CARACTÈRE SOCIAL DE L'UNION SEXUELLE
Étant donné qu'il n'y a de liberté pour l'individu, en matière sexuelle comme en toute autre, que dans la société et par la société, il va de soi que l'association des sexes conservera toujours son caractère social, même alors qu'auront totalement disparu toutes les fonctions et attributions de la famille ; même alors que la propriété communautaire la plus absolue aura, en même temps que l'héritage, aboli toute notion du tien et du mien dans l'abondance de tous les biens ; même alors que des chaînes de fleurs attacheront seules l'un à l'autre les amants-époux de l'avenir; même alors que Tindividu, libéré de toute servitude économique, politique et morale, sera devenu l'unique cellule sociale. 11 n'est pas plus exagéré que contradictoire de dire que le rôle et la valeur sociale de l'individu vont toujours en grandissant, à mesure qu'il acquiert une plus grande initiative personnelle et une plus grande liberté de mouvements. Dans les sociétés où la famille, fortement organisée, est la cellule sociale, l'individu est fort peu de chose; son action, ainsi que sa responsabilité, sont pour ainsi dire nulles, les lois générales ne l'atteignent même pas, et les infractions qu'il se permettrait ne les mettraient pas en péril : il est trop au-dessous d'elles. De là cette illusion, que l'individu est beaucoup plus libre dans les pays de civilisation rétrograde que dans ceux où chaque mouvement de la vie de relation est prévu et réglementé par une loi. Il est certain qu'à Constantinople une ménagère peut impunément secouer et battre ses tapis, ou vider ses eaux sales sur là voie publique, tandis qu'à Paris la même action lui vaudrait un procès- verbal. Dira-t-on pour cela que la liberté est plus grande à Constantinople qu'à Paris f La faculté de désordre matériel, à tort confondue avec l'exercice de la liberté, est d'autant plus grande que dominent les servitudes intellectuelles et morales. En de tels Ëtats, le
pouvoir ne se soucie pas de ce qui peut nuire aux individus, mais seulement de ce qui pourrait nuire à lui-même. A ses yeux, Tadministration publique est absolument subsidiaire : il donne palais et provinces à un favori, et laisse ses employés des postes attendre parfois des années leurs appointements.
Mais revenons à notre sujet. Certes, c'est pour leur satisfaction propre que les sexes se recherchent et se joignent. Mais, alors même que la communauté idéale des biens les aura débarrassés de toutes les contingences économiques, qui pèsent actuellement d'un si grand poids dans la détermination de la préférence sexuelle, les individus ne devrontils rechercher que leur satisfaction personnelle et pourront-ils se confiner dans Tégoïsme à deux de Tamour, si parfait, si idéalisé qu'on puisse le concevoir ? Non. Même si aucune loi positive n'intervient pour régler et sanctionner les rapports sexuels, même si, à l'union libre, s'est substitué l'amour libre, — pour notre part, nous ne concevons pas plus Tamour sans union que l'union sans amour, idéalement parlant; et, par conséquent, cette expression d'amour libre n'a aucun sens, ou plutôt elle en a un trop précis ; et à cette promiscuité, que d'aucuns osent nous présenter comme le fruit idéal de la liberté, nous préférerions, et pour la société et pour l'individu, la forte et autoritaire famille des âges disparus ; car, même si la spontanéité la plus absolue règle les rapports des sexes, ces rapports n'en gardent pas moins un caractère social, inhérent à la qualité de chaque individu, et à l'acte qu'il accomplit. L'individu, en effet, on ne doit jamais l'oublier, est et devient de plus en plus un être social. L'abus de sa liberté , même quand il ne nuit qu'à luimême, est un acte antisocial, et il n'est véritablement libre que lorsqu'il ne peut pas plus se nuire à lui-même qu'à autrui, la liberté n'étant, et ne pouvant être que la mise en action et en valeur consciente des facultés de l'individu. Un ivrogne, qui abolit sa conscience par son vice, ne fût-il pas un danger pour ses voisins, enfreint l'ordre général. Dans une société faiblement constituée, le tort qu'il se fait à lui-même n'a aucune importance sociale. C'est un grain de poussière