PRÉDOMINANCE CROISSANTE DU CAPITAUSME
que sur des détails. Aux petites monarchies de Tindustrie et du commerce, onéreuses, ignorantes, tracassières, succèdent les grandes républiques de la production, de la circulation et de réchange, qui sont devenues de véritables forces sociales. Qu'étaient Tindustriel et le commerçant, aux époques où leur activité s'exerçait par de petits moyens, dans un rayon de faible étendue ? Moins que rien, au regard du prêtre, du magistrat, du noble. Les labeurs de l'industrie et de réchange étaient obscurs autant que méprisés. La société reposait sur ceux qui s'y consacraient, en les écrasant. Les luttes entre les puissants de la terre les dévastaient, et les réjouissances de la paix achevaient leur ruine. Aujourd'hui^ l'industrie domine le monde, et c'est par des largesses qu'elle manifeste sa souveraineté.
Ses largesses, elle les prodigue à tous, affirment ceux qui ne se retournent vers le passé que pour glorifier le présent. Le patron disparaît du champ de la production ; il est reim* placé, en tant que propriétaire, par des association» d'actionnaires épaulées par une infinité d'obligataires; La direction du travail s'en exerce-t-elle moins bien, et osera-t-on dire qu'une société anonyme a moins d'initiative ou de judicieuse économie qu'un patron ? Dans les branches de la production où le patron, le propriétaire individuel, n'a pas encore disparu, la classe moyenne exerce son activité au mieux de ses intérêts. Voilà donc deux classes sociales : les capitalistes et les patrons, qui jouissent des bienfaits de la propriété.
Est-ce à dire que les prolétaires soient déshérités et que^ seuls, possèdent les garanties de sécurité et de liberté personnelles, attachées à la propriété, ceux-là entre les mains de qui se trouve le capital, soit dans sa forme immobilière, soit dans sa forme représentative? N'ont-ils pas une valeur intrinsèque, qui se compose de leur force physique et de ce qu'y ajoute leur force intellectuelle? Cette valeur n'estelle pas échangeable contre des moyens de jouissance et n'est elle pas, par le fait, une propriété aussi réelle que les actions et les billets de banque qui sont dans le coffre-fort du rentier ? N'ont-ils pas le droit d'utiliser la propriété de leurs bras à leur volonté, à leur caprice même ? Ne peuvent-
ë4 LA PROPRIÉTÉ IDÉALE
ils débattre le prix de leur travail, et si leur travail, étant une marchandise comme toutes les utilités sociales qui sont objets de propriété, subit la loi de l'offre et de la, demande, ne peuvent-ils se résigner à une loi qui règle également la valeur des autres utilités sociales, qu'elles soient possédées par le capitaliste ou par le paysan ? Les plus intelligents d'entre eux ne peuvent-ils s'affranchir du travail manuel et participer à la direction industrielle, prendre rang parmi les maîtres des arts, des lettres et des sciences, s'élever même jusqu'au gouvernement du pays?
Voilà ce que dit l'optimisme économique et social, mêlant le vrai et le. faux, le fait et le droit, la chose et l'image, avec un parti pris dont une systématique éducation métaphysique est la seule excuse. Sans contester aucun des avantages sociaux que le régime capitaliste a procurés a la société moderne dans son ensemble, et sans nier la solidarité géné- ^•ale dans laquelle se résolvent les antagonismes particuliers et collectifs, examinons si réellement toutes les classes sociales ont eu une part égale, vu leurs services, à ces avantages; si chaque individu est réellement propriétaire, soit par la chose, soit par le signe, soit en puissance; et si une propriété donne un produit égal à son possesseur, qu'elle soit un «hamp, une action, un atelier, une force-travail ou une capacité technique.
Si tout capitaliste est un rentier, tout rentier n'est pas un capitaliste. Les économistes, qui classent très minutieusement les richesses par catégories, n'ont pas du toutla même minutie quand il s'agit de la répartition de ces catégories entre les individus qui les possèdent ou les détiennent. Cette insouciance fait grand tort à une science qui se trouve ainsi confinée dans le domaine de l'observation tronquée, puisque limitée aux phénomènes de production et de circulation, autant
qu'inHtile, puisqu'elle s'interdit toute hypothèse, sauf sur les origines, et toute généralisation, sauf sur des chiffres et sur des quantités dont on a séparé les vivants et les agissants qui les produisent. C'est ainsi qu'additionnant les cotes foncières, l'économiste dira : « Il y a en France tant de propriétaires », incorporant à la catégorie des propriétaires le malheureux ouvrier à cinquante sous par jour qui cultive un carré de choux après son travail. C'est ainsi encore que, comptant comme capitalistes tous ceux qui possèdent une parcelle du capital mobilier, il déclarera capitaliste le concierge qui a acheté le dixième d'une valeur à lot, non pour les centimes que cette part rapportera anuellement, mais pour les chances de fortune que lui donne ce billet de loterie. Considérons les choses du point de vue sociologique et appelons capitaliste celui qui possède assez de capitaux pour exercer une action directrice sur une partie de l'activité économique générale.
A l'aurore du monde économique moderne, les capitalistes, c'est-à-dire les possesseurs du capital, les dirigeants économiques, étaient spécialisés : l'industrie et le commerce avaient leurs patrons, les transports leurs entrepreneurs de roulage et leurs armateurs, l'agriculture ses propriétaires, le crédit ses financiers. La coopération capitaliste résultant de l'organisation économique présente a créé , à côté des patrons , des négociants, des armateurs, des propriétaires et des banquiers, toute une classe d'hommes qui sont tout cela à la fois, ou plutôt qui ne sont rien de tout cela, et n'en recueillent pas moins les profits que donnent ces diverses branches d'exploitation. L'organe du crédit opère sa mainmise sur elles, au fur et à mesure qu'elles recourent à ses services, et le financier est devenu le capitaliste complet. Ce n'est pas avec son propre capital qu'il a pu conquérir l'hégémonie capitaliste ; et si nul plus que lui n'a contribué à donner à la propriété des moyens de production, de circulation et d'échange le caractère impersonnel qu'elle revêt de plus en plus à chaque application nouvelle de la science au travail, il n'a pas tardé à s'apercevoir que la société attendait de lui un autre service, qu'il n'a pas hésité à lui rendre : il s'est supprimé en tant qu'intermédiaire (toute disparition d'intermédiaire n'est-
elle pas un progrès !) et s'est bravement substitué aux chefs d'exploitation dont il- avait été jusqu'à présent le banquier.
L'opération de banque est devenue pour lui subsidiaire. Ne croyons pourtant pas qu'il y renonce, ni qu'il l'accomplisse à regret ; car, telle quelle, elle donne des bénéfices appréciables, surtout quand elle est privilégiée. Elle est pour lui un moyen de domination et de conquête, dontil n'a garde de se dessaisir ; aussi le voit-on tenir l'organe national du crédit, la Banque de France, et mettre tout en œuvre pour n'en être point dépossédé. Non qu'en elles-mêmes et dans leur masse les opérations de banque lui procurent un profit plus élevé ou plus certain que les opérations industrielles ; mais elles permettent au capitaliste de favoriser ses opérations industrielles, et mettent ses concurrents à sa discrétion. Déjà, on le voit guetter la grande propriété terrienne, que défendent énergiquement par des moyens politiques les non-possédants à peine sortis du servage antique ; le grand secret de l'agitation antisémitique est dans la lutte entre le capital immobilier, qui se met en garde, et le capital mobilier, qui, ayant bientôt achevé la conquête de l'industrie et des transports, s'apprête à conquérir l'agriculture. Mais les primes à la production agricole, qui ne peuvent d'ailleurs profiter qu'à la grande propriété, ne sont ni extensibles à l'infini ni éternelles. Pour ce qui est de la petite propriété rurale, on sait quel gage a. déjà pris sur elle le capitalisme, au moyen du crédit, devenu un instrument de dépossession systématique.
Est-ce par le développement de ses propres forces que le capitalisme a réalisé cette puissance ? Ses trois plus formidables moyens d'action, il les tient directement de la nation, dont les représentants les lui ont concédés : le crédit, les chemins de fer, les mines. C'est l'État qui lui permet de dominer dans l'État, d'y constituer ce qu'on a pu appeler avec raison la féodalité moderne ; simple intermédiaire à l'origine entre l'Etat et ses créanciers, il est à présent le grand créancier de l'État; mis à même, par son caractère multiple d'industriel et de négociant, de concentrer les denrées et de fabriquer les produits, il devient nécessairement le principal fournisseur de l'État. De celui-ci, c'est-à-dire de la collectivité, le
capîtaiiste tire à la fois capital et revenu. C'est donc bien moins par la libre concurrence, que par le monopole, que le capitalisme s'est formé et développé ; et l'histoire du capitalisme naissant du libre jeu des forces économiques est à mettre au panier à côté du rabot et de la scie de Bastiat. En réalité, il en est de même dans toutes les manifestations particulières de la vie sociale. Trop souvent, quiconque parle de liberté, sous-entend sa liberté contre ceile d'autrui. On peut dire que le capitalisme a amplement joui de la liberté.
Il va de soi, en effet, que le capitaliste étant le plus propriétaire des hommes, il en est aussi le plus libre. Il est à peine besoin de dire que son action sociale est considérable. Tel pauvre diable, qui n'approcha de sa vie un guichet de banquier, pourra vous dire avec orgueil le nom de l'homme le plus riche de France ; ce malheureux, à qui une pensée élevée donnerait assez de dignité pour lui permettre d'apprécier le peu de valeur morale de la richesse, sera incapable de vous citer un nom d'écrivain ou de savant ; et, sans la découverte du virus rabique, le nom de Pasteur n'eût été appris à la foule que le jour de son enterrement; elle l'eùt^ d'ailleurs, oublié le lendemain. Rarement le capitaliste daigne diriger lui-même la politique, du moins ouvertement. Mais il n'en a pas moins ses préférences. Si, dans les États démocra» tiques, il juge prudent de ne pas faire montre de sa puissance, il n'en intervient pas moins d'une manière active et efficace dans le sens, non des intérêts réels du pays, mais des siens propres. Il est vrai qu'il possède une si grande partie de la richesse publique, qu'il peut se croire autorisé à identifier l'intérêt public au sien. Même dans les pays monarchiques d'apparence féodale et militaire, il exerce son action directrice ou modératrice. L'extension de sa puissance lui fait tenir les frontières pour de pures limites géographiques, et cela lui donne une sorte de caractère international, qui n'est pas fait pour déplaire à ceux dont la pensée sur ce point devance les temps. Le cosmopolitisme de la féodalité capitaliste est, du reste, fort accommodant. Volontiers elle fabrique pour ses gouvernements respectifs de formidables engins de guerre, qu'un progrès de l'armement fait jeter à la ferraille
au bout de cinq ou dix ans; mais elle ne permet ni aux gouvernements ni aux peuples de jouer avec cet outillage de mort, car une guerre européenne provoquerait une crise économique, dont les capitalistes auraient à souffrir.
Mais c'est surtout dans les États démocratiques que le capitaliste est tout-puissant. Il a su^ parla presse qu'il soudoie, conquérir même l'opinion publique, et lui imposer les doctrines économiques dont il est le bénéficiaire. Quant aux doctrines philosophiques, morales et politiques, il les dédaigne volontiers. Car, en somme, le capitaliste est une force de la nature , une force plutôt physique , sans aucune cérébralité. Il lui importe peu que le peuple soit croyant ou athée ; si le peuple aime l'eau-de-vie, le capitaliste en fera extraire de la betterave ou de la pomme de terre, et lui versera l'ivresse ; mais si le peuple entend ne plus payer les impôts de consommation, le capitaliste achètera les journaux, et les journalistes avec, pour lui démontrer qu'il est nécessaire que l'impôt soit payé par les pauvres, attendu que les riches pourraient, si on grevait leur superflu, faire émigrer leur argent. Le capitaliste n'a pas de doctrines politiques, mais il soutient de préférence les conservateurs. Dans les deux grandes conspirations organisées en France, au cours de la seconde moitié de ce siècle, contre la forme républicaine, les féodaux du capital ont jeté leur or dans la balance. Mais ce qui réussit au Deux-Décembre échoua au Seize-Mai. Il s'est créé, au-dessus de la force matérielle que donne la richesse, une force morale que le capitalisme n'a pu atteindre, — faute de l'avoir connue.
La classe moyenne est la benjamine des économistes, des moralistes, des publicistes, au moins en paroles. En fait, elle est la classe des propriétaires par excellence. Quand on veut décourager les socialistes, c'est elle qu'on leur jette à la
lête. C'est elle, si nombreuse, si avisée, qui saura défendre son champ, son atelier, sa boutique, ses obligations et son livret de la caisse d'épargne contre l'agression collectiviste. Car, si elle est capitaliste par sa situation, elle est prolétaire par son origine. Toucher à son droit de propriété serait attenter aux droits sacrés du travail. C'est elle qui fut la garde nationale, et c'est elle qui est encore le jury. C'est la France elle-même, la France citoyenne et bourgeoise, à la fois démocrate et conservatrice, pratiquante par habitude et incroyante par attitude, bravache jusqu'à l'héroïsme, prudente jusqu'à la poltronnerie, modérée avec violence. Elle règle son estime pour le gouvernement sur les mouvements de la rente, elle aime la blague et ne supporte pas l'ironie, elle allie au goût de paraître une sévère économie, elle pleure sur la dépopulation et ne fait pas d'enfants : elle est à la fois absurde comme don Quichotte et raisonnable comme Sancho Pança. Somme toute, elle a les qualités et les défauts que peuvent donner le sentiment de la propriété et la crainte de la dépossession. En général, elle ne sait sur le socialisme que ce qu'en disent les journaux subventionnés par le capitalisme, et, après avoir maudit les révolutionnaires, elle porte ses économies aux guichets des sociétés financières. Quand une débâcle la ruine à demi, elle refait patiemment son épargne, en maugréant contre les révolutionnaires, que son journal lui dénonce comme des spoliateurs ; puis, dès que le journal annonce une nouvelle émission, elle court en hâte jeter au gouffre capitaliste l'argent qu'elle a gagné entre deux désastres. En présence d'une fidélité aussi obstinée, le capitalisme serait un monstre d'ingratitude s'il ne la faisait au moins rembourser en bonnes paroles par les écrivains qu'il a su convaincre de l'excellence de sa cause.
Comme elle est placée entre le camp de ceux qui aspirent à tout posséder et le camp de ceux qui ne possèdent rien du tout, un peu de clairvoyance lui montrerait que l'ennemi, pour elle, n'est pas le prolétaire. Quand elle est en conflit direct avec lui, quand elle est contrainte de rogner le salaire de ses ouvriers, les gages de ses laboureurs, les appointements de ses employés, elle sait bien dire, aux
malheureux qu'elle met à la portion congrue, que la concurrence la force à agir ainsi, sous peine de disparaître. Elle sait alléguer la cherté et la difficulté du crédit, la guerre de prix que lui font les grosses entreprises, mieux outillées et mieux renseignées. Et cependant, c'est contre le prolétaire qu'elle continuera de lutter et de déblatérer. Son ambition et son culte étant la richesse, son respect demeurera acquis à ceux qui la ruinent. Ave Cœsar...
Quand, faisant litière des principes sacrés du laissez faire et laissez passer, elle demande protection à TÉtat contre la concurrence étrangère, protection qu'elle obtient (car c'est encore elle qui dirige l'opinion des masses électorales et des assemblées délibérantes), profite-t-elle de ce répit pour améliorer son outillage ou perfectionner ses procédés commerciaux? Elle n'a garde, et, battue sur le marché international, elle ne sait même pas alimenter le marché colonial que la nation lui a ouvert, au prix des plus grands sacrifices d'argent et d'hommes. Son idéal n'est pas d'aller chercher le consommateur où il est, mais de le contraindre à s'approvisionner chez elle. Elle sait assez d'histoire pour ne pas ignorer qu'au Moyen- Age le commerce et l'industrie étaient soumis à une réglementation qui était à la fois pour eux une contrainte et une garantie. Libérale jusqu'à lanarchie pour protester contre toute contrainte, elle reculerait volontiers jusqu'au xii® siècle pour obtenir toute garantie. N'avonsnous pas vu récemment le commerce parisien protester contre la construction d'un chemin de fer métropolitain?" L'idéal, pour chaque boutiquier, serait que le consommateur ne pût s'évader de son quartier I
D'où lui viennent cette inintelligence, celte absence d'initiative, ce caractère contradictoire? De sa pauvreté ; car l'éparpillement à l'infini d'une richesse considérable n'est pa& seulement la pauvreté pour chacun du fait que la part de chacun est forcément réduite, mais encore et surtout du fait que chaque effort est opposé à l'effort voisin, la libre concurrence étant la loi essentielle d'un tel régime. Et l'inintelligence patronale, incapable de concevoir un plan de combat, et surtout de l'exécuter, contre les forces capitalistes^
cherche ses moyens de défense dans une exploitation plus intense des bras ouvriers mis à sa disposition par le marché du travail, toujours encombré de cette denrée. Cette exploitation à outrance du travail salarié, loin de défendre le patronat, est encore une des causes de sa déLchéance. Il est démontré aujourd'hui qu'un ouvrier bien nourri, et ne travaillant qu'un nombre raisonnable d'heures par jour, produit plus que l'ouvrier mal nourri et surmené. Cette démonstration s'applique surtout à la moyenne et à la petite industrie, où la machinerie n'a pas le rôle principal et où régnent encore, simultanément ou séparément, l'habileté professionnelle et la division manufacturière du travail.
Le commerçant, plus encore que l'industriel, montre une profonde horreur de toute innovation, car toute innovation lui est meurtrière. On ne peut lui imputer à crime de vouloir vivre. Mais c'est chose véritablement plus douloureuse que risible de le voir s'obstiner à vouloir vivre de la vie de ses pères dans un monde complètement transformé. La rapidité et la facilité des moyens de communication et d'information rendent possible la suppression d'une quantité innombrable d'intermédiaires. N'importe, ces intermédiaires se cramponnent à leur moyen d'existence, continuent les petits errements des cachoteries et des prix occultes, se mettent à cinq pour transporter une pièce de dentelle de la fabrique au petit magasin où la cliente viendra l'acheter, encouragent la fraude et les malfaçons des petits fabricants afin d'atteindre quand même aux bas prix de la grande industrie, qui a limité au minimum le nombre des intermédiaires. Résultats ; sur le marché local, le grand magasin achève son triomphe sur les boutiques d'autrefois ; sur le marché international, nos produits reculent devant ceux des nations voisines qui, entrées les dernières dans le mouvement industriel, ont d'emblée adopté les moyens de production les plus perfectionnés.
Le propriétaire rural ne se défend pas mieux, et peut-être plus mal. Pour lui, encore plus que pour l'industriel et le commerçant, le crédit est une dérision, en même temps qu'un instrument de ruine et de dépossession. La population
rurale, qui formait les trois quarts de la population totale de la France il y a trente ans, n'en forme plus que les deux tiers. Est-ce à dire que, les procédés de culture s'étant perfectionnés, la terre exige un moins grand nombre de bras ? Il y a eu vraiment trop peu de progrès accomplis au cours de ces trente dernières années dans l'ordre agricole, pour qu'on puisse soutenir cette thèse. La vérité est que le paysan quitte sans regret une terre qui ne peut plus le nourrir. Celui qui reste sur le sol natal est rongé par la dette, et il lui arrive d'envier la misère de son frère émigré dans les villes.
Si peu prolifique que soit la classe moyenne, sa part de propriété est tout de même trop restreinte pour que tous ses fils puissent se la partager ; aussi en dirige-t-elle le plus qu'elle peut vers les professions dites libérales et le fonctionnarisme. La noblesse appauvrie reste le plus qu'elle peut dans sa raison d'être et dans son rôle en vouant ses fils à l'armée, où ils font d'ailleurs une carrière plus brillante que leurs camarades de la bourgeoisie, puisqu'à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des grades, VAnnuai7*e militaire accuse une plus grande proportion d'officiers à particule et à titres. La bourgeoisie produit des professeurs, des médecins, des avocats, des ingénieurs, en si grande quantité, que, si le fonctionnarisme n'était pas un déversoir tout indiqué, l'encombrement de ces diverses professions, déjà si grand, serait encore plus considérable. Mais sur ces deux terrains elle se heurte à une concurrence redoutable. La démocratie porte ses fruits : Les enfants du prolétariat, dans les grandes villes, ont à leur portée les moyens d'acquérir des connaissances. L'État et les Communes instituent des bourses pour les meilleurs élèves, et ceux-ci, en majorité fils d'artisans et d'ouvriers, apportent à l'étude et au travail des qualités et des aptitudes qui les placent au-dessus de leurs condisciples plus fortunés. Les bourses, à Paris, sont accessibles à tous les élèves indistinctement : cependant, on voit que la majorité de ceux qui les obtiennent sont des fils du prolétariat ou de la toute petite bourgeoisie. La propriété des grades universitaires, des emplois, des fonctions échappe donc à la bourgeoisie, comme lui échappe la propriété de la terre et
de Poutillage. Elle est réellement prise entre deux feux : le capitaliste, qui marche à la conquête du domaine matériel, et le prolétaire, dont les enfants les plus cultivés marchent à la conquête du domaine intellectuel. Ceux-ci mettent leurs connaissances au service du capital et activent le mouvement de dépossession de la classe moyenne. On peut donc affirmer qu'elle ne trouve plus dans la propriété une suffisante garantie de sécurité.
Si les ouvriers connaissaient l'histoire de leur classe, ils se consoleraient de leurs misères présentes en songeant à celles, bien plus grandes, qu'eurent à endurer leurs pères, libres ou non, esclaves ou colons, serfs ou artisans. Ainsi raisonnent ceux qu'étonne, afflige ou menace la revendication croissante du prolétariat. Il est plus exact de dire que, le jour où le prolétariat saura ses origines, rien n'arrêtera plus son essor vers l'avenir ; car il n'est tel que de considérer le chemin parcouru pour donner le courage et la force d'aller plus avant. Le producteur de naguère et de jadis a été une chose plutôt qu'un homme, cela est vrai, et il ne fut jamais autant qu'aujourd'hui le propriétaire de son travail. Ses corvées sans rémunération édifièrent les Pyramides ; est-ce une raison pour estimer suffisante l'incomplète rémunération qu'il reçoit de notre temps sous forme de salaire? Artisan relativement libre, aux temps du Moyen Age et de la Renaissance, il était fouetté et essorillé quand il se concertait avec ses camarades pour refuser le travail trop peu payé ; est-ce une raison pour qu'il apprécie à présent comme un bienfait d'être libre de faire grève, sans risquer pis que la prison pour lui et la famine pour les siens ?
On répète couramment que la Révolution française a donné la liberté aux ouvriers, en d*autres termes, qu'elle leur a rendu la propriété de leurs bras. En un régime social
OÙ tout s'évalue et s'échange, posséder une force physique mise au service de connaissances professionnelles, c'est évidemment avoir une propriété en puissance, dont on peut tirer les mêmes jouissances que de toute autre propriété en apparence plus tangible, mais d'un rapport égal. Il y a cependant une différence entre la propriété attribuée au travailleur et celle du propriétaire proprement dit. Celle-ci, en vertu de la loi de reproduction du capital, assure à son possesseur un revenu déterminé sans qu'il soit absolument contraint de la mettre en œuvre lui-même. S'il se contente du revenu qu'elle lui rapporte, elle lui aura assuré vivre, couvert et le reste pendant toute sa vie, et il se pourra qu'il la lègue intacte à son fils, parfois même accrue. Celle-là, au contraire, a une limite, et cette limite n'est que trop souvent en avance sur la limite de l'existence même de son possesseur. Les bras d'un vieillard sont toujours des bras ; mais, dès qu'ils ne peuvent plus soulever un marteau, ils n'ont plus cours sur le marché. Le malheureux a consommé trop tôt sa propriété, et le voilà complètement dénué. Il est dans la situation d'un propriétaire qui mourrait de faim sur les ruines de sa maison.
Quel est le caractère moderne de la propriété ? C'est d'être proprement du capital, c'est-à-dire un moyen de production que le travail met en œuvre, reproduit et perpétue. Les bras et rintelligence de l'ouvrier ne sont donc pas du capital, puisqu'ils ne se reproduisent pas à l'infini, puisqu'ils ont une limite qui est leur usure. Un autre caractère du capital, c'est que ses produits sont faits en vue de l'échange. On dira : les bras de l'ouvrier, son cerveau, produisent également des valeurs d'échange. Soit. Mais ces valeurs ne seront pas ajoutées à la valeur-travail qui est dans les bras ou le cerveau de l'ouvrier. Elles ont payé une valeur-travail dépensée et que l'ouvrier ne récupérera plus, elles servent à créer la valeur-travail qu'il devra dépenser demain. Si, donc» on veut absolument assimiler le travail aux autres formes de la propriété, il faut dire que le capital est une propriété qui se reproduit, et le travail une propriété qui ne se reproduit pas. Et, si le capital est une propriété qui se reproduit, on con-
viendra que ce phe'nomène ne s'accomplit pas par une vertu magique que posséderait le capital, mais parce que du travail y a été incorporé, cristallisé, selon la si précise et si forte expression de Karl Marx. Donc, le capital se reproduit parce que le travail Ta fécondé, et c'est précisément pour cette raison que quiconque ne possède qu'une force de travail ne possède en réalité rien du tout, puisqu'il est contraint de la donner au jour le jour au capital, en échange d'une subsistance qui n'est pas toujours à la mesure de son appétit et de celui de sa famille. Que dirait-on d'un homme qui, possédant trente mille francs au moment de sa majorité, déclarerait gravement que, grâce à cet argent, son existence est assurée pour trente ans, et manifesterait l'intention de tenir son héritage dans un coffre et d'y puiser chaque année les mille francs de sa dépense ? On dirait qu'un tel homme est fou, et Ton n'aurait pas tort : attendu qu'il y a des chances pour qu'il vive plus de trente ans et se trouve alors dépourvu au seuil de la vieillesse ; attendu que ce capital de trente mille francs, placé à intérêt modéré, pourrait lui rapporter les mille francs par an qui lui sont nécessaires et se retrouver néanmoins intact au bout de la trentième année. On blâmerait cette opération chez un particulier possédant un capital, et Ton trouve tout naturel que la société contraigne plusieurs millions d'êtres humains à épuiser leur unique richesse, qui est leur force-travail! Au moins notre capitaliste toqué et paradoxal se serait-il reposé à côté de son sac d'écus et se serait-il donné trente années de bon temps.
Cette propriété, si précaire et d'un caractère si spécial, assure-t-elle la liberté de son possesseur? Pas plus qu'il n'a la possibilité de l'aliéner d'un seul coup, afin de l'échanger contre une autre forme de capital, le prolétaire ne peut se croire libre de disposer de la propriété de ses bras. Un chômage, une maladie, qui en ont suspendu l'emploi pendant un nombre donné de jours, n'ont pas, tant s'en faut, accumulé une réserve de force-travail qu'il sera ensuite loisible au prolétaire de monnayer. La force qu'il n'a pas employée n'en est pas moins perdue pour lui, et, même, les privations résul-
FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 5
tant du chômage ou raffaiblisseraent résultant de la maladie causent forcément une diminution de ce qui lui reste à dépenser de sa prétendue propriété. Au contraire, si le capitaliste chôme ou tombe malade, le capital ne chôme ni ne tombe malade. La crise personnelle qui ruinera ce capitaliste ne feira aucun tort à son capital, qui ira simplement se mettre au service d'un autre capitaliste, plus, heureux ou mieux portant. Donc, si le travail est une propriété très personnelle, à coup sûr la plus personnelle de toutes, il n'a aucune des vertus qui caractérisent la propriété, car il n'assure même pas la liberté à son possesseur et il n'existe comme propriété qu'au moment même où son possesseur a la possibilité de Taliéner. Si, donc, en un sens, le travail est la plus idéale des propriétés, on peut affirmer qu'il n'est pas la propriété idéale.
Le travail n'assure pas la liberté du producteur, puisqu'il est une aliénation constante de l'activité physique et cérébrale de celui qui le fournit. Mais, dira-t-on, il procure, par le salaire, des moyens de liberté. Un tel est libre, parce qu'il a trois mille francs de rentes, et tel autre est libre, parce qu'il a un salaire de trois mille francs. A cette différence, cependant, que le premier a une liberté de plus que le second : celle de ne pas travailler. Le second, quand lui échoit cette funeste liberté, meurt de faim, tout simplement, et il emporte sa liberté avec lui dans la fosse commune. Dira-t-on que, la liberté étant la faculté reconnue et accordée à chacun d'exercer et de développer Tactivité de son organisme dans le sens qu'il lui plaît, il ne peut convenir à un ouvrier de mener la vie d'un rentier, chaque homme ayant des conditions de liberté résultant des conditions dans lesquelles il se trouve placé par la nature et par la société ? A ce compte, on peut parler également de la liberté de l'esclave, car s'il lui est aussi interdit de fuir la plantation de son maître qu'il l'est à l'ouvrier de vivre sans aliéner sa force- travail, il est quantité d'actions et de gestes dont soii maître lui laisse l'entière responsabilité : il sera libre de préférer le manioc aux patates, ou d'employer ses nuits à danser au lieu de dormir; à la condition, toutefois, que le manioc
ne coule pas plus cher au maître que les patates, ou que la veille trop prolongée n'amène pas une déperdition de forces qui frustrerait le maître de tout le bénéBce qu'il espère tirer du travail de son esclave.
Les économistes déclarent que le travail est une marchandise. C'est, en tout cas, une marchandise d'une espèce très particulière, puisqu'alors que toute marchandise peut s'échanger contre toute autre de valeur égale, il n'en est pas de même pour la marchandise-travail. Du jour où le travail s'échangerait contre une marchandise de valeur égale, c'en serait fait des bénéfices du capital, il n'y aurait plus ni revenu ni rente d'aucune sorte. N'est-il pas plus exact de dire que le travail n'est ni une propriété ni une marchandise, qu'il est simplement le travail, c'est-à-dire le producteur unique de toute marchandise et de toute propriété ? Quand donc quelqu'un dit: «J'exploite une propriété, uncapital quelconque », il faut entendre qu'il exploite le travail passé au moyen du travail présent, et quand il dit : « Je fais vivre cinquante ou cent ouvriers », il faut entendre que cinquante ou cent ouvriers le font vivre. Qu'on ne prétende pas qu'entre le capitaliste, ou le patron, et l'ouvrier il y a échange de services ; il n'y a pas échange entre des valeurs inégales, mais tromperie et spoliation. Ce que, dans le commerce régulier, les lois interdisent et annulent, elles le déclarent normal et licite dans le commerce du travail.
Pour se justifier des accusations portées contre lui par ceux qu'il exproprie, le capitalisme invoque des arguments qui ne sont pas sans valeur. Répondant aux récriminations personnelles, il avoue d'abord que sa fonction purement mécanique dans la société le dispense de toute considération sentimentale. Il ne doit pas plus gémir qu'il ne se réjouit de l'expropriation du patronat industriel et commercial, et, s'il
dévore des existences ouvrières, c'est avec une égale absence de plaisir et de répugnance. Il fait de plus observer qu'au temps où la domination économique était moins imperson-. nelle, on ne voit point que la pitié et la charité des possédants s'exerçassent davantage qu'en ce temps-ci, au contraire. Placé en face de la situation faite par lui au prolétariat, il reconnaît volontiers qu'elle est pénible pour tous, car si les prolétaires étaient mis à même de consommer davantage, ce serait également un grand profit pour les capitalistes, le prolétariat constituant le grand marché de la consommation. Puis, ayant repris assurance par cette constatation, il s'admire dans son œuvre présente et se glorifie dans son œuvre future. Par la constitution capitaliste de l'organisme économique, les denrées alimentaires et les produits manufacturés sont mis à la portée du consommateur plus rapidement et à moins de frais ; leur abondance, résultat du perfectionnement des moyens de production et de transport, les amène à un assez bas prix pour que tous puissent se les procurer. Il arriva, certes, que, pour avoir produit en trop grande abondance, le producteur doit se croiser les bras devant les magasins encombrés de denrées et d'objets qu'il ne peut acheter, quel qu'en soit le bas prix et quelque besoin qu'il en • ait. Mais ces accidents de surproduction, qui ne frappent pas que le travailleur, sont comme les crises de croissance du capitalisme. Elles sont le résultat de ses tâtonnements vers une production sans cesse accrue; elles manifestent, cruellement, il est vrai, une exubérance de vie et de force ; on ne doit pas plus condamner le capitalisme pour ces accidents, — qui, d'ailleurs, n'ont pas un caractère aussi violemment meurtrier que les famines de notre Moyen-Age et des pays qui vivent encore sous un régime similaire, — qu'on ne songe à condamner l'emploi des machines à vapeur en donnant pour raison que des chaudières font fréquemment explosion. Un emploi mieux réglé de la machine économique supprimera graduellement, pour la classe ouvrière, ces douloureuses périodes de chômage, que la grande industrie de production et des transports, réellement et complètement incorporée au capitalisme, ne connaît plus guère que par ouï-
dire. C'est, en effet, dans les industries où Tordre capitaliste ne s'est pas encore installé dans sa forme la plus moderne et la plus définitive, que les crises sévissent. Elles sont le résultat de l'ignorante imprévoyance des chefs d'industrie.
Bousculés, talonnés, harcelés par la concurrence qu'ils se font entre eux et parcelle que leur fait à tous ensemble la grande industrie, ils ne se préoccupent que d'une des deux données du problème économique, la production, et négligent complètement l'autre, la consommation. Ils engorgent ainsi le marché de produits dont il n'a que faire, apportant un excédent d'étoffes quand ce sont les chaussures qui manquent, ou jetant un lot de chaussures sur une plage où tout le monde va nu-pieds.
Le capitalisme aspire à devenir le maître du genre humain, mais c'est afin d'être plus complètement son serviteur, afin de devenir le diligent et avisé pourvoyeur de ses besoins. Les résistances qu'il rencontre et dont souffrent ceux-là mêmes, tout les premiers, qui les lui opposent, sont les seules causes de perturbations économiques dont on l'incrimine bien à tort. N'est-ce pas lui qui a étendu les limites du marché ! lui qui, par ses compagnies de navigation et de chemins de fer, transporte à bas prix les marchandises 1 lui qui étend sous les mers des réseaux de câbles électriques, et qui fait connaître en une minute aux producteurs de Paris les besoins des consommateurs de New- York ! lui qui, à mesure qu'il étend ses bienfaisantes conquêtes, substitue l'ordre au désordre et l'abondance à la disette î Et, pour ces services, que demande-t-il ? Une rémunération qui diminue à mesure que le service grandit, puisque le taux de l'intérêt servi au capital va toujours en s'abaissant. L'agiotage, qu'on lui reproche, est un abus jusqu'ici inséparable de la spéculation. Coupera- t-on cet arbre parce qu'une douzaine de chenilles en rongent les feuilles ? C'est par la spéculation que sont rendues possibles les entreprises qui demandent de longues années de préparation, afin de pouvoir enrichir pour des siècles et des siècles les générations qui suivront. L'agiotage a tué le canal de Panama, mais la spéculation a permis de construire le canal de Suez. Plus le développement du capitalisme accroîtra l'intelligence
et racUvité de la spéculation, moins les méfaits de Tagiotage seront possibles, puisque l'agiotage ne peut s'exercer qu'aux dépens des capitalistes ignorants, victimes de leur avidité. Au fureta mesure que se développera le capitalisme, le nombre des capitalistes s'accroîtra de tous les propriétaires qui exploitent actuellement la boutique, l'alelier et le champ par des procédés préhistoriques. Ils comprendront qu'au lieu de lutter en désordre contre les gros bataillons organisés par la finance, au lieu de s'entredévorer sur un marché qui, pour eux, se rétrécit chaque jour davantage, ils ont tout bénéfice à s'incorporer au régime nouveau, puisque, s'ils se refusent à cette incorporation, elle se fera sans eux, au moyen de leur propre capital, tourné parle vainqueur contre le vaincu. Il y a place pour eux, leurs fils et leurs filles, dans la hiérarchie capitaliste, et c'est dans les rangs de celte hiérarchie qu'ils trouveront le profit du présent et la sécurité de l'avenir. Plus équitable que les hiérarchies nobiliaires, sacerdotales et bourgeoises du passé, la hiérarchie capitaliste ne tiendra pas compte de la naissance, mais de la capacité, car elle a pour règle d'éviter le gaspillage. On ne la verra donc pas placera la tète d'une centaine d'ouvriers le jeune homme incapable qui allègue aujourd'hui son droit d'héritier.
L'ouvrier lui-même est intéressé au règne complet, absolu et éternel du capitalisme, car c'est par lui qu'il conquerra la sécurité et la liberté qui lui manquent encore. 11 prendra rang, lui aussi, dans la hiérarchie capitaliste, et il pourra, s'il est intelligent, s'élever aux plus hauts emplois. Que s'il demeure confondu dans la masse des producteurs manuels, il trouvera dans son travail la satisfaction de ses besoins. Réunis par groupes nombreux pour la mise en œuvre capitaliste, les travailleurs pourront bien mieux s'entendre pour obtenir de leur salaire le prix le plus élevé. Instruits des conditions du marché, les opérations du capitalisme se faisant nécessairement au grand jour de la publicité, ils sauront quelle part du profit ils peuvent justement réclamer; ils pourront se transporter à peu de frais, toujours grâce au capitalisme, sur les points où leurs bras seront demandés. Les assurances que les entreprises capitalistes contractent entre elles, les produc-
teurs les pourront contracter entre eux contre la maladie et les risques professionnels. La retraite pour la vieillesse sera assurée à tout travailleur, puisque actuellement elle Test déjà dans les plus grandes entreprises organisées par le capitalisme, et qu'on voit cette institution s'étendre progressivement aux autres entreprises acquises au régime capitaliste complet.
11 n'est pas jusqu'à l'organisation politique, qui ne doive éprouver la bienfaisante influence du capitalisme. Il est à son insu un agent de progrès; il abaisse les frontières et, mêlant les produits, il mélange les peuples. Quelle nation, aujourd'hui, pourrait se flatter de se suffire entièrement par sa seule production, sans supprimer au moins un tiers de ses besoins, et sans limiter au minimum la satisfaction des deux tiers restants ? Par l'ordre et l'économie qu'il introduit dans son administration, par son utilisation de toute force, de toute valeur, de toute aptitude, le capitalisme est un précieux modèle pour les administrations publiques. Tous les écrivains qui font la critique des systèmes administratifs d'État indiquent comme réformes les méthodes mêmes employées dans les administrations particulières du capitalisme. Les grandes administrations capitalistes sont, en efl'et, des républiques qui se sont substituées aux petites monarchies patronales sans cesse en lutte entre elles, tels les féodaux batailleurs de jadis. La république organique du travail fait l'unité en les absorbant, au grand profit de ceux que leurs querelles mesquines appauvrissaient et afl'amaient tout en les tracassant. S'il était permis au capitalisme d'être idéaliste, et il s'en garde soigneusement, il montrerait le globe de demain mis en actions, ses diverses fonctions économiques réparties entre de peu nombreux mais formidables groupes d'actionnaires et de producteurs étroitement solidarisés, la paix et l'abondance enfin assurées à tous sans distinction. Mais il est l'ennemi du rêve, qui est du temps pris à l'action. Il poursuit lentement et machinalement son œuvre. 11 nous faut voir si elle est réellement aussi bienfaisante qu'il l'affirme, et si, par elle, l'humanité trouvera la sécurité et la liberté qu'elle continue de rêver obstinément, puisque ce sont les moyens
par lesquels la vie normale de l'individu se réalise. Sinon, l'humanité cherchera en elle-même d'autres moyens de salut.
En se tenant strictement sur le terrain économique et en s'isolant avec soin de tous les autres phénomènes sociaux, de toutes les autres manifestations de l'activité humaine, le capitalisme peut présenter une justification plausible, on l'a vu. L'économie politique, qui, jusqu'à présent, a été beaucoup plus la science des rapports des valeurs entre elles que la > science des rapports entre les valeurs et les hommes, se contente de cette justification, qui résume et couronne son œuvre théorique moderne. La sociologie, qui est la science des rapports des hommes entre eux, ne peut se satisfaire à si bon compte. Au nom de la morale comme au nom de l'hygiène, au nom de la liberté comme au nom du droit, au nom de l'histoire comme au nom de la politique, elle passe au crible de sa critique et remet au point les orgueilleuses affirmations de l'économie politique, qui ne répond pas à cette première et capitale obj ection que lui fait l'équité : en ne payant pas au producteur l'équivalent de ce qu'il a produit, on le vole. L'économie politique ne daigne pas même discuter la légitimité du prélèvement capitaliste. Elle se base sur ce vol continu dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Son attitude sur ce point suffit pour la condamner : le capitalisme porte en soi un vice fondamental, au regard de la conception moderne du droit, un vice aussi radical que la conquête et l'esclavage. C'est l'exploitation de l'homme par l'homme qui se continue, c'est le mieux armé qui contraint le moins bien Sfmé à travailler pour le nourrir ; au lieu d'armes apparentes et de violence, les spoliateurs emploient des armes occultes et de ruse : voilà la seule diff*érenee. C'est par la continuelle révolte du spolié que le spoliateur a été contraint d'employer ces armes nouvelles : la justice veut qu'elles soient brisées comme le furent les armes anciennes.
La légitimité du capitalisme est encore viciée fondamentalement, quelles que soient les opinions courantes et même juridiques sur la prescription; si un crime individuel peut se prescrire par un certain nombre d'années, il ne peut en être de même pour des agissements qui ont donné une part du capital de la société à des particuliers, et qui leur ont ainsi fourni les moyens d'acquérir le reste au détriment de l'immense majorité des membres du corps social. Cet autre vice fondamental du capitalisme, on le comprend, c'est la constitution, aux mains des plus puissants de ses membres, de la série de monopoles de droit et de fait dont il a été parlé plus haut. On ne saurait trop le répéter, ces monopoles sont les instruments de la dépossession continue de la masse des propriétaires personnels, en même temps que d'un plus étroit asservissement de la masse des non-propriétaires. Une nation ne peut pas plus aliéner à perpétuité la propriété commune, qu'un individu ne peut aliéner à perpétuité sa propre personne. Cela est si vrai, que toutes les concessions du domaine public attribuées au capitalisme sont limitées dans leur durée. 11 n'en reste pas moins que, pendant la période de concession, le capitalisme aura eu à son service le levier grâce auquel il peut, à présent, soulever le monde et le refaire à sa guise. Tout ce qu'il a conquis, à l'aide de la puissance sociale, mise à sa disposition par les infidèles représentants de la nation, porte donc la marque de ce vice originel.
Le capitalisme est bien forcé d'avouer qu'il n'a pas acquis la puissance par des moyens de lutte conformes seulement à la loyauté et à la probité. Quelle que soit la distinction qu'on tente d'établir entre la spéculation et l'agiotage, l'histoire financière du dix-neuvième siècle oblige tout esprit impartial, réfléchi et de moralité seulement moyenne, à dire de la spéculation qu'elle est de l'agiotage qui a réussi, et, de l'agiotage, qu'il est une spéculation qui n'a pas réussi, et à refuser d'admettre toule autre définition. Le capitalisme affirme que l'agiotage disparaîtra quand le régime fonctionnera complètement, c'est-à-dire quand il aura incorporé toute l'activité économique du globe. On le croit sans peine, mais il semble qu'on entende s'écrier un voleur pris en flagrant délit :
« Laissez-moi seulement prendre de quoi être riche, et je deviendrai volontiers un honnête homme. »
Gomme toute parcelle de la richesse accumulée représente des moyens d'existence pour les membres du corps social, il s'ensuit que ceux qui sont privés de toute propriété ne vivent qu'autant que le capital a besoin d'exploiter leur travail. Le combat que le capitalisme livre aux possesseurs éparpillés de la richesse publique se poursuit avec des chances diverses, encore que Tissue paraisse devoir être favorable à la force capitaliste organisée. Mais quelles sont les premières victimes de cette guerre, sinon les travailleurs? Quand la crise sévit (et, sans contester qu'elle sévisse principalement dans la moyenne et la petite industrie, il faut bien tenir compte que la grande industrie en France n'occupe encore que le tiers de la classe ouvrière) les bras ouvriers se croisent pour des semaines et des mois. Dans nombre d'industries, le chômage est régulier ; il revient tous les ans à la même époque et pour la même durée. Selon une navrante et pittoresque expression populaire, dans ces périodes- là il faut mettre son estomac au crochet. A ces douloureuses périodes correspondent des périodes de surtravail exagéré, qui n'épuisent pas moins les ouvriers, et surtout les ouvrières et les enfants. Il en résulte une débilitation de la race, que la petite et la moyenne industrie sont en droit de ne pas inscrire seules à leur passif, et qui se traduit, dans tous les pays industriels, par une diminution de la taille humaine, une aptitude sans cesse décroissante au service militaire, une mortalité infantile plus considérable qu'ailleurs, un abrègement de la vie moyenne, — sans préjudice des progrès constants de l'alcoolisme, de la prostitution et de la criminalité, qui ajoutent aux pires misères physiques les pires misères morales et sociales.
Lorsque le capitalisme prétend qu'il fera disparaître la misère quand sa domination sera assurée, il se trompe et il trompe ceux qui l'écoutent. C'est par lui que la femme et l'enfant sont entrés dans l'industrie, c'est grâce aux procédés mécaniques de la production moderne que les bras féminins et enfantins ont pu rendre au capital les mêmes services que
les bras masculins. Croire qu'il paiera cinq francs à un homme le travail qu'une femme ou un enfant peut lui donner pour deux francs cinquante, c'est oublier la loi même du capitalisme, qui ne considère pas les travailleurs comme des êtres humains, mais comme des agents de production. Sourd à toute considération de morale, de justice et d'humanité'; aveugle à lout spectacle de désolation, le capital n'a qu'une fonction et qu'un but : s'incorporer du travail et rendre du profit à son possesseur. Ce profit, c'est de la chair, du sang, des larmes, qu'importe! Tout fait ventre pour le capital, et quand l'ogre renoncera à dévorer la tendre chair des femmes et des enfants, c'est que la force sociale se sera décidée à arracher d'une manière un peu plus énergique qu'aujourd'hui cette pâture d'entre ses crocs d'acier.
Dans l'intérêt de l'espèce humaine, pour sa santé, pour sa moralité, pour sa liberté, pour son existence même, il est impossible que la société se désintéresse des rapports entre travailleurs et capitalistes. Déjà une économie politique plus humanisée et plus avisée, aux conceptions moins étroites que l'école de Manchester, qui voit d'ailleurs végéter en France ses derniers représentants, reconnaît que le capitalisme, s'il se suffit à lui-même, ne peut conserver dans le corps social la formidable autonomie que sa tendance organique porte à transformer en hégémonie absolue. Par ce côté, l'économie politique se rattache aux autres sciences sociales. Mais qui ne voit que des mesures d'intervention sociale, ayant pour objet de limiter la puissance néfaste du capitalisme, le feront fatalement dévier du programme que nous lui avons vu tracer, et tendront à retarder cette domination universelle par laquelle il promet tant de bonheurs à l'humanité tout entière? Ces bonheurs, même, quel garant avons-nous qu'il nous les donnera, lui par qui nous viennent tant de maux? Son infatuation en face de son œuvre présente, accomplie au prix de tant de douleurs et de ruines, nous fait mal augurer de son œuvre future. Certes, de grandes et nobles nations se sont formées jadis par la conquête, ses violences et ses iniquités, et pourtant nul citoyen de ces nations, même parmi ceux dont les ancêtres furent
annexés par les pires moyens, ne songe à se séparer de ses compatriotes. Les provinces, telles des femmes appelées à la maternité, pardonnèrent le viol aux conquérants qui leur firent de beaux enfants. La prescription s'acquit par des bienfaits. Mais nous ne sommes plus au temps où le droit de la force finissait par acquérir la force du droit. Notre conception de la justice se refuse aux violations du droit en vue d'un prétendu bien à venir. En notre temps, avoir la notion de la justice, c'est vouloir immédiatement la suppression de l'injustice et la réalisation de la justice; c'est ne s'arrêter, dans l'œuvre que dicte ce double devoir, qu'aux limites de l'actuelle force humaine. Dès que l'injustice fondamentale d'une institution est démontrée, il n'est plus possible à personne de la supporter ; comment la supporterait-on lorsqu'on sait que cette institution fondée sur l'injustice ne se maintient que par la perpétuation de l'injustice initiale ! Alléguera-t-on que l'injustice organique de l'institution va sans cesse en «'atténuant à mesure que se perfectionne cette institution? Outre le vice fondamental, sur lequel on pourrait passer condamnation s'il évoluait en vertu, comme c'est l'ordinaire pour l'ensemble des phénomènes sociaux, il faut remarquer que le capitalisme, dernière forme de l'exploitation de l'homme par l'homme, ne porte pas en soi les germes de sa transformation en institution bienfaisante ; toute diminution de sa nocivité a été obtenue, en effet, non par son propre développement, mais sous la pression purement ^ extérieure des autres modes de l'activité sociale. C'est donc, répétons-le, en contrariant son développement normal que l'on diminue l'injustice qui est en lui.
Soit, diront certains défenseurs du capitalisme. Le régime a besoin du correctif social qui le limite, l'amende et Taméliore. La nation possède tout pouvoir pour fixer les modes d'acquisition et de transmission du capital, et faire en sorte qu'ils soient conformes à la morale et à l'équité, utiles à la conservation et à l'entretien des membres du corps social. Plus elle sera éclairée sur ses conditions d'existence, plus elle sera libre, et plus elle pourra se déterminer au mieux de ses intérêts. L'Angleterre, pays classique du capital, est aussi le
INSUFFISANCE SOCIOLOGIQUE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE 77
pays OÙ s'est développée parallèlement au capital toute une législation protectrice du travail. Il ne faut donc pas contester que, contrebalancé et rectifié par l'ensemble des forces sociales, il puisse tenir les promesses de bien-être qu'il a faites et dont quelques-unes, déjà, ont été tenues.
Eh bien, si, il faut contester. Le capitalisme se targue de mettre, dans l'avenir, fin aux crises et d'universaliser la richesse, devenue la récompense du travail seulement. C'est là une promesse aussi fallacieuse qu'un prospectus d'émission. Tout au moins jusqu'à l'accomplissement de sa conquête, il ne pourra rien pour conjurer les crises, puisque ses formes perfectionnées sont encore pour longtemps en lutte, non seulement contre ses formes moins perfectionnées, sociétés anonymes contre patrons, mais encore entre elles-mêmes. D'autre part, ses formes les plus perfectionnées intensifient et extensîfient les crises locales d'arrêt de la production : qu'un pays ait achevé son réseau de chemins de fer, et voilà la fabrication des rails d'acier limitée brusquement à la production du matériel d'entretien. Par contre-coup, celte crise affectera toutes les industries annexes, et ses répercussions seront d'autant plus lointaines et plus profondes sur les autres branches de la production, que le cercle de la civilisation industrielle sera plus étendu. Que demain s'accomplisse un progrès désirable entre tous, le désarmement universel, que deviendra le formidable outillage spécial qui occupe aujourd'hui les ouvriers européens par centaines de mille ? Avant que ces activités aient retrouvé leur emploi dans d'autres industries, combien de victimes auront été sacrifiées à un progrès réalisé en régime capitaliste !
Le capitalisme inscrit à son actif l'abaissement du taux de l'argent et la diffusion croissante de la propriété mobilière. Tout d'abord on peut lui répondre que l'intérêt, la rente du capital, peut diminuer nominalement, sans que diminue le profit capitaliste. L'étalon de l'intérêt est fixé par l'État au moyen de ses emprunts. Or, que constatons-nous ? Qu'aux époques de crise où, pour employer une locution populaire, l'argent se cache, c'est précisément dans les sûres caisses de l'État qu'il va se cacher. L'abondance de l'offre permet à
TÉtat emprunteur de ne servir qu'un très faible intérêt. Estce à dire que le capital industriel ne rapporte, par l'exploitation du travail salarié, qu'un intérêt égal, toutes chances de gain et de pertes contrebalancées ? Certes, si un particulier veut acheter une action ou une obligation industrielle, ce titre lui produira un revenu sensiblement égal à celui que lui aurait servi l'État pour le prêt d'une somme identique. Mais il reste à savoir si le prix total des actions d'une entreprise capitaliste exprime bien la valeur réelle de cette entreprise. Pour cela, on n'a qu'à se renseigner sur la valeur primitive de ces titres, et consulter ensuite la cote de la Bourse. On verra que telle valeur émise à cinq cents francs est inscrite à la cote pour cinq mille, et telle autre pour dix mille. Dira-ton que cette différence représente un accroissement de matériel? Non, puisque l'accroissement du matériel a figuré annuellement dans les comptes à un chapitre spécial, parmi les autres frais de l'entreprise. Tout titre, émis originairement à cinq cents francs, — et, le succès étant venu parfois dès les premiers temps de l'exploitation, son possesseur n'a même pas été contraint de le libérer entièrement, — monté à cinq ou dix mille ne donne donc pas audit possesseur un intérêt de trois pour cent, mais de trente ou soixante pour cent. U n'est pas, actuellement, une seule des grandes entreprises de la féodalité capitaliste qui n'ait doublé son capital. Quelques-unes l'ont centuplé.
Et, phénomène tout naturel, plus augmentera le nombre des détenteurs du capital mobilier, et plus l'intérêt nominal de l'argent baissera, sans qu'en réalité le profit capitaliste diminue. Quelle est, en effet, la part laissée aux épargnants de la classe moyenne? Est-ce le droit de copropriété exprimé par l'action ? Très rarement, et dans ce cas l'épargnant achète mille ou deux mille francs l'action émise à cinq cents; en sorte qu'il n'a pas du six ou du douze pour cent mais du trois pour cent. C'est bien assez pour ce nouveau venu, qui n'était pas capitaliste en naissant. Le plus souvent, c'est l'obligation qui est offerte sur le marché des valeurs. Mais l'obligation est une créance, rien de plus, et les sociétés capitalistes n'ont pas de raison pour servir à leurs créanciers un
intérêt plus élevé que celui que l'État sert aux siens. Pourquoi le nombre de ces prêteurs va en croissant ? Parce que la classe nioyenne aime mieux confier ses fonds au capitalisme, même à un taux d'intérêt très bas, que les employer^à soutenir contre lui une lutte reconnue impossible. Le capitalisme' n'en est encore qu'au tiers de sa conquête. S'il l'achevait, la classe des obligataires serait donc plus nombreuse encore, mais, en réalité, il n'y aurait plus en présence que deux classes : quelques milliers dç salariants et plusieurs millions de salariés.
Puisque ni au point de vue du droit, ni à celui de la morale, ni à celui de la sécurité, ni à celui de l'hygiène, ni à celui de l'économie de l'effort, ni à celui du développement progressif de l'ordre économique et social dans le sens de l'égalité et de la liberté ; puisque ni dans son origine, ni dans son fonctionnement, ni dans ses fins, le capitalisme ne résiste à la critique sociologique, il n'a qu'à disparaître, comme ont disparu les formes plus primitives, plus directes et plus brutales de l'exploitation humaine. Avec elle, il fait partie de la série d'épreuves par lesquelles a dû passer l'humanité tâtonnant vers le mieux, et s'y dirigeant d'instinct; ces épreuves, nécessaires en leur temps, ces enfantements douloureux ont mis au monde une société eii qui s'affirme de plus en plus énergiquement la volonté de supprimer toute exploitation et tout parasitisme. Le capitalisme est la dernière forme historique de l'exploitation parasite; il n'est ni à contenir ni à réformer, mais à remplacer par une forme économique plus en rapport avec le vouloir social représenté par un nombre chaque jour croissant d'individus en qui la notion de solidarité s'est enfin substituée à celle de la lutte pour l'existence.