‹ L'idéalisme socialChapitre 41 sur 96 · LA POURSUITE DE L'IDÉAL EN AMOUR · texte numérisé non relu

LA POURSUITE DE L'IDÉAL EN AMOUR

uniques conditions désormais de la préférence. La famille, devenue l'unité morale par excellence, conservera un caractère social tout aussi essentiel qu'aux temps où elle était l’'unilé économique , juridique et civique. Elle demeurera toujours le plus sûr moyen de propagation de l'espèce, et cet aspect complélera son caractère social ; éclairés sur eux-mêmes, et sur ce qu'ils devront à une société dont ils tireront tous les biens mis à leur portée, et toutes les garanties qui leur en assureront la pleine jouissance, les époux-amants de l'avenir, écartant consciemment et volontairement le double péril de dépopulation et de surpopulation, concevront dans la joie les enfants de l'amour.

Est-ce à dire que tous les individus seront, même à ce moment, parvenus à un plan égal d'évolution, qu'ils auront un égal désir de jouir des douces contraintes de la liberté amoureuse résolue, en une préférence unique, dont la durée n'aura pour limite que celle de l’existence elle-même? Certes, non ; tous les cerveaux pourront concevoir l’amour idéal, et tous les cœurs faire effort pour le réaliser. Mais, si tous seront appelés à cette joie suprême, tous ne seront pas élus. D'aucuns, dominés par leurs sens, d’autres par leur imagination, incapables de trouver en eux-mêmes ou en autrui les conditions absolues et parfaites de la préférence, seront en proie à la papillonne. Parmi les premiers, les conditions physiologiques de la préférence constituant l'essentiel de l'amour, cette forme inférieure de l’amour suffira à les satisfaire, et l'on peut légitimement compter sur la culture morale et affective de ce temps lointain encore pour que leur exemple ne se généralise pas. Entre la rapide minute d’étreinte, qu’un désir fait naître et que la satisfaction fait s’enfuir, et l'amour complet, don et vocation de deux êtres unis par toutes leurs affinités et pour la vie, ceux-là ne verront qu’une différence de durée et d'intensité, non de nature ; ou plutôt, ils auront limité leur idéal pour le mettre à la portée de leurs moyens, et bien des fois don Juan aspirera au doux foyer où l’amour réchauffe les cœurs; mais, emporté par son destin, il retournera au délicieux enfer où se consume son âme; il y trouvera le bonheur qu’il mérite.

Parmi les seconds, il en est qui erreront dans leur recherche de l'idéal, pour leur tourment et pour celui des objets de leurs préférences. Ils prouveront, alors comme aujourd'hui, la niaiserie des aphorismes sentimentaux, qui sont la fausse monnaie dont se paient les amants : On ne peut aimer qu'une fois. Erreur. On ne peut tromper qui l'on aime. Erreur double. On ne peut aimer simultanément deux personnes. Erreur triple. Tant que l'unité dans la préférence n’est pas réalisée dans le cerveau, le cœur et les sens des deux êtres qui se préfèrent, il existe une lacune par laquelle une autre préférence, fût-elle inférieure et momentanée, peut se glisser pour détruire lharmonie absolue de l'amour pur et complet. Ne soyons pas sévères, même dans l'avenir, pour ceux qui chercheront de bonne foi l'amour, et poursuivront la recherche de l'idéal à travers des expériences douloureuses, pour eux et pour les objets auxquels ils s’adresseront ; à la condition qu'ils ne tromperont que lorsqu'ils se seront eux-mêmes trompés, ct ne mentiront que lorsqu'ils se seront menti euxmêmes, en toute sincérité d'ignorance. N'oublions pas que, parmi les inconstants, il en est, et il en sera toujours, qui, pour avoir placé trop haut leur idéal, sont condamnés à le poursuivre toute leur vie sans l’atteindre jamais. Classer ces chercheurs de l’idéal en arrière de ceux qui l’ont trouvé dans un accord, et quelquefois dans un compromis, de leur cœur et de leur raison, serait une profonde injustice. De tels êtres n’ont rien de commun que l'apparence avec don Juan, dominé parles besoins de ses sens, ou égaré par les perversions de son cerveau. Ils ne demanderaient pas mieux que de se reposer au foyer définitivement conquis; mais ils sont, et seront condamnés à chercher l'absolu, et à ne traverser le bonheur que comme les caravanes traversent les oasis du désert. Mais quels beaux récits de leurs voyages ils nous feront! de quelles émotions nouvelles ils nous enrichiront ! Et comme nous serions ingrats d’accuser un malheur qui sera la rançon de notre joie, et le moyen actif, sans cesse renouvelé, d'élargir notre conception de l’amour idéal ! Oui, la souffrance sera toujours la sœur jumelle de la joie : elle est le passé avec ses contraintes et ses servitudes, mais elle est aussi l’avenir avec

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