CHAPITRE I Causes générales
La neurasthénie n’est pas, comme le croyait Beard, une maladie moderne créée par le surmenage intellectuel et moral inhérent à la civilisation et à la vie sociale de notre époque. Il est vraisemblable qu’elle a existé de tout temps, comme les névroses et les psychoses diverses que les passions dépressives, les chocs moraux et physiques peuveut faire naître chez l’homme. Il est certain en tout cas que les médecins des siècles passés, Gallien, Stoll, Sydenham, Robert Wytt notamment (maints passages de leurs écrits en font foi) l’ont observée, bien qu'ils n’aient pas su la dégager des autres états névropathiques avec lesquels elle resta longtemps confondue. Mais il n’en est pas
l’hygiène du neurasthénique
moins vrai que la neurasthénie est à l’époque actuelle une maladie extrêmement commune, et il semble bien, la plupart des auteurs modernes s'accordent à le reconnaître, que sa fréquence tende à s’accroître de plus en plus. Ce n’est pas sans raison qu’on l’a nommée « la maladie du siècle ». Et à la vérité cette appellation paraît lui être justement applicable si l’on entend par là non point que la neurasthénie soit apparue à notre époque, comme une espèce morbide néoformée, mais seulement qu’elle semble avoir pris de notre temps un développement qu’elle n'avait peut-être jamais atteint jusqu’alors. Ce serait là, s’il était établi, un fait remarquable dans l’histoire naturelle de cette névrose. Il n’est pas sans intérêt, pour l’hygiéniste tout au moins, d’en rechercher les causes.
Si notre époque est, comme on l’a dit, particulièrement féconde en neurasthéniques, est-il vrai qu’elle soit, comme on l'a avancé, surtout redevable de ce fâcheux privilège à une sorte de dégénérescence globale qui, suivant une loi d’évolution régressive, envahirait les générations tard venues, issues de peuples vieillis ou de races usées? Cette interprétation nous paraît contestable, comme le jugement pessimiste que certains auteurs ont porté, un peu à la légère, sur la génération présente. Il suffît pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur la répartition elhnogra-
CAUSES GÉNÉRALES
phique cle la neurasthénie. Assurément elle est répandue en France, en Allemagne, en Russie, chez tous les peuples cle la vieille Europe; mais sa fréquence n'est pas moindre en Amérique : elle y est même particulièrement commune, si bien que Bearcl (de New-York), lorsqu’il la décrivit, crut avoir découvert une espèce morbide spéciale au pays où il l’observait, en un mot et suivant sa propre expression « un mal américain Si la neurasthénie a pris une extension considérable aux États-Unis, pays jeune, de race forte et de civilisation récente, on est mal fondé à prétendre que le développement de cette névrose soit surtout imputable à une sorte de sénilité ou d’évolution régressive des nations où elle sévit. D’ailleurs est-on autorisé à avancer que les peuples d’Europe chez lesquels cette affection est d’observation commune soient en voie de déchéance physique et psychique? Est-il vrai que les Français, les Allemands de notre temps soient plus débiles que ceux qui vivaient au siècle dernier ou même au moyen âge? Il est au moins permis d’en douter si l’on songe à l'énormité des charges supportées par les peuples de l’Europe contemporaine, à l’immense labeur qu’ils accomplissent dans toutes les sphères de l’activité humaine. En réalité la neurasthénie est également répandue chez tous les peuples civilisés où la lutte pour l’existence entretient une exaltation incessante et exagérée
l’jiygiène du neurasthénique
des fonctions du système nerveux. C’est pourquoi elle est extrêmement fréquente chez les Américains du Nord, dont l’extraordinaire activité est bien connue et chez les peuples d’Europe qui marchent à la tête de la civilisation. Si, dans le cours et à la fin du présent siècle elle est devenue particulièrement commune, c’est que les conditions de la vie sociale ont été brusquement modifiées dans l’ordre économique comme dans l'ordre politique.
Autrefois, les classes étaient comme parquées derrière des barrières infranchissables et bien peu, hormis les forts, cherchaient à sortir du milieu où le hasard de la naissance les avait placés. Aujourd’hui les lois et les mœurs ont supprimé ces barrières, chacun s’efforce de s’élever plus haut que ses ancêtres; la concurrence a grandi, les conflits d’intérêts et de personnes se sont multipliés dans toutes les catégories d’états; les ambitions souvent peu justifiées se donnent libre carrière; une foule d’individus imposent à leur cerveau un travail au-dessus de ses forces; viennent les soucis, les revers de fortune, et le système nerveux, sous le coup d’une excitation incessante, finit par s’épuiser. Ainsi s’expliquerait la fréquence croissante de la neurasthénie à notre époque et sa prédominance dans les villes, parmi les classes moyenne et supérieure, dans tous les milieux en un mot où la culture intellectuelle,
CAUSES GÉNÉRALES
ainsi que le trafic commercial et industriel sont portés à leur plus haut degré d’intensité.
Ces considérations nous font déjà pressentir que le surmenage, et surtout le surmenage cérébral, doit figurer au premier rang des causes de la neurasthénie.
Age. — L’affection n’est pas également fréquente à tous les âges. Très rare dans l’enfance et la vieillesse, elle atteint de préférence les adultes, c’està-dire qu’elle frappe l'homme durant la période la plus laborieuse et la plus tourmentée de l'existence, de la vingtième à la cinquantième année.
Il est toutefois une forme de neurasthénie qui peut être qualifiée de neurasthénie précoce et qui a été souvent observée par l’un de nous. Elle apparaît en effet aux environs de la puberté ou peu après et semble se rattacher à un développement exagéré de la taille. On la voit chez des sujets dont les dimensions en hauteur dépassent notablement la moyenne, et dont le contour de la poitrine et le volume des muscles ne sont pas en rapport avec ces dernières. Ces neurasthéniques appartiennent presque toujours au sexe masculin : ce sont de « grands efflanqués » dont le système nerveux est doué d’une excessive fragilité et cède au moindre choc.
Sexe. — La neurasthénie est plus commune chez l'homme que chez la femme. Sur un total de
12 i/hygiène du neurasthénique
828 malades, Von Hossling 1 a compté 004 cas dans le sexe masculin, et 224 seulement dans le sexe féminin. Cette inégale répartition de la maladie dans l’un cl l’autre sexe ne saurait s’expliquer par une prédisposition spéciale du sexe masculin. Ici encore apparaît l’influence prépondérante du travail opiniâtre, des soucis, des excès de toutes sortes, conséquences du rôle plus actif et plus militant de l'homme dans la lutte pour l'existence.
Professions. — La répartition des cas suivant les professions n’est pas moins significative. Les statistiques qui ont été dressées à ce point de vue mettent bien en évidence l'influence prédominante du surmenage cérébral dans le développement de la neurasthénie. Sur 598 malades on trouve2 :
Commercants et industriels
Employés
Professeurs
Étudiants
Officiers
Artistes
Sans profession
Médecins
Agriculteurs
Ecclésiastiques
Savants
Écoliers
Ouvriers
1. Yon Hossling, in Handbuch der Neurasthénie herausgeg . von Franz Muller, Leipzig, 1893.