DÉFINITION DE LA UBERTÉ
la liberté du maître. Il n'y a pas seulement relations fixes et garanties entre ces trois catégories ; il y a encore relations flxes et garanties entre tous les membres de chaque catégorie, et ces dernières sont fondées sur la notion d'égalité. Celui qui refuse d'entrer dans une de ces catégories, et veut exercer un métier, est indépendant, assurément. Mais son indépendance est l'obstacle même à l'exercice d'un métier. Elle se heurte précisément à la liberté qu'ont, seuls, d'exercer un métier ceux qui appartiennent aux catégories classées et reconnues. L'amende, la prison, le fouet, la conûscation lui prouveront que son indépendance est l'ennemie de sa liberté, et il ne sera libre d'exercer son métier qu'en renonçant â être indépendant.
L'existence de la Cité est faite des actions et réactions mutuelles des individus et des classes d'individus. L'accord, qui met fin à un conflit entre individus de même classe ou entre les classes diverses , s'exprime par une loi destinée, dans un tempsdonné, à faire renaître autour d'elle le conflit seulement suspendu ; ce conflit renaît quand, de moyen défensif pour ceux en faveur de qui elle a été faite, la loi est devenue un moyen ofl*ensif pour ceux qui ont été exclus de ses avantages, ou même un moyen compressif pour ses bénéficiaires primitifs. Toute Cité où règne Tinégalité des conditions et des moyens d'action entre les classes, et entre les individus, ne peut exister que par la constitution de privilèges, de quelque nom qu'on les décore ; tous luttent donc pour le maintien ou le développement de ces « lois privées », moyennant lesquelles chacun trouve les garanties de sa liberté dans les limites, non de ses facultés, mais du cadre social auquel il est incorporé. Même en notre temps, où des lois égales sont censées appliquées indistinctement à tous, il en est ainsi, avec cette difiTérence qu'au temps où la masse du peuple comptait pour peu ou pour rien dans la Cité, les privilèges se formaient au profit de la minorité possédante et gouvernante, et accentuaient encore l'inégalité des conditions ; tandis que, aujourd'hui, la masse du peuple tend à obtenir, non des lois égales pour tous, mais des lois spéciales, des privilèges, par lesquels se corrigent les inégalités de conditions ; et ces inégalités lui
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deviennent de moins en moins supportables à mesure qu'il a une plus nette conscience de l'injustice qui est à leur origine et à leur fin. Le peuple ne veut plus seulement, alors, les libertés attachées à sa condition inférieure ; ce n'est plus seulement dans son cadre de classe qu'il entend se mouvoir, mais dans le cadre de la Cité tout entière. Et si, en dépit du décret d'égalité idéale que les lois affirment et que les faits nient, il demande des statuts spéciaux, c'est précisément pour qu'à l'inégalité des conditions corresponde, en sens inverse, l'inégalité de législation ; afin d'établir l'équilibre entre les classes, dans la Cité ; afin que les charges qui pèsent sur Tune soient reportées sur l'autre ; afin que les avantages dont jouit lune soient assurés à l'autre.
C'est ici le moment de définir la liberté. Sans offenser la science, sans s'écarler des règles du déterminisme le plus rigoureux, on peut dire que la liberté est le pouvoir de faire ce qu'on veut. Pour railler les tenants du libre arbitre, Spinosa disait, aux termes près : Nous savons ce que nous voulons, mais nous ne savons pas pourquoi ; notre liberté humaine n'est qu'ignorance des causes de nos actes. Il est incontestable que c'est parmi les individus les moins capables de relier les effets aux causes que se trouvent les plus résolus partisans du libre arbitre. Mais si nous considérons que, par la connaissance des causes, nous acquérons la faculté de nous déterminer dans le sens le plus conforme à notre intérêt, nous reconnaîtrons qu'une personne éclairée est plus libre que celle qui ignore où est son intérêt, et en quoi consistent les moyens de le satisfaire. Nous avons la fièvre et nous voulons nous en débarrasser ; y parviendrons-nous si, pour toute cure, nous brûlons un cierge sur l'autel d'un saint ? Il tombe sous le sens que si, d'une part, nous connaissons les propriétés de la quinine et si, d'autre part, nous avons les moyens de nous en procurer, nous ferons ce que nous voudrons, et nous nous débarrasserons de notre fièvre. Être libre équivaut donc à pouvoir ce que l'on veut, étant donné que Ton ne peut vouloir que dans les limites intérieures de la connaissance, et dans les limites extérieures des possibilités. Ainsi restreint, le champ de la liberté doit paraître ridicule-
ment mesquin aux philosophes du libre arbitre ; mais il acquiert un caractère de précision et de réalité qu'ils n'ont jamais su donner au vague et trop vaste empire sur lequel est censée régner leur figuration idéale. Ainsi conçue, la liberté ne peut être abstraite des moyens sur et par lesquels nous l'exerçons. Physiologiquement, un homme bien portant est plus libre de se mouvoir qu'un valétudinaire ; politiquement, un citoyen est plus libre qu'un esclave ou un étranger ; socialement, un riche est plus libre qu'un pauvre. Mais, parmi les hommes bien portants, celui qui connaîtra les lois de son organisme, qui mesurera son effort, qui évitera les excès et les privatioas en appliquant les règles d'une hygiène bien entendue, sera plus libre de se mouvoir dans l'espace et dans la durée que celui dont se gaspillent la force et la santé. En sorte que l'on reconnaît la liberté à ce signe, qu'elle ne se tourne jamais contre celui qui l'emploie; au contraire, elle le met à même de se procurer le maximum de satisfaction conforme à son organisme.
Il ne s'agit ici que de cette liberté, évidemment toute relative, et qu'on pourrait appeler plus exactement autodétermination, puisqu'elle est subordonnée à notre degré de connaissance, et aux objets dans lesquels nous cherchons nos satisfactions. De plus, ne l'oublions pas, afin de ne pas nous égarer dans les déserts de la métaphysique, il ne s'agit pas de la liberté en soi, mais de la liberté de l'homme mis en contact avec ses semblables et avec tes choses, et des garanties ou des obstacles que cette liberté trouve dans l'état de société. En demeurant à ce point de vue, nous pouvons emprunter à Renan une formule qu'il appliquait au divin, et dire que l'homme a créé la liberté et l'a développée selon le degré de son propre développement. Les sauvages qui vivent dans l'état de société le plus rudimentaire nous ont été présentés, par les philosophes du dix-huitième siècle, comme les plus libres des hommes; en réalité, ils sont au plus bas degré sur l'échelle de la liberté : ils ne peuvent se garder ni des animaux féroces ni des intempéries ; les épidémies et les famines les trouvent sans défense comme sans prévoyance ; ils sont à la merci de plus forts qu'eux, l'homme opprimant la
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femme, Thomme opprimant Thomme, sans que ces tristes oppresseurs, chétifs tyrans, puissent échapper à la servitude de vingt fatalités naturelles, que nos civilisations ont vaincues, ou tout au moins atténuées, dans la personne du dernier d'entre nous. Plus les hommes sont civilisés, plus nombreuses sont les manifestations de leur activité, plus variés les moyens de satisfaire leurs besoins et de réaliser leurs désirs. Mais aussi plus étroits sont les liens de solidarité qui les unissent sans les enchaîner. L'instrument essentiel de leur liberté est la loi, la loi prise dans son acception réelle, la loi qui est l'équilibration et la garantie des rapports entre les individus appartenant à la même communauté ; sans elle, la masse des individus, retournant à Tindépendance primitive, perdraient rapidement toute liberté au profit des plus forts et des mieux armés, placés désormais sur le qui-vive, pour échapper à la mésaventure générale. 11 s'entend du reste que, quand nous parlons de la loi, il ne s'agit pas seulement des codifications écrites, mais de l'ensemble des conventions acceptées par les individus vivant en société. C'est la loi, prise dans ce sens général, qui permet au sauvage d'aller et de venir librement sur le territoire de sa tribu. En sort-il? il s'expose à ce que sa liberté soit anéantie par la loi de la tribu voisine, qui traite en ennemis tous les étrangers ; car moins nous sommes développés, et plus étroit est le cercle de protection qui garantit notre liberté d'aller et venir. Tandis qu'un Papou ne peut dépasser les quelque vingt ou cinquante kilomètres du t-erritoire de sa tribu, un Français, un Allemand, un Anglais peut parcourir le monde civilisé en toute sécurité. L'état purement primitif et inorganique d'indépendance n'a donc rien de commun avec l'état de liberté, qui est par excellence un produit social.
Pourtant, bien des hommes s'y trompent, et, au lieu de placer leur idéal dans la liberté, aspirent à l'indépendance. Les nations elles-mêmes, si éclairées soient-elles, au moins dans la personne de ceux qui les gouvernent ; les nations surtout, pourrait-on dire, connaissent l'indépendance et non la liberté, à quelque degré de liberté civile et politique que soient d'ailleurs parvenus les citoyens dont elles
sont formées. En effet, une nation qui possède une armée est indépendante de ses voisines, comme ses voisines le sont respectivement et d'elle-même. Mais aucune de ces nations n'est libre; nul contrat ne garantit leur existence; et leur droit d'exister, pour les nations voisines, n'est écrit que parla pointe des baïonnettes et sur la gueule des canons. Que, d'un côté, les baïonnettes soient moins nombreuses et les canons moins foudroyants, c'en sera fait de l'indépendance de cette nation insuffisamment armée. Cependant, les nations ne sont plus dans l'état d'indépendance absolue : des conditions de liberté ont surgi entre elles, sous forme de traités de commerce et d'extradition, par exemple. Elles aliènent volontiers des parts onéreuses d'indépendance pour acquérir plus de liberté. Elles acc'bptent que leurs différends soient arbitrés, plutôt que de recourir aux chances de la guerre. Elles s'entendent pour préserver les établissements hospitaliers et certains grands moyens de communication internationale, et limitent ainsi au minimum inévitable les désastres qui résultent des conflits armés. Ces diverses limitations de l'indépendance vont se multipliant, entre les nations parvenues au même plan de civilisation, ayant un concept moral identique, et des intérêts économiques sensiblement égaux à sauvegarder. L'ensemble de ces limitations forme un noyau de liberté internationale, qui ira grossissant jusqu'à ce qu'il se soit assimilé tous les rapports, sans aucune exception, entre les nations ; jusqu'à ce que se soit transformée leur indépendance inorganique et précaire, — telle l'indépendance respective des États de l'Europe, — en une liberté consentie et durable, fondée sur des droits respectifs, et garantie par l'observation de principes communs ; telle la liberté mutuelle des États-Unis d'Amérique.
Au point de vue social, sous ses divers aspects : économique, civil, politique et moral, l'homme est réputé libre
quand raction d'un autre homme ne vient pas empêcher, modiQer ou commander son action; quand la volonté d'un autre homme ne vient pas entraver, influencer ou déterminer sa volonté. Il sufQt qu'on soit en servitude sur un seul point pour que la liberté, sur les autres points, en soit amoindrie et même anéantie. Ainsi, l'ouvrier de fabrique, dont le patron se mêle de politique pourra être conduit au vote par ie contremaître. La liberté politique de cet ouvrier est donc nulle. Osera-t-il soutenir un procès de mitoyenneté contre son patron ? Non, évidemment. Sa liberté civile est donc nulle. Cependant les lois garantissent sa liberté politique et sa liberté civile. Si le patron lui prend sa femme ou sa fille, osera-t-il protester ? Pas toujours. Sa liberté morale est donc limitée, et même peut être abolie. Ce que l'homme asservi veut, quand il aspire à la liberté complète, c'est ne plus dépendre d'un autre homme dans aucun de ses actes. Cette aspiration est aussi ancienne que l'humanité. Mais, jusqu'à présent, la généralité des hommes, il faut le répéter, n'ont rêvé leur émancipation personnelle que par des moyens personnels limités à eux-mêmes. C'est donc à l'indépendance plutôt qu'à la liberté qu'ils ont aspiré. Leur individualisme est un résultat de leur ignorance du milieu social, de ses conditions générales, et de la place réelle qu'ils y occupent. L'aspiration inconsciente à se délivrer de toute sujétion par l'efTort personnel peut conduire un individu, sur cent, à un état relatif d'indépendance. L'aspiration consciente à la liberté peut délivrer tous les individus de toute sujétion personnelle, car elle se traduit nécessairement par un efi'ort collectif. Dans l'état de société, l'indépendance des uns est déterminée par la dépendance des autres ; la liberté, au contraire, ne peut exister qu'à la condition d'exister par tous et pour tous. On en est encore à considérer l'indépendance comme le souverain bien, sans même songer qu'elle ne peut être absolue dans la société moderne, où l'homme est si complètement un produit social, et où il ne peut même pas respirer sans participer au concert social ; l'indépendance est la gangue d'où sortira la liberté, mais elle n'est pas la liberté. Ce diamant brut n'a de valeur nulle part, même dans la brousse
australienne, tant qu'il n'a pas reçu la taille sociale ; cette taille, répétons-le à satiété, c'est la loi qui l'opère.
Prenant la lettre pour Tesprit et le mot pour la chose, comme il arrive toujours aux gens dont le cerveau ne s'est pas nourri de faits, nos prétendus libéraux de la politique et de l'économique sont de grands ennemis de la loi. Sans se donner la peine de considérer que les favorisés du présent ont constitué leur situation privilégiée, à l'abri des conventions du passé, ils demandent pour ces favorisés les bénéfices de rinsolidarité sociale, par l'abstention de la loi dans la conduite de leurs affaires. La loi est incompatible avec la liberté, répètent-ils sur tous les tons, et avec tant d'assurance que bien des gens leur font écho, sans se donner la peine d'approfondir la question, et de se demander simplement si c'est de la liberté pour tous qu'il s'agit; ou seulement de la liberté de ceux qui possèdent les moyens intellectuels et matériels, sans lesquels la liberté est un mot propre à bercer quelque stoïcien dans sa fîère solitude, mais non une chose propre à exprimer un rapport social réel entre les membres de la Cité. S'ils étaient plus sincères, ou plutôt s'ils pouvaient l'être sans péril, les privilégiés diraient nettement: Supprimons les lois qui gênent notre action, et multiplions celles qui entravent l'action des autres, car c'est de la dépendance de ces « autres » qu'est faite notre indépendance. Mais ces « autres » ont conquis de haute lutte la liberté civique; ou tout au moins ils en possèdent l'apparence, cadre vide d'abord, et qui se remplit à mesure que chaque citoyen prend conscience de sa souveraineté, et lutte par force ou par ruse pour la dégager des contraintes extérieures. Les conservateurs d'un ordre social dans lequel leur indépendance s'est constituée sous la protection de lois promulguées par leur classe, en sont donc réduits à demander — au nom de la liberté — qu'il ne soit plus fait de nouvelles lois, les lois étant des restrictions du droit naturel; les lois étant une aliénation partielle de la liberté en vue d'assurer de la sécurité à ceux qui en manqueraient. Or, ils sont suffisamment pourvus de sécurité; donc, plus de lois nouvelles. Leur diamant est taillé, que les autres restent dans la gangue.
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Est'il besoin de démontrer plus complètement encore Tinanité de ce sophisme qu'en l'énonçant ? Oui, puisque de bons esprits, en très grand nombre, des maîtres de la pensée moderne, même, y ont été surpris. M. Herbert Spencer, entre autres, à qui nous devons de si magnifiques aperçus sur la liberté finale, préconise l'abstention de la loi, par une confusion, entre le gouvernement et TÉtat, qu'il eût dû être le dernier à faire. Dans toutes les Cités où ne règne pas la démocratie pure, le gouvernement est aux mains de la classe possédante, la richesse étant partout le moyen de pouvoir par excellence. Même dans celles où la démocratie règne, c'est la classé possédante qui gouverne. Ces trois choses : la Cité, TÉtat, le Gouvernement, sont bien distinctes. La Cité, c'est l'ensemble des citoyens ; l'État, l'organe protecteur et régulateur de leur activité ; le Gouvernement, le mécanisme moteur de l'État. Qui tient le Gouvernement dirige l'Élat et domine la Cité. De ce que le gouvernement de l'État a presque toujours été, et est encore aujourd'hui complètement aux mains de la classe possédante, s'ensuit-il que la liberté, réalisée dans toutes "ses conditions pour tous les citoyens, laissera le gouvernement aux mains de cette classe ? que le Gouvernement, ayant toujours été un gouvernement de classe, ne peut être autre chose? Certes, un gouvernement de classe met l'État au service de sa classe et non au service de la Cité. Certes, encore, même lorsque la démocratie tient réellement le gouvernement, ainsi que cela s'est vu à certains moments dans les Cités antiques, il y a danger qu'elle ne gouverne pour la classe pauvre contre la classe riche ; mais ce danger n'existe que lorsque la démocratie ne va pas jusqu'au bout dans sa tâche. Elle ne songe pas à fondre les classes dans l'égalité, mais à venger l'oppression des pauvres par l'oppression des riches. La démocratie athénienne, notamment, procédait à l'égard des riches comme nos rois du Moyen-Age à l'égard des juifs usuriers, comme les sultans à regard de leurs pachas exacteurs et pillards. Elle leur faisait dégorger leurs richesses, quand elles atteignaient un certain étiage ; mais elle se fût bien gardée de tarir les sources de l'enrichissement individuel. Tant que durent les classes,
évidemment la démocratie ne peut être qu'un gouvernement de classe ; mais la démocratie moderne, dont les principes fondamentaux sont la négation même des classes, doit avoir pour tâche essentielle de les faire disparaître en fait, comitie elles ont disparu en droit. C'est par cette voie, et uniquement par elle, que nous irons au régime de self-govemment prédit par Spencer lui-même. On conçoit fort bien, en effet, que la souveraineté de chaque individu ne peut sortir que de la suppression des classes; tant qu'elles existeront, elles seront forcément en lutte pour la possession du gouvernement, et elles feront du gouvernement une arme contre leurs adversaires. Gomme le dit lui-même le penseur anglais, nous n'aurons le self-govemment que « quand chaque homme unira dans son cœur à un amour actif pour la liberté des sentiments de sympathie pour ses semblables ». Nulle sympathie n'est possible entre la classe qui veut dominer et celle qui ne veut pas être dominée ; c'est donc dans leur fusion que naîtra seulement la sympathie entre tous, et que se développera la liberté de chacun.
Donc, et en attendant que le règne de la démocratie se complète, et mette d'accord le droit et le fait, il ne peut s'agir de renforcer ou de maintenir les lois qui protègent la classe possédante, mais de faire des lois qui constituent à chaque membre du corps social les garanties réelles de la liberté idéale, que le statut général lui reconnaît. Tant que la classe possédante règne sans partage, elle édicté les lois pour elle, et ce n'est que subsidiairement que ces lois se trouvent d'accord avec l'intérêt public, dont elles se couvrent pourtant. Reconnaissons qu'elle est sincère quand elle identifie son intérêt à l'intérêt public, et que les apparences peuvent lui donner raison. Ne dit-on pas couramment : La richesse publique de telle nation est de tant de milliards? Gela veut dire : Les propriétaires de telle nation possèdent tant de milliards. Non que les propriétaires excluent de la nation les prolétaires. Ils seraient plutôt tentés de les incorporer à l'état de valeurs productives dans Tévaluation de la richesse prétendue publique, c'est-à-dire de leurs richesses privées. Même quand des membres de la classe possédante reconnaissent
aux non-possédants, aux prolétaires, une personnalité économique et sociale autonome, ils se considèrent comme tellement indispensables à la production et à l'entretien de la richesse publique qu'ils disent couramment: Mon capital fait vivre tant d'ouvriers. Il n'est donc pas étonnant que la classe possédante croie la prospérité publique attachée à sa prospérité. D'autant plus qu'il en est réellement ainsi, en fait général : l'ouvrier d*une usine est bien en antagonisme avec son patron, dans, le débat du salaire, dans la défense de son chétif droit politique ; mais ils sont tous deux solidaires devant la concurrence de l'usine rivale ; car, si le patron est ruiné, l'ouvrier sera sur le pavé. Passons à un pôle opposé de civilisation : Des esclaves noirs sont aux mains d'un maître cruel et féroce. S'ils pouvaient l'étrangler ou lui servir du mauvais café, ils le feraient avec volupté. Survient un ennemi bien armé. Vont-ils se joindre à lui pour terrasser leur tyran? Non, car ils ignorent ce que sera la tyrannie de ce nouveau venu. Ils se joindront donc à leur maître et le défendront contre l'envahisseur, quittes à reprendre après le combat leurs projets de complots pour se débarrasser de leur servitude. Ainsi font instinctivement les prolétaires, pour lesquels l'idéal n'est pas de changer de patron, mais d'être un jour leurs propres patrons. Mais, en attendant qu'ils puissent se passer de patrons, il leur faut limiter le pouvoir de ceux qui existent. C'est la tâche de la démocratie, qui édicté des lois pour soulager la détresse du plus grand nombre, et diminuer le fardeau d'oppression qui pèse sur lui. C'est alors que la classe possédante intervient et tente d'abuser la démocratie en prétendant que la, liberté et la loi sont incompatibles. Si la démocratie se prend aux mots, — et longtemps son éducation la prépara à ce rôle de dupe, — elle se contente du mot de liberté, qu'elle mâche pour tromper sa faim de justice, et laisse la « substantificque mouëlle » de la chose à la classe possédante.
Mais, à inesure que la lumière éclaire les esprits et qu'ils refusent de recevoir la fausse monnaie des mots, qui ne sont pas garantis par les choses, et des idées, qui ne sont pas cautionnées et sanctionnées par les faits, — cette réflexion s'im-
pose : prétendre que toute loi est un abandon de liberté, cela est un pur sophisme. C'est comme si Ton prétendait que toute mise en culture de jachère est un abandon de propriété, que tout placement à intérêt est un abandon de richesse. La vérité est que la loi tire ceux pour qui elle est faite de Tétat inorganique, au point de vue social, qu'on peut appeler l'indépendance, — et cette indépendance est une dépendance plus ou moins complète, — pour leur donner accès à la liberté. Est-elle faite par une minorité seule, ou à peu près? Cette minorité en recueillera les premiers et les principaux bénéfices. Cependant, il faut le dire, le soin que prend la minorité d'assurer à la majorité asservie des garanties de sécurité, sans lesquelles il y aurait révolte ou anéantissement par la famine, fait naître en cette masse des germes que l'avenir développera, jusqu'à complète accession à la liberté. La loi est-elle faite par la majorité ? tfette majorité n'en recueillera les bénéfices que si elle sait ce qu'elle peut et ce qu'elle veut, si elle sait vouloir. Les déceptions de la démocratie ont bien moins pour cause la résistance des privilégiés du rang et de la fortune que l'ignorance des masses populaires ; c'est ici le cas de répéter, avec M. Spencer, qu'on n'obtient la liberté que lorsqu'on l'a méritée. Dans la Cité moderne, où la démocratie règne mais ne gouverne pas, la loi est faite au nom de tous par les représentants d'une majorité qui n'a pas encore pris conscience de sa situation et de sa mission, et dans laquelle domine encore le concept d'émancipation individuelle par l'indépendance, — tandis que le concept d'émancipation collective par la liberté est acquis seulement par la minorité. La loi ainsi faite, affirmant une liberté et une égalité qui n'existent encore qu'en puissance, s'applique idéalement à tous, mais n'appelle réellement à ses bénéfices qu'une minorité : ainsi, elle règle le partage équitable des successions, ce qui laisse fort indifférents ceux qui n'attendent aucun héritage ; elle réprime sévèrement les atteintes à la propriété, ce qui ne protège pas, du moins d'une manière directe, la classe des nonpossédants. Il serait trop facile de multiplier les exemples.
C'est précisément parce que la liberté est incomplète pour la grande majorité des individus, dont se composent les
sociétés les plus civilisées, que la contradiction signalée plus haut peut se produire entre la forme politique et la forme économique; et celle-ci influencer et fausser celle-là non dans son aspect, mais, et c'est plus grave, dans son caractère même. L'organe politique de la Cité est plus perfectionné qu'en Orient où les institutions économiques sont en harmonie avec les institutions politiques. Mais, en somme, cette désharmonie dont nous souffrons en Occident nous préserve de la stagnation morbide où végètent les races orientales. La dernière évolution de l'organe économique moderne s'étant accomplie avec une plus grande rapidité que l'évolution de l'organe politique, — l'indépendance, l'insolidarilé qu'attestent la concurrence et le « laissez-faire, laissez-passer » ont permis aux mieux armés pour la lutte d'asservir d'abord les artisans; puis, au fur et à mesure de chaque progrès remplaçant l'outil parla machine, et l'atelier par l'usine, d'éliminer du champ industriel les adversaires moins bien armés. Ici intervient fort légitimement la démocratie, pour instituer dans le régime économique un état organique adéquat à l'état organique du régime politique. Elle remplace l'indépendance, qui pléthorise de liberté une minorité, et asservit de plus en plus l'immense majorité, par la liberté, qui sera garantie à tous, dans la mesure où elle est compatible avec le régime des classes; jusqu'à ce qu'elle les ait finalement fondues dans l'égalité parfaite, seule garantie réelle de liberté pour tous et pour chacun.