DÉCISION
— Voici le prince, lout à Theure donnez-moi celle épingle... et dans huit jours vous eles libre; sinon... renoncez à jnniaisàM. de Morville. »
M. de Hansfeld entra chez sa femme.
Iris avait Tiiabilude de rester auprès de sa maîtresse lors même que celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut donc au prince fort naiurelle.
LA CHASSi: Al MARAIS.
M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.
Il venait de voir Berlhe descendre de voilure avec M. de Brévannes, Berlhe à qui il avait cru dire à lout jamais adieu lors de sa dernière entrevue avec elle chez Pierre Raimond.
Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à Thôtel Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Benhe, dont elle le savait épris. Paula, pour échapper au vovage d'Allemagne dont son
mari la menaçait, ne Tavait-elle pas menacé à son tour de révéler les entrevues qu'il avait avec Berlhe chez le graveur , de les révéler, disonsnous, à M. de Brévannes?
Quel était donc le but de Paula en recevant Berlhe à Thôtel Lambert? Était-ce affectation, indifférence?
Arnold se perdait en conjectures en songeant qu'il allait revoir Berlhe ; Tétonnement, le bonheur, la crainle, Tagilaient malgré lui. 11 dit à Paula, d'une voix légèrement émue :
< Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?
— Oui... répondit madame de Hansfeld avec embarras. Une femme de mes amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit charmante et que vous trouvez telle... ajoutât-elle en riant d'un air forcé. Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment attendre avec son mari... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible de vous prévenir de cette visite. .. qui, je le crois, ne pouvait d'ailleurs vous être désagréable.
— Ma marraine me permeiira-t-elle de lui faire observer que voilà déjà bien longtemps que les
LA CHASSE AL MARAIS. S Si
personnes altendent, dit Iris avec une sorte de familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.
— Elle a raison, » dit M. deHansfeid, imprudemment entraîné par le désir de revoir Berthe ; il sonna.
Un laquais parut.
« Faites entrer, » dit le prince.
Le laquais sortit.
Iris et Paula échangèrent un regard.
Pour rinlelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées le malin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que l'objet de Tamour de Berlhe était le prince de Hansfeld, et que très-souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez Pierre Raimond.
Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de Brévannes pouvait tirer de cet amour dont la punition, s'il devenait coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et de Paula.
Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie, afin d'augmenter encore l;> sécurité de sa femme qu'il se promit néannjoins
d'observer allenlivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le prince.
Le premier refus de Berllie de se rendre à rhôtel Lambert, son émotion croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient des preuves convaincantes de cet amour. S'éiant d'ailleurs informé au portier de Pierre Raimond des visites que recevait le graveur, M. de Hansfeld avait été si exactement dépeint à M. de Hrévannes, que celui-ci n'attendait que l'occasion de le voir pour s'assurer de son identité avec le visiteui- assidu de Pierre Raimond.
Paula , assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris, devait Tempêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa femme et du prince il pourrait épouser Paula.
La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard.
Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une sorte de fascination.
LA CIIASSK AL MAIUIS. 455
Enfin M. deHansfeld,deboul devant la cheminée, dissimulait à peine son émotion.
La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce :
« M. cl madame de Brévannes. »
Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la conversation fuiile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de celte scène, el les anxiétés , les passions diverses ci profondes dont ils étaient bouleversés.
Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, lui dit avec i^ràce :
« Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler que je restais chez moi aujourd'hui.
— Madame. .. vous. . .êtes bien bonne, s balbutia Berlhe, en baissant lesyeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.
La malheureuse femme se sentait défaillir.
La princesse ajouta :
< Voulez-vous me permelire, madame, de vous présenter M. de Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à préseni, l'honneur de vous rencontrer, i
Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe :
« Je rei^rclte toujours de ne pas accompagner
madame de Hansfeld dans le monde aussi souvent que je le désirerais, mais après la bonne fortune qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter... mes hommages. >
Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste :
c M. de Brévannes... >
Ce dernier salua.
Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité :
« Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent,
— Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une offre si aimable sans en abuser... »
Après ces préliminaires indispensables , les quatre personnages s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berihe à gauche, M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld et Arnold auprès de la fille du graveur.
Le prince, senlant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les honneurs de chez hii avec la plus parfaite dignité.
Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier entretien avec Iris.
M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi insensé, et qui s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme , M. de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse urbanité du prince , dont la figure juvénile et douce était des j)lus charmantes.
Alors il comprit parfaitement l'amour de Berihe, et sa rage s'en augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi jetait-il quelquefois sur celui-ci à la dérobée, des regards de tigre... puis il cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait pas trompée au sujet du livre noir.
Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de la conversation.
Le prince le rompit en disant h Bcrthc :
« Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure isolée au milieu de ce quartier désert?...
— Non , monsieur , répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux ; mon père... habile trèsprès d'ici. >
Celle réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite involoniaireraenl, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter :
i C'est différent, madame... mais venir à l'île Saint-Louis, c'est toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.
— Du moins, dit M. de Brévannes, on est bien dédommagé de ce voyage... comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable palais.
— En effet, dit Paula pour prendre part à la conversation, dans le faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette demeure véritablement grandiose.
— On ne peut plus bàiir des palais mainienant, dit M. de Brévannes, les fortunes sont. beaucoup
Iroj» divisées... Vous avez beaucoup plus de bon sens que nous, messieurs les étrangers, en Angleterre, en Russie et en Allemagne ; aussi je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu le principe de la grande propriété...
— Je suis sûr, monsieur, dit en souriant M. de Hansfeld, que vous n'avez jamais eu de frère ou de sœur.
— C'est vrai, monsieur, mais qui vous donne cette certitude ?
— Votre admiration pour Texcellence du droit d'aînesse. »
M. de Brévannesne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les paroles du prince, et il répondit :
« Vous croyez , monsieur , que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu d'autre manière de voir à ce sujet ?
— Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos sœurs aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet; mais pardonnez-nous, madame, dit le prince en s'adressant à Berthe, de parler pour ainsi dire politique; aussi sans transition aucune, je vous demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au Théâtre-Français? Madame îïansfeld
et moi , nous avons eu le plaisir de vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.
— Cela ne pouvait être guère autrement, monsieur, dit Berthe en reprenant un peu d'assurance, j'étais à côté de madame Girnrd , qui avait une coiffure si singulière qu'elle attirail tous les yeux.
— Je vous assure, madame, reprit Paula, qu'en jetant les yeux dans votre loge noua n'avons vu le singulier bonnet... la sobieska de madame Girard, que par liasard.
— Celte comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt, dit Berllie, et sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son succès... 11 avait tant-d'envieux.
— L'auteur , M. de Gercourt , est tout à fait un homme du monde?... demanda madame de Hansfeld.
— Oui, madame, reprit M. deBrévannes, il a été l'un des cinq ou six hommes des plus à la mode de Paris, on le classait même immédiatement après le beau Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat sans égal ; enlre nous, je ne sais pas trop pourquoi , c'était un engouement ridicule , rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de iMorville.
Paula Iressaillit en entendant prononcer ce nom si cher à son cœur.
Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui pesa sur le cœur comme du plomb.
Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville , et croyant d'un bon effet , aux yeux de madame de Hansfeld , de faire montre de dédain à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris ; cédant d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville qu'il détestait, sans d'autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes continua :
< Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut ; mais il a l'air si stupidement satisfait de lui-même , qu'il en fait mal au cœur ; on parle de ses succès ; après tout , il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont elles sont... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette Anglaise, il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui, comme fera toute femme de bon goût ; car ne trouvez-vous pas, madame, qu'on peut toujours à peu prè.s
i'hôtel LAMIIEBT. T. II. 21
â40 LA CHASSE AU MARAIS.
juger de la valeur d'une femme par la valeur de riiomme qu'elle distingue?
— C'est généralement vrai , monsieur, dit Paula en se contenant.
— Eh bien ! madame. . . vous venez d'apprécier les sottes et ridicules enthousiastes de ce sot et ridicule Morville. >
Rien de plus vulgaire que ce dicton : Les petites causes produisent souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette vulgarité.
En voici une nouvelle preuve.
M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville , il lui était donc indifférent d'en entendre parler en mal où en bien ; mais cédant, malgré lui sans doute , à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes, il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de Morville.
Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son mari que par suite de cette déférence , de cet acquiescement involontaire qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire , le naïf et timide écho du prince dans la conversation suivante.
Cette conversation fut la cause; nous dirons tout à l'heure Ve/fet.
M. de Hansfeld reprit donc :
I Je ne connais pas M. deMorville, je Tai aperçu deux ou trois fois ; il m'a paru beau , mais d'une affectation presque ridicule , et j'ai entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite...
— C'est aussi ce que j'ai entendu dire. . . ajouta Ja malheureuse Berthe; il a , ce me semble, une figure très-régulière... mais peut-être un peu insignifiante. »
Paula ne dit pas un mol ; elle prit sur la petite table l'épingle fatale et se mit à jouer avec ce bijou .
Iris ne quittait passa maîtresse du regard.
Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.
On le voit, la petite cause commençait à produire son effet.
« Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous, monsieur, dit M. de Brévannes au prince , rendre mon jugement décisif en l'approuvant. »
Arnold , pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit :
i Je me souviens même d'avoir un jour écoulé sa conversation, et je l'ai trouvée au-dessous du médiocre...
— Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on , pouravoir infiniment d'esprit... > ajouta le doux et tendre écho en baissan t ses grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire une sorte de bassesse pour être agréable à M. de Brévannes.
La petite cause continuait de produire son effet.
Tenant dans sa main droite l'épingle constellée , madame de Hansfeld battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de colère qui Tagiiait, et qui enveloppait Berthe , M. de Brévannes et le prince.
Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et au lieu de détourner son regard de celui de la bohémienne, elle la fixa un moment , mais d'un air tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner l'épingle.
M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld :
« Mais , vous-même , madame , que pensezvous de M, de Morville? IN'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration moutonnière qui fait une idole d'un liomme nul ?
— Certainement , monsieur, dit Paula , il est très-bien de ne pas accepter des renommées par
cela seulement qu'elles sont des renommées...
— C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée, et je ne suis pas le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle... Beaucoup de personnes pensent comme moi, et ce qui indispose contre ce M. de Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A Tenlendre, il monte à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne , il tire à la chasse mieux que personne...
— Est-ce que M. de iMorville est grand chasseur? dit Arnold.
— Il en a du moins la prétention, car il les a toutes ; mais je suis sûr qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par ton et non par plaisir.
— Il a tort , dit Arnold , car c'est un des plus vifs amusements que je connaisse...
— Vous êtes chasseur, monsieur? dit M. de Bré vannes.
— Nous avons de si belles chasses en Allemagne , qu'il est impossible de ne pas avoir ce goût ; il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup, et qui n'est peut-être pas très-connue en France...
— Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous
renseigner, car j'ai aimé, j'aime encore passionnément lâchasse...
— La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages d'oiseaux aquatiques.
— Vous aimez la chasse au marais !... s'écria M. de Brévannes après un moment de réflexion , et comme éclairé d'une idée subite.
— A la folie... monsieur... Mais avez-vous en France beaucoup de ces chasses?
— Nous en avons , et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en Lorraine, des plus belles de la province...
— Certainement, dit naïvement Berthe, ce malin même encore le régisseur de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage extraordinaire de... je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux, dit Berthe en souriant.
— Un passage de halbrans ; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par nuées... Et tenez, monsieur, dit M. de Brévannes avec une expression de franche cordialité , si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan du Danube... pour un homme par trop sans façon... n
Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise.
LA CHASSE AU MARAIS. î*5
f En vérité, monsieur, lui dit-il , je ne comprends pas...
— Eh bien , ma foi , arrière la honte , entre chasseurs , la franchise avant tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs, ma maison est confortablement arrangée pour l'hiver... Permettez-moi de vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil ; en trente-six heures nous serons chez moi... Et si par un hasard inespéré, madame de Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques jours d'hiver, madame de Brévannes lâcherait de lui en rendre le séjour le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi,.. >
A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des habitudes et des usages reçus , et qui, acceptée par M. de Hansfeld, pouvait avoir de si terribles résultats , la princesse tressaillit.
Berlhe rougit et frissonna.
Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa joie ; pourtant avant d'accepter il tâcha, mais en vain , de rencontrer le
246 LA GHAgSE AU MARAIS.
regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.
Arnold interpréta celte expression négative en sa faveur et répondit :
< En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir qu'elle me fait , si , comme vous le dites , entre chasseurs on ne devait pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.
— Vous acceptez donc , monsieur ? t s'écria M. de Brévannes. Puis, s'adressant à Paula : < Pourrais-je espérer, madame... que l'exemple de M. de Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu de nos bois,
— Croyez , madame , dit Berihe d'une voix altérée, que je serais bien heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.
— Vous êtes mille fois aimable, madame ; mais je crains de vous causer un tel dérangement... > dit Paula dans une inexprimable angoisse ; elle
sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M. de Morville , celui de Berlhe et d'Arnold ; car , ainsi que l'avait prévu Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle senlait que les événements allaient se précipiter d'une manière effrayante.
— Soyez généreuse, madame, dit M. de Brévannes, nous lâcherons de vous distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de demoiselles; j'ai des furets excellents... Si vous ne connaissez pas le divertissement du furetage , cela vous amusera, je le crois... Le temps est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux flambeaux... Enfui j'ai une réserve bien peuplée de dains et de chevreuils ; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare , car les victimes restent vivantes. . . Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et simples amusements... mais le contraste même qu'ils offrent avec la vie de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même qu'après les avoir goûtés , vous trouverez peut-être plus de saveur aux brillants plaisirs du monde.
— Croyez , monsieur, répondit Paula , dans
une anxiété de plus en plus profonde, que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement agréable par la seule présence de madame de Brévannes ; mais je crains vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération pour moi.
— Oh ! non , madame , j'y trouverai , je vous assure, le plus grand charme... le plus grand plaisir... t
Encore un effet important causé par une petite cause.
Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec Arnold (regard rapidement intercepté par Paula), trahissait une passion si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de Tenvie et de la rage mordirent madame de Hansfeld au cœur.
Paula aussi aimait avec passion , avec enivrement... et cet amour ne devait jamais être heureux ; la vue d'un bonheur qui lui était interdit redoubla sa colère, elle se souvint de la malveillance presque méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe avaient parlé de M. de Morville ; elle les enveloppa tous trois dans le même sentiment de haine. Dans ce
moment d'exaspération d'autant plus violente qu'elle était plus contrainte , elle accepta Toffre de M. de Brévannes , et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement dissimuler l'émotion : i Eh bien , madame , au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant à votre aimable insistance... j'accepte.
— Oh ! que vous êtes bonne, madame, s'écria Berthe.
— Et quand partons-nous, M. de Brévannes? dit le prince sans pouvoir dissimuler sa joie , je me fais une fêle de cette chasse.
— Je serai aux ordres de madame de Hansfeld, dit M. de Brévannes, seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de passage est ordinairement assez court , et que nous devrions nous rendre chez moi le plus tôt possible.
— Qu'en pensez-vous , madame ? dit M. de Hansfeld à sa femme.
— Mais si demain... convient à madame de Brévannes...
• — A merveille, dit M. de Brévannes. Moi et ma femme, nous partirons ce soir pour vous précéder de quelques heures , et avoir au moins le plaisir de vous attendre. >
A ce moment, Iris se leva.
Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de sa position.
Un nuage lui passa devant les yeux ; sa respiration se suspendit un moment sous la violence des battements de son cœur ; elle frissonna comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.
Le moment fatal était arrivé.
11 s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.
Si elle laissait sortir Iris sans lui donner Tépingle, Iris allait tout révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à Tespoir alors si prochain , si probable, d'épouser M. deMorville, en profilant d'un double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux du monde.
Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner un avertissement à sa maîtresse.
Paula hésitait encore...
Iris fit un pas vers la porte...
Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld, entre son bon et son mauvais ange.
Iris fit encore un pas , atteignit la porte , leva lentement la main pour la poser sur le bouton de la serrure.
Le pêne cria...
Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte ; madame de Hansfcld dit d'une voix si basse, si basse, qu'il fallut toute ratlenlion que prêtait la bohémienne à cette scène , pour que ce mot : Iris... parvînt jusqu'à elle.
Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.
« Tenez... allez, je vous prie, serrer cette épingle... i dit Paula d'une voix défaillante...
Et elle remit l'épingle à la bohémienne.
Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou , la sentit humide et glacée.
La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longeville , à quelques lieues de Bar-Ie-Duc , était une confortable résidence. Beau parc, belles réserves de bois , magnifiques étangs alimentés par quelques effluvions de TOrnain, maison d'habitation vaste el commode, tout, dans celte propriété , répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé à M. de Hansfeld.
Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au château ; Iris a été nécessairement comprise dans Tinvitation de M. de
Brévannes, invitation que cliacun de nos personnages avait de trop puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel voyage dans celte saison.
Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait imité madame de Hansfeld, atin de ne pas donner une apparence de préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.
Berlhe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de Berlhe s'éiail vaguement éveillée.
Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris, mais après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse d'Hansfeld, elle abandonna celle idée.
En arrivant à Brévannes , elle s'occupa des soins de la réception de ses hôtes. Chose étrange î il ne lui vint pas un moment à la pensée que sou mari ptît être épris de madame de Hansfeld ; celte conviction l'eût peul-êire rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne s'élait
engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.
La seule personne complètement heureuse , et heureuse sans crainte et sans arrière-pensée , était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien son amour naguère inespéré , qu'il se laissait aller au bonheur de passer quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.
Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces derniers , malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à leur ménager des occasions de téte-à-tète, les avaient constamment évités.
11 restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M. de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante : dès que la nuit approchait elle irait dire à Berthe que son père, horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en roule, et que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller l'attendre dans le château où. Télé, celle-ci passait ordinairement ses journées. Celte maisonnette , située au miheu d'un massif
2r>G LE CHATEAU DE BRÉVANNES.
de bois , était proche de la grille du parc ; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de Pierre Raimond ; Berihe irait l'attendre au pavillon : au lieu du vieux graveur, elle verrait arriver Arnold, puis... prévenu par Iris, M. de Brévannes surviendrait... le reste se devine.
Le troisième jour de son arrivée à Brévannes la bohémienne , lassée d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la machination qu'elle avait méditée lorsqu'elle l'aperçut venir du côté du bois et du pavillon dont il est question ; et un peu plus loin , derrière elle , M. de Hansfeld.
Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui, longeant les murs, allait de la grille au chalet.
Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.
Il était quatre heures environ, le jour très-bas, le ciel pluvieux et menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait Berthe.
Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour retourner au château ; mais
Arnold, la prenant par la main d'un air suppliant, lui dit :
« Enfin... je puis avoir un moment d'entrelien avec vous... depuis deux jours. On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur...
— Je vous en supplie... laissez-moi... Je vous évite parce que... j'ai peur...
— Peur... et de quoi? mon Dieu...
— Tenez, M. deHansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas? s'écria tout à coup Berthe.
— Si je vous aime...
— Eh bien ! ... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie jamais demandée...
— Que voulez-vous dire?...
— Partez...
— Partir... à peine arrivé... lorsque...
— Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez , bon ou mauvais , le premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison...
— Mais je ne vous comprends pas... Pourquoi?... lorsque votre mari...
— Ah ! ici... ne prononcez pas son nom...
— Rassurez-vous, je comprends... je partage vos scrupules... Je suis ici, chez lui... je ne vous
parlerai pas d'amour ; je ne vous dirai rien que voire père ne pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers avec votre père.
— Silence... quelqu'un a marché dans le taillis... dit Berthe avec inquiétude.
— Que vous êtes enfant... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez... voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre manteau africain ; c'est un double tort ; ce burnous à capuchon vous rend si jolie. . .
— Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au château...
— Il est trop loin, la pluie tombe. . . pourquoi ne pas aller dans le chalet , là-bas , attendre que cette averse soit passée.
— Non, non...
— Oubliez- vous votre promesse , de me faire visiter ce pavillon, votre retraite chérie^? Oh ! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous forcer à remplir votre promesse... Tenez, la pluie augmente, venez... de grâce. Mais qu'avezvous donc? vous me répondez à peine... Vous tremblez, c'est delroid, sans doute... imprudente...
LE CHATEAU DE BRI* VANNES. 'ir,9
— Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une lerreur vague , involonlaire... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons au château.
— Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas ; vous vous trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer davantage... Celte pluie est glacée, le chalet est à vingt pas...
— Eh bien ! promettez-moi de partir demain.
— Encore.
— Oui... Ne me demandez pas pourquoi, j'ai peur pour vous, pour moi ; pourquoi, je ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.
— Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux... qu'avez-vous à redouter? quel mal faisons-nous ? Il est d'ailleurs plein d'attentions pour vous? Il ne soupçonne rien?
— Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur hypocrite qui m'épouvantent... Lui, autrefois si brusque... Et un jour... » Berthe tressaillit et s'écria en s'inlerrompant et en mettant une main tremblante sur le bras d'Arnold : < Encore ! ! je vous assure qu'on marche dans ce taillis... On nous suit. »
Arnold prêta roreille , entendit en effet quelques branches crier dans Tépais fourré de buis el de houx ; malgré la difficulté de pénétrer dans ce massif inextricable, Arnold allait sV enfoncer, lorsque le bruit augmenta , le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et sauta sur la route.
Arnold ne put retenir un éclat de rire et dit ;î Berthe :
« Voyez- vous votre espion ? »
La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold ; ils n'étaient plus qu'à quelques pas du chalet.
< Eh bien î pauvre peureuse, dit Arnold.
— Je vous en supplie , ne plaisantez pas , je crois aux pressentiments, Dieu nous les envoie.
— Mais comment , parce que votre mari semble revenir envers vous à de meilleurs sentiments, vous vous effrayez ? Admettez même qu'il feigne celte bienveillance hypocrite pour vous tendre un piège : Qu'avez-vous à redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je? sinon de jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques jours auprès de vous ; je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes vœux dans l'avenir... mais je me trouve à
celte heure le plus heureux des hommes , et je neveux rien de plus ; le présent est si beau , si doux, que ce serait le profaner que de songer à autre chose... »
La pluie redoublait de violence.
Le jour , très-sombre, commençait à baisser.
Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.
xxn
Berlhe , pour faire honneur h ses hôtes, avait fait disposer ce petit pavillon de la même manière que lorsqu'elle Thabilait.
Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des aquarelles peintes par Berthe , ses livres , son piano. Un bon feu flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre Tobscurité croissante... Une fenêtre carrée , semblable à celles des chaumières suisses, maillée de plomb et composée de petits carreaux vcrdâires , grands comme la paume de la main , laissait voir l'allée du bois qui conduisait de la grille au chalet ; la porte était restée cnlr'ouverlc;
TOBK II. -15
Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur sa main, ne pouvant vaincre Téraotion croissante qui l'accablait. Arnold, avec une joie d'enfant ou plutôt d'amant, examinait avec une sorie de tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.
« Quel bonheur pour moi , lui dit-il , de pouvoir emporter ce souvenir des lieux que vous habitez, et ce tableau sera toujours vivant dans ma pensée... Voilà votre piano , cet ami des longues heures de rêverie et de tristesse... ces belles gravures, œuvres de votre père où vous avez dû souvent attacher vos yeux attendris en vous reportant par la pensée auprès de lui, dans sa modeste retraite...
— Oui, sans doute, dit Berthe avec distraction; mais mon Dieu, qu'ai-je donc? Je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle sinistre, savezvous à quoi je pense à toute heure ? aux tentatives de meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous donc rien de nouveau? n'avez-vous pu parvenir à découvrir l'auteur de ces criminelles tentatives ? ï
M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des Ballades de Victor Hugo, et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.
Il retourna à demi la lête sans fermer le livre, et dit à la jeune femme avec un sourire d'une étrange sérénité.
« Je crois connaître ce... meurtrier... » Et il ajouta... : < Quel plaisir de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma sœur.
— Vous le connaissez?... s'écria Berlhe, étonnée du sang-froid du prince.
— Je le crois... Vous avez passé la journée d'hier et celle d'aujourd'hui avec cette homicide personne. » Puiss'interrompant encore : « Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette ravissante ballade : la Grand' Mère... une des plus touchantes inspirations de l'illustrô poëte... vous avez entre autres souligné ces vers, d'une naïveté enchanteresse , que j'aime autant que vous les aimez... »
Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.
€ Que dites-vous, reprit-elle. J'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui avec...
— Avec une meurtrière... Oui... Mais écoutez, que ces vers sont adorables... Pauvres petits enfants :
Tu nous Irouveras morts près de la lampe éteinte; Alors que diras-tu? Quand lu t'éveilleras
Tes enfants à leur (our seront sourds à la plainte Pour nous rendre la vie...
— Grand Dieu ! s'écria Berllie en interroHH pant Arnold ; mais c'est donc votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous nous aviez dit...
— Ce n'est pas ma femme , reprit le prince en replaçant le livre sur sa tablette ; mais c'est, si je ne me trompe,... son âme damnée,.., cette jeune fille au teint cuivré...
— Iris!...
— Iris... j'en suis même à peu près sûr.
— Et votre femme?
— Ignorait tout,... j'aime à le croire.
— Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans voire maison ? Mais si elle renouvelait ses tentatives?
— Eh bien ! dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.
— Comment, eh bien! s'écria-l-elle ; et si... mais celte idée est horrible...
— Si elle recommençait ses expériences, ma chère sœur,... et qu'elle réussît... je lui en saurais gré.
— Que dites-vous î
— Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours passés près de vous,
rivresse du présent m'empêchera de songer à Tavenir; mais après? De deux choses Tune,... ou nous serons heureux;... et malgré votre indifférence pour votre mari , mon bonheur vous coûtera tant de larmes, tant de remords,... noble et loyale comme vous Têies, que mon amour vous causera autant de chagrins que les cruautés de votre mari... Si au contraire les circonstances nous forcent de nous séparer, que restera-t-il ? l'oubli !!! Malgré les serments de se souvenir toujours ! hélas ! il y a quelque chose de plus horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette mort! Vous le voyez... quel avenir? Avec vous il n'y en aurait eu qu'un de possible pour votre bonheur et pour le mien. . . c'était de vous épouser... Mais c'est un rêve, eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire, et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...
— Oh ! ce que vous dites est affreux ; mais dans quel but, mon Dieu, commettrait-elle ce crime ?
— Que sais-je? Je ne lui ai jamais fait de mal... Je l'ai toujours comblée... mais les bohémiennes sont si bizarres... Une superstition... un rien... que sais-je! la pauvre enfant se donne bien du mal peut-être pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je serais très -disposé à faire la moitié du chemin, î
A ce moment la porte se ferma brusquement.
Berlhe poussa un cri de frayeur.
< Celte porte... qui la ferme?
— Le vent... » dit Arnold.
La clef tourna deux fois dans la serrure.
« On nous enferme ! i s'écria Berthe.
Arnold courut à la porte, Tébranla ; ce fut en vain.
«r Mon Dieu! je suis perdue... La nuit est presque venue... et enfermée avec vous au bout de ce parc...
— Mais la fenêtre... » s'écria Arnold.
Il y courut.
11 regarda. Il ne vit personne.
Il voulut la briser... Impossible. Le treillis de plomb était si serré qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas ; et puis cette fenêtre était à châssis
fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le même inconvénient.
c Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » dit Berthe en tombant agenouillée.
Iris , cachée dans le taillis , avait suivi Berlhe et Arnold depuis le commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.
De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux regards de ceux qu'elle épiait, (hélait elle qui avait mis sur pied et fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berlhe. Après s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double tour, et triomphante , alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à une assez grande distance.
Si le hasard n'eût pas servi le détestable des-
sein d'Iris en réunissant Berthe et Arnold , elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire rencontrer Pierre Raimond.
M, de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume de chasse ; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation , rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse , il surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld , renfermés dans un pavillon écarté, à la nuit tombante. Il les tuait.
Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien ?
Personne...
Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors ?
Personne...
Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.
Le moment décisif était venu.
La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de douleur profonde :
< Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas ; leurs lèvres se touchaient presque... Lui avait un bras passé autour de la taille
de voire femme. Tout à riicure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors j'ai fermé la porte... et je suis venue... >
M. de Brévannes ne répondit rien.
On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil, qu'il arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont l'allée était jonchée.
La nuit était sombre.
Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.
Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve. Il croyait Berthe et le prince coupables.
En ce moment M. de Brévannes était ivre de rage ; le sang lui battait aux tempes.
Après une assez longue marche, il aperçut' au bout de l'allée les faibles lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la fenêtre treillissée de plomb.
11 hâta le pas.
La pluie et le givre tombaient à torrents.
A mesure qu'il approchait du pavillon il se
semait tour à lour baigné d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.
Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution ; il approcha l'œil des carreaux verdàtres.
A la lueur expirante du foyer il reconnut l'espèce de manteau blanc à capuchon que Berlhe portait ordinairement.
Assise sur un divan , la jeune femme lui tournait le dos ; elle appuyait ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui l'entourait de ses deux bras.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa victime et tira.
Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait embrassée...
i Maintenant, à vous, beau prince, coup double !... > s'écria de Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui lâchait de se relever.
Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet s'ouvrit violemment derrière lui.
Quelqu'un qu'il ne voyait pas, lui saisit le bras,
(iéloiiina le fusil , el Tempêclia de commettre iin second crime. M. de Brévannes se relonrna cl vil... M. de Hansfcld !
A ce moment , l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita sur M. de Brévannes en criant :
< Assassin !
— M. de iMorville ! » s'écria de Brévannes en reconnaissant ce dernier à la lueur d'un jet de flammes.
< Tu as tué madame de Hansfeld, assassin ! » répéta M. de Morville.
M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main; ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont le corps avait glissé à terre, mais dont la léle reposait sur le sofa... Il reconnut Panla.
En s'apercevant de celte sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un assassinai que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé , un vertige furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et disparut.
Le prince , M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible , ne s'opposèrent pas à soi départ.
l'hôtel LAMBEBI. T. II. 24
Quelques secondes après, on entendit une détonation.
M. de Brévannes venait de se tuer.
11 nous reste à expliquer Tarrivée de M. de Morville au château de Brévannes, et sa présence ainsi que celle de Paula dans le chalet où se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.
M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa lante, que Paula était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes.
M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes ; ce départ si su-
bit, si extraordinaire en celle saison, annonçait une intimité bien grande ; de plus, il se souvenait de quelques mois, de quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une raison plausible au départ de Paula; sa têle se perdit; au risque de corn promettre Paula par Tin vraisemblance du prétexte de son voyage, il partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de Hansfeld et à éclaircir ce mystère.
11 arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots :
< Madame,
i Par suite d'un pari avec ma tanle, madame de Lormoy, qui, surprise de votre brusque départ et assez inquiète sur voire santé , désirait vivement savoir de vos nouvelles , j'ai gagé que je viendrais m'en informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne
pour VOUS inléresser à mon pari , veuillez me le faire savoir ; n'ayant pas Thonneur de connaître M. de Brévannes ; et ayant promis de ne pas même descendre de voilure, j'attends votre réponse à la grille du parc. >
Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. 11 pleuvait. Prendre à l'insianl le premier manteau venu (ce fut celui de Berllie , il se trouvait dans un vestibule) ; courir après de M. de Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.
Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique.
M. de Morville descendit de voilure à la vue de Paula, entra dans le parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre.
Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à venir, Paula conduisit, fout en marchant, M. de Morville vers le pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld.
En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur involontaire, se réfugia
dans la seconde pièce du pavillon ; Arnold la suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs.
M. de Morville, rassuré par les plus tendres protestations de Paula qui le pressait de partir, venait de lui demander un seul baisersur le front... lorsque M. deBrévannes la tua, trompé parTobscurité, par le manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la présence de celle-ci dans le pavillon.
On retrouva, le lendemain, le châle d'Iris flottant sur un des étangs.
On se souvient que M. de Morville avait dit à Paula qu'un serment sacré le forçait de fuir toutes les occasions de la voir.
C'était encore une machination d'Iris.
Jalouse de ce nouvel attachement de sa maîtresse , elle était allée trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la jalousie cruelle et soupçonneuse du prince de Hansfeld, capable, dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens s'il s*occupait plus longtemps de la princesse.
Madame de Morville, épouvantée des dangers que courait son fds, lui fit jurer, sans lui décou-
viir la cause de son effroi, de ne plus songer à madame de Hansfeld , à moins que celle-ci ne devînt veuve. M. de Morville , quoique ce serment lui coûtât beaucoup, vit sa mère qu'il adorail si émue , si suppliante , elle était d'une santé si chancelante , qu'il sentit que refuser serait lui porter un coup terrible, peut-être mortel. 11 céda... il promit
Dix-huit mois après ces événements, Berlhe Raimond, princesse de Hansfeld, partit avec Arnold et le vieuxgraveur pour habiter l'Allemagne, où ils se fixèrent tous trois.