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LA CONCEPTION DE LA PROPRIÉTÉ DANS LA SYNTUÈCE SOCIOLOGIQUE

Le développement mental et politique des sociétés modernes, à mesure qu’il s'accélère et s'achève, s'opposant

avec une croissante énergie à ce que se perpétue l'injustice économique initiale, la sociologie ne peut ni ne doit se borner aux tèches d'observation et d'analyse, et il lui faut employer une autre méthode. A l’impassible fatalisme historique, qui note sans indignation rétrospective les iniquités séculaires, doit succéder le déterminisme actif, qu'éclaire un concept supérieur de justice. Au scepticisme, indispensable et sûre garantie d'impartialité du savant, doit succéder une foi philosophique dans les destins sans cesse améliorés de l'humanité. Ge n’est pas quitter le terrain scientifique qu’utiliser et combiner les résultats ultimes des sciences sociales, mais au contraire en prendre pleine et complète possession, afin de pouvoir jeter le coup d'œil du maïtre sur tout le domaine. À quoi serviraient les matériaux préparés par la science, si la. philosophie ne les assemblait en un tout harmonique, non seulement pour totaliser, classer et coordonner les résultats acquis dans l’ordre de la connaissance; mais aussi pour prévoir et préparer l’évolution ultérieure dont nous devenons plus conscients, à mesure que nous pénétrons davantage dans le secret de l’évolution antérieure? À quoi bon savoir, en effet, s’il nous est interdit de prévoir? Ce dont nous faisons une vertu de conduite individuelle, nous le qualifierions d’utopie vicieuse si nous l’appliquions à l’ensemble des individus ! Nous subordonnerions le devenir social à l’évolution des engins que nous créâmes de nos mains et de nos cerveaux, et nous serions saisis devant eux de la terreur sacrée qui prosterne les fétichistes aux pieds des idoles qu'ils ont eux-mêmes fabriquées ! La foi en la science serait alors on ne sait quelle superstition stérile : nous attendrions tout des choses et des phénomènes que produisent leurs inconscientes combinaisons, et rien de nous-mêmes.

Il tombe sous le sens qu'entre le mépris des faits et la soumission aveugle à leurs mouvements mécaniques; entre l'ignorance des phénomènes qu’engendrent leurs relations, et le fakirisme scientifique qui se bornerail à constater et à subir l’action de ces phénomènes, il y a place pour un déterminisme d'autant plus autorisé et plus fécond qu'il sera plus éclairé ; puisqu’en somme notre liberté est la faculté de

discerner le meilleur mobile, et que nous sommes d’autant plus libres que notre entendement s’exerce sur un plus grand nombre de mobiles. Notre liberté se meut dans les limites de la fatalité; est-ce une raison de nier la liberté ? Il faudrait, alors, nous plaçant au centre de cet absolu métaphysique qu'est l'inconnaissable, nier que nous en ayons reculé les limites. Nous pouvons et nous devons donc faire aujourd’hui, consciemment et systématiquement, d’une manière plus sûre, plus rapide et plus radicale, ce que les générations passées ont fait d’instinct et à grande perte de temps et d’efforts : le pouvoir d’autodétermination d'une société telle que la nôtre est cent fois plus grand que le despotisme le plus absolu du plus absolu despote de l'Afrique centrale ou de l’Extrême-Orient. Est-ce à dire que la société actuelle pourrait se laisser suggérer impunément par quelque philosophe en délire des vouloirs qui seraient en opposition formelleet fondamentale avec le sens d'évolution des phénomènes actuels ? Il y a toujours une certaine absurdité à supposer l'absurde, et il ne vaudrait pas la peine de s’y arrêter si, par un accord imprévu pour qui ne connait l'identité originelle des tenants objectivistes et subjectivistes de l’absolu, le malheureux Jean-Jacques n’était accusé aujourd’hui encore d’avoir donné à la Révolution française une direction fausse et arbitraire, dont les épreuves que la société subit depuis un siècle seraient la conséquence. C'est faire à la fois grande injure et grand honneur à l’éloquent auteur du Contrat social. Ces deux erreurs grossières : la bonté originelle de l'homme et le contrat présidant à la formation des premières sociétés, — résultats d’une vue idéaliste des choses, trop impressionnée par le présent et point assez renseignée par le passé, — n’ont pas plus fait errer la société née de la Révolulion, dans son ardente aspiration au progrès individuel et à une organisation raisonnée des volontés etdes efforts de tous, que l'interprétation d’un chapitre théocratique de la Bible par les Puritains n’a fait errer les Anglais du xvur siècle et les Français du xvin° dans leur aspiration äux droits de l’homme et du citoyen. Le malaise social constaté au cours du présent siècle n’est pas imputable aux théories : ce n'est VourNiÈRE. — Idéal. soc. 6

pas plus la faute de Voltaire que celle de Rousseau si des intérêts et des ignorances — parfois, c’est tout un — unissent mille forces actives et passives pour s'opposer au développement individuel et collectif, et n invoquent le passé que pour y prendre des modèles et non des leçons. Rousseau traduisit par des à-peu-près mélaphysiques le désir de perfectionnement qui travaillait ses contemporains. C’est parce qu'il parla leur langage qu'il fut compris d'eux ; il fut leur écho fidèle et retentissant. Nul autre langage n’eût pu être compris alors ; nul‘autre même n’eût pu être tenu, puisque nous voyons Diderot, qui, des hommes de ce temps, fut-celui quise rapprocha le plus du nôtre, le tenir à son tour. Si cette sociologie primitive nous fait sourire à présent, c'est que nous oublions trop que les sciences qu’elle totalise n'étaient pas encore à cette époque parvenues au point où nous les voyons. Néanmoins, Gondorcet peut tenter quelques années plus tard une esquisse de construction sociologique qui marque véritablement une ère nouvelle.

Il est incontestable que, dans le phénomène sociologique de la Révolution, l’idée a devancé le fait en bien des points. Mais en combien d'autres l’idée n’est-elle pas demeurée en retard du fait! Il serait vraiment puéril de croire que l’évolution d'une société se déroule et défile sur un plan géométrique, ainsi qu'un régiment bien aligné. On'ne voit de telles formations qu'aux parades et aux revues. Dans le combat, les rangs flottent, s’écartent, semblent se rompre, suivant les accidents du terrain et les résistances de l’ennemi. Pourtant, le désir commun de vaincre:et la science des chefs conduisent l’armée à la victoire. Si l’on tient compte que l’évolution ‘est un combat perpétuel des hommes, d’abord dispersés et -entr’hostilisés, puis, à mesure, entre-pacifiés et disciplinés, contre la nature, on ne s’étonnera plus des flottements que ‘présente l'alignement idéal des phénomènes et des théories par lesquelles:on se représente ces phénomènes.

Or, si confuse que 'paraisse la mêlée sociale en ce moment, un œil exercé peut distinguer où nous en sommes, et quelles ‘positions sont à conquérir. Nous sommes encore sous lerégime de la propriété individuelle, et cependant la forme de

possession et d’'appropriation de la propriété subit une évolution décisive, et la propriété tend à n'être plus individuelle en soi, mais seulement dans son produit. Déjà la langue économique et capitaliste, subissant l'influence des faits, «socialise » sans le savoir, et parle couramment du «capital social » de telle ou telle entreprise. Gar c’est 1à le point : la propriété devient de plus en plus sociale à mesure que sa mise en valeur exige une plus nombreuse coopération, et seuls ses fruits demeurent personnels. Ceux qui ont contribué à la former par l'apport de leurs capitaux personnels ne peuvent pas la défaire à leur gré, ni individuellement ni, ce caprice leur vint-1l, collectivement : faute d'actionnaires, le canal de Suez, par exemple, ne serait pas comblé. L’indivision de la propriété s'affirme et s’accentue à mesure qu'elle se développe dans le sens capitaliste; un associé peut renoncer à sa part des bénéfices de l’entreprise commune et échanger le signe de sa propriété contre de l'argent ou des marchandises, mais il ne lui est pas permis d’entraver ou d'arrêter l’exploitation commune en emportant ou retenant pour lui une part de matériel et de bâtiments représentant son apport. En un mot, le copropriétaire capitaliste n’est plus le maître de sa propriété, il ne peut disposer d’elle qu’en la transférant à un autre, qui devra à son tour la laisser intégrée à la propriété commune; dans la république capitaliste, le citoyen n’est pas un propriétaire réel, mais un usufruitier. Gette république lui confère-t-elle au moins tous les droits du citoyen? Peut-il entrer dans le sénat où se règlent ses intérêts? Rarement, sil est un petit capitaliste. Dans les grandes entreprises, l’accès aux réunions n’est permis qu'aux détenteurs de dix à cinquante actions. Comme un capitaliste avisé se garde bien de placer tous ses œufs dans le même panier, il lui faut véritablement être riche à millions pour avoir voix aux chapitres divers qui disposent de sa richesse. Y a-t-1l voix? Son opinion sera toute personnelle, son vote ne comptera que pour une unité, à moins que ses millions ne lui donnent rang parmi les cent cinquante ou deux cents hauts barons ducapital dont les noms reviennent avec persistance sur la liste des conseils d'administration de toutesles grandes entreprises capitalistes.

04 LA PROPRIÊTÉ IDÉALE

Le capital n’est pas seulement social par ce fait qu'aucun des associés ne peut en distraire la part qu'il a apportée, mais encore et surtout par cet autre fait : que les entreprises capitalistes, à mesure qu’elles se développent et se perfectionnent, sont amenées à se solidariser plus étroitement, la débâcle de l’une d’elles pouvant affecter et compromettre la sécurité des autres. Le capitaliste n’ayant pas limité son apport à une seule entreprise et ayant ainsi des intérêts dans plusieurs, une sorte d'assurance mutuelle se forme centre toutes pour garantir la prospérité commune et limiter les risques au minimum. Il est encore un point par lequel s'assure l’indivision de la propriété capitaliste. Nous avons constaté dans un précédent chapitre que la société, représentée par l’Elat, a contribué, en France, par des dons de terrain et d'argent et par des privilèges légaux, à la constitution des trois principales branches de la propriété capitaliste : le crédit, les mines et les chemins de fer. Ge faisant, l'Etat donnait le caractère de service public à ces entreprises, qui sont d’ailleurs temporaires dans leur mode de possession, — sauf renouvellement du privilège, — renouvellement que le capitalisme sait toujours obtenir, étant aujourd'hui la seule puissance positive organisée. Par tous ces points, la propriété capitaliste prend un caractère social indéniable.

Quand donc, constatant ce caractère, le socialisme veut introduire le régime démocratique dans les républiques aristocratiques du capital, non pas en donnant voix délibérante au propriétaire d’une action, mais en donnant puissance participante dans la distribution des produits à ceux qui sont les metteurs en œuvre de la richesse sociale, il ne bouleverse pas les rapports des choses ; encore moins contrarie-t-1l leur nature intime ; il modifie seulement dans le sens de la justice les rapports des hommes avec les choses. Ce n’est pas lui qui détruit la propriété individuelle des moyens de production, puisque cette forme d’appropriation des choses disparait dans la transformation capitaliste dela propriété : à cette transformation correspond lasservissement du producteur ; il libère celui-ci en lui donnant accès à la propriété par le: seul moyen qui soit compatible avec la forme nouvelle que

revêt la propriété, c’est-à-dire la forme collective. Il ne modifie pas le sentiment de la propriété : ce n’est pas lui qui fait que ce sentiment se porte, non plus sur elle mais sur les moyens de jouissance qu’elle procure ; il ne modifie pas le langage courant : ce n’est pas lui qui fait qu'on ne dit plus d’un tel qu’il possède tant de maisons ou tant d’arpents de terre, ou même tant de milliers de francs, mais qu'il jouit d’un revenu de tant. Il ne déplace pas un mot, pas un sentiment, pas un outil ; il ne déplace que des hommes : il appelle à être des consommateurs ceux qu’on n’a considérés jusqu'à présent que comme des producteurs ; il veut que la justice humaine soit adéquate à la justice des choses en faisant du produit le salaire du producteur.

Si, pour réaliser cet idéal, le socialisme ne faisait appel qu’à la science économique, on pourrait lui demander de quel droit il prétend bouleverser les rapports sociaux, En vain invoquerait-il la nécessité sociale d’une plus équitable répartition des fruits du travail collectif : on lui objecterait que le salariat est une sujétion purement économique, infiniment moins oppressive que le servage et l'esclavage ; que le mieux social s’est toujours produit sans l'intervention des théoriciens, puisque les formes de l’exploitation du travail humain ont été en se dépouillant à mesure de leurs caractères oppressifs, en même temps que se transformaient les modes de production; enfin que c’est la culture de la betterave en Europe qui a fait cesser l’esclavage en Amérique. Il s’entend de reste que cette manière si simpliste de raisonner est vicieuse ; c'est pourquoi il serait fâcheux que le socialisme s’y tint et qu’isolant le phénomène économique de l’ensemble sociologique il en fût réduit à invoquer le nombre et la force des masses ouvrières comme suprême argument. Trop pénétré jusqu’à présent du fatalisme historique, qui se dégage de l’évolutionnisme incomplètement formulé, le socialisme s’est trop limité au phénomène économique; il à invoqué, lui aussi, la nécessité, et ‘pour ne point paraître d'esprit moins scientifique que ses adversaires, et aussi parce qu’il s’est formé à l’état de science en un moment de ce siècle, où l’idée fut le reflet trop immédiat et partiel du fait décomposé

par l'analyse, au point que toute vue d'ensemble devenait pour ainsi dire impossible. Cette phase a été nécessaire. Sans elle, sans les travaux de eritique économique qu'elle fit produire au socialisme, nulle construction d’ensemble ne serait possible aujourd'hui. Parallèlement, l’anthropologie criminelle, la physiologie psychologique, lethnographie, l'histoire, le droit, la morale. poussaient leur recherche jusque dans les plus lointaines et les plus profondes origines de nos institutions et de notre mentalité. Sans chercher à abattre les cloisons à l'abri desquelles les savants poursuivent leur tâche d'investigation, la sociologie doit utiliser les

résultats déjà obtenus dans chaque spécialité, montrer qu'ils.

sont connexes et qu’ils concourent à réaliser un plan d’'ensemble. Vouloir en effet cristalliser une forme sociale, dans un éclat, déclaré parfait par la minorité quien est bénéficiaire, c'est arrêter le développement des autres formes sociales et

aller au-devant des périls que de tels défauts d'harmonie

font courir aux sociétés.

Le déterminisme social a donc un autre agent que la nécessité économique pour appeler les producteurs à la propriété des. fruits de leur travail. Cet autre’ agent est la justice. Qu'on ne vienne pas dire que c’est là une notion métaphysique, et que la science a.le devoir de l’éliminer. La justice est un moyen très réel d'expression des rapports humains. Elle-existe comme fait et comme idée, selon qu'elle

exprime des rapports réalisés et des rapports à réaliser.

Comme toute idée, elle est l'expression et la traduction de phénomènes soumis à l’entendement, et elle ne se. présente pas sous le même aspect à l’entendement d'un Papou et à celui d’un Européen; elle a nécessairement évolué, comme tous nos autres concepts. Telle qu’elle existe actuellement, dans notre mentalité, sinon dans nos mœurs et dans nos lois, elle n’est nullement une notion arbitraire, dont l’origine et le développement seraient indépendants de notre propre origine et de notre propre développement individuel et collectif. Nos acquisitions mentales et morales sont comme la résul-

tante et le reflet de nos acquisitions physiologiques et maté-.

rielles. La justice, ou plutôt l’idée de justice, est la totalisas

tion idéale de ce que tous les chocs de la vie de-relation ont imprimé dans notre cerveau à travers de longs siècles et de lents développements. Tousles fails, tous les phénomènes qui ont exercé leur action sur notre entendement ont concouru à développer ce sentiment; et l’on peut dire que celui qui sait le mieux quels événements successifs, de tout ordre, ont formé la conscience moderne, aura à un plus haut degré le sentiment de la justice; celui-là pourra avec le plus de sûreté indiquer comment pourront se rapprocher d'elle les hommes et les institutions de son temps. La justice est une éqnilibration entre les diverses manières d’être des hommes, que leurs rapports avec les choses mettent mutuellement en contact : elle enseigne à résoudre en accords ces contacts, qui commencent en conflits. Cette haute mission quilui est dévolue, elle ne peut la remplir qu’à la condition de devancer toujours les événements. Sa base la plus sûre est la science, car elle sera boiteuse si elle méconnait et fausse une seule des conditions réelles des rapports des hommes entre eux, et avec les choses. Il faut done, avant tout, demander à ceux qui parlent en son nom s'ils appuient leurs affirmations sur la connaissance du réel, et, s’ils répondent comme des gens qui ignorent le réel, leur tourner le dos avec mépris.

Dans l'ordre civil et politique moderne, l’idée de justice a sugoéré le décret de liberté personnelle pour chacun et de l'égalité entre tous. Les lois qu’elle a dictées en ce sens n’ont pas-réalisé la. liberté et l'égalité, parce qu'elle n’a pas exercé son action en même temps dans le domaine économique. En décrétant l'inviolabilité de la propriété, elle ne prévoyait pas qu'une trausformation de l'outillage ôterait à l’ouvrier la possibilité de devenir propriétaire. En décrétant l’abstention de l'État en matière économique, elle n’entendait pas laisser les producteurs désarmés aux prises avec les capitalistes trop bieniarmés, et ce n’est pas elle, bien au contraire, qui a inspiré à l’État l’idée d'abandonner une-partie du domaine public à la puissance capitaliste. Interprétée aujourd’hui, par ceux qui. constatent que ses décrets.les plus formels et les plus bienfaisants sont annulés par l’iniquité économique, et même retournés contre ceux qui devraient être protégés par ces:

décrets, elle doit achever son œuvre en exerçant son action dans le domaine où se sont réfugiés les derniers vestiges des justices inférieures de jadis, basées sur l’ignorance, la force et la ruse, Puisque la propriété personnelle disparaît, puisque, partout où elle s’est transformée en propriété collective, elle repose sur la dépossession du travailleur et la perpétuation de l'exploitation du travail, la justice exige que la propriété capitaliste, sociale par tous ses caractères, devienne sociale dans son appropriation et dans sa destination.

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