‹ L'idéalisme socialChapitre 56 sur 96 · LUS · texte numérisé non relu

LUS

peu près. Avant d'entrer en échange, on pèse le droit et on mesure le devoir; on suppute leur valeur; on leur demande leur certificat d’origine ; on rejette impitoyablement les faux droits que le voisin veut vous imposer en échange des devoirs réels; on secoue le fardcau des devoirs, dont le voisin vous a chargé, en échange des droits qu'on lui a laissé prendre ; finalement les deux plateaux de la balance, après avoir longtemps oscillé, finissent par s’équilibrer. Quand on les à réunis dans ses mains, un nouvel et plus minutieux examen du droit et du devoir s'impose tout naturellement à l'esprit. On se demande si réellement un devoir est bien une obligation, et un droit un avantage. On examine de près le devoir, et l’on y découvre un autre caractère que celui d'obligation : on s’aperçoit qu’en faisant son devoir l'individu ne satisfait pas seulement le droit d'autrui, mais qu’il satisfait son propre droit, auquel son devoir s’est tellement identifié qu’il ne sait plus au juste dire si son devoir n’est pas en même temps un droit, etnon plus un moyen d'obtenir le droit. Que le lecteur se rassure : nous ne poussons pas l'identification du devoir et du droit dans la direction où Hegel finit par découvrir que le criminel luimême a droit au châtiment. Ce n’est pas de métaphysique qu'il s’agit ici, mais de réalités dont le présent même peut nous démontrer le caractère purement objectif. Employons une expression plus directe, et donnons au droit et au devoir de l'individu social leurs véritables noms : liberté, autorité. Certainement, le citoyen qui est libre l’est en vertu du droit. C’est donc sa liberté qui est son droit. Mais il n'est libre qu’à la condition que ses concitoyens le soient aussi, à moins toutefois que sa liberté ne soit faite de l'autorité qu'il a sur eux ; mais cette hypothèse doit être écartée, puisque nous disons que c’est dans une Cité composée d’homme libres que peut seulement s’opérer l'identification du droit et du devoir, ou, si l’on aime mieux, de la liberté et de l'autorité. Si sa liberté est déterminée par celle de ses concitoyens, il est incontestable que sa liberté est, de ce fait, identifiée à la leur, qui ne peut être amoindrie ou agrandie sans que la sienne propre le soit également. Or, qu'est-ce que la liberté

publique, au regard de la liberté du particulier ? L'autorité, évidemment. Allons-nous tomber dans le fossé où le patient d'Hegel attend et réclame son droit au châtiment? Point. Cependant, prenons garde, car nous le côtoyons. Cette autorité publique, identique à la liberté publique, faite comme elle de la liberté de chacun, est donc faite aussi de l’autorité de chacun; elle est dans tous, mais elle est également en chacun. Quand, done, le citoyen accomplit un acte civique quelconque, il peut dire indifféremment qu'il exerce un droit où qu'il remplit un devoir. Déjà, aujourd’hui, pour l’accomplissement de l'acte civique fondamental de notre démocratie imparfaite, c’est-à-dire pour le vote, le citoyen dit: Je vote parce que c’est mon droit et mon devoir. Il croit distinguer, mais si on le presse de définir son droit de vote, c’est son devoir qu’il définit, et inversement. Ou, plutôt, il donne une seule et unique définition qui s’applique à la fois au droit et au devoir, et par ainsi les identifie absolument l’un à l’autre.

Son vote, acte de liberté, crée une autorité, mais nor une autorité qui lui sera extéricure, puisqu'elle sera la garante de sa liberté, et ne s’exercera que contre qui voudrait y allen!er. Cette autorité sera donc la sienne, exercée à son profit et en son nom. Ce sera donc sa liberté qu’il aura eréée par son acte de liberté. Prétendra-t-on qu'au contraire, en déléguant son autorité il a aliéné sa liberté, et s’est donné un maître dans la personne de son délégué? On aura certainement raison si son vote n'a pas été libre, c’est-à-dire s’il a été émis sous la contrainte extérieure d’un individu de qui il dépend, ou sous la contrainte intérieure qui l'empêche de connaître sa liberté, et par conséquent d'en user. Mais si son vole n’est pas dirigé par un maître économique ni égaré par sa propre ignorance, ce vote est aussi libre que sa conscience politique est complète. Il se peut que sa liberté ait été annulée par le vote servile ou inconscient de la majorité et que le délégué choisi par elle ne soit pas le sien à lui, et qu’en conséquence son acte de liberté ait coopéré à un acte d'autorité qui se manifestera contre sa liberté. Mais non : ce n’est pas son acte de liberté qui a coopéré à l’acte d’autorité qui lui

est consécutif, mais bien l’acte de non-liberté de ses concitoyens. Il y à donc, on le voit tout de suite, un vice fondamental de raisonnement chez ceux qui prétendent que le citoyen qui délègue sa souveraineté l’aliène, et constitue l'autorité contre sa propre liberté. En effet, s’il refuse, lui, conscient et indépendant, de concourir à la formation de l’autorité publique, il accepte d’abord sans protestation celle que lui imposera la masse inconsciente et dépendante. Que s’il prétend faire conquérir le pouvoir à tous, ou -l'abolir en l’incarnant en tous et en chacun, ce sera par un moyen révolutionnaire; il donnera donc le pouvoir à des gens qui, la veille encore, prouvaient leur incapacité de le déléguer, à plus forte raison de l'exercer. Car ce n’est pas tout d’en finir avec la contrainte extérieure, qu’une révolution peut certes détruire. On comprend de reste que si la -force peut donner le pouvoir, le savoir s’acquiert par d’autres moyens, beaucoup plus pacifiques, et surtout moins expéditifs. Tel homme, qui ne connaît pas même le dessin, sera-t-il libre de faire un tableau parce qu’il aura acquis une toile, un pinceau et des couleurs? Dira-t-on qu'il faut pousser la masse inconsciente à s'abstenir de participer, par son vote, à la formation d'un pouvoir qui s'exerce contre elle, et, après l'avoir éloignée du vote, l’instruire des conditions réelles et idéales de sa liberté ? Il semble à tout esprit réfléchi qu'il vaut mieux augmenter le nombre des citoyens conscients, qui font exercice de leur liberté civique, jusqu’à ce qu'ils soient devenus la majorité, puis Punanimité. Il n'est même pas besoin de démontrer que ce chemin. si simple est en même temps le plus commode et le plus direct; il est aussi le seul qui ne conduise pas aux révoltes stériles, suivies des mornes résignations. Fera-t-on cette objection encore : que quiconque délègue son pouvoir substitue la volonté d'un autre à la sienne propre ? Celui qui Le délègue sous la pression de la contrainte extérieure ou intérieure ne substitue même pas la volonté d’un autre à la sienne, puisqu'il n'a pas pu manifester sa volonté. Mais celui qui sait quel pouvoir il délègue agit en connaissance de cause : il a désigné tel délégué plutôt que tel autre, parce que celui

FOURNIÈRE. — Idéal, soc. | 19

qu’il a délégué était d'accord avec lui sur la manière dont il entendait être représenté, et il ne lui a donné sa délégation qu'avec un mandat précis. Déjà la démocratie demande qu’il y ait une sanction au mandat : C’est une bonne précaution. Elle demande aussi à être consultée directement, avant qu’une loi soit mise en vigueur : Ce sera un progrès vers la réunion de la liberté et de l'autorité dans les mêmes mains. Quand le progrès ultime, la suppression de l'État, aura été accompli,

l'autorité et la liberté seront si bien incorporées en chaque

. individu, et con$séquemment aussi, au point de vue social, le droit et le devoir, que ces mots sans emploi disparaitront

certainement du vocabulaire, ou ne serviront plus qu'à

exprimer un état et des idées purement archaïques. De même que l’État ne disparaîtra pas subitement et en bloc, de même les lois qui le formulent et le soutiennent ne

disparaîtront que progressivement. En premier lieu dispa-.

raîtront les lois spéciales, qui règlent les rapports entre individus de situations inégales, et constituent ce que nous avons pu appeler les privilèges de droit, destinés à contrebalancer les privilèges de fait. Ceux-ci ayant disparu, dans la transformation des rapports économiques et familiaux,

ceux-là n’auront plus de raison d’être. Les suivront de près,

à moins qu'elles ne les précèdent, mais cela est peu probable, les lois dites pénales, dont les infractions, aujourd’hui, sont déterminées par des contraintes extérieures, comme la misère, ou intérieures, comme l'inculture et l'incapacité cérébrales. Les contraintes extérieures sont liées aux rapports économiques. La disparition de la misère les fera donc disparaître. Pour ce qui est des contraintes intérieures qui prennent leur source dans l’inculture, elles disparaitront également, ou plutôt elles auront disparu alors, puisque l’unanimité des citoyens en seront venus à un état conscient assez parfait pour pouvoir exercer leur souveraineté sans recourir à l'État. Reste donc l'incapacité cérébrale. Cela est une maladie à soigner, un malheur à subir, et non une faute à châtier. Le cercle légal se restreint déjà: Resserrons-le encore davantage. De quelle utilité seront les lois civiles, dans une Cité où la propriété sera commune et où l’hérédité

ou

collective aura remplacé l’hérédité familiale et personnelle ? La propriété personnelle est la pierre angulaire des lois civiles actuelles. Celle-là ayant disparu, celles-ci n'auront plus aucune raison de subsister. Le cercle n’est plus qu’un point. Supprimons ce point : Les lois constitutionnelles règlent les rapports entre les citoyens et l'État. L'État s’étant dispersé à la fois dans chacune des associations libres de production, circulation, enseignement, renseignement, etc., et aussi et surtout dans le cerveau de chaque citoyen, les lois organiques suivront le même chemin, sous forme de règlements dans les associations et de concept définitif de la souveraineté dans le cerveau de chaque citoyen. Quand l’homme asservi d'aujourd'hui, asservi à des contraintes extérieures et intérieures, sera devenu le citoyen idéal, 1l sera digne d’habiter la Cité idéale. Nulles autres mains que les siennes, d’ailleurs, ne la construiront, et elle sera réellement un acte de sa volonté libre.

- Nous avons indiqué comment un statut de liberté par conventions volontaires réciproques tend à se substituer à indépendance absolue des nations. C'est ici le lieu d’y insister, car il demeure bien entendu : d’une part, que la Cité idéale resterait une pure construction de notre esprit si nous prétendions l’édifier sur un point unique du globe, au milieu des Cités trop réelles qui, l’entourant de toute part, ne tarderaient pas à la détruire ; d’autre part, qu'une telle Cité ne peut être édifiée que par l’ensemble de l'humanité parvenue, par la connaissance de soi-même et des choses, à un concept général commun et à une égalité identique, dans leur variété de besoins, de désirs et de volontés enfin harmonisés. Qu'on ne voie pas là une barrière placée comme pour établir une sorte d’impossibilité de réalisation de ce rêve d'unité par identification de tous les membres, encore

si différents, de la famille humaine future. Que si l’on objecte l'état de profonde inégalité d'évolution des diverses races humaines dispersées sur le globe, leurs différences de mœurs, de croyances, de culture, nous pouvons d’abord répondre qu'il y a en effet une infinité de manières d’être dans l’erreur, . tandis qu'il n’en est qu'une seule d'être dans la vérité. Que si l’on ajoute que certaines races sont condamnées à errer longtemps avant de parvenir aux concepts relatifs de vérité acquis par les races supérieures, nous répondrons que le temps ne fait rien à l'affaire, et que, d’ailleurs, s’il à fallu vingt ans à un homme très ingénieux pour inventer un objet utile, il ne faut que vingt minutes au premier ignorant venu pour utiliser cet objet et s’en servir aussi bien que l’inventeur lui-même. Ne nous laissons donc pas émouvoir par les constalations d'apparence désolante que nous apportent les spécialistes de l'anthropologie et de l’ethnographie. Recevons avec reconnaissance les documents qu'ils nous fournissent et par lesquels l'humanité se connaît mieux; mais laissons à d’autres le souci d’en tirer les conclusions sociologiques générales, dont ces documents ne ‘constituent que certains éléments essentiels. Rappelons-nous la déconvenue philosophique et sociologique de certains disciples de Darwin, trop empressés à transporter dans le domaine moral et économique la théorie de la lutte pour l’existence. Si, donc, la philosophie des sciences naturelles a été incapable à elle seule d'expliquer le mouvement du monde moral et l’évolution des sociétés, comment des sciences aussi spéciales que Yanthropologie et l’ethnographie auraient-elles la prétention d’y réussir ? |

Les nations de l'Occident européen et leurs colonies émaneipées ou en voie d’émancipation forment la masse directrice et prépondérante de l'humanité. Depuis bien longtemps déjà, elles forment une civilisation distincte, homogène par bien des points, les plus essentiels, et leurs guerres ne sont que des querelles de famille dont on peut prévoir la fin. Il y a en chacune d’elles des caractères communs à toutes; et ces caractères, pour n'affecter d’abord qu’un petit nombre de phénomènes ou n’exister à l’état de concept que dans un petit nombre de

cerveaux, tendent cependant à se généraliser et à s’unifier par-dessus les frontières politiques. Les manifestations de la vie sociale vont chaque jour s'étendant, se généralisant, s’internationalisant davantage, et nous pouvons rendre au capitalisme cet hommage qu'il a été un puissant agent de ce mouvement nécessaire et bienfaisant vers l’unité humaine. Prenons un de nos concitoyens, et voyons comme déjà des caractères internationaux le marquent, parfois, à son insu: le pain qu’il mange est fait de blé d'Amérique ou de Russie, la viande lui est venue de la Plata, son café de Java, et il fume du tabac de Turquie. Ses vêtements sont en laine d'Australie, son foulard en soie de Chine, son linge en toile de Hollande, à moins que l'Inde n’en ait fourni le coton. Les portes et les fenêtres de son appartement sont en bois de Norvège, les jouets de ses enfants ont été fabriqués en Allemagne, etsa montre à Genève. L'hiver il se chauffe de houille belge, et, l’été, il se rafraîchit avec un éventail du Japon. De leur côté, les étrangers s’empruntent mutuellement et nous empruntent ce qui leur manque ou ce qu'ils préfèrent. C’est une banalité de rappeler cela. Cependant il lé faut. Nous jouissons de l’étonnement du voyageur quand, arrivé dans l'Ouest américain , il y trouve les ameublements et les modes de Paris ou de Londres, et de sa stupéfaction, quand, chez un prince indien ou un roitelet nègre, il rencontre les mêmes objets adaptés, vaille que vaille, au goût du milieu. Mais déjà les si remuants et si initiatifs Japonais qui fréquentent nos écoles et visitent nos manufactures ne nous font plus retourner quand nous les voyons passer, revêtus de notre vêtement occidental et assimilés à notre vie extérieure. C’est cette identité croissante qui met les nations en concurrence économique, mais c’est elle aussi qui résoudra en harmonie cette concurrence, par les moyens que nous avons indiqués en examinant l’évolution économique et en constatant la tendance à l’unité dans l’association, par absorption des associations et des individualités antagoniques. Les grandes formations capitalistes n’ont déjà plus de patrie, à proprement parler, et elles tendent chaque jour davantage à l’universalité. Un capitaliste français est copropriétaire ou

is

coexploitant d'usines en Angleterre, de manufactures en Espagne, de mines en Russie, el ainsi de suite; et réciproquement les capitalistes de chaque nationalité sont copropriétaires ou coexploitants dans d’autres pays que le leur. A mesure que leur conquête économique du monde se poursuit, ils tendent à une meilleure, plus exacte et moins coûteuse adaptation des moyens de production aux besoins de consommation. C’est ainsi que l’Angleterre, qui fut une nation agricole se suffisant à elle-même, est devenue une nation plus spécialement industrielle et commerçante. En l’état d'insécurité des temps anciens, une telle transformation n’eût pu s’accomplir sans condamner la nation qui l’opérait à mourir de faim. Aujourd’hui qu'une sécurité relative existe, cette meilleure adaptation a eu pour résultat de faire de l’Angleterre la plus riche nation du globe. C’est vers cette meïlleure adaptation que, par la sécurité croissante, toutes les nations marchent, sous l'impulsion du capi-

talisme aujourd’hui, et que demain elles marcheront d’un

pas plus sûr et plus rapide sous l’impulsion du socialisme. Plus rapides encore que les produits, les pensées, les

résultats de la connaissance franchissent les frontières et se

partagent l’empire des esprits, sans vouloir en connaître la nationalité plus que ceux-ci ne leur demandent leur origine ethnique. « L'art et 14 science n’ont pas de patrie »

est un dicton courant dans toutes les langues qui se parlent

en Europe. Paris acclame Wagner tout comme Berlin fête Berlioz. La théorie de l'évolution n’est pas anglaise, bien qu'un Anglais l’ait formulée : elle est de la patrie de tous ceux qui l’acceptent comme l'hypothèse scientifique la plus plausible sur l’origine des êtres vivants. Pour ne

parler que de la littérature française, elle a été espagnole

avec le xvir° siècle, anglaise avec le xvirr°, et allemande dans la première partie du xix°. Depuis, elle a été russe et scandinave. En réalité, elle n’a jamais cessé d’être française ; mais, à aucun moment de sa vie si active et si féconde, et c’est là le secret de son activité et de sa fécondité, notre littérature n’a jamais cessé d’être en communication et en échange avec la littérature des nations voisines. De même les

littératures étrangères pratiquent des échanges entre elles et avec nous. Ainsi se forme et se développe un concept général sur le goût, la mesure, l'harmonie, la beauté, non seulement en littérature, mais encore dans tous les arts. Et ainsi la pensée humaine dans sa fleur épanouie concourt à réaliser l’unanimité parmi ceux qui la cultivent, et parmi ceux qui s’en délectent.

Mises ainsi en contact et en échange perpétuel les unes avec les autres, les nations se dépouillent à mesure de ce qui les caractérisait, et de ce qui accusait leurs différences entre elles. Sans parler des lois que la conquête française imposa à certaines d’entre elles, et qu’elles ont gardées en reprenant possession d’elles-mêmes, nous voyons tous les jours les lois générales des pays civilisés se rapprocher davantage de l'unité, soit par imitation de celles qui ont été reconnues les

meilleures, soit par jaillissement spontané, dans des milieux identiques, de règles publiques adéquates. Nous pouvons en dire autant des monnaies, ces mesures de la valeur, et des autres mesures du temps, de l’espace et de la pesanteur ; en ce moment même, nous voyons le système décimal être l’objet d’une propagande fructueuse dans les pays où il n’est pas encore adopté, et son adoption n’y est plus qu'une question de temps. Les langues elles-mêmes s’enrichissent journellement de mots empruntés à l'étranger, et un empereur allemand à dû renoncer à faire la guerre aux mots français qui avaient envahi le si riche dictionnaire teutonique. Rien ne nous dit qu’elles ne courent pas ainsi à l’unité. Nous pouvons voir les schémas de cette unité future dans la réforme de lPorthographe, dont s’occupent tous les peuples soucieux, de ne pas sacrifier le fond à la forme. Nous pouvons constater ainsi qu'un rudiment de langue universelle perce partout dans ce fait que quantité de substantifs, d'origines diverses, sont entrés simultanément dans plusieurs langues avec la même acception, et dans cet autre fait que la terminologie scientifique, forgée de mots d’une commune origine, tend à être également la même dans toutes les langues. Restent ce qu’on a appelé les caractères nationaux. Mais qu’en restera-t-il réellement lorsque l'identité de production,

de circulation, de besoins, de récréations, de concepts d'art, de connaissances scientifiques aura été réalisée dans la famille européo-américaine? Lorsqu'une province arriérée entre aujourd'hui dans le concert de la civilisation, n'entend-on pas déplorer qu’elle perde son pittoresque, c’est-à-dire son caractère propre, pour se fondre dans l’ensemble de la nation! Ne sont-ce pas déjà aujourd’hui les classes cultivées, sans distinction de nationalité, qui approchent le plus de l'unité ? Il y a assurément moins de différence entre un Tolstoï et un Victor Hugo, qu'entre le grand écrivain russe etun moujik, et entre celui-ci et un paysan français.

Que restera-t-il, alors, de l’idée de patrie ? Ce qu’il restera

de l’idée de famille quand la femme sera devenue un individu libre, et que la famille aura uniquement l’amour pour base et pour lien. Il restera, de l’idée de la patrie, un amour épuré de la patrie, du lieu où vécurent et souffrirent nos ancêtres, et dont notre effort aura fait l’asile désormais inviolable de leurs descendants ; un sentiment de fraternelle et active soli-

darité entre les membres les plus rapprochés dans la famille

humaine, sans exclusion de la solidarité d'ensemble et sans

haine des autres groupements nationaux. Les patries du.

passé, forcément en lutte les unes contre les autres, ont péri, et les plus puissantes n’ont pas échappé à la destruction. Les patries de l’avenir, les patries que forme déjà notre civilisation, devenues des provinces de Ia Gilé universelle, dureront autant que l’humanité. Qu'on en croie un homme qui aime sa patrie, et qui a su préférer ses prisons à la liberté chez l'étranger, ce ne sont pas les armements qui sauvent les .peuples de la destruction, mais la science mise au service de la solidarité humaine. Allons sans crainte vers l'avenir, apportons sans hésitation notre pierre aux fondations de la Cité idéale : c’est dans cette forteresse indestructible que les nalions enfin réconciliées braveront les siècles, et, — qui sait ! — le destin lui-même.

L'évolution humaine est le résultat de la découverte continue des lois de l'univers, c’est-à-dire des rapports des phénomènes entre eux, et de l’adaptation des hommes à ces rapports. Toujours l'humanité s’est préoccupée de connaître la place qu’elle tient dans l'univers, et elle l’a toujours exagérée en raison même de son ignorance. Toujours elle a peuplé l'inconnu des produits de son imagination, et calqué l'univers inaccessible sur les phénomènes très simples dont elle était le témoin immédiat et la manifestation. Le désir, qui est un besoin exprimé en pensée, constitue le phénomène interne par lequel se caractérise l’aptitude à progresser ; car désirer, c'est être apte à posséder, c’est ajouter à la possession présente la possession future. C’est pour lui-même que l'homme désire, c’est à lui-même qu’il reporte Pobjet de son désir; et, comme la vie est pour lui le souverain bien, en même temps que l’unique moyen de traduire en satisfaction son désir, il se refuse à l’anéantissement final. En vain il voit mourir les êtres, etse détruire les choses autour de lui, en vain les ossements dispersés de ses ancêtres tombent en poussière sous ses yeux, en vain la nature l’avertit que la maladie est une mort partielle et anticipée ; orgueilleusement, il sépare de son corps débile sa pensée, parfois plus débile encore, et il promet à celle-ei l'éternité. Cette forme inférieure, provisoire et individuelle de l'idéal a été le premier et nécessaire degré de l’ennoblissement de notre espèce, et nous ne pouvons pas plus souscrire au simplisme anthropologique et ethnographique, qui nous montre triomphalement les primitifs de

Ceylan et de la Terre de Feu, non encore parvenus à la no-

tion de survie personnelle, que nous n’avons souscrit au

simplisme économique, qui s'appuie sur le communisme pastoral et agricole de peuplades arriérées, pour démontrer la possibilité ultérieure de cette forme de propriété. Dès que l'homme conçoit l’univers, en effet, — et de quelque manière fausse et arbitraire qu'il le conçoive d'abord, — il n’est plus l’animal isolé et inconscient, jeté par la nature dans le troupeau avec lequel il communique, mécaniquement, pour la satisfaction de ses besoins les plus essentiels et les plus immédiats. Dès qu'il acquiert la notion de son individualité, au point de n'en pas vouloir limiter la durée au court espace de temps accordé à la vie humaine, il prend possession de l'avenir, et travaille à donner inconsciemment à l’espèce ce qu'il se promet à lui-même. L'idéalisme est donc la plus haute expression du désir : l'homme peut se tromper dans la formation de son idéal ; il peut errer dans la pôursuite où son geste accompagne sa pensée mal assurée ; comme c'est

lui-même, agrandi et magnifié, qu’il retrouve finalement au |

bout de sa recherche, cette conquête suffit à justifier l’entreprise. FE C'est une erreur de croire que l’accroissement de la connaissance limite le champ de l'idéal. La partie connue de l'univers n’est rien auprès de l'infini comme substance, comme espace et comme durée; et nos acquisitions, bien loin d’empiéter sur ce domaine inconnu, et de le réduire, nous en font concevoir davantage l’immensité. L’univers des anciens s'arrêtait à la voûte de cristal suspendue au-dessus de la terre, et l’homme voisinait avec ses dieux. Par une plus complète extension du connu, nous prenons plus complètement cons-

cience des ressources infinies que nous pouvons tirer de

l'inconnu. Mais, aussi, nous nous voyons contraints de renoncer à la survie personnelle, qui nous faisait prendre en patience les maux de l'existence terrestre. Heureusement pour la sérénité de notre vie intérieure, et la securité de notre vie de relation, cette conviction se forme dans notre esprit au moment précis de l’histoire humaine, où, connaissant mieux la place que nous occupons dans l’univers et le prix de la soli-

ar A

darité de nos efforts, nous pouvons substituer sans peine à notre devenir personnel le devenir de l’espèce. Dès lors, la résignation à la mort nous est facile ; assurés de la durée indéfinie du règne humain, auquel nous nous sommes à mesure plus complètement identifiés, nous considérons notre fin personnelle comme un événement nécessaire ; nous nous appliquons seulement à ce qu'elle ne survienne qu’au moment où nous pourrons nous rendre témoignage de n'être point passés inutiles, et d’avoir ajouté, ne füt-ce qu'un atome, à la perpétuelle création humaine. Ils existent toujours, les paradis où notre ancêtre plaçait le meilleur de lui-même, afin d’en jouir égoïstement dans une éternité bienheureuse ; c’est toujours dans notre cerveau qu'ils se réalisent avec toutes leurs magnificences, accrues de tout ce qu'y ajoutent nos progrès matériels, intellectuels et affectifs. Nous les objectivons, en quelque sorte, dans notre pensée, et dans les actes qu'elle nous impose. Ils ne sont plus pour nous, comme ils furent pour nos pères, une consolation réelle, contenant une espérance illusoire ; la promesse que se fait l'espèce de les réaliser un jour, et de s’y installer pour la durée des temps, n’est pas mensongère. Le connu est l'instrument par lequel nous agissons sur l’inconnu. C'est la notion de l’inconnu, — que nul n’a le droit de déclarer inconnaissable sans lui assigner en même temps des limites, — qui précise la notion du connu, qui lui donne sa valeur et son ressort. Perdre la notion de l’inconnu, ou, ce qui revient au même, se sentir écrasé et découragé devant l’immensité qu’il révèle, serait réduire rapidement les limites mêmes du connu, et préparer le retour de l’humanité à l’existence purement animale de ses âges les plus primitifs.

Si la durée de notre existence personnelle assigne une limite à notre effort au point de vue subjectif, nous savons qu'au point de vue objectif il n’en est rien. Telle action accomplie par un héros, telle émotion ressentie et communiquée par un poète, telle invention ou découverte faite par un savant ou même un ignorant, — leurs auteurs fussent-1ls morts depuis deux mille ans, et leur nom même tombé à lPoubli définitif, — existent encore dans leur réalité ou dans ses consé-

quences. Telle vérité provisoire, même, qui nous fait hausser aujourd'hui les épaules, n’est pas disparue avec l’époque qui l’utilisa : sans elle, la vérité, peut-être provisoire aussi, qui lui a succédé, ne se fût pas produite. Cette solidarité perpétuelle de l'effort humain ne se conçoit pas seulement dans la durée, mais aussi dans l’espace, et c'est par la solidarité dans l'espace que s'assure la solidarité dans la durée. Il nous est interdit de connaître sans participer, et c’est par la connaissance de nos semblables que nous acquérons le sentiment de solidarité de l'espèce. Dorénavant, rien de ce qui la touche ne pourra nous être indifférent, et, nous étant intéressés à elle dans son existence passée et présente, nous ne pourrons pas nous désintéresser de son existence future : notre devenir individuel ne nous inquiétera plus, — la connaissance du réel nous ayant fait comprendre et accepter l’inévitable fin de tout être vivant, — et le devenir collectif absorbera impérieusement tous nos désirs, toutes nos aspirations d’éternité; les satisfactions que notre esprit avait désirées pour nous-mêmes au delà de notre vie : joies accrues, douleurs disparues, sens perfectionnés et multipliés, facultés agrandies et diversifiées, nous les désirérons pour l’espèce; et notre désir, formulé et communiqué, préparera leur réalisation dans lavenir. | Puisqu'’elle a dissipé en vaines fumées la Cité de rêve, où l'individu comptait abriter son immortalité, la science a pour devoir de construire la Cité réelle, où l'espèce, devenue immortelle, donnera à chacun de ses enfants mortels un abri sùr et agréable. Nous n’avons pas eu ici la prétention de construire cet abri, mais seulement d'affirmer la possibilité et la nécessité de son existence. Un de nos amis, le D' S.-B., nous disait récemment : « J'ai accepté la doctrine socialiste, non que je croie possible de l'appliquer, mais parce que, dans ’état de civilisation où nous sommes parvenus, je vois en elle, et étant donnée la disparition de toutes les autres formes de l'idéal, la satisfaction la plus complète des désirs humains, solidarisés et harmonisés. » Nous n’offrons pas cette acceptation en exemple, car, pour notre compte, nous croyons fermement à la possibilité de réaliser l'idéal socialiste; mais nous la retenons, comme un témoignage précieux de l’im-

possibilité actuelle d'envisager les fins, même prochaines, de l'humanité, sans aboutir au socialisme.

Nous avons constaté, au cours de cet ouvrage, que le nombre des membres de la société occupés aux travaux utiles va toujours en augmentant, et aussi que la valeur sociale de l’homme s’accroit en raison de son aptitude à produire. Autrefois, l’homme, en tant que producteur, avait une valeur sociale minime, au regard de la valeur marchande du produit. Aujourd'hui, le producteur vaut en conséquence de la quantité et de la variété des produits de son industrie, devenus ainsi plus communs, et de valeur marchande moindre. D'autre part, il y a, entre les acquisitions de ia science et la mise en œuvre industrielle, une relation qui se resserre et s’accroit à mesure que se développe la culture scientifique. Aux temps disparus, où était réputé savant l’érudit qui avait emmagasiné dans son cerveau la plus grande quantité de formules théologiques et métaphysiques, il y avait séparation absolue entre cette sorte de connaissance et les applications industrielles. La théorie des universaux, par exemple, ne pouvait être d'aucune utilité dans la pratique des arts manuels ; jamais l’alchimie, dans ses incessantes tentatives de transmutation des métaux, ne mit aux mains des industriels un métal nouveau. En notre temps, au contraire, même étudiées dans un but de spéculation pure, les sciences, — portant dorénavant sur l'étude du réel et se servant mutuellement dans leur hiérarchie désormais établie, — sont devenues les auxiliaires indispensables de l’industrie, qui trouve dans leurs découvertes les agents essentiels de son développement. Si les théories physiques de la dilatation et de la résistance des corps n'étaient venues s'ajouter aux théories mathématiques des dimensions, nos ingénieurs n’eussent pu Jeter sur Îles abîimes ces légers et merveilleux ponts de fer aériens, qui . font communiquer entre eux des espaces naguère séparés.

À mesure que la science se prête davantage aux applications pratiques, l’industrie associe à ses travaux un plus grand nombre de coopérateurs. Au travail individuel et aulonome de l'artisan, succèdent la division du travail et l’association des efforts individuels pour une production à Ja fois

intensifiée et extensifiée. La propriété des instruments de production change alors d'aspect et de caractère. Elle pouvait être acceptée comme la chose absolument personnelle de son détenteur, à l'époque où l'artisan n'était pas séparé de son outil ; le machinisme, la division manufacturière du

SA ù *.

travail, Le salariat, lui donnent désormais un caractère social,

que chacun des progrès de la science et de l’industrie accen-.

tuera davantage. Le machinisme associe les efforts des producteurs ; la division du travail solidarise ces effortset, par voie de conséquence, ceux qui-les accomplissent ; le salariat sépare les producteurs de leurs produits, dont une part seulement leur est laissée, comme le machinisme et la division du travail les ont séparés de la propriété des instruments de production. Les travailleurs ont, de ee fait, le sentiment très précis que le salariat est une forme relativement récente de la servitude sociale, à laquelle leur elasse fut de tout temps assujettie, et qui dans le passé, s’exprima sous les formes de l'esclavage et du servage. Bien plus nettement que la servitude agricole, la servitude industrielle accuse à leurs yeux son injustice originelle ; le développement continu de l’industrie étant la caractéristique de la civilisation actuelle, accentue et généralise cet aspect d’injustice, qui sera complété lorsque l’agriculture elle-même sera entrée dans le mouvement industriel.

Par sa transformation capitaliste, la propriété moderne

dévoile à tous les regards le mystère de son origine et de.

son existence ; elle est une cristallisation de travail impayé,

et son revenu n’est plus, comme on le croyait, le prix d’un

service rendu au capital par le capitaliste, mais la retenue opérée par le capitaliste sur le travail du producteur. D'autre part, la propriété capitaliste tend de plus en plus à s’imper-

sonnaliser : ceux qui en perçoivent les profits se font rem-

placer dans la direction du travail par des salariés; et, les progrès de l’instruction publique aidant, l'écart de situation el de rémunération diminue rapidement entre les salariés charés, les uns, de la direction el, les autres, de l'exécution des travaux industriels. Enfin, quand elle est parvenue à son entier

éveloppement, la propriété capitaliste est non seulement impersonnelle, mais indivise : nul de ceux qui s’en répartissent

les profits n’a le droit de disposer individuellement, par usage ou par abus, de la part réelle de propriété que représente son titre. Il peut se retirer de l'association en cédant ce titre de copropriété, mais non morceler ou amoindrir la propriété capitaliste elle-même, usine, mine, canal ou chemin de fer, qui demeure dans l’indivision réelle. L’impersonnalité et Pindivision ne sont pas les seuls caractères sociaux de Ia propriété capitaliste : on sait à présent qu'elle ne s’est pas formée par la liberté de la concurrence, et que ses plus puissants types ont été constitués par concession de la puissance publique ; tels les mines, les chemins de fer, les canaux, le crédit. Sociale dans son origine, une telle forme de propriété, qui s'agrandit par l'absorption des propriétés individuelles de production, de circulation et d'échange, est égälement sociale dans son fonctionnement, dans sa destination, et, en une certaine mesure, dans son appropriation. Il est donc possible de concevoir un accord de l’équité et du fait, par la socialisation de la propriété capitaliste. La production sociale, développée par les progrès de la science, peut alors devenir tellement abondante, les produits et les denrées peuvent tomber à un tel minimum de valeur relative, le sens de l’association peut être développé en chaque individu de-telle manière que, finalement, à la socialité de la propriété corresponde la gratuité absolue des produits et des denrées.

Une si profonde transformation des rapports économiques, on le conçoit, serait impossible par des moyens économiques purs. Il existe, on le sait, une étroite solidarité entre tous les phénomènes sociaux, et entre les institutions par lesquelles ils se manifestent. Le capitalisme a créé l’ouvrière, et, de ce fait, il a dissocié le groupe économique autonome que fut jadis la famille. Par la voie douloureuse du salariat, la femme conquiert sa personnalité économique. Par le progrès général des idées, elle conquiert sa personnalité sociale. Ainsi, lindividu, sans acception de sexe, devient véritablement la cellule sociale. Ainsi, de même, il va de la contrainte à la liberté, de l’agglomération inconsciente et involontaire à l'association consciente et volontaire ; à mesure que s'accroît

sa connaissance des choses et de lui-même, il échappe aux fatalilés du milieu; il se détermine plus complètement dans le sens du mieux-être pour tous, accordé à son mieux-être personnel. La forme capitaliste de la propriété brise le vieux cadre de la famille autoritaire, et, en même temps, la forme démocratique de la société politique développe la valeur sociale de l'individu. Par la solidarité croissante, garantie essentielle de l’individualisme, la femme trouvera dans la Cité la protection que la famille ne lui assure plus. l'union des sexes, sans cesser d’être un acte social, ne sera plus accomplie sous la loi de la contrainte, et le corps de la femme cessera d’être un objet de trafic. L’amour alors sera un acte de volonté et de liberté; et c’est dans cette volonté éclairée, dans cette liberté basée sur le choix conscient, qu’il trouvera sa plus sûre garantie de sincérité et de durée, et qu’il donnera au couple librement élu les joies réservées aujourd’hui à quelques rares amants d'élite. La famille, née de la contrainte, s’achèvera dans l’amour ; elle sera la cellule morale, consciente et agissante, de l'humanité régénérée.

Jusqu'à présent, l’homme social a été gouverné par une minorité. Jadis, cette minorité puisait son droit dans sa force, et dans la soumission héréditaire de la masse. Aujourd’hui, par la démocratie, l’homme social tend àne laisser aux gouvernants que l'administration de la chose publique, sans droits réels sur sa propre personne. Il n’est pas téméraire de penser que, dans l’avenir, l'individu, réunissant en soi le droit et le devoir, et les réalisant dans sa conscience éclairée, sera son propre gouvernant et son propre gouverné ; si bien que lois, droits et devoirs s'absorberont en lui, et s’exprimeront en actes volontaires, harmonisés à ses fins propres et aux fins de la cité. Ce sera alors le règne de l’Individu.

Le producteur devenu propriétaire du globe, dans la com- -inunauté absolue des biens; l’amant devenu l'époux modèle, dans les joies d’un amour épuré, conscient et volontaire ; le citoyen devenu le souverain et la loi vivante dans la Cité universelle ; l’homme idéal, enfin, existera-t-il un jour ? Car c’est de lui, de sa venue, que dépendent ces idéalisations des réalités présentes. Pendant la période d’inconnaissance générale

et de connaissance individuelle limitée, ou faussée par une conception erronée de l’inconnu, l’homme a été déterminé par le milieu. Comment se fût-il déterminé lui-même, alors qu'il ne pouvait pas même détourner la foudre de son toit! Que ne peut-on espérer de lui à présent que la machine remplace l’esclave, dont le labeur assurait au citoyen antique le loisir fécond en belles pensées et en actes utiles! Que lui servirait aujourd’hui qu'un démiurge lui construisit cette Cité idéale, dont nous avons indiqué les conditions générales de possibilité lointaine, plutôt que tracé le tableau, s’il n’était pas digne de l’habiter, et de l’embellir encore davantage! Mais — si son industrie, son amour et sa volonté sont encore trop débiles, et si le paradis qu’il n’aurait pas créé lui-même, par son industrie, son amour et sa volonté, disparaissait par

le seul fait de sa présence indue, — on ne peut pas dire qu'il

n'y entrera pas un jour : le jour où son effort patient et continu l’en aura rendu digne, le jour où, après l'avoir construit en esprit, il aura entrepris de le construire en réalité.

Nous avons voulu démontrer que les matériaux de l'édifice existent, non pas épars à nos pieds, mais à l’état de solides assises obscurément maçonnées par nos pères, cimentées de larmes el de sang, mais unies aussi par une pensée lointaine, qui fut le grand crime initial des Adam et des Prométhée, au regard des théogonies, et qui est le titre de noblesse par lequel l’homme s’est finalement placé au-dessus et en dehors des autres espèces animales : le désir de connaître. C'est ce désir qui crée en lui, perpétuellement, une puissance de détermination par laquelle il échappe aux déterminations trop exclusives du milieu et même de l’hérédité, et prend même action sur elles. Né esclave des choses, il se croyait libre ; faute de se connaître lui-même, il prenait les

impulsions extérieures ou héréditaires pour ses volontés

propres. À présent qu'il connaît un peu mieux le monde et ses propres origines, à présent qu'il discipline les forces extérieures et qu'il dirige d’une manière plus consciente les forces intérieures que ses ancêtres ont déposées en lui, iln’ose plus se dire libre; mais il travaille à créer en lui et autour de luiles meilleurs agents de détermination, — points d'appui

FouRNIÈRE, — Idéal, soc. 20

de nouveaux et fructueux efforts, par lesquels il conquerra la liberté de ses actes et de ses facultés. Il ne sera plus libre

d'avoir des caprices qui lui étaient meurtriers, comme au

temps où il prenait ses actes inconscients et désordonnés pour des actes de liberté; mais il saura se déterminer, d’après la connaissance de soi et des choses, de manière à se procurer toutes les satisfactions dont il sera capable de jouir, — et ce déterminisme conscient s’exprimera en liberté individuelle, passionnelle et sociale. Le désir de connaître est la force créatrice de l'idéal. Il s'accompagne toujours du désir de posséder, et souvent il ne fait qu'un avec lui.

Si quelques-uns d’entre nous conçoivent déjà pour l’homme futur un destin aussi haut, nul ne l’a encore réalisé pour son propre compte. Cependant, nous possédons déjà des types réels, mais partiels, de ce que pourra être un jour l’homme normal. Il existe des hommes qui sont enviés ou admirés pour leur richesse, leur science, leur pouvoir, leur bonheur. L'idéal sera réalisé quand l’homme futur n’aura plus rien à envier àces modèles partiels, et qu’il aura réuni en lui leurs qualités et facultés. Quand nous rencontrons un être de race, affiné physiquement par les générations de loisir et de luxe dont il est le produit ultime, nous nous rendons compte du temps infini que la nature et la civilisation devront consacrer à la multiplication d’un tel type d'élégance. Nous nous rendons compte également que le temps et le milieu ont dû collaborer, longuement, au sein d’un peuple d'élection, avant de produire un Gœthe, un Shakespeare ou ‘un Voltaire; les aristocraties ont plus tôt fait de créer un type d'élégance extérieure que les peuples de produire le génie qui totalise leur pensée, et la projette vers un avenir sans cesse élargi et magnifié. L’humanité possède les éléments matériels de son bonheur futur dans les richesses naturelles que son industrie en travail incessant de perfectionnement saura mettre à sa disposition. Elle contient dans le cerveau de quelques-uns de ses enfants les fortes pensées qui germeront, se multiplieront et se fortifieront dans le cerveau collectif de l’avenir, pour accroître, en même temps que ses richesses, son aplitude à en jouir, et à créer de ces

jouissances de nouveaux désirs. Est-ce à dire que les hommes de notre temps doivent dédaigner les chétives proies réelles pour la splendide ombre idéale ? Il ne faut pas ici plus d’impatience que de découragement. Ce n’est pas en dédaignant les menus et obscurs progrès réels et mentaux qu’on se rapprocherait de l’idéal entrevu, bien au contraire. Si chacun de nous cessait de collaborer à l’œuvre collective de justice humaine, si chacun de nous cessait d'augmenter la somme de connaissances qu’il possède, il pourrait bien, à la rigueur, rêver, dans son oisiveté personnelle et sociale, aux magnifiques destins qui attendent l’espèce, mais ce rêve ne durerait pas longtemps, et le cerveau de ses enfants ne serait même plus capable de le contenir. Sachons, au contraire, que chacun des actes de la vie de relation, où l’homme conscient travaille à détruire une erreur, à accréditer une vérité, à réaliser plus de justice, par quelque moyen, si transitoire et si local qu'il soit, est plus utile à la réalisation future de l'idéal que les rêves les plus superbes. Mais sachons aussi qu'on n’agit bien dans le sens du mieux que lorsqu'on agit consciemment, et qu’on sait où tendent les actes et les pensées. Ne séparons donc jamais l'idéal de la réalité. Faire le bien est bien, savoir pourquoi on le fait est mieux. La grandeur du but est un soutien dans l’accomplissement

des modestes tâches qui y conduisent. Il y a là de quoi enno-

blir les efforts les plus humbles, et consoler des insuccès les plus cruels et les plus immérités.

L'univers pensant, dont nous sommes, nous, les humains, la seule expression connue, a progressé en nous, en allant de l'inconscient au conscient. Nous ne serons sans doute jamais

libérés des fatalités naturelles, mais déjà nous savons qu’il

n'y a pas de fatalités sociales, ou que du moins il y en a seulement pour notre'ignorance, et qu’elles disparaîtront devant notre vouloir, né de notre savoir. Sans nous et hors de nous, l'univers était un acte de fatalité; par nous et en nous, il deviendra un acte de volonté,

RCE CR ere ae en Pan Ale UN) nd nu ete EN SV TRe AU : I

É. — La réaction mystique et la science analytique . . . . . 1 1 DéSarroi de ld-jeunesse pensante... 2. . : - 3 TH Cecqui aspirent a Mdéalies 2.2. 5e 7 EV. — L'idéalisme, forme pensée de l’évolution . . . . . PRE Vu" Devenir individuel et devenir collectif. .: . , … , ..* 15 VI. — Action de l'utopie dans le développement social! . . . . 23 MI ="Le sens actueldé l'évolution sociales: . 7.1. ., 2, 28 VIII: À la conquête de l'univers. . . . . . . . . . .. RME

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