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Gravier, article cité

i ; 132 L'HYDRAULIQUE AU MAROC

installation d’appoint. Elle a en fait assuré la fourniture totale du courant nécessaire à l’exploitation des phosphates et des premières lignes de chemins de fer à voie normale de 1924 à 1928. Depuis cette date, elle a continué à marcher à plein rendement pour compenser l’insuffisance des installations électriques existantes surtout pendant les périodes de basses eaux. Elle est enfin destinée à servir d’usine de réserve, quand sera réalisé le programme de construction des usines hydroélectriques.

De cette usine partirent les lignes qui devaient constituer les premiers éléments du réseau général destiné à relier entre eux les centres principaux du pays. Ces deux premiers tronçons furent les lignes à 60.000 volts de Casablanca à Rabat (90 km.) et de Casablanca à Kourigha, centre d’extraction des phosphates.

En même temps qu’elle commençait à exploiter l’usine des Roches-Noires, l'Energie électrique du Maroc, poursuivait l’étude des disponibilités hydrauliques.

A la fin de 1925, commencèrent les travaux de construction de la première grande usine hydroélectrique à Sidi Saïd Machou sur l'Oum-er-Rebia. Dès 1917, on avait songé à utiliser les particularités du cours de l’oued, à 35 kilomètres de son embouchure à vol d'oiseau. Sur une longueur de 13 kilomètres il décrit une boucle presque fermée, donnant une dénivellation de 13 mètres. Il suffisait de mettre en court-circuit les deux extrémités de cette boucle par un canal souterrain de 1.450 mètres pour obtenir une chute brute de 13 mètres.

Les travaux suivants furent exécutés à 61 km. 5 de l’embouchure mesurés le long du cours. |

19 Un barrage comprenant trois parties différentes. Une partie centrale à 4 pertuis de 12, 40 mètres fermés par

des vannes mobiles, Deux parties fixes, dont l’une formant, déversoir, relient aux rives le barrage principal. La retenue est de 2 millions de mètres cubes et le barrage doit pouvoir évacuer une crue de 4.500 mètres cubes.

29° Un souterrain de 1.425 mètres de longueur et de 6 m. 50 de diamètre. Il aboutit à une chambre d’équilibre de 200 mètres carrés contenant 24.000 mètres cubes destinés à amortir les oscillations dues aux variations de charge des turbines.

30 Une usine génératrice dont le mur formant l’une des parois de la chambre de mise en charge contient les prises d’eau des turbines. L'installation était prévue pour utiliser sous une chute maximum de 19 mètres un débit de 108 mètres cubes-seconde obtenu en moyenne 150 jours par an, ce qui correspond à une production annuelle de 70 millions de kilowatts-heure. Les groupes générateurs sont constitués par quatre turbines Francis à axe vertical de 7.500 CV. surmontées chacune d’un alternateur de 5.200 Kw., fournissant du courant à 90 périodes sous une tension de 5.500 volts. Le canal de fuite de l’usine rejoint l’oued à 13 kilomètres en aval du barrage. Un poste de transformation porte cette tension à 60.000 volts pour l'alimentation des lignes qui relient Sidi Machou à Casablanca d’une part et à Sidi el Aïdi d’autre part, où se fait la jonction avec la ligne des Roches-Noires alimentant l'exploitation de phosphates à Kourigha.

L'usine a fonctionné à pleine charge dès sa mise en service qui eut lieu en 1929, elle n’a nullement fait double emploi, avec l’usine thermique des Roches-Noires. En hiver, l’intensité du débit de l’Oum-er-Rébia permet à la centrale de Machou de marcher à plein rendement, tandis qu’en été le manque d’eau ne lui donne pas la possibilité de fournir

une quantité de courant suffisante, et 11 doit être fait un gros appel à l'usine thermique de Casablanca, en particulier aux périodes dites de pointe.

Nous nous sommes étendus sur la description de la centrale hydroélectrique de Sidi Machou pour la raison qu’elle fut non seulement la première étape de l’équipement hydroélectrique du Maroc, mais parce qu'elle est encore à l’heure actuelle la seule usine hydraulique importante, alimentant le réseau général marocain à 60.000 volts.

Indépendamment de cette installation qui fait partie du plan général d’électrification, il existe dans des secteurs locaux de petites usines hydrauliques. A Fès, la société Fassi d'électricité a installé un barrage sur l'Oued Cheracher, Un canal de dérivation à ciel ouvert de 300 mètres de long alimente une chambre de mise en charge de laquelle partent deux conduites forcées de 520 mètres. L'usine est équipée de trois groupes générateurs de 400 Kw. fonctionnant sous une chute de 62 mètres et un débit de 1,8 mètre cube à la seconde.

À Meknès, sur l’Oued bou Fekrane, a été installée une usine comprenant trois groupes de 200 Kw. La hauteur de chute est de 5 mètres et le débit de 600 litres-seconde.

À Taza, le secteur local comprend une usine hydroélectrique sur l'Oued Taza. A Sefrou deux petites installations sur l’Oued Aggai alimentent la ville.

En même temps qu’elle exploitait ses deux usines de Casablanca et de Sidi Saïd Machou, l'Energie électrique du Maroc construisait un réseau de ligne à haute tension destiné à relier les principaux centres.

Les distances considérables à parcourir auraient exigé un voltage élevé, mais la nécessité d'ordre financier d’utili-

ser les mêmes lignes pour le transport et la distribution, aurait entraîné des frais très élevés pour l'aménagement des postes de transformation destinés à desservir les abonnés. - On décida de choisir une tension moyenne que l’on fixa à 60.000 volts. |

Le réseau actuel est le suivant :

Un triangle fermé : Casablanca (Roches-Noires), Si, Saïd Machou, Sidi el Aïdi, complété par :

1 La ligne Casablanca, Rabat, Kenitra, Sidi Slimane (avec un embranchement sur Petitjean) El Kansera, Meknès, Fès.

2° La ligne Casablanca, Sidi el Aïdi (avec un embranchement sur Kourigha), Ben Guerir, Marrakech. Ces lignes ont permis d’électrifier les chemins de fer du Maroc de Kenitra à Marrakech, de Oued Zem à Sidi el Aïdi par Kourigha, et de Fès à Petitjean par Meknès.

Parallèlement à l'installation d’un réseau à 60.000 volts, la Société Energie électrique du Maroc a construit les premiers éléments d’un réseau à 22.000 volts, destiné à desservir les petits centres et les exploitations agricoles voisines du réseau principal.

C'est ainsi qu’a été installée en 1929 la ligne de 22 kilomètres dite « ligne maraîchère » reliant Casablanca à Fedhala et à la région maraîchère des Zenata. Des lignes analogues ont été établies dans les banlieues de Rabat, Marrakech, Sidi Slimane, Petitjean, Meknès.

Au fur et à mesure qu’elle étendait son réseau à 60.000 volts, de façon à relier entre eux les principaux centres, l'Energie électrique du Maroc poursuivant sa tendance à devenir producteur unique, distribuait l’énergie produite - dans ses usines par l’intermédiaire des anciennes sociétés de production devenues maintenant ses clients. De sorte que

la plupart des anciennes sociétés de production sont devenues de simples usines de distribution, achetant le courant à l'Energie électrique du Maroc pour le céder aux particuliers. C’est ainsi qu’à Casablanca, la Société Marocaine de Distribution d’eau, de gaz et d’électricité qui avait obtenu en 1920 une concession définitive de 50 ans pour la fourniture du courant, cessa en 1924 dé produire elle-même, pour distribuer le courant de l'Energie électrique du Maroc. De même ont été rachetées les installations existantes à Rabat, Fès, etc.

Il est pourtant des régions où il a été nécessaire de maintenir une production locale, l’extension du réseau général occasionnant des frais beaucoup trop élevés. C’est ainsi que fut installée à Oudja en 1929 une centrale électrique à moteur Diesel de 1.800 chevaux et un peu plus tard une usine analogue à Agadir. Mais, là encore, c’est la société l'Energie électrique du Maroc qui a obtenu la concession, car ces solutions ne sont qu’un moyen d’attendre la réalisation complète du réseau général alimenté par des usines hydrauliques qui, dans peu de temps, couvrira l’ensemble du pays.

Pour les villes de moyenne ou de petite importance; l'Energie électrique du Maroc n’a pas réalisé elle-même la production, mais est intervenue par le moyen de filiales, dont la plus importanteest la Société Chérifienne d’'Energie. Tous les centres habités, situés en dehors du réseau à 60.000 volts sont provisoirement alimentés par de petites installations à moteurs semi-Diesel ou à gaz pauvre. C’est le cas des localités suivantes : Agadir, Midelt, Ouezzan, Moulay Idriss, Ifrane, etc.

$ 4. Les installations futures.

Le réseau actuel alimenté par la centrale thermique des Roches Noires, l’usine hydraulique de Sidi Machou, et quelques installations locales est très insuffisant. Les besoins ne cessent en effet de croître avec une grande régularité. Les ventes d’énergie sont passées successivement aux chiffres suivants en négligeant les années exceptionnelles de la crise économique :

ET RRERR 11 millions de kw. heure TB E.. | 17,6 — [hp 7 LANERRE 31 — 1928 5m Le 40 — LE at one PO 50 — [IS 51 RER 60 —

L'énergie distribuée annuellement par la plus importante des sociétés de distribution, la Société Marocaine de Distribution d’eau, de gaz et d’électricité, est passée de 4 millions de kilowatts-heure en 1921 à 32 millions de kilowatts-heures en 1931; tandis que le nombre des abonnés passait de 6.000 à 33.000! La seule ville de Casablanca qui comptait 3.800 abonnés en 1921 en comptait 20.000 dix ans plus tard.

La crise économique n’a pas été sans interrompre brusquement cet accroissement continu de la demande. L’industrie des phosphates et les cimenteries durement éprouvées ont réduit considérablement leurs achats de courant pendant ces deux dernières années. Mais il y a tout lieu de croire que les conditions économiques ne tarderont pas à

1. Lefrançois, « La société marocaine de distribution d’eau, de gaz et d’électricité », Revue générale d'électricité, 25 juillet 1931, p. 143.

s'améliorer et que la consommation reprendra sa marche ascendante.

Il était donc nécessaire de créer des usines génératrices destinées à permettre l'extension du réseau. L'Energie électrique du Maroc qui depuis sa création n’a cessé d’effectuer des prospections sur les différentes rivières marocaines a proposé un vaste programme d'aménagements nouveaux.

Les uns sont en voie de réalisation, les autres ne sont encore qu'à l’état de projet.

Nous avons donné un aperçu des travaux nécessités par l’hydraulique agricole. De très grands barrages destinés à accumuler les eaux de crue sont en voie d'achèvement. Il était naturel de songer à utiliser les retenues ainsi créées pour alimenter des usines hydrauliques. La vente de l’électricité fournissait d’autre part un élément important de l'amortissement des frais considérables exigés par la construction. C’est ainsi que les barrages du Beth, du N’fis et de l’Oum-er-Rebia seront chacun pourvus d’une usine hydroélectrique.

Le barrage sur le Beth à El Kansera formera une retenue de 250 millions de mètres cubes utilisable sous une chute de 37 mètres. Ce barrage se trouve en outre à proximité d’une boucle de l’oued de 3 kilomètres qu'il est possible de couper pour obtenir une chute supplémentaire de 19 mètres. Les ouvrages prévus comprennent un canal d’amenée de 1600 mètres à section circulaire pouvant débiter 20 mètres cubes, une conduite forcée aboutissant à l’usine qui sera équipée de turbines Francis à axe vertical et un porte de transformation élevant la tension de 9.500 à 60.000 volts. Un barrage compensateur est prévu en aval de l’usine pour régulariser le débit du canal de

fuite et constituer une nouvelle accumulation d’eau destinée aux besoins agricoles.

L'usine d'El Kansera est, en effet, une usine de pointe et surtout une usine d’été destinée à compléter celle de Sidi Machou qui ne dispose alors que d’un débit insignifiant. Pendant l’été l’usine marchera au moment des pointes (environ 6 heures) alors que l'irrigation exige un débit continu de 9 mètres cuhes-seconde, auquel il faut ajouter un débit continu de 1 mètre cube-seconde destiné à l’aval. Ce sera le rôle du barrage compensateur de fournir pendant les six mois d’été le débit quotidien continu nécessaire à l'irrigation.

Le barrage du N'’fis avec sa retenue de 30 millions de mètres cubes sera complété par une usine électrique au pied du barrage fonctionnant sous une chute brute d’une quarantaine de mètres.

Enfin la dérivation de l’Oum-er-Rebia à Kasba Tadla alimentera également une usine hydroélectrique.

Indépendamment de cette utilisation industrielle des barrages réservoirs, une nouvelle centrale a été construite à Fès, en aval de la cité, pour doubler l’usine située en amont et devenue insuffisante. Le débit de l'Oued Fès varie à la sortie de la ville de 2 à 7 mètres cubes. L'usine fonctionnera sous un débit de 4 mètres cubes de façon à laisser l’excédent disponible pour l'irrigation. La hauteur de chute brute est de 60 mètres et l’usine est prévue pour une puissance de 18.000 kilovolts-ampère. Des conduites forcées de 5 kilomètres aboutissent à l'usine génératrice située dans la vallée du Sebou, près du confluent de l'Oued Fès. Les travaux sont estimés à 20 millions de francs.

Tous les travaux ci-dessus sont en voie d’exécution. Il existe en outre des projets ayant fait l’objet d’études

très complètes et qui seront réalisés au fur et à mesure des disponibilités financières.

Ce sont principalement les cours supérieurs de l’Oumer-Rebia et de son affluent l’Oued el Abid qui constituent le grand réservoir de houille blanche.

Deux grandes installations sont prévues. L'une sur l’Oum-er-Rebia à Imizdiflane, à 11 kilomètres de Khenifra, l’autre sur l’Oued-el-Abid à Bin-el-Ouidame, avec une chute de 280 mètres produisant 60.000 chevaux. Ces deux usines permettraient d’étendre le réseau général à 60.000 volts jusqu’à la région proche de l'Atlas, avec extension éventuelle au versant saharien.

Enfin l'Oued Ourika, affluent du Tensift, a fait l’objet d’un projet d'aménagement extrêmement vaste.

D’autres études ont été faites sur le Sebou, la Moulouya et l’Oued el Akdar, affluent de l'Oued el Abid. Elles ne semblent pas devoir être réalisées avant de nombreuses années. ;

En même temps que cette augmentation de la production, l'Energie électrique du Maroc a prévu l’extension de son réseau de transport. La construction des lignes suivantes est actuellement décidée et a même reçu parfois un commencement d'exécution :

10 Ligne de Saïdia à Berkane et Oujda, premier élément de l’électrification du Maroc oriental.

« Il est du reste permis de penser que dans quelques années la construction et l’électrification de la voie ferrée destinée à relier le Maroc occidental au Maroc oriental et à l’Algérie, auront pour conséquence la création d’une ligne à haute tension reliant ces deux régions, et faisant de ce fait la liaison entre le réseau actuel de la Société

Energie électrique du Maroc et le réseau du Maroc orièntall»..

2° Prolongement de la ligne de Sidi el Aïdi à Kourigha jusqu’à la nouvelle centrale de Kasbah Zidania par Boujad.

30 Prolongement du réseau de Marrakech à Amismiz et Azgour par la nouvelle usine de l’Oued N'fis.

49 Ligne reliant Safi au réseau principal par Louis Gentil, Ben Guerir, destinée à alimenter la nouvelle exploitation de l'Office chérifien des phosphates.

0° Lignes à 60.000 volts de Casablanca à Rabat par Sidi Yahia Camp Boulhaut.

Dans quelques années, la Société l’Energie électrique du Maroc aura atteint le but qu’elle s’est proposé au moment de sa fondation : création d’un réseau général reliant entre eux tous les points importants du territoire, réseau alimenté uniquement par de grandes usines génératrices hydroélectriques, secourues en cas d’arrêt fortuit ou de sécheresse exceptionnelle par quelques usines thermiques auxiliaires.

Lorsque sera terminé l’aménagement du bassin supérieur de l’Oum-er-Rebia, le réseau marocain, grâce aux caractères très différents des installations productrices, ne subira que faiblement les variations saisonnières de débit. La sécheresse des oueds alimentant des usines du type existant à Sidi Machou, sera compensée par l’existence de retenues considérables comme celle d'El Kansera et du N’fis ainsi que par la permanence du débit dont jouiront les installations proches du Moyen Atlas.

Il n’est pas douteux que la vente de l’énergie produite, dont l'accroissement régulier a été momentanément interrompu par la crise, ne reprenne bientôt sa marche

1. Gravier, Revue générale d'électricité du 4 juillet 1931, article cité.

ascendante. Le développement continu des centres nrbains, l'extension du réseau des voies ferrées et les possibilités minières que semblent devoir offrir certains points du territoire, impliquent nécessairement une demande de plus en plus grande en courant électrique.

La liaison étroite qui existe entre l’électrification du Maroc et l’hydraulique agricole, devient de jour en jour plus intime. Les mêmes ouvrages servent à l'irrigation des cultures et à la production de l'électricité (barrages du Beth, du N'fis, de l’Oum-er-Rebiaj. Les pompages d'irrigation qui prennent tant d'importance sur le Sebou, sur l’Oum-er-Rebia, ou dans les nappes phréa-

tiques de régions riches en eaux souterraines ne peuvent être effectuées d’une manière pratique et économique

qu'avec des moyens électriques. L'extension des lignes de transport “entraînera une mise en exploitation de terres nouvelles et en même temps qu’elle créera de nouveaux débouchés aux producteurs de courant, contribuera à lamise en valeur économique du pays.

« En résumé d’une part il est permis d’espérer un accroissement rapide et important de la demande d'énergie, d'autre part, toutes les reconnaissances ont montré que les possibilités de production d'énergie hydroélectriques du Maroc sont très vastes et susceptibles de faire face aux besoins accrus de l’industrie et de l’agriculture avec les seules ressources du pays!. ».

1. Gravier, article cité, kevue générale d'électricité, 4 juillet 1931.

— Centrales en service.

= Centrales projefees.

Usines Hydroélectriques et Réseau de l'Energie electrique du Maroc

L’hydraulique marocaine envisagée au point de vue juridique ou au point de vue économique, appelle des conclusions différentes.

Le principe de la domanialité publique était une condition nécessaire de l’utilisation méthodique et aussi complète que possible des ressources en eau. — La nécessité de procéder à un inventaire hydraulique et la volonté de répartir l’eau de façon à mettre le maximum de liquide à la disposition du plus grand nombre possible d'usagers, ont provoqué la mainmise de l'Etat sur toutes les eaux superficielles ou souterraines. Le Maroc n’a fait, en cela, que suivre l’exemple de l'Algérie qui, après bien des hésitations et des tâtonnements, en est venue à s’inspirer de la politique plus hardie et plus Jeune suivie par lui!

Certes, le régime juridique des eaux au Maroc n’a pas atteint du premier coup la perfection et la disposition de l’article6 du dahir du 1er août 1925 a soulevé les protestations les plus vives et les réclamations les plus véhémentes. L'interdiction, pour le colon, d'installer sur son domaine des puits débitant plus de 40 mètres cubes par jour sans une autorisation préalable de l'Administration, la possi-

1. Arrêt du Conseil d'Etat du 21 mars 1930 sur la domanialité publique des eaux souterraines du Sud Algérien.

bilité de se voir retirer cette autorisation, sans préavis et sans indemnité étaient des choses difficilement acceptables. L'administration avait du reste vu rapidement les inconvénients de ces dispositions, et avait évité de les appliquer dans toute leur rigueur. Le dahir du ? juillet 1932 est venu heureusement tranquilliser les propriétaires en exigeant l’autorisation seulement pour un débit de plus de deux cents mètres cubes par jour et en subordonnant son retrait pour cause d'intérêt public, au paiement d’une indemnité.

Comme c'était là le seul reproche que l’on faisait au principe de la domanialité publique et à ses conséquences. il faut reconnaître que celui-ci constitue maintenant une réglementation cohérente et précise qui, tout en respectant les droits indiscutables acquis par les particuliers, évite les accaparements et le gaspillage, que la rareté de l’eau et les possibilités qu'offre sa possession, ne permettent pas de tolérer.

Il est cependant un point, sur lequel le statut juridique de l’hydraulique n’a pas donné les résultats escomptés. Les associations syndicales agricoles créées à l’exemple de l'Algérie où elles ont donné des résultats remarquables, n’ont aucun succès au Maroc. Non seulement elles sont peu nombreuses, mais le peu qui en existe ne joue aucun rôle économique sérieux, à part le cas que nous avons cité. Cela vient sans doute des conditions très particulières dans lesquelles a été réalisée au Maroc la colonisation dite officielle, qui a abouti à des résultats si décevants. Les colons marocains n'ont pas eu l'habitude de lutter comme les cultivateurs de France ou les premiers cultivateurs d’Algérie. Choisis parmi des gens intéressants à beaucoup d'égards (anciens combattants, familles nombreuses, etc.)

mais ne possédant bien souvent aucune qualité requise pour faire de l’agriculture, ils se sont trouvés, d’une part à la tête d’un domaine important, sans bourse délier, et d’autre part avec une caisse toujours ouverte à leur portée, dans laquelle ils pouvaient puiser sans compter!, — Cela a abouti à un endettement massif des colons, si bien qu’en 1931, le gouvernement a dû se substituer aux colons défaillants pour liquider un passif de plus de 145 millions. L'’essai d'exploitation sous le contrôle direct de l'Etat au début de 1932, ce que certains ont ironiquement nommé l’expérience du « colon fonctionnaire », est trop récente pour qu'on puisse en apprécier les résultats.

Il ne semble pas qu’ils doivent être très encourageants. Au point de vue économique, en effet, le Maroc a été très durement touché par la crise économique mondiale. L’effondrement des cours des céréales a eu des conséquences considérables dans un pays où toute l’économie est non seulement agricole, mais purement céréalière.

Cela a contribué à donner à l’eau une importance beaucoup plus grande que celle qu’elle possédait déjà. Les cultures fruitières, par lesquelles on cherche à équilibrer ce que l’économie marocaine a d’instable, ne sont possibles qu'avec l'irrigation et une politique de l’hydraulique très précise et très complète.

Il semble justement, que ce qui manque le plus à yheure actuelle, est une ligne de conduite parfaitement définie pour la mise en valeur des richesses hydra ulique du pays.

Des essais multiples ont été tentés; on s’est attaché successivement à des programmes très différents, passant

1. Ce qui les a conduits, entre autres dépenses regrettables, à des achats massifs de machines agricoles, constituant un suréquipement certain.

Duval. 10

de l’un à l’autre sans en achever aucun, et sans paraître en trouver un seul qui donne satisfaction.

Cette manière de faire, qui s’expliquerait fort bien pendant les quelques années suivant immédiatement l'installation des Européens dans un pays neuf et peu connu, n’a plus de raison d’être vingt ans après la proclamation du Protectorat français. D'autant plus, que des renseignements nombreux ont été obtenus par des prospections effectuées dès les premières années de notre présence sur le sol de l’empire chérifien.

Or, à l'heure actuelle, Casablanca est à peine dotée d’une distribution d’eau potable satisfaisante. L’eau d'irrigation fait défaut dans de nombreuses régions; par contre, on ne semble pas très bien savoir comment utiliser l’énorme retenue créée à grands frais sur l’Oued Beth. Enfin, une seule usine hydroélectrique importante est actuellement en service. Et tout cela dans un pays que tout le monde s’accorde à reconnaître comme le plus riche en eau de toute l'Afrique du Nord, et où toutes les rivières, même les oueds

sahariens, ont fait l’objet de reconnaissances et de prospections détaillées.

Et pourtant, au même moment où l’on cherche à ramener la prospérité au Maroc, par l'extension de cultures qui exigent de l’eau en abondance, on reconnaît que l’équipement électrique du pays, condition de son développement urbain, rural et industriel, ne peut être réalisé que par l'aménagement des ressources hydrauliques.

Plus que jamais, la prospérité marocaine se trouve liée ES ? . A Q .

à l’existence de l’eau, et rien n’a changé depuis le temps où les Berbères guerroyaient pour la possession des

sources dispensatrices de richesses et de vie. L'eau

coule plus abondamment qu’autrefois, certes, mais les besoins ont augmenté plus rapidement encore.

Ce défaut d’un plan économique d’ensemble dans la politique du développement de l’hydraulique agricole semble s'expliquer par une sorte de dualité dans l’organisation administrative. La Direction de l’Agriculture a l'initiative des travaux d’hydraulique agricole, détermine l’ordre d’urgence de leur exécution et dispose dans son budget des crédits correspondants. Ges travaux sont cependant exécutés par la Direction générale des Travaux publics qui n’a à subir aucun contrôle. Cela ne va pas sans créer une certaine rivalité entre les deux administrations, d'autant plus que le Directeur général des Travaux publics, ayant la gestion du domaine public hydraulique, est en réalité le maître des eaux.

Le Conseil de hydraulique et des améliorations agricoles créé en 1924, donne obligatoirement son avis sur les programmes de grands travaux. Mais ce n’est qu’un avis qui peut n'influencer en rien la décision finale. D’autre part; au sein du Conseil figurent en nombre égal, les représentants de la Direction de l'Agriculture et de celle des Travaux publics.

De puis la création, en 1927, de la Caisse de l’hydraulique agricole et de la colonisation, il existe un contrôle financier plus efficace, puisque le budget de la Caisse est soumis à la Commission du budget et au Conseil de gouvernement. Mais, là encore, les dépenses de l’hydraulique agricole sont ordonnancées par l'ingénieur des Ponts et Chaussées chargé des travaux hydrauliques, qui est un fonctionnaire de la Direction générale des Travaux publics; le Directeur général de l’Agriculture n'ayant que l’ordonnancement des dépenses des améliorations agricoles.

La faible importance des résultats obtenus en matière d'hydraulique agricole, par rapport à la valeur des capitaux engagés, semble due en partie à l’absence d’une collaboration étroite entre les deux administrations.

Au point de vue de l’électrification générale du pays, les progrès ont été au contraire très remarquables, les chemins de fer, les grandes villes telles que Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech, sont actuellement pourvus de la puissance qui leur est nécessaire, et le développement de la consommation est très satisfaisant, ainsi que nous l’avons exposé.

On remarquera que pour ce qui concerne l’électrification générale, une société unique, l'Energie électrique du Maroc a pu établir et poursuivre avec ténacité un programme d’ensemble rationnel, et ceci explique le résultat obtenu. Les principales usines génératrices sont construites ou en construction; un réseau à haute tension s'étend sur le Maroc et relie aux usines les centres importants.

Mais l’aménagement rural nécessite un effort au moins aussi grand que celui qui vient d’être réalisé.

Rappelons-nous qu’en France même, la construction des réseaux ruraux n’a été réalisée qu’en ces dernières années, au prix d'efforts coordonnés de toutes les coopératives agricoles, des communes et de l'Etat lui-même, qui est intervenu à ce jour pour plus d’un milliard dans. le financement des dépenses d'aménagement des réseaux.

I ne suffit donc pas d’avoir construit les usines et le réseau à trèshaute tension, il est indispensable de construire de nombreux réseaux de distribution et de répartition de l'énergie électrique, qui seuls permettront de développer dans les régions à terrains fertiles, le pompage électrique

dans des conditions peu onéreuses, et d'utiliser l’eau des oueds ou celle des nappes souterraines.

Par leur grande étendue en surface, ces réseaux de distribution sont fort coûteux, mais ils permettent seuls de donner au développement agricole l'impulsion qui lui est nécessaire pour conjurer la crise actuelle.

La prospérité du Maroc et son développement agricole urbain, industriel, sont plus que jamais fonction d’une mise en valeur complète des ressources hydrauliques. Actuellement, la pacification définitivement achevée, nous permet d'étendre notre influence d’une façon ininterrompue depuis les ports de la côte jusqu'aux sables du Sahara; il n’y a plus aucun raison, pour que l’hydraulique marocaine ne soit pas le principal objet de nos efforts, et que son amélioration parfaite ne constitue la prochaine étape de l’œuvre civilisatrice que poursuit la France dans l’Empire Chérifien.

Vu, ; Vu, bon à imprimer :

le Doyen, Le Président de Thèse, Edgard ALLIX. William OUALID.

Vu et permis d'imprimer :

Le Recteur de l’Académie de Paris, S. CHARLETY

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