INONDATIONS
Qaatre grands fleuves (la Seine, la Loire, le Rhône et la Garonne), et trois mille rivières ou ruisseaux, plia ou moins considérables, font la gloire, l'ornement et la richesse de la France; mais, à certains interralles aussi, ces fleuves, enflés tout à coup, soit par aes pluies torrentielles , soit par la fonte soudaine des neiges qui couvrent les montagnes entre lesquelles ils serpentent, soit encore par des trombes d'eau qui, à la suite de violents orages, écrasent certaines contrées, sortent en mugissant de leurs lits, s'élancent dans les campagnes, s'étendent partout, ravagent tout, renversent tout, entraînent tout : les monuments en gra~
ttit comme les simples cabanes en pisé, les chênes robustes comme les plantes flexibles, les hommes comme les animaux, et ne laissent ensuite sur leur passage que la ruine, la désolation, la terreur et la mort.
En 1840, et 4 856 surtout, c'est le Rhône qui, s'élançant rapidement du mont Saint-Gothard et grossi par l'Ain, la Saône, l'Ardèche, l'Isère, la Durance et toutes les rivières ses tributaires qui sortent des Alpes, du Jura, des Cévennes, arrive le 31 mai, avec une fureur inusitée, sous les murs de Lyon, rompt la digue au Grand-Camp, inonde les Charpennes, emporte les chemins de ronde qui ceignent les fortifications et se fépand tout à, coup dans les Brotteaux, la Guillotière tl la pleine campagne environnante.
Quelle terreur alors I quels cris 1 quel désastre ! que de ruines 1
Les habitants assez heureux pour trouver encore une ▼oie libre fuient à la hâte; les autres, cernés par les flots, sont forcés d'attendre qu'on vienne à leur secours.
Déjà des barques paraissent, mais en trop petit nombre pour qu'on n'y puisseadmettrequelesfemmes, les enfants et les vieillards, et encore sans aucun bagage, ni volumineux ni pesant.
Les militaires de la garnison et tous les hommes valides restent dans l'eau jusqu'à la ceinture pour travailler au salut des autres.
La prière , la résistance sont inutiles ; on n'écotte rien et l'on déclare que tout fauteur de désordre, tout voleur surpris en flagrant délit, sera immédiatement fusillé.
Les barques de salut arrivent enfin en plus gifcnd
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nombre; on descend des femmes et des enfants par !es fenêtres; d'autres, trop effrayés du danger où ils se trouvent pour attendre les pompiers et leurs échelles mobiles, sautent à tout hasard, d'un premier étage dans les bateaux qu'on a fait approcher.
Ici, quatre femmes cernées par les flots dans la même maison veulent les imiter : une d'entre elles se foule le poignet, et une autre se casse la jambe.
Là, une jeune artiste s'élance également dans l'espace , mais elle reste accrochée par ses vêtements à l'espagnolette d'une croisée, et Ton vient la délivrer. Pendant ce temps, sa mère se noie au fond d'une cour retirée, et ce sont les aboiements plaintifs d'un petit chien intelligent qui la font découvrir. Aux Brotteaux et surtout à la populeuse Guillotière, les mêmes scènes émouvantes se répètent, et de temps en temps on commence à voir flotter sur l'eau les cadavres démesurément gonflés des hommes, des animaux domestiques et de tous ceux qui ont été surpris dans les vertes prairies voisines du fleuve.
Quelques jours plus tard, le 3 juin, c'est la Loire, qui, renouvelant ses terribles désastres de 1846, et jalouse d'imiter le Rhône, descend fièrement du mont Gerbier-des- Joncs, se grossit, dans son immense parcours sinueux jusqu'à Paimbœuf (Océan Atlantique), de cent douze rivières plus ou moins considérables , porte la désolation dans trente villes : Rouanne, Decize, Nevers , la Charité, Cosne, Gien, Orléans, Amboise, Blois, Tours, Angers, etc., et dans trois cents villages qu'elle engloutit , et dont elle bouleverse le sol à deux ou trois lieues à la ronde.
Alors on voit partout, çà et là, les malheureux ha-
biiants des campagm r à la hâte leurs ef-
fets les plus précieux, c'est-à-dire du linge, quelques vêtements de rechange et leurs instruments de travail , sur les montagnes voisines de leur domicile et v chasser, en même temps, à grands coups de fouet, leurs chevaux, leurs bœufs, leurs bêtes à laine et tous leurs animaux domestiques pour les soustraire à une mort inévitable; là ils se traînent en masse à la ville voisine avec leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux pères, tout en pleurs et tremblants de froid, pour réclamer humblement du pain et un asile quelconque pour la nuit.
Le tocsin sonne dan^ tous les villages; dans les villes, le Maire, escorté de la garde nationale, fait au son du tambour une proclamation pour inviter les Citoyens à porter aide aux malheureux qui arrivent de tous côtés, et on les loge d'autorité, comme des soldats , cinq, six, dix par maison.
Le soir, on allume des torches sur les bords du fleuje pour lui arracher incessamment , non pas les chaises, les tables, les lits, les commodes, les armoiet les bahuts qu'il entraîne dans son cours M ), mais les hommes et les animaux domestiques qui apparaissent çà et la et luttent contre le torrent.
Ici des ponts do pierre sont emportés, d'autres en fer, mais sans tablier, restent encore en partie suspendus en l'air par leurs chaînes; toutes les di; sont rompues.
Plus loin, deux malheureux bœufs détachés d'un grand troupeau, mus heures,
font entendre des sçiDçnts plaintifs et semblent
implorer du secours : on les aide a g.igner le bord ;
mais à peine sont-ils sauvés, qu'on déclare qu'ils vont mourir, et on les abat sur place pour que leur chair puisse encore servir à la subsistance publique.
La terre végétale des jardins, des champs, des prairies , des marais est emportée, et des monceaux de sable (deux ou trois mètres de hauteur en quelques endroits) les frappent pour un temps infini, d'une stérilité désespérante.
Les eaux croissent-elles encore? — Diminuent-elles enfin ? — Que disent les courriers expédiés des pays hauts par les Préfets et les Maires ?
Voilà pour tout le monde les deux seules questions du moment ! et, quand la réponse est même douteuse, elle ajoute une terreur de plus à toutes celles qu'on éprouve déjà.
Oh! combien, dans dépareilles misères, on était heureux de voir non- seulement des mariniers, mais beaucoup d'hommes de cœur, des militaires, des jeunes gens hardis s'élancer avec enthousiasme, sur tous les batelets disponibles, pour visiter les villages submergés et porter aux habitants réfugiés sur les montagnes, et dont on apercevait au loin les feux allumés comme un phare, des vivres et des vêtements de rechange !
Nuit et jour, de grands bateaux à vapeur parcouraient en outre, en tous sens, cette mer nouvelle où des peupliers, à moitié engloutis , leur servaient de balises, pour recruter çk et là les hommes, les femmes, les enfants, les chevaux, les bœufs et les moutons disséminés dans la campagne et les faire monter à leur bord , mais tout à coup leurs roues se brisaient avec fracas contre de vieux saules ou de gros ormes
cachés sous les eaux, et ils se trouvaient ainsi contraints eux-mêmes de gagner une rade quelconque et d'y rester tristement oisifs comme un vaisseau échoué sur la plage.
Cependant, malgré tous ces périls, en dépit de tous ces obstacles, des milliers de citoyens se dévouaient au salut commun et accomplissaient, avec une ardeur admirable, sur le parcours d'un fleuve de deux cent trente lieues, cette œuvre d'amour et de charité chrétienne.
Lucrèce a dit dans un poème célèbre, et en fort beaux vers : c Qu'il est agréable, pendant l'hiver, et lorsqu'on est mollement assis auprès d'un feu pétillant, d'entendre gronder la tempête et de voir de loin sur la mer en courroux les malheureux nautoniers lutter contre la mort! *
Hâtons-nous d'ajouter que cette pensée émane d'un poète qui croyait encore peut-être un peu à Jupiter, à Neptune et à Vénus, mais qui n'avait pas le bonheur de connaître le Livre (la Bible), ni Y Evangile (la Bonne Nouvelle), tandis que les mariniers du Rhône et de la Loire, auxquels sont venus bientôt se joindre à la hâte les intrépides canotiers de la Seine, connaissaient bien leur devoir et le remplissaient digneopent.
Un matin, à Lyon, et trois jours après, à Orléans, au plus fort du désastre, un cri général retentit partout : l'Empereur 1
C'était lui, en effet, qui venait , non pas comme Jîeptune de la fable, armé de son trident, dire aux flots tumultueux : Quos ego... mais comme un Dieu buveur, juger par lui-même des dévastations des doux
fleuves, donner de l'or aux malheureux , du courage à ceux qui faiblissaient et l'espérance à tout le monde.