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LE COLLECTIVISME ET LE MAXIMUM POSSIBLE D*ÉGALITE

devant les^roduits du travail. D'ailleurs, les autres formes d'égalité, même absolues, ne sont jamais mises en discussion, il faut bien le répéter, puisqu'on les considère comme acqui- j ^ ses. Si l'on veut se rendre compte de ce que pourra être v l'égalité économique, dont la réalisation est liée à l'établissement du collectivisme, il est nécessaire d'examiner d'un peu près comment et dans quelles conditions le régime capitaliste développe et favorise, bien à son insu, contre son gré, pourrait-on dire, la tendance générale de la démocratie vers l'égalité complète, et particulièrement vers l'égalité économique.

Si étrange que cela paraisse, il est certain que le capitalisme concourt au développement de l'égalité de fait. Il plie sous un terrible niveau les producteurs qu'il enrégimente, et les plus farouches utopistes égalitaires n'ont jamais dépassé dans leurs rêves ce qu'il réalise mécaniquement, dans tous ^ les sens du mot. Devant ces machines perfectionnées, le robuste gaillard dans la force de Tâge, la femme débilitée par les privations et la maternité, l'enfant dont les os ne sont même pas encore affermis, sont égaux, d'une inflexible «/^ / et sinistre égalité. C'est la machine qui règle leurs mouve- - *"/ ments, moins précis que les siens, et pour la surveiller, l'aiguiller sur la besogne qu'elle accomplit, avec une intelligence qui croît à chacun de ses perfectionnements, le bras chétif d'un gamin de douze ans vaut la puissante musculature d'un homme de quarante. Où l'égalité cesse, c'est . dans la répartition du salaire; car ces manœuvres, dont la tache est égale, sont payés selon leurs besoins présumés. Aussi, partout où l'industrie peut se passer de l'homme, dont les besoins sont plus grands et la docilité moindre, elle le remplace par la femme et par l'enfant.

Il est un autre agent de Tégalité, qui est une conséquence indirecte du capitalisme, et une conséquence directe du développement général : partout où s'étend l'action de ce développement, des écoles sont ouvertes à la jeunesse, et tous les ans des milliers de jeunes gens sortent de ces écoles armés d'un solide savoir spécialisé, qui les rend aptes à occuper des fonctions, directrices ou techniques, dans l'organisation capitaliste. Ingénieurs, chimistes, comptables, électri-

ciens, mécaniciens, traducteurs abondent maintenant sur le marché capitaliste, et leur nombre les soumet à la fatalité de Toffre et de la demande, qui domine tout marché. Le savoir a été démocratisé, mais, de par le régime capitaliste qui règle tous les rapports sociaux, il a été du même coup , asservi; attendu que le capital ne base pas son offre sur la { valeur réelle J[e la dem^Ede, mais sur la rareté ou Tabon- / \ dance de cette demande. Comment veut-on, en effet, que cet être impersonnel, aveugle et sourd, purement machinal, vide d'entrailles, ni moral ni immoral, simplement amoral, paie cinq ou dix mille francs par an un chef de travail ou un employé qu'il peut avoir pour deux mille ? Compte-t-il davantage la haute valeur intellectuelle ou esthétique du novateur en philosophie, en science ou en art? Donne-t-il à l'inventeur une part des millions et des milliards que son invention réalise? Que si, parfois, la denrée morale lui paraît avoir une valeur, il en fait l'objet d'un trafic honteux, au profit d'entreprises dont l'agiotage, est le seul but, et achète aux publicistes leur plume séductrice, aux savants des rapports mensongers, aux représentants du peuple leur conscience pervertie.

Ces deux agents d'égalité fonctionnent séparément : le premier, par la suppression graduelle de toute technicité, efface . toute différence, sauf de rémunération, entre des ouvriers ^ d'âge et de sexe différents et, les transformant également tous, en manœuvres, en servants de machines, leur donne une valeur productive égale ; le second tend à diminuer la rémunération, à mesure que le progrès de l'instruction les multiplie, de ceux qui remplissent les fonctions directrices ou techniques de la production. Mais si, par suite de ce double mouveûient, un niveau d'égalité s'établit entre les producteurs de la première catégorie et ceux de la seconde, qui ne voit que, finalement, ceux-ci et ceux-là sont rapprochés dans la même servitude et dans une commune et peu différente rémunération au minimum de l'effort, musculaire et cérébral, *^alarié par le capitalisme. On voit venir un temps où les terrassiers eux-mêmes seront capables de diriger la construction d'une voie ferrée. Le temps est déjà venu où Ton voit le

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marché du travail manuel surencombré par Tarrivée en surcroît de demandeurs à connaissances spéciales, parfois très complètes et très étendues , que le capitalisme ne peut employer dans leur spécialité et relègue dans les tâches manuelles ou mécaniques.

Ce n'est là, il faut le reconnaître, qu'un phénomène encore tendantiel sur un certain nombre de points, et il faut reconnaître aussi que nombre d'exceptions subsisteront encore après rétablissemjBnt du régime collectiviste. Ces exceptions d'aujourd'hui et de demain, aucune ne pouvant d'ailleurs se flatter d'avoir un surlendemain, sont, en notre temps, l'objet d'une rémunération appropriée, sinon à la valeur réelle de leur production, du moins à l'eslime capitaliste que les besoins du marché font de cette valeur. Ainsi, tel tableau, qui fut payé à l'artiste trois cents francs, peut en valoir aujourd'hui cent mille, et, aussi, ne plus valoir que le prix du cadre au siècle prochain. Ces exceptions constituent des inégalités de rémunération que le collectivisme n'abolira pas. Ce régime, en effet, ne peut prétendre transformer les phénomènes réels et idéaux qui sont produits par la combinaison des faits et par l'idée que nous nous en faisons. Il va de soi qu'il pourra, par une direction plus consciente de l'organisme économique \ et par une éducation générale plus intelligente, favoriser révolution de ces phénomènes, et préparer volontairement des tVansformations, que semble commander aujourd'hui, comme •dans le passé, une fatalité insoucieuse des vies humaines que broient les choses en travail de progrès. L'homme collectif prendra alors véntablement connaissance et possession de son domaine.

Somme toute, la seule égalité que puisse et que doive garantir à tous les producteurs le collectivisme, c'est l'égalité eutre l'effort et sa rémunération. Il y aura, certes, inégalité entre producteurs inégaux en moyens, mais cette inégalité sera un miracle d'équité auprès de l'inégalité actuelle où, sans parler du prélèvement capitaliste que le collectivisme fera disparaître, la rémunération semble être véritablement trop souvent en raison inverse de l'effort.

Dans toutes les civilisations dont l'histoire nous a tracé le tableau, la propriété apparaît comme le signe évident et le moyen réel de la liberté, et ce n'est pas-sans raison que la Déclaration des droits de l'homme et les divers essais de constitution politique qu'elle inspira accolent et associent l'un à l'autre ces deux termes. Partout et dans tous les temps, l'homme libre complet, celui qui reçoit pleinement le bénéfice des lois, que d'ailleurs il a concouru à édicter, est celui qui possède la propriété : on sait de reste quelle influence civique réduite était impartie à la plèbe romaine, qui, malgré le nombre de ses membres, comptait un nombre de centuries inférieur à celui de l'aristocratie. Pour ce qui est des parlements modernes, même ceux qui sont issus du suffrage universel se composent en majorité de représentants de la classe possédante, et l'on peut dire que c'est réellement celle-ci qui exerce seule le pouvoir législatif. Par quelle contradiction ce phénomène historique constant serait-il, en effet, infirmé dans les sociétés politiques modernes ? par quel miracle le prolétaire, promu à la dignité de citoyen, en exercerait-il pleinement tous les droits, alors que, par la privation de la propriété, il ne peut même exercer le premier de tous les droits : le droit à l'existence? Les docteurs de l'économique et de la politique capitalistes affirment que, donner au prolétaire accès à la propriété, par le moyen collectiviste, serait le ramener à la servitude. La première partie de ce sophisme se détruit d'elle-même par la comparaison du degré de liberté qu'on peut constater chez celui qui possède et chez celui qui ne possède pas. Pour la seconde partie, il n'y a qu'à considérer le degré de liberté dont jouissent les copartageants des bénéfices de l'impersonnelle propriété capitaliste, et à se demander si leur liberté ne s'est pas au contraire accrue en raison de la transformation de la propriété immobilière en

propriété mobilière, et de la solidarisatiou des propriétaires dans l'exploitation capitaliste de la propriété.

Pour ne point empiéter sur un sujet, qui trouvera sa place dans une autre partie de cet ouvrage, il faut nous en tenir ici à examiner quel degré de liberté personnelle le régime capitaliste assure à l'individu, efr quel degré on peut espérer atteindre en régime collectiviste. Dans un chapitre précédent, il a été démontré jusqu'à la plus complète évidence que la prétendue liberté capitaliste n'a été et n'est encore qu'une série d'actions et de réactions presque purement mécaniques, dans un organisme constituant à tâtons ses éléments, par une profusion d'efforts inutiles et meurtriers qui peuvent être comparés aux aveugles mouvements de création et de destruction de la nature, sous la pression de faits dont il n'a pas encore pris conscience. C'est cela qu'on appelle la liberté? Fatalité n'est-il pas un terme plus exact pour exprimer ces mouvements de V Inconscient économique ? Cette fatalité, d'ailleurs, ne recule-t-elle point partout où le capitalisme, devenu conscient, organise le domaine économique? Ne voit-on pas cesser, ainsi que nous l'avons remarqué, cette manifestation de prétendue liberté qu'est la concurrence, par l'établissement organique du monopole capitaliste, solidarisant entre elles toutes les exploitations sur lesquelles il a mis la main? Ne peut-on dire, dès lors, qu'en un sens le régime capitaliste substitue la liberté à la fatalité, c'està-dire le fonctionnement conscient, régulier et de moindre déficit, de l'organisme économique, au chaos inorganique qui se traduisait par la mêlée inextricable de menus intérêts ignorants de leurs moyens et inconscients de leur but, — dévorants sans savoir quel dieu leur envoyait cette aubaine, — dévorés sans savoir quel dieu les sacrifiait...

Dans le domaine économique, plus que dans tout autre, la liberté est la moins métaphysique, c'est-à-dire la plus réelle et la plus précise, de toutes les entités qui servent à exprimer les rapports des hommes avec les choses et des hommes entre eux. Nulle liberté, donc, ici, pour quiconque n'en possède pas les moyens matériels. Il faudrait qu'on sentît bien enfin qu'il est aussi odieux qu'absurde de déclarer libre de vendre, ou

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de refuser ses bras, l'ouvrier, qui mange au jour le jour son gain, et de méconnaître que, si les bras ne fonctionnent point, I l'estomac cessera de fonctionner. L'aiguillon de la faim est ; un mobile plus immédiat, et dont les exigences sont autre- T ; ment impérieuses que les autres mobiles d'activité, tels que \ la bonne chère, la luxure, le luxe, le jeu, le lucre ou la re-

\ nommée. Celui qui obéit à ce mobile immédiat ne peut donc ' être aussi libre, personnellement et socialement, que celui ' i qui agit pour se procurer des satisfactions supplémentaires. Supposons qu'un manœuvre et un chef d'usine soient pareillement astreints à travailler dix heures par jour, il y aura pour tous deux privation égale de liberté pendant dix heures. 1 Mais on peut dire qu'étant donnée la différence de rémunération de leur travail respectif, le manœuvre devra travailler , sept ou huit heures avant d'avoir gagné seulement la nourriture de sa famille et la sienne, tandis qu'au bout de la pre- V mière ou de la deuxième heure, le chef d'usine aura pourvu

*x , à la dépense de sa table. Il ne restera donc à l'ouvrier que ^ deux ou trois heures pour assurer la satisfaction de ses autres j besoins : logement, vêtement, plaisirs; tandis que, pour pro- Iduire ces satisfactions très étendues et multipliées, il en restera huit ou neuf à son chef. Dans ces conditions, on ne peut prétendre qu'ils jouissent d'une liberté égale, puisque le droit à l'épargne, par exemple, moyen de liberté personnelle ultérieure par excellence, peut presque toujours être exercé par le chef de travail et ne peut l'être que dans de rares conditions par l'ouvrier, et toujours dans une proportion très sensible- . ment moindre. Il faut donc reconnaître qu'entre l'homme pourvu d'une réserve d'argent, — qui se décide au travail, soit parce qu'il prévoit que sa réserve s'épuisera s'il ne l'alimente, soit parce qu'il veut augmenter cette réserve pour l'avenir ou multiplier ses jouissances pour le présent, soit parce que l'oisiveté lui paraît dégradante : tous mobiles indirects ou lointains, signes de prévoyance ou de dignité personnelle, — et l'homme que la faim chasse chaque matin de son grabat pour gagner le repas de midi, il n'y a guère de comparaison à établir. Que si, ne voulant voir entre eux nulle différence de qualité, mais seulement de quantité, on les prétend libres

tous deux, on sera bien forcé de convenir que le premier est infiniment plus libre que le second. Il y a là un écart de liberté que le collectivisme réduira considérablement ; non pas, comme le craignent ceux qui s'imaginent que le triomphe de la plèbe serait le règne de la brutalité et de l'ignorance, en diminuant ou en supprimant la liberté du premier pour la rapprocher de la servitude du second ou l'y confondre, mais en élevant le second au degré de liberté du premier. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quels facteurs sociaux et économiques, nés du régime capitaliste même, concourent à ce rapprochement, mais dans le sens d'une commune servitude.

Le capitalisme a introduit dans le travail une discipline que le collectivisme ne rompra point, puisqu'elle est une condition essentielle de la production en commun. Aussi demeure- . t-on confondu d'étonnement quand on entend les théoriciens de ce régime accuser le socialisme de vouloir enfermer l'humanité dans des casernes et des couvents, les casernes et les couvents du collectivisme, comme le répètent couramment les polémistes de la presse économiste. Cette nécessaire dis- ■ cipline industrielle ne plie à présent sous son joug que les ' non-possédants, et nul de ceux-là ne peut dire qu'il l'a librement discutée et consentie. Il y est conduit, sous le fouet brutal de la nécessité, et cette même nécessité l'y maintient ; elle le contraint de subir tous les amoindrissements sociaux / étrangers à la discipline industrielle, mais qui sont une con- j séquence directe de sa servitude économique. Cependant, ' quand, par des lois protectrices de la santé physique et 1 morale des travailleurs, on tente de réduire de quelques heures la durée du travail quotidien, afin d'augmenter d'autant leur liberté personnelle, c'est au nom de la liberté humaine que le capitalisme, ses théoriciens et ses publicistes • s'opposent à ces lois. A ce compte, que ne réclament-ils, ou plutôt que n'imposent-ils à l'ouvrier la journée de vingtquatre heures? Sans doute parce que la mort ne tarderait pas à le libérer de cette liberté.

Le collectivisme ne supprimera pas les nécessaires disciplines du travail en commun; mais, outre qu'il les débarras-

sera des servitudes et humiliations accessoires et étrangères qu'y a greffées le capitalisme, héritier et continuateur des anciennes classes dominantes, il les rendra moins pénibles en abrégeant la durée de la station de travail et en rendant moins périlleuses et plus hygiéniques les conditions du travail . Ces allégements seront rendus possibles, d'une part, grâce à la suppression du capitalisme et de ses prélèvements onéreux surla production, à la disparition de l'esprit de lucre, qui laisse le capitalisme indifférent aux dangers qui menacent la santé et la vie des ouvriers, et à la rentrée dans le champ du travail d'une quantité d'individus occupés uniquement aujourd'hui aux besognes improductives que réclament la vanité et la sécurité de la classe dirigeante. Ils le seront, d'autre part, grâce à la disparition de la concurrence entre branches similaires de la production et à la modification du mécanisme financier, causes de crises qui amènent des chômages prolongés et des diminutions de la durée quotidienne du travail; or, ces repos forcés se traduisent par des privations, et n'ont rien de commun avec les courtes journées de labeur et les semaines de vacances dont la classe ouvrière peut un jour espérer les bénéfices matériels, physiques et moraux, acquis seulement, aujourd'hui, à une catégorie de fonctionnaires de l'Etat et du capital.

Il est encore une liberté dont on ne peut guère parler que pour mémoire, quand il s'agit de l'ouvrier, c'est celle de sa vocation professionnelle. Certes, en ce sens, le travailleur manuel est loin du confinement des familles de l'Egypte et de l'Inde antiques en des professions héréditaires, mais on peut dire qu'il est encore plus loin du libre choix de son métier, surtout dans les centres ouvriers, qui vivent d'une seule industrie. Malgré la facilité relative des transports, l'hérédité et le milieu, aggravés de misère, attachent au sol de nombreuses familles ouvrières. Quand elles se déplacent, ce n'est point volontairement et pour chercher librement un autre champ d'activité, mais pour suivre l'industrie dans son émigration, nécessitée par l'épuisement d'un filon, ou la découverte d'un centre de production de matière première, ou d'un débouché plus avantageux. Sous la pression con-

tinue du premier des deux phénomènes généraux observés dans le chapitre précédent, c'est-à-dire du nivellement progressif des valeurs et des opérations du travail personnel de l'ouvrier, devenu manœuvre et servant de machine, il devient de plus en plus indifférent pour le jeune homme sortant de l'école primaire de s'employer dans une filature ou dans une raffinerie, et pour lui la liberté du choix d'une profession serait une pure dérision. On n'est pas manœuvre ou chauffeur par vocation. On pouvait naguère vouloir être cordonnier, par exemple : le machinisme, introduit d^ins cette profession, a détruit aujourd'hui toute velléité de vocation pour la cordonnerie. On entre dans une cordonnerie mécanique, comme on entrerait dans un autre atelier, no-n pour être cordonnier, mais parce qu'il faut manger et se vêtir, et parce que la cordonnerie est ou bien la seule industrie où il y ait en ce moment une place vacante, ou bien la seule qui existe dans le pays où l'on se trouve. Sous la pression non moins continue du second phénomène : l'abaissement progressif de la valeur professionnelle technique, la liberté du choix devient non moins dérisoire, et l'on voit t£Og fréquemment des jeunes gens qui ont pâli pendant des années sur des épures et sur des cornues être réduits à accepter comme un bienfait de balayer les rues d'une capitale.

En favorisant d'une manière plus étendue et plus équitable le développement intellectuel des plus aptes, le collectivisme leur assurera l'entrée dans la carrière de leur choix, où leurs dons naturels, développés par l'étude, produiront leur maximum d'utilité, au profit réciproque de l'individu et de la collectivité. Alors existera réellement la liberté de la vocation. En diminuant la durée du travail machinal quotidien, lequel, on ne l'ignore pas, amène par sa nature une dépression physique, intellectuelle et morale, inconnue dans les professions techniques même les plus fatigantes, le collectivisme rendra à l'homme les heures de liberté que lui enlève aujourd'hui le capitalisme.

FouRNiÊRE. — Idéal, soc.

Par son caractère évolutionniste, qui fait du collectivisme l'héritier du capitalisme, ce régime dépouille considérablement l'individualisme de ce qu'il contient de nuisible pour l'individu et pour la société; en même temps, il complète le solidarisme économique en y développant un élément non point nouveau, certes, mais qui, parfois, y paraissait étranger : la justice. Le collectivisme, pris à son point de suture avec le capitalisme, ne modifie pas les choses, d'ailleurs; il adapte les hommes aux transformations de ces choses; il répare un oubli et une injustice en associant plus directement et plus volontairementles producteurs réels aux progrès de la production. Car il est à remarquer que la forme de la propriété s'est modifiée, sans que se modifiât la situation respective des propriétaires et des non-propriétaires; bien plus, cette modification, qui associe les propriétaires à la possession d'un bien-fonds acquis désormais à l'indivision, — qui, par conséquent, substitue la solidarité des propriétaires à leur antagonisme primitif, — augmente en même temps l'écart de situation entre le propriétaire et le non-propriétaire ; et cet écart est précisément produit par ce fait, que le propriétaire ne travaille plus pour former, conserver ou agrandir sa propriété, mais qu'il oblige au travail le non-propriétaire, qu'un tel régime condamnerait sans issue possible au salariat perpétuel, et à toutes les sujétions sociales qu'entraîne la sujéftion économique.

Le collectivisme, on ne saurait trop le répéter, est un acte de déterminisme social ; il marque la fin du fatalisme économique qui domina les débuts du capitalisme , et que nous avons vu s'atténuer et se transformer lentement, et sporadiquement, en action consciente et réfléchie, par la constitution des grandes entreprises capitalistes. Ce pouvoir d'autodétermination, très faible, indiqué plutôt qu'exercé par le capitalisme,

est contrarié par la lutte que cette forme économique doit soutenir contre les infimes, mais multiples et anarchiques despotismes de la petite production ; il sera nécessairement intensifié et extensifié dans le régime collectiviste, l'homme n'étant plus séparé du producteur, et celui-ci n'étant plus considéré comme un simple instrument de travail. Les éléments d'ordre social et moral, autant dire d'ordre humain, que le capitalisme s'interdit d'introduire dans ses opérations et qui sont parfois une cause d'infériorité dans la lutte, non seulement pour les particuliers, mais même pour les collectivités capitalistes les plus puissantes, si elles veulent quand même en tenir compte, ces éléments pourront exercer leur action bienfaisante sans aucun péril, puisque leur introduction dans le domaine économique sera simultanée et générale, et que même les entreprises d'ordre privé ne pourront leur fermer leur porte.

Car le collectivisme, cela aussi il faut le répéter, ne sera pas une forme de propriété exclusive de toute autre ; n'étant pas par lui-même un état économique absolu, mais le résultat de l'évolution de la propriété industrielle et des moyens de circulation les plus perfectionnés, — eiayant la plus grande tendance à amener à soi les industries dont nul ne peut prétendre arrêter le développement dans le même sens, — il ne peut s'appliquer qu'aux moyens de production et de circulation où la combinaison et l'association des efi'orts se sont substituées à l'action individuelle. En somme, le collectivisme n'est pas absolument une forme nouvelle de propriété, attendu qu'il n'y a et qu'il n'y aura sans doute pas d'autres formes générales de la propriété, hors celles que nous connaissons. En ce moment même, nous pouvons voir coexister toutes les formes de propriété que l'esprit peut imaginer, ou plutôt que l'histoire économique et sociale peut lui remettre en mémoire. Il est à peu près certain que le collectivisme n^abolira aucune de ces formes ; mais il modifiera sûrement leurs conditions de fonctionnement, et la proportion dans laquelle ces formes se présentent actuellement à notre vue. De l'individualisme au communisme, y compris les formes intermédiaires que domine l'une ou l'autre de ces

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formes, dont l'absolu n'existe actuellement que par une opération de notre esprit, notre société présente une variété qui

j n'est pas près de disparaître. La propriété du champ et de

! l'outil, pour le paysan et l'artisan, est aussi absolument individuelle que l'est pour le capitaliste le dividende dont se compose son revenu; sauf, naturellement, les prélèvements onéreux des intermédiaires, des agents du crédit, du fisc. Est également individuelle, — rnaisavec reversion de ces charges sur les ouvriers et employésL qu'elle occupe, p^is^e^cjest leur travail qui en produit le revenu, — la propriété de l'atelier pour le patron, du magasin et des marchandises pour le commerçant, du navire pour l'armateur. Est coopérative jusqu'à

' l'indivision du bien-fonds, — indivision qui, à partir de ce point, devient la règle, et toujours avec la même reversion des

' charges, — la propriété capitaliste de production et de circulation ; sont services publics les mêmes coopérations quand elles ont pour objet les transports maritimes et par voie ferrée ; les profits d'exploitation des coopérations capitalistes dans le premier cas se répartissent entre les capitalistes associés, et dans le second entre ceux-ci et l'État. Il y a, dans ces • V ^) deux formes à peine dissemblables de propriété, application

) tendantiielle du collectivisme, à ces réserves près que, dans

aucune des deux, les agents d'exploitation ne participent aux bénéfices de l'entreprise et que, dans la seconde, le partage des bénéfices entre la collectivité concessionnaire et l'État concédant est opéré d'une manière léonine au détriment de celuici, ceux-là étant de la classe des possédants, par conséquent de la classe des dirigeants.

Déjà plus proches de la forme collectiviste intégrale, apparaissent les entreprises dont l'État a pris la direction : manufactures de tabac et d'allumettes, arsenaux, chemins de fer dePÉtat. Ces entreprises, cependant, conservent un caractère capitaliste essentiel : elles ont des salariés et des associés ; ceux-ci sont l'ensemble des contribuables, et profitent ou plutôt sont censés profiter des plus-values réalisées par le travail des salariés. Pourtant, dans une démocratie, même faussée dans son fonctionnement par l'inégalité des conditions, l'idée de justice qui en est inséparable intervient dans

les rapports entre ces salariés et TÉlat, et celui-ci se trouve tiraillé entre les usages amoraux du capitalisme et les exigences de justice, auxquelles son démocratisme tout au moins d'apparence l'oblige de donner satisfaction. Il en résulte, dans la conduite de l'État-patron, des contradictions criantes. Alors qtie son personnel des chemins de fer est soustrait au surmenage, périlleux pour le public, que les compagnies similaires imposent au leur, il n'a pas encore trouvé le moyen de soustraire absolument lès ouvriers de ses manufactures d'allumettes au fléau épouvantable de la nécrose, désireux qu'il est de satisfaire avant tout le consommateur et de lui épargner les tentations de la contrebande. On peut alléguer que ce n'est pas par esprit d'humanité qu'il ne surmène pas le personnel de ses chemins de fer, mais parce qu'en cas d'accidents trop fréquents il aurait à compter avec l'opi^ nion, dont les courants peuvent bien, après tout, renverser un ministère, tandis qu'ils viennent se briser sur une compagnie privée, fût-elle liée à l'État par les charges de son monopole. Néanmoins, l'idée de justice, imposée par l'opinion aux représentants de l'État, pour si minimes et plato-^ niques qu'en soient les applications, se trouve désormais mêlée aux rapports économiques de l'État-patron et de ses salariés, et elle ne fera que se développer jusqu'à ce qu'elle* ait enfin imposé tous ses bienfaits. Dans ses opérations de production qui n'ont pas de caractère mercantile, tels les arsenaux, les cartoucheries et fabriques d'explosifs, surtout dans les arsenaux, l'État nous fait assister à une très curieuse combinaison du militarisme et de l'industrie : on ignore généralement, dans le public, que les ouvriers des arsenaux sont soumis à des disciplines qui n'ont rien à démêler avec la bonne exécution du travail qui leur est confié : l'inobservation de ces disciplines ajoutées à la discipline industrielle entraîne des peines et contraintes de corps à peu près semblables à celles que les soldats ont à subir, et ce, non seulement pour l'inobservation des disciplines supplémentaires, mais encore des pures disciplines de travail.

Les postes et télégraphes nous offrent une combinaison mixte de collectivisme et de communisme, en ce sens que.

pour un tarif uniforme, les lettres et dépêches sont indififéremment transmises d'un bout à l'autre d'une rue ou d'un bout à l'autre de la France. Par ce système, on paie encore le service, c'est le caractère collectiviste ; mais l'unité de taxe pour rémunérer un travail qui peut varier de un à cent lui donne un caractère communiste incontestable. Il est enfin des services publics communistes ; mais il s'entend bien que, de même que, pour les services publics ou entreprises de l'Etat à caractère collectiviste, ou collectivo-communiste, il y a toujours d'un côté l'État salariant, l'État-patron, et les agents ou producteurs salariés de l'autre. 11 s'entend également que, par le mécanisme de l'impôt indirect, qui forme la grosse masse budgétaire, ceux qui profitent de ces services les alimentent en raison inverse du profit qu'ils en retirent, l'administration publique, État ou Commune, étant aux mains de la classe dominante. C'est ainsi que l'éclairage public prodigue ses clartés les plus brillantes et ses lampadaires les plus luxueux aux quartiers riches des cités, bien que la plèbe paie par l'impôt, et vu sa masse, la plus grande partie de cette illumination. C'est ainsi encore que les bénéfices de l'instruction publique à tous les degrés sont acquis, sauf dans quelques rares écoles spéciales où le concours est une condition d'admièsion, aux fils de la classe possédante, tandis que des bourses sont parcimonieusement attribuées aux plus intelligents des fils de la classe non possédante. On peut ranger dans les services communistes celui de l'instruction publique, tant à raison de la gratuité du premier degré qu'à raison de la très grande différence qui existe entre la contribution des particuliers pour les écoles secondaires et supérieures et la contribution de l'État et des Communes.

Etant donnés le sens dans lequel évoluent les moyens de production, et le pouvoir de les seconder dans leur évolution connu enfin de la collectivité, l'infime proportion des services publics de caractère communiste peut s'agrandir de tous les services publics, et de toutes les exploitations de caractère collectiviste ; tandis que parallèlement peut s'opérer, toujours sous l'action consciente et volontaire de la collectivité, la transformation collectiviste des entreprises capitalistes

entrées dans l'indivision par le système actionnaire, et enfin la préparation, sans crise publique et sans ruines individuelles, de l'incorporation au collectivisme des entreprises capitalistes industrielles, par le moyen indiqué sommairement dans un précédent chapitre. Le sens de cette évolution générale nous est si nettement indiqué par les services publics, et les exploitations de l'Etat, qu'ion n'en peut citer un seul qui n'ait été à l'origine une entreprise ou une collection d'entreprises ^ particulières. Il y a, en somme, dans cette prochaine action constante de la société, secondant, prévoyant, préparant l'évolution de ses moyens économiques de production et de circulation, il y a dans cet emploi éclairé de la liberté sociale, une analogie frappante avec les procédés de l'éleveur, de l'agronome, qui a su se substituer à la nature et opérer avec méthode les sélections d'espèces animales et végétales, qu'elle opérait à grand'perte d'individus et de temps. Il est impossible que la société ne devienne pas aussi intelligente dans son ensemble qu'un particulier; elle peut, ou plutôt elle pourra opérer sur elle-même, quand elle connaîtra les conditions de son développement. Elle le pourra avec d'autant plus de force que son action ne sera plus contrariée par des réactions d'intérêts individuels, peu nombreux, maïs aujourd'hui tout puissants. Un exemple remarquable du caractère que peuvent prendre ces réactions d'intérêts nous est fourni par les réflexions douloureuses exprimées par un grand propriétaire d'usines métallurgiques, à qui un journaliste avait fait envisager l'éventualité d'un désarmement général. Plus d'armée, pour cet homme, cela se traduisait par un arrêt dans la production des canons et des pièces de blindage. Mais, d'autre part, la guerre pouvait être la ruine, et la révolution pouvait s'ensuivre. Aussi le gros capitaliste concluait-il avec un touchant illogisme d'égoïste : Faisons des armements, mais ne faisons pas la guerre. On avouera que c'est là une curieuse application du si vis pacem : il était réservé au capitalisme de nous la fournir.

La société pourra se déterminer avec sûreté, on n'y insistera jamais assez, parce qu'elle connaîtra le sens de son évolution. Elle saura demain, dans son ensemble unifié par un

état scientifique général commun à tous ses membres, ce qu'ignoraient et ignorent encore dans leur masse les dirigeants, que la situation de chacun d'eux porte à ignorer, à méconnaître, ou à considérer comme une catastrophe, qui ne se produira qu'au lendemain de sa mort. Elle saura qu'elle est en mouvement continu de transformation et que ce mouvement part de l'acte réflexe pour aboutir à l'acte réfléchi, et que, de même qu'il va de l'inconscient au conscient, il va de l'individuel antagonique au collectif organisé, de l'isolé au solidaire. Dès lors, le plan général se déroulera à ses yeux émerveillés et elle marchera avec confiance dans la voie que ^ ^^ la science lui ouvrira. Déj|i, une avant-garde connaît le des-

i tjn futur de tous. Bientôt tous le connaîtront à leur tour. 1 ' Instruits de leur pouvoir sur leur propre devenir, ils régle-

\ ront d'un commun accord les étapes de la conquête. Le temps

i est proche où l'on ne dira plus, en parlant de la transformation sociale, qu'elle est un beau rêve à rêver pour trouver

; une consolation aux réalités, mais qu'elle est un idéal à réa-

. liser. Et l'impatience, née de la comparaison de l'idéal espéré au réel subi, rendra celui-ci tellement intolérable qu'un irr^-

j sislible élan emportera l'humanité enfin unifiée vers son

\ destin.

L'action, consciente sur ses destinées économiques et générales, d'une société éclairée sur les conditions de son propre développement sera beaucoup plus puissante et étendue que ne peuvent l'imaginer des esprits rendus prudents jusqu'à la timidité par l'emploi exclusif des méthodes positives. Prévu jusque dans ses excès mystiques et métaphysiques, — manifestations purement extérieures, qui n'ont pu donner le change qu'aux tenants du simplisme spiritualiste ou matérialiste, dont elles semblaient justifier les espérances ou les craintes, — le nécessaire réveil idéaliste de notre temps prépare à cette

action consciente une minorité d'élite et d'avant-garde, qui, n'espérant plus rien du miracle, et ne craignant plus rien des phénomènes naturels, envisage la possibilité de réaliser les promesses de la foi par la puissance disciplinée de la science. L'exemple de cette minorité sera forcément contagieux, et la majorité du plus prochain avenir aura plus de hardiesse, parce qu'elle aura plus de savoir, que la génération présente. Elle ne se contentera donc pas de suivre l'évolution mécanique des faits, et de s'adapter passivement aux situations nouvelles qu'ils créeront. Elle voudra se déterminer d'une manière plus active et plus volontaire, et elle pliera les faits beaucoup plus à sa convenance qu'ils ne la plieront à la leur, ainsi d'ailleurs qu'il s'est vu de tout temps, pour tout individu doué de volonté réfléchie, et placé en face des choses. Il n'est pas à craindre que la société consciente et volontaire, dont le type ne se réalise actuellement qu'en des individus isolés, n'égare ses efl'orts et n'édifie des constructions arbitraires ou hâtives, inhabitables ou périlleuses, puisque la volonté en elle sera fatalement inséparable de la connaissance; et que, sans celle-ci, nulle volition ne peut se réaliser en action, surtout en ce qui concerne les phénomènes sociaux. C'est dans les faits, uniquement en eux et par eux, que la société peut trouver les conditions de son développement ; par conséquent, c'est sur la connaissance de leur état réel et de leurs rapports entre eux, et seulement sur cette connaissance, qu'elle peut fonder ses constructions théoriques. Que si elle a méconnu certaines lois, certains rapports, et préparé trop hâtivement des solutions, même justes en principe, l'extrême solidarité de tous les phénomènes sociaux manifestera immédiatement sur les points les plus divers qu'il y a eu erreur ou omission ; et ces crises, rapidement conjurées par l'abandon des moyens qui les ont amenées, joueront dans la vaste machine sociale le même rôle que, dans les machines industrielles, jouent les instruments avertisseurs, grâce auxquels l'ouvrier peut éviter à temps de graves accidents. Déjà, dans l'ordre économique, nulle crise, nulle catastrophe n'éclate, sans avoir été annoncée par des signes certains. L'insolidarité encore trop gêné-

raie ne permet pas aujourd'hui à la masse des intéressés de profiter de l'avertissement. Il n'en pourra être de même quand, à la solidarité réelle des phénomènes et des faits, par eux produits, correspondra une solidarité consciente des individus.

D'autre part, il ne faut pas se dissimuler qu'il y aura tou» jours, même dans une société où les plus attardés réaliseraient le type intellectuel le plus élevé de ce temps-ci, une masse qui, précisément parce qu'elle est une masse, aura une tendance naturelle au moindre mouvement, au moindre effort, à la moindre initiative, au moindre changement ; masse que l'élite d'alors aura [pour mission d'éveiller, de stimuler, afin de déterminer en elle des volontés nouvelles sur l'incessante rectification et amélioration du plan social. Toute masse, toute collectivité, fût-elle composée exclusivement d'éléments progressifs, tend à l'immobilité; non que nul la désire, mais parce que chacun a spécialisé son activité sur un progrès local et particuHer, et que pour lui ce progrès, objet de sa préférence, est sinon l'unique, du moins le plus urgent ; si bien que tous ces éléments luttent entre eux, et ne trouvent qu'à la longue le point d'accord qui les satisfera simultanément. C'est là, bien plus que dans les secrètes impulsions de l'intérêt personnel, qu'il faut généralement chercher les causes de l'immobilisme relatif des assemblées politiques, dont chaque membre est d'ordinaire moins immobiliste que la masse de ses mandants, et même que la majorité d'entre eux pris individuellement. Donc, s'i^l est à craindre que la collectivité future pèche par l'absurde, ce sera plutôt par l'absurde conservateur que par l'absurde novateur. Si développés que soient les membres de cette collectivité pris individuellement, encore une fois, l'unité absolue de connaissance des phénomènes sociaux ne sera jamais réalisée, et il est bon qu'il en soit toujours ainsi. Si intelligente, si savante que fût cette collectivité, elle se cristalliserait forcément dans la connaissance acquise, et, croyant avoir atteint la perfection, privée par cela même de toute contradiction novatrice, elle cesserait d'avancer dans la voie de perfectionnement où, d'instinct, elle marche

aujourd'hui, si lente que soit sa marche, si prolongés ses arrêts, et si désolants ses retours en arrière.

La société collectiviste sera donc amenée à vouloir évoluer en communisme, tant par la pression des faits que par les lois de son propre déterminisme, conditions que nous examinerons dans les deux chapitres qui suivent. On comprend à première vue que la tendance à la liberté et à l'égalité, caractéristique de Tavant-garde d'aujourd'hui et de la masse de demain, ne trouvera satisfaction que dans ce mouvement vers une plus complète et meilleure appropriation des choses aux besoins des hommes. Nous avons examiné en détail, dans / le chapitre précédent, les formes de propriété actuellement coexistantes, et reconnu que le collectivisme retrouvera néces- ' sairement en face de lui les formes primitives, dont la formation capitaliste l'a dégagé lui-même. En même temps qu'il assumera la tâche d'amener à lui, de fondre en lui ces formes individuelles ou de collectivité précaire, de susciter autour d'elles et en elles-mêmes les progrès industriels qui rendront possible et nécessaire leur incorporation, il tendra à se développer dans ses formes supérieureà, déjà aujourd'hui sensiblement rapprochées du caractère de service public gratuit, et les amènera au point de communisme achevé. Car il faut bien remarquer que la plasticité du régime collectiviste sera beaucoup plus grande que celle du régime capitaliste, laquelle est déjà incomparablement supérieure à celle du régime de production individuelle, puisqu'on lui doit de profondes transformations économiques, que l'individualisme n'eût pas même permis d'envisager. La plasticité du régime collectiviste dépassera celle du régime capitaliste, parce que le pouvoir politique ne sera pas, comme en notre temps, tiraillé entre la démocratie et la ploutocratie : il n'aura pas à payer la première en paroles et la seconde en actes, comme il fait actuellement. La démocratie étant introduite dans les rapports économiques, et, de plus, les rapports économiques étant devenus l'essentiel de la politique, c'est la démocratie elle-même qui réglera ces rapports, selon les principes de justice qui sont sa raison d'être et sa règle. Ceux qu'effraie une telle éventualité oublient trop, quand ils rap-

pellent les excès de pouvoir et les cruautés, les violences contre la liberté exercées au nom de la liberté, et les tentatives arbitraires de nivellement par en bas accomplis par les démocraties momentanément triomphantes, ceux-là oublient trop que ces abus et ces essais se sont produits en pleine lulte, en face d'adversaires également peu scrupuleux sur les moyens de reconquérir le pouvoir, encore armés d'une richesse qu'ils employaient à corrompre, et poussant à des extrémités, dangereuses pour la démocratie plus que pour ses ennemis, des malheureux qui avaient hérité du régime disparu la vénaUté ou l'ignorance. Juger la démocratie à venir sur le type que présentèrent ses apparitions trop courtes et trop tourmentées, et la condamner sans possibilité d'appel, serait encore plus absurde et plus injuste que si l'on voyait dans le retour de la monarchie en France, retour d'ailleurs inadmissible, le rétablissement du droit d'aînesse et de la torture, de la féodalité et du droit du seigneur. En raisonnant comme ils le font, en opposant le passé fugitif et précaire de la démocratie à son avenir, les adversaires de la démocratie sociale oublient enfin que, si la nature, dans ses tâtonnements continus, se reprend des milliers et des milliers de fois aux objets qu'elle crée avant de les achever, et si elle rejette sans trêve au creuset ses essais multipliés avant de produire un organisme qui ait chance de vie, il en est nécessairement de même des sociétés qui ne sont pas encore parvenues à l'état conscient. Ce n*est donc pas en vain que l'humanité aura passé par des épreuves qu'on prétend retourner contre elle, pour alléguer son incapacité de se gouverner.

Pour l'organisation économique de la société par le collectivisme, il faut donc compter sur le moyen politique enfin réuni sincèrement et ouvertement au moyen économique; le moyen politique de la démocratie étant l'interprétation systématique et l'application positive de la loi de solidarité finalement reconnue, et désormais substituée aux lois naturelles aveugles et féroces, dont le mécanisme faussé par les plus forts et les habiles, — qui, cependant, faisaient profession de se réclamer d'elles, — fonctionnait, et fonctionne encore

ÉVOLUTION DU COLLECTIVISME EN COMMUNISME lâo

contre les plus faibles et, parfois, contre les meilleurs. Ceux qui ont épousé Tidéal de justice économique et sociale, et cependant regrettent de voir le socialisme se rapetisser, comme ils disent, aux simples proportions d'un parti politique, ceux-là, qui voudraient que le socialisme conservât exclusivement un caractère religieux, au sens large et philosophique du mot, n'ont pas assez réfléchi à cela. Ils n'ont pas non plus songé à ceci : que d'immenses travaux collectifs agglomérèrent par centaines de milliers les non-possédants de l'Egypte des Pharaons, et de l'Assyrie des Ninus et des Sémiramis, sans que le sentiment socialiste jaillît de ces énormes masses d'ouvriers, assujettis par le double despotisme économique et politique de leur temps et de leur milieu. Rien mieux que cet exemple ne prouve que le socialisme n'est pas seulement le produit machinal de transformations de l'outillage industriel, qui obligent à la coopération des efTorts, mais encore le résultat de l'évolution dans le sens démocratique, en coïncidence avec l'évolution des moyens de production. Donc, se dire socialiste et néanmoins répudier l'action politique; refuser d'exprimer le socialisme en parti politique, c'est avoir la foi qui n'agit point, c'est aspirer au but en rejetant le moyen; ce n'est plus de l'idéalisme, mais du mysticisme. Les moyens pratiques usuels de l'action politique sont ici, pour de tels esprits, les arbres qui cachent la forêt. Voir ainsi les choses, c'est trop méconnaître que tant vaut la doctrine, tant valent les moyens. Tout homme qui ! parle aux foules n'est pas nécessairement un démagogue, et toute foule n'est pas nécessairement une masse crédule et bornée; fût-elle ainsi absolument, cet état créerait à ceux i qui lui parlent, au risque d'être méconnus et maltraités, le devoir de l'élever à la conscience d'elle-même, à la connaissance de ses intérêts réels, contre lesquels elle n'agit jamais sciemment, et de l'intéresser à son propre développement. Il est de bon ton en même temps qu'aisé de dénigrer ceux qui se sont voués à cette lâche parfois plus qu'ingrate ; il , serait plus honorable et plus socialiste de les imiter, et de ' les secondée dans cette œuvre d'initiation populaire. Il n'entre pas dans le plan de ce travail, on s'en j?st déjà

A ï ' aperçu, de tracer un tableau de la société de Tavenir, encore moins d'étudier le fonctionnement économique de cette ) : société, mais d'indiquer la possibilité d'esquisser les lignes maîtresses de ce tableau, et d'attribuer enfin à la volonté collective la part déterminante que l'observation des faits nous montre en développement continu. En réalité, la société, même à ses origines, même dans son état le plus rudimentaire, n'a jamais absolument subi les inconscientes impulsions intérieures et extérieures des faits, — sinon dans son ensemble et par des manifestations collectives conscientes, — du moins par l'action volontaire de ceux que son obéissance à leur volonté faisait alors ses interprètes et ses mandataires autorisés. Mais ces volontés par procuration, imposée d'abord, consentie ensuite, étaient arbitraires, ignorantes des relations d'effet à cause, et mues empiriquement par des phénomènes actuels et locaux dont l'origine et les relations étaient ignorées. Le savoir, un savoir très relatif, existait, certes, mais seulement en un petit nombre d'individus ; et il n'était pas réuni au pouvoir, qui le persécutait plus souvent qu'il ne le consultait. Dans la société de demain, si cultivée qu'on la suppose, la réunion du savoir et du pouvoir ne sera pas complète, et nous avons vu plus haut que toujours il subsistera une avant-garde, dont l'effort s'épuisera, — mais non en vain, — à éveiller dans la masse de nouveaux concepts et à la pousser à de nouvelles initiatives. Mais on voit aisément qu'il sera plus facile d'éclairer dorénavant la masse sur son intérêt, et de la déterminer à de nouvelles conquêtes sur la nature, qu'il ne le fut naguère et qu'il ne l'est aujourd'hui d'intéresser un autocrate ou une aristocratie au bien public, quand l'intérêt de cet autocrate ou de cette aristocratie n'y trouve pas directement et immédiatement son compte. Les incomplètes démocraties du temps présent peuvent encore imiter Louis XIV, qui disgraciait Vauban, coupable de s'être intéressé à la misère publique ; égarées par des organes de publicité à la dévotion du capital, elles peuvent, comme parfois en Suisse, rejeter par un vote populaire une proposition démocratique ; mais n'oublions pas que le véritable pouvoir étant aux mains de ceux qui possèdent la

richesse, c'est le capitalisme helvétique qui, dans une démocratie encore illusoire sur bien des points, et notamment en matière économique, a, sans responsabilité directe, transformé aux mains du peuple une arme d'émancipation en instrument de servitude. En complétant l'universalisation du pouvoir par l'universalisation de la richesse, le régime collectiviste rendra impossibles de telles duperies. Il lui arrivera encore de repousser les innovations, mais il le fera de bonne foi, et, en tout cas, pour un temps relativement court; il lui arrivera encore de méconnaître les novateurs, mais il ne les persécutera plus.

L'incorporation au collectivisme des moyens de production encore possédés, et mis en œuvre individuellement au moment de l'établissement de ce régime, n'aura certainement pas pour cause et pour moyen uniques la transformation de l'outillage, par substitution de la machine à l'outil, et des conditions de travail, par substitution de la coopération des efforts combinés aux efforts individuels autonomes ; dans une proportion, croissante à mesure que se développera la faculté d'autodétermination de la société, la volonté sociale interviendra pour hât^r, préparer et opérer cette incorporation. Le nombre est d'ailleurs extrêmement réduit des industries où, à défaut du machinisme, la division du travail n'a pas aujourd'hui, déjà, imposé la coopération des efforts combinés. Si, parfois, celle-ci conserve de nombreux caractères individualistes, tels la valeur technique personnelle, considérée. comme élément principal de production, et la dépense d'une certaine force musculaire, il est très rare qu'elle constitue à elle seule l'ensemble des opérations de travail nécessaires à une production déterminée. Ainsi, l'imprimerie n'est pas encore entrée, pour l'ensemble de ses opérations, dans le régime du machinisme. Elle possède des presses qui débitent jusqu'à vingt mille feuilles à l'heure, des machines à plier et des machines à brocher, alors que, du temps de Gutenberg, machines à plier et machines à brocher n'existaient pas même à l'état de rêve et que la presse débitait au plus une trentaine de feuilles à l'heure. Mais, pour assembler les caractères dont on pourra prendre ensuite autant de clichés qu'il sera néces-

saire d'employer de machines pour le tirage, on en est encore au procédé manuel de composition, contemporain de Gulenberg. Supposons que le problème de la machine à composer soit insoluble, — ce qui n'est pas, puisque des essais satisfaisants ont été faits en Amérique, — ou qu'il n'ait pas été résolu au moment de l'incorporation au collectivisme des industries où les machines se sont substituées aux bras, il est évident que l'imprimerie sera incorporée au collectivisme, bien que dans cette industrie les compositeurs à la main, les typographes, soient plus nombreux que les machinistes de la presse.

Il est d'ailleurs des professions techniques, purement individuelles, qui n'évolueront jamais sous la pression de transformations d'outillage ; et ce, ou bien parce que l'outillage est arrivé à son point de perfection absolue, ou bien parce que ces professions n'ont d'autre outillage que les facultés cérébrales de ceux qui les exercent; telles sont, par exemple, la gravure, la peinture, la sculpture, la médecine, l'ensei- \ gnement. Ces professions sont-elles pour cela condamnées à l'individualisme perpétuel? L'observation de leur situation présente autorise à affirmer hautement le contraire. Déjà I l'enseignement est pour la plus grande part un service public / dont les charges sont assumées par la collectivité. Pour ce qui est de la médecine, les services publics des hôpitaux et des soins gratuits à domicile, l'extension que prend chaque jour visiblement l'application d'une scienca récente, qui est l'hygiène, l'organisation des soins médicaux par les compa- *^ gnies industrielles, les syndicats professionnels, les sociétés spéciales d'assurance et les sociétés de secours mutuels, indiquent bien le caractère social que prend de plus en plus cette profession, dont l'outillage^ enfermé dans les laboratoires et • les amphithéâtres des écoles spéciales et des hôpitaux, est déjà une propriété de la collectivité. La sculpture attend plus de commandes de l'État et des Communes que des particuliers; et la peinture, même, verra sans chagrin la collectivité se substituer aux amateurs plus vaniteux qu'éclairés. Que si, à cette transformation, les beaux-arts doivent la disparition d'un certain nombre de professionnels

plus avides d'argent que de pure renommée, ce sera encore un bienfait à l'actif du régime de demain.

On le voit donc, même aujourd'hui, l'évolution économique n'est pas déterminée uniquement par des modifications d'outillage ; dans l'avenir, ces autres facteurs sociaux auront une action déterminante encore plus grande. Il est d'ailleurs curieux d'observer que l^s professions prétendues inassimilables au collectivisme, à cause de leur état d'individualisme, sont précisément celles dont le caractère social, dès à présent nettement dessiné, rendra plus facile et plus complète que pour toute autre leur incorporation au régime communiste, leurs caractères moraux et idéaux les rendant moins accessibles à l'intérêt et à ses formes mercantiles que les professions purement industrielles. Donc, la finale évolution de collectivisme en communisme de toutes les formes de travail peut être prévue sans témérité scientifique ni philosophique; et nous sommes dès maintenant autorisés à envisager la répartition des produits et des avantages sociaux réglée, non plus sur l'effort personnel accompli, mais sur les besoins exprimés par chacun.

Il n'est que deux conditions dans lesquelles les choses utiles à rhomme n'ont aucune valeur, ou du moins n'ont qu'un minimum de valeur, au sens que les économistes attachent à ce mot. Ce n'est pas l'utilité seule qui constitue la valeur, quoique, dans les sociétés humaines, tous les rapports s'exprimant nécessairement par des échanges de services, toute valeur repose sur l'utilité. Mais si l'utilité est la condition essentielle de la valeur, elle n'en est pas le moyen d'expression ni la mesure. On peut dire que, si l'utilité crée la valeur, le travail la conditionne. A puissance égale de production, deux terrains différents ont égale utilité : cependant il tombe sous le sens que, si l'un est cul-

FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 9

i tivé et l'autre laissé en friche, le premier aura plus de valeur ; que le second, et que, même, le second n'acquerra de valeur } qu'autant que du travail y aura été incorporé. En somme, toute valeur n'existe que par l'existence des rapports sociaux : les hommes ne sont pas seulement en rapports j avec les choses, mais avec eux-mêmes : leurs rapports avec les choses constituent la Valeur d'utilité, et leurs rapports t avec eux-mêmes la valeur d'échange. Toute valeur est donc un résultat de l'activité humaine exercée sur les choses ; utiles. Là où il n'y a pas de travail, quelle que soit l'utilité en puissance des choses, leur valeur n'existe pas, sinon par l'identité que ces choses manifestent avec les produits du travail humain, qui, alors, leur servent d'étalon. Cette identité, loin de l'infirmer, confirme ce principe que, si l'utilité est la source de la valeur, le travail en est la condition essentielle. Ainsi, quand une terre vierge mais fertile de Touest américain échoit à un colon, il reçoit, moyennant un prix fixé, une valeur d'échange, qui est devenue telle par analogie avec des terres dont la situation et la faculté de rendement ont reçu leur valeur du travail qu'on y a incorporé. On comprend de reste que, si l'utilité était l'unique condition de la valeur, une pomme de terre vaudrait plus qu'un diamant. La valeur d'utilité elle-même, abstraction faite de toute arrière-pensée d'échange, ne se constitue réellement et ne se développe pleinement que par le travail ; cent mille hectares de steppe sibérienne nourrissent une horde d'une centaine de Kirghizes, dont tout le travail consiste à paître leurs troupeaux, et dont les besoins, par cela même, sont aussi peu variés que limités. Que cette steppe soit cultivée, même par les moyens rudimentaires de la petite production agricole, elle donnera annuellement un million et demi d'hectolitres de blé et nourrira cinquante mille individus. On voit par ce simple exemple que, si fondamentale que soit l'utilité dans la formation de la valeur, si essentiel que soit le moyen primitif de production, c'est-à-dire le sol, la part du travail dans la formation de la valeur d'utilité est incomparablement la plus grande. On conçoit donc aisément que là où le travail n'existe pas, ou bien n'existe que dans

ses formes les plus inférieures : chasse, pêche, cueillette des fruits, la propriété n'existe pas, ou n'existe que d'une manière précaire et momentanée ; et par conséquent il ne peutveniràTespritdelui attribuer une valeur que le travail, seul, manifestera. Cela est si vrai que nos nomades Kirghizes ne se cantonnent pas dans leurs cent mille hectares, mais errent dans l'immensité sibérienne, et laissent aux seules forces de la nature le soin de faire repousser l'herbe que leurs troupeaux ont dévorée.

La seconde des conditions dans lesquelles les choses utiles ' sont à leur minimum de valeur, ou même peuvent n'avoir aucune apparence de valeur, est tout à fait opposée à la première. Dans la première, en effet, la valeur n'existe pas 1 encore, ou n'existe que d'une manière précaire et temporaire, 1 tandis que dans la seconde, qui ne peut se réaliser que dans j un état de développement économique très perfectionné, la I' valeur n'existe plus, ou presque plus, à cause de la facilité avec laquelle les choses sont appropriées aux besoins des hommes, i L'effort consacré à la production est réduit à son minimum : ' alors que cent journées de labeur effectuées chacune par . autant de sauvages isolés produiront à peine cent kilos de poisson ou de gibier, la journée de cent ouvriers modernes, qui combinent leurs efforts et les centuplent par le secours de machines, peut produire autant de quintaux ou même de tonnes de viande de conserve ; si bien que la ration de viande, j qui, chez le sauvage, peut avoir en certains moments le prix même d'une vie humaine, peut en tout temps, chez le civilisé, ^ ne valoir que quelques minutes d'effort humain. Il fut un 1 temps où l'épingle avait une valeur appréciable. Aujourd'hui, si utile qu'elle soit, sa valeur est tellement insignifiante que le plus pauvre ne la refusera pas au plus riche, et ne pourra songer à évaluer le service rendu. Pourquoi ? parce que l'épingle, œuvre de l'industrie humaine, cependant, est parvenue au minimum de valeur relative ; ainsi que le constate le langage courant, qui est en tout l'expression vivante de la réalité des phénomènes sociaux, ainsi que nous l'avons observé pour d'autres locutions usuelles : ne pas prendre à quelqu'un même une épingle, c'est réaliser l'idéal de la pro-

bité absolue, puisqu'on ne louche même pas à un objet de valeur nulle possédé par autrui. Cependant, répétons-le, il ne viendra à l'esprit de personne de contester la très grande utilité de l'épingle.

>Si, donc, la société veut évoluer de collectivisme en communisme, il lui faudra organiser les moyens de production afin que les produits atteignent un minimum de valeur tel qu'un repas ou un habillement n'ait pas plus de valeur relative que n'en a aujourd'hui l'épingle. Remarquons que, dans l'ordre social actuel, cet idéal est réalisé pour une minorité, et que cette minorité l'a toujours réalisé. En effet, il existe, et il a toujours existé des gens, dont la situation de forlune est telle qu'ils peuvent, par exemple, tenir table ouverte. Étant donnée la masse de leur revenu, un repas offert, si délicat soit-il, ne coûte pas plus à leur somptuosité qu'au mendiant l'épingle qu'il offre volontiers au millionnaire. Le petit nombre de ceux pour qui un repas ne représente pas plus de valeur qu'une épingle nous montre assez combien nous sommes encore loin de cet idéal, qui ne sera réalisé d'une manière générale que lorsque les denrées alimentaires seront produites en telle abondance, transportées et préparées moyennant un effort tellement réduit qu'elles auront atteint, — quelle que soit leur utilité, — leur minimum de valeur générale, et perdu toute valeur d'échange pour chaque quantité représentant une consommation individuelle. Il en est déjà ainsi de l'eau dans les grandes villes. Par elle-même, elle n'a aucune valeur; mais si les grandes agglomérations humaines veulent se la procurer saine, elles sont obligées d'exécuter des travaux considérables, dont chaque consommateur doit payer sa part. Grâce à ces travaux et aménagements publics, chaque particulier n'a qu'une petite somme à payer pour recevoir à domicile une eau captée à des sources distantes de deux cents kilomètres et plus. Il y a seulement une trentaine d'années, le Parisien payait dix centimes les deux seaux au porteur d'eau. Les travaux publics d'adduction et de canalisation ont abaissé le prix de cette vingtaine de litres à moins d'un centime. Un verre d'eau est donc encore plus complètement gratuit qu'une épingle.

Si l^in que nous soyons encore de la disparition de la notion de valeur, et du caractère de marchandise appliqués aux produits naturels agencés par Tindustrie humaine, nous n'avons pas le droit de prétendre que le communisme est un idéal purement logique. Au contraire, nous voyons la notion de valeur des moyens les plus essentiels de subsistance s'effacer complètement de l'esprit de la minorité, pourvue de tant de biens qu'elle n'attache de prix qu'à ceux qui sont superflus. Nous voyons d'autre part l'industrie livrer ses produits avec une abondance qui stupéfierait un homme du siècle passé si, par impossible, il pouvait revivre parmi nous. Il faut songer que nous ne sommes qu'au point de départ du développement industriel, et que l'association scientifique des efforts ne date réellement que d'hier, puisque la grande production mécanique, par laquelle s'opère avec une intensité sans cesse croissante la multiplication des produits, n'occupe encore que le tiers du terrain occupé. Ce terrain ne représente qu'une infime portion du terrain à occuper, lequel évidemment n'est pas extensible à l'infini ; cependant il peut être relativement agrandi par une limitation consciente du nombre des consommateurs (car, les causes d'antagonisme international ayant disparu, ce n'est pas les hommes qu'il faudra multiplier, mais les produits), et mille autres moyens que nous ne pouvons même encore prévoir, mais qu'une plus complète connaissance de leur domaine et de leurs forces suggérera à ceux qui viendront après nous.

Une difficulté, pourtant, se présentera, et imposera au régime intermédiaire, au collectivisme, la tâche de la vaincre. Tandis que leur abondance diminuait la valeur des produits destinés à satisfaire nos besoins acquis, les produits destinés à satisfaire nos besoins essentiels ne diminuaient pas de valeur dans la même proportion. Le prix du pain est resté à peu prèsstationnaire depuis un siècle. Relativement, il a donc baissé, puisque la valeur de la monnaie s'est abaissée. Le prix de la viande a triplé en un siècle, ou peu s'en faut, et, eu égard à la diminution de la valeur de la monnaie, il se trouve que la valeur relative de la viande est restée la même, bien que la consommation en soit presque double, la viande

étant raliment par excellence du travailleur industriel. Il y aurait donc, en somme, augmentation relative de bien-être, si l'homme du xix^ siècle n'avait que les besoins de l'homme du xviii^. 11 s'ensuit de cet inégal accroissement des moyens de consommation que le non-possédanl doit s'estimer heureux quand ses besoins de nutrition sont assurés, et que, quel que soit le bas prix des objets manufacturés, le haut prix relatif des denrées alimentaires l'oblige à se priver de ceux-là. Il y a donc deux catégories de consommateurs dans la société : ceux qui sont réduits au nécessaire, et ceux auxquels les besoins acquis rendent nécessaire le superflu. Or, la marque la plus certaine du degré de civilisation d'une société, c'est l'importance que prennent les besoins acquis au regard des besoins naturels. 11 y a donc une contradiction que la sociologie a le devoir de signaler, en même temps qu'elle indiquera les moyens de la faire cesser : il faut que s'abaisse la trop grande valeur absolue et relative des denrées alimentaires. Ici, l'économique est insuffisante, encore que le perfectionnement de la culture agricole et la multiplication des moyens de transport soient les données essentielles du problème et les conditions primordiales de sa solution. Mais la politique doit intervenir pour que les blés de l'ouest américain cessent de nourrir les porcs de Chicago, tandis que le paysan français s'exténue, sur une parcelle de sol, à nous produire du pain trop cher, dont il est forcé de se priver lui-même. Seul^ Le régime col lecUvis te pourra préparer l'évolution de l'agriculture vers une plus scientifique utilisation du sol, sans qu'il y ait péril pour ceux qui vivent de la culture de ce sol; seul, il pourra seconder, et même fortement pousser l'instinctif mouvement de spécialisation agricole par régions, et assurer sur tous les points de son domaine une abondante répartition des produits alimentaires. Les éléments de cette action collective consciente ne sont pas ima.ginaires ; ils existent à l'état de réalité, déjà, mais non d'une manière générale, étant donné l'enchevêtrement antagonique des cercles de solidarité actuels ; ils s'imposeront en réalité générale à mesure que se constituera la solidarité harmonique, à la formation de laquelle concourent, ainsi que nous

l'avons vu plus haut, les groupements antagoniques du temps présent.

II est d'absolue nécessité que la sociologie porte toute son attention sur «e point, attendu que toute civilisation qui réalise l'abondance des moyens de jouissance acquis, et n'a pas encore réalisé l'abondance des moyens de nutrition essentiels, ou même se voit contrainte de supprimer par des moyens artificiels les effets de cette abondance si nécessaire, est une civilisation qui a la famine endémique pour base, une civilisation qxii ne s'est réalisée que pour une minorité, et que la fureur d'une majorité peut détruire. En vain on tentera d'intéresser les affamés aux progrès de la science, aux merveilles de l'industrie, aux beautés de l'art : ils resteront des barbares campés dans une civilisation fermée, et qu'ils sentent faite de leur barbarie. Que si le contact de cette civilisation éveille en eux des besoins nouveaux, c'est que déjà ils ont échappé aux étreintes des besoins primordiaux. On constate sous ce rapport, et c'est un précieux gage d'espérance pour le développement général ultérieur, un écart considérable entre l'ouvrier d'art ou de métier et le manœuvre. Le premier multiplie et varie ses jouissances le plus qu'il peut : il achète des journaux et même des livres et des estampes, il va au théâtre et goûte la grande musique, il donne à sa femme et à ses filles des toilettes, et les conduit dans des réunions de famille, il achète à ses fils un bateau ou une bicyclette ; il fait lui-même partie de plusieurs sociétés, s'intéresse à des sports, ou à l'instruction populaire, et se solidarise le plus qu'il peut tout en développant sa personnalité. Le manœuvre, qui vit de soupe maigre, couche en chambrée, et se vêt de loques, ne connaît que les grossières et dangereuses joies du cabaret, et vit isolé dans la plus pernicieuse promiscuité. 11 est de toute évidence que le premier de ces ouvriers est plus civilisé, jouit de plus de liberté, tend à exercer une plus grande action publique que le second. Celui-ci fait des émeutes quand la faim le presse ; celui-là fait des révolutions quand son sens de la justice est froissé.

Le développement du capitalisme tend, nous l'avons observé plus haut, à diminuer la valeur technique de l'ouvrier d'art,

136 LA. PROrRIÉTÉ IDÉALE

tandis que le développement démocratique tend à augmenter la valeur morale et sociale du manœuvre. Ainsi disparaîtront les différences si sensibles que nous venons de noter. Dans le capitalisme laissé à son mouvement propre, le niveau s'établirait moyennant un amoindrissement de l'ouvrier technique. Dans la démocratie sociale exprimée en collectivisme, c'est par l'ascension du manœuvre au point où se trouve l'ouvrier technique que s'établira le niveau, sans préjudice des ascensions ultérieures communes vers un niveau encore plus élevé. Sans en avoir conscience, le capitalisme prépare les éléments matériels de ce rapprochement et de cette ascension simultanée : il fait disparaître les formes inférieures du travail humain en diminuant sur toute la ligne l'importance et la valeur de l'effort musculaire, qui, à l'origine, constitua le principal élément de la production. Le meilleur ouvrier, aujourd'hui, n'est pas le plus fort, mais le plus habile, et l'on voit disparaître progressivement les professions qui reposent exclusivement sur l'effort musculaire. Encore quelques années, et les grues à vapeur et les pompes à blé auront remplacé les portefaix dans tous les grands ports. Ainsi, l'homme acquiert une plus grande valeur «ociale à mesure qu'il s'asservit davantage les choses, et à «ette valeur croissante de l'homme correspond exactement un décroissement de la valeur des choses, sans que leur utilité soit amoindrie.

L'échange a été l'agent matériel primordial de la solidarité; il a éveillé l'esprit d'invention et suscité la multiplication des produits de l'industrie humaine; il a mis en relations directes •et constantes les hommes que séparaient mille différences et mille obstacles ethniques, économiques, moraux et sociaux ; il a noué entre les groupes humains en apparence les plus dissemblables des liens étroits de solidarité ; il a été le signe et le moyen par lesquels l'homme s'est révélé à l'homme sous le rapport de l'interdépendance. Mais ainsi que tous les signes, qui furent jadis les nécessaires agents matériels par lesquels se fixaient les impressions dans le cerveau collectif, et qui disparurent dès que l'idée suffisamment acquise par l'hérédité •continue put se passer d'eux, — l'échange des produits sous la

forme mercantile , à un moment donné de notre histoire sociale, ne sera plus le signe nécessaire de l'échange des services. Le service tirait sa valeur de Teffort qu'il nécessitait. Par la double tendance au minimum d'effort pour le plus grand service, et à l'association tellement combinée des efforts que nul ne pourra reconnaître ou apprécier le sien propre, dans un résultat ou dans un produit donné, l'humanité aboutira inévitablement à l'échange gratuit des services, c'est-à-dire au communisme.

Si l'évolution des moyens et des formes d'appropriation des choses aux besoins des hommes est déterminée par ces besoins eux-mêmes, il ne s'ensuit pas que tout progrès industriel soit exclusivement amené par des causes économiques, ni même que les causes économiques qui y concourent soient exclusivement conditionnées par des actions et des réactions de phénomènes naturels, sans aucune intervention de volonté personnelle ou sociale. De tout temps, l'homme en société a observé avec plus ou moins de sagacité , et partant plus ou moins d'exactitude , les phénomènes naturels pour en tirer le meilleur parti. Le tabou du Polynésien, le livre des métiers d'Etienne Boileau, le bill Mac-Kinley nous montrent en un raccourci saisissant faction constante de l'homme, en vue d'une résistance consciente aux fatalités naturelles ou artificielles du milieu ethnique et social. Que la résistance consciente du législateur américain contetnporain paraisse aussi peu éclairée que celle du roitelet océanien, dont la mentalité est de l'âge de la pierre éclatée, cela est une autre affaire. Le certain est que, si l'homme avait subi les fatalités de milieu sans tenter d'agir sur elles, il serait l'animal le plus misérable du globe, et même, il en aurait déjà été éliminé par des espèces mieux douées. Il est cependant constant, en dépit d'appa-

rences parfois déconcertantes, que l'action de Thomme sur le milieu est à la fois plus consciente et plus efficace à mesure que le milieu est plus connu. Elle est aussi plus hardie et plus étendue. L'homme n'invoque plus exclusivement les traditions héréditaires, parce qu'il ne croit plus à réternité des institutions qui règlent ses actions ; il invoque de plus en plus l'utilité publique, et accorde davantage à son pouvoir d'autodétermination. Il ne répond plus invariablement : « Je fais telle chose ainsi, parce que mes ancêtres Tout toujours faite ainsi », mais : « Je fais telle chose ainsi, parce que j'y trouve mon avantage. » De sorte qu'en réalité, si, pour la commodité du classement des phénomènes et des impressions qu'en recevaient leurs contemporains, on peut diviser idéalement l'histoire économique des sociétés en deux grandes périodes, ces périodes se pénètrent si complètement qu'on peut plutôt dire de la première : celle où l'homme se. croit libre, et où cependant il subit les fatalités naturelles, et de la seconde : celle où l'homme connaît les fatalités naturelles, et les utilise au profit de sa liberté relative, que dans l'une il y a seulement une plus complète conscience générale que dans l'autre, et qu'il n'existe entre elles qu'une difl*érence de quantité et non de qualité. Quand donc nous disons : Dans la première période les actes réflexes dominent, et les actes de volonté caractérisent la seconde, nous faisons une distinction à laquelle il faut garder son sens tout relatif; puisqu'en réalité tout acte de volonté deviendra par l'habitude un acte réflexe, et que tout acte de volonté est, si libre et spontané qu'il paraisse, subordonné aux conditions organiques et de milieu qui le déterminent. Mais il n'en demeure pas moins que, dans la première période, nos actes de volonté sont relativement moins libres, puisque leur moteur extérieur, le milieu, est plus puissant, et que leur moteur interne, l'organisme, l'est moins ; inversement, dans la seconde période, nos actes de volonté sont relativement plus libres puisque leur moteur interne, perfectionné par la connaissance, prend le pas sur le moteur extérieur. Si bien que, finalement, l'action purement réflexe du civilisé lui est plus utile qu'au sauvage i'ac-

tion volontaire résultant d'une connaissance incomplète ou | erronée du milieu. /

L'évolution de collectivisme en communisme sera possible | seulement quand tous les individus appartenant à un même cercle de civilisation seront en état d'accomplir des actes de volonté libre et réfléchie, personnelle et collective, sans que l'acte personnel puisse rompre l'harmonie établie par l'acte collectif, et sans que celle-ci limite un seul acte personnel. Il ' n'y a pas là une contradiction ou une impossibilité dressée en travers du chemin que doit parcourir l'humanité : de tels subterfuges philosophiques seraient indignes de la gravité et de la grandeur du sujet qui nous occupe. Nous savons d'ailleurs qu'aux progrès économiques correspondent des progrès mentaux et politiques, dont le résultat est d'augmenter la liberté sociale de chacun, tout en faisant disparaître les inégalités d'ordre divers ; car, on ne saurait trop le répéter, la vie sociale de l'avenir sera un constant exercice de la volonté I collective exprimant la^somme des volontés individuelles^ uni- wf fiées par un concept général commun ; cette volonté s'exer- . ,

cera dans le domaine économique comme dans tous les autres JC ' domaines ouverts à l'activité de l'homme. Ce n'est point par le nivellement, est-il besoin de le dire ? que disparaîtra l'inégalité, mais par une diversification à l'infini des aptitudes et des occupations. Si Ton a pu dire avec raison qu'il n'y a pas dans la nature deux feuilles d'arbre ni deux brins d'herbe absolument semblables, à plus forte raison peut-on affirmer qu'il y a plus de différences entre deux civilisés de situation, de mœurs et de concepts identiques qu'entre deux feuilles d'arbre ou deux brins d'herbe, et même entre ces deux civilisés, si égaux soient-ils, qu'entre un roitelet nègre et son esclave.

Nous avons constaté que la solidarité naît d'un contact, qui ' d'abord est un conflit, et qui se résout en échange de services^ dépouillé de tout conflit par la substitution du concours à la concurrence. Sommes-nous donc au terme de la division du travail, de la spécialisation des efforts utiles? Tout nous dit au contraire que nous touchons à peine le seuil de ce monument d'harmonie. A mesure que s'étend devant nous le champ

de la connaissance, nous entrevoyons de nouvelles diversifications et, par conséquent, de nouvelles spécialisations de nos facultés et de notre labeur; et elles s'équivalent ou tendent à s'équivaloir, en raison même de leur multiplication à Tinfini. Ce phénomène concourt puissamment à l'éducation solidariste dans le présent ; que sera-ce pour un avenir plus éclairé que le nôtre ? Connaître les choses, leurs rapports entre elles, leurs rapports avec nous, nos rapports réciproques, c'est connaître la loi de solidarité et se refuser toute possibilité de s'y soustraire ; c'est grandir l'effort personnel de toute l'utilité qu'il apporte à l'ensemble des efforts; c'est aussi reconnaître que les plus grands génies ne sont pas universels par leurs facultés, mais qu'ils expriment, dans le sens où ils se sont développés jusqu'à l'exception magnifique et glorieuse, la totalisation des pensées antérieures; c'est mettre finaux orgueils illégitimes, et aux humilités déprimantes qui y correspondent, pour donner à chacun la juste fierté de la collaboration loyale à l'œuvre commune. C'est aussi la sanction de nos actes s'épurant et s'idéalisant : D'abord elle s'exerça par masses, avec l'indiscernement de la nature laissée à ellemême. Puis, elle prétendit s'appliquer à l'individu, isolé des conditions d'hérédité et de milieu qui produisaient son mérite ou son démérite. Nous la voyons, finalement arrivée au terme ultime de son évolution, s'installer dans la conscience de l'individu, et donner à l'homme utile toutes les joies qu'il peut tirer de la bonté ou de la beauté de son apport dans l'œuvre collective. Quand cet homme, qui est encore en minorité, sera devenu majorité, les conditions morales du communisme seront réalisées : alors, en présence de l'incommensurable part de mystère que l'univers lui dérobe encore, la. superbe du savant s'humiliera, tandis que, en face des forces que sa main déchaîne et discipline, l'humble servant de machine relèvera le front.

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