V. — Les faux témoignages
Les faux témoignages suggérés peuvent être de deux espèces ; ou bien ils sont dus cà une suggestion directe, ou bien ils dépendent d’une hallucination rétroactive.
DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES
a. On peut suggérer à un somnambule un faux témoignage comme on peut lui faire faire un faux billet, par suggestion directe.
,1’endors Eudoxie M. et je lui dis :
« M. A. vous a volé votre bague cette nuit, après votre réveil vous écrirez au Procureur du Roi, pour lui dénoncer le coupable. Avez-vous bien compris ?
— Oui. J)
Je réveille la jeune fille.
« C’est une indignité, dit-elle, M. A. s’est introduit cette nuit chez moi, il m’a volé ma bague.
— Gomment savez-vous que c’est lui?
— Je l’ai vu ; mais je vais écrire au Procureur du Roi pour le dénoncer.
— Etes-vous bien sûre que c’est lui? il ne faut pas dénoncer sans preuves à l’appui.
— Mais je vous dis que je l’ai vu. »
Elle prend la plume et écrit :
« Bruxelles, le 1892.
« Monsieur le Procureur du Roi,
« Un vol a été commis chez moi cette nuit.
« M. A. s’est introduit furtivement dans ma chambre, dont j’avais oublié de fermer la porte, il a pris une bague que j avais déposée sur ma table de nuit. J’ai vu le coupable, je puis donc le dénoncer en toute sécurité.
« Eudoxie M. » (Voir fig. 81, PI. XXIX).
Cette expérience a parfaitement réussi avec Eudoxie M., qui est la plus automatique des quatre somnambules types que j’ai choisies ; avec M“® X., Adrienne C. et Joséphine D., je ne suis pas parvenu à provoquer un faux témoignage bien caractérisé.
b. Au lieu de suggérer directement un faux témoignage, on peut agir sur le sujet par une hallucination rétroactive ; comme je l’ai dit précédemment, l’hallucination rétroactive consiste
COAPITRE VI,
en ce l’ait qu’on peut suggérer à un somnambule « qu’à un moment déterminé il a vu tel l’ait, commis tel acte, dont l’image eréée dans son cerveau apparaît comme un souvenir vivant qui le domine, au point qu’il est pour lui une réalité incontestable ». Il est lacile de réaliser ainsi des faux témob gnages ayant toute l’apparence de la vérité.
Je suggère à Léonie que hier elle a demandé l’autorisation de sortir ; que, se promenant rue Royale, elle a entendu deux individus causer, que l’un d’eux avouait à 1 autre, en lui recommandant le secret, qu’il était l’auteur du crime de la rue de Lacken; qu’ après avoir tué sa victime de telle et telle façon, il a pu emporter une somme de 1 500 fr. Je lui affirme qu’elle connaît ces deux individus, qu’ils habitent dans ses environs, qu’ils avaient tels ou tels vêtements. A son réveil, je fais interroger Léonie par un élève, qui se donne comme juge d’instruction; elle fait sa déposition selon mon ordre, elle ajoute même des details précisant ce qu elle a vu, elle déclare pouvoir reconnaître le criminel. Rien ne la déroute, on a beau lui affirmer qu’elle n’a pu quitter 1 hôpital, elle soutient avoir
obtenu l’autorisation de sortir, etc. ' ^
Le faux témoignage jpar hallucination rétroactive met-il
V accusé en danger?
Dumontpallier (de Paris). « Oui, si le médecin expert ne sait pas pratiquer le contrôle hypnotique. »
Brémaud (de Brest). « Un hypnotisé peut croire à une chose suggérée avec la même ténacité que si elle était viaie, L hypno tisé peut avoir vu son hallucination comme il verrait une réalité. Son témoignage peut être convaincu, sincère, par conséquent dangereux.
« Je crois cependant que si le magistrat instructeur, si un expert, sont prévenus de la possibilité d’une suggestion, il leur sera possible d’arriver à la connaissance de la vérité. 11 faudrait une habileté vraiment surprenante de l’auteur réel de l’hallucination pour avoir prévu tous les incidents, tous les détails
nécGSSStircs.
U Si l’auteur réel s’est borné à donner une hallucination en gros et a laissé les détails à l’auto-hallucination du sujet, celui-
DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES
ci donnera vraisemblablement des détails disparates et contradictoires.
« Il faudrait un grand nombre de pages pour développer cette idée.
« Je crois que la sag'acité de l’instructeur peut et doit être plus habile que la prévoyance du criminel n’aura été complète, mais encore faut-il que l’instruction soit sag-ace, j’aimerais à croire qu’elle l’est toujours.
« En résumé il n’y a pas de réponse générale, il y a des cas particuliers. »
De Jong (de la Haye). « Je crois qu’il n’y a pas de danger pour l’accusé par le faux témoignage par hallucination rétroactive. ))
Marot (de Paris). « (?) »
Pitres (de Bordeaux). « (?) »
G. Ballet (de Paris). « Peut-être. »
Sanchez Herrero (de Madrid). « Oui. »
Luys (de Paris). « Oui. »
Lajoie (de Nashua-INew-Hamspire). « Oui. »
Le Menant des Chesnais (de Ville-d’Avray). « L’accusé peut être exposé aux plus grands dangers. »
David (de Narbonne). « Oui. »
Henrick Petersen (de Boston). « Oui. );
Burot (de Rochefort). « Oui. »
Joire (de Lille). « Oui. »
Beaunis (de Paris). « Oui. »
Sur quatorze auteurs, quatre seulement sont de l’avis de Gilles de la Tourette, trois doutent, et sept sont de l’avis de Liégeois.
Vais-je me rallier à la majorité? Non, je crois, avec Gilles de la Tourette, Dumontpallier, Brémaud et de Jong, que l’accusé, victime d un faux témoignage par hallucination rétroactive, ne court pas un danger bien grand.
L’accusateur pourra-t-il prouver matériellement comment il était tel jour à telle heure à l’endroit indiqué, n’y aura-t-il pas peut-être quelqu’un qui l’aura vu ailleurs à ce moment? L accusé ne pourra-t-il pas dans bien des cas prouver un alibi?
GIIAIMTUI': VI.
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l'^tpnis, on interrogeant sur les détails, le magistrat ne pourrat-il pas remarquer des hésitations, des contradictions même?
Prenons l’exemple de Léonie, à laquelle j’ai fait la suggestion décrite précédemment, pourra-t-elle prouver qu’elle n’était pas à l’hôpital à l’heure indiquée? Supposons un autre sujet, un ouvrier, un rentier même, le premier n’aura-t-il pas été vu par ses camarades, par son patron, le second par ses domestiques, par ses amis.
D’ailleurs, lorsqu’on interroge un sujet auquel on a suggéré une hallucination rétroactive, on s’aperçoit bien vite qu’il poursuit une idée fixe; en insistant, on remarque ([u’il crée tout un ensemble de faits, souvent contradictoires et ridicules, pour soutenir cette idée.
Les magistrats sont habitués à se défier des témoignages, je crois qu’ils s’apercevraient bien vite de 1 étrangeté de celui qui serait fait sous l’influence d une hallucination rétroactive.