INTRODUCTION
L’hystérie, ce véritable « Protée qui se présente sous autant de couleurs que le caméléon », suivant la phrase devenue classique de Sydenham, peut être provoquée par des causes si nombreuses et si variées que l'étude de son étiologie est devenue aussi complexe que celle de ses formes cliniques.
Depuis quelques années cette étiologie s’est enrichie encore d’un certain nombre de facteurs. Tous les, jours on découvre une nouvelle cause provocatrice de la grande névrose à laquelle on n’avait pas accordé jusqu’alors l’attention qu’elle méritait. La raison en est qu’autrefois on connaissait peu l’hystérie. C’est à l’école française que revient en grande partie la gloire d’avoir bien étudié cette affection et d’en avoir vulgarisé la connaissance.
Les plus remarquables de ces travaux sont ceux de
Briquet et de Landouzy, puis ceux du professeur Charcot
qui a dépeint magistralement les divers symptômes de cette maladie et, par ses découvertes successives, en à singulièrement agrandi le domaine. L’impulsion donnée par ce maître à l’étude de lhystérie fut considérable. Cantonnée d’abord en France, parmi ses élèves, elle s’étendit bientôt, et rayonna dans tous les pays du monde. Elle produisit un nombre considérable de travaux qui ont élucidé peu à peu le mécanisme psychique des accidents hystériques et ont fait naître des considérations toutes
nouvelles sur leur étiologie.
Les premiers observateurs, en effet, faisaient de l’hys- .
térie une maladie utérine. C’est à Briquet qu'il apparte-
nait d’étenäre considérablement le sens de ce mot. Avant
lui, on pensait que le seul agent provocateur de l'hystérie |
était « l'amour contrarié » et, dans la langue populaire,
l’hystérie s'appelait « le mal d'amour. » La thérapeutique
de ce mal avait suggéré à Molière la jolie comédie de l'Amour médecin.’ Aujourd'hui, tout en almettant que
l'amour contrarié est capable d’éveiller ou de réveiller
la névrose, on sait que l’hystérie reconnaît des causes occasionnelles multiples.
Dans une thèse fort remarquable à tous égards, M. Guinon a étudié les divers agents provocateurs de l’hystérie (1).
Parmi ces différentes causes, on place la chloro-anémie, les maladies infectieuses, la fièvre typhoïde, la grippe, la syphilis, Les fatiques intellectuelles et physiques agissent
: As Ne encore plus directement. Les différentes intoxications,
1. Guinon. Les agents provocateurs de l’hystérie. Thèse, Paris
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l'alcoolisme, le saturnisme, le nicotisme, l’intoxication oxy ou sulfo-carbonée produisent des effets analogues, Dans cette classe il faut placer l’hystérie qui se maniféste chez des sujets soupçonnés de fabriquer des produits toxiques en dehors de toute influence septique et que M. le professeur Brouardel a signalée en particulier chez les prisonniers. Charcot d’ailleurs disait : « Où l’hystérie va-t-elle se nicher ? Je vous lai montrée dans la classe ouvrière et je vous ai dit qu'il fallait la chercher encore sous les haïllons, chez les déclassés, les mendiants, les vagabonds, dans les dépôts de mendicité, les pénitenciers, les bagnes peut-être. » Et dans une de ses cliniques : « Pour le moment, disait-il, je me bornerai à vous faire part d’une impression qui m'est venue à la suite de quelques observations que j'ai faites dans cet -hospice, où la consultation externe, en de certains jours, ressemble quelque peu à une « cour des miracles », c’est que lhystéro-neurasthénie serait chose vraiment fréquente parmi les misérables, les loqueteux, les gens sans aveu, qui fréquentent tour à tour les prisons, les asiles de nuit et les dépôts de mendicité. »
Les maladies qui portent sur le système nerveux luimême, comme la sclérose en plaques, le tabèe, s’accompagnent également volontiers d’hystérie.
Mais nous avons hâte d’arriver au traumatisme, et nous ne poursuivrons pas plus loin Pétude, fort incomplète d’ailleurs, des autres agents provocateurs de l’hystérie. C’est le traumatisme et en particulier le « traumatisme ‘interne », dans ses rapports avec l’hystérie, que nous
devons spécialement étudier dans notre thèse,
en 10e
Mais avant d'aborder ce travail, nous sommes heureux d’obéir à une douce tradition en rendant hommage aux maîtres excellents qui nous ont appris à connaître et à
aimer Ja médecine.
Nos premiers remerciements reviennent à ceux de nos”
maîtres de la faculté de Lille qui nous ont enseigné les premiers éléments des sciences médicales, à MM. Lemoine, Doumer et Lambling.
Que nos différents maîtres dans les hôpitaux de Paris, MM. Rendu, Letulle, Berger, Dieulafoy, Potain, reçoivent également l'expression de notre respectueuse gratititude,. | |
Que M. Budin, professeur de clinique obstétricale, nous permette de lui exprimer notre profonde reconnaissance
pour les marques de bienveillant intérêt qu'il nous a si
souvent données. Nous n’oublierons jamais que c’est dans.
son service et dans ses magistralesleçons que nous avons prisle goût de lobstétrique.
Notre vénéré maître, M. le professeur Potain, a bien voulu accepter la présidence de notre thèse. Ses savantes et si intéressantes leçons laisseront en nous un souvenir ineffaçable. Qu'il veuille bien en outre agréer nos remerciements tout particuliers pour le grand honneur
qu'il nous fait aujourd’hui.
« L’hystéro-traumatisme, dit M. Guinon, est l’hystérie développée sous l’influence du traumatisme et de cét état qui en dérive, le shock nerveux. On donne le nom de shock nerveux à l’état dans lequel se trouve un individu qui vient d’être victime d’un traumatisme ou d’unesecousse matérielle quelconque, plus ou moins violente, mais s’accompagnant toujours d’une émotion vive, état caractérisé par une série de symptômes tant psychiques que somatiques ». |
L’hystéro-traumatisme en général a été bien étudié tant en France qu’en Allemagne. Un grand nombre de travaux et d'observations ont été publiés à ce sujet, et actuellement la question est tout à fait établie. Nous ne ferons donc que mentionner ici les différents caractères de son évolution clinique pour nous occuper plus spécialement des manifestations hystériques provoquées par un traumatisme interne.
Le terme d’hystéro-traumatisme ne s’appliqua d’abord qu'aux troubles nerveux qui suivent les accidents de chemin de fer (railway brain des Anglais). Aujourd’hui, sous cette dénomination, on englobe toutes les variétés de choc
nerveux intense d’origine traumatique,
Dans la constitution de cet état morbide rentrent les éléments suivants : d’une part, le traumatisme qui constitue le phénomène initial, et d'autre part, des symptômes importants, dès troubles nerveux divers de nature hystérique, |
Ces troubles nerveux peuvent être groupés sous trois chefs : troubles de la sensibilité, troubles de la motilité,
état mental.
Les troubles de la sensibilité sont des anesthésies su-
pérficielles ou profondes, délimitées sous forme d’hémia-
nesthésie, ou disséminées irrégulièrement en plaques, ou
bien encore affectant les formes très spéciales en man-
che de veste, en gigot, etc. ; des anesthésies sensorielles
diverses, surdité, anosmie ; des troubles oculaires! tels que l’amblyopie, le rétrécissement concentrique du champ visuel, la dischromatopsie, etc. On observe également de l'hyperesthésie de la peau et plus rarement des sens.
Les troubles de la motilité consistent principalement en attaques convulsives variant depuis la simple syncope jusqu’à la grande attaque avec perte de connaissance,
grands mouvements, etc, ; en paralysies flasques ou spasmodiques, en contractures.
Quant à l’état mental des traumatisés, il est générale-
ment sombre; les malades. sont moroses, préoccupés, …
hypochondriaques : ce sont des « hystéro-neurasthéniques ».
Ces divers troubles nerveux peuvent apparaître à la suite de la plus légère lésion aussi bien qu'après les plus grands traumatismes. Aucune relation n’existe entre l’é-
nergie de la cause efficiente et les phénomènes consécué
tifs. Un léger traumatisme peut solliciter chez un sujet une vive réaction nerveuse, alors qu'une épouvantable catastrophe laissera indemne le système nerveux de son voisin. On se rend bien compte de ce fait lorsqu'on constate que parmi les victimes des collisions de chemin de fer, ce ne sont pas les individus les plus gravement blessés qui deviennent par la suite hystériques. Le terrible accident arrivé à Charenton en 1881 sur la ligne de Paris-Lyvon-Méditerranée en a fourni des preuves multiples (1). On connaît cette malade de Charcot (2) qui contracla une paralysie de la main après avoir donné de cette même main un soufflet de violence modérée à son enfant. Tout dépend de la façon dont le système nerveux réagit et de l’émotion produite par le traumatisme.
La nature et l'intensité du traumatisme importent peu ; par contre, le point d'application de l’agent extérieur a le plus souvent une grande importance au point de vue de la localisation des troubles nerveux.
Telle est, rapidement exposée, l'étude clinique de Phystéro-traumatisme en général.
Mais dans l’étiologie de ces troubles nerveux les traumatismes externes entrent-ils seuls comme facteurs ? Ces désordres que provoquent les chutes, les coups, les violences extérieures, ne peuvent-ils pas être causés aussi par un « traumatisme interne » ?
L’ébranlement nerveux qui résulte de certaines crises
4. Vibert. Etudes médico-légales sur les blessures produiles par les accidents de chemin de fer. Paris, 1888.
2, Charcot. Leçons du Mardi, 1887-88.
— À4 = douloureuses, ayant les viscères pour siège ne peut-il pas, comme le railway-spine, déterminer chez l'individu qui en est atteint des symptômes d’hystérie?
Nous nous efforcerons, au cours de cette étude, de prouver que réellement le traumatisme interne peut être la cause de ces troubles nerveux et que c’est un nouvel agent provocateur à ajouter à la liste déjà longue des facteurs étiologiques de l’hystérie.
Les observations qui se rapportent à ce fait ne sont pas nombreuses dans la littérature médicale. Notre maître M. le professeur Potain a le premier signalé la possibilité d’accidents de cette nature (1).
Cependant ces manifestations hystériques ne sont pas exceptionnelles, et si, dans certains cas de colique hépatique, de colique néphrétique ou de toute autre affection, l’hystérie est restée méconnue, c’est qu’on n’y a pas songé et qu’on ne l’a pas cherchée.
M. Bax de Corbie rapporte en 1879 l’observation suivante (2).
Il s’agit d’une dame âgée de 45 ans, nerveuse, un peu
dyspeptique et sujette à des coliques hépatiques.
« Je lai vue, dit l’auteur, la première fois il y a trois ans, en pleine crise hépatique. Elle était couchée et souffrait depuis longtemps. Depuis le début de ses douleurs, elle avait eu, me dit son mari, deux attaques nerveuses, Je l’examinai avec peine, car elle s’agitait beaucoup, et
gémissait sans répondre à mes questions. À un moment
1, Potain. Semaine médicale, 1891.
2. Bax de Corbie. Considérations sur les cas de colique hépalique. Union méd, du Nord-Est, 1879.
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donné elle pousse un cri et s’affaisse. Puis sà figure sé contracte, se tord en grimaçant; ses poings fermés frappent sa poitrine à coups redoublés pendant plus de cinq minutes, sans que mes efforts joints à ceux de son mari puissent faire cesser ces coups peu inoffensifs pour elle. Bientôt après, elle se roule d’un côté du lit à l’autre, fait des bonds qui la feraient tomber à terre si on n’y prenait garde, crie, gesticule de toutes façons. Cette scène navrante dure un bon quart d'heure, elle est suivie presque sans transition d’un calme complet pendant lequel elle paraît avoir perdu conscience de ses souffrances et du monde extérieur. Puis, peu à peu, la connaissance apparaît ; elle .ouvre les Yeux, regarde effarée autour d’elle, et bientôt la colique hépatique continuant, elle recommence à se plaindre pendant une heure ou deux, jusqu’à ce qu’une nouvelle crise nerveuse, analogue à la précédente, revienne apparaître. »
Les coliques hépatiques reviennent à plusieurs reprises pendant plus de deux mois. Les convulsions apparaissent de temps en temps, et elles cessent complètement quand les crises de colique hépatique ont disparu.
Ces attaques nerveuses, suivant l’auteur, n’étaient pas toujours semblables. « Quelquefois, dit-il, la crise avait plus de ressemblance avec l’épilepsie, mais la première était une attaque absolument semblable à une attaque d’hystérie. Mais jamais, dans l'intervalle de ses coliques, cette femme n’a eu la moindre convulsion, rien qui püût faire croire qu’elle était atteinte d’hystérie ou d’épilepsie. »
Cette observation, d’après les caractères de l’attaque,
doit être, selon nous, rattachée à l’hystérie.
lors
M. Cyr, dans son ouvrage sur les Maladies du fote(1), dit: «Il est bon de sävoir que la crise hépatique peut provoquer le réveil de quelque crise d’hystérie ou d’épilepsie chez les sujets affectés de l’une ou de l’autre de ces maladies. » Et plus loin il ajoute : « Les hépatiques sont en général très préoccupés de leur maladie et fort disposés à s’exagérer la gravité de leur situation. Nous avons constaté ce fait chez de toutes jeunes femmes que leur âge, leur position sociale et autres circonstances devaient défendre contre toute invasion d'idées noires, et.
dont le caractère avait complètement changé. depuis
l’apoarition de leur affection hépatique, le plus souvent
la lithiase biliaire.
€ IT semblerait qu'il y ait dans les affections du foie en
général une influence particulière sur le moral que nous
nous bornons à signaler mais que nous ne nous chargeons
pas d'expliquer. Cette influence s’est manifestée de la
façon la plus nette sur une dame, cliente du D’ Faivre (de Paris), que nous avons eu l’occasion de soigner en 1866. Cette dame, qui n’était nullement névropathe, mais au contraire très insouciante et très gaie, fut prise brus-+ quement d’une violente crise de coliques hépatiques que rien n’avait semblé faire présager (en apparence seule ment) et à la suite de laquelle survint un ictère intense, C’est peu de jours après que la jaunisse fut établie que, à son grand étonnement et au grand étonnement de son entourage, la malade fut prise d’envie subite de pleurer,
espèce de crise de larmes survenant sans motif appré-