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CHAPITRE III

Éducation morale.

Celte partie de l’éducation est assurément la plus importante et cependant la plus négligée. C’est à elle qu’il appartient de développer chez l’enfant cet ensemble de qualités morales qui font les caractères énergiques et bien équilibrés, c’est-à-dire capables de résister fermement à l'action dissolvante des peines afflictives et des passions dépressives, origine réelle de tant de cas de neurasthénie. Elle seule peut lui donner, avec une volonté forte, la confiance en soi, un jugement ferme, en un mot tous les attributs de la force et de la santé morales. Malheureusement elle est presque toujours livrée au hasard. Les parents mômes n’ont pas, le plus souvent, une idée exacte du but de l’éducation, surtout quand les enfants sont encore très jeunes. « Quel est, dit plaisamment M. Guyau, l’idéal moral proposé à la plupart des enfants dans la famille? Ne pas être trop bruyant, ne pas se mettre les doigts dans le nez

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ni dans la bouche, ne pas se servir à table avec les mains, ne pas mettre, quand il pleut, les pieds dans l'eau, etc. Être raisonnable! Pour bien des parents l’enfant raisonnable est une petite marionnette qui ne doit bouger que si on en tire les fils... » La remarque est juste et, l’on en conviendra, c'est perdre un temps précieux que de consacrer à un pareil dressage les premières années de l’enfant; ce n’est pas l’éduquer que de le diriger ainsi. On comprend aisément que dans ces conditions les mauvais instincts que les enfants ont hérités de leurs proches si; donnent libre carrière. Tous les travers du caractère ,, la volonté débile et capricieuse, l’entêtement, l’égoïsme, la sujétion aux impulsions et à la colère, etc., se développeront chez eux d’autant plus que, fils de déséquilibrés, de névropathes, ils auront souvent sous les yeux l’exemple toujours contagieux des défauts, des travers moraux de leurs parents eux-mêmes.

Pour être efficace, l’éducation morale doit s’exercer dès le premier âge, durant celte période où l'esprit de l’enfant est particulièrement apte à recevoir les impressions qui lui viennent du dehors et d’en conserver l’empreinte. Ce n’est pas sans raison qu'on a pu comparer l’état de l’enfant au moment où il vient au monde à celui d’un hypnotisé : même absence d'idée de part et d’autre, même domination d’une seule idée ou monoï-

•ÏG l’hygiène I)U neurasthénique

cl ois me passif. Si fous les enfants ne sont pas hypnotisables, comme on l’a prétendu, ils sont particulièrement ouverts à la suggestion à l’état de veille. Nous entendons par là qu’ils se montrent parfaitement dociles à toutes les incitations qu’ils reçoivent de leur entourage . Tout ce qu'ils sentent, tout ce qu’ils perçoivent s’impose à leur esprit et peut devenir le point de départ d’une habitude qui se propagera peut-être pendant la vie entière. Cette suggestion-là diffère de la suggestion hypnotique par maints caractères importants que nous n’avons pas à définir ici, mais elle est susceptible de produire des sensations et des sentiments, des idées, des voûtions, des actes enfin et de créer chez l'enfant par leur répétition des instincts, des habitudes. La suggestion peut donc être employée comme un moyen d'éducation morale, et comme un modificateur puissant des tendances héréditaires. Nous crovons en tout cas

qu’elle doit être un des grands ressorts de l'éducation morale des enfants prédisposés, parce que ces sujets sont particulièrement impressionnables et sensibles aux impulsions suggestives qui leur sont communiquées. On a très justement défini la suggestion : « l’introduction dans l’esprit d'une croyance pratique qui se réalise elle-même » (Guvau). 11 s’ensuit que toute l'éducation morale doit tendre à ce but : convaincre l'enfant qu'il est capable du bien et incapable du mal afin de lui

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donner la puissance de faire le bien, l'impuissance de faire le mal; lui faire croire qu’il a une volonté forte, qu’il est maître de soi, afin de lui communiquer la force et, à la longue, l’habitude de vouloir et de se commander à lui-même.

L'estime témoignée en public est une des formes les plus puissantes delà suggestion moralisatrice. Déclarer aux enfants qu’on leur suppose telle ou telle qualité, c'est bien souvent les amener à faire tous leurs efforts pour justifier la bonne opinion qu’on a d’eux, aussi faut-il leur communiquer le plus possible la conscience précoce de leurs bons penchants, leur supposer toujours les qualités qu’on leur souhaite, les croire capables de bonté, de bonne volonté. Par contre, l’éducateur doit éviter avec soin de donner à l’enfant « la formule de ses mauvais instincts ». Dire à haute voix en présence d’un enfant qu'il est paresseux, incapable de faire ceci ou cela, c’est souvent lui suggérer, avec la croyance qu'il est incapable d’application, le défaut même qu’on voudrait supprimer. Pour la même raison il ne faut jamais, lorsqu’il a commis quelque action blâmable, interpréter cette action dansle sens le plus mauvais. Lejeune enfant est trop inconscient pour avoir une intention forcément perverse; lui prêter la volonté arrêtée, la résolution de mal faire, c’est le juger injustement et souvent développer en lui un mauvais instinct avec le sentiment qu’il peut de propos délibéré

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accomplir une méchante action. Il vaut mieux en pareil cas lui déclarer qu'il s'est trompé , qu’il n’a pas entrevu les conséquences auxquelles son acte eût pu aboutir, etc.

On doit de bonne heure accoutumer l'enfant à avoir confiance en lui-même. Il faut pour cela que tous ceux qui l’entourent, l’encouragent et acceptent avec bienveillance tout ce qu’il fait ou dit de bonne volonté, sauf à lui faire entendre doucement, s'il y a lieu, qu’en s’y prenant de telle ou telle sorte il eût mieux fait, mieux réussi. Il est de la plus haute importance que la timidité ne s’empare pas de lui. Rien n’est plus propre à lui ôter la confiance en soi que de lui déclarer brutalement qu’il ne comprend pas, qu’il ne sait pas , qu’il ne peut pas faire telle ou telle chose, que de se moquer de ses tentatives... « L’homme, dit Pascal, est ainsi fait qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l’homme fait lui seul une conversation intérieure qu'il importe de bien régler... » Or, l’enfant est à cet égard tout à fait semblable à l’homme. L’éducation doit donc lui persuader toujours qu’il pourra comprendre et qu’il pourra faire ceci ou cela et lui savoir gré du moindre effort.

Il faut encore habituer l’enfant à vouloir et à accomplir ce qu'il a voulu, à persévérer dans l'effort, en un mot à pouvoir. C’est pour cela qu'il

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est bon de lui imposer une lâche. Mais celte Ulche doit être pendant longtemps au-dessous de ses forces et 11e s’accroître que proportionnellement à leur développement. Si cette condition n'est pas remplie, si l’enfant se sent toujours inférieur à sa besogne, la tâche qu'on lui impose, au lieu d'être un exercice salutaire, un entraînement de sa volonté et de son attention, ne servira qu’à le convaincre de son impuissance et à le décourager. 11 perdra peu à peu toute confiance en ses facultés, et doutera de lui-même; et ce sentiment une fois grandi et installé dans sa conscience, pourra être chez lui l’origine de cette paralysie morale qu’on appelle Y aboulie.

Contre les mauvais instincts, contre les impulsions le remède le plus sûr c’est encore la suggestion par le précepte et par l’exemple. Pour apprendre aux enfants à être fermes il faut qu’on soit ferme à leur égard. Ils admirent la force de Amlonté chez les autres de même qu’ils admirent la force physique, et comme ils se modèlent toujours sur les personnes qui les entourent, leur donner l’exemple de la fermeté, avoir de la volonté, c'est encore les rendre fermes et fortifier leur volonté. Mais il faut de toute nécessité leur faire comprendre une fois pour toutes que les ordres qui leur sont donnés sont raisonnables, qu’ils n’ont d’autre but que leur bien et les accoutumer ainsi à obéir de confiance quand la raison des actes qu’on leur coin-

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mande échappe à leur enlendemenl. Pour obtenir d eux ce consentement habituel à l’obéissance, il laul que les éducateurs quels qu’ils soient fondent 1 autorité. Or il ne s’agit pas de briser la volonté des enfants par une sorte de dressage mécanique, mais bien de la diriger, en évitant toujours qu’elle entre en lutte avec la volonté des parents.

Quelle est donc la véritable autorité et de quelle manière doit-elle s’exercer? Dans son beau livre sur l’hérédité et l’éducation, Guyau en a donné une formule heureuse. « L’autorité, écrit-il, se compose de trois éléments : 1° l’affection et le respect moral; 2° l’habitude de la soumission, habitude née de l’exercice même; 3° la crainte. Chacun de ces éléments entre dans le sentiment d’autorité, mais doit être subordonné à celui d’affection. L’affectuosité rend inutile l’autorité dure, le châtiment. » L’enfant qui a besoin de châtiment manque d’affection, et c’est par l'amour qu’on lui porte, qu’on peut en retour faire naître chez lui ce sentiment. L’aflection des parents d’ailleurs doit toujours être pour lui une récompense qu’il doit mériter par sa conduite et une récompense supérieure à toute autre. Le respect n’est qu’une forme de ce sentiment. Reste la crainte. Le châtiment qui l’inspire doit être toujours juste, et il convient de ne l'utiliser qu’à titre de sanction exceptionnelle, exclusivement réservée aux fautes graves, aux rébellions ouvertes.

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C’est le caractère d’exception qui fait le châtiment efficace. Multiplier les réprimandes et les corrections, c'est leur ôter toute vertu réformatrice sur l'esprit de l’enfant. Lorsqu'il pèche à nouveau peu de temps après avoir été puni, le mieux est de fermer les yeux, de paraître ne pas voir l’intention mauvaise, de changer brusquement de ton, de distraire l’enfant « et de faire ainsi avorter le méfait ». Le châtiment, qu'il soit corporel ou autre, doit toujours être administré sans brutalité, sans colère, sans quoi l’enfant prenant exemple de son maître se montrera à son tour brutal et coléreux. Il faut enfin avoir soin de donner à la punition une couleur morale, car ce n’est pas la peur du châtiment en lui-même qu’il faut faire naître dans l’esprit de l’enfant, mais bien le regret moral de l’avoir mérité.

La mauvaise humeur, la tristesse, le pessimisme, l’égoïsme, sont des travers de caractère fréquents chez les névropathes, chez les déséquilibrés. Ces sentiments d’insociabilité se retrouvent en germe dans certains étals d’esprit de l’enfant en apparence peu graves, mais qu’il faut réprimer de bonne heure.

La bouderie n’est en effet qu’une première manifestation de l'insociabilité. L’enfant qui boude, se donne le plaisir de déplaire à qui le contrarie, et la satisfaction d’amour-propre de tenir en échec la volonté d’autrui sans s’avouer vaincu par elle.

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En lu laissant s’habituer à bouder après chaque réprimande, on l'habitue à rester sur la faute commise sans faire aucun effort pour la réparer et par conséquent sans remords. Il faut donc accoutumer les enfants à se réconcilier bien vite avec la personne qui les a grondés. Ils s’habituent ainsi à ne plus pouvoir supporter l'idée « d’être fâchés » avec qui que ce soit; à désirer la réparation de leur faute, ce qui est une des formes du remords actif, à attendre ardemment le mot qui réconcilie et qui donne la paix du cœur.

La mauvaise humeur est bien souvent le fait de l’éducation. L’enfant que l'on accable de reproches incessants, que l’on contrarie inutilement, à tout propos, se replie sur lui-même, se prend à ramasser ses peines, ses chagrins; il s'habitue peu à peu à la tristesse, et plus tard sera plus enclin que tout autre au pessimisme, à la dépression morale, au découragement.

Il est un autre travers d’esprit qu'il importe de combattre dès l’enfance, c’est la vanité, qui contient en germe la préoccupation exclusive du moi si commune chez les hypocondriaques, chez les neurasthéniques héréditaires.

L 'émotivité excessive est un défaut commun à la plupart des enfants issus de souche névropathique et dont il faut à tout prix entraver le développement. L'émotivité dépend bien certainement d’une disposition native du système nerveux

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qui lait (|uc le moindre choc moral, la plus petite contrariété, provoque dans les centres nerveux un retentissement douloureux qui se répercutant dans tous les organes y produit cet ensemble complexe d’impressions pénibles qui réalise l’émotion. Mais c'est là encore une tendance que l'on peut enrayer et même éteindre par une éducation physique et morale sagement conduite, de même qu’on la cultive et l’accroît naturellement lorsqu’on néglige de lui faire obstacle. Pour atteindre ce but, divers moyens doivent être mis en œuvre. L’éducation de la volonté, en fortifiant les centres cérébraux modérateurs des effets réflexes, y contribue déjà pour une bonne part; l’éducation physique, les exercices du corps, les pratiques hydrothérapiques en tonifiant le système nerveux, en atténuent également l’impressionnabilité. Au contraire, rien n’est plus pernicieux que les récits terrifiants, les descriptions fantastiques de bêtes monstrueuses que l’on inflige à l’imagination des enfants. En agissant ainsi on cultive en eux le sentiment de la peur et bien souvent les terreurs nocturnes; les hallucinations hypnagogiques qui les secouent dans leur premier sommeil n’ont pas d’autre origine. Rien n’est plus contagieux qu'un état émotionnel, c’est pourquoi il importe, quand ils sont parvenus à un âge plus avancé, que leurs parents ou leurs éducateurs les tiennent soigneusement à l’écart de leurs propres

émotions, qu'ils ne leur donnent jamais le spectacle do leurs angoisses, de leurs craintes, de leurs mouvements de colère. En d’autres termes, les enfants ne doivent pas être môles de bonne heure à la vie des personnes qui les entourent. Il faut les soustraire à tous les milieux où abondent les causes d’excitation et d'émoi. Dans les villes les réunions mondaines, les spectacles dramatiques, le théâtre doivent leur être interdits jusqu’à la douzième ou la quinzième année.

A F époque de la puberté, les sujets prédestinés par leurs tares héréditaires aux impulsions morbides de toutes sortes seront l’objet d’une surveillance particulièrement attentive. L’éveil de l’instinct et des désirs sexuels trouble profondément l’équilibre du système nerveux chez ces adolescents. La plupart d’entre eux s'adonnent aux pratiques de l’onanisme d’une manière abusive et c’est là bien souvent, nous l’avons vu en étudiant les causes delà neurasthénie, un facteur puissant de l’épuisement nerveux. Les enfante élevés dans le milieu familial peuvent être préservés de ce travers, si aux approches de la puberté on a soin de les détourner de tout ce qui peut attirer leur attention sur les fonctions sexuelles, de tout ce qui peut être une cause d’excitation génésique. Mais dans les collèges, dans les internats, ces moyens préventifs sont irréalisables et le mieux est d’atténuer dans la mesure du pos-

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siblc un mal qu’on ne peut empêcher. On y parviendra par une surveillance rigoureuse de tous les instants, en mettant en œuvre l’action toujours sédative des exercices physiques, dos pratiques de l’hydrothérapie. Enfin il est bon que les sujets héréditairement prédisposés, parvenus à l’âge adulte, prennent une profession. Toute profession acceptée correspond en effet au point de vue moral à un ensemble de suggestions constantes et coordonnées qui nous poussent à agir conformément à une idée directrice et nous imposent à chaque instant, en dépit de nos passions individuelles ou de nos inclinations héréditaires, une règle de conduite conforme à notre état.

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