LOGES DE PREMIÈRES, N
VOUS a longtemps admirée... Vous feriez croire qu'il y a chez vous du dépit et...
— Mais , sans doute , je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop lot à l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis franche.
— Oh ! l'infernale coquette, elle ne pardonne pas même qu'on renonce à elle... 11 faut que sa victime reste là pour souffrir.
— Hélas ! M. de Gercourt va bien se venger ce soir... Je n'ai demandé ma voiture qu'à onze heures. »
Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de Fierval.
— Ma chère Emilie , dit M. de Beaulieu à sa sœur, je vous amène un renseignement vivant sur la charmanle femme qui est à côté du sobieska.
— Vous connaissez celte jolie personne, M. de Fierval? demanda madame de Luceval.
— Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari... C'est M. de Brévannes...
— Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
— A peu près... Le père était environ comme fournisseur,... agioteur.
— Et cette jeune femme ?
iie LOGES DE PREMIÈRKS , IN" 29.
— Une pauvre fille sans forlune. Elle donnait des leçons de piano pour vivre...
— Il est impossible d'avoir Tair plus distingué, reprit madame de Luceval.
— Elle est mise à ravir... c'est donc un mariage d'amour?...
— Certainement... mais Brévannes est trèsinfidèle, dit-on.
— Comment? ce gros homme à lunettes?
— Non, ma chère, ceci doit être au moins le Sobieski de la Sobieska, dit M. de Beaulieu à sa sœur.
— M. de Brévannes, reprit Fierval , est cet homme très-brun à figure expressive , la casquette de madame Girard vous le cache... tenez...
— Dieu ! quelle mauvaise physionomie... il a l'air méchant.
— Mais non, je vous assure, Brévannes est ce (ju'on appelle un très-bon garçon, seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le veut... »
Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy (tante de M. de Morville).
« Ah! madame, quel heureux voisinage, dit
LOGES DE PREMlfcKES, N° 29. 171
madame de Luceval, êtes-vous seide dans celte loge? J'irai vous faire une visite..,
— J'attends madame de Hansfeld , et par extraordinaire son mari raccompagne... dit madame de Lormoy.
— Vraiment?... Quid malheur! d'ici, je ne pourrai pas voir ce mystérieux personnage... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie...
— S'il vous avait aperçue, ma chère Emilie, je n'awais pas à le lui demander... mais malheureusement. . h
Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, et dit à madame de Luceval :
« Le voici : »
C'étaient en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient dans la loge.
LES STALLKS D AMIS.
t Que de monde ^.. que de monde !...
— A la place de Gercourl , moi , j'aurais à cette heure une furieuse émotion ; et vous ?
— Moi aussi...
— Mais quelle fantaisie lui a pris?
— Il ne peut rien faire comme lout le monde.
— Ah bah ! Esl-ce que sa comédie est vraiment extraordinaire?
— Non , non , je veux dire (jue les gens du monde ne font pas de comédie ; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
— Je croyais que vous aviez vu une répétition générale?
180 LFS STALLES d'aMIS.
— Oui.
— Eh bien ?
— Je suis arrivé au troisième acte , et. , ma foi , je me suis trouvé à côté de mademoiselle "*, que je n'avais jamais vue hors la scène ; j'ai causé tout le temps avec elle , et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de Gercourt. Elle est trèsgentille, celte mademoiselle ***.
— Alors vous ne savez rien de la pièce?
— Saint-Clair, qui a vu deux répétitions , dit que c'est très- faible. Moi , je voudrais que .sa pièce réussît , bien certainement; mais quanta applaudir comme un claqneur... Vous entendez bien...
— Dieu nous en préserve !
— Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
— Tout le club sera ici.
— Us viendront gris... Ça sera drôle...
— Ah ! voilà l'ambassadeur turc...
— Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue...
— Pardieu ! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc. .
— Je déteste cette femme-là... Elle est si moqueuse...
— Et si mauvaise langue...
— Est-ce que vous la trouvez réellement trèsjolie?
— Hem... hem. Elle a du piquant, de la physionomie , voilà tout.
— Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette loge ! Voilà une femme réellement ravissante.
— Elle est avec cette petite bêle de madame Dinville.
— Il faut toujours que cette sotte créature .s'accroche à une femme à la mode...
— Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
• — Le voilà qui entre dans leur loge... Est-ce que M. de Longpré peut se passer de lui ?...
— Malheureux Longpré!...
— Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron... Qu'elle est jolie!... Avouez qu il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent...
— C'est vrai...
— Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards...
t'iiôiEL LAMiu.nr. 1"
— Sans doute ; mais on est si bête. .. On préfère à tout la vanité.
— Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté. . . Cette robe de velours grenat lui sied à ravir... Quelles admirables épaules !... Je ne Tai jamais vue mieux qu'aujourd'hui... Avec qui est-elle donc là?...
— Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
— Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge...
— Non.
— Si... je vous assure.
— Ces loges sont si obscures.
— C'est peut-être le prince...
— Est-ce qu'on le lâche maintenant?
— 11 paraît... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le cache...
— A propos de Morville, comment n'est-il pas ici?... lui, Tami intime de Gercourt.
— Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré ; sa mère va mieux.
— Et lui ! comment va-t-il ?
— Comment lui?
— Il ne guérit pas de son Anglaise?...
— Non... Voilà une fidélité incurable.
— Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de contradiction , mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon...
— A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à tourmenter les autres femmes...
— Oh ! que je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène rudement...
— Elle a rendu ce pauvre Saint-Renan à moitié fou.
— Est-ce que leur liaison dure toujours?
— On le dit ^ car il s'abrutit de plus en plus.
— Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renan...
— Bonjour , très-chers. Avez-vous la femme en casquette polonaise, ensobieska?
— Non, qu'est-ce que c'est que ça?
— Tenez, là... aux premières , à côté d'une très-jolie femme blonde.
— Ça... mais c'est un homme?
— C'est unécuyer du cirque.
— ^ C'est une dame colonelle de hussardes chamborannes.
— Dites plutôt de lancières polonaises.
— Moi, je demande le nom de la petite femme blonde, elle est ravissante.
184 LES STALLES D ASHS.
— C'est madame de Brévannes.
— La femmede ce grand brun qui s'avance?...
— Oui...
— Ah ! voilà Morville.
— Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici ; mais ça n'avance guère , il est retranché dans sa loge , avec votre tante et la princesse de Hansfekl ; on ne peut l'aperce-voir.
— Madame de Hansfekl est ici ?
— Oui, là... tenez, Morville.
■ — En clTet...
— Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la figure du prince ; d'ici on ne voit rien... Voyons, faites cela pour nous , Morville.
— Impossible , je n'oserais pas approcher de ma tante , j'ai fumé un cigare. 11 y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle , puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà ! j'espère que nous allons soutenir Gercourt , je suis ému pour lui.
— Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup , vous , Morville ?...
— Mais sans doute, la pièce le mérite d'abord... Et puis, il faut encourager Gercourt. S'il réussit.
on ne nous appellera plus des gens oisifs , inutiles; et il réussira , il a tant d'esprit.
— Oui , mais s'il tombe , nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.
— Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
— Mais voici les trois coups...
— Le moment solennel...
— Malheureux Gercourt...
— Silence, messieurs, écoulons...
— Soyez tranquille , Morville.
— Nous sommes tout oreilles.
— Tiens ! ça se passe sous Louis XV !...
— Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la régence !
— Quel affreux habit a ce père noble !
— Mais , par exemple , mademoiselle*** est piise à merveille.
— Elle a trop de rouge...
— On en mettait alors beaucoup.
— Certainement, et très-près des yeux...
— Comme la poudre lui va bien !
— Est-ce que vous savez son aventure avec Octave? Elle est très-piquante... figurez-vous...
— Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoulez donc un peu la pièce.
— C'est très-joli! très-joli!
— Les décors sont charmants.
— Le fait est que pour une première pièce...
— Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état...
— Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est assommant.
— INi moi non plus...
— Eh bien ! pour en revenir à Octave , imaginez-vous qu'il voit plusieurs fois mademoiselle* '* dans son dernier rôle... vous savez... la pièce de Scribe... il en devient très-amoureux... quand je dis amoureux...
— Parbleu...
— Il connaissait... dans la maison de...
— Mon cher Augusle, de grâce, écoutez donc un peu... Gercourt est de nos amis.
— Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce.
— Et puis les monologues... sont toujours du remplissage...
— Bravo ! bravo !
— Diable... ceci est un peu risqué... Ça ne se dit pas en bonne compagnie...
— Oui , mais sous la régence...
— Ah ! voilà madame d'Hauterive et sa sœur dans la loge du ministre... Quand on peut aller
quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
— Si ce n'est pas honteux ! avec deux cent mille livres de rente...
— 11 y a des gens si avares !
— Voyons , écoulons ; je vous raconterai une autre fois Thistoire d'Octave ; ça désolerait ce pauvre Morville.
— Oui , écoulons.
— Ah !... ah!... ah !... Charmant , ce mot-là.
— Il est dommage que mademoiselle*^* ait le cou si long...
— Et Famoureux , .comme il parle du nez...
— Ah ! voilà les deux loges du club qui se garnissent...
— lisent trop dîné...
— Ils vont se faire mettre à la porte...
— Regardez donc d'Or ville; il est écarlate...
— Bon ! voilà qu'il parle aux acteurs..,
— Je le reconnais bien là... il est si spirituel... Je parie qu'il va leur dire de drôles de choses...
— On le fait se tenir tranquille...
— C'est dommage... Une fois nous avons été ensemble à la Gaieté : il y avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de baignoires ; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière...
— Ah ! ah ! cela devait être bien drôle.
< — Je vous en réponds... Mais voyons , écoulons, écoulons... Hum... Dites donc ça me paraît très-embrouillé, cette intrigue.
— Le fait est que je n'y comprends rien...
— De qui est-il père , celui-là?...
— L'habit ponceau?
— Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
— Je ne sais pas.
— Est-ce que vous trouvez ça très-amusant?
— C'est glacial.
— Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie...
— Pourtant ce mot-là est joli.
— Oui, mais qu'est-ce que cela? des mois?
— C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons ça réussit... mais c'est faible...
— Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
— Eh bien ! messieurs, que vous avais-je dit?
— Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si bien.
— Pourquoi donc ?
— Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette hauteur.
LES STALLES D^AMIS. i89
— Nous verrons bien ; moi qui la connais , je lie doute plus maintenant du succès.
— Oh î vous, Morville, vous êtes toujours optimiste ; le fait est que Texposition est très-embrouiilée.
— Vous n'écoutez pas.
— Oh ! parbleu , sMl faut faire des efforts d'attention pour comprendre, c'est un vrai travail alors.
— Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications...
— Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur... Je ne peux pas, pour son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin...
— C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans être écouté...
— Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt! )
Celle loge éiait, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par sa femme.
Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monii...
Heureusement raltention de Berlhe était occupée, car la profonde allcration des irails de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la trempe énergique de son caractère , M. de Brévannes se sentit défaillir. Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir ; il sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui avait inspirée Paula.
192 ENTr'aCTES, loge N<* 7.
ïl revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les hommes , enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus éminente; et celte femme pouvait lui demander un terrible compte du sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour donner une apparence à ses lâches calomnies.
Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son duel avec Raphaël ( duel 011 celui-ci succomba) , M. de Brévannes avait précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à s'étourdir , par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son cœur.
Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berlhe, n'avaient pas d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser de sa mémoire.
Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld et qu'il se vit reconnu par elle, car les regards de la princesse, d'abord attirés par le sobieska de madame Girard , s'arrêtèrent ensuite sur M. de Brévannes au moment même où reconnaissant en elle Paula Monii, il la contemplait avec stupeur...
ENTR'aCTES, loge iN** 1. 193
Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis redevenir bientôt impassible.
Berlhe avait été très-intéressée ; allant peu au spectacle elle y apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le commencement du second acte du Séducteur l'absorba complètement.
Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet heureux hasard, et l'un des plus dévoués dit :
« Maintenant je suis tranquille ; si cela tombe malgré le talent qu'il y a dans ces deux actes , ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette chute... Je le dis dès à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce ; ça n'est pas son esprit. >
Pendant cet entr'acte nous conduirons le lecteur dans la loge de madame de Hansfeld.
Madame de Lormoy qui l'accompagnait , femme de cinquante ans environ , était une grande damo dans toute l'acception du mol.
194 entr'actes, loge N<* 1.
Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld que le lecteur a déjà entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
M. de Hansfeld , si enfoncé dans sa loge, que de la salle on ne pouvait l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de vingtdeux ou de vingt-trois ans ; ses traits étaient d'une extrême délicatesse , ses cheveux blonds , une moustache et une barbe peu fournie, mais fine et soyeuse et d'une nuance cendrée, s'harmoniaient avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très-grands, très-doux, étaient d'un bleu si lumineux, que malgré la demi-obscurilé de la loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold , la lumière semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la limpidité bleuâtre d'un saphir.
Son sourire était plein de mansuétude , de finesse et de grâce. 11 manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la santé ; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre, et loin des rayons salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent de teintes pâles d'une délicatesse extrême , de même les traits d'Arnold avaient quelque chose d'étiolé, de languissant.
Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule coiffure de madame Girard , portant machinalement les yeux de ce côté, M. de Hansfeld était resté en contemplation devant Bertlie.
Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante ; mais son doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie , qu'Arnold se sentit ému... A ce moment même de l'entr'acle , Berthe, par un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père , trop fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes et trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus distraite par l'intérêt du spectacle , se laissait aller à la tristesse de ses pensées ; la taille un peu courbée, la tète inclinée sur sa poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque chagrin.
M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance... Il lui était presque reconnaissant d'être ainsi que lui étrangère au
196 ENTr'aCTES, loge TS<» 7.
bruit , au mouvement joyeux de celte salle brillante... Voulant juger si la perfection des traits de Berlhe répondait à leur gracieux ensemble , il prit sa lorgnette.
A cet instant, madame de Lormoy se retourna vers lui.
€ Eh bien ! prince , comment vous trouvezvous?
— Mille grâces , madame , répondit le prince en français et sans aucun accent , mais d'une voix faible et douce, je me trouve très-bien.
— La lumière vous fatigue peut-être? mon ami , demanda la princesse à son mari.
— Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si mondain ! ajouta-l-il en souriant.
— A la bonne heure , prince, reprit madame de Lormoy. 11 n'y a rien de tel pour les maladies nerveuses, que le mouvement... Je ne vous recommande pas les plus aimables distractions , madame de Ilansfeld est auprès de vous.
— C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire, dit le prince avec bonté ; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle aille davantage dans le monde.
— Mon Dieu ! prince, j'ai mon neveu , M. de
ENTR'aCTES, loge N'' 7. J97
Morville , que je poursuis des mêmes reproches... Ma pauvre sœur, sa mère, a été si longtemps malade et il Ta si affectueusement soignée qu'il s'est déshabitué du monde. Dieu merci ! elle va mieux maintenant , mais mon neveu n'en persiste pas moins dans sa sauvagerie. 11 devient bizarre , capricieux , et j'ai été obligée de l'excuser auprès de vous , chère princesse , car après m'avoir demandé la grâce de vous être présenté , sa sauvagerie a repris le dessus , et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à cette faveur d'abord si désirée. »
Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de l'orchestre. Elle répondit en souriant :
« J'ai entendu attribuera une cause trèsromanesque la sauvagerie de M. de Morville. On parlait d'une peine de cœur très-profonde... d'une fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.
— Et on disait vrai... Les tantes doivent toujours avoir l'air d'ignorer ces amoureuses faiblesses , sans cela je vanterais la constance héroïque de mon neveu... Ah ! mon Dieu ! mais c'est lui , le voilà aux stalles... dit tout à coup madame de Lornioy en apercevant M, de Morville.
— M. de Fierval , puisque Léon ne veut pas me voir , ayez donc la bonté d'aller lui dire que je suis ici... il ne nous échappera pas cette fois. »
M. de Fierval , qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à la princesse , quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la tante de M. de Morville.
« Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld, lorsque M. de Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire peut-être éviter.
— Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries , j'ai les miennes, et entre autres celle d'être fière de mon neveu , et son plus beau succès serait de mériter votre bienveillance.
— Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient d'aussi près que M. de Morville ; seulement je regrette que cette bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.
— Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez complètement. Mais... ajouta madame de Lormoy , décidément il faut que je vous dénonce M. de Hansfeld. Il
ENTR'aCTES, loge N° 1. 199
me paraît beaucoup trop préoccupé du sobieska de madame Girard; il ne cesse de la lorgner, à moins que ce ne soit celte jolie madame de Brévannes que M. de Fierval nous a nommée tout à rheure.
— Et qui est véritablement charmante , i dit la princesse en lorgnant intrépidement dans la loge de Charles de Brévannes.
M. de Hansfeld n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre sa femme et continua de regarder Berlhe.
« Mais, reprit madame de Lormoy, savez-vous, princesse, que j'admire beaucoup ceM. deBrévannes ; d'après ce que nous a dit M. de Fierval , il s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... Epouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos jours... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de la valeur d'un homme... Ne le pensez-vous pas?... Avec l'élévation d'idées que je vous connais , vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou plutôt de son noble désintéressement , de sa belle action , puisqu'il n'a pas le bonheur de vous connaître...
— Madame de Brévannes est si jolie, dit la princesse sans trahir aucune émotion, elle parait
si distinguée , que le sacrifice de M. de Brévannes me paraît simplement du bonheur.
— Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison ; mais à voir la figure caractérisée, presque dure , de M. de Brévannes , je ne l'aurais jamais cru capable d'un pareil trait détendre passion... Et vous , princesse ?
— Les physionomies sont quelquefois si trompeuses ! » répondit Paula, dont le calme ne se démentait pas.
A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.
« Comment, seul ? dit madame de Lormoy. El Léon?
— Il me charge , madame, de vous exprimer tous ses regrets ; mais après avoir dîné au club, il a fumé un cigare... et...
— Je comprends ; il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. Puisse au moins la leçon lui profiler en songeant à ce que lui fait perdre cette habitude de corps de garde! Encore une fois, pardon et regret pour lui , chère princesse.
— Nous y perdons tous , madame , » reprit Paula.
On le voit , Texcuse que donnait M. de Morville
pour ne pas se rendre auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais la rencontre de la princesse.
« Que dit-on de la pièce ? demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.
— On ne s'attendait pas, madame , à un semblable succès, et les amis de Gercourt... en sont... consternés...
— C'est indigne ! Du reste , tant mieux, il faut bien que les envieux portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.
— M. de Gercourt est de vos amis , madame? demanda madame de Hansfeld.
— S'il en est ! Certainement et des meilleurs. Au retour de ses voyages , avant la révolution de juillet , il est entré dans le monde sous mon patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je vous assure , Irès-fières de mettre M. de Gercourt dans le monde ; il était charmant, et quoique fort jeune , il devint tout de suite fort à la mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des manières parfaites , il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire,... et parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son âge , il cherche maintenant des
202 ENTR'aCTES, LOGE N° 7.
jouissances plus élevées , des occupations plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité , cela fait honte et pitié... mon Dieu ! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre nullité?... On ne leur en demande pas davantage.
— Il est bon d'être de vos amis , madame , dit Paula en souriant de l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.
— Certes , dit M. de Fierval ,... et je regrette d'être de l'avis de madame de Lormoy sur Gercourt , pour n'avoir pas le plaisir d'être converti par elle.
— Oh ! je ne prétends pafe convertir, mais dire vertement leur fait aux méchants et aux jaloux... C'est un privilège de vieilles femmes, j'en use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez- vous? Mon Dieu, comme vous êtes pâle... i
En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la loge , et semblait au moment de se trouver mal...
« Princesse, votre flacon ! » s'écria madame de Lormoy.
Madame de Hansfeld se leva à demi.
ENTR'aCTES, loge N° 7. 205
Son mari la repoussa avec terreur, en disant , d'une voix effrayée :
« Non ,.., non, pas ce flacon... »
Et le prince perdit connaissance.
Malgré son impassibilité habituelle , madame de Hansfeld n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement d'effroi du prince , lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne remarquèrent l'émotion de la princesse.
L'accident survenu' au prince avait eu lieu pendant un entr'acte. Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture; parmi ces curieux était M. Girard que sa femme avait envoyé savoir comment son sobieska était accueilli du public.
M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité l'admiration générale. Il revint donc en hàle auprès de sa femme pour lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la porte et dit à madame Girard : « Bonne amie... » que celleci, sans lui laisser le temps de parler d'avantage, s'écria ;
204 ENTR'aCTES, loge N° 7.
« Courez vite vous informer de ce qui vienl d'arriver au prince de Hansfeld ; on vient de remporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, devant nous.
— Mais, bonne amie...
— Allez vite, allez.
— Mais, bonne amie, je viens...
— Mais allez donc, Timoléon.
— Écoulez de grâce, je...
— Mon Dieu que vous êtes impatient ! Courez donc vite.
— Je viens justement pour...
— Il ne s'agit pas de cela, mais du prince... Encore une fois, allez donc.
— Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez savoir ! s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.
— C'est différent ; entrez et fermez la porte de la loge... Il fallait dire cela tout de suite.
— Bonne amie , vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je...
— Au fait, au fait.
— Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance? demanda Berihe avec intérêt.
— La princesse est sans doute partie avec lui ? dit M. de Brévannes.
— Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours ? repartit madame Girard-Timoléon.Mais répondez donc , vous restez là comme un tertre, sans mot dire.
— Je ne puis répondre à tant de questions à la fois... D'après ce que j'ai pu recueillir dans la foule , selon les uns , le prince sortait d'une longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé ; selon d'autres , c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le croyait pourtant complètement guéri ; selon ceux-là , enfin , c'était une émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.
— Pauvre prince, si jeune et si souffrant, dit naïvement Berthe à M. de Brévannes ; jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère ?...
— Ah ! ma chère madame de Brévannes , comme cela est intéressant, n'est-ce pas? s'écria madame Girard avec exaltation. Quel dommage que nous n'ayons pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.
— J'avoue , dit Berthe , que j'aurais été curieuse de voir sa (igure. »
M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la physionomie de Ber-
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ihe , lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour M, de Hansfeld... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement :
« En admettant que le prince fût jeune et beau , intéressant comme il Test , on ne choisirait pas autrement son idéal si Ton était jeune fille et maîtresse de son cœur ; n'est-ce pas , madame de Brévannes?
— Pourtant, bonne amie, il me semble que j e n'ai pas contrarié voire inclination , et que...
— Ah çà ! j'espère bien , Timoléon, que vous n'avez jamais eu la prétention d'être un être idéal, fantastique?
— Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie , mais...
— Silence 1 on lève la toile... »
M. Girard se tut.
Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte de la comédie , et M. de Brévannes , dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards ; son absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas vu les traits.
« Eh bien ?
— C'est un succès.
— Un grand succès.
— Ce diable de Gercourt a du bonheur.
— • C'est un beau début.
— Bah ! ce n'est pas lui qui a fait cela.
— C'est ridée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.
— Si cela n'avait que médiocrement réussi , on aurait pu croire, à la rigueur, Gercourt auteur de cette comédie.
— Si elle était tombée, on n'aurait pas eu le moindre doute.
— C'est un succès, à la bonne heure ; mais le jeu des acteurs est tout dans ces espèces de pièces-là.
— C'est irès-vrai ; tout à Theure je passais à côté d'un journaliste : il disait que c'était spiriuiel, mais que ça n'était pas charpenté.
— V'oilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que Ton appelle charpenté.
— Que diable ! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre , il faut au moins savoir charpenter.
— La charpente, c'est tout une pièce.
— Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.
— Moi , je sais que je trouvais Gercourt trèsbon garçon , très-aimable avant qu'il n'eût sa manie d'écrire... Maintenant il a un air mystérieux, occupé...
— C'est du dernier ridicule.
— Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'airaussi satisfait que s'il était l'auteur lui-même.
— Il n'y a pourtant pas de quoi.
— Eh bien , messieurs , je vous l'avais bien dit : le dénoùment , quel effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe...
— Ça prouve surtout en faveur de notre
amitié, nous étions tous là , nous remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.
— Il faudra voir cela devant un vrai public.
— Franchement , c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.
— Oh ! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville... Dès que quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait excusable à vos yeux.
— A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante comédie ; au moins reconnaissez quelques Circonstances atténuantes à son crime. D'abord , il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût vous élre si désagréable; il n'y a pas eu , quant à cela, prémédilion, je vous le jure.
— Vous plaisantez , Morville.
— Mais c'est la vérité... Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de casquette polonaise , vous seriez capable de soutenir que cette coiffure est de bon goût.
— De quelle femme voulez-vous donc parler ? Où est elle?
— Là-bas, au pied de la statue <lc Voltaire, ;>
côté de madame de Brévannes, qui a l'air tout
honteuse du compaynonage.
la.
— Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?
— Sans doute , mon cher Morville , mais de quel air vous demandez cela ?
— Et depuis longtemps ?
— Je ne crois pas, je Tai vu pour la première fois depuis son retour, au bal de TOpéra. Ah çà ! qu'avez-vous donc, Morville? Vous semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de sa femme ? Elle en vaut la peine.
— Son seul vice est d'avoir des amis qui portent de pareils toquels !
— Vous qui prenez tant de part aux succès de Gercourt , mon cher Morville , vous oubliez le plus beau... Sa comédie a fait un tel effet sur le prince de Hansfeld , qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. On Ta transporté dans sa voilure presque sans connaissance. Pour sa première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.
— Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld !
— Oh ! de celle-là, nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la déleste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller pas répondre à sa tante et saluer cette belle princesse, était une défaite... Étes-vous original, assez, Morville?
— Et VOUS dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à Paris ?
— Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse. Bonsoir, Morville... Voici ma voiture.
— Décidément, Morville est timbré.
— Voilà pourtant ce que c'est que de nous , lorsque nous sommes abrutis par la passion.
— Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.
— Pauvre garçon!... Ab ! voici Gercourt làbas; il a l'air de se sauver... d'écbapper à son Iriompbe. Quelle l'atuité !
— II faut l'appeler : Gercourt!... Gercourt!...
— 11 va être ravi.
— Bravo ! mon cber ami.
— C'est un beau succès.
— Un grand succès.
— Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes ravis.
— A 11 ! mes amis.
— Nous le disions tout à l'heure : d'un homme dont c'est le métier... c'eût été déjà très bien ; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.
— Eh bien ! vrai , ce que vous me dites là ,
212 LA SORTfE.
ces témoignages de bonne amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.
— Mais c'est tout simple , on a un succès autant pour ses amis que pour soi.
— Mais à quoi pense donc Morville ? Est-ce qu'il n'est pas content de ma pièce ?
— Vous savez , mon cher, combien il est difficile pour tout le monde... Il a Tair de ne pas vous voir.
— Et moi , je me sauve , car on me regarde , et je ne suis nullement curieux de faire le lion, adieu....
— Adieu, mon cher, et encore bravo.
— C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.
— Quel ridicule et insupportable vanité I »
Huit jours environ s'étaient passés depuis Tenirevue de madame de Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.
M. de Morville , accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de Hansfeld ; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif espoir d'être aimé par elle , mais rendait plus pénible encore la lutte qu'il avait à soutenir contre le devoir.
21 i LA POSTE RESTANTE.
Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de Paula.
Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant , il se consolait en nourrissant au fond de son cœur cette fatale passion ; quelquefois, mais en vain , il voulait se reprendre à son ancien amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de ces cendres refroidies.
En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était arrivé si vite à Toubli complet d'un sentiment qui naguère encore occupait toute sa pensée... En vain il se demandait la cause de son amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté remarquable... Quanta son cœur, à son esprit , il ne pouvait en juger. Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide...
Dans cet examen des causes de sa passion M. de Morville oubliait la plus essentielle,... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait surpris, par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions dont elle était agitée.
LA POSTi: RESTANTE. 21, S
S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles inspirations.
Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle au souvenir d'une femme aimée, nous répondrons que si ces exemples de constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi les hommes jeunes, beaux , sensibles , délicats et entourés de séductions ; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par fausse honle , ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs heureuses forlunes.
Puis, la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfin , sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première fougue étant dès longtemps apaisée , ils sont alors avides de jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part de leur existence...
Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives , il n'est pas besoin d'un amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie, les raffinements des passions pures et élevées.
Des hommes moins bien doués , moins accoutumés au succès, sont fidèles ou désintéressés en amour... par nécessité.
Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.
C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'avoir, qu'ils mettent une sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros) , certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. de Morville disculpé (nous l'espérons du moins) des ridicules inhérents à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.
Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld , M. de Morville reçut par la poste la lelîre suivante d'une écriture inconnue.
« La démarche que Ton tente auprès de vous est étrange et folle ; vous pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice ; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain ; on ne s'abuse pas, il y a mille raisons pour que celte démarche pourtant aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de votre attention...Cependanton a joué toute une existence... sur Tespoir presque insensé que Tinstinct de votre cœur vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on va vous faire : Votre cœur esl-il libre?
« On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années ; mais il ne s'agit pas de ce passé : on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul, monsieur, pouvez inspirer et justifier?
« Répondez... Voulez-vous de cet amour?...
i Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant d'humilité que de crainte... Si vous êtes libre, si
21 s Li POSTE RESTANTE.
VOUS pouvez VOUS consacrer... ou plutôt, si vous permettez qu'on vous consacre une vie tout entière... dites un nnot... et demain vous saurez qui vous écrit coite lettre...
f La confiance qu'on a en vous est telle que l'on vous croira aveuglément. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet avec Tarrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, insoutieusement, porter un coup mortel à un cœur trop épris... On vous dit cela, parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume pas Irop de votre cœur et de votre franchise en altenxlant une réponse loyale. . . Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance... Votre sincérité consolera du moins Tamertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir ; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel ; vous pouvez y êlre insensible , mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.
i P. S. Répondre posle restante, à Paris, à madame Derval. >
Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soil enfin que, décidé à refuser VofJ're de ce cœur, il évitât de la sorte le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à cette proposition, et envoya ces mots , poste restante, à fadresse de madame Dervai.
€ J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise ; jamais je n'ai commis une action lâche ou méchante , jamais je n'ai regardé comme vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir, à la merci d'un homme, engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien...
« Je répondrai donc ; Aon, mon cœur nei pas libre; j'aime, et f aime sans esjwir...
t Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte, je crois être à la hauteur
du sentiment que Ton m'exprime, et dont je suis aussi louché qu'honoré?
a En admettant la réalité du sentiment dont on me parle... je suis absous de présomption par cette vérité bien connue : Etre aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais quant à moi, j'ai toujours pensé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.
« Léon de Morville. »
Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste :
< On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur ; votre lettre a fait couler des larmes sans amertume. . . Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible , augmenté la folle passion que vous avez inspirée... Folle passion... oh! non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'àme la plus pure, la plus élevée.
« Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez ; on s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu... Maintenant on a une der-
ilière grâce à vous demander ; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune ; si, au contraire, vous raccordez, c'est que vous comprendrez de quelle immense consolation elle peut être pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire , non pas vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voixa mie...
« Votre cœur n'est pas libre et vous aimez sans espoir.
<i On a cru que cette confidence imposait des devoirs , parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent ; si votre amour continue d'être malheureux , peut-être au milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué , qui , mieux que tout autre , saura compatir à votre douleur.
'( Si vous êtes heureux , vous serez assez généreux... et vous aurez quelques bonnes et donces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de celle correspondance n'est pas de lendre un piège à
lî)
votre affection , ou de profiler d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé ; vous croirez cela, parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de la vôtre ; vous croirez cela , parce que , quoi qu'il arrive , jamais vous ne saurez qui vous écrit.
c Enfin vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé , ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte celte lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard... Ce cœur n'en est pas moins à vous , c'est-à-dire toujours digne de vous, c Répondez, poste restante, à la même adresse. «
Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de Morville ; il en fut louché malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle :
< J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites... Mon cœur est triste , je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions , non pas raconter des faits
agréables OU pénibles, et les confidenls s'inquièlenl des personnes non des senlimenls. Il se peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances , ou à m'entendre plaindre si je souffre , ou féliciter si je suis heureux par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi.