‹ L'idée de Dieu d'après l'anthropologie et l'histoire: conférences faites enChapitre 2 sur 23 · PARIS BRUXELLES · texte numérisé non relu

PARIS BRUXELLES

inaEniii uniiuE Goiia-uiiiiâtE et 0» Ltiimu ediopmiie c. mdpaht

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR TH. FALK, ÉDITEUa

tOB, SODIIVAIID SAIKT-eERMAIH IS'!Ch2!, F[U£ DES PAnOISSlENS

Robert Hîbbert, le Tondateur de VHi une vieille famille du Cheshire, les Hibi enrichie depuis plusieurs générations | Indes occidentales (']. Libéral fervent en tique, adversaire de tout dogmatisme, i l'importance de la culture religieuse, c( meilleur moyen d'émanciper la religior à profil les facilités de la législation angl matière de fondations, pour constituer, mort, sous le titre de Fondation anti-tt fujutj, un fidéîcommis au revenu d'env « vue de favoriser la diffusion du christ « plus simple et la plus intelligible, :

« entrave du jugement individuel en n capital devait être remis entre les maint trustées que le fondateur désignait da devaient se recruter eux-mêmes.

Le grand argument invoqué contre le c'est que les situations auxquelles elle; de l'instabilité générale des choses hi rapport, les précautions mêmes, accumu garantir l'exécution minutieuse de se laisser un jour, sur la route du progrj

{') Memoir of Robert Qibbert, par Jeroj

ire encombrante et nuisible. Non content de parer à cet nt, on définissant son but dans les termes les plus bert Hibbert prescrivit expressément que les admi- .devraient,«ehaquefois qu'ils le jugeraientconvenable, jins une fois tous les vingt-cinq ans, réviser et minuint remettre en question les mesures auxquelles ils se

précédemment arrêtés », - sous cette seule réserve nds lie seraient jamais consacrés à des bâtisses, fût-ce

chapelle ou une école. — Lui-même, dans un acte il, suggéra, comme première application, l'institution s qui seraient accordées par voie de concours à un nbre déjeunes gens, pour leur fournir les moyens de

leurs études universitaires avant d'entrer dans la istorale. Les candidats pouvaient professer n'importe inions religieuses, sauf qu'ils devaient prendre l'engaîxercer les fonctions de ministre « près de gens se Itiens et, d'autre pari, n'admettant pas la Trinité dans s doctrines orthodoxes ». Par une stipulation bien I ajouta que les administrateurs devaient dîner, deux vec leurs boursiers présents et passés, — les frais du ant îi charge de la fondation.

tees, entrés en possession du legs au cours de 18<j3, l le plan suggéré dans le document additionnel, en le t par la disposition suivante : « Les candidats devront - les titres intellectuels les plus élevés, ainsi que des

dispositions religieuses, mais, en outre, aucun bourïourra obtenir d'assistance pour poursuivre ses études ques en Angleterre, s'il ne comprend dans ses occupaguJiftres une œuvre philanthropique qui implique un lent actif et raisonné à l'égard du prochain, ainsi ontact personnel avec la jeunesse, l'ignorance et la '), » C'était là préluder à l'application des principes ; ans plus tard, devaient inspirer le mouvement du

chrétien et que l'auteur de Robert Etsmere, M™ Hum-

ir.p.U.

phry Ward, a récemment tenté de réaliser & Ixiiidres, en prenant l'initiative d'un institut destiné aux jeunes gens désireux do poursuivre des études religieuses, tout en s'insiruisant dans les sciences sociologii^ues et en participant aux principales œuvres de réforme sociale.

Sous l'empire de ces dispositions, appliquées ave« impartialité et discernement, un certain nombre d'étudiants qui, depuis, se sont fait un nom et une position dans les sphères supérieures (le l'enseignement et de la religion, ont pu non seulement poursuivre leurs éludes ù Londres, h Oxford, <■ Cambridge, mais encore fréquenter les principales universités du continent et même publier des œuvres qui font honneur au patronage dt* Vllihbert Trust, par exemple : Vllisloirctfela pensée religievse au moyen âge, de M, Reginald Lane Poole; le Développement de Kant à Hegel, de M, Andrew 8eth; l'Essai de M. Wallis sur la Cosmologie du Itig Véda, etc. — Dès 1858, les trustées, bien qu'appartenant presque tous à l'unitarisme, avaient résolu de substituer la dénomination de Fondation Hibbert à celle de « Fondation antitrinitaire », qu'ils considéraient comme offrant un caractère de polémique trop accentué et comme liant trop ouvertement l'institution h une théologie particulière.

En 1878, comme la fondation allait atteindre son premier quart de siècle, un groupe important — où figuraient des esprits libéraux de toute nuance et de toute confession, depuis le principal représentant de la théologie unitaire, James Martineau, et le doyen de Westminster, Arthur Stanley, jusqu'ù des savants bien connus, tels que MM. W, Carpenter et Max Muller^ adressa aux fîdéicommissaires une lettre proposant d'instituer, sous le nom de Hibbert Lectures, une série annuelle de leçons ou conférences, destinées à exposer « les principaux résultats des études K récentes dans les vastes sphères de la philosophie, de l'exi^èse u biblique et de l'histoire des religions ». Ils demandaient aussi que le cours de chaque année fût publié par la Fondation, afin qu'ainsi (c lès résultats de la libre recherche pussent être mis « graduellement, dans une forme condensée, sous les yeux du

« public instruit ». A l'appui de leur demande, les signatairee faisaient valoir cette considération : <c Les principales écoles de « théologie sont entravées en Angleterre par des restrictions trait ditionnelles dont se sont depuis longtemps émancipées d'autres (( branches d'investigation et de spéculation. Dans ces condi- « tiens, la discussion des questions théologiques, habituellement « faussée par des intérêts ecclésiastiques et des considérations « de parti, est impuissante à attirer le respect et la confiance K intellectuelles qui sont spontanément accordées aux recherches « scientifiques dans d'autres domaines. Il n'y a pas de raison (( pour qu'une érudition compétente et une critique s^ace, si « on les encourage à se mettre au service désintéressé de la « vérité, favorisent moins le progrès dans les idées religieuses (c que dans les idées sociales ou scientifiques, et il n'est pas « douteux que l'on ne trouve un public pour accueillir avec (c faveur toute étude vraiment compétentf; et loyale des pro- <i blêmes théologiques non résolus ('). »

Les trustées résolurent de donner satisfaction à cette démarche en instituant un cours annuel de six leçons au moins, qui serait confié, chaque année, à un conférencier diffiH^nt, choisi en Angleterre ou à l'étranger. Il fut simplement stipulé que le sujet devrait se rapporter d'une façon quelconque à l'origine et au développement de la religion.

Ce fut M. Max Muller qui ouvrit la série au printemps de 1878, par sept leçons sur VOrigine et le développement de la religion, étudiés à la clarté des religions de VInde (*). Vinrent ensuite, à partir de 1879 ; MM. Le Page Renouf (du Britisk Muséum] : lieligion de l'ancienne Egypte; Ernest Renan (du Collège de France) : Influence des institutions de lapensée et de la culture romaines sur le développement du christianisme; T,-W. Rhys Davids (de Londres) : Différents points de Ckistoire du bouddhisme ;

C] Hibberi Lectnres — Institution of Lectureihip on tke Theory, Development and Hiitory of Religion». Publication des trustées. Mars 1878.

(^ Traduit en français par M. James Darmesteter. 1 vol. Paris, 1879.

Kuenen {de l'université de heyde) :Iieligions nationales et religions universalistes ; Charles Beard (de Liverpool) : La Réformalion du XTi" siècle dam ses rapports avec la science et la pensée modernes ; Albert Réville (du Collège de France) : Anciennes religions du Mexique et du Pérou ; Plleiderer {de l'université de Berlin) : Influence de l'apôtre Paul sur le développement du christianisme . i. Rhys (d'Oxford) : Le paganisme celtique ; A.-H, Sayce (d'Oxford) ■ Religion de l'Assyrie et de la Babylonie; E. Ilatch (d'Oxford) : Influence des idées et des usages de la Grèce sur l'Église chrétienne (')■

Quand les leçons de M, Max Muller parurent en volume, à la fin de 1878, je me rappelle encore avec quels sentiments de plaisir et d'admiration je dévorais les pages où l'éminent sanscritiste avait mis toute l'étendue de son savoir et tout le charme

(') L'Bibbert Trust n'est plus désormais la seule fondation esclusi- Tement consacrée, dans la Grande-Bretagne, à l'enseignement de l'hlstoire des religions En 1835, un jurisconsulte écossais, lord Gifford, a légué à chacune des quatre universités écossaises : Edimbourg, Glascow, Aberdeeh et Saint-Andrews, une somme variant entre 15,000 et 25,000 livres, soit ensemble deux millions de francs, pour fonder des chaires de « théologie naturelle au sens le plus large du mot ».

« Je désire, ajoutait le fondateur, (^ue les conférenciers traitent a strictement leur snjet comme de l'histoire naturelle... Ils ne seront « soumis à aucune condition, ne devront pas prêter de serment, ni for- « muler ou accepter de confession de foi, ni prendre aucune espèce u d'ei^agement ; ils pourront appartenir à n'importe quelle commua nion ou même ne faire partie d'aucune, comme c'est le cas de beauu coup d'esprits sérieux et élevés. Ils pourront avoir toute espèce « d'opinions religieuses ou philosophiques, ils pourront même n'avoir « pas de religion; ils pourront être ce qu'on nomme des sceptiques, u des agnostiques, des libres penseurs, pourvu seulement qu'on se u soit assuré de trouver en eux des hommes respectueux, de véri- (' tables penseurs, des amis sincères et des chercheurs désintéressés de « la vérité, u — A la suite de cet acte de muniRcence, Edimbourg s'est assuré le concours de .M. Edw. B. Tylor, Glascow celui de M. Max Muller, Aberdecn celui de M J. Hulcbison Stirling et Saint-Andrews celui de M. Andrew Lai^. Les leçons que M. Max Muller a données à Glascow pendant les deux premiers hivers ont déjà paru soua le titre de Natural Religion (1889) et Phytical Religion {iS9i).

de son style, pour nous retracer le Lléveloppement des croyances de l'Inde, Je ne me doutais guère alors que, treize ans plus tard, j'aurai l'honneur de prendre la parole dans la chaire si brillamment inaugurée par cet illustre maître. Lorsque me parvint rinvitalion des IHbberl trustées, j'avais précisément été amené, par le développement de mon enseignement universitaire, à étudier de plus près lu question des méthodes et des matériaux que l'histoire des religions peut utilement emprunter à l'ethnographie. Je crus ne pouvoir mieux faire que de me tenir dans cet ordre de recherches, pour en extraire les éléments d'une étude sur l'évolution historique de l'idée du divin. Ce tableau, sans doute, a été souvent esquissé, mais, fréquemment aussi, sous des couleurs diflérentes, suivant qu'on l'abordait avec les préoccupations exclusives de l'historien ou de l'anthropologue, pour ne rien dire des théologiens. J'ai pensé que les deux points de vue ne s'excluaient nullement et que ce n'était pas trop, pour aborder le problème, de recourir aux méthodes combinées de l'anthropologie et de l'histoire.

Il est possible qu'on me reproche d'associer des procédés aussi dissemblables. On m'a déjfl objecté que la reconstitution du passé perd toute base certaine, quand elle s'écarle des documents écrits et des monuments ligures. De savants critiques — et pas seulement dans les rangs de l'orthodoxie — estiment qu'employer la méthode comparative à retrouver les commencements des religions et ik en retracer les développements préhistoriques, ou même demander aux vicissitudes d'un cuite quelconque des renseignements sur ta marche du développement religieux en général, c'est lit faire de la philosophie, voire de l'anthropologie, et non plus de l'histoire (').

'^ désire, pour ma part, maintenir au mot histoire une ion plus large, en y comprenant toutes les tentatives pour tîtuer le passé du genre humain. Mais, enfin, je veux bien Ire qu'on restreigne l'application de ce terme à l'étude des ïncernant l'âge « historique » des diverses sociétés civi-

oy. MAUfticii: Vernes, L'histoire des religions, ton esprit, sa le et ses divisions. Paris, 1887, chap. MU.

lisées. SeulemeiH, alors, je dirai que l'histuirc a besoin d'être suppléée par d'autres sciences qui projetlent une clarté sur des horizons plus lointains. Ces scien<;es ne peuvent nous donner la certitude — l'histoire elle-même le peut-elle toujours, quand elle ne s'occupe plus exclusivement d'énumérer des noms et des dates? — mais elles sont du moins susceptibles de nous fournir, sur les origines et les premiers pas de la culture humaine, des renseignements dontia vraisemblance est en raison directe de l'appui qu'ils se prêtent mutuellement et aussi de l'appui qu'ils reçoivent des constatations historiques proprement dites. Après cela, peu importe dans quelle classification verbale on prétende ranger nos méthodes, pourvu qu'elles concourent à nous rapprocher de 1& vérité !

Si mes prémices ne sont pas de nature à satisfaire ceux qui refusent d'appliquer aux phénomènes religieux les procédés ordinaires de la raison humaine, mes conclusions ne plairont pas davantage à ceux qui voient dans l'esprit de libre examen l'antagoniste permanent et le destruciteur prochain du sentiment religieux. Cependant, je ne crois avoir manqué ni ù la logique ni à l'impartialité, lorsque, en cherchant à dégager des faits les lois qui en ont guidé et qui, selon toute apparence, continueront à en diriger l'évolution, j'arrive à conclure que l'étude scientifique des religions n'a point, à l'égard du sentiment religieux lui-même, les conséquences révolutionnaires espérées par les uns et redoutées par les autres. L'histoire des religions, prise dans son ensemble, m'a paru plutôt attester une tendance constante de l'humanité vers l'admission de ce principe qu'Herbert Spencer nous présente, au nom de sa philosophie, comme le Irait d'union entre la religion et la science : « l'identité entre la force dont « nous avons directement conscience en nous-mêmes et la force « qui se manifeste à nous dans le monde extérieur », l'une et l'autre étant regardées comme les manifestations phénoménales d'une « énergie iniinie et absolue dont procèdent toutes <c choses » {!).

(') Ecclesiattical Institutions. Londres, 1885, ^ 6Sd-li60.

D,i,-,,.0.L,CiOl")glC

Je pense m'étre conformé, en traitant ainsi mon sujet, A l'esprit qui inspirait le fondateur de VHibbert Trust et les organisareurs des Hibbert Lectures. J'ajouterai que j'ai considéré cette étude comme un complément de mon ouvrage précédent sur l'Évolution religieuse contemporaine ekes les Anglais, les Amé' ricains et les Hindous. Après avoir décrit les formes les plus avancées de la religion parmi les intelligences é<:IalFée3 de notre époque, il m'a paru intéressant de rechercher comment ces formes se sont développées et par quels liens elles se rattachent aux manifestations les plus infimes de la culture religieuse. Si énorme que semble la distance entre ces états religieux, il n'est pas impossible de découvrir la route qui mène de l'un à l'autre, et, ici encore, il y aura lieu d'appliquer le vieil axiome qui trouve désormais sa confirmation dans toutes les branches du savoir humain : La Nature ne fait pas de bonds.

Coui-t-Saint-ÉtieQDs, 15 décembre 1891.

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