‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 21 sur 47 · L^INDIVIDU DANS LA FAMILLE · texte numérisé non relu

L^INDIVIDU DANS LA FAMILLE

en paroles, n'est en somme qu'une pâle impression réflexe, quasi effacée, de la forte organisation familiale des temps écoulés. Pour le plus grand nombre, il s'arrête à la parenté du premier degré ; quant aux autres degrés, ce n'est pas la voix du sang qui parle pour régler leurs accords, mais le code civil pour apaiser leurs conflits, que d'ailleurs il fait naître ; car, trop souvent, c'est la loi qui crée le délit. En réalité, la famille moderne se compose des ascendants et descendants directs, et, si ascendants et descendants sont généralement attachés par de solides liens d'affection et d'intérêt, on ne peut dire que ces liens engagent même les descendants entre eux. Dès qu'ils sont sortis du nid familial, les enfants deviennent économiquement indépendants les uns des autres, et, sauf exceptions, suivent leurs destinées parallèles, ici de fortune et de joie, là de détresse et de douleur, sans jamais les mêler. Si bien que, pour la majorité d'entre nous, avoir le sentiment de la famille signifie simplement aimer ses père et mère, et ses enfants. On avouera qu'un sentiment qui se porte sur un nombre d'objets aussi limité inspirerait une singulière pitié à un revenant des clans antiques, où la famille s'étendait aux serviteurs et aux esclaves mêmes.

La famille antique était véritablement une unité sociale, dans tous les sens du mot. La famille, en notre temps, devient de plus en plus une expression morale, et l'individu est l'unité sociale réelle. Le chef de famille ne se reconnaît de droits sur ses enfants et de devoirs envers eux que jusqu'au moment où ils peuvent vivre sans aide ni contrainte. Prétendil retarder ce moment? La loi intervient, donne à l'enfant devenu majeur son autonomie, et le détache des liens familiaux, ne lui laissant plus qu'un devoir et un droit vis-à-vis de ses ascendants : le devoir de les nourrir, s'ils sont pauvres ou âgés; le droit de recueillir leur héritage, s'ils possédaient quelque chose.

De tout temps, la propriété a été le lien réel de la famille, et l'on conçoit qu'aux époques où la communauté familiale était la véritable unité économique, dont le chef, le père, était en même temps le patron, les familles les plus nombreuses étaient en même temps les plus florissantes puisque

144 LA FAIULLE IDÉALE

chaque enfant, dès qu'il pouvait marcher, était utilisé aux travaux de la communauté. Aujourd'hui, au contraire, la venue d'un enfant supplémentaire est une gêne pour les ménages réduits qui vivent de la petite propriété ou du salaire. On ne peut contester que l'indivision de la propriété familiale par l'application du droit d'aînesse fut, surtout dans les domaines ruraux, un puissant excitant de peuplement; mais il faut reconnaître aussi qu'en décrétant le partage égal la Révolution donna à tous les membres de la famille [une personnalité, qui, jusque-là, s'était absorbée dans celle du chef. D'ailleurs, en cela comme en beaucoup d'autres points, la Révolution ne fit que sanctionner un usage que la pression des faits avait déjà généralisé; sauf dans quelques cantons, le patriarcat absolu fut toujours inconnu en France, où le droit germanique et le droit romain avaient institué dès l'origine la monogamie et l'apport de la dot, par lesquels la femme obtenait un embryon de personnalité civile et économique, qui ne devait se développer que bien lentement au cours des siècles, mais sufûsait toutefois à empêcher la famille de revenir au régime du patriarcat absolu.

A mesure que, s' agglomérant en cités, les familles cessèrent d'enfermer leurs membres dans le cercle étroit, où chacun d'eux était forcé de se mouvoir, les attributions du chef de famille diminuèrent. Tout d'abord l'unité politique de la famille se fondit dans celle de la Cité, et nous avons vu qu'Athènes donna droit de citoyen à quiconque était en état de porter les armes, pourvu qu'il fût de famille libre. Certes, l'unité économique de la famille devait, à cette époque, tout au moins dans cette Cité, avoir déjà reçu de sérieuses atteintes. Ce peuple industrieux pratiqua, en effet, de très bonne heure la division sociale du travail, l'agriculture n'étant pas sa principale occupation. Or, dès que, par la création de professions distinctes, les opérations industrielles se divisent, le travailleur ne tarde pas à conquérir sa personnalité économique. Un potier, un tisserand, habile dans son métier, n'entend pas travailler pour son père, mais pour luimême; son habileté étant l'élément principal du produit, il peut à peu de frais créer ou acquérir l'outillage, grâce auquel

l'individu dans la. famille 145

il exercera son industrie.il est à remarquer que, s'il est ainsi permis à l'artisan de conque'rir son indépendance économique, il n'en est pas de même pour le laboureur et le pasteur. Il y a assurément plus de sécurité pour celui-ci, assuré d'être toujours nourri par le sol auquel il est attaché, mais moins de liberté. Cette différence suffit à éclaircir un point important de l'histoire économique, et à donner la raison du peu de progrès réalisé dans les procédés agricoles, au regard des merveilleuses transformations opérées par l'industrie. Mais déjà la famille agricole, en tant qu'unité économique, se dissocie. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, le partagé égal qui est la cause de cette transformation. 11 en est au contraire une manifestation. Les gens qui vivent de la culture du sol ne sont plus, comme autrefois, isolés du reste du monde. Mis en contact plus fréquent, sinon permanent, avec la population des villes, ils ont contracté des besoins nouveaux, que leur labeur ne satisfait plus directement. Tout cultivateur est à la fois un travailleur et un marchand. Il n'a point tardé à s'apercevoir des avantages de la division du travail, et, cessant de bâtir granges, hangars et maisons, de filer, de tisser et coudre le lin et la laine, de cuire son pain, il recourt au maçon, au tailleur et au boulanger, et consacre son effort à l'unique production agricole. Le contact avec les travailleurs spécialisés, la fréquentation des marchés établis dans les villes, ont déterminé un grand nombre de jeunes agriculteurs à échanger la charrue contre l'outil, afin de vivre de la vie, sinon plus large, du moins plus variée, des centres d'industrie. L'auteur de ces lignes est en rapports constants avec des paysans de diverses régions ; partout il a constaté que l'immense majorité des jeunes gens, à leur retour du service militaire, aspirent à quitter le travail du sol pour celui de l'industrie. Cet effort continu vers une vie plus complète est, quoi qu'on prétende, et quels qu'en soient les inconvénients passagers, un signe de civilisation croissante, qui aura sa répercussion heureuse sur l'évolution de l'industrie agricole : il faudra bien, en effet, que les machines cultivent le sol quand les bras se seront refusés à ce travail. C'est en vain qu'on ferait appel au FoL'RxiKUE. — Idéal, soc. 10

sentiment de la famille pour décider ces jeunes gens à demeurer au foyer rural ; ils seraient aussi insensibles aux prières de leur mère que sourds aux ordres de leur père; ceux qui restent aux champs y restent de leur plein gré, ou parce qu'ils n'ont pas trouvé d^emploi à la ville, et non' parce que le chef de famille les y contraint. Car l'autorité du père sur l'enfant, en régime industriel, cesse en réalité non pas le jour où celui-ci a acquis sa majorité civile, mais le jour où il a acquis sa majorité économique, c'est-à-dire dès qu'il peut subvenir lui-même à ses besoins.

De même que la domination économique du chef de famille disparaît devant la spécialisation industrielle, les autres modes de son autorité ont disparu, ou disparaissent, devant la spécialisation sociale organisée dans la Cité. Successivement le juge et justicier, le prêtre, l'éducateur qu'était le père de famille, ont cédé et cèdent de leurs attributions à la société. Dans leurs conflits, les frères ne recourent plus à l'arbitrage paternel, mais à celui des tribunaux. Pour leurs délits, ce n'est plus le père qui les juge et les châtie, mais la loi commune. Que s'ils sont mineurs, le père aura sur eux droit de correction, mais ce droit sera limité par la loi, et il sera responsable vis-à-vis d'elle des mauvais traitements qu'il leur aura infligés. Si bénigne que soit encore la loi envers les parents qui abusent de leur droit de correction, on ne peut nier que nous sommes loin du droit de vie et de mort que possédait jadis le père sur tous les membres de la famille, quel que fût leur âge. D'autre part, sauf dans les familles protestantes et juives, et seulement pour une partie d'entre elles, l'autel familial est depuis longtemps renversé ; le lien religieux n'est plus, entre les membres de la famille, qu'une communauté d'opinions ou même qu'une simultanéité de pensées et de gestes absolument réflexes. Enfin, les parents abandonnent à la société l'éducation et l'instruction de leurs enfants, tout au moins pour la plus forte part, et, ne le voulussent-ils pas, ils sont contraints par la loi d'assurer à leurs enfants un minimum d'instruction. Même, dans les villes où les moyens de solidarité sociale sont en voie de plein développement, le chef de famille inca-

l'individu dans la famille 147

pable de remplir vis-à-vis de ses enfants ses obligations de nourricier reçoit le concours d'institutions publiques qui donnent repas et vêtements aux élèves des écoles communales. Si bien qu'une nouvelle conception est née, en opposition avec celle qui affirmait le droit du père de famille', et toutes les institutions modernes affirment un droit nouveau : le droit de l'enfant.

Nous assistons à la même décroissance d'autorité de l'homme sur la femme dans la famille. Déjà, par la dot, l'homme n'était censé que le gérant de ce que possédait la femme; mais comme, en réalité, la femme n'avait, de par les lois, les mœurs et les institutions, nulle existence personnelle, civile, sociale et économique, l'homme était un gérant irresponsable, c'est-à-dire un maître absolu. Peu à peu nous avons vu se desserrer les liens qui entravaient la liberté de la femme, et c'est encore révolution industrielle qui a été l'artisan de cette libération progressive. Par la spécialisation commerciale, la femme est devenue la collaboratrice de l'homme. Parfois même, surtout dans le commerce de détail, seule la femme s'occupe de la vente, et l'homme consacre toute son activité aux achats et à la préparation de la marchandise. Par la spécialisation industrielle, quantité de femmes ont cessé d'être des ménagères et ont conquis, dans la dure servitude du salariat, il est vrai, leur indépendance personnelle vis-à-vis de l'homme auquel elles ont associé leur existence. Sous l'influence de ce double phénomène économique, de nouvelles mœurs se sont formées, et ce n'est pas sans un sourire intérieur que la commerçante, apportant à la communauté sa dot, et l'ouvrière son gain quotidien, entendent le maire leur dire, le jour de leur mariage, que la femme doit obéissance à son mari. Bien que la trahison conjugale du mari soit considérée comme une peccadille au regard de celle de la femme, il n'en est pas moins constant que nos mœurs se sont pénétrées de cette situation nouvelle, et que, jurés, nous acquittons également la femme et le mari qui ont tué l'infidèle; l'antiquité n'eût pas eu assez de supplices pour une femme assez osée pour porter une main homicide sur son seigneur et maître. . . Ces acquittements, scandaleux

en ce qu'ils ne témoignent pas d'un respect suffisant de la vie humaine, prouvent cependant qu'une notion nouvelle est désormais acquise en principe : l'égalité des droits conjugaux. Le divorce, dont l'antiquité ne connut guère que la forme unilatérale, c'est-à-dire la répudiation de l'épouse par l'époux, encore pratiquée chez les Orientaux, est aujourd'hui, malgré son caractère bilatéral, ou plutôt précisément à cause de ce caractère, une institution plus avantageuse à la femme qu'à l'homme ; ce qui démontre bien qu'il a été un résultat de la croissante émancipation de la femme dans la société et dans la famille. Tel qu'il est organisé par des législateurs que dominent l'idée romaine de l'autorité masculine, et l'idée catholique de l'indissoljibilité du mariage, le divorce ouvre à ceux qu'il libère une porte basse; mais cette porte pourra être agrandie de manière à laisser passer librement et la tête haute ceux qui n'ont pas trouvé dans l'association conjugale ce qu'ils étaieut en droit d'y trouver. Déjà, dans la classe ouvrière, les unions mal assorties, avec ou sans le concours de la loi, se désassortissent sans y recourir davantage. Il y a, à cette pratique, des avantages et aussi de graves inconvénients, qui seront l'objet d'un examen spécial ; mais il n'en est pas moins constant que ce fait, et tous ceux qui ont été énumérés plus haut, constituent la preuve que la famille a cessé d'être une unité sociale réelle, et que, par conséquent, le- sentiment qui s'y applique est un sentiment plus idéal que réel. Trop souvent ce sentiment n'est que sur les lèvres, et non dans le cœur. La naissance d'un enfant est plus rarement que jamais souhaitée par les parents, et, comme si les enfants avaient conscience du regret qu'on eut à les voir naître, dès qu'ils peuvent gagner leur pain ils quittent la maison paternelle. Parents et enfants invoquent leurs droits, et abandonnent leurs devoirs à la société le plus qu'ils peuvent. L'ordre nouveau introduira plus d'équité et plus d'amour dans la famille, devenue l'unité d'élection et d'affection, l'amour conscient et volontaire étant désormais son unique condition comme son unique raison d'existence.

LA. LIBERTÉ DE l'iNDIVIDU ET LA. FAMILLE 149

LA LIBERTÉ DE L'iNDIVIDU ET LA FAMILLE

En se dépouillant deses attributions au profit de la société, jusqu'au point de n*ètre bientôt plus qu'une expression morale, la famille a libéré ses membres de la plupart des obligations qui les attachaient à elle. Il serait téméraire de prétendre qu'actuellement le gain soit très appréciable pour eux. Ce qu'ils ont gagné en indépendance, d'ailleurs limitée par les servitudes économiques pour le plus grand nombre^ ils Font perdu en sécurité. Quant aux droits qu'ils tenaient de la famille, et dont la société leur garantit l'exercice, ils sont généralement aussi indirects que précaires, le lien de la solidarité s'étant aiïaibli à mesure qu'il s'étendait. La société de jadis sacrifiait tout à la sécurité, et, même dans les démocraties de la Grèce antique, faisait bon marché de la liberté personnelle. En réaction naturelle, la société de ce tempsci sacrifie tout à la liberté personnelle, dût l'insécurité générale être une entrave effective à la liberté de l'immense majorité des individus. La mentalité générale étant toujours en retard sur les faits, et les phénomènes d'ordre moral étant moins sensibles à l'entendement des masses que les phénomènes d'ordre matériel, il s'ensuit que l'individualisme moral, provoqué par l'individualisme économique, est incapable de s'élever du premier coup à la notion de solidarité et de responsabihté. Seule, la pratique de la solidarité économique, dégagée du parasitisme capitaliste, pourra mettre d'accord le monde moral avec le monde matériel, et arrêter les déviations, trop fréquentes aujourd'hui, de liberté en libertinage.

L'individualisme moral, manifesté par le relâchement des liens de famille, est la principale cause de la crise de dépopulation que traverse la France, et que commencent à connaître les nations voisines, dans celles de leurs régions où se développent les idées de progrès et les aspirations au bien-

être. Or, même si, ce mouvement s'étendant à toute l'Europe civilisée, tout risque d'infériorité relative était écarté pour notre pays, la dépopulation n'en serait pas moins un péril social. Aussi n'est-ce pas pour des raisons ethniques particulières, c'est-à-dire par patriotisme, qu'il est urgent de chercher un remède à la dépopulation, mais parce que, pour se développer normalement, la civilisation exige une certaine densité de population en deçà de laquelle il y a recul, comme, au delà, il y a paupérisme. Frappés directement par les inconvénients de l'individualisme économique, trop indirectement admis, et dans une proportion trop faible, aux avantages et aux bénéfices de la^ solidarité capitaliste, les ménages se refusent d'autant plus à mettre des enfants au monde que l'esprit de prévoyance est plus développé en eux. Tel qui ne possède qu'un champ, un atelier, une boutique, prévoit le partage de ce chétif patrimoine entre de trop nom breux enfants ; tel autre compare son salaire au coût d'entretien de plusieurs enfants. Le résultat de ce calcul de prévoyance est l'enfant unique par ménage. Supposez l'enfant unique dans tous les ménages, il ne faudra qu'un siècle, c'est-à-dire trois générations, pour ramener la France à une population de dix millions d'habitants. La société ayant laissé les individus qui la composent abandonnés aux risques et périls de la lutte personnelle pour l'existence, il était fatal que, pour se défendre, les plus prévoyants devinssent les plus égoïstes, sacrifiant le devenir social à leur devenir personnel, et renonçant aux nombreuses familles, que continuent de mettre machinalement au monde ceux-là mêmes qui, précisément, sont les moins aptes à assurer leur subsistance. Une observation constante établit, en effet, que les ouvriers chargés de famille sont justement ceux que leurs bas salaires et leurs travaux de force rapprochent le plus de l'inconscience primitive ; mais combien de ces malheureux enfants dépassent le douzième mois, et, parmi les survivants, combien deviennent une charge pour la société, les statistiques de la mortalité infantile et des conseils de revision dans les centres industriels se chargent de nous l'apprendre. On voit par cet exemple de la dépopulation que l'homme.

LA LIBERTÉ DE l'iNDIVIDU ET LA FAMILLE 151

arrivé à l'état conscient individuel, peut agir contre l'intérêt même de la collectivité, et qu'il peut employer son pouvoir d'autodétermination dans un sens diamétralement opposé à l'intérêt public. La collectivité ne lui donne que des droits illusoires en échange de devoirs sans cesse aggravés. Il sacrifie l'avenir collectif, dont il ne souffrira pas, au présent individuel, dont il jouit d'ailleurs d'une manière plus que précaire.

L'éducation moderne contribue puissamment au développement de rindividualisme moral, bien que son but soit de développer le sentiment de solidarité. Semblables à ces nègres africains, qui n'achètent aux civilisés que des armes et de l'alcool, nos jeunes individualistes, produits d'un milieu où la lutte est la loi commune, rapportent à leur unique personne tout ce qui leur est sensible. Riches, ils font usage de leur liberté de choix amoureux en séduisant une jeune fille pauvre; pauvres, ils tentent de faire la conquête d'une femme riche, qu'une tare physique ou sociale rend d'un placement difficile ; pour assurer leur subsistance, des jeunes filles pauvres prétendent qu'elles préfèrent les vieillards aux jeunes gens ; et les « faux » ménages de quelques mois ou les (( vrais » ménages de toujours, — un « toujours » tempéré par le divorce, — seront le résultat de calculs et de mensonges triomphants. Cette critique n'est certes pas plus nouvelle que les maux qu'elle signale, mais il faut avouer qu'elle est singulièrement renforcée en un temps où l'individualisme moral est parvenu à son point culminant. L'individualisme moral servi par une culture supérieure n'a pas cependant que de mauvais côtés. L'antique soumission au chef de famille, l'habitude prise héréditairement de considérer ses moindres paroles comme des oracles, étaient des obstacles presque insurmontables à tout progrès d'ensemble, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel. En vain, dans la forte famille d'autrefois, un fils eût-il tenté de décider son père à renoncer à des procédés de culture irrationnels et onéreux. 11 se fût heurté aux préjugés, d'autant plus erronés qu'ils étaient antiques, et par là même d'autant plus respectables. La famille est véritablement, même en sa forme

réduite actuelle, une mauvaise couveuse de progrès et d'innovations. Nombreux sont les pères qui s'enorgueillissent de la science acquise par leur fils, mais rares sont ceux qui profltent de cette science pour améliorer leurs procédés de travail; et leur routine, qu'ils appellent expérience, résiste victorieusement à toutes les tentatives de progrès. 11 s'ensuit, dans la famille, entre les vieux et les jeunes, un divorce d'idées par lequel s'affirme davantage l'individualité de ceuxci, et nombre de fils, soumis et respectueux en apparence, attendent avec des révoltes intérieures le moment où ils seront libres. Où ce conflit apparaît avec fréquence, et parfois avec violence, c'est dans le choix d'une profession ; et beaucoup de jeunes gens, que leur famille eût puissamment aidés dans la carrière de son choix, doivent s'élancer à leurs risques et périls dans celle qu'ils ont prétendu choisir euxmêmes. Seuls restent auprès du père ceux qui par leur naturel soumis, leur caractère peu initiatif, sont disposés à accepter ses préjugés et à suivre ses errements. Ceux-là lui succéderont et suivront le sillon ancestral, à peine impressionnés par les bruits du dehors; jusqu'à ce que la ruine vienne les surprendre, stupéfaits et incompréhensifs, au milieu de leurs outils d'un autre âge. Gomme nous le verrons plus loin, l'amour, chez l'homme doué dé réflexion, est une préférence basée sur des motifs que peut parvenir à démêler parfaitement, en soi-même, celui qu'ils animent. Comment l'amour filial pourra-t-il donc subsister dans son intégrité, et même, en des cas extrêmes, ne point disparaître tout à fait, lorsque ceux qui en doivent être les objets ne seront plus tenus pour des conseillers éclairés et des guides sûrs, mais pour des tyrans qui veulent imposer leurs absurdes volontés à des êtres plus éclairés qu'eux ! Comment les sentiments de fraternité pourront-ils subsister entre les fils soumis, naturellement préférés par leurs parents, et les rebelles qui se sentiront frustrés par les effets de cette préférence, non seulement de leur part d'affection, mais encore de leur part dq patrimoine, ce qui est bien plus sensible aux individualistes moraux que nous sommes!

Môme dans les familles où a survécu, pour une grande

LA UBERTÉ DE l'iNDIVIDU ET LA FAMILLE 15â

part, Tunilé économique d'autrefois, et où les femmes et les enfants tirent leur subsistance du travail du père ou Taident dans ce travail, c'est avec regret, et en faisant parfois les plus criminels efforts pour s'y soustraire, que l'unité familiale assure leur subsistance à ceux qui ne peuvent plus rendre de services à la communauté. La tragédie du Roi Leai% souvenir de l'antique sacrifice des vieillards, encore pratiqué parmi les primitifs contemporains, se joue dans un plus grand nombre de familles que notre conscience effrayée n'ose se l'avouer. Ici, encore, la société a dû intervenir^ quand les fils, besogneux eux mêmes, ne peuvent remplir leur devoir, — et se substituer à eux, ou les aider à le remplir. Mais, sous ce rapport, on sait combien est insuffisant et arbitraire le secours social transmis par les bureaux de bienfaisance. Les grandes entreprises capitalistes les mieux organisées et les caisses de retraite particulières viennent en appoint au secours social ; mais, malgré de touchants dévoue^ ments filiaux, plus fréquents qu'on ne croit, surtout dans la classe ouvrière, malgré les hospices et les de'pôts de mendicité, trop nombreux encore sont les vieillards qui attendent que la mort vienne les délivrer des tortures du froid et de la faim. On avouera que, pour ceux-ci, la mise hors de la famille constitue une condition d'indépendance à laquelle ils eussent renoncé bien volontiers.

Cependant, le remède se trouve non à côté du mal, mais dans le mal même, sinon pour ceux dont l'existence s'achève de la manière douloureuse qu'on sait, du moins pour ceux dont la vie est encore en fleur. En même temps que l'autorité du père sur ses enfants est diminuée en raison des devoirs dont la collectivité le décharge vis-à-vis d'eux, ces devoirs mêmes, assumés par la collectivité, sous la forme qu'ils revêtent dans nos grandes villes, sont destinés à produire une profonde impression sur déjeunes cerveaux. Ces vêtements, ces chaussures, ces repas que l'enfant du prolétaire reçoit, non plus de son père, mais de la communauté, l'habituent à ridée de réciprocité future vis-à-vis de la communauté, et il se sent, pour une part importante, le pupille de la Cité. De plus, ce tuteur collectif se préoccupe de sa santé et de son

hygiène, met à sa disposition des dispensaires et des piscines, des stations balnéaires et des colonies de vacances. L'enfant reçoit ainsi de la communauté des soins que sa famille n'aurait pu lui donner. Ses jeux mêmes sont organisés et dirigés, et ses maîtres tâchent d'y joindre le maniement des outils, dont, parvenu à l'âge d'homme, il aura à se servir. Cet exemple donné par les grandes villes, des villes moindres s'occupent à le suivre, surtout celles où les socialistes ont conquis le pouvoir municipal. Ces enfants, devenus grands et lancés dans le combat pour la vie, ne retrouveront pas les soins ni le travail attrayant qui emplit et charma leurs années scolaires. Ils regretteront les habitudes d'hygiène contractées dans leur enfance, et emploieront toute leur activité de citoyens à réaliser, pour tous les hommes faits, les conditions d'existence qu'ils ont connues naguère. Ainsi se produira une poussée populaire vers une extension de bien-être obtenu par l'efTort collectif.

D'autre part, l'individualisme moral, reflet de l'individualisme économique auquel sont abandonnés surtout ceux qui possèdent peu et ceux qui ne possèdent rien, ne peut s'installer d'une manière absolue dans la conscience contemporaine. Il y est heureusement combattu par un héréditaire sentiment de solidarité, qui, pour ne plus trouver satisfaction dans le cercle disloqué de la famille, ne disparaîtra pas, mais tentera de se satisfaire sur d'autres objets. A la famille imposée succède ainsi la famille d'élection. Ceux qui ne possèdent rien se choisissent et s'épousent généralement avec une pleine liberté, et, si leurs ressources économiques proviennent également du salaire, ils se séparent avec la même liberté, lorsque l'association a cessé de satisfaire leurs intérêts ou leurs sentiments. Il ne faut pas se dissimuler que, dans ces cercles de solidarité spontanée et volontaire, la femme trouve moins de sécurité et de protection que dans la faniille. Ouvrière, son salaire est généralement inférieur à celui de son associé conjugal ; ménagère et mère de famille, ociiupée aux soins à donner aux enfants, elle tombe tout à fait sous sa dépendance. Attachée légalement ou non, rien ne prémunit contre l'abandon son foyer, errant de domicile

en domicile loués au trimestre ou au mois. Mobilisés par les déplacements du travail, les ouvriers ne sont que trop incités par l'incertitude de leur situation et, il faut bien le dire, par l'attrait du plaisir, à rompre l'union contractée en toute liberté, dès qu'elle leur devient trop onéreuse ou qu'elle contrarie leurs goûts. La femme paie, dans ce cas, bien chèrement, une indépendance qui l'affame en même temps qu'elle brise son cœur. Réciproquement, des femmes infidèles quittent le foyer pour suivre un autre homme, parfois même en disant un adieu définitif aux enfants, qu'elles laissent à leur père, pour ne point apporter de charges trop lourdes au nouvel élu. Cet individualisme moral, qui rejette tous les devoirs librement acceptés par ceux qui ne savaient au juste en quoi ils consistaient, ni s'ils auraient la force de les remplir, peut être blâmé par les moralistes de profession. Le sociologue a, lui, une tâche plus utile à accomplir : il doit examiner dans leurs causes ces phénomènes; il doit rechercher les moyens réels et non verbaux de concilier un irrésistible courant humain vers la liberté personnelle avec un non moins nécessaire et non moins général besoin de sécurité. Si la famille ne lui apparaît plus comme le moyen qui doit satisfaire à la fois le besoin de sécurité, et l'aspiration à la liberté, il doit chercher ailleurs.

CARACTÈRES RÉGRESSIFS ET PROGRESSIFS DE l'individualisme MORAL

Il est incontestable que les caractères moraux apparents de la période où nous sommes sont fort différents de ceux qui se manifestaient à l'époque où la famille était fortement organisée. Mais n'y a-t-il pas, dans l'indéniable démoralisation de notre temps, une sincérité qu'on chercherait vainement chez nos aïeux ? Voilà ce qu'il faut examiner de près en écartant tout d'abord la question de la criminalité, non pour alléger ou pour abréger la tâche, ni pour esquiver une difficulté,

mais parce que, en réalité, si les crimes contre les choses se sont augmentés dans une proportion qui alarme les moralistes, autant qu'elle réjouit ceux qui se destinent à la magistrature ou à la gendarmerie, les crimes contre les personnes, beaucoup plus graves, accusent une diminution qui prouve l'adoucissement des mœurs générales. Que la propriété, ou tout au moins les avantages qu'elle procure, devienne davantage la récompense de Teffort accompli, et Ton verra diminuer rapidement le nombre des attentats à la propriété. Que la forêt des lois civiles cesse d'être Tabri où peuvent s'embusquer les pirates de la propriété, pour dépouiller au grand jour les prolétaires des fruits de leur travail, et parmi ceux-ci cesseront de se recruter les gens qui prennent contre la propriété meurtrière des revanches d'ailleurs durement expiées. Cependant, si les mœurs générales se sont adoucies, n'est-ce point parce qu'elles se sont corrompues ? Certes, nul ne peut nier cette corruption générale des mœurs, mais il reste à savoir si elle est un mal permanent et irrémédiable, ou si elle est le signe d'une transformation morale nécessitée par de nouvelles conditions sociales.

Toute infraction aux mœurs générales est un acte de révolte accompli par l'individu pour donner un libre cours à ses sentiments et un libre exercice à ses facultés. En l'accomplissant, il ne s'inquiète nullement des conséquences sur l'ordre général, et il n'a en vue que de se satisfaire personnellement. Il accomplit donc essentiellement un acte d'individualisme moral. Depuis les plus primitives origines de l'humanité, il n'est pas un homme qui ne se soit rendu coupable au moins une fois d'une telle infraction. Mais, si tous furent coupables, tous ne furent pas découverts, ou n'avouèrent pas hautement leur révolte. Aujourd'hui, la révolte s'avoue ouvertement contre les conventions morales, mais plutôt dans les actes que dans les paroles ; elle se dénonce, mais elle ne s'affirme pas. Le voile d'hypocrisie est à demi arraché, et tout le monde sait ce qu'il y a derrière les mots. Inversement, car tout est confusion au moment essentiellement transitoire où nous sommes arrivés, les tenants de la morale autoritaire des temps disparus affecteront en paroles et en allures

extérieures une tolérance qui est bien loin de leur cœur. Ainsi, toute bonne famille conduira ses filles à l'Opéra pour entendre Roméo et Juliette, Le caractère de ces amants parfaits, en révolte contre la famille, sera admiré, et on donnera des larmes à leurs malheurs-. Mais qu'une des enfants de cette famille s'avise d'être une Juliette au naturel, et vous verrez ce qu'il adviendra de la petite malheureuse. C'est pourtant cette révolte d'une enfant de quinze ans contre la moralité générale qui a donné à l'humanité une émotion bienfaisante, dont nos descendants, dans les siècles les plus reculés, vibreront autant, que nous. Les indestructibles monuments de la littérature de tous les temps sont des manifestations de révolte contre la fatalité et la moralité qui en découle, des réactions de l'individu Contre le milieu. Eschyle, dans Prométhée. oppose les hommes aux dieux ; Euripide, dans VOrestie^ oppose aux Furies aveugles des dieux de clémence; Sophocle, dans Œdipe-Roi^ impute aux dieux les crimes involontaires des hommes. De Shakespeare à Ibsen, l'histoire de la littérature, fleur de la pensée humaine, est l'histoire des douleurs et des révoltes de l'individu aux prises avec le milieu qui l'enserre, l'étouffé et le brise. L'ensemble de ces révoltes individuelles forme le progrès général, et si nous les voyons se manifester en aussi grand nombre aujourd'hui, et de tant de manières affectant toutes les formes de la vie morale, c'est qu'évidemment nous sommes en voie de transformation morale.

Cet état est un état de souffrance, évidemment. Ainsi, dans les centres de civilisation, la fille-mère est secourue, mais ce secours n'est ni une absolution ni un encouragement pour elle; c'est à l'enfant innocent, et non à cette coupable, que la société, esclave de la morale traditionnelle, accorde le secours. Comme on ne vit pas seulement de pain, il arrive alors fréquemment, trop fréquemment, que les malheureuses qui ont cédé secrètement aux suggestions de la nature ne peuvent supporter l'idée d'être dorénavant en étal d'infériorité morale vis-à-vis de la société, et, masquant leur faute par un crime, font disparaître le fruit de leurs amours illicites. Comme on vit aussi et surtout de pain, il arrive encore plus fréquem-

ment que le petit être est sacrifié, parce que celle qui le conçut ne pourrait l'avouer sans perdre un emploi qui est son unique moyen d'existence, ou parce que le secours public ajouté au salaire de la pauvre fille ne suffirait pas à les nourrir tous les deux. Ces crimes contre Têtre naissant sont rares, au regard de ceux qui se commettent contre l'être en germe; et l'avortement n'est plus seulement, comme naguère, la ressource de celles qui ont enfreint les règles de la morale générale, mais l'expédient auquel recourent les ménages réguliers, qui ne veulent ou ne peuvent supporter les charges d'une nombreuse famille.

Cet expédient, périlleux pour celles qui y recourent, est de tous les temps ; mais il faut bien reconnaître que la réduction contemporaine de la famille à sa pllis simple expression l'a singulièrement généralisé, et que, comme pour l'infanticide, dont il est un mode préventif, seules, de nouvelles conditions sociales pourront sinon le faire disparaître entièrement, du moins le ramener aux caractères d'exception qu'il eut aux époques de familisme homogène. D'autre part, les lois de la génération étant mieux connues des intéressés, par les progrès et la vulgarisation d'une science à laquelle on n'opposera plus de prétendues lois de pudeur, qui ne sont que des lois d'hypocrisie, seules procréeront les femmes qui désirent les joies de la maternité ; et, dans l'état de sécurité personnelle, ces joies sont assez grandes pour que la fin du monde ne soit pas à redouter de ce chef.

De même que dans les petites sociétés sauvages de la Polynésie, où Ton redoute le péril de la surpopulation, l'infanticide est considéré comme moral, et en somme il Test puisqu'il constitue une sauvegarde d'existence pour les membres de la communauté, — de même, dans certaines sociétés de l'antiquité, la prostituée ne connut pas la réprobation dont la frappent les sociétés chrétiennes : sa fonction fut reconnue d'utilité publique, et mêlée aux rites de religions, dont ellemême était une des prêtresses. Mais c'est, pensons-nous, faire beaucoup trop d'honneur au christianisme que de lui attribuer une influence déterminante sur la situation sociale de la prostituée. Si puissante que soit une forte pensée sur

les actions d'ensemble de Thumanite, le secret de cette puissance est dans les conditions générales d'ordre public et privé, qui Tonl nécessitée et suggérée dans la plupart des cas. Ainsi, l'Occident européen n'a pas remplacé l'esclavage par le servage sous l'impulsion du christianisme, mais sous l'impulsion de phénomènes économiques nouveaux, qui, modifiant la servitude, attachaient l'homme à la terre, et non plus au possesseur de cette terre. Gela est si vrai que, ne pouvant transporter leurs serfs en Amérique, les très chrétiens peuples de l'Europe conquérante y rétablirent l'esclavage au moyen d'Indiens et de nègres, qu'ils s'empressaient de baptiser. Il est plus juste de dire, relativement à la prostitution, qu'on la voit déchoir socialement, à mesure que la femme voit grandir sa situation personnelle et morale dans la famille et dans la société. On peut constater qu'à mesure que la femme se dégage du gynécée et affirme sa personnalité, la prostituée déchoit et recule dans l'ombre propice aux actes illicites. Bien plus que le christianisme et ses prédications de chasteté, l'invasion germanique qui a refondu le vieux monde gréco-romain a agi par cet amoindrissement moral de la prostituée. L'Hélène moderne chantée par Gœthe dans le second Faust n'est pas un produit du christianisme ; elle est bien la fille des chastes guerrières dont est peuplé le Walhalla germanique ; et le mystique ascétisme oriental du christianisme ne séduisit les peuples dont est née la civilisation occidentale que parce qu'il exprimait un idéal auquel, grâce à^l'action féminine exercée sur eux, ils attachaient le plus grand prix. La pitié que la littérature de la seconde moitié de ce siècle témoigne à la prostituée, el qui coïncide avec de très sérieux efforts pour émanciper la femme des servitudes familiales, semble impliquer une contradiction. Il n'y a contradiction qu'en apparence : ce que la littérature plaint el parfois exalte, ce n'est pas la prostitution, mais la malheureuse qui est obligée d'y recourir pour vivre. Plus la femme aura le sentiment de sa liberté, plus elle développera en elle et en autrui le respect de sa personne ; autant le don libre qu'elle fera d'elle-même à l'homme de son choix sera respectable, autant le Commerce de son corps lui

attirera de réprobation. Mais encore une fois, aujourd'hui, si la réprobation, d'ailleurs trop souvent hypocrite autant qu'illogique du public s'attache à la profession, sa pitié et ses efforts dans le sens du relèvement moral doivent aller à la personne. Mais peut-on compter sérieusement la prostitution au nombre des agents actuels de la démoralisation générale ? Qu'on y songe bien : si le relâchement des liens familiaux a rendu à une onéreuse indépendance un grand nombre de jeunes femmes, et si parmi elles il en est trop qui, rebutées par les durs travaux insuffisamment payés, tombent dans la prostitution (et c'est, en effet, dans les professions les plus mal rétribuées ou les plus encombrées, ce qui revient au même, que se recrute la masse des prostituées), rien ne démontre mieux qu'il suffira d'une modification économique dans le sens du' socialisme pour tarir les sources de la prostitution, ou tout au moins pour réduire celles qui resteront toujours ouvertes : la paresse et l'attrait du plaisir, et pour faire remonter à la dignité de femmes les malheureuses qui ramassent aujourd'hui leur pain où elles le trouvent...

C'est plutôt par contact que par contagion que la prostitution actuelle est un agent de démoralisation privée et publique. Tandis que la morale officielle continue de la réprouver, et d'englober dans sa réprobation les femmes qui s'y livrent, le peuple des grands centres d'industrie, qui vit côte à côte avec elles, voit diminuer à leur égard la rude hostilité que le peuple de jadis leur manifesta. Si la famille ouvrière pouvait garder étroitement ses filles de ce contact, et aussi ceux de ses fils en qui ces femmes développent le goût du plaisir et le dégoût du travail, cet adoucissement des mœurs ne serait pas préjudiciable. D'une part, la vieille réprobation qui les fixe dans leur infériorité morale, et, d'autre part, l'existence oisive, qui développe en elles plus de vices que le travail ne pourrait engendrer de vertus, rendent leur fréquentation on ne peut plus périlleuse pour la jeunesse. Il est fort à douter que les Aspasies et les Laïs, dont les journaux mondains nous vantent les charmes et le luxe, fassent des philosophes leur compagnie ordinaire; et il est certain que leurs misérables sœurs du trottoir et de la fenêtre ont pour com-

pagnie constante le rebut moral de Thumanité, depuis le souteneur, qui ajoute aux profits de la prostitution ceux du vol et du jeu, jusqu'au marchand, qui les enchaîne par le crédit, et amasse, grâce à elles, d'honnêtes rentes, par lesquelles il obtiendra un jour la considération publique. Que si des philosophes s'aventurent chez elles, ce ne sera pas pour leur montrer les beautés de leur âme, mais pour leur exhiber les laideurs de leur corps. Entre ces pauvres gangrenées et les jeunes gens qu'aucun attrait ne rattache à la vie probe et chaste, que la famille ne retientni ne protège plus, il s'établit le plus démoralisant commerce, et on peut dire en ce sens que l'indulgence publique, s'étendant des personnes à la profession, constitue un sérieux danger social.

La conquête de la liberté ne donne pas immédiatement les vertus de l'être libre, et peut même faire contracter à l'être libéré des vices que son esclavage ne connut pas. La liberté des mœurs a pu seconder, stimuler et accroître la liberté de la pensée, de la science et de l'art, ainsi qu'il serait facile de le prouver par de nombreux exemples; mais trop souvent elle se transforme, pour ceux qui la pratiquent, en une servitude plus dure et plus humiliante que la tutélaire servitude familiale. Tel jeune homme a voulu suivre sa voie hors du sillon paternel, et affronter les périls de la liberté ; il se trouve aux prises avec des gens qui fausseront ses facultés, exploiteront ses talents, et lui apprendront à monnayer pour vivre au jour le jour l'or pur de son génie. Telle jeune femme a voulu vivre sa vie indépendante, et la consacrer à un rêve d'art ; elle devra faire marchandise de son corps, soit pour subsister, soit pour s'assurer des protections, heureuse si au sommet de ce calvaire elle trouve la gloire. Telle ouvrière voudrait vivre de son labeur uniquement; elle rêve une union avec un brave ouvrier qui lui donnerait la part de bonheur domestique auquel elle a droit; un caprice de la mode ferme l'atelier où elle travaillait; pour manger, elle subira la volonté du passant jusqu'à ce qu'un autre caprice de la mode ait rouvert son atelier ; déshabituée de sa propre estime, elle glissera aux crapuleuses fréquentations, aux habitudes de basse débauche, et, mi-ouvrière, mi-prostituée, elle fera parmi

FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 11

ses jeunes compagnes d*atelier la propagande de son dévergondage et de son cynisme. Il est telles grandes villes industrielles où ce cumul de travail et de débauche est devenu à ce point normal que les habitants appellent cette prostitution, trop souvent nécessitée par Tinsuffisance du salaire, les « heures en plus ». Ces unions passagères ne sont pas toujours stériles, et les statistiques se chargent de nous apprendre ce qu'en deviennent les fruits : la mortalité est plus grande chez les enfants naturels que chez les enfants dits légitimes, et, cela va de soi, la proportion des mort-nés naturels est plus grande que celle des mort-nés produits par le mariage. Les ûlles naturelles fournissent également à la prostitution un plus fort contingent relatif que les filles pourvues d'un état-civil régulier. L'auteur de ces lignes a vainement cherché à se procurer la classification par état-civil des criminels et des délinquants, mais une année passée au palais de justice en qualité de rédacteur judiciaire, et une quantité notable de faits observés personnellement lui permettent de supposer qu'on trouve une forte proportion relative d'enfants naturels dans la population des prisons. Mais il a hâte aussi d'ajouter que quatre années consécutives d'observations personnelles au conseil de revision, dans différents arrondissements de Paris et différents cantons de la Seine, lui ont prouvé que les fils de veuve se distinguent généralement par un embonpoint et par un air de santé, qui donnent regret à l'élément militaire du conseil de revision de ne pouvoir les incorporer pour plus d'une année au régiment. Cette dernière observation démontre que la femme n'est pas du tout inapte à diriger une famille et à la faire prospérer. Seules, les circonstances l'empêchent trop généralement de pouvoir exercer cette aptitude, et, — s'il faut plaindre les malheureuses qui ont transformé leur chimérique indépendance sociale en une trop réelle licence, et en ont, si involontairement que ce soit, fait supporter les douloureuses conséquences aux êtres sortis de leurs flancs trop féconds, — il faut admirer, glorifier, vénérer ces héroïques isolées qui, de leurs débiles mais patientes mains usées par le travail, ont rebâti le nid familial, et sauveteurs chers petits de la misère physique et de la misère morale.

Les adversaires de l'émancipation féminine allèguent Tinfériorité mentale et morale de la femme pour lui dénier des droits, dont elle conquiert d'ailleurs chaque jour un lambeau. Pour les besoins de leur polémique, et surtout parce qu'ils avaient sous les yeux de vivants témoignages, dans la personne de celles qui se sont vouées à la libération sociale de leur sexe, les défenseurs de la femme contestent cette double allégation. Ils ont tort d'agir ainsi : leur cause est assez juste pour ne pas redouter les lumières de la science, et il faut bien avouer que la critique passionnée du misogyne Proudhon n'a pas totalement obstrué sa clairvoyance. Quoi d'étonnant, en somme, à cela, et n'est-ce pas plutôt le contraire qui devrait étonner? La femme est généralement inapte aux conceptions d'ensemble : ce n'est pas la vie restreinte du foyer, à laquelle l'a pliée une hérédité sexuelle de plusieurs milliers d'années, qui a pu élargir son horizon. Elle ignore ou méconnaît les nuances et les teintes de la pensée, et, quand elle sort de cette inertie des êtres passifs, qui subirent de longs siècles de servitude, c'est pour adopter des opinions extrêmes, avec l'ardeur d'une foi irraisonnée : mais il est fatal qu'il en soit ainsi, puisque rien dans sa vie mentale ne l'a jusqu'à présent initiée aux relations de cause à effet, puisqu'elle n'est sortie de l'existence végétative, où l'homme tente encore de la confiner, que par la méditation religieuse ou la rêverie amoureuse ; par conséquent simpliste, et «d'esprit habitué au miracle, si elle sort du cercle séculaire où on l'enferma, elle ira nécessairement droit à l'extrême opposé des actes et des pensées qui ont jusque-là constitué sa vie morale et mentale. Elle n'a pas la notion de la justice, et attend tout de la grâce, de la faveur: ceux qui ont occupé des fonctions publiques ou administratives ne peuvent contester la vérité de cette affirmation ; mais on ne peut prétendre que, dans le combat pour l'existence, elle lutte à armes égales contre ses concurrents masculins qui ont pour eux, outre les préjugés courants, une formidable avance, et, qui savent au besoin se solidariser pour empêcher leurs concurrentes de gagner leur pain ; et si elle se fait de son sexe une arme, ou, plus fréquemment, si elle invoque sa faiblesse et son isolement comme des titres à l'at-

tention et à la bienveillance de ceux qui peuvent assurer ou améliorer sa situation matérielle, c'est au milieu social, basé sur le hasard et la faveur, et non à elle, qu*il faut en adresser le reproche. Elle a moins de répugnance que l'homme pour le mensonge et la tromperie : ce reproche est aussi fondé que les précédents, mais il ne faut pas oublier que ces misérables armes font partie de l'arsenal défensif des faibles et des opprimés ; et nous verrons plus loin qu'en cette matière, sur le terrain des relations sexuelles, l'homme ne le lui cède en rien. Elle ne peut sortir de la famille, et s'affranchir de ses étroites règles morales sans tomber du coup dans le dévergondage : pour la part fondée de ce reproche, nous avons vu plus haut quelles déplorables conditions sont faites dans la société aux isolées qui vivent de leur salaire ; et l'iniquité du reproche , pour la majeure partie de ces isolées, est véritablement criante ; mais il est faux que la femme sortie de la morale traditionnelle tombe fatalement dans l'immoralité du dévergondage ; et l'on peut dire que si la femme, bien plus souvent que l'homme, demande à la loi de rompre les liens d'une union légitime, où elle n'a trouvé que des chagrins et des dégoûts, — dans les ménages libres l'inverse se produit; et c'est l'homme qui rompt le lien le plus fréquemment, sans qu'il ait à invoquer pour ce divorce extra-légal des raisons aussi légitimes que celles qui poussent la femme à recourir au divorce institué par la loi.

Mais qu'importent ces infériorités ! Bien loin d'être un argument en faveur d'un retour, d'ailleurs impossible, à la vie familiale d'autrefois, elles doivent être invoquées en, faveur d'une émancipation plus générale et plus complète de la femme. C'est par la liberté qu'elle acquerra les moeurs de la liberté et perdra celles de la servitude. Que si elle ne peut encore acquérir par son propre effort les moyens de défense et de développement nécessaires à sa liberté et à sa sécurité, la loi doit intervenir et la protéger efficacement contre ceux qui veulent retourner sa faiblesse contre elle, tout en l'utilisant à leur profit. La protection que la femme ne trouve plus dans la famille, la société doit la lui assurer. Dans ce sens, la voie est ouverte : déjà sa santé est protégée légalement

Page 1