrent la salle aux trophées de chasse. Arrivés devant la porte d'un appartement du rez-de-chaussée, Paul de Sardres murmura, la voix sourde :
— Ouvre, sans prévenir.
L'Annamite chercha une clef dans sa poche, ouvrit, s'effaça, plié en deux pour dissimuler le rire ignoble de sa tête jaune aux paupières bridées.
A tâtons, l'officier posa Céline sur un lit d'où montait la forte respiration d'un homme qui dormait d'un sommeil pénible, et il se retira...
— Tu agiras, demain, de façon à ce que ces jeunes gens sortent de YHôtel du Grand Veneur comme ils y sont entrés. Que tout se passe correctement. Mais tu remettras l'argent que le mari te donnera dans le sac à main de la femme. Et si elle me demande, tu feras celui
l'hôtel du grand veneur 8!j
qui ne comprend rien... D'ailleurs, elle n'osera pas demander à me revoir.
Ils refermèrent la chambre nuptiale sur le possible.
Puis, Paul de Sardres, le pas lent, les épaules voûtées, s' arrêtant parfois comme s'il emportait, maintenant, un fardeau bien autrement lourd que le corps d'une jeune fille endormie, revint dans le salon chinois.
Il s'efïondra sur les coussins qui conservaient la forme de l'amoureuse.
— Maître, voulez-vous fumer ? interrogea respectueusement Phi-Lu n'ayant plus envie de rire.
— Non. Va-t'en! Laisse-moi! Je veux pleurer... parce que je veux connaître aussi cette volupté-là! Suis-je le maître, oui ou non?...
Et il éclata en sanglots.
5 Décembre 1920.
A Madame et à Monsieur de Homem Christo
La Maison Vierge
Au tournant du fleuve on aperçut une maison et la duchesse Lionnelle de Montjoie se leva pour dire, de sa voix brève :
— Arrêtez-vous. Je la reconnais. C'est ici. Les rames tombèrent.
Les trois hommes qui menaient la barque, examinèrent le paysage en formulant de sages réflexions, car un acte décisif les rendait presque toujours hésitants. C'étaient des gens raisonnables.
-^ Ici? Mais quel désert, duchesse, vous n'y pensez pas? murmura le poète.
' — Un joli endroit, déclara le médecin, pour sanatorium humide.
— Ça, s'écria l'intendant d'un ton navré, c'est une bicoque en. papier qu'on va nous louer
au prix du marbre, le point de vue se payant à part. Une ruineuse fantaisie, chère madame!
— La mienne! répondit la duchesse Lionnelle de Montjoie, dont la voix se fit plus sourde, comme chaque fois qu'elle ordonnait.
Les hommes se turent, se croisant les bras d'un même mouvement philosophique.
La barque glissait, dérivait, du côté de la maison. Elle allait au fil de l'eau comme attirée par un aimant et elle semblait bien connaître le chemin. Quand elle s'arrêta, présentant sa proue au talus de la berge, on n'avait plus cru'à descendre.
La duchesse Lionnelle contemplait, immobile, perdue dans un rêve. Elle tenait ses mains crispées sur sa poitrine parce que son cœur devait battre... si elle en possédait un.
— Lorsque je suis venue la première fois, dit-elle ne s'adressant à personne, il faisait un temps horrible. De la pluie, des torrents de pluie, une sauvage averse baignait toutes les plaines en face et, sur le coteau, derrière cette maison, les arbres se dressaient menaçants comme des fantômes. Les rochers de ces falaises exhibaient leurs crevasses nues, gluantes, sons les fins squelettes des ronces, Je me trou-
vais avec je ne sais plus qui... j'ai oublié le but de mon voyage, mais je me rappelle ma vision. La bateau de ce moment-là, un petit vapeur de plaisance, ne pouvait pas s'arrêter là, sans port. Il n'y avait là que cette maison inhospitalière où pendait le lamentable écriteau : A vendre. Ah! la triste maison grise, morne, au milieu de ce déluge! Je me sentis tout de suite son amie. Son toit avait l'air d'un chapeau de pauvresse bousculé par les rafales et les cheveux d'un lierre lui tombaient dans les yeux, des yeux mi-clos de volets mal joints. Elle ne pouvait guère apercevoir la vie de l'eau rapide qui passait à ses pieds en les mordant tous les jours un peu. Si elle tenait bon, là, dans ce désert, c'est qu'elle avait une raison d'y rester seule. Elle ne me donnait pas l'idée de la demeure; plutôt la sensation de celle qui attend quelqu'un. J'aurais voulu lui jeter la permission de s'en aller, puisque je l'avais reconnue... comme une parente. Est-ce que je n'attends pas toujours, moi, un hôte qui ne vient jamais? Vraiment, je l'ai crue plus malade que moi à la regarder s'effacer dans le lointain rayée par les paraphes de l'averse. Elle était noire, sale, sans un mur ni une grille pour la
défendre, et se biotissajt au bord de sa route défoncée en misérable mendiante qui appelle la cbarité des hommes du haut d'un écrileau d'aveugle! Je pense qu'elle me cachait son jeu. La voici pure et fraîche, des bouquets de mariée au corsage, et elle s'est fardée de verpâle comme devenue trop blanche sous l'ardente lumière d'un bon plaisir nouveau. Elle nous attend, messieurs, je vous en prie, laissez-moi descendre. C'est ici chez moi!
La duchesse Lionnelle sauta sur la rive et la
barque, délestée, eut une brusque révolte. Elle
emporta les trois hommes, dirigeant sa proue
la rive opposée. Ce devait être une vieille
barque entêtée douée d'instinct.
Ces messieurs paraissaient de très main, l.umeur. Ils avaient écouté le monologue de leur compagne en serpents écoutant un chant de flûte et ils auraient volontiers ajoutsifflement ironique.
— Pourvu que cette barque ne fasse pas d'eau, soupira le poète. Il ne nous manque plus qu'une petite pastorale pour nous couler h fond. Peut-on boire et manger ici? Où sont les restaurants? On se croirait à vingt mille lieues de Paris,
LA MAISON VIERPE 99
— J'ai ouï dire que les grappes d'acacia fournissaient un dessert délicieux, grommela le médecin. Nous allons désormais nous mettre au régime des beignets d'acacia! Que de fleurs! Trop de fleurs...
Le grave intendant cligna de l'œil :
— Le caprice ne durera p'S, car il faudrait une voiture. Son auto est en réparation... et elle a horreur de marcher. (Nous ne le savons que trop.) Or, il est vraiment odieux, ce chemin de halage!
Et il leur désignait, sur la roule, suivant le cours du fleuve, la belle Seine paresseuse, de profondes ornières, des convulsions de terrain imitant les résultats d'éruptions volcaniques.
— En attendant le dîner, conclut le poète, nous naviguons en plein pittoresque. C'est charmant, mais j'ai faim.
Tl bâilla comme un chien nerveux.
La duchesse Lionnelle s'avançait vers qe.tte maison déserte, cherchai la corde çj'unp floche. Il n'y avait point de cloche. Elie §a\ '. li
.■aux d'ims porte vitrée ^a^^ vitre cl appuya son front contre du fer, ç§ pj lui rg$
flit légèrçmsnt le çsrviifu..
La demeure de son rêve était une petite villa aux fenêtres ingénues grandes ouvertes sur le vide. Elle s'ornait d'un balcon minuscule et d'une toiture genre chalet. Ses jardins, si on pouvait appeler ces fouillis de plantes libres : des jardins, s'ébouriffaient autour d'elle comme des favoris d'angora. Les uns montaient à pic, se dénudant jusqu'à l'os du roc, les autres se creusaient en rigoles pour recueillir l'eau du ciel. Une terrasse occupait un fond de décor dentelant les incultes verdures d'une balustrade puérilement italienne. Et les gros rochers noirâtres, à ventre de monstres écailleux, surplombaient de droite et de gauche la chétive bâtisse, l'air très important, respectables ancêtres de l'habitation moderne, ayant toute la tournure de parents protecteurs dont le poids deviendrait cependant insupportable s'il vous basculait sur les épaules.
Deux bosquets d'acacias s'efforçaient, de chaque bout, d'en masquer la sombre mine et de dérober leurs cavernes par une profusion de guirlandes virginales répandant une odeur exquise, une odeur blonde comme celle des chevelures d'enfant que la lune de miel dénoue. Des grillages minces, qu'on ne voyait
pas tout de suite, fermaient la propriété, au besoin devaient la défendre vis-à-vis de l'envahisseur et leurs délicats réseaux figuraient assez bien une écharpe de tulle à la taille d'une femme. Ce n'était pas suffisant mais d'une jolie grâce impertinente. Décidément la maison se moquait du monde!
— Je suis déjà trop indifférente pour venir ici, murmura la duchesse de Montjoie qui savait apprécier une situation dès qu'elle se trouvait loin de sa cour.
Au balcon pendait, de travers, l'écriteau magique : à vendre on à louer.
— On serait tranquille. Et, pourtant, on dirait un piège!
La princesse fit le tour de la villa, en passant par un petit bois. Elle n'y rencontra pas le jardinier, ni le propriétaire, seulement elle ramassa librement des violettes et aperçut un lézard qui lui tirait la langue. Cela lui causa un étrange plaisir mêlé de terreur. La maison était bel et bien une abandonnée, comme quelqu'un enfin décidé à un mauvais coup; elle méditait, au coin de la broussaille, prête à offrir ses fleurs... les armes à la main.
La duchesse Lionnelle s'assit tristement
dans une chaise de roc. De là, elle voyait la l'arque malicieuse qui virait au gré des courants, promenant les trois hommes très las de ramer, se reposant en songeant à leur dîner, de plus en plus problématique.
— Ils ont déjà faim! Les hommes ont toujours faim. Que c'est contrariant... le dîner a heure fixe!... Moi je n'ai jamais faim mais je mangerais volontiers à n'importe quelle heure. Ce sont de braves sens. Ils méritent vraiment
mieux... que ce que je peux leur donner. Et je voudrais offrir la dernière brioche de mon cœur à un quatrième larron que je ne connaîtrais pas du tout.
Elle se mit à sourire d'un sourire enfantin qui éclaira un peu son masque dur.
La duchesse Lionnelle de Montjoie était une créature d'une étrange complication et fort simple. Elle semblait encore jeune car elle se passionnait inutilement, à propos de rien, pour une bête, une plante, un caillou. La campagne la précipitait dans un vertige dont elle ne remontait que pour déclamer certaines tirades qui charmaient ses meilleurs amis sans qu'ils en comprissent bien la portée réelle. A Paris, au milieu d'un salon ou dans les rues, elle
avait de brusques révoltes, évaporant une colère factice que les personnes sensées prenaient pour les accès d'une fièvre héréditaire. Le bruit courait qu'elle buvait des élixirs mystérieux. On ne lui avait jamais vu boire quoi que ce fût de suspect, d'ailleurs. On lui attribuait une origine slave mais elle était, au contraire, du midi de la France, d'une famille de îiches gardians de taureaux; elle venait des ferrades qui fournissent les meilleurs jouteurs ;;ux arènes espagnoles.
La duchesse Lionnelle de Mont joie s'appelait ainsi parce que son mari s'appelait ainsi, rien de plus, rien de moins. Et il l'avait sacrée princesse bien authentique en se séparant d'elle trois mois après leur mariage. Pourquoi? Cela s'était accompli sans scandale. Le Monsieur s'était retiré, avec autant de noblesse qu'il était venu, dans cette famille de dompteur, certainement aussi noble que la sienne, mais plus farouche. Il avait eu toutes les peines du monde à faire accepter un douaire que les parents de la mariée voulurent doubler, de leur côté, afin que leur fille fût assurée de ne pas tout tenir de... l'acheteur. Puis il était parti en mission diplomatique. De toutes les
cours d'Europe, il écrivait à son notaire pour chercher à savoir si Mme Lionnelle, dont il suivait la vie mondaine par les chroniques du Tout Paris, ne voulait point lui revenir.
Lionnelle, quon appelait Lion, dans l'intimité, était d'un caractère essentiellement libre. Elle avait le teint bistré des gitanes, des yeux d'un bleu d'étang et les cheveux courts, un peu ondulés. Elle était de taille moyenne, comme ramassée sur elle-même, prête à la détente du bond qui la faisait absolument redoutable pour ceux qui ne la comprenaient point. Ou il fallait se fâcher ou il fallait plier. On l'aurait volontiers battue dans tous les cas. Son exotisme bien français lui avait acquis; une réputation détestable d'étrangère originale, probablement dangereuse. Etait-ce l'aventurière, était-ce la névrosée ? Le point noir de cette bizarre existence grossissait au fur et à mesure que sa fortune diminuait, ou qu'elle paraissait fondre, car la duchesse de Montjoie gardait une maison, un train, qu'elle ne se souciait même pas de soutenir. Pour ne pas répondre aux lettres de change de son mari, la duchesse Lionnelle s'était offert un intendant. Selon la propre expression de ce
grave fonctionnaire : il intendait mal. Ancien professeur de mathématiques, connaissant le sanscrit et les belles lettres chinoises, ce monsieur de quarante ans promenait son importance dans les milieux cosmopolites où fréquentait Mme de Montjoie. Ils se virent, se plurent, par les contrastes, et se prouvèrent leur amitié subite en d'identiques violences, mais le professeur ayant parlé d'épousailles, la duchesse haussa les épaules, son teint brun se rembrunit, elle se déclara insultée puis le renvoya brutalement à ses mathématiques. Ce n'était point avec Mme Lionnelle de Montjoie que deux et deux pouvaient réaliser un quatre de convenance. Jacques Moriel, professeur sans profession, très vexé, lui montra ses chiffres ainsi qu'on montre le fouet à une gamine :
— J'ai quarante ans, lui dit-il. Vous en avez au moins trente-cinq et si vous ne vous remariez pas un jour prochain, vous ferez des bêtises. Cette situation de mariée sans mari est fort inquiétante. Il n'y a pas de voyage si long dont un époux ne puisse revenir à l'improviste; le devoir de mon amour est de veiller sur vous... De plus, d'urgentes réformes s'im-
posent dans votre intérieur à cause de vos nombreuses dettes.
— Le devoir de votre amour serait de me plaire, lui répondit l'ombrageuse fille des gardians catnùrguais, et ne me plaisant plus, vous m'êtes inutile.
Lionnelle ne savait pas compter. Elle ne portait sur elle ni ses cartes couronnées ni sa bourse trouée. Elle avait des dettes parce qu'elle achetait, selon le caprice de l'heure, des choses dont le besoin ne se faisait pas sentir et commandait des robes qu'elle ne metlait pas. A partir du jour où il lui fut prouvé qu'elle dépassait la mesure, elle résolut de supprimer complètement les jupes et ne voulut plus endosser que des manteaux. Jacques Moriei se sentit ému jusqu'aux larmes car cette femme lui semblait d'une naïveté sauvage. Comment irait-elle sans robe, avec une simple combinaison sous un manteau, si luxueux fût-il? Il lui parut évident que Lionnelle s'amendait. Il lui prêta un petit capital, amassé dans le professorat, que la duchesse ne lui rendit point, ayant déjà tout abandonné de son capital personnel entre ses mains habiles aux jongleries chinoises. Jacques Moriei se vit
donc obligé de continuer à dîner chez elle pour ne pas tout perdre, femme et argent.
Il espérait toujours finir honorablement ce rêve libertin par le réveil du mariage. Dans la vie quotidienne, le désir des grandes situations romanesques tient moins de place que les petites exploitations domestiques. Tel qui n'a pas l'envergure d'une sérieuse culpabilité se laisse aller à respirer volontiers le parfum du crime des autres et cette diablesse de duchesse brune, à la fois jolie et laide, vieille et jeune, fruit mûr ou vénéneux, conservait pour le professeur désembourgeoisé le piment d'une bonne fortune inavouable. Il resta... l'intendant.
En courant dans les villes d'eau, les plages et les palaces à la recherche de sensations neuves ou d'un coin propice aux réformes de son budget, la duchesse rencontra un médecin. Celui-là était plus jeune que le premier soupirant, plus ignorant, plus snob et très fat. Lionnelle se moqua de lui quand il lui offrit de s'attacher à sa noble personne.
— Par où ? lui demanda-t-elle tranquillement.
Révolté de tant de cmisme, le docteur Paul
Jousselin lui dévoila qu'il adorait une jeune beauté de la colonie américaine et qu'il avait escompté la protection de la duchesse po intenter le riche établissement. Il disait ainsi discrètement l'ignominie de son âme. Le merveilleux de l'aventure c'est qu'il dut inventer de toutes pièces l'objet de sa flamme dont le portrait imaginaire répondit à s'y méprendre aux photographies d'une jeune fille que connaissait en effet Mme de Montjoie. Bon gré, mal gré, le docteur Jousselin présenté, chaperonné, chauffé à blanc, fit sa cour et fut refusé parce qu'il n'avait pas de clientèle.
— Pourquoi mentiez- vous? questionna Lionnelle fort étonnée d'une pareille découverte.
— J'ai menti bien davantage... puisque c'est vous que j'aimais!
De désespoir, l'amoureux par persuasion essaya de la passion véritable. Un soir, il ausculta sa princière protectrice.
— Elle est tuberculeuse au dernier degré, prétendait l'amoureux numéro un, qui aurait bien voulu éloigner le numéro deux.
Ce soir-là, Lionnelle consentit à poser son manteau gris poussière. On descendait d'auto dans un hôtel de province et elle lui apparut,
aux lueurs astrales d'une veilleuse de couvent, simplement nue sous une chemise transparente, une chemise de cette mousseline d'Orient qu'on appelle, selon la métaphore turque : de la lune tissée. Paul Jousselin eut un éblouissement. Il avait devant lui une autre jeune fille, pas du tout américaine, une jeune fille... à la Marcel Prévost, et en glissant aux genoux de cette singulière fiancée, il s'aperçut qu'elle était chaussée de mules de velours noir brodées de vrais diamants.
— ■ Pourquoi mettez-vous des diamants à vos pieds? interrogea-t-il, saisi de vertige.
— C'est parce que je suis pauvre! répliqua la duchesse.
Ils parlèrent d'autres choses, mais le docteur, au cours de la conversation presque criminelle, devina qu'il avait perdu la partie. Ce soir de lueurs astrales fut l'unique soir. Et dans quelle ville? Il ne pouvait même plus se rappeler... Cette femme ne se montrait tout entière que pour dessiller les yeux des sots, mais elle ne tenait pas à leur estime. Ensuite, ayant condescendu à se faire admirer d'assez près, elle revenait pudiquement aux cachefortune cendre et poussière de la pénitence.
Oubliait-elle ou remplaçait-elle?
Le médecin sans clientèle demeura le fidèle commensal afin de soignpr, le hasard aidant, un retour possible de l'accès.
Dissimulant le dépit qu'il éprouvaft en présence de l'autre, l'intendant, il finit par s'accorder avec lui pour blâmer très sévèrement les prodigalités (sous le manteau) de leur princesse. Ils étaient de la maison, appointés ou non, leur couvert était mis, cependant ils sentaient toute leur infériorité vis-à-vis de quelqu'un qui n'était peut-être pas encore venu.
Quant au poète Stephen-Eros, la duchesse J-ionnelle le ramena, une nuit, très ivre, d'un cabaret de Montmartre.
— Voici, dit-elle aux deux autres, un petit enfant qui est gris parce qu'il a bu sans avoir mangé. Je m'en suis douté aux matières claires qu'il a vomi sur mes fourrures : on aurait dit qu'il rendait de la lumière! Une indigeslion de rayon d'étoiles! Il faut le soigner, docteur. Et vous, mon cher intendant, glissez-lui <!e [argent dans ses pocb.es. Ce sera plus convenable- que si je le faisais moi-même. D'ailleurs, comme il est ls plus jeune, vop Iu,j £§-
LA MAISON VIERGE Jll
Les deux autres eurent un geste d'horreur. Ils empoignèrent le misérable gamin et allèrent le précipiter dans les cuisines. Le lendemain matin ils le retrouvèrent pleurant sur des oignons qu'il épluchait pour les manger crus. Cela les attendrit. Ils se mirent à gourmander la bonne, Charlotte, et on trempa ensemble une réconfortante soupe de lendemain de noce : le beurre onctueux de la promiscuité, les oignons des tendresses factices, un clou de girofle en souvenir d'un parfum d'œillet et un f:!et de vinaigre, ou d'ironie, sur les inconvenances de la femme fatale qui séduisait en pure perte pour elle et pour eux!
— Comment s'appelle-t-elle? demanda Slej'hen roulant des yeux égarés. Je suis monté dans sa voiture sans savoir qui m'enlevait!
— C'est la duchesse de Montjoie? fit laconiquement l'intendant.
— ...Et Saint-Denis ? soupira l'enfant encore un peu trouble.
— Mais que font-ils donc tous aux offices? demandait de son côté la duchés- Llonnelle,. sortant du bain,
Wadsnir, répliqua Phsrtottc, ils «cm! en
train de me souffler ma place, ou de remplacer votre chef!
— Au fait, songea naïvement la dame, ce serait une sérieuse économie. Je ne tiens pas £,u service des femelles.
Et elle ajouta, plus haut :
— Ma fille, combien vous dois-je ce mois-ci?
— Trois mois... et cinq pour l'avant-dernier, déclara la fille sans sourire.
— C'est étonnant comme les mois augmentent, murmura la duchesse prise de court. Vous passerez chez l'intendant. Moi j'ai résolu de ne plus m'occuper d'argent parce que je ne sais pas compter.
Ce fabuleux ménage, où le service de tant de valets n'arrivait pas à contenter une seule maîtresse, marchait, cependant, avec une stupéfiante régularité. Personne n'ayant avoué, personne n'était jaloux. La duchesse ne pouvait pas plus lâcher ses amis qu'ils ne désiraient quitter sa maison. On vivait tour à tour dans un grand appartement, rue de Rome, dont les entrées et les sorties étaient propice^ aux visites nocturnes comme aux départs matinals, ou dans les endroits réputés pour leur gaîté mondaine : Nice, Monte-Carlo, des pla-
ges normandes sinon anglaises. Sous la sinistre poigne de l'habitude, un intérieur se formait, presque familial.
Pour la couronne... fermée de leur princesse aucun de ses trois hommes n'aurait montré son ambition secrète : devenir le maître en titre. Ils ne s'entendaient même que sur un point : protéger, à leur manière, la maîtresse de la maison tout en disant pis que pendre de ses incartades.
— C'est une malade, une névrosée, cherchant toujours midi à quatorze heures! affirmait Paul Jousselin.
— Elle est folle! s'exclamait le jeune poète très positif, lui, depuis qu'il avait entrevu le moyen d'éditer un livre de critique. (Les poètes lie notre époque ayant l'habitude de fonder Une école avant de rimer le moindre sonnet.)
— Elle nous mettra sur la paille! ajoutait Jacques Moriel. Ses rentes viennent d'on ne sait où. Je n'ai jamais pu lui faire dire quelle est au juste sa situation vis-à-vis de son duc. Nî. de Montjoic est double, sur l'armoriai. Il y en a un de cinquante ans et un autre de trentehuit. Lequel?... Est-elle divorcée? En ce cas,
111 LA HAISON MEKGE
sa fortune serait un don de la main à la main... et le capital...
A ce mot de capital, chacun hochait la tète d'un air dubitatif.
...Mais ils dînaient ensemble trois fois par semaine, avaient chacun le lit de l'amitié chez leur capricieuse camarade, se croyaient vaguement des parents qui descendent au domicile crime cousine parisienne excentrique, des parents pauvres, pour lui apporter le brin de lavande de la considération provinciale.
Jacques Moriel était né rue Jacob.
Paul Jousselin, rue de Provence.
Et Stephen. pseudonyme Eros, sortait d'un ruisseau de la Butte.
Seule, de son espèce, leur princesse de légende venait de si loin qu'elle ne pouvait pas être Française, quoique très Parisienne.
îls n'étaient pas heureux de leur position louche, car on n'est jamais absolument heureux de vivre au jour le jour. Cependant, ils n'avaient pas plutôt réintégré leur domicile légal, l'un sa mansarde sous les toite, l'autre son cabinet de consultation sans aucun consultant, et le troisième sa chambre chez sa mère, qu'ils se sentaient pris de remords.
s'imaginant qu'ils abandonnaient une malheureuse femme aux hasards de la vie d'aventures. Alors, ils réapparaissaient, tète basse, soucieux et grondeurs, essayant de voiler leur secrète défaillance dans une recrudescence d'ironie.
Ils représentaient le triumvirat de la dignité masculine aux prises avec la déchéance morale d'un chacun. Ensemble ils étaient toujours d'honnêtes gens, et en particulier... ils avaient peur de la bonne!
La princesse Lionnelle regardait droit dans les yeux ses hypocrites serviteurs, leur souriant avec une douce aménité! Elle les tenait sous son regard bleu d'étang comme un dompteur tient sa ménagerie. Elle évitait de les froisser par des allusions blessantes. Si elle les méprisait pour l'ensemble, elle les estimait pour le détail. Elle admirait fort que son intendant fût sûr de sa propre fortune, que son médecin eût la persévérance de la soigner pour des maux qu'elle n'avait pas, et que son poète n'écrivît jamais en vers. Tout cela lui paraissait naturel, tellement elle se sentait l'ennemie de toute logique. Son dédain de l'homme bien éf«Vé, de la diptoatâtie amoureuse, allait
jusqu'au respect de la chose anormale établie par elle.
Cette sauvage, à sa façon, fort bien élevée, jugeait la société des viveurs parisiens comme une assemblée de fauves convenablement déguisés à laquelle on ne peut guère s'adresser que la cravache en main, par précaution pour eux-mêmes, afin de leur éviter de casser les meubles ou de salir les tentures. Les uns laissaient passer une oreille poilue au bord du capuchon, les autres ne parvenaient pas à entrer, dans d'étroits gants blancs, une énorme patte sombre, quelquefois le bout d'une queue satanique traînait encore derrière un domino. Or, elle savait de quelle façon on peut trouver la bête sous le vêtement de gala, singe ou tigre, et elle-même aimait à poser son travesti de femme pour rendre à ses membres, trop longtemps prisonniers, leur animale souplesse. Rien ne l'étonnait du monde factice dans lequel on l'avait jetée, une couronne sur la tête, comme le poids d'une malédiction. Elle continuait à ne préférer personne, à ne pas choisir, à ne pas aimer, ce qui lui donnait une grande force morale, si on peut employer ce gros mot qui ne la bouleversait pas. Elle était
libre, les voisins ne voulaient pas l'être. Pourquoi contrarier les gens? Ce que l'on veut doit toujours être voulu dans son intégrité. La volonté ne se divise pas en compartiments : ici le désir et là le châtiment du désir. Vouloir, d'abord. Aller droit au but... Ensuite on s'arrange et si on a perdu on paie, car, hélas, il faut toujours payer ses dettes de jeu pour que le nom ne reçoive pas le fouet, à défaut du corps qui le porte.
— Stephen, disait Lionnelle en caressant les bandeaux plats du poète, ses cheveux blonds et luisants à jurer que les baves de toute la grande critique brillaient encore dessus, je vous veux célèbre, riche et beau... Seulement, il faut vous décider à commettre un crime. Vous n'arriverez pas sans un crime parce que vous avez une tête d'assassin et qu'il faut, dans la vie, se conformer au programme de son masque. Nous pourrions vous arranger une jolie mise en scène. Vous voleriez mon collier de perles roses, par exemple. Comme je le saurais, je vous pardonnerais d'avance... et cela ferait beaucoup de bruit dans les journaux.
— Tu es folle! soufflait Stephen Eros tournant la tête de tous les côtés comme s'il redou-
tait les agents de police. Ou tu veux me faire tuer quelqu'un?
— Mais non. Je voudrais vous sentir libre. Moi je suis libre. Si j'avais envie de iuer otl de voler, je le ferais tranquillement.
— Et tu irais en prison?
— Non... parce que j'aurais grand soii;
ne tutoyer personne! Ce qui vous perd, messieurs mes amis, c'est que vous cherchez à compromettre en vous compromettant. Aucune indépendance de votre part. Pourquoi donc tenez-vous l'arrêt, devant moi, tous, -'omme des chiens? C'est idiot. Je connais un joli conte. Dans un pays de Hongrie où mon mari de jadis a été porter une parole de la France pour je ne sais plus quel Président de la République, on sert aux assassins, la veille de leur mort, un somptueux repas durant lequel ils ont le droit de se griser avec du vrai vin de la reine, un vin spécial rempli d'épices, et on prétend qu'une fois branchés (car on les pend aux arbres) ils ont les yeux tout blancs d'exh:
— C'est joyeux! Vous me passeriez, naturellement, la coupe... J'aimerais mieux ne pas aller jusqu'à la corde. Voyons, princesse! Et mon avenir, qu'en faites- vous? Jai dans le cerveau
de tels aphrodisiaques, tels projets de vie somptueuse où nous partagerions la gloire ou l'amour, que votre vin de la reine me semble fade... On ne peut jamais causer sérieusement avec vous. Vous me menez comme un bébé en lisière. Je vous ai plu. Je ne vous plais plus. Dois-je disparaître ? Est-ce moi que je dois tuer? Pourquoi, après une vertigineuse ascension, me laissez-vous tomber? Vous ne m'aimez pas mieux que les autres, hein?
— Je n'aime rien, je tolère tout. Quand oe choisit un meuble, est-ce qu'on sait s'il s'adaptera à notre existence?... J'étudie et je collectionne... Je ne suis pas pressée et j'ai horreur qu'on me presse, vous le savez bien.
Et elle le repoussait sonnant Charlotte, dès qu'il voulait passer outre...
Ce jour-là, pendant que la duchesse Lionnelîe rêvait, assise comme une exilée devant la maison déserte, une vieille barque emportait trois hommes à la dérive...
J20 LA MAISON VIKHGÉ
Le fleuve coulait pur, le ciel était bleu, du bleu des yeux de Mme Lionnelle de Montjoie, et la plaine, en face, moirée de jeunes seigles, ondulait sous la brise de mai ainsi qu'un péplum de déesse.
Les trois rameurs, aya.nl enfin triomphé de l'entêtement de cette vieille barque, la ramenèrent au port, c'est-à-dire aux pieds de la duchesse et tinrent conseil. Il s'agissait, maintenant, de trouver le propriétaire de la demeure enchantée. Derrière eux l'écriteau balançait son laconique : A vendre ou à louer, sans autre indication. Cette maison possédait son écriteau comme une belle plante rare, chez un horticulteur, possède une étiquette portant un nom latinisé. Cela est très spécial, inspire le respect, mais n'explique rien.
La duchesse leur parlait d'un ton rageur,
avec l'air exaspéré d'une femme qui n'a pas la coutume de perdre son temps à déchiffrer du latin. Les trois hommes faisaient des gestes résignés. L'un repartit dans la barque, plié sur ses rames par l'inquiétude de sa responsabilité; le deuxième grimpa la rampe d'un petit sentier qui escaladait les rochers de la falaise, et le troisième, Stephen-Eros, poète sans poème, resta pour accompagner Madame le long du chemin de halage, un affreux chemin pour souliers à talons de haut style.
— Stephcn, dit la princesse tout heureuse, que pensez-vous de ma décision?
— Je pense que nous ne dînerons pas ce soir! répliqua brutalement le jeune homme, tel un chien enragé donnant un coup de croc.
— - Vous n'aimez donc pas la nature?
— Non, je crache, moi, les peaux du raisin, fit le sévère critique lui citant un de ses maîtres... car il en avait beaucoup, mais ne les admettait pas à être nommés devant les femmes, créatures négligeables.
Stephen était vêtu d'un complet gris de perle d'une irréprochable excentricité. Les jambes de son pantalon vrillaient dans le bas, ressemblant aux spires d'un tire-bouchon, et elles
finissaient par s'épanouir en deux bottines de cuir-eanard extraordinairement carrées du bout (en 1912 le euir-canard avait la vogue et ne coûtait pas cher). Le veston collant lui formait une taille de lillette et s'ouvrait sur une cravate chiffonnée en rideau de lucarne qu'une épingle énorme, en fer forgé orné d'aigues-marines, fixait au milieu comme un verrou. Son canotier de paille nimbait sa tète, le faisant ressembler à un saint du moyen âge ou à un Anglais caricatural. Imberbe, le teint clair, un peu fardé, les yeux d'un bleu d'acier, d'un acier qu'on a chauffé imprudemment à tous les iours électriques des milieux où l'on s'amuse, son visage avait l'aspect, sous le soleil prmtnnier, d'un masque à la fois naïf et terrifiant, surtout enfantin.
La duchesse eut un peu pitié de lui.
— Slephen, murmura-t-elle, vous allez nous écrire des chefs-d'œuvre dans ce nid de -rossignols.
— Ou de chouettes. Vous abandonnez donc les casinos? Nous allons nous terrer là-dedans?
— Je ne saurais vous y forcer. Jacques Moriel, mon intendant, prétend que je me dois de me mettre au vert.
— Le foin n'est pas fait pour les chevaux de course! grommela Stephen sans renoncer positivement au nid de chouettes.
Ils arrivèrent à une affreuse bicoque, moitié planches, moitié gravois, devant laquelle piaillaient des poulets, des poussins, une bassecour au milieu des plus étranges débris abandonnés comme les restes inutiles à emporter d'un ancien déménagement... et là, surgit la mère Fonteau.
Stephen, qui n'aimait pas la nature, s'arrêta, médusé.
— Si cette sorcière ne nous tire pas les cartes, fit-il, je veux bien consentir à ce que les parnassiens aient du talent.
La mère Fonteau, propriétaire de la bicoquebasse-cour, était une ancienne cantinière, non pas d'un régiment, mais de ces cantines-buvettes qui s'établissaient, jadis, sur les lignes de chemin de fer en formation. Elle était restée là, le chemin de fer fini, dans un provisoire interlope, tourmentée de temps en temps par le garde champêtre ou la police des mœurs, protégée par quelque puissant édile qui avait eu besoin de ses services... et hésitait à la chasser de son désert où elle faisait peur aux
rares passants, amateurs de pittoresque. Mme Fonteau déclarait qu'elle portait soixante-treize ans depuis au moins deux lustres. Effroi et superstition de ce tournant de haute Seine, elle tenait, sur la rive droite, boutique d'épicerie, d'engins de pèche et de voluptés pour les haleurs, les mariniers, les braconniers de tout ordre. Sa maison, humble baraque tremblant à tous les vents, d'apparence innocent poulailler, s'adossait sournoisement à d'anciennes carrières, à un four à chaux, et c'était l'entrée de souterrains contenant d'immenses ressources; de caves sèches et fraîches où Ton conservait le vin flotté, c'est-à-dire le vin tombé des péniches en cours de route, les sacs de grains, avoines, blé ou riz, avec lesquels on pouvait nourrir de nombreuses volailles, et, surtout, les différents produits des pêches aux engins prohibés, de la chasse, à n'importe quelle époque de l'année, poil ou plume. Il y avait même des salons, confortablement meublés de divans de mousse aussi profonds que des tombes, où venaient, de très loin, les friands de chair tendre, sinon de venaison faisandée.
D'abord, Stephen et Lionnelle ne virent, en face d'eux, rien que de très normal : une vieille
femme, genre Abel Faivre, dont le nez rejoignait presque le menton, à profii d'oiseau de proie. Elle était sale, répugnante, mais son œil vert comme celui d'un vieux chat guettant la souris étincelait d'une malice diabolique. Elle se campa devant Mme de Montjoie qu'elle détailla des pieds à la tête et laissa choir ces paroles sybillines :
— El comme ça, ma cocotte, on promène son mignon par chez nous? Vous n'avez pas soif, les tourtereaux?
Ahurie, Mme de Montjoie, qui n'avait pas l'habitude du peuple de la banlieue parisienne, faillit lever la main pour frapper. Stephen devint rouge framboise et ouvrit la bouche sans proférer un son.
Lionnelle, pensant qu'il s'agissait d'une folle, car la folle est de rigueur dans un site un peu sauvage, murmura, les dents serrées :
— Nous cherchons, madame, à nous renseigner au sujet de la villa du Bord-de-1'Eau.
— Ah! très bien, mon petit chien en sucre! La maison du bord de l'eau. Ici, t'y trompe pas, c'est le b...! déclara-t-elle aussi tlegmatiquement qu'elle aurait annoncé qu'elle vendait cics œufs frais pondus.
Le tonnerre éclatait par ce beau temps calme et cela devenait très embarrassant.
— Madame la duchesse, fit respectueusement Stephen-Eros, exagérant sa courtoisie coutumière, m'est avis que nous sommes allés trop loin. Retournons.
— Ben, quoi ! mon Jésus de cire, dit la a ieille en riant d'un petit rire à la t'ois sceptique et gras, je ne veux pas te faire de peine. J'ai du bon lait pour ta bonne amie, du lait de chèvre qui les rend toutes amoureuses, et pour toi, que dirais- tu d'un marc, nature, que feu Napoléon n'en a jamais goûté?
Lionnelle pouffa. Ce fut plus fort qu'elle.
— Ah ! ça, c'est trop drôle ! On dirait du théâtre libre dans un théâtre de verdure! Mais oui, justement, moi, j'ai soif... et vous aussi, Stephen, en attendant le dîner! Madame est de si bonne volonté qu'elle nous donnera peutêtre des renseignements sur... la maison du... enfin la maison voisine.
Résolument et serrant son manteau de loutre tout uni, qu'attachait au col une agrafe d'opale sertie de brillants, Mme de Montjoie pénétra dans la caverne qu'elle découvrit beaucoup plus va'ste et plus sombre qu'elle ne l*au-
rait souhaitée. Il y régnait une température délicieuse et, à part une forte odeur d'alcool se mariant à la senteur d'un animal cornu, chèvre ou bouc, errant dans la pénombre, il pouvait y faire bon pour des êtres primitifs ne rêvant pas d'une autre alcôve. Stephen aurait bien voulu fuir, mais il était trop tard. Il lui fallait escorter sa protectrice sous peine de passer pour un pudibond.
Une petite bonne rousse, criblée de taches de son, l'air craintif et résigné, leur servit, en des verres d'une épaisseur de hublot de transatlantique, des mixtures assez singulières additionnées d'une eau glaciale tirée du puits souterrain.
— Je voudrais de ce fameux lait qui... déclara Lionnelle en relevant sa voilette, et elle eut le sourire.
Alors, son visage brun aux yeux de turquoises prit une relative pâleur dans cette salle voûtée dont le fond semblait la nuit d'un cauchemar. Il éclaira des hommes mieux que les pierreries de son col de loutre. On perçut des souffles rauques d'autres animaux peutêtre encore plus sauvages que ce bouc dardant ses cornes noires.
— Nous ne sortirons pas d'ici vivants, grommela Stephen éperdu de terreur, car, s'il connaissait toutes les tavernes de Paris, il ignorait les cavernes de la banlieue.
La mère Fonteau fit claquer sa langue en contemplant Lionnellc.
— Pour de la belle marchandise, c'est de la belle marchandise, fit-elle, et tu n'es pas à plaindre, mon mignon, quoique bien jeune pour garder ça à toi tout seul. Alors, vous voulez louer ou acheter la maison du père Satier. Ce serait pas rare que je puisse vous y aider. Et moyennant un denier à Dieu, je ferai l'affaire. C'est cinq cents francs par an, à charge par vous d'entretenir le jardin, comme de juste.
— Voyons, la mère jacasse, fît une voix d'homme traînant les syllabes entre une cigarette collée à sa lèvre inférieure et des gorgées de salive, il ne faut pas promettre sans connaître. C'est une affaire qui ne nous regarde pas et, pour mon compte, je ne conseille pas aux voisins de se mêler des miennes. J'aime autant n'en pas avoir, moi, des voisins.
Lionnelle se tourna vers la table du fond et elle y aperçut d?vx personnages redoutables.
Un vieux, au visage de craie, aux yeux de poisson mort, habillé d'un veston verdâtre en toile de bâche... Mais elle ne le vit même pas, tellement son compagnon absorba tout de suite, dans son regard noir, regard d'animal nocturne habitué à rendre dans l'ombre la lumière du jour, la clarté de ses yeux de turquoises. Etait-ce un homme... ou un singe? Ses bras longs et lovés comme des serpents de chair sur la table où il avait reposé son gobelet d'étain, il montrait, nu, un torse jeune, duveté, couvert d'une éclaboussure de sang étalée comme une décoration. La tête avancée, les mâchoires contractées, il regardait curieusement la femme qui le regardait fixement, et ni l'un ni l'autre ne voulait baisser les paupières. La bouche de ce garçon était épaisse et grave comme celle des sensuels qui s'ignorent encore; elle accentuait son pli boudeur, mais s'étonnait et s'apprivoisait déjà. Les yeux guetteurs, anxieux, se recouvraient presque de la caresse d'un sourcil fourni, soyeux, bien arqué. Le personnage paraissait voir comme on prend. C'était le chasseur très plié d'avance aux ruses des bêtes, bête féroce lui-même, quand il était nécessaire de le devenir.
— Madame la duchesse, formula respectueusement Stephen, essayant de se donner une importance quelconque, nous ne pouvons traiter avec des gens qui n'ont pas qualité pour cela.
— Stephen, fit Lionnelle rageuse, si ça vous ennuie de me voir goûter au lait de chèvre, vous pouvez aller m'attendre dehors!
D'un mouvement souple, le bras lové sur la table, tendit une petite écuelle à fleurettes roses et ce grand gaillard dit, d'un ton sourd, mais avec politesse :
— Tenez, madame, je n'y ai pas encore touché. Contentez donc votre envie, car la mère Fonteau ne veut pas traire sa chèvre deux fois à la même heure, parce que ça la ferait tarir.
Puis il ramassa une veste de velours marron terriblement rapiécée et se mit en devoir d'essuyer enfin le sang qui le maculait avec une de ses manches, d'une propreté douteuse.
— Vous êtes blessé, monsieur? questionna Lionnelle oubliant de dire merci.
— Non, ce n'est rien. (Il rit doucement, montrant des dents saines dont une, sur le coin, était cassée. Bans quelle morsure ou sous quel
coup de poing?) Une garce de perdrix que j'ai trop serrée sur mon cœur!...
— L'était pucelle, probable!... interjeta la mère Fonteau.
Tout le visage pâli de la duchesse de Montjoie s'empourpra et ce sang-là, le jeune homme ne songea guère à l'essuyer, car, furieux subitement, il se tourna vers la vieille sorcière :
— Quand vous aurez fini, vous, de faire peur au monde avec vos inventions! Allons, payezmoi mon gibier et taisez-vous. C'est encore trop d'honneur qu'on vous fait de boire ici!
Le vieux à face de craie se mit à rire en gloussement de poule, la petite servante rousse se sauva, la poitrine hoquetante, et la mère Fonteau grogna une malédiction, tout à coup matée.
Stephen-Eros sortit le premier, tellement il se sentait écœuré par l'atmosphère de vicieuses sauvageries dans laquelle on venait de plonger. Il ne savait qui l'effrayait le plus, de la mère Fonteau ou du grand braconnier.
— Oui, je suis un braco, fit le garçon au sang de perdrix. Je ne trouve pas de déshonneur à ça, madame, si je ne tiens pas à m'en vanter. A ce que je vois, vous êtes toute relour-
née par «e rouge/ Je vous demande excuse. Je ne savais pas qu'une Parisienne nous arriverait là-dedans! Ah! c'est une drôle de garenne! Un conseil : vous fiez pas à la mère Fonteau. Y a pas plus canaille. Si vous voulez la maison, adressez-vous au notaire. Doubantan, rue des Moines, à la ville. C'est lui qui a les clés. Je le connais, parce que je lui «porte souvent des coqs de bruyère dont il est amateur.
Il marchait à côté d'elle, l'ayant rejointe sur la pointe de ses espadrilles, d'un pas balancé, sans hésitation, mais sans aucun bruit, du pas qui devait capter la confiance des bêtes endormies. »
Stephen eut la sottise de l'interrompre en murmurant :
— Un braconnier ou un voleur, c'est tout un pour les honnêtes gens!
Mme de Montjoie eut un geste de protestation indignée.
— Foi de Simon, fit le braconnier abattant sa large main sur l'épaule de Stephen qui plia sous le poids en poussant un petit cri de femme chatouilleuse, si vous n'étiez pas le larbin de madame, je vous foutrais dans la Seine pour
vous apprendre à me respecter. Non, je ne prends au monde que ce qui devrait être à tout le monde. Le poisson de la rivière et le gibier des bois, c'est pas fabriqué par les usines, que je pense? Je connais des chasseurs de la haute qui le disent tout bas, entre chien et loup, et ne vous tiennent pas rancune pour les pattes d'un faisan qui ne vadrouille plus!... Les chasses gardées! En voilà des comédies inutiles! Mon petit monsieur, vous avez de la chance! Vous êtes né la cuiller d'or dans la Louche... moi pas. Cependant, je volerais pas votre cuiller... même si j'en avais envie!
Mme de Montjoie partit d'un éclat de rire musical.
— Ah! Stephen! Que c'est drôle!... Ne vous lâchez pas, monsieur Simon-le-Braconnier. La réflexion d'un poète de très mauvaise humeur |le compte jamais. Monsieur (elle lui désigna Eros) est un poète... Est-ce que vous comprenez? Il n'est pas du tout mon... mon domestique.
— Un poète, gronda Simon, se balançant sur ses hanches moulées par un pantalon de treillis jadis blanc, c'est un qui fait des chansons? C'est pas bien sérieux, et ce métier-là ne
me conviendrait guère. Je ne chante jamais parce que ça effraye les bêtes. Maintenant, madame, je vous fais bien des pardons pour ce que j'ai flanqué à monsieur. Des fois que vous loueriez ou achèteriez la maison, je vous y apporterais des cailles. Vous devez les aimer quand elles sont bien grasses. Toutes les femmes sont gourmandes. Comment vous appelez- \ous?
— Madame est la duchesse de Montjoiei déclara Stephen très froidement.
— Je m'appelle Lionnelle, dit simplement la duchesse de Montjoie en tendant sa main gantée de daim clair au braconnier.
Celui-ci la prit délicatement, comme il aurait soupesé une de ces cailles dont il venait de parler.
— Ce gant-là, madame, fit-il gravement, l'examinant en connaisseur, vous a coûté, à vous, deux fois le prix que j'ai peut-être vendu tout l'animal au marchand : c'est du daim jeune. Il faut les prendre au collet, dans la saison des amours, quand ça va droit devant soi vers les femelles sans songer à se garer des pièges. Il y a pas plus bête qu'un daim jeune... sinon peut-être bien ceux qui les traquent sans
permission. Serviteur, madame Lionnelle. Je vous promets de ne pas poser de collet chez vous.
Et il s'éclipsa brusquement, après avoir serré la main dans le gant de façon à faire éclater les coutures de celui-ci.
— Lionnelle, soupira Stephen, les cailles de ce rustre vont vous coûter plus cher que vous ne le pensez. Nous sommes, je crois, tombés dans un véritable coupe-gorge et ce pays me semble sinistre.
Le soir venait et, en effet, malgré l'odeur ((es acacias, l'endroit prenait l'aspect d'un décor pour crime littéraire.
A la ville, où on retourna, malgré une fatigue évidente, on se retrouva au complet. L'intendant avait fini par dénicher le notaire et un papier de location. Le médecin, harassé, criait, en s'épongeant le front, qu'il ne recommencerait jamais pareille ascension de falaises, fût-ce pour un nouveau caprice.
Mme de Montjoie, gaie comme une écolière en vacances, leur fit part de ses projets.
— Et puis, acheva-t-elle, nous mangerons des cailles, il y en a plein le pays... nous eu
aurons en toutes saisons, ce qui sera charmant, n'est-ce pas, Stephen ...
La vie s'organisa, dans ce pays perdu, avec l'auto revenue de chez son réparateur et débarrassée de sa carrosserie d'hiver. On supprima le chef, la femme de chambre, pour garder un chauffeur, et on ne conserva que la bonne, Charlotte, pour le service intérieur de la villa. Charlotte était une créature fort intelligente, quoique maussade; elle ne riait jamais et ne comprenait point pourquoi sa maîtresse faisait la folle alors qu'elle aurait pu vivre si tranquille : « dans le duvet de ses rentes ». Mme de Montjoie ne pouvait pas rester seule, elle voulait une cour, des bouffons, des poètes, des aventures, des hommes qui se tuent ou s'entre-tuent. On ne lui voyait jamais une amie. Pourquoi?...
Lionnclle savait bien que malgré son titre et une certaine noblesse d'âme, elle ne recevrait chez elle, à la ville ou à la campagne. que des femmes tarées. C'est par les hommes qu'on monte, c'est par les femmes qu'on descend!... Non! Charlotte ne comprenait pas!...
La villa fut arrangée en petit palace, avec cette différence qu'on y fut privé de tout le
confort moderne, malgré certain luxe de mobilier ancien. A cause de la lenteur des ouvriers, qui manquaient toujours leur train ou ne découvraient pas la maison tapie dans son creux de falaise, les salles de bain ne fonctionnèrent pas et l'électricité eut des courts-circuits qui faillirent tout incendier. Lionnelle en prenait son parti. Elle se baignait dans la Seine au grand scandale du populaire qui a le maillot collant en horreur, puis forçait ces messieurs à pêcher à la ligne des fritures minuscules qu'on offrait ensuite à ses chats de Siam. Elle aurait aimé fatiguer ses chers amis par ses prévenances champêtres, mais ils ne cédaient pas devant l'ennui, chacun étant soutenu par une jalousie latente qui valait bien une passion. Ils ne s'en allaient qu'à trois et revenaient de même.
Stephen eut une tourelle garnie de lierre.
Joussclin, la salle de billard aménagée en dortoir.
Moriel, plus sérieux, s'empara du rez-dechaussée par où on commandait toutes les issues.
Sur le fleuve on installa une barque de pèche, un canot automobile, plus une péris-
soire. Au bout de trois semaines Stephen avait déjà Failli se noyer, mais il n'avait pas encore écrit un quatrain!...
Charlotte, débordée par ses nombreux services culinaires et ses quatre lits de l'amitié, parlait aussi de rendre son tablier.
N'était-ce pas mortellement triste, pour une soubrette parisienne, cette étendue morne d'eau et de champs, de prairies et de bois sans un café, sans un grand magasin, sans un cinéma, et surtout sans pourboire, car ces messieurs de la maison ne se montraient pas généreux n'ayant plus rien à espérer, pas même le beau mariage.
On ne faisait plus rien de drôle. Cette maison, si bien montée, jadis ouverte à tout venant, devenait farouche, inaccessible... on ne s'y amusait plus.
C'était... la maison vierge!
UJL:.
Ce matin-là, on attendit le déjeuner jusqu'à midi, et, vers une heure, Stephen, horrifié, parce qu'il avait toujours plus faim que les autres, se rendit aux cuisines où il ne rencontra point Charlotte. Serait-elle partie sans demander son compte?
Il en conféra gravement avec Jacques Moriel, le professeur de mathématiques. Celui-ci, i\n peu pâle, déclara qu'il y avait du louche, certainement. Charlotte allait souvent chercher des œufs frais du côté de la mère Fonieau.
— Est-ce que, par hasard, celle-ci l'aurait vendue à un vieux magistrat en partie fine dans le four des carrières?
Jousselin, consulté, haussa les épaules.
— Charlotte est très honnête fille. Elle dé-
teste les aventures, au moins pour elle-même. Elle doit être allée au barrage chercher le Petit Journal, dont elle suit le feuilleton.
— Au moment de servir le déjeuner!
On entendit le bruit de la grille se refermant. Le fox-terrier aboya férocement et une ombre plana sur le perron tout enguirlandé de clématites. Charlotte revenait en courant, décoiffée au point de perdre ses peignes de simili. Elle était rouge, perdait la face autant que son chignon.
— Messieurs, dit-elle, j'étais allée au fouiion appelait ainsi la maison de la mère Fontcau) pour prendre les œufs à la coque qui n'étaient pas encore pondus ce matin, et j'ai rencontré des braconniers, là-dedans. Un vieux qui aime à rire et un jeune qui aime à se fâcher. C'était un boucan à ne pas s'entendre. On y parlait de madame. Naturellement, j'ai pas pu tenir ma langue et j'ai dit un mot de trop. Le vieux et le jeune ont failli se dévorer. C'est fini. Je n'y retourne plus. Trouvera des œufs frais qui voudra. Non, ce n'est pas une vie!... Tenez, le grand diable noir m'a suivi, malgré la vieille sorcière. Il apporte ses cailles. Débrouillez-vous avec lui, moi, je vais préve-
nir madame. Tout ça, c'est des cambrioleurs!... Lionnelle, attendant aussi le déjeuner, était en train de se faire les ongles et, son polissoir à la main, elle reçut Charlotte en bâillant un peu :
— Charlotte, je meurs de faim. Qu'est-ce que le fox a donc à aboyer?
— Madame, débita Charlotte tout d'une haleine, il y a que, chez la mère Fonteau, on connaît Madame et qu'on en parle sans respect. Vous m'avez dit d'aller y chercher la volaille et les œufs, et c'est plus cher qu'ailleurs, bien sûr; mais, aujourd'hui, ces gens-là m'ont posé des questions... Madame connaît ma discrétion en tout. Il y en a même un qui m'a emboîté le pas... histoire de vous vendre luimême des cailles. J'ai prévenu ces messieurs en bas pour qu'ils serrent l'argenterie! Voilà.
Lionnelle se leva d'un bond. Elle avait un léger déshabillé de surah rose voilé de Valenciennes et une large ceinture bleu ciel. C'était, en elle, comme le jour qui se levait.
— Mes cailles! cria-t-elle en frappant dans ses mains. Je veux mes cailles!
Tout à coup détendue, elle éclata de rire.
— Oh ! que j'aurais voulu voir la scène entre
le vieux et le jeune braconnier! Que disaientils, Charlotte?
— Que Madame n'était pas... une femme sérieuse... Ils s'exprimaient autrement... Je n'ose pas répéter... le vieux surtout.
— Ah! comme ils avaient raison. Charlotte! Va toujours me chercher celui qui arrive. C'est le Messie! Je m'ennuyais.
— Je préviens Madame qu'elle va payer beaucoup plus cher que moi. Ça vaut dans les trois francs pièce.
— Oui! oui! Ça m'est égal... Va! Et fais entrer ici... pendant que ces messieurs serreront les couverts.
Charlotte, scandalisée, s'éclipsa. Elle s'était presque battue avec la petite bonne du four parce que celle-ci prétendait que Madame devait n'être qu'une grue, et voici qu'il fallait recevoir des gens de ce monde-là, dans une chambre à coucher où traînaient des bijoux!
On entendit sur le palier un colloque assez brutal et, subitement, l'homme parut.
Dans cette chambre claire où la toile de Jouy mettait des reflets d'aube, Mme de Montjoie s'installa, se tassa dans ses coussins bigarrés, ses pieds nus dans ses fameuses mules de
velours noir bouclées de diamants, attendit, le cœur battant comme à un premier rendezvous. Elle avait l'air d'une princesse de féerie et ses cheveux courts, à peine ondes, lui prêtaient tout le charme de la danseuse qui entourera Ja victime du cercle magique. Ses yeux, du bleu de sa ceinture, luisaient autant que la soierie. Toute tendue vers l'aventure, elle pensait, pourtant :
— Et si j'allais le trouver moins bien? Simon-le-Braco, en pénétrant chez elle, crut
tomber dans le fameux bol de lait, à fleurettes roses, de la mère Fonteau. et il s'y fit l'effet de la mouche noyée. Pour du lait, oui, il en buvait par le regard de façon à en avoir l'estomac absolument sens dessus dessous.
— Monsieur Simon, vous voulez me vendre des cailles? Depuis que je les attends, j'aurais pu les oublier. Allons, montrez-moi votre chasse ?
Elle souriait, en le regardant très en face, selon son habitude.
Il était, lui, en toile... de sac, relativement propre, et son carnier en travers de son buste le gênait beaucoup, parce que la chasse n'était yas encrée ouverte. Iî ôfa machinalement sa
casquette, s'ébouriffa les cheveux en voulant les lisser du plat de la main et fit remarquer, par son geste embarrassé, qu'il avait couché dans du foin, car il y avait des brins d'herbe parmi ses mèches.
— Votre servante, fit-il de mauvaise humeur, veut à toute force me les payer... alors je lui ai passé quelque chose! Ce n'est donc pas pour vous les vendre que je suis ici, madame Lionnelle.
- Comme c'est gentil de vous être souvenu de mon nom, répondit la duchesse de son air .'e plus mondain.
— De votre petit nom, oui, avoua-t-il, la voix sourde, avec une raillerie équivoque dans l'accent... le grand, je l'ai perdu.
— Tiens! Pourquoi, monsieur Simon?
— Parce que... c'est un nom de... un nom de guerre, sans doute, ce n'est pas le vrai.
Lionnelle fut debout, telle une bête dangereuse dressée sous le fouet du dompteur.
— Hein? C'est à moi que vous parlez?
Ils restèrent les yeux rivés aux yeux, mais il ne recula pas.
— J'ai lu. des fois, dans les journaux, que
des belles dames ont des titres de... carton. Il n'y a pas d'offense quand on avoue.
Il eut un rire tendre et canaille, détacha son carnier et le laissa glisser jusqu'aux mules de velours noir.
— Ne vous foutez pas de moi, dites? Ça ne serait pas à faire, parce que, duchesse ou non, je vous corrigerais... Je ne suis pas du tout du bois dont sont fabriqués vos domestiques.
Jusqu'ici, la duchesse de Montjoie ne s'était jamais souciée do son titre. Toute sa noblesse résidait, pour elle, dans sa beauté, et si on l'avait prise pour femme légitime, la faisant princesse, c'était, selon sa pensée, le mari qui s'était anobli. Comment lui prouver cela?... Et, surtout, pourquoi le lui prouver? Que eomprendrait-il? Elle recevait une leçon de morale de la part d'un très pauvre, d'un de ces horsla-loi qui ont le moins besoin de la légalité, et voici que ce va-nu-pieds lui réclamait ses parchemins, exigeait de savoir, au juste, qui clait cette dame qui vivait avec trois hommes qu'elle entretenait, se recommandait d'un quatrième, le duc de Montjoie, un monsieur l'ayant abandonnée à tous les désordres, s'étant sauvé
devant un monstre, le monstre qu'elle représentait.
Alors, elle partit d'un éclat de rire et courut à la fenêtre.
— N'appelez pas, madame, dit Simon bouleversé. Je ne me connais plus quand je suis en colère et je ferai de la casse. Il faut vous dire que là-bns, chez cette vieille m..., on m'a fait cuire à petit feu depuis le jour où je vous ai trop regardée. C'est bien tant pis pour moi. Par-dessus le marché, votre bonne raconte des histoires... à dormir debout. Or, moi, je ne dors même pas la nuit, à cause de mon métier, et je pense. C'est très malsain de tourner autour d'une idée. J'ai tant tourné que j'ai mai au cœur... Je voulais vous apporter les cailles parce que c'était promis. Maintenant ...laissezmoi m'en aller tranquillement. De quoi pouvez-vous vous plaindre?... C'est très joli de ne tuer personne quand on est venu pour se venger.
Charlotte lui coupa son discours en entrant discrètement. Elle s'était recoiffée et avait un tablier d'une rare distinction, formant la croix sur sa poitrine, une croix de Malte en entredeux.
— Madame est servie, dit-elle, en baissant les yeux devant Simon.
— Très bien. Allez mettre un couvert de plus. Monsieur déjeune avec nous, déclara Lionnelïe calmée.
— Je dois avertir Madame crue ces messieurs - M. l'intendant, M. le docteur et M. Stephen
sont partis pour la ville. Ils ne rentreront que pour dîner. Ils avaient envie de goûter la cuisine de l'hôtel de YEtoile d'Or. C'est bien de ma faute. Je suis tellement en retard...
— De mieux en mieux! Je ne les retiens pas. Alors, monsieur Simon, nous déjeunons en tête à tête et nous mangerons vos cailles. Charlotte, ramassez ces oiseaux. Ces messieurs sont partis avec la voiture?
— Ils ne se le seraient pas permis, madame, sans votre autorisation, et comme vous étiez occupée avec Monsieur, ils n'ont pas voulu vous déranger.
La bonne ramassa les cailles et disparut.
— Vous voyez bien, monsieur Simon dit le Braco, que mes domestiques sont très bien stylés. Ma maison marche un peu sans moi, car j'ai horreur des discussions, mais elle a tout ce qu'il faut pour m'entourer de respect ;
un intendant fidèle, un médecin qui me garde de toute contagion, et un page... pour porter mon manteau lorsqu'il me gêne,
— Pour une drôle de maison, c'est une drôle de maison, elle ne ressemble pas à celle de la mère Fonteau... Oui, c'est une drôle de maison, gronda le grand braconnier naïf qui se sentait sombrer dans l'inconnu mondain.
— La maison vierge, monsieur! fit Lionnelle en riant. C'est ainsi que j'ai baptisé ma villa, mais je ne ferai pas écrire ça en lettres blanches sur sa porte. Ne tentons pas les pas sants cambrioleurs. Alors, vous voulez bien déjeuner avec... la duchesse de Montjoie?
— Avec vous? Avec vous toute seule? Ah! j'aurais trop peur...
— Et si je n'ai pas peur, moi... si j'ai confiance en vous? Est-ce que vous ne voulez pas mériter ma confiance, monsieur Simon dit le Braco?
Elle parlait gracieusement, comme dans un salon. Le pauvre diable se prenait peu à peu à cette hypocrisie des convenances. Il ne savait rien de cette vie des riches désœuvrés qu'or appelle des viveurs, précisément parce qu'il; vivent mal, et n'ont que des subtilités à nouer
ou dénouer entre eux et qui s'en embarrassent comme un paquet de confiserie s'entoure de ficelles étincelantes.
— Je deviens fou ! songeait-il. Elle se moque de moi ou c'est la mère Fonteau qui a tort... Et pourtant la vieille entremetteuse en a, de l'expérience sur les femmes d'amour!
Ils descendirent l'escalier d'une tourelle. Dans le jardin, sous un arbre qui ressemblait à une rotonde de soie verte, le dessous d'une jupe à volants festonnés, Charlotte avait dressé le couvert, un couvert de poupée avec les mille et un ustensiles en usage dans les milieux bien parisiens, compliquant l'art de manger jusqu'à la souffrance pour les noninitiés.
Il demeura en arrêt devant cette table, se demandant qu'est-ce qu'on allait faire làdessus : dire la messe ou plumer ses cailles?
— Madame Lionnelle, fit-il, je n'ai pas faim de tout ça. Je vais peut-être casser des choses... sans le vouloir.
Elle lui souriait.
— Vous me devez de faire attention à vos gestes. Je veux vous traiter comme un garçon des mieux élevés. Pourquoi m'enlèveriez-
vous la bonne opinion que j'ai de votre cœur C'est dans le cœur que se trouvent toutes 1 sciences.
Et le supplice commença. Mais comme il su \ait, en véritable chasseur à l'affût, tous s gestes à elle et guettait son sourire; comme s'éprenait de plus en plus de la forme de su aventure sans trop se souvenir de la vulgari du fond où tendait sa nature de rustre, il f adroit, ne brisa rien et, tout à coup, sa gaît sa jeunesse d'être libre lui revenant, il fit réso jument le bond dans l'inconnu et s'écria :
— Pas si sot, madame, que d'essayer de m réveiller... puisque vous voulez que je rêve.
— C'est cela. Rêvons! Ça nous changera d misère tous les deux. Prenez la mienne qui es la plus pauvre en beaux songes et donnez-mo la vôtre, la plus fertile en histoires — de bri-' gands! Racontez-moi comment on devient hra-i eonnier... je vous en prie.
— Ça vous intéresse? Si je dis des bêtises, vous me reprendrez, n'est-ce pas? je serais si malheureux, maintenant, de vous déplaire. Vous voulez savoir quoi? Comment je suis devenu un... brigand? Eh bien, allons-y! Cette 1 sale garce de mère Fonteau est ma logeuse, 1
ou cornme qui dirait" ma propriétaire, mais je n'ai pas toujours vécu là-dedans, Dieu merci. Quelle baraque! Vous savez, c'est plein de caves, chez; elle, ça s'en va presque sous la montagne, et alors, j'ai loué le plus secret de ses terriers de blaireaux, un nid où les gendarmes ne ficheront jamais leurs bottes. Ça s'ouvre dans une grotte et j'ai muré du côté de leur caverne de voleurs parce que je n'aime pas les visites, la nuit, vu que je ne suis jamais chez moi à ce moment. Pour le couvert et le manger, ça va encore, mais il y a le reste... ça me met souvent un fil à la patte. Tantôt c'est la petite rousse, l'Ida, la bonne de la mère Fonteau, qui m'embête en me prenant à parti, tantôt, c'est le père Olibert qui m'entortille avec des combinaisons où on laisserait sa peau si on l'écoutait. Lui, c'est un pêcheur qui pêche en temps prohibé, mais s'il ne faisait que ça! Enfin, chacun ses affaires. J'ai souvent eu l'envie de m'acheter une conduite, pourtant vis-à-vis d'eux je me sens un honnête homme. Et puis, je demeure tout de même le maître chez moi, sinon chez eux. Un vrai braconnier, madame Lionnelle, ce n'est pas un voleur, malgré que je vous vois rire... Depuis que je
fais ce métier, on ne m'a pincé qu'une fois. Sa voix baissa un peu et il suivit, du bout de son index brun, ongle long, le dessin de la nappe, à jour sur du satin rose.
— J'aime à courir, la nuit, à me reposer quand les autres travaillent. J'aime à courir après des bêtes qui ne sont pas plus bêtes que moi. On est alors le maître de la terre... Les gardes, les gendarmes !
il éclata, franchement.
— Tenez, je vais tout vous conter, histoire de ■aire la paix entre nous. J'ai été élevé par un garde-chasse, celui du château de Coulance, un endroit loin d'ici, un bel endroit où il faudrait nous faire mener en voiture pour voir un beau pays. Eh bien, ce garde-chasse a fait de moi un braconnier fieffé rien que par son exemple. 11 était payé pour le contraire, n'est-ce pas? C'est lui, madame Lionnelle, qui m'a montre toutes les ruses du métier. Pas plus malin que lui que. pour éventer tous les trucs des animaux. Depuis le nid de la perdrix jusqu'à la bauge du sanglier, il a tout creusé, tout pris, tout vendu. Ce n'est pas la faute des propriétaires de ce domaine s'il n'y a plus rien à y chasser. Ce que ce bougre-là nous a débité de belles
pièces et détruit de portées, c'est effrayant! Or, il était tout de même appointé pour garder... Les gens de Paris, qui viennent à la campagne, comme vous voilà vous, ils ne connaissent rien à rien... et ils ont confiance dans leurs domestiques... parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.
— Pardon, cher monsieur, interrompit Lionnelle, qui se passionnait à ce roman vraiment neuf pour son imagination d'aventurière de haut vol. J'ai une confiance limitée. Je consens à ce qu'on m'exploite, puisque je le sais. Seulement... vous avez pu changer de maître, moi je ne peux pas changer de domestiques : ils sont tous les mêmes. Ah! comme je voudrais être libre de courir les bois !
Il prit son couteau d'argent par la lame et frappa sur le dos de la main de Lionnelle avec le manche d'ivoire.
— Vos mains n'en seraient pas plus belles, fit-il moqueur.
Elle se mordit les lèvres et retira sa main, une peu meurtrie, quoiqu'il eût frappé le plus doucement possible!
— Merci, dit-elle, en songeant qu'on pouvait «voir envie, en effet, de serrer les couverts.
— ...Alors, continua le braconnier, j'ai toi vu et tout su avec mon dresseur. J'étais ui enfant assisté, il avait tous les droits sur moi J'ai appris, surtout, que la fidélité n'existe pas même chez les chiens. Ils rapportent au chas scur... tout autant qu'au braconnier. Ils ont h cœur double, comme les femmes; je n'aurai jamais de chien. J'ai quitté Coulance poi faire mon service militaire et j'en suis reveni ;:yant assez de la prison. Le vieux coquin de garde était mort. Il ne tenait qu'à moi de le] remplacer et de faire la même chose que lui.i J'ai pensé qu'il valait mieux m'établir à mon! compte. Je ne dois rien à personne, étant bra-f connier, de mon seul état. Je suis moins riche! mais plus fier. J'ai l'orgueil dans le sang. Et i ce n'est pas de ma faute si j'ai été mal élevé.
— Certainement, non, s'exclama Lionnelle, car vous êtes un être adorable!
— Voulez-vous que nous laissions là ce déjeuner qui n'en finit plus? proposa le jeune! homme, la couvrant d'un regard qui se mit à. a flamber.
— Ça ne veut pas dire qu'on adore quel- S qu'un, prétendre qu'il est adorable, mon cher ] monsieur Simon.
— C'est simplement se ficher de lui?
Charlotte intervint, heureusement, avec les
cailles posées sur un lit de cresson.
Le braconnier, ressaisi par le métier qui veut qu'on sache faire cuire ce que l'on prend &u piège, haussa les épaules.
— Elle a oublié les feuilles de vignes. Une caille n'est bonne que si on la cuit là-dedans.
— Vous entendez, Charlotte, ce que dit monsieur?
— Monsieur n'a sans doute pas de four élecirique qui brûle au lieu de cuire les rôtis. Je ne pense d'ailleurs pas que la bonne de la mère Fonteau saurait diriger le nôtre, même pour un poulet.
Un regard noir de l'invité renvoya Charlotte à ses feux personnels.
— Cette fîlle-îà est une sournoise et elle vous défend mal, madame.
— Pourquoi?
— Chez la mère Fonteau, elle a demandé le sou du franc comme chez la bouchère et, par-dessus le marché, elle a dit au père Olibert que les grandes dames avaient bien, comme les grues, le droit de s'amuser.
Lionnelle bondit. Ou le vin d'Asti, qu'elle oiîrait à son hôte (qui faisait une étrange grimace en le buvant) avait grisé ce braconnier naïf ou il mentait effrontément.
— Et vous, qu'avez- vous dit, monsieur?
— Moi, j'ai pensé qu'une duchesse qui s'amuse vaut un peu moins qu'une grue... puisque ce n'est pas le besoin qui l'y pousse.
— Brute! cria Lionnelle en lançant le contenu de sa coupe à la face du jeune homme.
— Je vous avais prévenue que ça finirait mal, gronda-t-il, en s'épongeant la figure, et ce n'est pas moi qui fais la casse! D'ailleurs, votre sacré vin sent l'eau de Cologne et vouî avez bien raison de me vaporiser avec. Non, mais ce que vous allez me payer ça, ma jolie dame, ce n'est rien de le dire!
11 se leva. Lionnelle se cacha le visage dans ses mains, comme secouée d'un sanglot. Il hésita un instant, puis se rassit, dompté par la force des larmes, la douceur des plus cruelle- Cette pluie sur ce ciel de printemps l'attendrissait et comme ses yeux bleus luisaient, plus étranges derrière le halo des pierreries de ses bagues! Où se trouvaient les diamants, où coulaient les pleurs?
— Si vous en reveniez à votre roman, l'homme des forêts? murmura Lionnelle, sachant le danger passé et n'a}Tant peut-être pas pleuré du tout.
— Tiens, c'est ma foi vrai... on se racontait des histoires. J'en étais à... Ecoutez donc, la lionne, si vous voulez que je reste tranquille, ne me chavirez plus comme ça dans le parfum, parce que le vin qu'on boit par la vue et le nez vous saoule beaucoup mieux que celui que l'on respire dans un verre. Je suis pris. Je me rends. Ne recommencez pas.
Il jeta la caille qui lui était servie au superbe chat de Siam, rôdant sous lavable, puis il continua d'une voix sourde :
— J'ai passé la Seine à la nage, un soir, revenant des bois d'en face, poursuivi par les gendarmes. J'étais un peu plus mouillé que par... l'averse de tout à l'heure, oui. J'ai demandé l'hospitalité chez la mère Fonteau votre voisine, sans connaître sa maison... pas plus que je ne connais la vôtre, et j'y suis resté, parce que, de tous les pièges tendus aux bêtes, c'est bien encore l'amour le plus fort. Voilà, j'ai fini.
— L'amour, chez la mère Fonteau!
Lionnellc pouffa, car elle passait facilement de la colère à la gaîté!
— Pourquoi riez-vous, madame? Après avoir fait semblant de pleurer.
— Parce que vous appelez ça l'amour! Cette petite servante rousse?
— Une petite servante qui se donne me parait meilleure qu'une duchesse qui se...
Il n'acheva pas. Cette fois, il était arrêté par le seul regard clair de la femme froide, calme, le dominant de toute sa puissance surnaturelle. Elle ne jouait plus la comédie, elle donnait un ordre et il obéit, lâchement, détourna la tête.
— Sans doute... on se croit libre, on va droit à son malheur jusqu'au jour où on rencontre le bonheur, celui qui rend fou et fait oublier la vie véritable. Le pire, c'est qu'on ne peut pas se reprendre. On se sent paralysé comme dans ces cauchemars où on s'imagine qu'on tombe d'une hauteur de montagne sans jamais atteindre un fond solide, se briser une bonne fois le crâne. Madame la duchesse, puisqu'il faut vous appeler ainsi, la tête me tourne. Je me permets de vous dire que je suis com-
plètement gris. Je ne sais pas si j'ai tort ou raison de continuer, mais j'ai les pieds attahés. Je sens que je prends racine sur la terre ijui vous porte. Chassez-moi donc si vous voulez que je m'en aille. Vous m'en avez fait dire plus que je n'en ai jamais dit à aucune femme ...et je ne suis pourtant pas amoureux de vous.
— Alors, fit la duchesse, dissimulant un sourire, qu'est-ce que ça pourrait bien devenir... si vous l'étiez?
— Je ne me le demande pas, fît-il, regardant attentivement la lame de son couteau d'argent. Je n'ai jamais rien compris à ces histoires-là, vraies ou pas vraies. Je ne suis pourtant pas un idiot. Je sais lire, écrire et compter, j'ai même du plaisir à suivre les feuilles où l'on en raconte, mais... que ça m'arrive ...ça non. L'amour c'est...
Elle attendit un instant. Il cherchait le mot poli, ne le trouvait pas du tout dans son vocabulaire d'homme du peuple et comme, en outre, les finesses de l'argot parisien étaient complètement étrangères à son tempérament de sauvage, il hésitait à lui paraître grossier.
— J'aurais bien su en entrant ici... car, je
IfiO LA MAISON VIERGE
venais pour ça, et maintenant, c'est fini d rire.
Suffoquée. Mme de Montjoie fut embarrassée à son tour par l'étourdissante franchise de 1 aveu.
— Mais, Simon, vous m'insultez! Vous êtes révoltant. Et vous appuyez d'une manière affreuse. Je suis pourtant curieuse de savoir ce que c'est que l'amour... chez la mère Fonteau. Dites-le, enfin, que je puisse vous mettre à la porte en toute connaissance de cause.
Il leva vers elle ses yeux noirs, devenus très doux. Sur son masque d'homme rude une aurore se répandit en un rayon rose, mettant toute la pureté de son jeune sang sous le hâle de sa peau, et il murmura lentement, l'env loppant d'un regard presque respectueux :
— Je l'ai oublié!
Mme de Montjoie tressaillit, car il n'est pa
de femme, si perverse soit-elle, qui ne tressaille d'une émotion fervente en prenant l'oi seau merveilleux pour le mettre en cage, po lui couper à jamais les ailes et l'empêcher revoir le jour, la vérité, la saine liberté de réelle nature. On crève les yeux des pinso pour qu'ils chantent mieux ou plus fort, ma
lr"
cela peut-il se faire sans en souffrir cruellement soi-même?
— Nous allons vous dégriser, Simon, ditelle affectueusement, et vous rendre tout à fait convenable. Un peu de vitesse vous changera les idées.
Elle frappa sur un petit timbre d'or et Charlotte entra, apportant une corbeille de pêches.
— Demandez l'auto pour après le café, ditelle, et envoyez-moi le chauffeur pour que monsieur lui explique où l'on va.
Quand Charlotte, ébahie de la commission, eut disparu, le braconnier, très inquiet, soupira.
— Je voudrais bien le savoir, moi, pour pouvoir l'expliquer.
— Je veux visiter le château de Coula née.
— Bon!... C'est à une journée de marche d'ici. Une demi-nuit, si vous voulez, parce que la nuit on peut courir sans avoir chaud.
— Nous y serons donc dans une heure. Je vous ramène au temps de votreenfance et aux leçons de ruses de votre premier professeur, le vieux garde-chasse. Cela vous amusera-t-il?
Je ne suis jamais monté dans ces ba-
teaux-là... j'ai horreur de me casser la figure inutilement. Je me suis déjà cassé une dent en séparant deux camarades qui se battaient pour un lièvre mort ...et il m'a fallu les assommer tous les deux, histoire de les calmer... Je ne vais pas risquer encore mes mâchoires dans une course... que je peux faire à pied.
— Espèce d'ours, si je monte dans ce leau, vous pouvez m'y suivre, je pense. Mon chauffeur est très prudent.
— Est-ce qu'il fait des chansons, ceîui-là? riposta l'ours qui n'hésita pas à laisser tomber
pierre, de toute sa hauteur.
Mme de Montjoie éclata de rire.
— Comme vous avez de la mémoire! Non, mon chauffeur n'est pas un poète, Dieu merci. C'est un simple garçon qui gagne bien sa vie chez moi, car je suis aussi capable que vous de courir la nuit, toute la nuit. Tenez, voici une pêche à point.
-— En effet, ça ressemble à une pêche. Merci. Depuis que je mange dans des boîtes à surprises, ça va me changer ies idées, comme vous dites. Je ne veux pas monter en auto avec veus. yon et non, madame la duchesse.
— Sinion-dit-le-Braco qui assomme ses c&*
rnarades sous prétexte de les calmer est donc poltron, cher monsieur?
— Pour aller à Coulance, il faut passer (■ vant la mère Fonteau. Je ne tiens pas à faire jacasser la vieille pie.
— Ou à scandaliser Mlle Ida, la fille rousse?
— Tais-toi!' rugit tout à coup l'animal dompté depuis trop peu de temps pour ne pas essayer de casser la chaîne en tirant dessus de toutes ses dernières forces.
Charlotte entra, cérémonieusement, amenant la diversion sous la forme du chauffeur, un type de mécano distingué, M. Gaston, qui admirait beaucoup sa patronne parce qu'elle n'avait pas froid aux yeux.
— Le château de Coulance, fit celui-ci, toujours satisfait de rouler, c'est à soixante-cinq kilomètres, par bons chemins, du velours! On met la capote?
— Non, du plein air et du plein soleil, puisqu'il fait beau.
— ...Et surtout que tout le monde puisse nous voir! Pour une princesse, madame Lionbelle, vous vous conduisez vraiment comme Ida, la fille rousse, objecta le grand diable.
quand ils allèrent sur la terrasse de la villa pour y prendre le café.
— Vous no fumez pas, monsieur Simon? Cigare ou cigarette?
— Non, madame, je ne fume jamais. C'est défendu au braconnier sérieux. L'odeur du tabac est désagréable aux bêtes que je traque.
— Un sucre. Deux morceaux? De la crème9 Un peu de kummel?
Impassible, elle offrait les petites burettes de la messe mondaine et ses doigts, ongles de perles, jouaient dans les ustensiles de Sèvres, l'aveuglant des éclairs de leurs bagues. Alors, il se conduisit comme n'importe quel homme du meilleur monde, il perdit la tête et embrassa les mains, ne pouvant embrasser que cela sans attirer l'attention du pêcheur à la ligne qui les regardait, du milieu de la Seine.
— Ça n'a pas de bon sens! glapit la vieille femme qui sauçait son pain à même le plat où fumait une gibelotte appétissante, malgré le désordre et la malpropreté de la table.
— - Quoi? grommela le père Olibert, dont les yeux de poisson mort dardaient une phosphorescente lueur. Ça n'a rien à faire, ces chialeries de femmes saoules! Ton Ida doit avoir trop bu avec son dernier et elle te raconte tout ce qu'elle ne sait pas. Cette personne de la haute a, probable, mieux que ça pour s'appuyer.
Alors, la mère Fonteau glapit plus férocement. On aurait juré qu'un chat-huant pleurait ses petits et essayait de terroriser tous les mulots des alentours.
— Je ne sais pas ce que je dis, moi, moi?
168 LA MAISOX VIERGE
J'ai vu ce que j'ai vu. L'Ida aussi. Nous étions au lavoir... et ils ont failli écraser notre chèvre, les scélérats! Il était comme couché à càic d'elle dans c'te voiture de malheur, le cocher leur tournant le dos. Ça s'appelle : un chauffeur, un cocher, comme ça. Ben, c'est le cas de dire! En voilà un qui pourrait se vanter de leur tenir la chandelle, même que vous dites qu'il y a des bougies dans ces machines-là ! Joli métier!... Quoi donc qui te faut, père Olibert? C'est donc pas assez d'avoir perdu la tranquillité, par chez nous... et mon denier à Dieu, faut-il encore qu'on nous marie notre coq de roche avec cette pintade en chaleur! Pour des œufs, j'en retiens pas. J'aurais trop peur d'en voir se trotter des couleuvres. Mais, patience! Ce serait pas rare que notre Ida finisse par trouver son heure. Je me charge de la lui montrer à mon cadran.
— Je vous conseille, moi, de la fermer. Tu es une vieille dinde quand tu te laisses aller au sentiment. Oui, ça peut rapporter beaucoup plus gros de tenir sa gueule au jour d'aujourd'hui, où l'argent fait le bonheur.
Dans le crépuscule de la voûte qui semblait se prolonger au loin, sons la montagne, comme
une nuil de décor, fumeuse et plus sombre de toute l'épaisseur de la terre, une nuit de sépulcre, on entendait les sabots de la chèvre qui avait failli être écrasée et qui frappaient le sol pour, sans doute, appeler à son aide les esprits impurs.
Une lampe brûlait pendue à la clé de voûte de cette grande caverne et éclairait très mal la table, luisante de graisse, ses verres énormes, ses bols ébréchés, ornés de devises amoureuses, gagnés aux tourniquets des foires. Les trois personnages, soupant là, semblaient fantomatiques. De la porte venait une faible lueur de jour ou de nuit plus claire que celle de cet intérieur bizarre dont la façade était en carton et les assises du plus dur granit. On entendait le bruit monotone du barrage proche, l'eau qui grondait en cascades au tournant large de la Seine.
La mère Fonteau, en galant déshabillé d'une étoffe à ramages datant de Louis-Philippe, le nez rejoignant le menton pour une dispute éternelle entre ses appétits de luxure et son entêtement à vivre, émettait des réflexions ù faire rougir sa chèvre, une vieille bique tout aussi capricieuse qu'elle au seul point de vue
des goûts culinaires, car elle aimait le fromage et volait les mouchoirs sales. Quant au père Olibert, maître et protecteur de la mère Fonteau, depuis la mort de celui que l'on appelait le défunt et qui n'avait peut-être pas été ie mari ni le premier amant, il écoutait gravement, hochant sa tête, aux rondeurs de lune, comme un magot, et il crachait de temps en temps, dans un tremblotement alcoolique, un bout de cigarette éteinte.
Ida ne disait rien. Effondrée sur le bord de la table, le front dans son bras replié, elle avait l'air d'un petit tas de chair épuisée, sans un frisson, sans une révolte, elle ne pleurait pas, reposait enfin dans une douleur sans bornes comme la perdrix blessée blottie au sillon, espérant encore que le chasseur, ou le chien, passerait sans l'apercevoir, elle, si petite, au milieu de ce champ si grand. Il faut peu de place pour mourir... Et maintenant, qu'elle avait vu ça aurait-elle du cœur pour son ouvrage qui consistait à laver le linge, la vaisselle, toujours laver et essuyer les baisers des passants?
La mère Fonteau l'avait prise, sans gage, au sortir d'une mauvaise affaire d'avortement.
— Tu comprends, ma cocotte en sucre, je ne te paie pas, mais tu feras de l'or avec les mariniers qui viennent boire chez moi. les bracos qui me fournissent du gibier... et je serai ta mère.
Ça durait depuis cinq ans. Ida en avait vingt. Un jour, un garçon ruisselant d'eau, un noyé, était entré dans la baraque demandant du secours. Il avait reçu un coup de feu dans la cuisse et il avait nagé, traversé la Seine au l'.asard, tenant la bretelle de son fusil entre les dents. C'était Simon-le-Braco. On l'avait accueilli comme l'enfant de la maison.
— On est tous du même bateau! prétendait le père Olibert qui se faisait vieux et rêvait d'un jeune associé.
La mère Fonteau ayant amalgamé des simples dans un gobelet d'eau-de-vie, lui posa un magique emplâtre sur sa blessure, mais elle accompagna ses soins judicieux de gestes si particuliers que le braconnier, un peu délicat, lui dit, très rudement :
— Pour le surplus, la mère, passez-moi donc \otre fille!
Il ne savait pas que sa plaisanterie serait prise au sérieux.
Et, comme il était vraiment fatigué, il accepta d'aller se coucher avec la fille, se réservant de s'expliquer le lendemain. L'explication durait encore...
...Tout à coup, la nuit se fit plus dense et la lampe répandit sa fumée à flots parce qu'une silhouette barrait la porte, la haute silhouette d'un homme qui pénétrait, venant du plein ciel, dans la douteuse nuit souterraine.
— Salut à tous! dit-il de sa voix chaude qui leur parut changée, comme vibrant de très loin. C'était lui. Il rentrait. On ne l'attendait pas. Il aurait pu passer par derrière la colline, dans son sentier des rocs menant à son terrier de blaireau.
— Pour du culot, il en a! grogna la mère Fonleau émue.
— Oui, c'est du toupet, fit le père Olibert. Il va peut-être montrer son jeu, des fois qu'il serait franc comme d'habitude. Et ce serait pas rare qu'il nous apporte la fortune. Il tient le meilleur atout, ici. Qu'on l'embête pas, hein?
Sans s'occuper de la mère Fonteau ni du ! père Olibert, le grand Simon alla droit à h petite servante effondrée sur la table, la têti toujours cachée dans ses bras. Il posa son in
dex sur le cou de la jeune fille, à l'endroit précis de la nuque blanche où naissait la pointe de ses cheveux roux tordus en un gros chignon qui avait l'aspect de cette étoupe rougeàtre dont on bourre les malelas de pauvres.
— Viens-t'en sur la berge, Ida, j'ai à te parler! fît-il doucement, mais son index pesait sur elle, pareil au croc de fer qui va entrer dans la chair de l'étal.
Elle se redressa en un gémissement seurd, apeuré, affolé, où l'on devinait pourtant la joie de l'animal qui s'entend appelé par son maître au mpment du dernier égarement.
— Oui, Simon, j'irai... mais mon ménage est en retard.
— Tout de suite!
C'était un ordre. Personne ne broncha, excepté la sorcière.
— Va, ma fifiiîe, dit la mère Fonteau. Après la pluie vient le beau temps. Il te rapporte peut-être, ben la clé du champ de tir. A cette heure, le lapin ne donne pas fort... si qu'il l'offrirait un oisillon de la volaille d'à côté, tu nous en ferais part! J'ai toujours eu le goût du pintaâ:on cuit au four. Ça me tient aux
entrailles comme une envie de femme enceinte!
— Mère Fonteau, vous accoucherez sans ça du crapaud que vous nous préparez! riposta Simon qui fut, brusquement, d'une gaieté effrayante, ce soir de douceur où il n'avait tendu aucun piège et où on avait dû lui ravir sa robuste liberté de mâle.
Il n'en fallait pas plus pour déchaîner la tempête. La mère Fonteau, amoureuse de n'importe quel garçon par l'intermédiaire de sa servante, avait la mauvaise habitude de faire des scènes pour Vautre, qui, elle, ne disait jamais rien. Elle se grisait de l'amour qu'elle prêtait ou vendait comme l'ivrogne se grise du ferment du vin qui bout dans la cuve. Elle ne pouvait plus boire : elle flairait et discutait.
Elle accoucha, en effet, du crapaud annoncé, de plusieurs crapauds et fulmina, gronda, éructa, comme un vrai volcan au milieu d'un torrent de laves ordurières. C'était à se boucher les oreilles.
Simon l'écoutait, les bras croisés! Elle venait de perdre la cause de la malheureuse qu'on allait finir d'étouffer dans la chaleur de la dispute. Enragé de bonheur, mystérieu sèment
transporté, il tint tête et essaya de sauver la face, pas pour lui, mais pour sa poule de luxe, selon le titre que la vieille sorcière octroyait généreusement à Lionnelle.
— Ah! çà! depuis quand les dames de Paris ont des comptes à vous rendre? déclaral-il sans voir que la petite servante se repliait £Oiis l'aile de son bras, de nouveau terrorisée. Mme de Montjoie voulait visiter le château de Coulance, où j'ai été élevé et que je connais comme ma poche. Je lui en ai fait les honneurs en l'absence du maître de la maison. Cet imbécile-là ne vit jamais chez lui. (Il éclata d'un rire d'enfant encore en vacances.) On est passé par le saut du loup sans rien demander ù personne et, ma foi, on a fait l'école buis^an' nière. Ce qu'elle est gosse, cette femme-là, c'est curieux ! On en oublie son mauvais genre et le monde qui l'entoure. Non, elle n'a pas de malice pour un centime. Elle a joué à la mendiante, à la voleuse. Imaginez qu'elle a volé les plus belles roses du parc... même qu'elle m'en a donné une pour mettre à ma vareuse. (Il jeta un coup d'œil lumineux à la fleur qui, pourpre, le décorait d'une flaque de sang, dans J'ombre, et reprit.) Allons! Ne cherchez pas la
petite bête! J'ai eu douze ans, aujourd'hui, connue quand je suis arrivé là-bas. Ça fait du bien, vous savez, de redevenir aussi jeune quand on en a trente de misères sur les épaules. (Il se secoua, s'étira, grand félin qui joue encore mais ne va pas tarder à mordre cruellement, et il se tourna vers Ida.) Pourquoi ne fais-tu pas ton ménage, toi, puisque je t'attends?
Ida releva le front, sa pauvre figure en larmes s'éclaira. Elle contemplait la rose rouge qui se fanait sur la rude toile de la vareuse.
— Donne-moi ]a fleur! gémit-elle d'un ton morne, écho d'une douleur qu'elle ne s'expliquait même pas.
— Ça, non, ma petite. C'est du bien volé. Je suis braconnier de mon état et respectueux de la prise du voisin. Mais j'ai bien plus beau à te donner. Tiens! je voulais te la remettre en douce... Seulement, ici, faut qu'on se déshabille en public! D'ailleurs, je m'en fous et si ça peut te consoler, voici !
Il ôta de la première phalange de son petit doigt une ba<me ornée d'un saphir et la lui tennil
— Moi, ajouta-t-il avec une tranquille impudence, je ne mange pas de ce pain-là.
Et il tourna les talons, s'en fut dormir, car il était éreinté par cette course en auto où le vent de la vitesse, mêlant ses cheveux aux cheveux de la duchesse de Montjoie, lui avait donné une sensation de vertige inouï.
Ce qui s'était passé ne ressemblait, pour lui, à rien de possible.
Deux créatures aventureuses et libres, trop libres, avaient franchi, d'un bond, le saut-deloup d'un parc seigneurial... et toutes les conventions mondaines ! Uauto, c'est la vie en avant.
On va vers un but en abandonnant tout ce qu'on laisse derrière soi et il se produit un tel renouveau de sensations qu'on oublie entièrement le passé. Pour la première fois, ce grand diable de trente ans, surpris en pleine force et en pleine passion, avait éprouvé la volupté du transport dans toute l'élégance du terme. Il avait dû laisser la son léger bagage de coureur des bois pour devenir un instant le coureur et le dominateur du monde. Renversé à côté d'une femme qu'il savait presque nue sous un cache-poussière de couleur n.eu-
tre, il n'ignorait rien du merveilleux papillon qui se dissimulait sous cette chrysalide. Il se 1 trouvait heureusement forcé au respect parce I que cet enlèvement se passait au milieu du jour, à la face de tous. Elle lui avait laissé sa I main gantée comme on tiendrait un enfant pour lui épargner la crainte d'une chute. Et, a subitement, le rustre fut dépouillé de sa brutalité coutumière, de son ombrageux orgueil d'étalon. Il redevint vraiment le gamin de 1 douze ans ébloui des splendeurs du château de | Coulance, une demeure seigneuriale, et comme ; il en connaissait tous les détours, tous les fourrés, il en avait fait les honneurs à sa dame, en possesseur qui offre.
Lionnelle et Simon se crurent, un après-midi de silencieuse extase, les maîtres de ce château, celui de la belle au bois dormant, car les demeures seigneuriales de France ont toujours l'air innocent de dormir!
Ils se mirèrent aux eaux claires des douves et suivirent les allées voûtées comme des arceaux d'église. Serrés l'un contre l'autre, ayant gardé, debout, la même union de leurs corps souples, l'un tout en soie, l'autre tout en toile, mais presque du même gris neutre, ils avaient
marché du même pas d'animaux furiifs prêts à fuir si on intervenait, mais persuadés que c'étaient bien eux qui avaient raison.
L'amour? Ils n'en parlaient plus! Leurs gestes étaient oublieux des gestes antérieurs. Ils s'adaptaient à leur nouveau milieu. Enfants, ils jouaient la comédie des grandes personnes. Par moments, ils se penchaient l'un vers l'autre. Le bras de Simon enserrait la taille de Lionnelle et elle euroulait le sien à son cou, ce qui lui permettait de la soulever tout entière aux passages difficiles. Leurs pas, allongés et légers comme ceux des fauves en chasse, ne touchaient la terre que pour en tirer un rebondissement plus vif. On ne s'était plus servi du protocole cérémonieux. En descendant d'auto, elle avait déclaré, le plus naturellement du monde :
— On volera des fleurs, dis?
— Oui. Je connais la roseraie. Le jardinier n'y va que le matin. Et tu auras des poissons rouges du bassin de Vénus, ces fameux poissons qui m'ont tant fait envie quand j'étais
pprenti-garde !
C'était l'ivresse de i'Eden retrouvé par deux êtres qu'une destinée fatale jetait l'un vers
l'autre pour accomplir le plus mystérieux des rites. Il la contemplait parmi les splendeurs de ce parc profond comme un océan vert. Tout y était préparé pour les recevoir et les émerveiller.
— Tu es bien, toi! murmurait-il. Que tu es donc une jolie chose sous ton voile qu'on voudrait déchirer avec les dents. Tu es la seule fleur à cueillir.
— Oui, je suis une jolie chose fragile. Ne déchire rien, ne casse rien. Fais attention. On aura le temps de s'apprendre. Nous ne nous connaissons pas.
— C'est à en devenir fou! On est si loin!...
— - C'est à en trouver, au contraire, la meilleure raison de vivre.
— Je suis laid, je suis pauvre, je n'ai même pas un métier avouable, tu dis, toi. que je suis un brigand... et me voici le seigneur de Coulance, peut-être le duc de Montjoie... j'ai oublié mon nom!
— Tu es mon seigneur et mon maitre qui me reçois à bras ouverts.
Et il la pressait contre lui sans songer qu'il pouvait l'embrasser, ôt oile qui la ren-
dait le fantôme d'un bonheur trop haut pour lui.
Ils faillirent être surpris par un vieux bonhomme qui émondait une haie. Mme de Montjoie s'avança, très hardiment.
— Mon ami, dit-elle, où est donc l'allée des grands platanes qui conduit à la grille d'entrée ?
Et le vieux jardinier, tout décontenancé, lui montra la direction, en ôtant sa casquette.
En revenant dans Yauto, ils furent plus sérieux.
L'ombre les enveloppait et la tristesse du soir les touchait de son aile froide.
— Simon, lui dit-elle en glissant à son petit doigt une de ses bagues qui d'ailleurs n'entra même pas jusqu'à la première phalange, je ne veux plus de cette fille rousse dans ta vie... c'est un danger. Voici de quoi la payer. Peuxtu me la sacrifier sans trop de peine?
— Oui, puisque je sais faire, maintenant, la différence entre les deux... amours. Ayant goûté au tien qui est une bien belle, invention, ma foi, je n'en saurais désirer d'autre. Mais garde ta bague. Tu me fais honte. C'est mal-
heureux de voir ça! Je n'ai pas besoin de toi pour... payer mes dettes.
— Je veux. Et puis, ce sera drôle parce qu'elle croira que tu lui fais cadeau... de nos fiançailles. Ne la laisse pas pleurer. Ça nous jetterait un sort. J'ai bien remarqué son épouvante quand nous sommes passés devant elle.
— Moi, je l'ai seulement pas regardée... mais il n'y avait, pourtant, qu'à ne pas passer par là. Vous n'avez pas plus de raison qu'une poule faisane, ma pauvre gosse.
Ce fut, d'ailleurs, à cause de cette bague bleue que la duchesse de Montjoie reçut une visite à laquelle, vraiment, elle ne s'attendait point.
La visite de la mère Fonteau, demandant Tenlrée de la maison vierge!
Lorsque Charlotte vint au salon, où la duchesse tenait cour plénière, ses trois adorateurs étant, ce jour-là, autour d'elle, avec le joli fox aboyeur et les deux chats de Siam, l'annonce de cette visite glissa un certain trouble.
— Hein? La mère Fonteau? Vous plaisantez, Charlotte...
— Non, madame, je ne me le permettrais pas. C'est bien elle, mais on ne la reconnaît guère qu'à son menton en casse-noisettes, car elle est habillée d'un costume de grand luxe. Elle a une robe de soie puce à volants, une capote flanquée d'un chou, un mantelet de satin noir orné de ruches... Madame fera sagement en tenant son sérieux. Je redoute un esclandre.
— C'est bon! Faites entrer.
Les trois courtisans se levèrent, se consultant du regard.
— Non, répondit Lionnelle à leur muette interrogation; vous pouvez rester Jà, puisque, paraît-il, je dois tenir mon sérieux.
Us restèrent, extrêmement vexés de se trouver à pareille fête.
Stephen-Eros fit semblant de parcourir le journal. Jousselin coupa un cigare et Jacques Moriel aligna des chiffres sur un bout de calepin. Ces messieurs sentaient de l'orage dans l'air, mais ils n'avaient pas encore soufflé mot de l'aventure du château de Coulance, qui défrayait toutes les conversations des offices. Pour une escapade de duchesse, ce n'était pas très correct, mais Y auto découverte, le plein soleil, l'audace môme de cet enlèvement, éloignaient toute idée d'intrigue. Si le garçon était fort beau, il l'était à la façon d'un animal curieux, d'un chien de chasse ou d'un cheval sauvage. Ça ne représentait pas un homme possible, et la duchesse de Montjoie, qui craignait les manifestations brutales, ne risquerait pas le dangereux nocturne avec celui-là.
— Bien des pardons, ma mie, fît la vieille
sorcière en tirant une révérence que n'eût pas désavouée un maître à danser, je suis venue pour vous entretenir d'une affaire pas très convenable et qui me donne bien des soucis. Un sale coup, rapport à cette racaille de braconnier que je loge chez moi. Dans le doute, ma petite princesse de mon cœur, on doit tâter le terrain, voyez-vous, et se soutenir entre femmes. La fortune, ce n'est pas une barrière et, quand on est tous des honnêtes gens, faut pas se tromper les uns les autres.
Ahuris, les trois hommes regardaient fixement le menton casse-noix qui rejoignait le nez en bec d'épervier à chaque syllabe, et ils commençaient à penser qu'ils allaient assister à la fin du monde, tout au moins de leur monde.
— Voui, dit la tenancière du Bar du Four-à- Chaux, j'aime à ce qu'on respecte ma maison, madame la duchesse, et, jusqu'à ce temps-ci, on ne s'est jamais plaint de mon personnel. Nous sommes pas des richards, quoiqu'on gagne bien sa vie, mais on est en règle avec la Justice. Cette petite Ida! Qui donc aurait pu croire ça? Elle ne l'aura peut-être pas volée, vous 4'aurez sûrement perdue en courant du
côté du jardin où l'on cueille de si belles roses îouges. Hein? Pas vrai, que vous ne croyiez pas la revoir? Enfin, madame la duchesse (et pour énoncer ce titre dont elle avait plein la bouche, qu'elle suçait comme un bonbon, elle se rengorgeait dans les ruches du mante] et dernier cri de 1885). voila votre bague. Je l'ai pas laissée traîner longtemps dans les doigts de ma bonne, comme de juste.
Elle tendait la fameuse bague bleue, le saphir qui étincelait sur son gant de filoselle noire.
Les trois courtisans de Lionnelle eurent le même haut-le-corps. Le cambriolage s'amorçait! On avait fait déjà la bague bleue, on ferait certainement la maison blanche!
— Voui, madame ! Voui, mes bons messieurs ! C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire : l'Ida, ma fille de chambre, a reçu ça du braco, de Simon, qui a prétendu, en la lui donnant, qu'il voulait pas manger de ce pain-là. Tout ça, bien sûr, c'est des blagues, et je n'ai rien cru de ce qu'on me contait. On n'en conte pas 11 - Ponteau, qui est une roublarde, sauf votre respect, madame la duchesse. Compre nez ça, vous autres, mes chers messieurs, qu'on
ne fait pas de cadeau pareil à une petite coureuse du halage. Elle en pleure toutes ses larmes, comme de juste! Mais, les larmes, ça ne dure pas... tandis que la honte... c'est éternel! Ça peut bien valoir dans les cinq cents, n'est-ce pas? Je l'ai fait estimer par des gens de la ville. Il vient chez moi des pêcheurs costauds qui ont le sac et qui me l'ont pas mâché. Faut taire un papier comme quoi vous reconnaissez avoir donné ce cadeau soit à Simon, soit à sa poule... ou, plus simplement, me refiler cinq cents balles, ça fera la rue Michel: Lionnelle faisait sauter sa mule de velours à nœuds de diamants du bout de son pied ganié de soie rose. Elle se drapait dans un peignoir en point d'Alençon et elle paraissait fort calme. — Vous vous trompez, madame Fonteau, dit-elle avec une politesse un peu sèche, sans le sourire qui la rendait si séduisante, je n'ai rien perdu et on ne m'a rien volé. C'est bien moi qui ai donné cette bague pour cette fille. La mère Fonteau, se carrant dans un fauteuil, fut soulevée par la stupeur. Elle ne pensait point que cela se passerait aussi facilement et si bien. Elle espérait de la confusion, du scandale, une scène d'où elle remporterait,
sinon la bague, tout au moins deux fois sa valeur. Or, la duchesse avouait.
— Sans vous commander, madame la duchesse, c'est pourquoi que vous la lui avez donnée?
— Pour son plaisir et pour le mien. Le saphir, c'est la pierre des blondes, madame. Votre bonne est rousse, je crois, c'est-à-dire blond Titien.
La mère Fonteau ne perdit pas la carte, malgré les épithètes qu'elle ne comprenait certes pas, et elle riposta :
— Alors, comment donc que vous lui avez refilé ça par les mains de son amant? Ça fait jaser dans le pays ! Ce garçon n'a pas le moyen de se payer des cadeaux de princesse, comme de juste. Ça peut lui porter tort. Elle dit, notre Ida, et je suis bien forcée de m'en rapporter à elle, vu que j'assistais à l'affaire. (A ce passage de son discours, Mme Fonteau éteignit la lueur verte de ses yeux de vieux chat sous ses paupières grasses.) Excusez la liberté que je prends, mais ces deux petits-là s'aiment devant moi, je connais la couleur de leurs caresses et c'est du miel, car c'est jeune, ardent, ça ne songe qu'à ça, cependant <i.
n'est pas si fou que de se vouloir la prison l'un à l'autre... Un braco, c'est pas un duc, tout de même! Quand la gamine, qu'est ben plus jeune que vous, madame, en pleurerait tout un siau de larmes, faut pas qu'elle puisse compromettre son galant avec ça. Elle n'a pas la raison, ni votre expérience, ben sûr... pourtant...
— M. Simon est libre de faire ce qui lui plaît chez vous. Vous venez de le déclarer vousmême, madame. Je lui ai donné cette bague et il l'a donnée à qui devait la recevoir, fit Lionnelle de plus en plus calme; c'est parfait.
Seul, Stephen-Eros, qui était le plus près d'elle, put s'apercevoir que les 3reux bleus de la lionne devenaient plus foncés et qu'elle serrait terriblement les dents.
— Les hommes, madame la duchesse, c'est tout de la canaille, objecta la tenancière du bar de la colline, et m'est avis que vous voulez le défendre... Il l'a peut-être bien donnée à sa poule... sans votre permission.
Stephen-Eros bondit.
— Madame la duchesse, me permettez-vous, à moi, de flanquer cette gueuse à la porte?
Lionnelle s'était levée à son tour, la lèvre
frémissante et les yeux en Jeu; mais, très grande dame, elle eut encore la force de dire :
— Pas du tout. Je ne vous permets rien de semblable, vu... le certain âge de Madame. Elle est dans son droit en veillant à la bonne tenue de son intérieur. Elle est la propriétaire du... enfin... du bord-de-l'eau pour prononcer cela d'une manière plus française, et moi je suis la maîtresse de la maison vierge. Ça fait une légère différence. Je vis au grand jour. Mme Fonteau est obligée de recevoir la nuit. Pourquoi discuter? Si le saphir ne convient plus, perle et rubis sont à sa disposition. J'ai offert une bague. Il n'est pas élégant d'offrir une somme. Simon ne le permettrait pas, lui qui se passe, paraît-il, de toutes les permissions!
Complètement démontée, la mère Fonteau, peu habituée au langage diplomatique, abandonna ses airs de bourgeoise et redevint la poissarde bienveillante.
— Mon petit cœur, tu vas trop fort! On ne jette pas ses perles aux marcassins, et tu te feras plumer par l'amoureux ou son amoureuse. Il en tient encore pour son Ida... Je le sais bien, puisque c'est moi qui les couche.
Alors, une étrange tourmente emporta la duchesse de Montjoie, cette gracieuse folle qui riait de tout et d'elle-même. Ses entrailles furent tordues par une souffrance qui n'avait rien de commun avec le petit frisson de ses ordinaires caprices. Elle vit, dans un rouge éclair, un couple enlacé... et elle revit, penchée sur elle, une face brune, aux regards d'une merveilleuse ferveur. Elle avait découvert le véritable amour, pris, au piège du respect sentimental, un homme effrayant qui n'avait point la coutume d'y aller par quatre chemins ; elle voulait cet homme, n'importe comment et tout entier. Un amour très simple, très grand, irrésistible, mais profondément naturel, ne se rencontre presque jamais. Elle n'allait pas renoncer à son trésor pour des racontars de vieille entremetteuse.
— Tu mens, misérable! rugit Lionnelle en se précipitant sur la mère Fonteau. Mille francs pour toi, si tu peux me prouver cela ce soir même... et je serai guérie.
— A la bonne heure ! glapit la mère Fonteau en reculant sous le choc, ça c'est parlé. Voilà comme je comprends les dames de la haute, franches du collier, des bagues et de la jarre-
tière! C'est à ça qu'on reconnaît les vraies duchesses, ma mie, et non pas aux manières sucrées. Ça colle! Viens ce soir au terrier de notre braco, en passant par le sentier de la corniche, tu sais, le sentiei dit : des vaches, vu, d'ailleurs, que c'est seulement les chèvres qui peuvent y monter... et tu verras qu'il y fait plus chaud que dans le ventre d'une grenouille de salon. Mes bons messieurs, excusez du dérangement, je m'en vas... ce n'était sûrement pas à vous que j'avais affaire... mais puisque Madame trouve que c'est pas gênant...
Et elle refit sa révérence de l'entrée.
Stephen-Eros, les larmes aux yeux, déchirait rageusement les pages d'un livre. Jousselin pianotait sur les vitres d'une fenêtre, et Jacques Moriel, l'intendant, inventoriait les fleurs du tapis.
— Duchesse, vous n'irez pas! cria Stephen hors de lui, ou je vous accompagnerai avec un revolver.
— Si tu y tiens, mon enfant! répondit la duchesse un peu détendue. Je regrette cet incident ridicule, mais je n'aime pas qu'on vienne me mentir sous le nez pour me faire du chantage ensuite. Ce braconnier est iin très brave
garçon, incapable d'une mesquinerie ou d'une déloyauté. Je lui ai donné réellement cette bague pour qu'il l'offrît à cette fille... et il a dû le faire...
Moriel s'éventait avec son mouchoir :
— ...Et le soir même.,, il continuait, comme le nègre!
— Mon cher, ne riez pas. Je n'ai pas envie de rire, moi. Ce grand gaillard est un enfant, un pauvre garçon tout neuf qui a le cœur très bien placé.
Jousselin toussa légèrement :
— Si vous avez besoin de leçon d'anatomie, n'oubliez pas que je suis encore là, chère madame.
La duchesse de Mont joie brisa une coupe de cristal sur un marbre.
— Je n'oublie rien, et en voilà assez. Je ne... braconne pas sur vos terres, messieurs. Si je vais chasser ailleurs, ça me regarde. En tous les cas, je n'ai pas encore... choisi, et je souhaite sincèrement que cette vieille toquée puisse avoir dit la vérité. Je ne calcule pas mes démarches et je ne m'épargne pas. Si j'ai besoin d'une leçon de... morale, je ne l'accep-
terai qtie de moi-même et j'irai la prendre... quand j'en devrais mourir. Je n'ai pas revu ce braconnier depuis notre course en auto. Avouez qu'ayant la possibilité de me relancer ici pour y apporter du gibier... qu'il ne veut pas qu'on lui achète, ce singulier amoureux de légende se conduit comme un fort grand seigneur. Je l'ai seulement aperçu, hier, qui traversait la rivière à la nage, histoire de s'amuser, sans doute, ou de... m'amuser; mais il ne m'a même pas fait un signe indiquant qu'il désirait davantage.
— Fichtre ! murmura Jousselin, étirant sa moustache en chat en colère. Qu'est-ce qu'il vous faut comme signe, alors ? Celui de Léda?
— Messieurs, ajouta Lionnelle pouffant de bonne grâce, vous avez beaucoup d'esprit. Allons souper et demeurons de bons camarades. Il serait très lâche de votre part de m'abanclonner en ce moment, et je pourrais croire que vous redouiez un cambriolage pour vous.
Les trois hommes saluèrent.
Stephen baisa la main de la duchesse pendant que Marcel et Jousselin tendaient la leur, en camarades respectueusement dévoués.
— Je vais changer de toilette. Voua n'attendrez pas longtemps.
Dès qu'elle fut partie, ils se regardèrent, un peu pâles.
— Ça va plutôt bien! dit Moriel.
— Pour le cambrioleur futur ? questionna Jousselin.
— Non, pour nous. Tant qu'elle ne choisira pas...
— Et si elle choisit le quatrième ! fît Stephen désespéré.
— Allons donc! On ne peut pas avouer, ou épouser, un Simon dit le Braco. Et ce garçon, elle vient de nous l'apprendre, est réfractaire à toute vénalité. Il ne vend même pas son gibier. Cet imbécile n'a qu'à faire... le signe, justement, et elle se sauvera. Une duchesse, même enragée de jalousie, n'en arrive pas à de telles extrémités. Le jour où Lionnelle aura peur, elle s'arrangera de façon à ce que le pauvre diable rencontre porte de bois... et le tour sera joué, absolument comme pour nous. C'est un cas pathologique.
— Hum! soupira Stephen, on ne sait pas ce qui se passerait si, au lieu de trouver les deux tourtereaux de la mère Machin dans le même
nid, elle y trouvait... le loup. Le respect amoureux, ça ne tient pas devant l'occasion et, surtout, l'impunité. Moi, je n'oserais pas, ni vous, nous sommes des gens civilisés; mais... celui-là... Rien qu'à me mettre la main sur l'épaule pour plaisanter, il a failli me jeter à genoux.
— Alors, pourquoi l'amour platonique dans le parc de Coulance ? objecta ironiquement Jousselin qui ne savait pas si bien dire.
A la tin du souper, vers dix heures, Lionnelle sortit, et ces messieurs allumèrent leurs cigares :
— La veillée des armes! déclara Jacques Moriel philosophiquement.
— Moi, je vais chercher un revolver ! dit résolument Stephen.
— Tenez, voici le mien, si vous savez vous en servir!
Et Jousselin lui tendit un solide browning.
Stephen le fourra dans sa ceinture, sans se rendre bien compte de ce qu'il y mettait; puis il traversa le salon, la salle à manger et vint heurter à la porte de Mme de Montjoie.
— Entrez, cria-t-elle, impatientée.
Elle achevait sa toilette... de course noc-
turne. Une robe du soir en satin cuivre voilée de mousseline jaune souple et brodée de paillettes d'argent. Charlotte lui drapait un châle de crêpe de Chine en manière de domino, un léger capuchon de dentelles blanches retombant sur ses yeux étincelants de chatte en maraude.
Stephen, malgré la présence de Charlotte (qui en avait vu bien d'autres), s'accrocha désespérément à ses jupes, la suppliant sur un ton de petit enfant navré de renoncer à ses confitures :
— Non! je vous en prie, Lionne, n'y allez pas! Vous êtes perdue si vous mettez un seul doigt dans cet engrenage. Ce sont tous des bandits, lui comme les voisins. Qu'est-ce que je vais devenir, moi, avec mon livre de critique paraissant en octobre et dont on doit m'envoyer les épreuves ici? Vous êtes absolument insensée, d'autant plus que vous n'aimez que votre caprice et pas du tout ce garçon. Songez donc, malheureuse, que vous pouvez ramener des... oui, des poux, de cette caverne! J'en ai la chair tout hérissée, rien qu'en supposant ça ! Voyons, vous, Lionnelle, duchesse de Montjoie, avec votre nom, votre train d'existence, ris-
quer de vous livrer corps et biens à un héros de grands chemins? Réfléchissez! Je me meurs d'amour pour vous, je me consume à vos pieds. Il est vrai que je suis un enfant, mais je peux valoir un homme de ce genre-là. Je ferai tout ce qu'il vous plaira. Je tuerai, au besoin !... Ah! non, c'est à en pleurer. Je suis humilié pour vous, ma chère Lion... Réfléchissez aux parasites, vous tellement dégoûtée de tout ce qui n'est pas propre, absolument élégant...
— Ah! s'écria Lionnelle, agacée, je connais des parasites autrement dangereux!
— Tu veux parler de Moriel et de Jousselin? dit Stephen candidement, en baissant la voix. Tu as raison... mais tu as toujours eu peur de rester seule avec moi. Charlotte! ordonna-t-il plus haut, joignez-vous à moi pour retenir ici Mme la duchesse.
Charlotte obéit et eut un air des plus méprisants.
— Ça ne servira de rien. Madame est chipée. Y en manque pourtant pas de jolis garçons dans son monde... comme vous voilà, vous, monsieur Stephen. Ce braconnier de malheur! Ah! si j'avais voulu, le jour où il m'a décoiffée parce que je défendais madame.
— Que voulez-vous dire, Charlotte, interrogea Lionnelle sévèrement.
— Rien de plus, rien de moins, madame. A part que n'étant pas princesse, j'en voudrais pas... même pour m'aider à plumer ses cailles!
Lionnelle arracha un coin de son châle de crêpe de Chine des mains de Stephen et passa.
Celui-ci tira son revolver, fit mine de se l'appu}rer sur la tempe, puis, après réflexion, il en contempla stupidement le mécanisme et s'aperçut qu'il en ignorait le fonctionnement.
Fallait-il avancer ou reculer le chargeur? x\lors, il prit le parti, encore plus héroïque, de se trouver mal.
— Charlotte, faites respirer des sels à monsieur et enlevez-lui son arme. Il n'aurait qu'à se tuer sans le vouloir pour que ça devienne sérieux. Ne vous inquiétez pas de moi. Je rentrerai peut-être tard et je désire dormir tranquille, faire la grasse matinée. Qu'on ne me dérange pas.
Et elle s'enfuit.
C'était le soir du grand orage des sens qui emportait tout, la pudeur, l'orgueil, le souci de son rang social et aussi le sourire qui se moque du monde, car Lionnelle ne riait plus.
Mme de Montjoie avait de vagues indications sur ce fameux sentier de chèvres dit : des vaches, mais elle s'orienta, disputa ses dentelles et ses franges aux ronciers, glissant, butant sur ses souliers de toile d'or à barrettes brillantes, elle finit par échouer dans un couloir de rochers, une sorte d'entonnoir terriblement humide. Comme elle en cherchait l'issue, la lune parut sur la colline et tendit un rayon blanc, un doigt pointu, lui désignant une fente de grotte à peine assez large pour laisser passer un chien.
Une ombre ondula entre ce doigt de lune et elle ; Mme de Montjoie faillit s'évanouir, comme Stephen Eros, car elle reconnut la fille au chignon roux, Ida, la seule pensionnaire de
la maison Fonteau. Celle-ci, très décente, un fichu, par hasard propre, croisé sur la poitrine, semblait attendre quelqu'un. Elle murmura :
— Madame, n'ayez pas peur, ce n'est que moi. Je suis venue m'asseoir là, j'y suis depuis une heure, pour vous avertir que Simon est à son gibier parce que le lapin donne. Celui qui est à sa place... faut bien que je vous le dise tout de suite, c'est... c'est le père Olibert. Vous comprenez ? Quand j'ai eu deviné la manigance, je m'en suis fait bien du mauvais sang, d'autant plus que je ne pouvais pas courir après Simon qui, lui, ne se doute de rien et doit être dans des endroits qu'on ne sait pas, naturellement. Ça vous aurait guère plu, cette histoire-là. Des fois, dans le noir, un homme en vaut un autre... vous auriez eu beau crier... l'endroit est si désert.
Elle disait cela passivement, sans émotion et sans ironie.
Les jambes fauchées, la duchesse tomba sur le banc de pierre, à côté de la fille rousse.
— Le père Olibert! Qui? Quoi? Ce n'est donc pas vous qui deviez vous trouver. . . avec Simon, chez lui?
— Oh! fit doucement la servante sans se dé-
partir de son humble politesse, il y a des jours que c'est fini, nous deux. Je lui fais son lit, comme de juste, mais je ne le défais point, môme que je sais qu'il y a mis une rose, que vous lui avez donnée, pour la conserver fraîche. A c't'heure, le père Olibert, que la mère Fonteau a bien saoulé, est couché dans l'entrée du terrier. Vous auriez buté dessus tout à trac... c'est un méchant tour de la patronne qui se disait que vous n'auriez jamais osé faire le raft'ut de vous plaindre, bien sûr. Elle se méfiait pas de moi, car elle est un brin en enfance, la mère Fonteau. N'empêche qu'elle m'a repris la bague bleue et que je la reverrai jamais.
Mme de Montjoie sentit que la respiration lui manquait.
Et il y eut un long silence, parce qu'elle pleurait tout bas d'horreur, sinon de reconnaissance.
— Ida, murmura enfin Lionnelle, tu auras les mille francs. Veux-tu bien m'embrasser, en outre?
— A votre service, madame la duchesse, répondit la fille rousse dont le visage résigne s'éclaira, sous la lune, d'une grande douceur.
Je vous remercie bien, seulement, pour les billets de banque, on me les reprendra aussi, ça c'est couru. J'ai jamais rien à moi chez la mère Fonteau. Je suis sur les papiers de juslice, voyez-vous.
La duchesse serra passionnément la petite servante sur son cœur. Elles étaient assises sur le même canapé de roc dur et elles semblaient guetter le même passant, la tête de l'une appuyée sur l'épaule de l'autre. Alors, Mme de Montjoie se mit à divaguer, lyriquement, selon l'usage :
— Oh! Ida, où sommes-nous tombées, dans ce repaire de brigands? Nous sommes perdues, nous sommes les deux sœurs du même frère d'amour, que nous attendons et qui va... choisir, lui! Tu semblés ignorer que tu viens d'accomplir un acte de merveilleux héroïsme ? Mais, la princesse, c'est toi, petite fille si pauvre à qui j'ai pris le seul bien qu'elle possédait en toute propriété, les caresses d'un homme. Tu m'as sauvée d'une horreur sans nom, d'une effroyable bataille où j'aurais laissé non seulement mon honneur, mais encore ma chair, car je n'aurais pas pu survivre à cette ignominie. Pauvre enfant! Tu es jolie, tu es jeune, tu
es douce et je veux être ton amie. Dicte tes conditions? S'il faut te rendre le cœur de cet homme que tu aimes assez pour... veiller sur moi, je l'essaierai. Veux-tu remplacer Charlotte chez moi, dis? Tu ne peux pas rester dans un pareil coupe-gorge.
Elle secouait Ida, la tenant aux épaules et froissant ses soieries jaunes comme de l'or liquide, contre la jupe de laine rude de la fille qui l'écoutait, ravie, sans d'ailleurs y comprendre grand'chose.
— Il faut te sauver de là. A mon tour de te rendre l'honneur. Figure-toi que Charlotte prétend... peux-tu me dire la vérité sur cette nouvelle histoire ? Encore un ignoble mensonge? Charlotte prétend que Simon a voulu...
La duchesse s'emporta.
— Si ce garçon n'est pas absolument net, splendide, entier dans sa noblesse de sauvage, il n'est pas, et je le fais jeter en prison! Voilà!
— Charlotte? bégaya la fille médusée par le mot prison, le seul qu'elle saisissait dans toute son ampleur. C'est votre bonne? Eh là! mon Dieu! qu'est-ce que Simon lui a passé, le jour des cailles, quand elle a eu l'idée de lui expliquer que les femmes riches ont le droit de
s'amuser... comme... enfin comme les autres! J'ai cru qu'il allait lui arracher les cheveux. Ah bien pour ça, non, y a rien eu de fait, ni ce matin-là, ni les matins suivants, et ce serait rare qu'il me l'aurait pas montrée puisque je vous dis que c'est moi qui secoue la mousse de son lit, rapport aux vipères, car, il y a pas plus traîtres que ces vermines-là quand ça sent la chaleur dans nos caves.
Elle ajouta, naïvement, avec la fierté particulière qui redresse les prostituées les plus lâches dès qu'il s'agit de vanter les qualités du mâle :
— Pensez-vous qu'il se serait gêné pour aller faire ça chez vous si ça lui avait convenu. Ben! On voit de reste que vous le connaissez pas.
Lionnelle eut un frisson et voulut se lever. Elle tamponnait ses yeux avec un petit mouchoir de dentelles, puis elle chercha sa trousse de poche : boite à poudre, rouge en étui et miroir de vermeil.
— Vous êtes des gens... effrayants mais bien sympathiques, soupira-t-elle. Tu vas demeurer avec moi pour me reconduire ou me garder des mauvaises rencontres, n'est-ce pas, ma jolie?
204 LA MAISON VIERGJE
— Je vous mènerai chez vous, seulement, faudra que je rentre, il est l'heure que la lune tourne, il va rentrer, lui aussi... et il y aura de la casse quand il va dénicher le père Olibert sur le passage de son lit. J'aimerais mieux rien savoir, surtout que la vieille chouette doil guetter de sa porte, à elle. Elle ne dort guère non plus, cette femme-là, quand elle attend un chambardement. Tenez ! Chut ! Ecoutez, le voilà ! C'est pas le père Olibert qui ronfle, c'est des cailloux qui déboulent de là-haut! Lui, je reconnais son pas entre mille! Il marche en nuit tel qu'en jour, parce qu'il est habitué.
— Non, je n'entends rien, Ida! Je voudrais bien m'en aller.
La duchesse ramena son capuchon de soie sur ses }Teux. A présent, elle était sans fore»: et sans volonté, mais elle commençait à avoir très peur. Car, ce qui venait était peut-être plus redoutable pour elle que cet ivrogne cuvant son eau-de-vie à l'entrée de la caverne du fauve.
— Il descend la pente. Il saute les marches. C'est rapport à ses espadrilles que vous l'entendez pas... Là, le voilà! Qu'est-ce que je vais prendre?
Et, d'instinct, la fille leva son bras pour se protéger.
Il dégringola en quelques bonds souples jusqu'aux deux femmes, s'arrêta, la tête en avant, les coudes au corps, et gronda, les yeux pleins d'un rayon phosphorescent, en jurons des plus accentués.
— Ah ! ça c'est trop fort ! fit-il en lançant sur l'herbe un carnier rempli de pattes et d'oreilles velues, qu'est-ce que vous pouvez bien fiche ici, toutes les deux?
Ce toutes les deux irrévérend fouetta l'orgueil de la duchesse qui venait pourtant de traiter de sœur une pauvre fille stoïque, et elle dit, dédaigneuse :
— Nous avions des choses intéressantes à nous dire, cher monsieur Simon, et... mademoiselle vous les expliquera. Je me sauve, car il est tard. Pardonnez-moi, mais je préfère ne pas entendre cette, explication. Je suis écœurée.
Il se balançait, les mains aux hanches, essayant de démêler ce qui se passait. Tout à coup, il éclata d'un rire strident.
— Vous ne pouvez pas savoir comme c'est drôle de voir dans le même nid le faisan doré mêlant ses plumes aux plumes de la bécasse?
On va s'expliquer tout de suite, après quoi je vous reconduirai chez vous, madame Lionnelle. Voyons, conte ton conte, Ida, sinon je t'étrangle. Tes manières en dessous ne me plaisent pas. Tu trembles, donc tu as fait une sottise.
Il barrait le chemin, de toute sa hauteur. On ne voyait même plus la clarté de la lune derrière lui.
Ida se serra contre Mme de Montjoie. Il était évident qu'elle ne savait par quel bout commencer. Elle cherchait la main de la duchesse et une solution.
Cela rendit son assurance à la femme du monde.
— Ne riez pas. Simon, car Mlle Ida vient de me sauver un peu plus que la vie.
— Alors, comme je vous connais... ça fera deux bagues! grommela-t-il de fort mauvaise humeur. Qui a voulu vous tuer, ou plutôt, dans quelle fondrière avez-vous glissé, belle madame? C'est ici chez moi. je pense, et les femmes n'y viennent pas facilement. Pour vous \ voir... faut qu'on vous ait montré le chemin! Malheur à celui qui l'a fait. Je ne permets à personne de se mettre à ma place.
— Ne t'emporte pas, Simon, supplia la pauvre Ida, y allant de tout son courage. Il n'y a pas de mal grâce à moi, mais c'était moins cinq! La mère Fonteau a saoulé le père Olibert qui est... là... couché devant ta porte; il y était pour... pour attendre madame, rapport à . . . ce qu'elle lui plait.
La duchesse avalait sa salive, étranglant de honte; quant à la petite servante, elle demeura court, parce que le grand braconnier venait de sauter sur sa porte, autrement dit la fente du rocher qui lui servait d'entrée. Il tira une masse grouillante, un homme ou un animal, complètement nu, de cette crevasse, leva la main, on vit un éclair briller, on entendit un horrible cri sortir de cette masse gélatineuse, couleur de poisson mort, et le père Olibert, précipité du haut de la pente de la falaise, alla rouler jusqu'à la Seine, probablement dégrisé pour toujours.
— Maintenant que ma chambre est nettoyée, si vous voulez vous donner la peine d'y venir, fit le grand garçon très calme, en essuyant la lame de son couteau dans l'herbe. Vous y serez encore plus en sûreté que chez vous.
Ida venait de fuir, droit devant elle, talon-
née par la peur des gendarmes. Elle ne songeait plus qu'aux papiers de justice.
— Dommage, fit-il froidement, qu'elle oublie de refaire mon lit... c'est son métier pourtant... et il va falloir que vous y dormiez, madame la duchesse, vous êtes certainement malade, vous qui n'aimez pas le sang. Ah! ma pauvre faisane dorée, c'était pas comme ça que je rêvais de ma nuit de noces! ajouta-t-il, en lui tendant les bras.
Lionnelle eut une révolte, essaya de fuir à son tour, mais elle ne put que se laisser porter dans l'étrange nid d'aigle qu'elle ne connaissait point, la chambre nuptiale.
C'était tout rond, sans autre issue que cette fente de la roche, et au milieu, il y avait un tas de mousse souple et doux comme le meilleur des divans. Un fusil était accroché au-dessus. On y voyait à peine quand on regardait du côté de la porte et on n'y entendait rien, ni le bruit du barrage, ni le murmure des feuilles du bois surplombant l'entonnoir, où le ravin qui y conduisait. Un calme effrayant y régnait, une sensation de sécurité... mortelle, le même calme qui permettait à ce grand fauve de contempler sa proie enfin conquise.
— Nous avons le temps, tu peux t'expliquer à ton aise et je ne me priverai point de t' écouter encore chanter, mon oiseau d'amour, ma bestiole toquée, qui n'a décidément pas tout l'orgueil que je voudrais garder à sa place. Ah ! c'est bien utile d'être duchesse pour devenir jalouse d'une servante d'auberge, d'une fille à tout le monde. Non ! C'est malheureux de voir ça!
Mme de Montjoie ferma les yeux et se blottit dans les bras de l'assassin. Elle pleurait, riait, divaguait, rejetant en arrière ses courts cheveux ondes.
— Non! je ne m'en irai pas tout de suite, mais je veux que tu me comprennes bien. Je ne suis pas venu te chercher, ici. Je voulais savoir si tu m'avais trompée! Cette pauvre petite servante... Ah! comme je l'aurais tuée, si je l'avais découverte, là, à ma place, dans tes bras...
— C'est bien ce que je te disais! La jalousie... et la tuerie, par-dessus le marché. On est à deux de jeu, quoi. Nous sommes du gibier de bagne et je ne sais pas du tout lequel rendra le mieux dans un mois, en face des juges. Si on s'aimait, dis, pour oublier tout ça?
Il la regardait avec une étrange anxiété au fond de sa joie furieuse d'animal libre qui sent, pourtant, rôder la mort autour de lui, mais comme elle voulait, avec un geste de coquetterie puérile, rattacher son corsage, il arracha tout, envoya les soieries et les dentelles à l'autre bout de sa caverne de brigand, ei Aime la duchesse Lionnelle de Montjoie se trouva, pour la première fois de sa vie, devant un homme qui ne respectait plus rien...
Ida, vers midi, se glissa timidement vers l'antre du fauve, siffla comme un pinson. Elle apportait du lait, du pain, des noix nouvelles. Le grand braconnier sortit, s'étira et posa un 'doigt sur sa bouche.
— Elle dort, fit-il, la voix sourde, tout son beau visage de sauvage amoureux ravagé par l'inquiétude. Et les gendarmes? Viendront-ils? Espèce de timbré! Tu mériterais bien que je le le laisse croire, mais le sacré père Olibert n'est point trépassé, et c'est dommage ! La mère Fonteau le soigne. Il n'a rien compris à sa dégringolade, vu qu'il était trop saoul, et pas de danger que la patronne lui explique. Ton couteau n'a pas touché le cœur, qu'elle dit. Elle a bien trop peur qu'il cherche à se re-
venger sur toi, Simon. Elle n'en voulait qu'à la dame. Ça n'a pas réussi... ni vu ni connu, elle inventera autre chose.
Ida baissa la voix et les yeux :
— Est-ce qu'elle est encore là, ta dame?
Le grand braconnier enroulait autour de ses reins, en guise de ceinture, un lambeau de satin jaune d'or. Ses gestes étaient lents, lassés et mesurés. Il semblait si préoccupé qu'il n'entendit même pas les réflexions d'Ida au sujet de la blessure de sa victime. Les gendarmes ne viendraient pas, c'était l'essentiel.
— Ecoute, Ida, fît-il, je suis triste à mourir, j'ai besoin de toi pour arranger l'autre histoire. Mme Lionnelle ji'a plus ni chemise, ni robe, ni manteau, et moi je n'ai rien d'assez propre à lui prêter. Ii y a aussi qu'elle ne veut pas rentrer à la villa, elle veut s'en aller à Paris tout de suite.
Il poussa un soupir et s'assit sur le banc des rocs, la tête dans ses mains.
— Ida? Sais-tu ce que c'est qu'un amour qui vous glisse des doigts quand on s'imaginait le tenir bien serré? Sais-tu ce que c'est que quelqu'un qui vous a voulu, aimé, jalousé, puis qui ne peut plus vous souffrir?
Ida détourna le front, les larmes prêtes à couler de la fontaine de son regard noyé.
— Oh! oui, je sais ce que c'est, Simon. Je ne sais même bien que ça!
Il continua, sans s'apercevoir de sa personnelle cruauté :
— 11 te va falloir jouer au plus fin avec celte peste de Charlotte. Elle ne veut plus revoir Charlotte. Elle entend que tu la suives à Paris, (/est un grand honneur pour toi et ta fortune es! faite si tu te conduis bien. Le chauffeur s'en tendrait-il avec toi, lui? Quel homme que c'est pour garder un secret?
— Tout ce qu'il y a de mieux, fit Ida, dont la douce philosophie passionnelle reparut. Il m'a •même donné cent sous ]a semaine dernière. C'est un garçon très convenable, respectant les patrons.
— Bon! Il faut l'attirer par ici, sur la route du haut avec sa voiture et tout ce qu'il pourra trouver pour habiller une femme. Je vais lui confier sa maîtresse parce que c'est rue de Piome qu'elle veut aller sans attendre la fin de la saison. Et qu'il se taise, hein, ou je l'écrase!
— Comment? Elle ne veut pas rester ici? Elle est fâchée avec toi? Une si bonne créature,
une si belle gosse! Tu n'es qu'une brute! Elle te cherchait pas, bien sûr! Elle a voulu déjà me donner mille francs et elle m'a embrassée comme on embrasse une sœur! Tiens, moi non plus, je ne peux pas te sentir, Simon.
— Ça m'est égal de ta part, mais, de la sienne, ça m'étonne. Enfin c'est ainsi, j'y peux rien. C'est un gibier de salon que je ne connais pas. Quand on n'est pas du même monde, on ne s'apprend pas, faut croire. Si je te disais. Ida, que j'ai couché dehors en attendant qu'elle s'endorme! J'en pleurerais tout le sang de mon corps, parce que, moi, je ne pourrais la faire sortir de mes veines que comme ça. J'en suis plus fou que jamais. Enfin, elle s'en ira, quoi. Je l'attendrai, et elle reviendra peutêtre plus tôt qu'elle ne pense. C'est une colère d'orgueil qui la dévaste.., à cause aussi de ses robes chiffonnées.
Ida, comme la subtile belette, la fouine rousse, qui traverse les haies, les barrières, les murs, se faufila jusqu'à la villa.
Ces messieurs de la maison vierge déjeunaient joyeusement. Nul ne doutait que madame ne fût dans sa chambre, persiennes closes, en train de dévorer un mystérieux affront,
car, si Lionnelle n'avait pas reparu, triomphante, pour les narguer, c'est qu'elle devait o voir vu les pies au nid. On avait entendu un cri, dans la nuit, du côté du four à chaux. De ce côté, certaines explications, très chaudes, laissaient des traces mais on gardait, cependant, un silence qui promettait le chantage futur.
Ida découvrit le chauffeur en train de soigner son moteur, et elle souffla, humblement :
— Monsieur, je voudrais vous parler.
— C'est toi, la belle enfant ? Allons, pas tant de manières. Il y a eu du branle-bas chez vous, hein? Viens me raconter ça. Tu en crèves d'envie.
— Oui, monsieur Gaston, un sale grabuge, mais c'est rapport à votre patronne que je suis
Le chauffeur eut un froncement de narines.
— Qu'est-ce que ma patronne a à faire avec vous autres? Charlotte prétend que madame dort et qu'il faut pas que je la réveille par mon moteur.
— Elle dort, oui, mais pas où vous croyez.
— Hein? Blague pas, petite p...
Et il dit le mot cru.
Ida essuya une dernière larme.
— Elle a eu très peur. Le braco a failli tuer quelqu'un. De voir la dispute, elle s'est évanouie et elle est malade. C'est moi qui l'ai soignée, rien que moi.
Ida expliqua la situation en tâchant de l'atténuer, mais le chauffeur comprit surtout qu'on avait voulu assassiner madame, et il fulmina contre les louches habitants des banlieues parisiennes.
Tant bien que mal, cette étrange fuite s'organisa et la voiture fut amenée sur la route du haut, capote baissée. Gaston, très ému, donna un paquet de vêtements pris au hasard, comme s'il les avait volés, dans une penderie qu'il ne visitait point, en temps ordinaire, puis il vit venir, montant le dur sentier des falaises de la Seine, un spectre de femme sous un manteau sombre, le visage voilé, l'allure nonchalante de quelqu'un qui dort encore.
Simon, très attentivement respectueux, la soutenait par le coude pour l'empêcher de buter dans les pierrailles du chemin avec ses petits souliers de toile dorée, semblables à deux feuilles mortes.
Gaston, sa casquette à la main, ouvrit la
portière, Mme de Montjoie monta sans une parole. Ida se glissa, elle et son minuscule paquet à ses côtés, en gardant timidement ses distances, et on partit.
Debout, au tournant de la route inondée de soleil où les verdures s'embrasaient de tous les feux de l'automne, Simon-dit-le-braco demeura un instant, les bras croisés, immobile, silhouette noire, comme celle d'un arbre frappé par la foudre.
Il ne devait jamais la revoir.
De notre terre de Provence :
La M ont joie par le Valbousquet,
janvier 1913.
« Madame et toujours très chère épouse,
« Mon notaire m'a fait tenir vos explications si franches et si douloureuses touchant votre nouvel état. J'en suis à la fois ravi et bien peiné. Ravi, parce que j'ai enfin l'occasion de vous offrir la preuve de ma toujours fidèle affection, peiné parce que je devine combien vous avez dû souffrir. Je vous attendais, ma
pauvre Lionnelle, à ce tournant très dangereux de votre existence et si je n'ai jamais cessé de m'informer de vos nouveaux caprices c'est que je savais, à n'en pas douter, qu'un jour viendrait où vous seriez plus humaine. Je n'ai jamais accepté le divorce, d'abord parce que la religion de mes pères me le défend, ensuite parce que je considère cette possibilité de séparation comme un crime vis-à-vis des enfants que l'on peut avoir. Et vous avouerez, avec moi, combien j'avais raison. Vous voulez vous séparer tout à fait de moi et vivre avec les seules rentes que vous font vos parents, mais cette trop grande loyauté vous amènerait à la perte absolue, justement, de cette considération sociale dont nous avons tous besoin, les femmes encore plus que les hommes. Je ne sais même pas de quelle manière, en l'occurrence, vos parents vous admettraient à leur foyer, femme sans mari y rapportant un enfant sans père ! Non, ma chère Lionnelle, je me refuse au divorce, aujourd'hui plus que jamais. Vous me donnez une grande satisfaction à constater votre soumission d'humeur à ce triste destin, mais je ne puis pas oublier que vous êtes ma femme légitime, que vous
avez reçu mon nom en dépôt et que si j'estime que vous ne pouvez pas avoir failli, je suis seul juge de la question.
« Lorsque j'ai demandé votre main à vos parents, il y a de cela bientôt dix ans, j'avais cinquante ans et je faisais une folie, mais je la faisais au nom de ma race, mon cadet, Jean de Montjoie, se consumant dans la phtisie, ne pouvant plus se marier, je pensais être encore assez jeune pour espérer une descendance. J'avais compté sans la bizarrerie de votre nature sauvage, rebelle à toute assiduité conjugale et j'ai eu peur d'encourir votre haine, j'ai préféré me retirer courtoisement de votre existence et attendre le retour de votre bon plaisir, ou, tout au moins, de vous savoir dans la truelle nécessité où vous voici tombée.
« Il y a, en amour, bien des difficultés qu'on ne peut surmonter sans un ridicule qui tue l'amour. Vous ne m'aimiez pas. Vous ne pouviez pas m'aimer. Jeune, beaucoup plus jeune que moi, coquette et belle comme vous l'étiez, vous ne pouviez pas concevoir les choses sérieuses et quand je parlais des enfants que vous me deviez, vous aviez de tels sourires ou
de telles larmes, que j'eus mille fois raison de vous abandonner à vos farouches instincts de liberté. L'argent, que j'eus grand soin de ne pas vous épargner malgré un peu de désordre dans vos comptes de maison, vous a protégée contre vous-même. Une duchesse de Montjoie ne pouvait pas vivre sans payer ses fantaisies et j'ai bon espoir que personne, autre que moi, n'a pu vous en offrir.
« Aujourd'hui, Lionnelle, je ne vous ordonne pas, comme un époux aurait le droit de le faire, de rentrer chez moi, mais je vous prie, en qualité de votre meilleur ami, de revenir chez vous avec votre enfant, avec mon héritier. Nous ne serons pas trop de deux, madame, autour de ce berceau.
« Maintenant, je vous dois, à mon tour, quelques explications pour que vous ne puissiez plus douter de mon entier dévouement et comme vous m'avez interdit de vous rendre visite en ce moment, je vous informe de toutes mes démarches pour assurer la tranquillité absolue, si nécessaire à votre présente situation. Quand j'aurai le bonheur de vous recevoir, en mars, comme j'ose l'espérer, nous
n'aurons donc plus qu'à nous occuper de l'avenir. Le passé n'existera plus ni pour vous ni pour moi.
« Sur vos précises indications, je me suis rendu au lieudit : la maison vierge, votre dernière résidence, et, malgré que ce fût en plein hiver, j'y ai trouvé la plus déplorable compagnie et la plus grande dilapidation. Trois personnages, qui me semblaient sortir de la comédie italienne, menaient là-dedans le plus singulier des trains, les uns coupant les arbres de votre parc pour les vendre, et les autres y introduisant des personnes du plus mauvais ton. J'ai fait nettoyer cette bicoque, ne méritant certes pas. au plus, son nom, j'ai cassé aux gages une petite pimbêche, votre exfemme de chambre devenue, je crois, du dernier bien avec votre intendant, et j'ai eu, enfin, maille à partir avec un jeune godelureau, se disant poète, auteur d'un livre de critique dont j'ai dû acheter une édition entière, parce que cet étournean avait cru bon de vous le dédier, ce que je ne saurais permettre, votre nom étant imssi le mien. Ayant eu la curiosité de parcourir ce libelle, durant un ennuyeux trajet en
chemin de fer. je n'ai pas tardé à m'apercevoir que l'auteur, sous prétexte de critiques, y offensait à la fois les mœurs, le bon sens et la syntaxe, ce qui m'a profondément dégoûté de sa manière. Je vous ai fait porter ce livre par votre chauffeur, les quelques bibelots auxquels vous teniez et je charge un notaire de vendre le reste, y compris la villa. Pour ce qui concerne votre chauffeur et cette pauvre petite repentie, dont vous me parlez d'une façon si touchante, je m'occuperai, dès mon retour en Provence, de leur chercher une place convenable sur nos terres et si, comme vous semblez le supposer, il y a anguille sous roches, nous unirons ce couple en le dotant puisqu'il vous fut dévoué.
« J'arrive au point délicat de nos négociations et je ne sais comment vous faire part de îa chose, tant votre ombrageux orgueil me paraît demeuré à vif. Vous m'excuserez si je traite la question froidement, mais j'ai l'habitude d'aller droit au but que je poursuis, surtout quand il s'agit de votre personnelle tranquillité.
« Ayant appris qu'un braconnier du pays,
du nom de Simon, avait été découvert, la tête fracassée d'un coup de fusil au fond d'une grotte, je me suis fait indiquer le médecin légiste chargé de l'autopsie aux fins de constater s'il y avait eu crime ou suicide. Ce médecin, fort courtois d'ailleurs, n'a pas pu m'éclairer à ce double propos, prétextant que la victime, jouant du couteau pour peu de chose, lui semblait moralement peu intéressante, mais il me déclara, sans que je le lui demande, que ce pauvre diable, mort si mystérieusement, était vraiment un admirable échantillon d'humanité physique, n'ayant aucune tare, ni maladie d'aucune sorte et n'étant pas le moins du monde alcoolique, chose étonnante à notre époque.
« Il faut, maintenant, ma chère Lionnelle, tourner vos yeux vers l'avenir, c'est-à-dire vers notre enfant.
« Ah ! comme je souhaite passionnément que ce puisse être un mâle!... Je vous attends donc, ma chère femme, pour le renouveau, dans notre belle résidence de Montjoie que je vais préparer en votre honneur comme je prépare mon cœur, si profondément triste de
votre absence de dix années, à l'émotion dél cieuse de vous revoir, plus belle parce qu meilleure, et à la joie d'obtenir peut-être ui jour votre confiante amitié, si je n'ai pas si forcer votre amour.
« Votre mari fidèlement affectionné,
« Bertrand de Mont.ioie. »