‹ L'idealisme anglais; étude sur CarlyleChapitre 2 sur 8 · SON STYLE ET SON ESPRIT · texte numérisé non relu

SON STYLE ET SON ESPRIT

On est dérouté d’abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu’au dictionnaire. 11 prend tout à contre-pied, il violente tout,, les expressions et les choses. Chez lui les paradoxes sont posés en principes ; le bon sens prend la forme de l’absurde : on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l’air, en habits d’arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi douloureusement de ces

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sons excessifs et discordants; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent être les plus clairs, X Histoire de la Révolution française, par exemple, et l’on y lit ces titres de chapitres: « Idéaux réalisés — Viatique — Astrœa redux — Pétitions en hiéroglyphes — Outres — Mercure de Brézé — Broglie le dieu de la guerre. » On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On s’aperçoit alors qu’il parle toujours en énigmes. « Hacheurs de logique» (I), voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. « Sciences de castors » , c’est là son mot pour les catalogues et les classifications de nos savants modernes. « Le clair de lune transcendantal» , entendez par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées d’Allemagne. Culte delà

(l) Ijjgick-chopperx.

CARLYLE

« calebasse rotatoire » : cela signifie la religion extérieure et mécanique (1). Il ne peut pas s’en tenir à l’expression simple; il entre à chaque pas dans les figures ; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On voit qu’il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent d’images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu’il peigne. S’agit-il d’expliquer l’embarras d’un jeune homme obligé de choisir une carrière parmi les convoitises et les doutes de l’âge où nous vivous, il vous montre (2) « un monde détraqué, bal-

(t) Parce que les Kalmouks mettent des prières dans une calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une adoration perpétuelle. De même les moulins à prières du Tibet.

(2)« A world ail rockingand plunging, like that old Roman one, when the measure of ils iniquities was full ; the abysses,

io

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» lotté, et plongeant comme le vieux monde » romain quand la mesure de ses iniquités fut » comblée ; les abîmes* les déluges supérieurs » et souterrains crevant de toutes parts, et dans » cd furieux chaos de clarté blafarde, toutes les » étoiles du ciel effacées. A peine une étoile du » ciel qu’un œil humain puisse maintenant » apercevoir; les brouillards pestilentiels, les » impures exhalaisons devenues incessantes, » excepté sur les plus hauts sommets, ont ef-

and subterranean and supernal déluges, plâinly brokên loose ; in the wild üim lighted chaos ail stars of heaven gone out. No star of heaven visible, hardly now to any raan ; the pestiferous fogsand foui exhalations grown continuai, bave, except on the highest mountain tops, blotted out ail stars; will-o’-wisps, of various course andcolour, take the place of stars. Over the wild-surging chaos, in the leaden air, are only sudden glazes of revolulionary lighlning ; then mere darkness wilh philanthropistic phosphorescences, empty meteoric lights; here and there an ecclesiâstical lnminary slill hovering, hanging on to ils old quaking hxtures, pretending slill to be a moon or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of paper mainly with candle-end foully djing iu the heart of it. »

. ; (Life of Sterling, 55.)

CARLYLE. i l

» facé toutes les étoiles du ciel. î)es feux foN » lets, qui çà et là courent avec des couleurs » diverses, ont pris la place des étoiles. Sur la » houle sauvage du chaos, dans l’air de plomb, » il n’y a que des flamboiements brusques d’é* » clairs révolutionnaires ; puis rien que les té- » nèbres, avec les phosphorescences de la phi* » lanthropie, ce vain météore; çà et là un lu- » minaircecclésiastiqueqüi surplombe, suspendu » à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant » être encore une lune ou un soleil, — quoique » visiblement ce ne soit plus qu’une lanterne » chinoise, composée surtout de papier, avec un » bout de chandelle qui meurt malproprement » dans son cœur. »

Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l’histoire même, son Histoire de la Révolution française , ressemble à un délire. Carlyle est un voyant puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les or-* gies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé

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de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement ; vos idées s’en vont , le cauchemar vous prend ; un carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez,des hurlements d’insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des exaltés covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou d’enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s’ils ne le prenaient pour général.

Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous remarquez l’étendue du champ qu’elles parcourent. Du sublime à l’ignoble, du pathétique au grotesque, il n’y a qu’un pas pour Carlyle. 11 touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations finissent par des sarcasmes. '< L’univers est pour lui aussi bien un oracle et un temple qu’une cuisine et une écurie. » Il est à son aise dans le mysticisme comme dans la brutalité.

CARLYLE

« Un silence de mort, dit-il en parlant d’un » coucher de soleil au cap Nord (1); rien que » les roches de granit avec leurs teintes de pour- » pre et le pacifique murmure de l’Océan po- » laire soulevé par une ondulation lente, au- » dessus duquel, dans l’extrême nord, pend le » grand soleil, bas et paresseux, comme si, lui » aussi, il voulait s’assoupir. Pourtant sa couche » de nuages est tissue d’écarlate et de drap d’or; » pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir » des eaux comme un pilier de feu qui “vacille » descendant vers l’abîme et se couchant sous » mes pieds. En de tels moments, la solitude est » sans prix; qui voudrait parler ou être vu, » lorsque derrière lui gisent l’Europe et l’Afri- » que profondément endormies, et que devant » lui s’ouvrent l’immensité silencieuse et lepa- » lais de l’Élernel, dont notre soleil est une » lampe, — une lampe du porche (2)? » Voilà les

(1) Sarlor resarlus.

(2) « Silence as of death, » wriles he ; « for midnight, * even in the arclic latitudes, has its character : nothing

magnificences qu'il rencontre toutes les fois qu’il est face à face avec la nature. Nul n’a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre petit monde.' Nul n’a contemplé avec une terreur plus religieuse l’obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où « la chaude frénésie de la vie » va s’éteindre. Ses yeux sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de

i but (lie granité clifls ruddy-linged, lhe peaceable gurgie » of that slow-heaving polar Océan , over which in lhe » utmost Norlli the grcat sun hangs low and lazy, as if lie » loo were slumbering. Yet is his cloud-couch vroughl of a crimson and cloth of gold; yet does his light sircam over » lhe mirror of waters, like a tremulous lire -pillar, shool- -i ing downwards to the abyss, and liide ilself under my » fret. In such moments, solitude also is invaluable ; for » whowould speak, or be looked on, whcn hehind him lies » ail Europe and Africa, fast asleep, except the walchmeu; » and before him lhe silent immensity, and palace of (lie » Elernal, whereof our sun is buta porch-Jamp. »

CarLŸLë.

vénération et d’espérance l'effort que les religions ont fait pour les percer. « Au cœur des » plus lointaines montagnes (t), dit-il, s’élève 6 la petite église. Les morts dorment tous à » l’entour sous leurs blanches pierres tumulai- » res dans l’attente d’une résurrection heureuse. » Ton âme serait bien morte, si jamais, à au— » cune heure, à l’heure gémissante de minuit, b quand le spectre de cette église pendait dans b le ciel, et que l’être était comme englouti » dans les ténèbres; — tu serais bien inerte, » si elle ne t’a pas dit des choses indicibles qui o sont allées jusqu’à l’àme de ton âme. Celui-là » était fort qui avait une Église, ce que nous » pouvons appeler une Église. 11 se tenait de- » bout par elle, quoique au centre des itnmen- » sités, au confluent des éternités; il se tenait » debout comme un homme devant Dieu et de- » vaut l’hofimie. Le vaste univers sans rivage « était devenu pour lui une ferme cité, — une

(1) French Révolution , I, <3.

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» demeure qu’il connaissait (1). » Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions noyées d’ombre, traversées de rayons mystiques ; voilà l'Église qu’il a peinte (*2); voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes radieuses qu’il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes les

(1 ) « In the heart of lhe remotest inountains rises the Utile kirk ; the dead ail slumhering round it, under their while memorial-stones, « in hope of happy résurrection. » Dull wert thou, o reader, if never in any hour (say of moaning midnîght, when such kirk hung spectral in the sky, and being was as if swailowed up of darkness), it spoke to thee-things unspeakable that went to the soul’soul. Strong was he that had a church, what we can call a churrh ; he stood thereby, though « in the centre of immensilies, in the conflux of eternities, > yet manlike loward God and man; the vague shoreless universe had bekomefor him a firm city and dwelling which he knew.

(History of lhe French Révolution, ch. 2.)

(2) Dans Y Adoration des bergers.

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deux s’abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n’est assez repoussante pour dégoûter Carlyle. A l’occasion il comparera le politique qui cherche la popularité (1) « au chien noyé de l’été dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, qne vous connaissez de vue et aussi de nez, que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus intolérable. «Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une cour plénière, il le trouve semblable « aux serins dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons — à des magasins de poudre (2). » Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par une caricature. Il éclabousse les magnificences avec

(1) l.atler day Pamphlets.

(2) French Révolution, I, 137.

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des polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. « Le génie de l’Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l’Angleterre, bien plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, présente son autre extrémité au soleil, sa tête d’autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l’abri de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c’est dans cotte position qu’elle attend l’issue. L’issue s’est fait attendre, mais on voit maintenant qu’elle est inévitable. Il n’y a pas d’autruche tout occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui ne soitéveillée un jour d'une façon terrible, à posteriori, sinon autrement (I). »

(1) «The genius of England no longer soars sunward, world défiant, like an cagle Ihrough llie storms, « mewing

C’est par cette bouffonnerie qu’il conclut son meilleur livre , sans quitter l’accent sérieux , douloureux, au milieu des anathèmes el des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se tenir en place, n’occuper à la fois qu’une province littéraire. Il bondit par saccades effrénées d’un bout à l’autre du champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l’argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il n’est

lus mighty goutli, $ as John Milton savv hcr do ; lhe gcnius of England , mucli liker a greedy ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its olher extremity sunward, with its ostrich- head stuck into lhe readiest busli, of old church-tippets, king-cloaks, or what other « sheltering fallacv » there may be, and so awaits the issue. The issue has been slow; but it is now seen to hâve been inévitable. No ostrich intent on gross terrene provender, and sticking its head into fallacies, but will be awakened one day in a terrible a posteriori manner, if not otherwise. » ( Cromxcell's Letters, fin.)

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rien qu’il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques de l’art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, s’amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il combat.

Cettedisposition d’esprit produit Y humour t mot intraduisible, car la chose nous manque. L’Aumour est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit comme la bière et l’eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d’une autre race, il est désagréable ; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d’un ecclésiastique qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques. Hamlet, secoué

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de terreur et désespéré, pétillé de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s’y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d’arlequin aux idées graves. — Un autre trait de Yhumour est l’oubli du public. L’auteur nous déclare qu’il ne se soucie pas de nous, qu’il n’a pas besoin d’être compris ni approuvé, qu’il pense et s’amuse tout seul, et que

si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n’avons qu\à décamper. 11 veut être raffiné et original tout à son aise ; il est chez lui dans son livre, et portes closes ; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien souvent les pieds en l’air, parfois sans chemise. Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon ; c’est à nous de la comprendre. Il fait allusion à un mot de Gœthe, de Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe ; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l’envie lui en prend ; tant pis pour nous si nos oreilles ne s’y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de

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1 imagination, avec tous les soubresauts de l’invention ; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa conception ; tant pis pour nous si la nôtre n’y atteint pas. — Un dernier trait de l’/tumour est l’irruption d’une jovialité violente enfouie sous un monceau de tristesses. L’indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la solennité habituelle. — Ajoutez enfin les éclats d’imagination imprévus. L’humoriste renferme un poëte; tout d’un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d’un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou laid, il n’importe; il suffit qu’il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l’instinct

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physique, si différent des races latines et classiques, racesd’orateurs ou d’artistes, où l'on n’écrit qu’en vue du public, où l’on ne goûte que des idées suivies, où l’on n’est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où l’imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est profondément Germain, plus voisin de la souche primitive qu’aucun de ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries ; il s’appelle lui-même « un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la Germanie (1). » Par exemple, son premier livre, Sartor resartus, qui est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L’homme, d’après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le drap. « Car, comment sans habits pourrions - nous

(1) « Such a bcmired auerochs or uras of the German woods. .. the poor wood-ox so bemired in the forcsls.»

(Life of Sterling, 1 47.)

CARLYLE

posséder la faculté maîtresse, le siège de l’àme, la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une bourse ?» D’ailleurs, aux yeux de la puie raison, qu est-ce quel homme? «Un esprit, » une apparition divine, un moi mystérieux, » qui, sous ses guenilles de laine, porte un vête- » ment de chair tissu dans les métiers du ciel, » par lequel il est révélé à ses semblables, par » lequel il voit et se fabrique pour lui-même un » univers avec des espaces azurés pleins d’étoiles » et de longs milliers de siècles (1). « Le paraît « To the eye of vulgar logic, ». says he, « what is » man? An omnivorous biped that wears breeches. To the » eye of pure reason what is he? A soûl, a spirit, and » divine apparition. Round his mysterious Me, there lies,

» under ail those wool-rags, a garaient of flesh (or of » senses), contextured in the loom of heaven ; whereby he > is revealed to his like, and dwells with them in Union » and Division; and sees and fashions for himself a uni- » verse with azuré starry spaces and long Ihousands of » years. Deep hidden is he under that slrange garaient;

» amid sounds and colours and forms, as il were, swathed » in and inextricably overshrouded : yet it is skywoven » and worthy of a God. »

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doxe continue, h la fois baroque et mystique, cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales tendres, les récits d’amour, les explosions de fureur, et des tableaux de carnaval. 11 démontre fort bien que « le plus remarquable événement de l’histoire moderne n’est pas la diète de Worms, ni la bataille d’Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l’idée qui vint à Fox le quaker de se faire une culotte de cuir (1 )» ; car, ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son aise le puritanisme, c’est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de quelle façon Carlylo traite les idées qui lui sont les plus chères. 11 ricane à propos de la doc-

(i) « Perbaps the most remarkable incident in modem history is not the diel of Worms, slill less the battle of Austerlitz, Wagram, Waterloo, or ony other baille, but an incident passed carelessly over by most hislorians, and treated vith some degree of ridicule by olhers, namely George Fox’s making lo himself a suit of leather. »

trine qui va employer sa vie et occuper tout son cœur.

Veut-on avoir l’abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? Il prouve que dans la transformation moderne des religions , deux sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l’une, celle des porte-guenilles, l’autre, celle des dandies. «La première esl » composée de personnes ayant fait vœu de » pauvreté et d’obéissance, et qu’on pourrait » prendre pour des adorateurs d’Hertha , la » Terre ; car ils fouillent avec zèle et travaillent » continuellement dans son sein, ou bien ren- >j fermés dans des oratoires particuliers, ils » méditent et manipulent les substances qu’ils » ont extraites de ses entrailles. Comme les » druides d’autre part, ils vivent dans des de- » meures sombres, souvent même ils cassent les » vitres de leurs fenêtres et les bourrent de » pièces d’étoffes ou d’autres substances opaques, » jusqu’à ce que l’obscurité convenable soit ré- » lablie. Ils sont tous rhizophages ou mangeurs

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» de racines. Quelques-uns sont ichthyophages » et usent des harengs salés, s’abstenant de toute » autre nourriture animale, hormis des animaux » morts de mort naturelle, ce qui indique peut- » être un sentiment brahminique étrangement » perverti. Leur moyen universel de subsistance » est la racine nommée pomme de terre, qu’ils » cuisent avec le feu. Dans toutes leurs cérémo- » nies religieuses, le fluide appelé whisky est, » dit-on, chose requise, et il s’y en fait une large >» consommation (1). — « L’autre secte, celle

(I) « Something monastic there appears to be in their

» constitution : we find them bound by the two monastic

» vows of poverty and obedience ; which vows, especially

» the former, it is said, they observe with great strictness ;

» nay, as I hâve understood il, they are pledged, and be it

» by any solemn Nazarene ordination or not, irrevocably

» enough consecrated thereto, even before birth. That the

* third monastic vow , of chnstity , is rigidly enforced

among them, I find no ground to conjecture.

» Furthermore, they appear to imilate the Dandiacal

°ct > n their grand principle of wearing a peculiar » costume.

Iheii t aiment consisls of innumerable skirls, iappets,

CARLYLK.

» des dandies, affecte une grande pureté et le » séparatisme, se distinguant par un costume

* and' irregular wings, of ail eolours; through tlie laby- » rinthic inlricacies of wliich tlieir bodies are inlroduced s by some unknovvn process. U is fastened together by a » multiplex combination of buttons, thrums and skewers , » lo wliich frequently is added a girdle of leathcr, of » hempen or even of straw ropc, round the loins. To straw » rope, indeed, tliey seem partial and often wear it by » way of sandals.

» One might fancy tliem worshippers of Hertha, or the

* Earth : for lhey dig and affectionately Work coutinually » in her bosom ; or else, shut up in private oratories, me- » ditate and manipulate the substances derived from her ; a seldom looking up towards the heavenly luminaries, and » lhen with comparative iadifference. Like the druids, no

* the other hand, tliey live in dark dwellings ; often even » breaking lheir glass Windows, where they find such, and » stuflîng them up with pièces of raiment or other opaque a substances, till the fit obscurity is restored.

a In respect of diet, lhey bave also tlieir observances.

» Ail poor slaves are rhizophagous (or root-eaters) ; a » few are ichthyophagous, and use salted herrings : other » animal food they abstain from ; except indeed, with » perhaps some strange inverted fragment of a brahminical » feeb'ng, such animais as die a natural deatli. Their uni- » versai sustenance is the root named potato, cooked by

l’idéalisme anglais.

» particulier, et autant que possible par une » langue particulière, ayant pour but principal » de garder une vraie tenue nazaréenne, et de » se préserver des souillures du monde. » Du reste, professant plusieurs articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doi- » vent être très-collants aux hanches; qu’il est » permis à l’humanité, sous certaines restric- » tions, de porter des gilets blancs: — que nulle » licence de la mode ne peut autoriser un homme » de goût délicat à adopter le luxe additionnel » postérieur des Hottentots. » — «Une certaine » nuance de manichéisme peut être discernée en » secte, et aussi une ressemblance assez grande » avec la superstition des moines du mont Allies, » qui, ( à force de regarder de toute leur atteu- » lion leur nombril, finissaient par y discerner » la vraie Apocalypse de la nature et le ciel ré- » vélé. Selon mes propres conjectures, cette

» fii'e alone.... lu ail tlieir religious solemnities Potlieen » is saiil lo be an indispensable requisitc s nd largely con- » sumeil. »

CARLYLE

» secte n’est qu’une modification appropriée à » notre temps de la superstition primitive, ap- » pelée culte de soi-même (1). » Cela posé, il

(1) a A certain touch of inaniclieism, not inJeed in lhe » gnostic sliape, is discernible enough : also (for hnman » error walks in a cycle, and reappears al intervals) a not » inconsiderable resemblance to that superstition of tbe » Athos monks, who by fasting from ail nourishment, and » looking intensely for a lengoth of time into their own » navels, came to discern tberein lhe true Apocalypse of » Nature, and Heaven unveiled. To my own surmise, it

* appears as if the Dandiacal sect were but a new modili- » cation, adapted to tbe new time, of that primeval super- » stition, self-worship.

» They affect great purily and separatism ; distinguish » themselves by a parlicular costume (whereof some no- » lices were given in the carlier part of tins volume) ; » likewise, so far as possible, by a parlicular speech » (apparenlly some broken lingtia-franca , or English- » French); and, on the whole, strire to maintain a truc

* Nazarene deporlment, and keep themselves unspotted » from the world .

» They hâve their temples, whereof the chief, as the

* Jewish Temple did, stands in their melropolis; ând is » named Ahnack's, a word of uncerlain elymology^ They » worship principallv by night; and bave their high» » priests and highpriestesses, who, however, do not con-

LIDÈAUSME anglais.

tire les conséquences. « J’appellerais volontiers » ces deux socles deux machines électriques im- » menses et vraiment sans modèle (tournées par » la grande roue sociale), avec des batteries de

* tinue for life. Tlie rites, by some supposed to be of the » Menadic sort, or perhaps with an Eleusinian or Cabine » character, are hèld strictly secret. Nor are sacred books » wanling to tlie sect ; these tliey call [asliionable IS'ooels :

* however, lhe Canon is not coinpletcd, and some are *> canonical and others not.

» t . Coats should bave nothing of the triangle about » Ihem ; al lhe saine lime, wrinkles behind should be » carefully avoided.

» 2. The collar is a very important point : it should be » low behind, and slightly rolled.

» 3. No licence of fashion can allovv a man of délicate » taste to adopt the posterial luxuriance of a Hottentot.

» i. There is safely in a swallow-lail.

» 5. The good sense of a gentleman is nowhere more » linely developed than in his rings.

» 6. It is permitted to mankind, under certain restric- » tions, to wear white waistcoats.

» 7. The trowsers must be excecdingly lighl across the

* bips.

» AH which proposition I, for the présent, content

* nayself with modeslly but peremplorily and irrcvocably

* denying. »

CARLYLE

» qualité opposée; celle des porte-guenilles étant » la négative, et celle du dandysme étant la po- » sitive; l’une attirant à soi et absorbant heure » par heure l’électricité positive de la nation (à >» savoir, l’argent); l’autre, également occupée à » s’approprier la négative (à savoir, la faim aussi » puissante que l’autre). Jusqu’ici vous n’avez vu » que des pétillements et des étincelles partielles » et passagères. Mais attendez un peu jusqu’à ce » que toute la nation soit dans un état électri- » que, c’est-à-dire jusqu’à ce que toute votre » électricité vitale, non plus neutre comme à » l’état sain, soit distribuée en deux portions » isolées, l’une positive, l’autre négative (à sa- » voir, la faim et l’argent), et enfermées en deux » bouteilles de Leyde grandes comme le monde ! » Le frôlement du doigt d’un enfant les met en » contact et... (1). » 11 s’arrête brusquement

(l)« I might eall lhem two boundless and indeed unexampled eleclric machines (turned by lhe « machinery of society ») with batteries of opposite quality, Drudgism tbe négative , Dandyism tbe positive; one attracls hourly

l’idéalisme anglais.

et vous laisse à vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d’un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et s’obligerait à rire, mais qu’un tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. 11 dit quelque part (1) qu’il y a au fond du naturel an-

loward il and appropriâtes ail the positive eleclrieity of the nation (namely the money thereof); the other is equallv busy with the négative (that is to say the hunger), which is equally potent. llilherto you see only partial transient sparkles and sputlers; but wait a little, lill the entire nation is in an electric slate ; till vour whole vital electricity, no longer heathfully neutral, is eut into two isolated portions of positive and négative (of money and of hunger), and stands there hottled up in two world-batteries. The slirring of a child fmger hrings the two together, and then,.» » (1) a Deep liidden il lies, far down in the centre, like génial central fire, willi stratum after stratum of arrangement, Iraditionary inelhod, composed productiveness, ail bnilt above it, vivifled and rendered fertile by it : justice, clearness, silence, perseverance, unhasting, unresting diligence. hatredof disorder, hatred of injustice, which is the worst disorder, characterise Ibis people: the inward fire we say, as ail such fires would be, is hiddert in the centre. Deep liidden, but awakenalde, but Immeasurahle ; let> — man awaken it. »

CARLYLE. 35

glais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués Scandinaves (1) qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne sentaient plus les blessures, et vivaient, et combattaient, et tuaient, percés de coups dont le moindre , pour un homme ordinaire, eût été mortel. C’est cette frénésie destructive , ce soulèvement de puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d’une férocité, d’un enthousiasme et d’une imagination désordonnées et irréfrénables qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme , et dont un reste subsiste aujourd’hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau presque digne de Swift, et qui est l’abrégé de ses émotions habituelles en môme temps que sa conclusion sur l’àge où nous voici (2) :

« Supposons, dit-il, que des cochons ( j’en— » tends des cochons à quatre pieds), doués de

(1) Berscrkir.

(2) Lctlter day Pamphlets , / suitiSmj 28.

l’idéalisme anglais.

» sensibilité et d’une aptitude logique supé- » rieure, ayant atteint quelque culture, puis- » sent, après examen et réflexion, coucher sur » le papier, pour notre usage, leur idée de Puni- » vers, de leurs intérêts et de leurs devoirs; ces » idées pourraient intéresser un public plein de » discernement comme le nôtre, et leurs pro- » positions en gros seraient celles qui suivent : » 1° L’univers, autant qu’une saine conjecture » peut le définir, est une immense auge à porcs, » consistant en solides et en liquides, et autres » variétés ou contrastes, mais spécialement en » relavures qu'on peut atteindre et en relavures » qu’on ne peut pas atteindre, ces dernières » étant en quantité infiniment plus grande pour » la majorité des cochons.

» 2“ Le mal moral est l’impossibilité d’attein- » dre les relavures. Le bien moral, la possibilité » d’atteindre lesdites relavures.

» 3° La poésie des cochons consiste à recon- » naître universellement l’excellence des rela- » vuresetde l’orge moulue, ainsi que la félicité

» des cochons dont l’auge est en bon ordre, et » qui ont le ventre plein. Grun !

» h° Le cochon connaît le temps. Il doit » mettre le nez au vent pour regarder quelle » sorte de temps va venir.

» 5° Qui a fait le cochon ? Inconnu. Peut-être » le boucher.

» 6° Définissez le devoir complet des cochons. » — La mission de la cochonnerie universelle » et le devoir de tous les cochons en tous les » temps, est de diminuer la quantité des rela- » vures qu’on ne peut atteindre, et d’augmenter » la quantité de celles qu’on peut atteindre. » Toute connaissance, toute industrie, tout effort » doit être dirigé vers ce terme et vers ce terme » seul. La science des cochons, l’enthousiasme » des cochons, le dévouement des cochons, n’ont » pas d’autre but. C’est le devoir complet des » cochons (1). »

(4) » Supposing swine (l mean fourfooted swine), ofsensi- » bility and superior logical paris, liad attained such cul- TAlN'K. 3

38 l’idéai.isme axglais.

Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe

» ture; and could, after stitvèy arid reflccfion, set down » for us tlteir nolion of the Universe, and of their interests » and duties tlierc, might it not well interest a discerning » pub'ic, perhaps in unexpeclcd ways, and give a stimulus » to the lànguishihg book-trade? The voies of ail créatures, » it is underslood at présent, ouglit to lie had, thaï you » may « legislate » for them wilh better insight. « How can » you govern a thing, » say many, « vithout first asking » ils vote? » Unless, indéed, you already chance to kiibw b ils vote, — and even somelhing more, namely, what you » are to think of ils vote : what il wanls by ils vole ; and, » slill more important, what Nature wants, — which latter, » at the end of the account, is the only thing that will be b got! — Fig propositions, in a rough form, are somewbat » as follows :

» I . The Universe, so far as same conjecturé can go, is » an immeasurabie swine.’s-trough. consisling of solid and b liquid, and of other contrasts and kinds; — especially » consisting of altainable and unaltainable, the latter in » immensely greater quanlities for most pigs.

» 2. Moral evil is unattainability of pig’s-wash ; moral » good, attainabilily of dilto.

» 3. « What is paradise, or the State of innocencfe? » n Paradise, called also State of innocence, âge of gold, and

CÀRLYLE.

l’esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, l’Église, l’État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, jeté au milieu de

® olher names, iras (according to pigs of weak judgment) » unhmifed attainability of pig’s wash ; perfcct fulfilment of » one’s wishes, so that the pig’s imagination could not » outrun reality : a fable, an impossibility, as pigs of sense > now see.

» 4. « Define the whole dutv of pigs. » It is the mission

* of universal pighood, and lhe duly of ail pigs, in ail

* limes, to diminish lhe quantity of unatlainahle and in- » crease that of attainable. Âll knowledge and device and o effort ought to be dircctcd thilher and thither only ; pig » science, pig enlhusiasm and dévotion hâve tliis one aim.

» It is the whole duly of pigs.

» S. Pig poetry ought to consist of univet’sal récognition » of the excellence of pig’s-wash and ground barley, and the ® felicity of pigs whose trough is in ordcr, and who hâve » had enough : Hrumph !

» 6. The pig knows lhe wealher ; he ought to look out » what kind of weather it will be.

* 7. « Who made the pig? » Unknown ; — perhaps the

* pork-butcher?

» 8. « Hâve you law and justice in pigdom? » Pigs of » observation hâve discerned that there is, or was once » supposed to be, a thing called justice. Undeniably at least

* there is a sentiment in pig-nature called indignation,

h 0 l’idéalisme anglais.

déclamations furibondes, donne, je crois, la note dominante de cet esprit étrange : c’est cette tension forcenée qui fait son talent ; c’est elle qui produit et explique ses images et ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution physique de la race : His blood is i ip. En effet, le tempérament flegma- | tique et froid recouvre la surface ; mais quand

» revenge, elc., which, if one pig provoke another, cornes » oui in a more or less destructive manner : hence laws are » necessary, amazing quantités of laws. For quarrelling is » attended witli loss of blood, of life, at any rate witfc •

* frightful effusion of lhe general stock of hog’s-wash, and » ruin (temporary ruin) to large sections of the universal » swine’s-trough : wlierefore let justice be observed, that •

» so quarrelling be avoided.

» 9. « What is justice? » Your own sliare of the general » swine’s-trough, not any portion of my sliare.

» 10. « But what is my sharc? » Ah! there in fact lies » the grand dil'ficuliy; upon which pig science, meditating » this long while, can seule absolutely nothing. My sliare » — hrumph! — my share is, on the whole, whatever f » can contrive to get without being hanged or sent to the 1 » hulks. »

CARLYLE

kl

le sang soulevé a tourbillonné dans les veines, l’animal enfiévré ne s’assouvit que par des ravages et ne se contente que par des excès.

Il semble qu’une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si abandonnée aux folies de l’imagination, si dépourvue de goût, d’ordre et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s’user en hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de ceux qui ' ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses ancêtres, les pirates norses, les poètes du xvi° siècle, les puritains du xvn e , ont été des insensés, pernicieux aux autres et à euxmêmes, occupés à ravager les choses ou les idées, dévastateurs de la sécurité publique et

CARLYLE

de leur propre cœur. Deux barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci : le sentiment du réel, qui est l’esprit positif, et le sentiment du sublime, qui fait l’esprit religieux, L’un l’a appliqué aux choses réelles, l’autre lui a fourni l’interprétation des choses réelles; au lieu d’être malade et visionnaire, il s’est trouvé philosophe et historien.

11 faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu’à quel degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, comme il vérifie les traditions et les généalogies ; comme il visite les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les cultures, les prix, toute l’économie domestique et rurale, toutes les circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant nos yeux le tableau extérieur des

CARLYLB. Ô5

objets et des affaires, le tableau intérieur des idées et des émotions. Et ce n’est point simplement de sa part conscience, habitude ou pru»

dence, mais besoin et passion. Sur ce grand vide obscur du passé, ses yeux s’attachent aux rares points lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l’oubli a englouti le reste; les millions de pensées et d’actions de tant de millions d’êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le témoi-

gnage, l’historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus ! Un chiffre, un détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il entoure la chronique du moine

l’idéalisme anglais.

Jocelyn (1) pour montrer l’impression qu’un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu’un vieux mot barbare, un compte de cuisine y soulève d’attention et d’émotion. « Le roi Jean-sans-Tcrre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout treize peuce sterling pour la dépense tredecim sterlingii). » « Il a été là, il » y a été, lui, véritablement. Voilà la grande » particularité, l’incommensurable, — celle qui » distingue à un degré effectivement infini le » plus pauvre fait historique de toute espèce de » fiction quelle qu’elle soit. La fiction, l’imagi- » nation, la poésie imaginative, quand elles ne » sont pas le véhicule de quelque vérité, e’est-à- » dire d’un fait de quelque genre, — que sont- » elles ? — Regardez-y bien. — Cette Angleterre » de l’an 1200 n’était pas un vide chimérique, » une terre de songes, peuplée par de simples » fantômes vaporeux, par lesFœderadeRymer, «par des doctrines sur la constitution, njais

(I) Past and Présent,

CARLÏLE.

» unp solide terre verte où poussaient le blé et » diverses autres choses. Le soleil luisait sur elle » avec les vicissitudes des saisons et des fortunes » humaines. On y tissait les étoffes, on s’en » habillait; des fossés étaient creusés, des sillons » tracés, des maisons bâties; jour par jour, » hommes et animaux se levaient pour aller au » travail; nuit par nuit, ils retournaient lassés » chacun dans son gîte. — Ces vieux murs » menaçants ne sont pas une conjecture, uu » amusement de dilettante, mais un fait sérieux ; « c’est pour un but bien réel et sérieux qu’ils » ont été bâtis. — Oui, il y avait un autre » monde quand ces noires ruines, blanches dans » leur nouveau mortier et dans leurs ciselures » fraîches, étaient des murailles et pour la pre- » mière fois ont vu le soleil — il y a long- » temps. — Cette architecture, dis-tu, ces » beffrois, ces eharruées de terre féodale? Oui. » Mais ce n’est là qu’une petite portion de la » chose. — Mon ami, est-ce que cela ne te fait » jamais réfléchir, cette autre portion de la

» chose, je veux dire que ces hommes-là avaient » une âme, — non par ouï-dire seulement, » et par figure de style, — mais comme une t> vérité qu’ils savaient et d’après laquelle ils » agissaient (1). » Et là -dessus il essaye de faire

(I) «For king Lacklandioas there, verily he ; there, we say, is the grand peculiarity, the immeasurablc one; distiugiiishing to a realiy infinité dcgree the poorcst historical fact froin ail fiction whatsoever. Fiction, « imagination, imaginative poetry, » etc., etc., except as tlie wehicle for truth, or fact of some sort... what is it?... Rehold therefore ; this England of the year 1200 was no chimerical vacuity or dream-Iand peopled witli mere vaporous fantasms, Hymer’s Fœdera, and Doctrines of the constitution, but a greeu solid place, that grew corn and several otlier things. The sun slione on it; the vicissitude of seasons and lmman fortunes. Clolh waswoven and worn, Pitcheswere dug, furrow-ficlds ploughed and houses built. Day by day ail men and cattles rose to labour, and night by night returned home weary to their several lairs.. . And jet these grirn old walls are not a dilettanlism and dubiety; they are an earaest fact. It was for a most real and serious purpose they were built for. Yes, anolher world it was, when these black rnins, white in their new mortar and fresh chiselling, first saw the sun as walls, long ago... Their architecture, belfries, land-caruratrs? Yes, and that is but a small ilem of the maltcr. Docs it never givc lhee pause, this olher strange ilem of jt.

CARLYLE. h 9

revivre devant nous cette âme ; car c’est là son trait propre, le trait propre de tout historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait important est l’état et la structure de leur âme, qu’il s’agit avant tout et uniquement d’arriver à lui, que de lui dépend le reste. 11 faut se dire et sc répéter ce mot : l’histoire n’est que l’histoire du cœur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées, et nous n’avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu’aperçoit Carlyle; l’homme est devant lui, ressuscité, et il perce jusque dans son intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et

Ibat mon thon liait a soûl, — not by hearsay alone, and as a figure of speccli, — but as a trulli ihat tliey knev > , and practicaMy went npon, » (Pusl and Présent, 6S. )

l’idéalisme anglais.

il assiste à ce spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets à demi, « dans une brume grise », indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de son cœur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles que les objets corporels que la main manie et palpe en ce môme instant. 11 a si bien ce sentiment du fait, qu’il y appuie toute sa philosophie de l'histoire. A son avis, les grands hommes, rois, écrivains, prophètes et poètes, ne sont grands que par là. « Le caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d’appui sur les choses, non sur les apparences des choses (1). » Le grand homme découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le

(1) « Il is tlic properly of lhe hero, in every time, in every place, in every siluation, lhat he cornes bactk to realily ; that heslands upon lliings, and not shews of things. »

(On Heroes, 193.)

CARLYLE. 51

proclajne; on l’écoute, on le suit, et voilà toute l’histoire. Et non-seulement il le découvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et transmise.

Il le voit personnellement et face à face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitté l’opinion pour la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé, qu’il l’attribue à tous les grands hommes. Et il n’a pas tort, car il n’y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe, il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l’érudition paperassière, et pénètre dans le cœur des hommes. Il dépasse partout l’histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il comprend l’esprit des âges éteints, il sent mieux qu’aucun Anglais, mieux queM.Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l’âme. Il est presque Allemand par sa force d’imagination, par sa perspicacité d’antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n’est pas

l’idéalisme anglais.

faiseur de conjectures. Le bon sens national et l’énergique besoin de croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en fait, il les donne pour ce qu’elles sont. Il n’a pas dégoût pour l’histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il n’accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses germaniques. Il veut tirer de l’histoire une loi positive et active pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et l’imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l’a saisi, il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher, il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si âpre, il l’illumine par des contrastes si brutaux d’images extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en dépit de nous-mêmes fin* tensité de sa croyance et de sa vision.

CARLYLE

Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par cette imagination véhémente s’y fondent comme dans une flamme.

Sous cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en hallucinations, perdent leur solidité; les ôtres semblent des rêves; le monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu’un cauchemar; l’attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions intérieures aussi lucides qu’ellemême- L’homme ne trouve plus de différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre comme une fumée dans les parois surchauffées de l’intelligence qui craque. C’est ainsi qu’il a pénétré autrefois dans les extases des ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles. Partout le même état de l’imagination a produit la même doctrine. Les puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s’y trouvaient tout portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve poétique, et Carlyle répète sans cesse

bli l’idéalisme anglais.

d’après lui « que nous sommes faits de la même étoffe que nos songes. » Ce monde réel, ces événements si ilprement poursuivis, circonscrits et palpés ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. « Ton pain, tes habits, tout y est miracle, la nature est surnaturelle. » — « Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de splendeur, d’étonnement et de terreur dans l’être de chaque homme et de chaque chose ; je veux dire la présence de Dieu qui a fait tout homme et toute chose (l). » Délivrons-nous de « ces pauvres enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques » qui nous empêchent d’ouvrir les yeux et de voir tel qu’il est le redoutable mystère des choses. « La science athée bavarde misérablement du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais

(I) « Thy daily life is girt wilh wonder, and based on wonder; tliy very blankets and brecches are miracles

The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and terror lies in lhe being of every man and of every thing : lhe présence of God who made every man and thing. »

pARLYLE.

quoi encore, comrne si le monde était une misérable chose morte, bonne pour être fourrée en des bouteilles de Leydp et vendue sur des comptoirs. C’est une chose vivante, upe chose ineffable et divipe, devant laquelle notre meilleure attitude, avec toute la science qu’il vous plaira, est toujours la vénération, le prosternement pieux, l’humilité de l’âme, l’adoration du silence, sinon des paroles (t), » Eu effet, telle est l’attitude ordinaire de Carlyle. C’est à la stupeur (2) qu’il aboutit. Au del$ et au-dessous des choses, il aperçoit pomme uu abîme, et s’interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans

(t) « Atheislic science bahbles poorlv of it, wilh scienlilîc nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead thing, lo be bottled up in Leyden jars, and sold over counlers. But lhe natural sense of man, in ail limes, if lie will bonestly apply bis sense, proclaims il lo be a living thing — ah, an unspeakable, godlike thing, towards which lhe best attitude for us, after never so mucli science, is awe, devout prostration and humilily of soûl, vvorship if not in words, then in silence. »

(On Heroes, 3.)

(2) fonder,

56 l’idéalisme anglais.

l’histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son récit et qui rêve. L’immensité de la nuit noire où surgissent pour un instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but ignofé et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui l’obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l’Ètre, dont nous ne sommes que les reflets. Il marche plein d’alarmes parmi ce peuple d’ombres, et il se dit qu’il en est une. Il se trouble à la pensée que ces fantômes humains ont leur substance ailleurs et répondront éternellement de leur court passage. Il s’écrie et frémit à l’idée de ce monde immobile, dont le nôtre n’est que la figure changeante. Il y devine je ne sais quoi d’auguste et de terrible. Car il le façonne et façonne le nôtre à l’image de son propre esprit ; il le définit par les émotions qu’il en tire et le figure par les impressions qu’il en reçoit. Un J

CAR L VLB.

chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s’émeut et bouillonne en lui au moindre événement qu’il touche; les idées affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de l’horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête; et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d’une tempête qu’il attribue à l’univers. Une telle conception est la source véritable du sentiment religieux et moral. L’homme qui en est pénétré passe sa vie, comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses livres sont des prédications.

Voilà certes un esprit étrange, et qui nûus fait réfléchir. Rien de plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer ou atteindre la beauté et la vérité.

Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier et distinct, c’est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et séparés de leurs alentours. Quel que soit l’objet, arbre, animal, sentiment, événement, il en est toujours

CARLYIÆ.

de même ; il a toujours des parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou moins vaste en comprend d’autres et se trouve compris en d’autres, en sorte que la plus petite portion de l’univers, comme l’univers entier, est un groupe. Ainsi tout l’emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes; selon qu’un esprit y est propre ou non, il est capable, bu incapable; selon qu’il peut reproduire des groupes grands ou petits, il est grand ou petit; selon'qu’il peut reproduire des groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est complet ou partiel.

Qu’est-ce donc que reproduire un groupe?

C’est d’abord en séparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces fdes en familles, enfin réunir le tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les classifications hiérarchiques des sciences. Sans doute; mais la tâche n’est point finie là; car cette hiérarchie n’est point un arrangement artificiel et extérieur,

mais une nécessité naturelle et intérieure. I-.es choses ne sont point mortes, elles sont vivantes ; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les détails et l’ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C’est cette force que l’esprit doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu’il la sente par contrecoup et par sympathie, qu’elle engendre en lui le groupe entier, qu’elle se développe en lui comme elle s’est développée hors de lui, que la série d’idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l’émotion s’ajoute à la conception, que la vision achève l’analyse, que l’esprit devienne créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.

Tous les esprits entrent dans l’une ou l’autre de ces deux voies. Elles les divisent en deux grandes classes et correspondent à des tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles classiques et les

CARLYLE

races latines ; dans la seconde sont les poêles, les prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, d’une idée dans l’idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés ; ils parlent pour loutle monde et prouvent tout ce qu’ils disent ; ils divisent le champ qu’ils veulent parcourir en compartiments préalables, pour épuiser tout leur sujet ; ils marchent sur des routes droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais ; ils procèdent par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l’exacte et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses; parmi les contemporains de Carlyle, AL Macaulay, est le modèle le plus achevé de ce genre d’esprit. — Les autres, après avoir fouillé violemment et confusément dans les détails du groupe, s’élancent d’un saut brusquç

TAIXE. 4

62 l’idéalisme anglais.

dans l’idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils sentent les puissances qui l’organisent; ils le reproduisent par divination ; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le décomposer en séries régulières; ils aperçoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d’idées véhémentes. Ils ont la vision d’effets lointains ou d’actions vivantes; ils sont révélateurs ou poêles. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d’intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.

Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une vue du dedans ( insight ).

« La méthode de Teufelsdrœckh , dit-il en » parlant d’un personnage dans lequel il se » peint lui-môme, n’est jamais celle de la » vulgaire logique des écoles, où toutes les » vérités sont rangées en file, chacune tenant » le pan de l’habit de l’autre, mais celle de la » raison pratique, procédant par de larges ;

CAKLYLE.

» intuitions qui embrassent des groupes et des » royaumes entiers systématiques; ce qui fait » régner une noble complexité, presque pa- » reille à celle de la nature, dans sa philoso- » phie: elle est une peinture spirituelle de la » nature, un fouillis grandiose qui pourtant » n’est pas dépourvu de plan (1). » Sans doute, mais les inconvénients n’y manquent pas non plus, et en premier lieu l’obscurité et la barbarie. Il faut l’étudier laborieusement pour l’entendre, ou bien avoir précisément le même genre d’esprit que lui; mais peu de gens sont critiques de métier ou voyants de nature ; en général, on écrit pour être compris, et il est fâcheux d’aboutir aux énigmes.— D’autre part,

(I) « Our professor’s niethoJ is nol, in any case, lhal of common school logic, where lhe trulhs ail stand in a row, each holding by the skirls of the other ; but ut best thaï of practical reason, proceeding by large intuition over whole systematic groups and kingdoms; whereby, we mightsay, a noble complexity, almostlike that of Nature, reignsinhis philosophy, or spiritual picture of Nature : a mighty inaze, yet, as failh whispers, not without a plan. »

l’idéalisme anglais.

ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du premier coup dans l’idée intime et génératrice, on court risque de tomber à côté: la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre: les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui l’avautage de pouvoir vérifier tous leurs pas.— Ajoutez que ces divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les chercher ; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire le devin sur parole. — Considérez encore que l’affectation entre infailliblement dans ce style. Il faut bien qu’elle soit inévitable, puisqu’un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain, prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la prose; son inspiration n’a pas d’intermittences et n’exige pas d’efforts. Au contraire, la prophétie est un étal violent qui ne soutient pas toujours. Quand elle manque, on la remplace par de grands gestes. Carlyle se chauffe pour

CARl.YLE.

rester ardent. Tl se démène, et cette épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les bizarreries et les exagérations qu’il a déjà osées, s’en fait lin jargon, déclame, s’exclame, et prend à tâche, comme un mauvais comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs. — Enfin, quand ce genre d’esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d’après ses théories et aussi d’après sa façon de parler, qu’il se considère comme un grand homme méconnu, de l’espèce des héros; qu’à son avis le genre humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque ; il a le ton maussade et aigre ; il se tient volontiers sur les échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux

ses adversaires ne sont pas de sa taille. 11 bru-

l’idéalisme anglais.

talise ses prédécesseurs; quand il parle des biographes de Cromwell, il prend l’air d'un homme de génie égaré parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance résignée d’nn héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier à tue-tête, comme un plébéien

mal appris.

Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. 11 dit vrai : les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n’inventent pas, ils sont trop secs. « Pour connaître une chose, ce que nous pouvons appeler connaître, il faut daboid J aimer la chose, sympathiser avec elle (1). » — a L’entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop uelte, mais 1 imagination

est ton œil. — L’imagination est l’organe par

(I) « To know a thing, vhat \ve can call knowing, a man

raystfirst love the thing, sympathise wilh it. »

[On UeroeSy 1 67,)

CAHLYLE. G7

lequel nous percevons le divin (1). » En langage plus simple, cela signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui constituent sa nature et produisent son développement; que pour le connaître il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortège de ses puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu’en sentant intérieurement toutes ses tendances et en voyant intérieurement tous ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l’imitation de la nature, et le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature, Shakspeare l’avait pour instinct et Gœthe pour mé- . thode. Il n’y en a point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité des choses et à la structure de notre esprit. Il n’y en a point qui soit plus propre à renouveler

» nos idées, à nous retirer des formules, à nous

(t) a Fantasy is lhe organ of the Godlike; Che understanding is indeed thy window ; tos clear Ihou canot not make if, but fantasy is thy eye, with its celour giving rinta, healthy 4 or diseased. »

l’idéalisme anglais.

délivrer des préjugés dont l’éducation nous recouvre, à renverser les barrières dont notre entourage nous enclôt. C’est par lui que Carlyle, étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la philosophie et dans la science de l’Allemagne, pour repenser à sa façon les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l’homme et de l’univers.

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