‹ L'idée de Jean Têterol: Par Victor CherbuliezChapitre 2 sur 2 · LIBRAIRIE HACHETTE ET · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET

79, BOULEVARD SAINT-OERHAIN, 79

DroiU do propriiU ai d* iraducUoa tUmrréê

L'IDÉE

DE JEAN TÊTEROL

Les petites choses ont quelquefois de grandes conséquences. Certains hommes ont l'esprit ainsi fait que de vulgaires incidents qui méritent à peine d'être racontés produisent sur eux une impression ineffaçable et qu'ils en gardent à jamais le souvenir. Ils ont cru entendre le ciel ou le diable qui les appelait, et ils partent du pied gauche pour aller où leur destinée les envoie.

Le 2 septembre 1833, vers le milieu de la mati- . née, le baron de Saligneux, vêtu d'une douillette de soie couleur vert-pomme, les mains dans ses poches, quitta son cabinet de travail pour faire un tour dans son jardin. Le baron de Saligneux, connu à dix lieues à la ronde sous le nom de baron Adhémar, possédait dans le canton de Saligneux, situé aux confins du Bugey et de la Bresse, un

beau château que lui avaient légué ses ancêtres, et il possédait aussi des champs, des vignes, des bois, des prés, plus de deux cents hectares d'un seul tenant. Il s'occupait de gérer ses biens, de cultiyer ses terres, ayant l'œil à tout, ne s'en rapportant jamais qu'à lui-même, respecté de tout son monde plus qu'il n'en était aimé. Le baron passait pour avoir l'humeur sévère, l'abord un peu rude; cependant il y avait manière de le prendre : il ne s'agissait que de plier l'échiné devant lui et de lui parler chapeau bas. Tous ceux de ses • serviteurs qui employaient cette méthode s'en trouvaient bien; mais il y a des cous raides, des fronts durs et altiers, auxquels répugnent les abaissements. Le baron avait pour aide-jardinier un garçon de dix-huit ans, nommé Jean Têterol, qui n'avait pas su ou n'avait pas voulu se ménager ses bonnes grâces. Ce garçon était un enfant trouvé; il avait été ramassé sur un gi'and chemin. On l'appela Têterol, parce qu'on crut lire ce nom sur un papier cousu à ses langes. Le bruit courut qu'il devait le jour aux amours éphémères d'un voyageur de commerce et d'une servante d'auberge; la servante ayait disparu et ne donna jamais de ses nouvelles. Il fut nourri, élevé par la chai'ité publique, qui à vrai dire ne fit pas grand'chose pour lui; on le laissa croître à l'abandon, et peutêtre aurait-il mal tourné, si le jeune curé de Sali-

gneux, qui avait toutes les vertus d'un vieux curé, n'avait conçu quelque intérêt pour cet enfant. Il le fit venir, l'interrogea, fut fi*appé de son ouverture d'esprit, de sa vive intelligence. Il se décida à le recueillir auprès de lui, il lui apprit à lire, à écrire, à compter. L'abbé Miraud était amateur de jardinage; il en donna des leçons à Jean Têterol, et quelques années plus tard il le plaça chez le baron de Saligneux, qui ne consentit à le garder à son service que pour faire honneur à la recommandation du curé. La figure de Jean Têterol ne revenait pas au baron, et il goûtait peu ses façons de fîBdre. Il lui reprochait d'être enfermé en luimême, absorbé dans ses pensées, taciturne, sournois. « On ne peut pas savoir, disait-il, si ce garçon vous est ami ou ennemi, ou plutôt il ïi'est ni l'un ni l'autre : c'est l'étemel étranger. » Il lui en voulait surtout d'avoir une tête de fer et le dos peu flexible. Le baron tenait par-dessus tout au respect, et Jean Têterol n'était pas né respectueux. Il était venu au monde avec la pensée qu'un baron de la vieille roche et un enfant trouvé se valent à peu près l'un l'autre, qu'ils ont été pétris du même limon. Qui lui avait mis cela dans la tête? Était-ce le voyageur de commerce ou la servante d'aubei^e?

Le baron Adhémar de Saligneux, vêtu d'une douillette couleur vert-pomme, les mains dans ses

poches, se promenait dans son jardin, quand il aperçut Jean Têterol occupé à tailler un poirier. L'antipathie que lui inspirait l'enfant trouvé croissait de jour en jour : depuis quelque temps, il le guettait sans cesse, dans l'espoir de le prendre en faute; mais il n'était pas facile de prendre en faute Jean Têterol. Ce taciturne, qui sur la fin de sa carrière devint presque bavard, était un travailleur infatigable, dormant peu, se levant matin, appliqué, diligent, consciencieux. Gœthe a dit « que, pour les têtes médiocres, un métier sera toujours un métier, que pour les bonnes têtes c'est un art, et que l'homme vraiment distingué, en faisant une chose, fait tout à la fois, ou plutôt qu'il voit dans cette seule chose qu'il fait bien le symbole de tout ce qui est bien fait dans ce monde. » Jean Têterol faisait bien tout ce qu'il faisait, non qu'il se souciât de plaire à ceux qui l'employaient et de s'attirer leurs éloges, mais il tenait beaucoup à plaire à Jean Têterol, qui n'était pas facilement content de lui-même.

Le baron s'approcha de Jean et le regarda un instant travailler; puis, fronçant le sourcil, il lui reprocha de ne pas savoir s'y prendre.

« Tu estropies mon poirier, lui cria-t-il ; laisse là ta chienne de serpette, et va bien vite me chercher le sécateur; je t'apprendrai ton métier. »

Jean lui répliqua tranquillement qu'il savait son

métier et que dans certains cas une serpette vaut mieux qu'un sécateur. Peut-être avait-il raison, car il ne faut pas mépriser les serpettes; mais, quand on est baron et qu'on a tort, on se fâche, et ce fut précisément ce qui arriva au baron Adhémar de Saligneux. Il apostropha vivement Tenfant trouvé, le traita d'insolent, d'orgueilleux, et lui représenta que rien n'est plus plaisant dans ce monde qu'un orgueil qu'on a ramassé sous un chou. Jean l'écouta d'abord sans mot dire; bientôt, la patience lui échappant, il se mit à fredonner tout bas l'air de Malbrough. C'était la seule chanson qu'il eût apprise, et il aimait à la chanter; par malheur, il avait la voix fausse, et, étant trèsappliqué à tout ce qu'il faisait, il chantait faux avec méthode et avec délices. Dans ce moment, sa voix fausse choqua moins le baron que son insolence. Bouillant de colère, il leva la main sur le jeune homme. Celui-ci fit un saut de côté et réussit à éviter le soufflet; mais il ne put empêcher que le baron n'eût le pied aussi leste que la main, ce pied l'atteignit à la chute des reins et l'envoya s'appliquer contre le poirier. Quand il eut repris son équilibre, il se retourna, ramassa sa casquette qui était tombée à terre, regarda le baron avec des yeux terribles où roulaient des larmes de rage; puis soudain il prit ses jambes à son cou, détala et disparut.

Jean Têterol ne savait plus où il en était. Il voyait le monde au travers de son aventure, et le . monde lui paraissait tout changé. Le soleil, les champs, les bois, le clocher de Saligneux, avaient un autre air, qu'il ne leur avait jamais connu. Les champs, le clocher, le soleil, avaient vu le coup de pied, et chacun faisait ses réflexions sur l'événement. Il alla cacher sa honte au fond d'un impénétrable fourré, où il demeura deux heures à ronger ses poings. Il agitait des résolutions, des pensées plus extravagantes les unes que les autres. La première fut d'aller mettre le feu au château ; la seconde fut d'attendre le baron de Saligneux à un tourrîant de chemin et de lui casser l'échiné. Il se tailla un bâton dans une branche de houx et l'examina avec complaisance. Cependant peu à peu son cerveau se rassit. Il croyait à peu de choses, mais il croyait aux tribunaux, aux gendarmes, et il avait décidé qu'il n'aurait jamais rien à démêler avec eux. Il dit à son bâton :

« Non, ce n'est pas cela, je trouverai mieux. y> Et il décréta que ce bâton, qui était commode à la main, ne lui servirait pas d'assommoir, qu'il s'en ferait un compagnon ; puis il regarda un vieux chêne qui le regardait, et il l'attesta qu'un jour Jean Têterol apprendrait à vivre au baron de Saligneux. Il prononça ce serment d'une voix vibrante, et le chêne en parut touché. Tous les

hommes forts ont débuté par un serrifent d'Annibal.

Il rentra furtivement au château, y prit ses nippes et ses papiers, dont il fit un paquet. Ensuite il cassa la tirelire où il serrait ses sous; il en était fort ménager, et, ayant fait son compte, il fut glorieux de son addition. Après cela, il partit pour ne plus revenir. En arrivant à la grille, il se déchaussa et frappa fortement l'un contre l'autre ses deux souliers ferrés, pour en secouer toute la poussière qu'ils avaient pu ramasser sur les terres du baron de Saligneux. Il employa le reste de la journée à prendre des informations, à se procurer un havresac dans lequel il fourra ses nippes et une bourse en cuir où il logea ses sous. Il passa la nuit à la belle étoile, étendu sur le revers d'un fossé, le nez sous un buisson. Il dormit délicieusement, se réveilla frais et dispos, se sentant de force à braver le froid, la faim, la soif et toutes les épreuves qui l'attendaient.

L'abbé Miraud sortait de son église, où il avait dit la messe, quand il vit venir à lui Jean Têterol, le havre-sac au dos, son bâton de houx à la main.

« Eh bieni qu'est-ce donc? lui cria-t-il. Que signifie cet équipage? »

A quoi Jean ne répondit rien. L'abbé Miraud le prit par le bras.

« Jean, cela ne va pas bien, lui dit-il. J'ai su que tu avais eu une scène avec M. de Saligneux.

— Savez-vdus, s'écria Jean, qu'il a levé sur moi la main et le pied, en nae traitant d'enfant trouvé? Je n'ai pas senti sa main sur mon visage, mais j'ai senti son pied ici, voyez-vous? et je le sens encore, et je le sentirai toujours, et ce qu'il a dit restera toujours là, ajouta-t-il en portant le doigt à son oreille.

— M. de Saligneux est un peu vif, repartit le bon curé, mais tu avais mal pris ses remontrances, tu avais été insolent.

. — Qu'il se mêle de ce qui le regarde! Ce n'est pas lui qui m'apprendra à tailler un poirier.

— Il t'apprendra du moins à être poli. Il faut être respectueux envers ses supérieurs, mon garçon. Ah ! fi donc, pendant qu'il te parlait, tu t'es permis de fredonner l'air de Malbrough.

— Excusez-moi, monsieur le curé, je n'en sais pas d'autre, » répliqua le jeune homme en ricanant.

L'abbé Miraud prit un air sévère.

« Jean, dit-il, ou je ne m'intéresse plus à toi, ou tu feras la paix avec le baron.

— Jamais, répondit Jean.

— Tu ne sais donc pas que l'Évangile nous enseigne le pardon des offenses? J'admets que le baron a eu tous les torts; pardonne-lui.

— Jamais, répéta Jean en se frottant les reins.

— Jamais n'est pas un mot chrétien, reprit tristement le curé, c'est à peine un mot humain. »

Et comme Jean se taisait :

« Que comptes-tu faire?

— Quitter le pays.

— Et où vas-tu?

— Ah I ça, c'est mon secret, j'ai mon idée, dit Jean en relevant le menton.

— Méchant fou que tu es, lui répliqua l'abbé, te voilà bien riche avec ton idée! Monsieur a une idée! Est-ce que cela nourrit, une idée? est-ce que cela tient chaud? est-ce que cela garnit l'estomac? et cela empêche-t-il de crever de faim?

— C'est égal, j'ai mon idée, reprit Jean.

— Je crains qu'elle ne soit mauvaise. Prends-y garde, il y a des idées qui conduisent à l'hôpital, il y en a d'autres qui vous mènent tout droit au pénitencier. »

Et le regardant fixement, le curé ajouta :

« Je crois vraiment que tu as le diable dans les yeux.

— Dieu, ou le diable, fit-il, cela ne m'importe guère; je ne crois ni Dieu ni diable, monsieur le curé. Ah ! par exemple, où que j'aille, je vous promets que je serai honnête; il n'y a que les imbéciles qui ne le soient pas, et puis, si jamais il me venait l'envie de voler, je penserais à vous, à votre vieux chapeau, à votre vieille soutane qui montre la corde, et cela m'empêchera de mettre la main dans la poche des autres. Mais il ne faut pas me

Jean Têterol ne vola point et ne laissa pas de devenir plusieurs fois millionnaire, problème compliqué, difficile, qu'il est glorieux de résoudre. Voici comme à l'âge de cinquante-deux ans, dans un entretien confidentiel avec l'un de ses amis, le notaire Pointai, il résumait en gros son histoire :

« En arrivant à Paris, le gousset presque plat, je fis la connaissance de Limousins, bons compagnons. Ils me conduisirent dans leur chantier, où je passai tout le jour, regardant tailler la pierre, battre et gâcher le plâtre, questionnant, m'informant de beaucoup de choses, devinant le reste, me fiant moins à la parole d'autrui qu'à mes deux yeux, que je n'ai jamais eu la coutume de tenir dans ma poche. Il se fit uii grand travail dans mon esprit, et, avant de me coucher, j'avais reconnu clairement que la bâtisse était mon affaire.

« Le surlendemain, j'étais manœuvre, gâcheur de mortier. Mon baquet çur l'épaule, je grimpais aux échelles, que j'aimais à sentir trembler sous mon pied et sous le poids de mes espérances. Du haut des échafaudages, je contemplais les passants; ils me paraissaient tout petits; c'est qu'apparemment ils n'avaient pas leur idée. Il y a les hommes qui en ont une, il y a les hommes qui n'en ont point : j'avais la mienne. L'abbé Miraud s'était trompé; une idée, cela nourrit, cela désaltère, cela tient chaud en hiver, cela rafiraichit dans les chaleurs, et puis cela a des yeux, une bouche, une langue, cela parle, cela rit, c'est une compagnie; grâce à mon idée, je n'étais jamais seul, ni le jour, ni la nuit. Quand j'avais l'estomac vide, je revoyais un château, un jardin, un poirier, un baron, et il me semblait que j'avais mangé. Je revoyais aussi un curé qui me glissait dans la main deux écus tout luisants. Je les ai encore, ces deux écus; les voici. C'était un fonds de réserve, auquel je m'étais promis de ne jamais toucher; c'était aussi un fétiche, qui m'a porté bonheur. Que voulez- vous? je jeûnais, je vivais de travail et d'épargne. Je trouvai moyen d'acheter des livres, des compas; j'étudiai la géométrie, le dessin linéaire, tout seul, sans secours, sans conseil. Quelqu'un m'a dit un jour que j'avais le génie du débrouillement et des yeux qui voient clair dans la nuit.

« De manœuvre, je devins maçon, et je sus bien vite tout ce qui concernait mon état. Mes camarades ne m'aimaient point; mais ils n'osaient pas me le dire, ni me regarder de travers; il y avait dans mes yeux quelque chose qui leur faisait peur. Savez-vous pourquoi ils ne m'aimaient pas? C'est que je n'allais jamais chez le marchand de vin et que j'avais le goût des grimoires. Il n'y a rien de plus utile dans ce monde que les choses qui ont l'air de ne servir à rien. Mais, sur mille maçons, combien en trouvez-vous qui préfèrent un grimoire à un marchand de vin? Un seul, et avec de la persévérance, tôt ou tard celui-là arrive; les autres demeurent enfoncés dans le troisième dessous, et les poings sur les hanches ils crient à l'injustice.

(a Ayez des mains âpres à la besogne, dures à la fatigue, des jambes qui ne se lassent jamais d'être debout, du bon sens, une tête toujours en travail et certaine inquiétude d'esprit qui en toutes choses cherche le mieux ; on vous remarquera, et vous ne resterez pas longtemps ouvrier. Quand je fus devenu maître maçon et que j'eus des hommes à gouverner, je me sentis dans mon assiette; c'était bien pour cela que j'étais né. On s'est plaint quelquefois que je n'avais pas le commandement doux. Mes idées étaient si nettes, mes ordres étaient si précis, que les bons ouvriers m'obéissaient avec plaisir ; ils s'accommodent mieux d'un brutal qui

sait ce qu'il veut que d'un maître débonnaire qui ne le sait pas. Les chevaux devinent tout de suite si l'homme qui les monte s'entend à les manier; il leur est désagréable de sentir un cavalier maladroit sur leur dos ; un bon cavalier les mène à son plaisir. « L'entrepreneur qui m'employait, M. Corbil, était bien l'homme qu'il me fallait : je l'aurais inventé que je ne l'eusse pas fait autrement. Son humeur, son caractère, tout me servait à souhait. Il avait le goût des aventures et plus d'invention que de jugement. Les sots se perdent dans les minuties, les indolents les négUgent, l'homme fort voit les choses d'ensemble sans jamais mépriser les détails. M. Corbil les méprisait, il me chargeait de m'en occuper à sa place. Avec cela, il aimait ses plaisirs et il avait des distractions; je n'en avais point, et il n'est pas défendu de profiter de celles des autres. Il fit un jour une imprudence, s'embarqua dans une fâcheuse affaire; je l'avertis, il ne m'écouta point; il allait se noyer, ce fut moi qui le retirai de l'eau par les cheveux. Dès lors il m'écouta toujours, et je lui devins aussi cher que la prunelle de ses yeux. J'étais son conseil, son oracle et son outil. Tout à coup je fis mine de vouloir le quitter; pour me ramener, il me fit un pont d'or et une grosse part dans ses bénéfices. Je n'étais plus son outil, j'étais son associé, et ce fut le commencement de ma fortune.

« A sa mort, j'eus la succession de ses affaires. J'inspirais la confiance; de gros crédits me furent ouverts. Après avoir bâti pour les autres, je bâtis pour mon compte. C'était dans les années des" grands percements. J'achetai à bas prix des ten'ains dans des quartiers déserts, qui ne tardèrent pas à se peupler, et ma fortune fut faite. On a dit que je savais des rubriques. Ma rubrique est de savoir bien faire tout ce que je fais; j'ai su bâtir, j'ai su acheter, j'ai su vendre, j'ai su placer mon argent ; mais je n'ai jamais fourré la main ni le bout du doigt dans aucune spéculation hasardeuse, et jamais on ne m'a vu à la Bourse. On a dit aussi que j'avais eu de la veine, du bonheur. C'est possible; mais ce qui aide à la veine, c'est de guetter les occasions, d'avoir l'esprit patient, quoique inquiet, de ne sacrifier ni à ses aises ni à sa vanité, de joindre aux vues lointaines l'amour du détail, et de traverser les temps difficiles en sifflant bravement l'air de Malbrough. »

M. Têterol portait son histoire sur sa figure. Petit, ramassé de taille, un peu courtaud, fortement râblé, toujours vêtu de gros drap, ses millions ne lui avaient pas ôté son air rustique. Sa tête puissante était solidement attachée sur ses larges épaules; ses sourcils buissonnaient. Son œil, d'un bleu d'acier, exprimait l'intelligence et la volonté et devenait terrible dans ses colères. Les

l'idée de JEAN TÊTEROL i7

rides de son front, ses manières, sa démarche révélaient un oi^eil sans arrogance et sans lâste' mais intraitable, qui disait de loin aux passants • Me voilà, c'est moi. Il suffisait de voir cet oi^eill leux traverser la rue pour reconnaître en lui un homme de petits commencements, qui s'était frayé son chemin en jouant des coudes, un homme de guerre et de combat, qui avait gagné sa bataille A quoi montait sa fortune? Personne ne le savait excepté lui. Avec l'âge, il était devenu communia catif ; il aimait à raconter ses affaires; mais, quoi qu'il racontât, il y avait toujours quelque chose qu'il ne disait pas ; il joignait le parlage à la cachotterie. Avait-il un payement à Eure, il n'ouvrait jamais le bureau où était sa caisse avant de s'être enfermé à clef et d'avoir jeté un regard fiirtif sous les meubles pour s'assurer qu'il était bien seul. Acquittait-il le prix d'une emplette dans une boutique, il se tournait contre le mur en tirant sa bourse, qu'il ne faisait qu'entre-bâiller, afin que le mur lui-même ne pût savoir ce qu'U y avait dedans. Quand on se défie des hommes, on finit par se défier des murs, et M. Têterol se défiait de tous les hommes, et même de son chien, qui, à parler franchement, avait la déplorable manie de fureter dans les tireurs.

La réputation de M. Têterol était sans tache. Il n'avait jamais manqué à sa parole, jamais fait tort

d'un sou à personne; il remplissait ses engagements avec une ponctuelle exactitude. Il se targuait de n'avoir jamais menti, et il en avait le droit; seulement, il ne se croyait pas tenu d'avertir les autres de leurs erreurs quand leurs erreurs pouvaient lui être utiles. Il considérait la vie comme une guerre, et les ruses de guerre comme des moyens permis; mais il n'admettait pas qu'on les employât contre lui , et il trouvait fort mauvais qu'on usât de représailles à son égard. En pareil cas, il éprouvait des indignations vertueuses, tout à fait sincères et assez plaisantes ; il y avait de la naïveté dans son fait; si retors qu'il fût, il était bien plus candide qu'on ne pensait. Quand il lui survenait quelque mésaventure, il entendait que tout le monde le plaignît; mais il ne fallait pas lui demander de s'attendrir sur l'infortune d'autrui; cela n'était pas dans ses moyens. Il distinguait les malheureux en deux classes, les fous et les infirmefe; il renvoyait les infirmes à l'hôpital et les fous à Charenton. S'il n'était pas méchant, il était terriblement coriace. Ses employés ne l'abordaient jamais sans crainte et tremblement , le sachant impitoyable pour les paroles embarrassées, pour l'homme qui cherche son idée et son mot, et pourtant, lorsqu'il était en colère, il lui arrivait à luimême de ne plus retrouver son mot et son idée. Ils redoutaient à l'égal de ses incartades son rire

pointu, ses gaîtés guerroyantes. Le matin, avant de se présenter devant lui, ils demeuraient quelques instants la niain sur le loquet, s'attendant à recevoir en pleine poitrine quelque rebuffade ou quelque plaisanterie cruelle, qu'il avait ruminée à plaisir pendant la nuit. Ce terrible homme avait une santé de fer, qui se passait de sommeil , et dans ses insomnies il faisait la revue de ses affaires et de tout son monde, s'occupant de préparer à chacun son paquet. Aussi ses insomnies étaient-elles maudites des pauvres diables qui étaient dans sa dépendance; ils appréhendaient par-dessus tout les idées qu'il trouvait sous son traversin et qu'il appelait lui-même ses idées de chevet.

Cependant ses actions étaient quelqpefois moins dures que ses paroles. Lorsqu'un misérable, prenant son courage à deux mains, se hasardait à faire appel à sa générosité :

« Qui me délivrera des pleurards? s'écriait M. Têterol. Qui donc a laissé entrer ici ce discoureur? Est-ce un moulin que ma maison? Ah! tu as bien choisi ton homme î Est-ce que j'ai le temps de t'écouter? Je n'ai jamais rien demandé à personne, moi; je me suis toujours passé de tout le monde, moi, et c'est bien le moins qu'on me laisse tranquille. Tu n'as pas de quoi payer ton terme? Couche à la belle étoile; j'y ai bien couché, moi qui te parle, et je n'en suis pas mort. Tu n'as pas de quoi dîner?

Dans le temps où je grimpais aux échelles, je dînais d'oignons crus... Mais tais-toi donc , est-ce que je coupe dans tes histoires? Tu es un fainéant qui voudrait gagner sa vie sans rien faire. Ahl tu t'adresses mal, j'ai la sainte horreur des bras débiles, des lèvres tremblantes et des volontés flasques. J'ai sué pendant quarante ans; sue, mon garçon. J'ai pâti, j'ai peiné, apprends à peiner et à pâtir. J'ai fait ma trouée, fais la tienne... Non, je ne donne rien. Ah I si, je veux te donner quelque chose, un bon conseil. Veux-tu savoir la maxime qui m'a servi de règle dans toute ma vie? Écoute ceci, et crois-moi : l'homme qui n'a pas de besoins devient ^ tôt ou tard le maître de ceux qui en ont. »

A ces mots, l'autre prenait la porte, en marmottant entre ses dents : « Vieux crocodile I » Mais le crocodile lui criait d'un ton brutal : «Attends I »etsetournantvers le mur, entr'ouvrant sabourse avec précaution, non sans promener ses yeux à droite et à gauche comme pour garder son dos, il en tirait un écu qu'il jetait au nez du pauvre hère, et il lui disait :

« Va-t'en bien vite, ou je vais courir après toi pour te le reprendre. »

Les crqcodiles ont tous un endroit sensible.

M. Têterol , qui passait pour n'aimer personne, aimait pourtant quelqu'un ; ce quelqu'un était son fils. Il s'était marié dans le temps où la fortune commençait à lui sourire; las de manger chez le

L*IDÈË DE JEAN TÊTEROL 2i

traiteur, il voulait avoir une ménagère, et surtout il voulait faire souche. Il épousa une petite bourgeoise, qui avait l'esprit et le cœur au-dessus de sa condition. Il cueillit cette fleur, parce qu'elle se trouvait à portée de sa main, sans que jamais la curiosité lui vint de savoir ce qu'elle valait et de respirer son parfum. Son mariage ne lui prit pas beaucoup, de temps; il alla à la mairie, mais il refusa net d'aller à l'église; c'était plus fort que lui, il n'aimait pas à entrer dans les églises. Au bout de dix-huit mois, il prit sa femme en grippe, parce qu'elle s'avisa de se présenter un matin devant lui dans une robe vert-pomme, qui lui parut être exactement de la même nuance que la douillette du baron de Saligneux. A vingt années de distance, il crut revoir cette douillette, et il lui sembla que sa femme avait eu ce jour-là un tort irrémissible. Il rappelait Mme Pretintaille, parce qu'elle ornait ses cheveux d'un nœud de ruban. Étant fluette et délicate de santé j elle prenait quelquefois l'omnibus pour revenir du marché , qui était à deux pas, s'épargnant pour le prix de six sous la fatigue de porter son lourd panier. M. Têterol disait à ce propos : « Ma femnie fait toutes les folies, elle a une imagination orientale. » Elle avait beaucoup de bonnes pensées, elle faisait beaucoup de bonnes œuvres, et s'en cachait avec soin , pour ne pas s'entendre dire : « Ton imagination orientale finira

par me ruiner. » Son mari la désolait surtout par ses défiances; il la soupçonnait d'en vouloir à ses clefs, de fourrager ses armoires quand il avait le dos tourné. Elle supportait ces avanies avec une angélique patience; elle trouva plus simple de mourir que de se plaindre. Pascal a dit que les saints ne se sont jamais tus; il y a pourtant des saintetés qui parlent peu et des vertus faites de solitude et de silence.

Si Mme Tèterol aimait la couleur vert-pomme, si elle mettait quelquefois des nœuds de ruban dans ses cheveux, si elle prenait l'omnibus pour revenir du marché, si elle faisait en cachette des œuvres pies, elle avait cependant aux yeux de M. Têterol un mérite, un seul, qu'il récompensait de loin en loin par de fugitifs retours de tendresse : elle lui avait donné un fils. Il l'appela Lionel, en l'honneur de l'abbé Miraud, dont c'était le prénom ; l'implacable mémoire de ce mangeur de prêtres faisait grâce à cette soutane. Son petit Lionel lui prit tout de suite le cœur; c'était le seul être qui eût le secret de le dérider, de l'égayer, de le rendre presque aimable. Il le gâtait, lui passait toutes sefe fantaisies; il jouait avec cette poupée sans la casser . A sept ans , l'enfant tomba gravement malade. M. Têterol appela en consultation les premiers médecins de Paris, et l'enfant fut sauvé. Lorsqu'il fut sur pied, son père eut soin de faire

un jour en sa présence le compte de tout ce que lui avait coûté sa maladie, sans oublier les mémoires de l'apothicaire. Chaque homme a safaçon d'aimer. Quand sa mère mourut, Lionel avait quatorze ans. Son père le plaça comme interne au lycée Henri IV. Il avait décidé que cet enfant saurait tout ce qu'il ignorait lui-même, le latin, le grec, les arts d'agrément, toutes les élégances de l'esprit et de la vie. il voulait laire de lui un docteur en droit et plus tard un ambassadeur, un ministre ou un prince régnant. « C'est moi qui ai bâti la maison, pensait-il, c'est lui qui sera chargé de la décorer; j'ai été le limousin, il sera le compagnon, l'homme aux corniches et aux feuillures. » En attendant de devenir ambassadeur ou ministre, Lionel était un écolier très-intelligent, très-appliqué. Il obtint les grands honneurs au concours général, et ses succès chatouillaient délicieusement l'orgueil de son père, bien qu'il se gardât d'en rien marquer. Chaque année, h la Saint-Sylvestre, il rappelait à Lionel ce que son éducation lui coûtait, comme jadis il lui avait rendu compte sou par sou de ce qu'il avait payé pour lui au pharmacien. Il lui disait: «Es-tuheureux, mon gaillard! Tu n'as eu que la peine de naître. Que deviendrais-tu sans moi? » El, mettant la petite main fine du jeunehomme à côté de sa grosse mainosseuse et velue, il ajoutait: « Voilii la main qui s'amuse, voici la main qui tra-

vaille ; voilà la main qui reçoit, voici la main qui donne. Ah I par exemple, ne demande pas trop ; je n'entends pas jne ruiner pour toi. » Et contemplant ce beau garçon à la taille souple, à l'abondante chevelure blonde, il pensait :

« Au diable, est-il bien à moi? »

Un jour Lionel lui écrivit du lycée pour lui exprimer son vif désir de prendre des leçons de manège. M. Têterol lui répondit par un court billet ainsi conçu : « Mon bonhomme, à pied. » Toutefois il se ravisa bien vite et en passa par tout ce que voulait le bonhomme. Son fils était son seul article de luxe, et ce parvenu, demeuré paysan dans Vâme, était ravi d'avoir un héritier qui ressemblait à un prince. Il l'appelait son prince de Galles.

Le prince de Galles ressemblait à son père par la fermeté de l'intelligence, par la volonté et par l'ambition; mais il tenait de sa mère les générosités de l'âme et de l'esprit. Quand les employés ou les ouvriers de M. Têterol voulaient obtenir quelque chose de leur patron, ils recouraient d'habitude à l'obligeante intervention de Lionel, que son père rembarrait en lui disant :

« Ah çà, as-tu donc une imagination orientale comme ta mère? »

Il lui disait aussi :

« Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies avec ton mysticisme. î>

l'idée t)Ë JÉÀN TÊTÈROL 25

M. Jean Têterol traitait de mystiques tous ceux qui croyaient à autre chose qu'à leur intérêt, tous ceux qui avaient dans le cœur un sentiment inutile, tous ceux qui étaient capables de perdre deux minutes à regarder les nuages courir au ciel ou à s'apitoyer sur un infirme ou sur un fou. Il avait beau faire et beau dire, il ne pouvait changer le prince de Galles, qui était né mystique.

Si M. Jean Têterol avait gardé une certaine rusticité dans les manières, la démarche pesante, le geste un peu lourd d'un paysan de la Bresse ou du Bugey, il avait conservé aussi cette simplicité et cette fixité dans la pensée qui distinguent l'homme des villages de l'homme des villes. Les impressions de sa première jeunesse avaient laissé dans son cerveau des traces indélébiles; il y avait dans cette tête de granit un certain nombre de clous profondément enfoncés; il aurait fallu une main bien habile et de fameuses tenailles pour les en arracher. C'était un homme vraiment particulier et remarquable. Il n'avait rien appris que de luimême; mais, l'élève valant le maître, le maître valant l'élève, il avait acquis une foule de notions très-compliquées, et, ayant beaucoup réfléchi sur tout ce qui lui arrivait, il s'était fait une sorte de philosophie de la vie, qui lui rendait de grands services dans les affaires. Hors des affaires, tout le travail de son esprit se réduisait à quelques

sentiments confus, à quelques grosses sensations, auxquelles il revenait toujours. Le reste était pour lui un pays étranger et lointain, une terre inconnue; il disait : « C'est le Japon, je n'y vais pas. » Nous avons connu un berger des Alpes qui était devenu un grand médecin; il administrait à ses malades les remèdes savants inventés par la chimie moderne; mais il se soignait lui-même avec des simples cueillis dans les prés. M. Têterol cueillait dans les prés les simples qu'il réservait pour son usage personnel. Tour à tour et souvent tout à la fois, il raisonnait comme un politique, comme un philosophe, ou il avait les façons de sentir, les imaginations d'un aide-jardinier du baron de Saligneux. Le seul véritable ami qu'il eût réussi à se faire, M. Pointai, disait en parlant de lui :

« Grattez le millionnaire, et vous aurez bientôt fait de trouver la paire de sabots. i>

M. Têterol avait toujours considéré Paris comme un lieu de passage, comme une étape dans sa vie, comme un carrefour où l'on vient pour faire fortune, après quoi l'on s'en va. Il avait fait fortune, il pensait à s'en aller. Grâce à son épaisse, à son impénétrable carapace, il était demeuré absolument insensible aux plaisirs, aux séductions, à tous les enchantements de la grande ville; si elle ayait cru jeter un charme sur lui, elle s'était bien trompée. Le boulevard était pour Jean Têterol un en-

droit planté d'arbres artificiels, peuplé d'infirmes qui cherchaient à emprunter les jambes d'autrui pour tâcher d'arriver, et de fous occupés à s'amuser les uns les autres par des lazzis qui n'avaient jamais eu le privilège de le faire rire. Dans un coin du département de l'Ain, il y avait un village, où il était né, un village nommé Saligneux. Ce village était pour lui le centre du monde, la vraie capitale de l'univers, l'endroit où l'on retourne pour manger ses rentes, quand on en a, l'endroit où l'on prend sa revanche, l'endroit où l'on exécute son idée. Il haussait les épaules de pitié en pensant à ces Parisiens pour lesquels Paris est tout et qui ne connaissent pas Saligneux; on voyait bien que ces gens-là n'avaient pas leur idée. Ce qui est certain, c'est qu'ils n'avaient pas la sienne.

M. Têterol ne voulait pas attendre d'avoir la soixantaine pour mettre à exécution son grand projet. A cinquante-cinq ans, il était merveilleusement vert, aussi jeune d'esprit que de corps; il avait ses bras, il avait ses jambes, il avait toutes ses dents ; mais ses cheveux grisonnaient : ce lui fut un avertissement. Il décida qu'il partirait dans les premiers jours du mois de septembre 1870, et il s'occupa de régler, de liquider ses affaires. Il fut dérangé dans ses préparatifs par un incident qu'il n'avait pas prévu : cet incident fut M. de Bismarck; il avait compté sans ce terrible hôte. Quand la

L*IDÉE t)E »rËÀN TètÉROL

guerre fut déclarée, il entra en fureur, et sa pre* mière pensée fut qu'il y avait eu un coup monté, une conspiration entre Tempereur Napoléon III et le roi Guillaume pour empêcher Jean Têterol de retourner à Saligneux, après quoi il n'eut plus qu'une seule préoccupation, celle de déposer en lieu sûr son héritier, étudiant en droit de première année. Il voulait l'expédier en Angleterre, mais son héritier refusa d'entendre à cette proposition, jugeant que son devoir était de se battre pour son pays. Le père et le fils eurent à ce sujet des prises violentes.

<3c Ton devoir I s'écriait M. Têterol. Eh! parbleu, le devoir, je sais ce que c'est; j'ai fait le mien toute ma vie, et je te prie de croire que tu n'as rien à m'apprendre là-dessus. Il faut être patriote, et je suis prêt à mourir pour mon pays; mais tous ces empereurs sont des animaux indécrottables ; il n'y a rien à faire avec ces gens-là... car enfin, n'était-ce pas ce mois-ci que je devais aller à Saligneux? Eh bieni qu'ils me demandent de l'argent, et ils n'y manqueront pas, tu peux m'en croire; mais je ne veux pas leur donner mon prince de Galles. C'est moi qui l'ai fait, et qui l'ai fait pour moi, et il est à moi. Je vais le mettre dans une malle, je vais l'expédier à Londres dans le wagon des colis. »

Quoique le prince de Galles fût d'un caractère doux et souple, quoiqu'il évitât avec soin toutes les

occasions de querelle avec son père et qu'il s'efforçât en toute rencontre de lui être agréable, il ne se laissa point mettre dans une malle , ni traiter comme un colis. Il l'enguirlanda si bien qu'il réussit à gagner du temps et qu'il était encore à Paris quand Paris se trouva bloqué. Il entra dans un bataillon de marche. M. Têterol se dévorait d'inquiétude; il était tour à tour furieux ou désespéré, il fatiguait ses alentours de ses doléances et de ses récriminations, il s'en prenait à tout le monde, mettant l'univers entier et même son chien dans le paquet. La veille d'une sortie, il dit à Lionel :

<L Je t'en conjure, sois raisonnable, ne va pas faire la folie de t'exposer. Défie-toi de ton éternel mysticisme, défie-toi de ton imagination ; c'est un triste cadeau que t'a fait ta mère. C'était une brave femme, je ne dis pas le contraire, mais elle n'avait pas le sens commun. Eh I bon Dieu, si je venais à te perdre, ce serait ma mort, et à qui laisserais-je mon argent? J'aime beaucoup Pointai, mais pas assez pour lui donner des millions, car, soit dit entre nous, il s'agit de millions. Ainsi tu voisl... » Je ne sais si Lionel chercha les coups; mais je puis affirmer qu'il ne les évita pas. Il fut blessé à Montretout; heureusement sa blessure était légère, et M. Têterol ne se vit pas dans la cruelle nécessité de laisser ses millions à Pointai. Pendant quarante-huit heures, quoi qu'on pût lui dire, il tint

son fils pour mort. Dès qu'il se fut rassuré, il lui adres^ les reproches les plus véhéments sur ce qu'il appelait son incurable étourderie.

Lorsque Pai*is eut capitulé, M. Têterol éprouva un transport de douleur patriotique. Il se répandait en malédictions contre tous les empereurs et les potentats; s'il les avait tenus dans ses puissantes mains, ils auraient mal passé leur temps; avec quel plaisir il les eût étranglés I II pleurait de rage et de honte, et ses larmes étaient de vraies larmes; on les voyait rouler lentement le long de ses joues. Il s'écriait : Pauvre France! Tout à coup il s'interrompait dans ses lamentations pour s'essuyer les yeux; son front s'éclaircissait, ses grosses lèvres ébauchaient un vague sourire, il avait l'air de regarder dans l'espace quelque chose que personne n'apercevait, et il se prenait à dire après une pause :

« Enfin, ce qu'il y a de bon dans tout cela, c'est que je vais pouvoir aller à Saligneux. »

Si impatient qu'il fût d'aller se mettre au vert, de se vouer pour le reste de ses jours au culte du dieu Sylvain et des nymphes des bois, M. Têterol fîit retenu à Paris pendant plusieurs mois encore par des comptes à régler, par des affaires en souffrance, par des débiteurs qui alléguaient le malheur des temps pour demander un sursis. Il ne put achever avant l'automne ce qu'il appelait sa grande liquidation, retardée par les événements. Vers le milieu de septembre, il invita un soir M. Pointai à dîner. Pendant tout le repas, il eut des attitudes penchées, un air grave et mélancolique ; il parlait de son départ en poussant de gros soupirs, car il ne soupirait jamais tant que lorsqu'il était parfaitement heureux. Il supplia jusqu'à dix fois le notaire d'avoir grand soin de son fils, de veiller sur lui, de le tenir en garde contre toutes les espèces de

folies; puis il recommanda à Lionel de s'appliquer sans désemparer à devenir un homme célè- * bre. Pour lui mettre l'âme en repos, Lionel et M, Pointai lui promirent de suivre strictement ses instructions. Après qu'il eut tout dit, il se transporta à la gare de Lyon, et, en montant dans son wagon, il soupira encore ; quand il avait du plaisir, il entendait que personne ne s'en doutât.

Le lendemain au petit jour, il arrivait à Pontd'Ain. Il y fit charger son bagage, qui était modeste, sur une voiture qu'il envoya devant lui, et il s'achemina à pied vers Saligneux, tenant à la main son bâton de houx, celui qu'il avait coupé dans un bois, il y avait presque quarante ans, et qu'il avait précieusement conservé.

Tout le monde a son grain de poésie, môme les Têterol. La matinée était belle, et M. Têterol avait l'âme en fête; il éprouvait la joie d'un prisonnier à qui l'on vient de donner là clef des champs, l'allégresse du peuple de Dieu entrevoyant la terre promise, après avoir longtemps travaillé aux pyramides des Pharaons. Ce qu'il ressentait aurait pu se dire en vers, mais il aurait fallu qu'un autre se chargeât de les faire pour lui. Il n'était pas seul, ses souvenirs l'accompagnaient. Ils ne l'avaient jamais quitté; jadis ils avaient grimpé avec lui aux échelles, avec lui ils avaient piqué des moellons, crépi des murailles, avec lui ils avaient tracé

des épures, signé force quittances et fait de longs calculs d'intérêts composés fort minutieux et fort savants. Dans ce moment, ils bourdonnaient à ses oreilles comme un essaim de mouches en galté, et ils lui racontaient des histoires. Bétes et gens, M. Têterol croyait apercevoir partout des figures de connaissance. Les moindres accidents du terrain,

un tertre couronné d'une chapelle, trois grands noyers qui ombrageaient une mare, un tournant de la route où il y avait une fontaine, les lignes que dessinaient à l'horizon des montagnes bleuâtres, il avait emporté tout cela dans ses yeux, et sa prodigieuse mémoire avait tout gardé. Il s'arrêta un instant pour contempler un champ de sarrasin fleuri et des buissons couverts de mûres sauvages; il leur dit : Oui, c'est bien moi. Puis il se remit en marche. D brassait du pied avec délices la poussière du chemin, dont il admirait la blancheur; il croyait y retrouver la trace de ses pas. Il regarda son bâton.

c Était-ce hier ou avant-hier, lui demanda-t-il, que nous avons passé par ici, toi et moi? Nous allions à Paris, nos bardes sur le dos, et toute notre fortune tenait dans un havre-sac; t'en souvient-il? »

Et son bâton s'en souvenait.

Tout à coup, il vit se dresser devant lui le clocher pointu de Saligneux, dont la toiture couverte en zinc étincelait au soleil. Ge clocher le reconnut, ce clocher le salua, et le coq qui surmontait la flèche

agita ses ailes, ouvrit son bec, cria à tout le département de l'Ain :

« Jean Têterol est de retour I »

Alors le cœur de Jean Têterol se prit à chanter, lui aussi. Ce jour-là, il était poète, il était musicien, il était tout ce qu'on voulait.

Il eut une déception en cheminant de son pas lourd et méthodique le long de la grande rue du village. C'était comme autrefois une rue montante, étroite, tortueuse, mal pavée; mais, à son vif chagrin, il y aperçut du changement. De nouvelles maisons avaient été bâties, et sur la place on avait construit un bâtiment d'école en face d'une mairie décorée de pilastres qui lui parurent d'un goût détestable. Il aurait voulu retrouver son Saligneux tel qu'il l'avait laissé, toute chose en son coin, les gens occupés à l'attendre. Il fit une halte près d'un lavoir où trois servantes en jupe courte battaient leur linge. Il reconnut le lavoir, mais il ne reconnut pas les servantes, et il leur en sut mauvais gré. Il lui sembla qu'elles y mettaient de la mauvaise volonté, que c'était un tour qu'elles lui jouaient. Ce qui le consola, c'est que des vaches vinrent à passer et qu'il put croire que c'étaient les. mêmes qu'il avait rencontrées jadis dans cet endroit. Toutes les vaches se ressemblent; elles portent toutes dans leurs yeux quelque chose de fixe et d'éternel, yn rêve silencieux d'herbe fraîche.

Une inquiétude le prit; il se. demanda si, dans leur rage d'innover, les habitants de Saligneux n'avaient pas eu la fantaisie de se procurer un curé tout neuf, un curé à pilastres; cela n'eût pas fait son compte. Il entra à Tauberge pour y déjeuner, et ^on premier soin fut de s'informer de l'abbé Miraud. Grâce à Dieu, l'abbé Miraud était vivant; l'aubergiste lui en donna l'assurance, mais il lui apprit en même temps que Tabbé se faisait vieux, qu'il était fort cassé.

€ y pensesç-vous? un homme si robuste.

— Dame, il a soixante-dix ans bien sonnés I

— Soixante-dix ans! s'écria M. Têterol. Dans ce pays-ci, on ne sait pas se conserver.

— Et puis le grand malheur ! reprit l'aubergiste, (jui se piquait d'être un esprit fort. Quand celui-là sera mort, il en viendra un autre, et ils se valent tous. D'ailleurs il faut bien que tout le monde s'en aille. Nous nous en irons, nous aussi, n'est-il pas vrai?

— Nous nous en irons, nous nous en irons... que diable 1 parlez pour vous, > répliqua vivement M. Téterol en regardant de travers l'aubergiste, dont la figure lui parut fort déplaisante.

Mf Têterol n'avait aucune envie de s'en aller.

« L'abbé Miraud a-t-il toujours sa vieille Marianne? reprit-il.

• — La vieille Marianne? connais pas, répondit Ymtf» e» retourîiant à se» casseroles,

— Imbécile ! » grommela entre ses dents M. Têterol. Un aubergiste qui ne connaissait pas la vieille Marianne et qui s'imaginait que M. Tôterol était sur le point de s'en aller lui semblait être un sot personnage. Il lui en voulait aussi d'avoir parlé de l'abbé Miraud sur un ton cavalier. Depuis qu'il avait fait fortune, M. Têterol n'aimait pas que les gens de rien se mêlassent de raisonner; il considérait la libre pensée comme un plaisir de riche.

Aussitôt qu'il eut déjeuné, il se rendit à la cure. Il n'eut pas besoin de demander son chemin ni même de s'en souvenir; ses pieds le savaient. II sonna, et ce ne fut pas la vieille Marianne qui vint lui ouvrir; il y avait une bonne raison pour cela : elle était morte depuis vingt-cinq ans au moins. M. Têterol regarda un instant sous le nez la servante inconnue, qui^ le doigt sur le loquet, s'informait de son nom et de ses qualités.

Puis, l'écartant de la main, il parcourut dans toute sa longueur un corridor pavé en cailloutis qui conduisait à une porte vitrée. Il poussa cette porte et se trouva dans le jardin. A gauche un mur tapissé d'espaliers, à droite une volière, au milieu des carrés de légumes, dans le fond un rucher, c'était bien cela; mais, si le jardin était resté à peu près le même, celui qui le cultivait avait bien changé : comme l'avait dit l'aubergiste, il commençait à se casser. Il était occupé en ce moment

adonner du grain à ses poules; il les interpellait d'une voix chevrotante, et M. Têterol remarqua qu'une de ses jambes lui refusait un peu le service. Cependant il reconnut l'abbé à son sourire ; c'était le sourire d'un homme qui a pris depuis longtemps le parti de faire beaucoup de bien et beaucoup d'ingrats.

€ A qui ai-je l'honneur de parler? » lui demanda le bon prêtre, en le faisant asseoir sur un banc et en prenant place vis-à-vis de lui, de l'autre côté d'une vieille table de pierre qui avait perdu son aplomb.

Les abeilles voltigeaient autour d'eux, mais sans les molester ; elles respectaient le curé de Saligneux, et peut-être le nouveau venu leur faisait-il peur.

M. Têterol tambourinait des doigts sur la table de pierre.

« Regardez-moi bien ; vous ne me reconnaissez pas, monsieur le curé? dit-il enfin.

— Excusez-moi, j'ai la vue un peu basse.

— Et vous avez oublié Jean Têterol?

— Jean Têterol! » fit l'abbé Miraud.

Et il interrogea sa mémoire ; mais il n'y retrouva pas Jean Têterol.

« Vous ne vous souvenez plus d'un enfant abandonné que vous avez recueilli et placé comme aide-jardinier chez le baron de Saligneux !

— Ah! si, attendez, il m'en souvient; mais qu'il

y a loin de celai Le méchant galopin! Il est parti un jour et n'a jamais donné de ses nouvelles. J'avais toujours pensé qu'il finirait à l'hôpital; il ne croyait ni Dieu ni diable.

— Ni Dieu ni le diable ne se sont occupés de ses affaires* Heureusement il a rencontré un brave homme qui s'est intéressé à lui, qui lui a appris à travailler, qui l'a mis en état de gagner sa vie. Ce brave homme, c'était moi, et, grâce à moi, Jean Têterol a fait son chemin. Il n'est pas devenu millionnaire; que voulez-vous? on fait ce qu'on peut, et un million ne s'est jamais trouvé dans le pas d'un cheval. Mais il jouit aujourd'hui d'une honnête, aisance, monsieur le curé, d'une modeste petite aisance. Et tenez, le jour de son départ, vous aviez donné à ce galopin deux écus. Les voici ; ce sont les mêmes. Il ne vous les rend pas, il veut les garder en souvenir de vous; mais ces deux écus ont fait des petits. Monsieur le curé, j'ai toujours payé mes dettes; voilà cinq cents francs pour vos pauvres.

^ — Catherine, apporte-nous à boire et du meilleur I cria l'abbé Miraud. Je veux fêter le retour de Jean Têterol, qui n'a pas oublié son curé et qui est bon pour les pauvres. ^

M. Têterol fut étonné d'apprendre qu'il était bon pour les pauvres; c'était une vertu qu'il ne se

piquait point d'avoir, et il fronça les narines,

comme il faisait toujours quand on lui disait quelque chose qui le surprenait. Son curé était le seul homme à qui il crût avoir des obligations, et il tenait à s'acquitter envers lui; son orgueil s'était libéré d'une servitude.

Catherine apporta deux verres avec une bouteille de vin d'Arbois, qu'on vida à petits coups, et la conversation s'engagea. L'abbé Miraud se sentait tout rajeuni par l'aubaine inattendue que le Ciel venait d'envoyer à ses pauvres et par la résurrection inespérée de ce méchant galopin dont il avait Êtit son deuil depuis longtemps, et qui reparaissait subitement devant lui sous les traits d'un gros bourgeois, carré, massif et plantureux, le plus réel des revenants; à la façon dont il s'accoudait sur une table, on reconnaissait un homme de poids et d'autorité, un de ces hommes qui ne permettent pas qu'on doute de leur existence. En vieillissant, l'abbé était resté curieux, il aimait à savoir; de toutes les raisons que nous avons de vivre, la curiosité est encore la meilleure. Il fit subir à M. Tèterol un long interrogatoire, cherchant à lui 6dre conter sa vie par le menu. M. Tèterol n'était pas dans un de ses jours d'expansion; ses réponses furent vagues et fuyantes. Il s'entendait mieux que personne à parler sans rien dire.

« Enfin, Dieu soit louél lui dit le curé, déses* pérant de venir à bout de ce silence parlant, vous

voilà à votre aise. Désormais, mon cher Têterol, vous pouvez vivre de vos rentes.

— Mes rentes ! ce n'est pas grand'chose que mes rentes; mais on a de quoi vivre. Ahl j'ai trop peiné, voyez-vous ; je n'en pouvais plus, j'ai mis la clef sous la porte et je veux me reposer.

— Vous n'avez pourtant pas l'air d'un homme fatigué, lui dit l'abbé Miraud en attachant des yeux d'admiration sur sa puissante encolure. Voilà des épaules qui porteraient le Jura.

— Ne vous y fiez pas, monsieur le curé; il ne faut pas juger sur les apparences. Je sentais depuis longtemps que la machine n'allait plus. Que voulez-vous? on n'est pas de fer. Tout à coup, je me suis dit : Retournons à Saligneux; à petit oiseau petit nid. Il y a du soleil par ici pour tout le monde, n'est-il. pas vrai?... Mais je crains que la terre ne soit bien chère.

— Laissez donc, nous vous trouverons ce qu'il vous faut.

— Ce qu'il me faut est bien peu de chose. J'ai des goûts si simples ! Je suis un ermite en quête d'un ermitage. Je voudrais avoir un petit jardin, oh I pas si grand que celui-ci, un carré de légumes avec des tournesols aux deux bouts, j'ai toujours aimé les tournesols, et puis une maisonnette, une bicoque, une chaumière, une cabane... »

Et, en disant ces mots, M. Téterol-cherchait à se

faire petit, tout petit, comme pour entrer dans une cabane à lapins, mais il n'y parvenait guère, ses épaules résistaient.

« Quiconque désire peu est sûr de trouver ce qu'il cherche, lui répondit le curé. Au surplus, en revenant au pays, vous avez débuté par y faire une bonne œuvre, cela vous portera bonheur, mon cher Têterol.

— Il faut toujours payer ses dettes, me voilà quitte, » répliqua M. Têterol en se redressant et reprenant ses dimensions ordinaires.

A son tour, il interrogea le curé, se fit raconter ce qui s'était passé à Saligneux pendant sa longue absence. Selon son habitude, il réserva pour la fin la question qui lui tenait le plus au cœur et par laquelle il aurait voulu commencer.

Il vida son verre et dit :

« Et le baron Adhémar, comment se porte-t-il?

— Le baron Adhémar? vous ne savez donc pas qu'il est mort le 9 juillet 1855? » répondit le curé, fort étonné qu'un homme intelligent pût ignorer un événement de cette conséquence.

La figure de M. Têterol s'assombrit et s'allongea; il lui sembla qu'il avait manqué son affaire.

« C'est un fait exprès, c'est un parti pris, tout le monde meurt, murmura-t-il. Et qui possède aujourd'hui Saligneux?

— Qui donc? son fils!

— Ce petit Patrice, ce blondin, ce gamin qui portait toujours des cravates bleu de ciel?

— Ce gamin, repartit le curé en souriant, est un homme de quarante-six ans; il est veuf, et il a pour fille une jolie demoiselle qui fait son éducation dans un des couvents de Paris.

— Quelle fureur de changements! » s'écria M. Têterol'tout entier à son idée. Ce baron Patrice de Saligneux a-t-il le même caractère que son père?

— Il y a bien de la différence. L'un ne se plaisait qu'à Saligneux, et il y vivait toujours; l'autre s'y ennuie et n'y vient qu'en passant, par occasion, pour causer avec son intendant, pour ouvrir et fermer la chasse.

— Et le reste du temps où est-il?

— A Paris, aux eaux, en Italie. Il court le monde, il a le pied léger.

— A sa manière, son père l'avait aussi, » grogna M. Têterol en se frottant machinalement les reins.

11 se rappelait qu'il s'y était passé quelque chose.

« Non, il ne faut pas dire tel père, tel fils, reprit l'abbé Miraud. On a vu quelquefois le baron Adhémar ôter son habit et s'armer d'un râteau pour aider à rentrer ses foins, quand le temps menaçait. C'était un homme laborieux, diligent, économe, ayant l'œil à t©ut, exact, précis dans tous ses mou* vements...

— Très-précis, interrompit M. Tôterol.

— Quel chagrin il a dû avoir dans l'autre monde, s'il a appris que peu de temps après sa mort la moitié de ses terres se trouvait grevée d'hypothèques et que l'autre moitié était vendue. >

L'œil de M. Téterol s'alluma^

«c Le baron Patrice a vendu la moitié de Saligneux ! Quel crime 1 un si beau domaine. Qui ont été les acquéreurs?

— Un riche Lyonnais, qui vient passer ici les étés avec sa âonille, un gros meunier de Pontd'Ain, qui a établi des moulins au bord de la Limourde. Le reste a été vendu par parcelles, pièce par pièce. Mais voyez ce que c'est, mon cher Téterol. Nos paysans prétendent qu'il est dangereux d'acheter de la terre qui a appartenu au baron Adhémar, cette terre qu'il aimait tant. C'est un outrage qu'on lui fait, et, tout mort qu'il est, il s'-en venge. En vérité, c'est comme un sort. Le Lyonnais s'est dégoûté de sa maison, parce qu'il a eu le malheur d'y perdre une de ses filles l'an dernier, et on assure que le meunier ne Ml pas ses affaires. »

M. Tôterol ne répondit pas; il était plongé dans une profonde rêverie.

tA quoi pensez-vous? > lui demanda l'abbé Hiraud.

Il eut l'air de se réveiller.

.€ Je pense, monsieur le curé, répondit-il, que

le baron Patrice de Saligneux a vendu de la terre parce qu'il avait des dettes, et je pense aussi qu'il avait des dettes parce qu'il est homme de plaisir.

— C'est à peu près cela, répondit mélancoliquement l'abbé.

— On prétend, monsieur le curé, que pour voir des anthropophages il faut aller en Afiique. J'ai vu à Paris, moi qui vous parle, de jolies petites femmes qui font leur métier de manger les homnles. Elles les croquent à. belles dents et ne leur laissent que les yeux pour pleurer. Le baron a rencontré sur l'asphalte une de ces coquines; elle l'a ensorcelé, allumé, et un homme qui s'allume n'a plus ni raison, ni bon sens, ni quoi que ce soit. On fait des folies, on tombe sous la griffe des usuriers, et en fin de compte on vend une vigne, puis un pré, puis un champ, les Lyonnais et les meuniers en profitent, tout s'en va, et les morts ne sont pas contents.

— Ah ! permettez, mon cher Têterol, le Ciel soit loué, les choses n'en sont pas encore où vous dites. Le baron Patrice a écorné son héritage, mais les restes en sont bons. Il a toujours son château, son parc, ses plus beaux champs, la meilleure partie de ses bois. Vendre un château que de père en fils les Saligneux possèdent depuis des siècles, quelle honte ce serait pour lui et quel chagrin pour nousl II n'en fera rien, je le connais. Il a jeté sa gourme; l'âge aidant^ il commence à se

calmer. Après tout, c'est un brave homme. Il s'est battu contre les Prussiens; il commandait un bataillon de mobiles, et à l'affaire de Montbéliard il a eu deux chevaux tués sous lui. Avec cela, il est doux, humain, poli; tout le monde l'aime. »

Et il ajouta :

« Buvons à la santé du baron Patrice de Saligneux. Que Dieu le bénisse, lui, son château et sa charmante demoiselle !

— Sans oublier ses petites dames, répliqua en ricanant M. Téterol. Il est excellent, votre vin d'Arbois; je me ferais une conscience de m'en servir pour porter la santé d'un fou.

— J'aime les sages, dit le bon curé ; mais il feut qu'ils soient indulgents , et il faut aussi qu'ils croient en Dieu.

— On croit ce qu'on peut, » riposta brusquement M. Têterol.

Puis, allongeant son bras par-dessus la table, il prit et serra la main de l'abbé Miraud avec une grâce bourrue qui lui était propre, car tout le monde a sa grâce, les Têterol comme les éléphants.

«Que sait-on, monsieur le curé? Quand j'aurai mon jardinet, mes tournesols, ma petite cabane, je ferai mes réflexions, et peut-être la foi me viendra. D'ailleurs, votre bon Dieu doit m'aimer, il a toujours eu du goût pour les eraiites. »

M. Têterol quitta le curé de Saligneux pour aller

46 l'idée DB JEAN TÊTEROL

&tre un tour de promenade. Il suivit quelque temps la grande route, puis il prit un sentier dont jadis il avait entendu souvent les cailloux claquer sous ses sabots. A le voir marcher lentement, d'un pas irrésolu, on eût dit un flâneur que le hasard conduit; mais, dans ses moindres actions, il ne laissait rien au hasard. Il atteignit bientôt le sommet d'une butte ob. il y avait eu jadis une forteresse et qui commandait tout le pays. Il s'assit sur une grosse pierre gisant parmi des tas de gravats, après avoir eu la précaution d'étendre sous lui son mouchoir à carreaux. Il avait le visage tourné vers un joli vallon, communiquant au midi avec le^ plaine par une étroite ouverture, abrité par une colline contre les vents du nord. Un ruisseau assess large y promène une eau claire, dont le cours est interrompu par deux petites chutes après lesquelles il reprend son allure nonchalante, comme ces paresseux qu'une alerte réveille en sursaut et qui se rendorment avant même d'ôtre rassurés ; il y a des vies heureuses où les accidents ne tirent pas à conséquence.

Au pied de la colline est un château, plutôt petit que grand, bien campé, élégant et fier. L'architecte qui l'a construit dans les dernières années du XV* siècle s'est livré à sa fantaisie; il a mêlé le gothique à la renaissance qui commençait. La façade, haute d'un étage, percée de larges fenêtres

à croix de pierre, se termine d'un côté par une grosse tour ronde à mâchicoulis, de l'autre par un pavillon carré que surmonte une jolie lanteme, délicatement ouvragée. Les toits pointus sont décorés de fleurons; les pignons aigus des lucarnes sont couronnés par des pinacles du goût le plus pittoresque. Sur le devant règne une terrasse bordée d'une balustrade en marbre blanc et donnant accès par deux rampes à une vaste pelouse, ombragée çà et là de chênes séculaires. Derrière le castel s'étendent des bois qui grimpent jusqu'au sommet de la colline.

• H. Téterol considérait attentivement ce château et toutes ses appartenances. Il passa en revue et compta les deux cents hectares; il devina sans peine lesquels étaient vendus, lesquels étaient hypothéqués et que le ruisseau en formait la limite. Il abaissa un coup d'œil dédaigneux sur la petite villa du Lyonnais comme sur le moulin du meunier de Pont-d'Ain. La viUa était inhabitée, tous les volets en étaient clos ; la roue du moulin tournait, mais de mauvaise grâce, par acquit de conscience; cette roue ne croyait pas à son avenir. La tête du fiitur ermite fermentait; il s'y faisait un travail accompagné d'un sourd grond^nent comparable au bruit que font entendre certaines horloges lorsqu'elles se préparent à sonner. C'est qu'il s'appliquait à dégager son idée, jusqu'alors un peu

confuse. Elle lui apparut enfin dans toute sa beauté, comme Vénus sortant des eaux, et son regard pétilla : c'était un regard d'amoureux. Si le baron Patrice avait surpris ce regard et s'il avait pu soupçonner tout ce qu'il y avait dedans, il aurait fermé la grille de son parc à double tour.

M. Têterol se mit à jouer avec ses grosses mains osseuses, nerveuses, velues, tannées; ce jeu lui plaisait. Après les avoir examinées en détail, après en avoir dénombré les vingt-huit phalanges, il les faisait tourner, virer comme des marionnettes, et en les regardant il leur parlait.

« Vous avez bien 'travaillé , vous autres , leur disait-il. Vous avez gâché le plâtre, taillé la pierre, et puis vous avez manié des hommes, brassé des écus. Vous êtes de bonnes ouvrières; qu'allez-vous faire maintenant pour vous amuser? »

L'instant d'après, il les joignit en forme de coupe, et au fond de cette coupe il aperçut distinctement un château, une tour ronde, un pavillon carré, des lucarnes à pinacles, une pelouse, des champs, des prés, des bois, et un baron mort, qui, s'arrachant les cheveux, criait à un baron vivant :

« Quelle honte! tu as souffert que ce diable d'homme nous prît tout I aujourd'hui Saligneux est à lui. »

Les dieux s'en vont, et les aristocraties s'en vont aussi. Le monde est ainsi fait que les injustices sociales contribuent à former les grands caractères et que certains abus sont la condition de certaines vertus. Une noblesse privilégiée contracte une dette envers l'État; on lui rend des honneurs, elle rend des services. Ne vivant pas sous la règle commune, elle se croit tenue d'avoir des sentiments peu communs et de faire des actions que ne ferait pas le premier venu ; le goût de l'extraordinaire se développe dans les âmes, il y a une classe dont l'office propre est de donner de grands exemples. Mais quand la marée montante de la démocratie a submergé tous les privilèges, quand les classes dirigeantes se trouvent dépossédées de leurs avantages, mises sur le même pied que tout le monde, elles en viennent bientôt à penser, à se conduire comme tout le monde. Adieu l'extraordinaire; les

situations sont petites, pourquoi les âmes seraientelles grandes? C'en est fait des beaux sentiments et des vertus d'exception. L'aristocrate devient un gentilhomme, le gentilhomme tourne au hobereau, et le hobereau ne se distingue plus du bourgeois que parce qu'il met un peu plus d'élégance dans ses vices, un peu plus de folie dans ses plaisirs. S'agit-il d'affaires et de devoirs, il considère bourgeoisement la vie; donnant donnant est sa maxime, -et il s'enferme dans son bonheur égoïste, dont il clôt la porte et tire les verrous au nez des passants.

La maison de Saligneux avait un passé respec* table. A la vérité, elle n'avait jamais brillé au premier rang, ni possédé une grande situation, ni mené ce qu'on appelle une grande existence; mais elle avait figuré avec honneur dans les seconds rôles. Pour ne pas remonter jusqu'aux croisades, il est certain que, dès le xvi® siècle, elle avait fourni à la France des hommes utiles, de bons serviteurs, qui s'étaient distingués dans la politique ou dans les armes. Jadis un Saligneux sacrifia son bien et sa vie pour donner Paris au Béarnais; un autre Saligneux fut employé par Mazarin dans plusieurs négociations importantes. Un de leurs descendants, qui joignait un caractère antique à un esprit original, s'attira la défaveur de Mme de Pompadour par les brusques incartades de sa courageuse franchise; relégué dans ses terres, il refusa

de rien faire pour rentrer en grâce, et il vieillit parmi ses paysans, dépensant son revenu en libéralités et justifiant la devise de sa famille : Je dois peu et fais beaucoup. Le père du baron Adhémar avait été garde des sceaux sous Louis XVIII et s'était acquitté avec honneur de sa charge; on crut deviner qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme d'État; malheureusement, il mourut d'apoplexie à l'âge où les ambitieux sont encore jeunes. Quelques années après, le baron Adhémar, ne pouvant se réconcilier avec la révolution de Juillet ni se résigner à servir la branche cadette, s'enterra à Saligneux. C'était un esprit médiocre, mais un homme de bon sens, d'ordre et de devoir, généreux avec discernement, tenant ses comptes en partie double et cultivant ses terres en agronome consommé. Il ne poussa pas l'horreur de la vie publique jusqu'à refuser d'être maire; il le fut pendant dix-huit ans de suite, et il s'acquit dans sa commune une influence proportionnée à son zèle, que rien ne rebutait.

Son fils, le baron Patrice de Saligneux, n'avait jamais entrepris de délivrer le Saint-Sépulcre, et il ne s'était point fait tuer à Dorylée comme le premier en date et le plus légendaire de ses ancêtres. Il n'avait donné ni un écu ni une goutte de son sang pour mettre Henri IV sur le trône ; Mazarin ne l'avait employé dans aucune négociation, il

n'avait encouru la disgrâce d'aucune des favorites du roi Louis XV, il n'aspirait point à être garde des sceaux, et personne ne le considérait comme un agronome distingué. Il n'en était pas moins un baron de Saligneux enchanté de l'être, très-content de la figure qu'il faisait sur la terre. Pour tout dire, il avait été maire dix-huit mois durant; ces dix-huit mois lui avaient suffi pour se lasser de ses administrés, qui en moins de temps encore s'étaient lassés de lui, non qu'il les chagrinât par sa rudesse, qu'il les offensât par ses hauteurs, il n'était pas d'homme plus courtois ni plus gracieux; mais on lui reprochait ses négligences, ses distractions, ses oublis miraculeux ; ce maire avait des trous dans la mémoire, oùdeâprocès-verbaiix et des dossiers tout entiers disparaissaient comme par enchantement. Quoiqu'il voulût du bien à tout le monde, quand un plaignant venait lui conter ses doléances, il l'écoutait avec unsourire charmant, qui signifiait :

« Mon Dieu , si vous saviez comme tout cela m'est égal I »

Il profita du premier prétexte pour reconquérir sa liberté et, pour s'envoler à ses plaisirs, ne reparaissant à Saligneux qu'à de longs intervalles. Il goûtait peu le séjour des champs, ne se souciant point d'agriculture et laissant à son intendant, M. Crépin, qui possédait sa confiance et qui peutêtre ne la méritait pas, le soin de gérer son

domaine. Ses pieds adoraient l'asphalte de Paris, c'était là seulement qu'il se sentait vivre.

Bien fait de sa personne, exquis dans son élégance, on l'appelait dans son cercle le beau Patrice. Dès sa plus tendre jeunesse, cet adorable blondin avait eu beaucoup de succès auprès des femmes, et la liste de ses conquêtes était longue ; par malheur, il en avait fait dans le nombre de fort coûteuses, si bien qu'à la mort de son père il avait des dettes jusque par-dessus la tête, et qu'en bonne foi à la devise héréditaire de sa maison il aurait dû substituer celle-ci : « Je dois beaucoup, je paye peu et je ne fais rien du tout. » Il s'était marié peu après ; sa femme, qui avait du caractère, le tint en bride pendant deux années, qui lui parurent bien longues, après quoi il retourna à ses chères habitudes, et le baccarat eut raison de la dot. Heureusement Saligneux lui restait; il se contenta de [ Técomer ; ce fut le triomphe de sa sagesse, à laquelle le point d'honneur vint en aide. Veuf à quarante ans, père d'une petite fille qu'il adorait, pour être plus libre de vivre à sa guise, il la confia à sa sœur, la comtesse de Juines, qui, la trouvant diflîcile à élever, n'eut rien de plus pressé que de la mettre au couvent. Son père allait l'y voir, l'embrassait en toute hâte et lui disait :

« C'est heureux que tu sois ma fille, autrement je serais amoureux de toi. » v

Au demeurant, homme d'un esprit agréable, bon à vivre, d'humeur facile, à qui les coups de chapeau coûtaient aussi peu que les bonnes paroles et les promesses, franc du collier, . capable d'actiens fortes, comme il l'avait prouvé pendant la guerre, mais incapable de suite, de réflexion, de tout effort sur sa paresse et sa légèreté. On disait de lui : C'est un galant homme. Que pouvait-on dire de plus? Il n'y avait en lui de tout à fait respectable que ses opinions, qui, au milieu des entraînements et des vicissitudes de sa vie, avaient conservé la blancheur inmiaculée d'un lis. Bref, il appartenait à la race des oisifs et des inutiles bien pensants. Le baron Patrice de Saligneux serait mort que ni l'univers, ni la France, ni son département, ni son canton n'en eussent ressenti le moindre vide ; en revanche, ce fâcheux événement aurait causé un vif chagrin au baron ; il aimait beaucoup la vie, et après tout, s'il ne faisait pas des heureux, il pouvait se vanter d'avoir fait quelques heureuses.

M. Têterol n'était pas resté longtemps à l'auberge de la Croix-Blanche, dont la salle à boire retentissait trop souvent des chamailleries de rouliers avinés; quand sa tête travaillait, il avait besoin qu'autour de lui tout fût en repos et en silence, et depuis son arrivée à Saligneux sa tète était perpétuellement en travail. D'ailleurs il ne pouvait par-

donner à l'aubergiste d'avoir osé lui soutenir sans préparation qu'un jour ou l'autre Jean Têterol s'en irait de ce monde ; il avait trouvé ce propos fort leste, et la figure de ce butor lui paraissait aussi déplaisante que celle d'un corbeau qui prophétise des malheurs. L'abbé Miraud, étant allé aux renseignements, lui annonça qu'à une portée de fusil du village il y avait une petite maison modeste et tranquille, que son propriétaire était disposé à vendre. Il la visita ; maisonnette et jardinet, c'était bien là ce qu'il lui fallait, l'humble ermitage qu'il avait vu dans ses songes ; mais, avant de l'acheter, il témoigna le désir d'en faire l'essai en l'habitant pendant quelques mois. La proposition fut agréée. Il employait ses jpurnées à se promener, ses mains dans se» poches, son chapeau de quaker à larges bords relevé sur son front, vaguant, rôdant à droite et à gauche, jasant avec Paul et Jacques, s'enquérant de toutes choses, mais particulièrement du prix et du rendement de la terre, en vrai bonhomme qui a du temps à perdre, des curiosités oiseuses et le goût des paroles inutiles. Chaque mot qu'on lui disait s'enfonçait au plus profond de sa cervelle pour n'en plus sortir. Au bout d'une semaine, il connaissait la division de la propriété dans la commune de Saligneux aussi exactement qu'un employé du cadastre. Tous les soirs, son crayon à la main, son carnet ouvert devant lui, il

écrivait des chiffres, faisait des additions, des multiplications, et il en rêvait la nuit.

Un soir, comme il prenait le frais devant sa porte en devisant avec la brave femme qui faisait son ménage, elle lui dit :

(( Voilà notre baron et notre curé qui causent ensemble sur le chemin. »

Il leva le nez et aperçut à dix pas de lui l'abbé Miraud en compagnie d'un beau blond, qui à la vérité n'était plus de la première jeunesse, mais qui n'était pas encore un vieux beau, il s'en fallait. Sa tête fière et distinguée était admirablement plantée sur ses épaules; sa taille élégante avait gardé toute sa souplesse ; son visage était un peu fatigué; mais les traits étaient fins, l'expression avait du charme. M. Têterol crut se souvenir d'avoir rencontré un jour cette figure en traversant le boulevard.

Il s'avança sur la route. L'abbé Miraud lui fit signe d'approcher et dit à M. de Saligneux :

« Permettez-moi, monsieur le baron, de vous présenter M. Têterol, dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

— Je suis enchanté de faire votre connaissance, monsieur Têterol, dit le baron en accompagnant ces mots d'un vrai salut de gentilhomme qui ne marchande à personne sa politesse.

— Ou plutôt de la refaire, monsieur le baron.

répondit M. Têterol en faisant une profonde inclination ; mais en vérité vous étiez si jeune quand j'étais un simple ouvrier de campagne au service de monsieur votre père, qu'il vous est bien permis dem'avoir oublié.

— Soyez le bienvenu à Saligneux, reprit le baron. Saligneux est fier de voir revenir au pays ceux de ses enfants qui par leur intelligence et leur volonté ont réussi à faire leur chemin et à conquérir une situation honorable dans le monde. »

n prononça ces paroles du même ton qu'il eût débité un discours d'apparat aux comices agricoles. Il avait dans sa tête un certain nombre de formules qu'il avait apprises en exerçant les fonctions de maire pendant dix-huit mois. C'étaient des selles à tous chevaux dont il se servait pour dire un mot dans une conversation qui l'intéressait peu ou pas du tout, tandis que son imagination trottait du Jockey-Club au Café- Anglais, du Café- Anglais au turf de Longchamp et de Longchamp au foyer de la danse. M. Têterol ne s'y trompa point; il devina que, tout en lui parlant et en ayant l'air de le regarder, M. de Saligneux était en réalité à cent lieues delui. Le baron Patrice était l'éternel absent.

« Oui, monsieur le baron, à faire leur chemin tant bien que mal, répliqua-t-il. Chacun fait ce qu'il peut. L'abbé Miraud, qui a toujours eu des bontés pour moi, m'a appris, quand j'étais tout

petit, que le bonheur est dans la médiocrité et que les riches sont plus à plaindre qu'à envier. Cette leçon m'est toujours restée là, ajouta-t-il en frappant trois petits coups sur son front étroit, bombé et dur comme le granit.

— Et vous ne regrettez pas Paris? lui demanda M. de Saligneux.

— Oh ! point du tout, monsieur le baron. Je me trouve ici dans mon élément. Je suis heureux comme certain prophète... monsieur le curé, comnient appelez-vous ce prophète qui passa trois jours et trois nuits dans le ventre d'une baleine?

— C'était Jonas, dit le curé.

— Parfaitement, c'était Jonas. Eh bien ! je suis comme Jonas, moi. J'ai passé près de trente-huit ans dans le ventre de la baleine, et j'y étouffais. Grâce à Dieu, elle a fini par me vomir, je revois le ciel et la verdure. Ils croient avoir un ciel, ces Parisiens, ils n'en ont point, et ils n'ont que des arbres pour rire. »

Pendant qu'il parlait, M. de Saligneux regardait du coin de l'œil cet être surprenant et phénoménal qui préférait à tous les plaisirs de Paris le clocher de Saligneux. Pour sa part, il aimait beaucoup la baleine.

<i Vous êtes content de votre maisonnette? demanda le curé. Vous finirez par l'acheter.

— Je crois bien que je ferai cette folie, quoique

le prix qu'on m'en demande me paraisse un peu fort. Dame ! je suis obligé de compter. Je crains bien qu'on ne me prenne pour un bourgeois des BatigrioUes et qu'on ne veuille me rançonner. »

M. de Saligneux trouvait que l'entretien avait assez duré.

« Monsieur Têterol, dit-il d'un ton courtois et presque paternel, si je puis vous servir à quelque chose, confiez-moi vos intérêts; je serai charmé de vous être utile.

— Mille grâces, monsieur le baron, » s'écria M. Têterol en s'anéantissant.

Le baron craignit d'être pris au mot et s'empressa d'ajouter :

« Ah! que je vous envie, monsieur Têterol!

Vous voilà établi à Saligneux pour le reste de vos jours. Que ne puis-je me livrer comme vous à mes goûts champêtres! Hélas! demain ou après-demain je dirai adieu au ciel et à la verdure. De cruelles nécessités m'obligent à partir pour Paris. En mon absence, adressez-vous à M. Grépin, mon intendant; je lui recommanderai tout à l'heure de se mettre à votre disposition. Au revoir, monsieur Têterol, à bientôt. y>

Là-dessus il se remit en chemin, accompagné de Tabbé Miraud, qui lui dit :

« Là, monsieur le baron, comment le trouvezvous?

— Je le trouve fort bien, il me fait TefTet d'un bonhomme et d'un vrai philosophe des champs. Vous devriez veiller, monsieur le curé, à ce qu'on ne lui vende pas trop cher sa bicoque; je serais désolé qu'on exploitât sa simplicité. Vrai, il a une rondeur et une naïveté qui me plaisent, je lui veux du bien, il m'intéresse. »

Le baron n'entendit pas la réponse que lui fit le curé. Il venait d'apercevoir traversant la route une fraîche et jolie paysanne, qui lui parut beaucoup plus agréable à regarder que le philosophe des champs. Quelques minutes après, il quitta l'abbé Miraud pour retourner à Saligneux; quand il y arriva, il avait entièrement oublié l'existence de M. Tèterol.

La semaine suivante, le beau et inutile Patrice se rendait à Paris, où il demeura. tout l'hiver, employant ses' jours et ses nuits le plus gentiment du monde. Il s'était promis de retourner à Saligneux dès le premier printemps ; il n'en fit rien. Le mois de mars le trouva près de Monaco, installé dans une villa pleine d'oliviers, de soleil, de crocus et d'anémones. Au commencement de juin, on put le rencontrer à Spa. A la fin de juillet, il errait sur les bords du fiord le plus romantique de la Norvège. Vers le milieu de novembre, il était en route pour Saint-Pétersbourg, où il passa cinq mois, écrivant à ceux de ses amis qui s'étonnaient de sa

longue absence que la capitale de toutes les Russies est un séjour délicieux, qu'au surplus c'est la seule ville où l'on n'ait pas froid en hiver et qu'il n'osait la quitter avant le printemps, tant il avait peur des courants d'air et des fluxions de poitrine.

Les hommes sont à la merci des accidents , et les hommes d'esprit plus encore que les autres. L'accident qui avait précipité le baron de Saligneux hors de ses voies ordinaires et entraîné cette comète dans une orbite extravagante passant par Monaco, Spa, Stockholm, Christiania et Saint-Pétersbourg, cet accident était une femme du Norfl, mariée, disait-on, mais si peu que rien. Elle lui avait fait connaître, du moins il en était convaincu, les foreurs et les délices de la grande passion. Il avait cru rajeunir de vingt ans; il s'était persuadé que cette femme était la vraie femme, la femme unique, et qu'il aimait pour la première et pour la dernière fois. C'est un genre d'illusions auquel sont sujets les hommes d'esprit.

Cependant, au milieu de ses pérégrinations aventureuses et de ses transports extatiques, le baron se rappelait par intervalles qu'il y avait en France un département de l'Ain, et dans un des cantons de ce département un château de Saligneux, que ce château était à lui et qu'il y avait laissé un inten- . dant chargé de veiller au grain. Il écrivait à M. Crépin pour le prier de lui rendre ses comptes et de

lui envoyer de l'argent; il en recevait des réponses fort courtes. M. Crépin connaissait à fond son homme et l'aversion qu'il éprouvait pour les longueurs dans les lettres d'affaires. Si les siennes avaient été longues, elles n'auraient pas été lues jusqu'au bout; aussi épargnait-il son encre : le résumé succinct des faits, les chiffres essentiels, c'était tout. Le baron se souvenait aussi de temps à autre qu'il était le père d'une charmante fille, laquelle courait sa dix-huitième année et demandait instamment à quitter le couvent où elle faisait son éducation, qui lui paraissait interminable. Il recevait d'elle des épîtres pleines de bavardages, qui ressemblaient au gazouillis d'un oiseau en cage, impatient de prendre sa violée et occupé à se battre contre ses barreaux; les prés sont si verts, les bocages si touffus, le monde est si vaste et si beaul A ces épîtres se joignaient des missives de la supérieure du couvent. Elle se plaignait que Mlle Claire de Saligneux était espiègle, malicieuse comme un moineau franc, effrontée comme un petit dragon, une vraie gamine malgré ses dixsept ans, qu'elle aimait trop à rire, à narguer, à persifler son prochain, qu'elle employait souvent les heures de classe à dessiner des caricatures où à faire des cocottes en papier, qu'elle jouait de mauvais totirs à ses compagnes, mettant de la poix sur leur chaise, enfermant un chat dans leurs armoires

OU fourrant des grenouilles vivantes dans leur lit. Alors le baron prenait la plume et adressait à sa fille de sévères mercuriales, les plus vertes remontrances. Il la grondait sur son incorrigible légèreté, il lui représentait dans le plus beau style que la vie est une chose très-sérieuse, que les hommes et les femmes n'ont point été rais dans ce monde pour s'y amuser, qu'il est essentiel d'apprendre de bonne heure à gouverner ses caprices et à régler sa volonté, que tous les plaisirs ne sont rien au prix des joies que procurent à un cœur bien né l'accomplissement du devoir et le témoignage d'une bonne conscience. La dernière de ses lettres fut vraiment un chef-d'œuvre, une pièce incomparable, un [modèle d'éloquence grave, nerveuse, pathétique et foudroyante. On le croira sans peine quand on saura qu'il l'avait écrite assis sur un coussin aux pieds de la magicienne qui lui avait rendu son cœur de vingt ans, qu'elle tenait l'encrier dans sa blanche main et qu'il s'était fait un pupitre de deux genoux adorés. Il faudrait désespérer d'un homme qui ne trouverait pas de subhmes inspirations dans un pareil concours de circonstances. Ce qui est déplorable, c'est que Mlle de Saligneux ne lut que le commencement et la fin de cette lettre et qu'elle en passa tout le milieu, qui était la partie la plus intéressante.

Les plus longs voyages et les plus douces erreurs

ont leur terme marqué par le destin. On se sépara. Lequel des deux se dégrisa avant l'autre? elle ou lui ? Le fait est qu'au printemps de l'an 1873 le baron reprenait le chemin de Saligneux, d'un air moins triomphal qu'il n'en était parti. Les départs et * les retours, toute la vie est là. Qui n'a vu rentrer au logis l'un de ces chiens qui, après s'être livrés pendant huit jours de vagabondage effréné à tous les entraînements d'un cœur trop sensible, regagnent un matin leur chenil crottés jusqu'à l'échiné, l'oreille basse, le poil défrisé, révélant par les langueurs de leur regard éteint les funestes effets des passions orageuses? Le baron n'était point crotté, mais il semblait las, il avait quelques plis sur le front et comme une rêverie dans les yeux, et Dieu sait que jusqu'alors ses yeux n'avaient jamais rêvé. Cet homme d'esprit, rendu au calme de ses réflexions, venait de calculer tout ce que lui avait coûté son erreur, et les erreurs sont très-coûteuses pour les gens d'esprit : ils mettent à leur service tout ce qu'ils ont d'ingénieux et d'inventif dans la cervelle. A mesure que le baron approchait de sa destination, il devenait plus pensif; il prévoyait qu'aux reproches de sa conscience allaient se joindre ceux de soii intendant.

M. Grépin était venu l'attendre à Ambérieux, station du chemin de fer d'où l*on peut gagner par une bonne route le château de Saligneux sans passer

L IDÉE DE JEAN TÊTEROL t>5

parle village, et le baron tenait ce jour-là à ne le point traverser ; il voulait rentrer chez lui sans tambour ni trompette. Le soleil venait de se lever ; il n'avait pris aucun plaisir à contempler Taurore, ses cheveux blonds et ses doigts de rose. Il en eut encore moins à découvrir de loin sur le quai de la gare son intendant, dont la petite tête chauve et pointue lui parut prosaïque comme un registre, insipide comme un barème, aussi déplaisante qu'un inventaire, aussi lugubre qu'un remords. Hélas! c'en était fait; il était sorti du séjour des illusions enchanteresses, il se retrouvait dans le triste monde des réalités et des Grépins.

On monta en voiture et on roula quelque temps sans mot dire. Blotti dans son coin, M. Grépin examinait à la dérobée M. de Saligneux avec des yeux de commissaire-priseur ; il cherchait à constater les avaries, le déchet. Tout à coup, il s'écria d'un air narquois :

« Vraiment, monsieur le baron, je commençais à craindre que nous n'eussions jamais le bonheur de vous revoir. >

En sa qualité d'homme nécessaire, M. Grépin avait son franc parler avec le baron. Il connaissait ses faiblesses, ses misères, et, bien qu'il aimât mieux en profiter que de s'en plaindre, il ne laissait pas de lui adresser quelquefois des représentations fourrées d'un peu de malice et d'ironie.

Cependant il ne se permettait jamais d*être narquois ; il Tétait en ce moment, et M. de Saligneux, très-sensible aux nuances, s'en avisa.

« On a beau faire, mon cher Crépin, répondit-il d'un ton dégagé, on finit toujours par se revoir ; mais je suis charmé que mon absence vous ait paru longue. J'ai voulu tâter de la chasse à l'ours. Et puis, je crois vous l'avoir écrit, la Russie est le seul pays du monde où l'on s'entend à se garer du froid, le seul pays où l'on trouve des portes et des fenêtres qui ferment. Quand on a commencé l'hiver à Saint-Pétersbourg, il faut l'y passer jusqu'au bout, sous peine d'attraper un refroidissement.

— Oh I monsieur le baron, repartit l'intendant, ce n'est pa& à vous que les rhumatismes oseraient s'attaquer.

— Sans doute, sans doute, murmura M. de Saligneux en promenant la main sur son genou gauche, où il éprouvait depuis quelques semaines un fourmillement désagréable, dont il«ouffrait surtout en se mettant au lit. Mais c'est assez parler de moi. Que 8*e8t-il pasjfé à Saligneux pendant mon absence ?

— Mes lettres ont dû vous l'apprendre.

— Elles étaient terriblement courtes, vos lettres.

— Si elles avaient été plus longues, les auriezvous hies? » demanda en ricanant M. Crépin.

l'idée de JteAN TÊTEROL 67

Le baron le regarda d*un air étonné.

« Mettez-moi au fait, reprit-il sèchement.

— Eh! mon Dieu, je n'ai guère que des nouvelles désagréables à vous donner. Il s'est fait depuis peu bien du changement dans le pays... plus que du changement, c'est une révolution.

— Peste!., mais parlez donc, je suis infiniment curieux de vous entendre.

— Etd*abcwrd, les moulins... vous en souvientil encore des moulins? Rasés les moulins, monsieur le baron. L'entreprise a été mise en failhte. Les bâtiments, les terrains, les champs de froment et de seigle, tout a été racheté à bas prix.

— Ohf bien, ce n'est pas là une raison pour mettre un crêpe à mon chapeau. Tant pis pour les commanditaires; le ciel soit loué, nous n'en sommes pas. Qu'il y ait un moulin de plus ou de moins dans le monde, que nous importe?

— Ensuite, M. Guibert... vous savez, ce gros rentier lyonnais, qui vous avait acheté dans le temps une trentaine d'hectares, où il s'était constWHl un joK paviHon... M. Guibert s'est décidé à tout vendre.

— Pour quel motif?

— Vous n'ignorez pas qu'il avait perdu un de ses en£eints, mort de la rougeole. H a été deux ans sans revenir. Ce qui l'a dégoûté tout à feiit, c'est un bruit qui a couru. On prétendait que les moulins

68 l'idée de JE4N TÊTEROL

seraient remplacés par une fabrique de produits chimiques, qui empesterait tout le pays à deux lieues à la ronde. Le bruit était faux, mais il y a cru.

— C'est fâcheux pour lui. Quant à moi, je me passerai du voisinage de M. Guibert. Il est des malheurs, monsieur Grépin, qu'il faut tâcher de prendre avec une douce philosophie.

— Enfin, monsieur le baron, la rage de vendre ayant sévi dans toute la commune comme une épidémie, tous les paysans qui autrefois vous avaient acheté un lopin de terre s'en sont défaits.

— Si ce sont là les catastrophes que vous aviez à m'annoncer !... Mais quittez donc votre figure d'enterrement, mon cher Grépin. Que ce soient Baptiste ou Mathurin,, Lucas ou Gervais qui cultivent des terres qui ne sont plus à moi, je vous le demande un peu, qu'est-ce que ça peut me faire? »

M. Grépin se tut un instant ; puis d'un ton graveet solennel :

ce Monsieur le baron, reprit-il, en quoi consistait la politique de Henri IV? Il désirait que la Franc© demeurât entourée de petits États. Ge roi de génie avait compris que, si jamais ces petits États étaient englobés dans un grand empire, la France serait diminuée, n'y perdit-elle pas un pouce de terrain. Autrefois Saligneux était environné de petites principautés, de petits duchés et de petits nids à

vilains; l'unité s'est faite, vous avez désormais pour voisin un grand empire, et je me permets de trouver que cela vous diminue, monsieur le baron. »

Ces derniers mots produisirent beaucoup d'effet. La figure de M. de Saligneux se rembrunit. Il était resté jusqu'alors à demi couché, ses deux jambes allongées sur le devant de la voiture. Il les ramena vivement à lui et se mit sur son séant, comme si, se trouvant diminué, il avait rougi d'occuper tant d'espace.

« Ainsi donc, s'écria-t-il, c'est un seul et même

accpiéreur qui s'est permis d'acheter toutes les

terres aliénées, constituant à peu près la moitié du

domaine de Saligneux ! Ceci est regrettable, j'en

conviens. Vraiment, monsieur Crépin, votre zèle

s'est laissé prendre en faute. Il me paraît que

vous avez manqué de vigilance et de savoir-faire.

A tout le moins il était de votre devoir de m'avertir.

— Oh ! oh ! c'est un homme très-fort que celui

que vous avez le déplaisir d'avoir aujourd'hui

pour voisin. Il a conduit sa vaste opération dans

le plus grand mystère, en mettant en campagne

des agents officieux et discrets. Ce diable d'homme

sait ce qu'il veut, il a selon les occasions le talent

de se taire ou de parler, grand politique qui voit

courir le vent et prend chacun par son faible. S'il

avait laissé transpirer ses desseins, on lui aurait

fait des prix exorbitants ; gros et petits vendeurs^ tout le mo;:^de a été mis dans la nasse, et les plus récalcitrants ont fini par se rendre. Je le crois énormément riche, ce gaillard ; il a des arguments sonnants tout à fait décisifs, et quand il s'est mis une idée en tête, coûte que coûte, il ne recule devant rien. Pour ma part, J'étais à mille lieues de me douter de ses intentions, et en conscience je n'ai pu vous avertir. Après tout, quand je vous aurais averti, qu'en serait-il de plus ?

— Permettez, nous aurions pu racheter quelques morceaux de teiTC.

— Avec quel argent? Avec le mien? » demanda insolemment M. Crépin.

Le baron sentit que les mains lui démangeaient, il grillait d'envie de souffleter son intendant ; mais en cet instant il aperçut entre deux massife de verdure les tourelles de son château, et il lui parut que ces tourelles haussaient le cou comme pour le regarder venir et qu'elles lui criaient :

« D'où sors-tu donc, maître fou? Il y a dix-huit mois que nous ne t'avons vu. »

Il fit un retour sur lui-même et se dit :

« Elles ont raison ; pourquoi suis-je allé courir si loin ? »

« Et quel est cet important personnage, ce fondateur d'empire que n'avait pas prévu Henri IV? demanda-t-il d'un ton plus calme.

— Un homme de rien qui est devenu quelque chose. Il a eu, prétend-il, Thonneur de vous être présenté par Tabbé Miraud peu de jours avant votre départ. Il se nomme M. Jean Tèterol, et dans tout le canton on ne parle plus que de lui. ji

M. de Saligneux fit un plongeon dans les profondeurs de sa mémoire ; il parvint à y repêcher un nom et .un visage. Il se ressouvint distinctement d'un ermite, d'un philosophe des champs, qui habitait une maisonnette qull rêvait d'acheter pour y finir ses jours.

€ Il y a des philosophes qui font des dupes, i> pensa-t-il.

La voiture roulait le long d'une avenue sablée ; elle déboucha bientôt dans une cour et s'arrêta devant une marquise.

« Hélas I monsieur le baron, vous n'êtes pas au bout de vos étonnements, reprit l'impitoyable M. Grépin en mettant pied à terre. Il en est un surtout que je ne puis vous épargner. ^

A ces mots, contournant l'un des angles du château, il se dirigea, suivi du baron, vers la terrasse, et, arrivé là, il lui montra du doigt quelque chose qui ne devait pas être agréable à voir, car M. de Saligneux, après avoir regardé ce qu'il lui montrait, poussa une exclamation douloureuse et resta comme pétrifié.

« Qu'est-ce donc que cette affreuse bâtisse?

s'écria-t-il après un silence.

'— C'est la Maison-Blanche.

— Et qu'est-ce que la Maison-Blanche ?

— C'est la maison que s'est construite ce conquérant, ce fondateur d'empire que Henri IV n'avait pas prévu. Il ne l'habite pas encore, il n'y a d'achevés que les gros murs et la toiture. Il s'est logé provisoirement dans le pavillon du Lyonnais ; mais il a toute une armée d'ouvriers, et, du train dont il y va, on assure qu'avant un an il pendra la crémaillère. »

Accoté contre une colline, le château de Saligneux, nous l'avons dit, commandait un petit vallon, que tenninait une sorte de goulet ou de pertuis, par où s'écoulait le ruisseau. Il semblait que cette étroite ouverture eût été ménagée tout exprès pour procurer aux regards des habitants du manoir une jolie échappée sur la plaine, sur le cours de l'Ain, sur des collines dentelées qui fuyaient à l'horizon. Ce payage avait disparu. De la terrasse, on n'apercevait plus que le lit encaissé de la rivière, et âN main droite un énorme pâté de moellons, haut de quatre étages, accompagné de bâtiments de dépendance et de murs de clôture qui achevaient de boucher hermétiquement la vue.

ce On nous a murés, » soupira M. de Saligneux.

Puis, se frappant le front, il se retourna vivement vers M. Grépin.

« Un instant, lui dit-il. J'obligerai votre M. Têterol à déménager. Cette pièce de terre où il a jugé à propos d'installer sa caserne ou son perchoir, je l'ai vendue à la condition expresse qu'on n'y bâtirait jamais. Voilà une clause que vous ne pouviez ignorer, maître Grépin.

— Ge que je n'ignore pas non plus, c'est que M. Têterol a racheté au prix de 20,000 francs cette senitude.

— Et vous y avez consenti ?

— Veuillez recueillir vos souvenirs, monsieur le baron. Je vous ai écrit à ce sujet il y a onze mois. Vous m'avez répondu : Nous verrons. Et vous avez ajouté en post-scriptum : G'est tout vu , 20,000 francs sont bons à prendre. J'ai la lettre, je' vous la montrerai. »

Dans l'étourdissement que lui causait le tourbillon de ses pensées et de ses plaisirs, M. de Saligneux avait écrit cette malencontreuse apostille, sans se donner la peine d'en peser les conséquences. Il se serait volontiers administré dix grands coups de cravache, plus volontiers encore il en eût sanglé vingt au drôle qui n'avait eu garde de lui expliquer nettement de quoi il s'agissait. Il le regarda dans les yeux, il crut y découvrir que l'honnête M. Grépin avait eu des intelligences

secrètes et non gratuites avec l'ennemi, il résolut de se débarrasser sans retard d'un homme qui tout à la fois le trompait^ le volait et lui faisait de la morale. Ce genre de cumul lui parut indécent.

« J'en suis pour ce que j'ai dit^ knonsieur Grépin, reprit-iL Décidément vos lettres et vos explicar tioiis étaient trop courtes.

— Est-ce ma faute, répliqua l'autre avec arrogance, si les explications trop longues vous déplaisent?

— Monsieur Grépin, si j'avais besoin d'un homme qui s'occupât uniquement de m'être agréable et de Caire tout ce qui me plaît, cet homme est tout trouvé, le voici, s'écria M. de Saligneux en se frappant la poitrine. J'ai besoin au contraire d'avoir auprès de moi un honnête conseiller qui m'encourage à faire quelquefois ce qui me déplaît. Vous n'êtes pas cet homme-là, et je me vois contraint bien à regret de me priver de votre précieuse société. »

M. Grépin saisit la balle au bond, il en était arrivé à ses fins. Pendant les dix années qu'il venait de passer à Saligneux, il avait grappillé, fait sa main et mis en sûreté ses petits profits illicites. La somme était rondelette; peut-être M. Têtero] l'avait-il complétée. Désormais son plus cher désir était de se voir remercier par le baron et de s'en aller à Bourg pour y perfectionner ses jolis talents en

fondant une agence d'affaires. A quoi bon rester à Saligneux? La poule était devenue trop maigre, et M. Crépin n'aimait à plumer que les poules grasses.

Il se redressa et répondit d'un ton sardonique : « A votre aise, mionsieur le baron. Puisque vous êtes las de mes bons et loyaux services, ce soir même j'aurai quitté votre maison ; aussi bien n'estil pas prouvé qu'elle soit encore à vous pour longtemps. Monsieur Têterol est aujourd'hui le propriétaire de la moitié de votre domaine, il n'aura pas de repos avant d'avoir le reste, ir a juré, assure-t-on, qu'un jour le château de vos pères serait à lui. Tenez-vous bien, vous avez affaire à forte partie.

— Vous prenez trop à cœur mes intérêts, monsieur Crépin, lui repartit M. de Saligneux. Ras-surez^vous; il faut que M. Têterol s'y résigne, j'entends mourir dsuis le château de mes pères. »

Le soir de ce même jour, avant son dîner, M. de Saligneux fit le tour de son domaine. II. descendit jusqu'aux bords de la Limourde, et s'assit dans rherbe, près d'un petit pont, pour regarder couler l'eau, tout en méditant sur la politique de Henri IV et sur les vérités utiles qu'on'peut recueillir parfois de la bouche d'un drôle. En cet endroit, la rivière formait la limite entre ce qui lui restait de sefe États héréditaires et ce nouvel empire qui était venu en une nuit comme un champignon.

Il détacha bientôt ses yeux des roseaux de la Limourde pour les promener sur les champs plantureux, sur les bois bien aménagés et en plein rapport, dont un philosophe avait fait sa proie pendant qu'un fou courait le monde. En contemplant ces bois et ces champs, il passa en revue toutes les erreurs de sa jeunesse ; ce défilé n'était pas ' sans charme, et il se mêlait un sourire à la rêverie

du baron. Il avisa d'abord une vigne vendue par lui bien des années auparavant pour paye;* les dettes d'une jolie blonde, qu'il aperçut très-distinctement, elle, son rire étincelant et ses cheveux d'or. Dieu, qu'ils étaient beaux, quand ils étaient défaits ! Et comme cette femme était amusante, pleine d'inventions étranges, surtout dans la gaîté fumeuse d'un souper 1 Derrière la vigne était une prairie plantée de beaux châtaigniers ; il crut voir onduler parmi leurs branches tortues un cou de cygne, autour duquel il avait passé jadis un collier de perles. Ces perles étaient fines, de la plus belle eau, et c'est peut-être pourquoi la prairie et les châtaigniers n'étaient plus à lui. Plus loin s'éten*dait un vaste champ dont la terre fraîchement remuée exhalait une vapeur qu'empourprait le soleil à son déclin. A travers les sillons gras et luisants, il vit courir un maillot rose et deux petits pieds délicieux, bien cambrés, légers comme les ailes du zéphyr. C'étaient les pieds d'une danseuse célèbre qu'il avait eu l'imprudence d'aimer et qui s'entendait à faire danser non-seulement ses écus, mais ceux des autres. Plt^s loin encore, dans les profondeurs mystérieuses^d'une chênaie où chantait le coucou, lui apparurent deux épaules nues, éblouissantes, incomparables. Elles appartenaient à une femme du monde, dont la conquête l'avait jeté dans de grands embarras d'argent ; car cette

78 L*mÉE DE JEAN TÊTEROL

femme avait beaucoup de scrupules, et elle les vendait en détail et fort cher. Aussi la chênaie n'était plus à lui ; mais après tout il ne regrettait rien. Il se souvenait qu'un soir, comme sa patience commençait à se désespérer et qu'il parlait tout uniment de se brûler la cervelle, on lui avait dit d'une voix émue : Revenez demain ! et que le len* demain, 5 février 4868, à l'instant même où l'horloge de Sainte-Clotilde achevait de sonner minuit... Tout à coup, le demi-sourire qui se jouait sur ses lèvres s'évanouit, et les ombres légères et frémissantes, les aimable» fantômes qu'il avait évoqués, disparurent en un clin d'œil. A ses regards venaient de s'offrir de grands mur» d'une blancheur criarde, bête, désobligeante, irritante, aussi hauts que blancs, aussi larges que hauts. Il y avait dans ces murailles toutes neuves et dans la toiture dont elles étaient coiffées quelque chose d'odieux et d'insolent. Elles avaient fair de s'étaler, de se pavaner, de se carrer, de fttire le gros dos ; elle» s'appliquaient visiblement à prendre autant de place qu'il leur était possible et à n'en laisser à personne, comme ces butors qui au spectacle se font \m plaisir de mettre à îa gêne leurs V(»^ns et de les empêcher de rien voir. Il parut au baro» de Saligneux que la maison ou la caserne de M. Têteral avait un visage, et efue ce visage appelait les souffleta.

En se livrant à ses pensées chagrines, il caressait sa barbe ; rayant ramenée à la hauteur de ses ?eux, il s'avisa d'y découvrir un long fil argenté. Oui, c'était un poil blanc, le premier; il l'arracha bien vite, mais le coup était porté, il en éprouva comme un saisissement, et il fit en dix minutes plus de réflexions qu'il n'en avait fait dans toute sa vie. Il avait eu un grand oncle qui, après avoir niangé son bien, avait fini ses jours dans l'habit d'un trappiste ; il fit, lui ausm, le voyage de la ' Trappe, il en rapporta un cœur humilié et contrit. I fl se donna la discipline , il causa avec sa eon- ! science, qui lui dit de cruelles vérités ; il lui promit \ solennellement de s'amender, de contraindre ses goûts, son humeur, de renoncer à Satan et à ses œuvres. Il résolut de ne plus quitter Saligneux, de se claquemurer dans sa thébaïde, d'y vivre d'épargne, de régime et des fruits de son jardin, de devenir son propre intendant, s'appliquant à sauvegarder les restes de son patrimoine, façon- Bant ses terres et réglant lui-même ses comptes avec ses fermiers. Sa sœur, la comtesse de Juines, était veuve depuis peu, et vivait seule, ayant pour flls un marin. Elle avait souvent reproché au baron sans ménagement ses désordres et ses dissipa^ tions; elle détestait les viveurs, et elle était payée pour cela; elle avait dû engager une partie de sa dot aux créanciers de son mari, car c*était le sort

des Saligneux de manger ou d'être mangés. Le baron goûtait médiocrement sa société, son caractère entier, épineux et revêche. Il ne laissa pas de décider qu'il la prendrait auprès de lui, qu'elle apporterait à Saligneux sa sagesse morose et ses modestes revenus, qu'elle servirait de gouvernante à M"« Claire, qu'il était bien temps de retirer du couvent, et qu'elle lui enseignerait toutes les vertus sévères qui conviennent aux filles sans dot. Bref, il fit le serment que dorénavant il mènerait la vie réglée, irréprochable d'un honnête gentilhomme campagnard, d'un gentleman farmer^ d'un sage et d'un bon père de famille. Il le jura par tous ses créanciers; il le jura par les cheveux flottants d'une jolie blonde et par deux petits pieds dont les pirouettes lui avaient fait tourner la tête ; il le jui*a encore par un champ de blé, par une prairie plantée de châtaigniers, par une chênaie, et surtout par les gros murs de M. Jean Têterol et par ses murs de refend, sans oublier ses mura de terrasse, ses murs de soutènement, ses murs de clôture, ni les murailles en briques rougea de ses granges et de ses étables. Jamais serment ne fut plus solennel, et jamais on ne prit tant de moellons à témoin.

Pendant que M. de Saligneux faisait l'examen de sa conscience, M. Têterol faisait une fois de plus l'examen de son bonheur, qu'il aimait à

passer en revue. Suivant son habitude journalière, il venait d'entreprendre une grande tournée d'inspection dans toute l'étendue de ses propriétés. Il allait, son bâton de houx à la main, la tête bien droite, tantôt clignant de l'œil, tantôt souriant du bout du nez, donnant son attention à toutes choses, à ses chemins comme à ses rigoles, à ses engrais comme à ses charrois. Il s'assurait que ses arbres fruitiers se portaient bien et que ses vignes passeraient fleur sans couler ; il demandait à ses fermiers des nouvelles de leur dernier veau ou leur enseignait des recettes pour combattre la nielle et la cuscute; il semonçait d'un ton goguenard ou colère ses ouvriers de campagne occupés à essarter une friche. De temps à autre, il s'interrompait dans ses harangues pour respirer à pleins poumons un air qui était à lui et lui paraissait délicieux, ou pour regarder le soleil qui était aussi à lui et auquel il reprochait de se coucher trop tôt ; ou bien il se baissait pour ramasser une grosse, motte de terre, qu'il pétrissait dans ses mains, qu'il réduisait en grumeaux, qu'il émiettait amoureusement, en la couvant des yeux, en lui parlant, en la humant, et peu s'en fallait qu'il ne la mangeât. La terre était sa danseuse, la terre était sa femme du monde, et il adorait sa maîtresse, mais il la faisait obéir, il ne fallait pas qu'elle bronchât devant lui.

Il n'est pas dans ce monde de félicité parfaite. M. Têterol avait poussé sa promenade jusqu'aux bords de la Limourde, dont il remonta le cours jusqu'à ce qu'il fût arrêté par une palissade à clairevoie servant de clôture à une carrière de sable. Cette palissade avait le don de l'irriter, et cette carrière de sable avait le grand tort de ne pas lui appartenir. Quoiqu'il possédât une ferme tout entière sur la rive gauche du ruisseau, il ne pouvait pardonner à M. de Saligneux d'avoir conservé sur la rive droite quelques pouces de terrain. La sablière empiétait sur lui, faisait enclave dans l'un de ses champs; elle s'y avançait comme un coin, elle déformait son domaine. Il s'était promis qu'un jour ou l'autre elle tomberait dans ses mains; en attendant, il la regardait des mêmes yeux que les rois de Prusse contemplaient jadis le Hanovre; ainsi que les rois de Prusse, il tenait beaucoup au grand principe de la continuité des territoires. Nous l'avons dit, il avait ses candeurs, comme en ont les hommes vraiment forts. Pour être fort, il faut être convaincu,' et, pour avoir des convictions, il faut être un peu naïf. M. Têterol était sincèrement et naïvement convaincu qu'il avait des droits sur cette sablière, qu'en la gardant M. de Saligneux usait envers lui d'un mauvais procédé, que le baron attentait à sa propriété, que le baron était l'envahisseur et Jean Têterol l'envahi.

Il contourna la palissade d'un air bourru, en frottant à grand bruit le bout de sa canne contre le grillage et en grognant tout bas comme un chien fâché.

« Quand donc cet homme cessera-t-il d'avoir un pied chez moi? » pensait-il.

Il venait d'arriver près d'un petit pont de pierre d'une seule arche, qui, enjambant sans trop d'effort les eaux verdâtres de la Limourde, mettait en communication le parc du baron et sa carrière. Ayant tourné les yeux à droite, il aperçut M. de Saligneux. A l'approche de l'ennemi, celui-ci s'était levé.

M. Têterol s'empressa de se découvrir et s'écria :

« Mais vraiment c'est vous, monsieur le baron? Je suis trop heureux d'avoir le plaisir et l'honneur de vous revoir.

— L'honneur et le plaisir sont pour moi, répondit M. de Saligneux en lui faisant un salut un peu court. Je suis enchanté, monsieur Têterol, de vous retrouver bien portant. Vous avez prospéré en mon absence.

— Eh! mon Dieu, tant bien que mal nous avons vivoté.

— Plutôt bien que mal. Peste! j'en apprends de belles sur votre compte. Pendant ces dix-huit mois,, vos ambitions se sont beaucoup accrues, et votre ermitage s'est prodigieusement agrandi !

— Ne m'en parlez pas, monsieur le baron, repartit modestement M. Têterol. J'ai fait une folie, dont je me repens tous les jours. Que voulez-vous? Dieu sait qu'une maisonnette et un jardin m'auraient suffi. Les occasions se sont présentées, et me voilà fort embarrassé de toute la terre que je me suis mise sur les bras.

— C'est ce que disent tous les annexionnistes. Ils sont toujours embarrassés de ce qu'ils prennent, ils ne savent qu'en faire, mais ils n'ont garde de s'en défaire. Monsieur Têterol, je vous tenais jadis pour un philosophe ; si j 'en crois tout ce qu'on me raconte, vous êtes un grand politique.

— Ne vous moquez donc pas de moi, monsieur le baron. La politique ! oh ! ce n'est pas mon affaire, la politique. Je n'y ai jamais vu goutte; c'est beaucoup trop compliqué pour un bonhomme comme moi. »

En parlant ainsi, M. Têterol avait fait quelques pas en avant; M. de Saligneux en fit aussi, et les deux hommes se rejoignirent au milieu du pont. Ils se turent un instant, ils se regardaient. M. Têterol constatait que le baron avait les yeux battus, cernés de noir, et les joues un peu creuses.

« Ce pauvre garçon! pensait-il; le voilà bien entamé, il n'y en a plus que pour une bouchée. »

De son côté, M. de Saligneux s'étonnait d'avoir jamais pu prendre pour un philosophe le petit

homme trapu qu'il avait devant lui. Il contemplait avec une admiration mélangée d'inquiétude ses sourcils énormes, un grand pli vertical qui lui traversait le front, ses yeux gris où se révélait une volonté endiablée, son sourire matois et ses trentedeux dents admirablement conservées, pointues comme celles d'un requin, beaucoup moins agréables à regarder que celles d'une petite dame et tout aussi meurtrières.

« Bah ! j'en appellerai, se dit-il.

— Je vous le demande un peu, monsieur le baron, à quoi me servirait-elle, la politique? reprit M. Tèterol en revenant à son raisonnement, car il retournait volontiers à ses moutons, qui étaient quelquefois des renards. Je suis un homme tout rond, et je n'aime que les gens qui sont ronds comme moi. Il faut laisser les finasseries à ceux qui convoitent le bien d'autrui; je me suis toujours contenté de ce que j'avais, moi. Ehl bon Dieu, il me faut si peu de chose pour être heureux. Et puis je suis avant tout un homme de paix; j'ai horreur des chicanes, des procès, des pointilleries, des discussions; ce qui m'a fait hésiter à devenir propriétaire, c'est le proverbe : Qui terre a, guerre a. Si je devais avoir la guerre avec qui que ce soit, j'aurais bientôt fait de vendre ma maison, de laisser à d'autres le soin de ramer mes pois et mes haricots; j'aimerais mieux les acheter au marché. Oh I la paix, c'est le premier

des biens, et j'entends vivre en bonne harmonie avec tout le monde; dussé-je pour cela faire tort à mes intérêts, je croirais encore avoir fait un bon mai'ché. Aussi pourquoi suis-je venu planter ma tente sur les bords de la Limourde?. C'est que j'étais sûr d'y avoir un bon voisin, aussi acconmiodant, aussi pacifique que moi, avec qui je n'aurais jamais une parole plus haute que l'autre. Le malheur, c'est qu'il s'absente quelquefois, mon voisin.

— Vous êtes mille fois trop bon, monsieur Têteroi. Apprenez que je ne vous ferai plus le chagrin de m'éloigner des bords verdoyants de la Limourde. J'ai formé la ferme résolution de ne plus quitter Saligneux, de m'y établir à perpétuité. Je suis comme vous tout à fait dégoûté de Paris, et comme vous je veuxtâter des plaisirs champêtres. Réjouissez-vous, votre voisin ne s'absentera plus. »

M. Têterol regardait le baron du coin de l'œil, en se demandant s'il était sérieux. Il se rassura bien vite, et il lui dit in petto :

« Mon bel ami, je ne crois pas à tes plans de réforme; tu mourras dans la peau d'un fou. »

Puis il s'écria :

ce Savez-vous, monsieur le baron, qu'il est peutêtre imprudent à nous de rester tous les deux au milieu de ce pont? Je suis un peu lourd, moi, et lui n'est guère solide.

— En vérité? demanda M. de Saligneux.

— C'est un miracle que la Limourde ne l'ait pas encore emporté, et je n'y vois jamais passer un tombereau de sable sans craindre un malheur. »

Là-dessus, il lui démontra savamment que son pont ne tenait ni à fer ni à clou, qu'il s'en allait, qu'il ne pouvait être question de le réparer, qu'il fallait le refaire entièrement, et qu'il lui en coûterait cher.

« S'il le faut, nous le referons, répondit M. de Saligneux.

— A vrai dire, peut-être y aurait-il une autre solution.

— Laquelle?

— Tenez-vous beaucoup à cette méchante sablière?

— Beaucoup, mon cher monsieur. Ah 1 par exemple, je ne saurais pas vous dire pourquoi. C'est probablement l'effet de certains souvenirs. . . Ils ont tant de prix les souvenirs I Le fait est que cette sablière me plaît infiniment.

— Voilà un goût singulier, monsieur le baron. Tout à l'heure, par je ne sais quel hasard, je m'amusais à le regarder, votre sable. Il est un peu terreux. On ne pourrait pas s'en servir pour faire du mortier.

— Aussi n'en fais-je pas du mortier. Mon sable me sert tout simplement à sabler mes allées.

— Vilaine couleur! reprit M. Têterol. Un jaune

tirant sur le vert! J'en aurais de bien meilleur à vous offrir, et je vous le céderais à bon compte. Vous m'en donnerez le prix qu'il vous plaira.

— Que vous êtes obligeant, monsieur Têteroll Grâce à vous, je n'aurai pas l'ennui de rebâtir mon pont qui s'en va. Toutefois je me fais une conscience de vous vendre une carrière de sable terreux, d'un jaune tirant sur le vert.

— Ce n'est pas que j'y tienne. Croyez bien que, si elle était de l'autre côté de l'eau, je n'irais pas l'y chercher; mais comme elle est chez moi...

— Chez vous? Je la croyais chez elle. Ah ! je vous comprends, vous avez l'œil géométrique et peutêtre quelque goût pour la théorie des frontières naturelles. Vous n'êtes pas le seul : de très-habiles géomètres sont en train de refaire aujourd'hui la carte de l'Europe, et les sablières voient beau jeu.

— L'idée n'est pas de moi, s'écria M. Têterol en s'inclinant d'un air modeste. Un jour que je causais avec cet excellent M. Crépin, votre intendant, il me proposa... il me fit espérer... il m'adonne sa parole.. .

— Apprenez, monsieur Têterol, interrompit le baron, que cet excellent M. Crépin n'est plus mon intendant et que sa parole, qui ne vaut pas cher, n'engage que lui. C'est égal, votre proposition mérite qu'on y réfléchisse, j'y réfléchirai, et il est possible que pour l'amour de la géométrie... Je serais si charmé de vous être agréable...

— Sans vous être désagréable à vous-même, monsieur le baron.

— Eh! oui, mon cher voisin, un bon marché fait toujours deux heureux, et ce serait un plaisir pour moi d'inaugurer ainsi nos relations de bon voisinage, auxquelles j'attache le plus grand prix... Mais j'entends la cloche de mon dîner qui m'appelle. Au revoir, monsieur Têterol. »

Là-dessus, les deux bons voisins se saluèrent et se quittèrent, enchantés l'un de l'autre.

c: Le poisson a mordu tout de suite, la sablière est à moi, pensait M. Têterol.

— Ah! mon bonhomme, disait à demi-voix M. de Saligneux, tu convoites ma carrière, et tu pousses de gros soupirs devant la palissade qui la garde, comme un amoureux espagnol devant la grille qui lui dérobe sa belle 1 A merveille, je sais par où te tenir, et je me donnerai le plaisir de te faire aller. »

On change avec l'âge et avec la fortune. Dans les dures années de sa jeunesse, M. Têterol avait fait preuve d'une admirable patience; il n'était pas pressé, il attendait les occasions, il savait que « le temps est un habile homme », il ne cueillait jamais la grappe avant qu'elle fût mûre. Depuis qu'il était arrivé, il était moins maître de ses passions, et la passion est toujours impatiente. A quinze jours de là, il rencontra à l'un des bouts du village le baron, qui sortait du presbytère. Il l'aborda et ne put se

tenir de lui reparler de la sablière. M. de Saligneux avait trop d'esprit poiir ne pas se rendre justice à lui-même ; il n'ignorait point ses défauts et dans l'occasion il les mettait à profit. Ayant conscience de sa prodigieuse légèreté, qu'on lui avait souvent reprochée, il s'en plaignait tout le premier comme d'une infirmité désolante, qui lui jouait de mauvais tours. Souvent il oubliait, quelquefois il se donnait l'air d'avoir oublié. Aux premiers mots que lui dit M. Tèterol, il ouvrit de grands yeux, il se récria. Qu'était-ce donc? de quoi s'agissait-il? En conscience, il n'avait jamais songé à vendre sa sablière, et il était à mille lieues de se douter que M. Têterol eût envie de l'acheter. Le gros homme eut l'ennui de recommencer toute son histoire et de reprendre ah ovo ses explications.

« Ahl j'y suis, lui dit le baron, ma maudite palissade vous ennuie. J'en suis fâché; mais, si grand qu'on soit, monsieur Tèterol, on a toujours un voisin, et c'est toujours incommode un voisin, même un bon voisin. Et tenez, par exemple, vous avouerai-je que votre maison me gêne infiniment? J'ai pourtant tâché d'en prendre mon parti.

— Ma maison vous gêne? s'écria M. Têterol, en feignant à son tour un profond étonnement.

— J'avais jadis une jolie échappée de vue sur la plaine. Vous m'avez muré.

— Croyez, monsieur le baron, que si j'avais pu

me douter... Je ne peux pas cependant démolir ma maison.

— A Dieu ne plaise! » répondit M. de Saligneux.

Et, se penchant à son oreille, il ajouta :

« Entre nous, monsieur Têterol, mon intendant vous a-t-il coûté bien cher? »

M. Têterol fit un bond.

« Pour qui me prenez-vous ? répliqua-t-il avec indignation. Me soupçonner d'avoir acheté M. Crépin ! Sachez, je vous prie, que je n'ai jamais acheté personne.

— Ce qui me paraît certain, c'est que personne n'a jamais réussi à vous acheter. Vous appartenez, monsieur Têterol, à la race des corrupteurs incorruptibles; c'est un beau métier... Ohl ne nous fâchons point, et touchez là. Je ne refuse pas de vous céder ma carrière de sable ; mais accordezmoi le temps de la réflexion. Vous aurez avant peu de mes nouvelles. A bientôt, mon chçr voisin. »

Cette fois encore, M. Têterol crut qu'il avait ville gagnée, que la carrière était à lui. Hélas I il passa plus de six mois à croire et à décroire. Pendant tout l'été, durant tout l'automne, M. de Saligneux s^amusa royalement à le tenir sur le gril et à prolonger son supplice. M. Têterol lui écrivait chaque semaine ; les réponses qu'il recevait tantôt rallumaient ses espérances, tantôt le désespéraient.

Un jour, l'affaire était quasi conclue ; il ne restait plus qu*à signer; le lendemain, rien n'était fait, le vent avait sauté, le baron s'était ravisé, il ne pouvait se résoudre à se séparer du sable de ses pères. M. Têterol se consumait, séchait à vue. Cette malheureuse sablière était devenue son idée fixe, il en était comme possédé; la résistance irritant son désir, il la convoitait avec emportement, avec fureur ; il avait juré qu'il l'aurait, il y allait de sa vie. Ses champs, sa maison, ses millions, tout cela n'était rien pour lui, tant que la palissade à. clairevoie qu'il abhorrait restait debout et le narguait. Il n'avait pas d'autre sujet d'entretien ; il ressassait toujours la même histoire, il en assassinait les passants. Du plus loin qu'on l'apercevait dans le village, on se disait en se poussant le coude :

« Nous allons entendre parler de la sablière ; sauve qui peut ! »

C'était surtout à l'abbé Miraud qu'il en parlait. Il s'en allait, tout allumé, tout flamboyant, passer de longues soirées au presbytère; il exhalait ses chagrins et sa bile dans le sein du bon curé, qui n'en pouvait mais et qui aurait bien voulu lui donner raison sans donner tort à M. de Saligneux.

« Voilà ce que c'est qu'un hobereau, lui criait M. Têterol, et, ne vous en déplaise, il est clérical, celui-là. C'est une de vos brebis, je vous en fais bien mon compliment. Je ne suis qu'un plébéien,

moi; je passe pour ne croire à rien du tout, moi, et pourtant je n'ai qu'une parole. Ces gens-là en ont deux, ils en ont quatre, ils en ont vingt. Ils disent oui, ils disent non, et passent du noir au blanc trois fois dans la même journée. Et cela se croit de l'honneur? C'est un joli moineau que votre baron... sans compter, mille tonnerres, que son sable est terreux.

— S'il est terreux, pourquoi tenez-vous tant à l'avoir? répondait timidement le curé, en détournant la tète comme pour éviter une bourrasque.

— J'y tiens, j'y tiens... Ah çà, qui vous dit que j'y tienne? Mais je n'aime pas qu'on se moque de moi, qu'on me berne, qu'on me prenne pour un polichinelle I Oui-da, ces hobereaux, ces gentillâtres, vous avez là de jolies brebis, monsieur le curé. Mais monsieur est baron. Entendez-vous ça? un baron, un vrai baron, gros comme le bras I Ehl que ne le prenez-vous pour vous servir la messe? »

Et des heures durant il daubait sur la noblesse et sur l'Église, au vif chagrin de l'abbé Miraud, qui trouvait que c'était faire beaucoup de bruit pour une taupinière.

Un jour, il se répandit une rumeur dans toute la commune de Saligneux. On racontait que M. Tèterol avait eu pour quelque affaire de bibus une violente altercation avec un paysan, son voisin.

nommé Simoneau. Des mots injurieux avaient été échangés, on parlait même de voies de fait, cette misérable dispute était grosse d*un procès. La nouvelle arriva jusqu'à M. de Saligneux, qui, le lendemain, ayant rencontré derechef M. Téterol, l'accosta le sourire aux lèvres et lui dit :

« A propos, mon cher voisin, que s'est-il donc passé entre Simoneau et vous? On assure que vous êtes brouillés.

— On dit tant de choses ! » murmura M. Têterol de l'air contrarié d'un homme qu'on met sur un sujet désagréable et qui s'empresse de rompre les chiens.

Et il poursuivit incontinent sa route, laissant le baron convaincu que la chronique ne mentait pas.

M. de Saligneux ne demandait pas mieux que de vendre sa sablière ; il en avait une autre qui lui suffisait; mais pour rien au monde il n'aurait voulu faire un plaisir à son cher voisin ni manquer une occasion de lui causer un chagrin mortel. Il crut l'avoir trouvée. Il fit venir Simoneau et de propos en propos lui insinua que la meilleure vengeance qu'il pût tirer de M. Têterol était d'acheter la sablière qui faisait enclave dans un des champs de ce maussade personnage. Simoneau parut goûter cette ouverture; il la déclina toutefois, objectant qu'il n'avait pas d'argent disponible. Le baron insista, réduisit de moitié le prix dont il

était convenu avec M. Têterol, offrit de grandes facilités de payement. Bref, le marché fut conclu. Trois jours après, M. de Saligneux se frottait joyeusement les mains, il avait sous les yeux un acte en bonne forme, constatant que la sablière était devenue la propriété de Simoneau, et que M. Têterol aurait le double déplaisir d'être à jamais firustré de son espérance et de voir un ennemi installé sur ses terres.

Sa joie ne dura pas longtemps ; il apprit bientôt que Simoneau vivait dans les meilleurs termes avec M. Têterol, qu'il était son homme de paille et que, moyennant une commission d'un millier de francs, il lui avait passé la sablière. La décon* venue du baron fut grande ; mais il avait le caractère si bien fait qu'il ne tarda pas à se consoler.

« A lui la première manche, se dit-il, j'aurai la seconde. »

Il raconta toute cette affaire à sa fille dans une lettre assez plaisante à laquelle Mlle de Saligneux répondit par ces deux vers de La Fontaine, qu'elle prit la peine d'écrire en belles majuscules :

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s*engeigne soi-même.

Elle ajoutait : « Mon cher monsieur, consolezvous. D'après ce que vous me dites, votre homme

est matois, mais il est vif; il finira par se faire prendre. »

« Singulière créature que ma fille! pensa le baron. Elle est à la fois plus enfant que de raison, et très-précoce, et quand elle n'a pas dix ans, elle en a vingt-cinq. Il faudra qu'avant peu je m'occupe de la marier. Quel âge aura-t-elle ce jour-là? »

Le traité de paix entre le château de Saligneux et la Maison-Blanche avait été dénoncé, on passa quelque tenaps à s'épier, à se guetter ; bientôt les hostilités éclatèrent, guerre de chicane, d'escarmouches, en attendant les batailles rangées. Entre voisins qui ne s'aiment pas, tout est matière à contestation ; on voulait des prétextes, la ferme que M. Têterol possédait au delà du ruisseau en fournit. Tantôt il dépêchait à M. de Saligneux un valet de ferme en veste de futaine et en sabots pour se plaindre d'un de ses arbres de haute tige dont la branche maîtresse avançait trop, et lui signifier qu'il eût à l'arracher sans délai, ou pour lui intimer d'un ton rustre l'ordre de boucher un jour de souffrance à verre dormant pratiqué dans un mur mitoyen. Tantôt le baron députait à M. Têterol un grand laquais galonné et ganté, porteur d'un billet

par lequel il l'engageait dans un style courtois, mais concis, à curer au plus vite une fosse qui infectait. Les messages succédaient aux messages, les exprès aux exprès ; le débat s'envenimait, la conversation tournait à l'aigre. L'un disait :

« Mon arbre est bien où il est, et je n'aurai garde de le couper. »

L'autre écrivait :

« Je regrette que ma fosse ne sente pas la fleur d'orange, mais j'attendrai pour la curer que cela me fasse plaisir. »

L'affreuse discorde menaçait de brouiller les cartes et faisait déjà siffler ses couleuvres. Un nuage couleur de plomb s'amassait au ciel, il recelait dans ses flancs une tempête; on pouvait prévoir qu'il allait s'ouvrir et qu'il en pleuvrait des procèsverbaux, des rames de papier timbré, des citations, des assignations, des exploits et des huissiers.

Comme les maîtres, les gens guerroyaient. Valets de charrue, journaliers, gardes et fermiers, ils épousaient tous la querelle de leurs patrons ; jusqu'aux animaux disaient leur mot dans ce conflit. M. Tèterol avait fait l'acquisition d'un dogue au museau court, à l'épaisse mâchoire, aux lèvres noires et pendantes, qui, disait-on, lui ressemblait beaucoup. Le château était gardé par un grand danois, blanc moucheté, svelte, élégant, mais bien musclé comme le baron. Un soir, les deux molosses

se rencontrèrent. L'affaire fut chaude et longtemps disputée, la victoire fut indécise. Les combattants se retirèrent l'oreille saignante , mal en point , occupés de panser leurs blessures et se promettant en secret de ne plus recommencer. Ils se contentaient le plus souvent de s'interpeller d'un bord à l'autre de la rivière ; ils se montraient les dents, se toisaient, se mesuraient des yeux, se mangeaient du regard, s'étranglaient en imagination. On les voyait quelquefois partir comme un trait, en poussant d'affreux hurlements ; ils remontaient l'un la rive droite, l'autre la rive gauche de la Limourde, et se donnaient l'air de chercher un pont qui leur permît de se rejoindre et de se dévorer ; mais ils avaient grand soin de le chercher où il n'était pas.

On assure que dans le silence de la nuit, à la clarté des étoiles, les manoirs eux-mêmes échangeaient des défis, des injures, des gestes menaçants et farouches. Les murailles grises apostrophaient les murailles blanches, et les murailles blanches leur répondaient. Les tourelles du château, habillées des pieds à la tête d'un Herre touffu où la lune semait sans compter les perles et les diamants, criaient aux cheminées grimaçantes de M. Têterol :

« Nous avons été bâties par la main d'un artiste pour le plaisir des yeux délicats. Nous avons la beauté, nous avons la grâce, le contour, le mystère

sacré de la fonne ; Dieu ! que vous êtes laides I et que vous avez l'air sottement bourgeois ! »

 quoi les cheminées répliquaient en Ëdsant de grands bras et agitant leurs immenses tuyaux :

« Nous avons été construites, nous autres,. par un vaillant homme qui s'est levé de bon matin et qui a passé la longue journée de sa vie à suer des écus. Il y en a beaucoup chez nous ; où sont les vôtres? Us se sont égarés dans quelque poche; courez après, si vous pouvez.

— Qu'est-ce que l'argent? répondaient les tourelles, c'est la richesse des sots. Notre trésor, ce sont nos souvenirs. Quand nous sommes nées, le père du peuple, Louis XII, régnait encore, et nous avons vu de nos yeux Louise de Savoie ; elle s'est promenée un jour sur cette terrasse, une inscription en fait foi. Nous avons un passé, une histoire ; vous n'en aurez jamais. Eh I bon Dieu, qu'y a-t-il entre l'histoire et vous ? Elle ne saura jamais que vous existez, et vous aurez beau mendier ses regards, elle passera près de vous sans vous voir. »

Les cheminées ripostaient en ricanant :

« Soit, nous n'avons pas de souvenirs, en revanche nous n'avons pas de dettes ; en pouvez-vous dire autant? Vous feriez mieux dans votre intérêt d'oublier un peu Louise de Savoie et de penser quelquefois à vos créanciers hypothécaires, qui pensent souvent à vous. »

t'iDÉE DE JEAN TÊTEROL 101

Les champs, les bois faisaient galerie et écoutaient ces propos ; les vieux chênes en disaient leur avis à la lune. Cette dispute durait jusqu'à l'heure où l'aube au pied léger, les cheveux en désordre, court vêtue, frémissante, indiscrète, éternellement curieuse, s'accoudant sur la mousse des collines, se penchait sur la vallée pour voir ce qui s'y passait, et, réveillant les coqs, les faisait chanter à tue-tête sur leur juchoir. C'est l'heure où les murailles ne parlent plus, qu'elles soient jeunes ou vieilles.

M. Têterol ne recherchait la compagnie des hommes que pour leur conter ses chagrins et ses colères. Dans ses prospérités, il n'avait besoin devoir personne, il se renfermait en lui-même, sa propre société lui suffisait. Depuis que la sablière était à lui, il ne doutait plus de rien, il tenait pour assuré le gain de la grande bataille qu'il venait d'engager. Aussi n'allait-il plus au village que de loin en loin, et il était plus avare de ses visites au presbytère, de quoi le pacifique abbé Miraud n'avait garde de se plaindre. D'ordinaire il passait ses soirées tout seul, et le temps ne lui paraissait pas long. Il jouait dans sa tête une partie d'échecs, il faisait manœuvrer ses pions, ses cavahers et ses tours, Joseph, jeune rustaud dont il avait fait son valet de chambre, l'entendit un jour s'écrier en repoussant sa calotte sur le haut de son front :

« Trois coups en feront raflfaire, ce sera l'échec et mat du berger. »

Il disait aussi :

« Je lui donnerai tant de dégoûts qu'il repartira bien vite pour sa grande Babylone, sans demander son reste. »

Il disait encore :

« Vouloir I ce n'est rien que de vouloir. Il feut que la volonté ait de la résistance et du souffle. Tu auras bien vite usé la tienne ; la mienne est étemelle comme ton bon Dieu, auquel tu fais semblant de croire. »

Quand il était las de causer avec lui-même, étant homme de ressource, il se procurait sans peine un interlocuteur à son goût. Il aimait à boire de la bière avant de se mettre au lit. Après avoir vidé son cruchon, ses coudes posés sur la table qui gémissait de leur poids, il passait vingt minutes au moins à le regarder. Il lui prêtait un visage, une fine moustache, une barbe et des cheveux blonds, des traits effilés, un sourire gracieux, mais un peu défraîchi. Il adressait à ce cruchon, fort étonné d'être devenu en un tour de main baron de Saligneux, d'éloquents discours, qui devaient lui être médiocrement agréables, accompagnés de clignements d'œil, de froncements de nez et de longs tambourinages. Puis, par forme de conclusion, il lui disait :

« Tiens-toi bien, grand dadais, attrape-moi ça 1 »

Et d'une chiquenaude vigoureusement appliquée il faisait voler dans Tair le bouchon, qu'il envoyait à l'autre bout de la chambre, après quoi il allait se coucher content. L'affaire était en règle, c'était aussi simple que cela.

11 ne faut pas abonder trop dans son sens ni vouloir aller trop vite ; autrement on fait des pas de clerc. M. de Saligneux, grand chasseur, avait beaucoup de lapins dans son bois. Il arriva que plusieurs de ces lapins, s'échappant de leur enclos, firent des incursions dans le voisinage et se permirent de ravager deux ou trois carrés de choux cabus plantés par M. Têterol. Celui-ci, averti du dégât, qu'il fit constater par son garde, envoya incontinent au baron l'ordre de détruire ses clapiers et leurs habitants dans les vingt-quatre heures. Le baron lui répondit poliment, mais sommairement, qu'il n'en ferait rien.

Le lendemain, M. Têterol courut à Bourg, il y devança le soleil, et se présenta chez un homme de loi de sa connaissance, qu'il prit au saut du lit. Il lui conta avec de grands gestes et une extrême animation l'exécrable attentat dont il était la victime. A l'entendre, le baron avait ourdi un complot contre lui, il avait juré de lui rendre la vie impossible, de l'obliger à déguerpir de Saligneux; il était d'intelligence avec ses lapins, il y avait du moins

entre eux une connivence criminelle; lapins et baron, tout le monde était à pendre. L'homme de loi l'écoutait sans s'émouvoir en faisant danser sa tabatière entre ses doigts. Cette placidité qui ne se démentait pas et cette tabatière qui dansait déplurent souverainement à M. Têterol. Il finit par siécrier :

« Je vous félicite de votre belle humeur, monsieur l'avocat, vous prenez les choses bien tranquillement.

— C'est ainsi qu'il faut les prendre, monsieur Tèterol, car, avant de se fâcher, il est bon de savoir s'il y a de quoi, et au préalable il faut examiner...

— Examiner qui? examiner quoi? Mon droit est évident, plus clair et plus limpide que de l'eau de roche.

— Pas si limpide que vous pensez. »

M. Têterol bondit sur sa chaise.

« A merveille, reprit-il tout bouillant de colère, vous allez voir que ce sont mes choux qui ont mangé les lapins et qui leur doivent des ^oinmagesintérèts.

— Un instant, je ne mets pas en doute que les lapins de M. de Saligneux n'aient fait quelque tort à vos choux, mais je suis disposé à croire...

— Que c'était de leur part une prévenance, une charmante attention, interrompit encore M. Têterol. Eh I voyez plutôt, les lapins d'un baron dai-

gnent se déranger pour honorer de leur visite le potager d'un petit bourgeois, d'un ancien maçon, d'un vilain, et, au lieu de les remercier, ce vilain se fâche comme un nigaud. Qu'ils arrivent donc, ces lapins de baron, ces barons de lapins, je les recevrai à bras ouverts. Ma maison est à vous, mes amis, dévorez-la, et s'il vous venait l'aimaMe pensée de me dévorer moi-même...

— C'est une pensée qui ne leur viendra pas, monsieur Têterol ; vous n'êtes pas un homme commode. Je vous en prie, calmez-vous, et raisonnons.

.— Soit, raisonnons, puisque cela vous amuse. Vous dites ?

— Je dis, mon cher monsieur, que notre bon droit nous paraît toujours évident, mais qu'il en faut rabattre quelquefois. Dans l'espèce, je recommande à vos réflexions l'article 524 du Code.

— Qu'est-ce qu'il chante cet article ? Dit-il par hasard que mes choux sont à M. de Saligneux?.

— Il ne parle pas de cela. Le voici, cet article 524. Écoutez-moi : « Les objets que le pro- « priétaire d'un fonds y a placés pour le service et « l'exploitation de ce fonds sont immeubles par des- ^ tination. »

— Qu'ils soient immeubles, si c'est leur idée ; je n'irai pas les taquiner là-dessus, je n'en ai cure.

— Tout est là cependanl. Je continue : « Ainsi « sont immeubles par destination les animaux atta-

0i chés à la culture, les ustensiles aratoires, les (( semences données aux fermiers ou colons pai'- « tiaires, les pigeons des colombiers, les ruches à <!c miel, les poissons des étangs... :»

— Y en a-t-il encore pour longtemps? s'écria M. Têterol, qui ne se contenait plus. Qu'ai-je affietire de vos pigeons et de vos ruches à miel ? Je vous parle lapins.

— Justement, nous y voilà. Comme les pigeons, comme les poissons des étangs, sont immeubles par destination les lapins de garenne; d'où il s'ensuit que celui qui possède une garenne est le pr.opriétaire des lapins qu'elle renferme, que partant il est responsable du dégât qu'ils peuvent causer et tenu du dommage.

— Enfin I Que ne commenciez-vous par là*?..

Il a donc quelquefois le sens commun, votre Gode ?

— Ainsi, poursuivit l'homme de loi en se barbouillant le nez de tabac, toute la question est de savoir si le bois de M. de Saligneux est une garenne et si ses lapins sont des lapins de garenne.

— La belle question I Puisque je vous dis qu'ils ont mangé mes choux !..

— L'argument n'est pas probant.

— Fort bien, je ne m'attendais pas à celle-là. Et qui décidera si ce sont lapins de garenne ? Eh ! parbleu, nous irons les trouver, ces gentilshommes, nous leur dirons, chapeau bas : En cons-

cience, foi de lapins, Têtes-vous ou ne Têtes-vous pas? Et suivant qu'ils répondront oui ou non... Ma parole d'honneur, c'est une belle science que le droit! Combien je regrette qu'on ne me l'ait pas apprise I elle m'aurait dégrossi l'esprit; mais je compte sur monsieur mon fils pour refaire mon éducation trop négligée.

— Dieu I que vous êtes vif, mon cher monsieur ! . . Il est aisé de reconnaître une garenne, on y trouve d'anciens terriers et des constructions faites exprès. J'ajoute que, sans faire précisément une garenne, le propriétaire d'un bois s'avise quelquefois d'y attirer le gibier en y semant du genêt ou par d'autres moyens analogues. En ce cas, il y a contestation possible ; mais c'est au demandeur à prouver que le défendeur attire réellement le gibier et le laisse pulluler outre mesure. En effet, remarquez-le bien, monsieur Têterol, il est nécessaire d'établir ceci, attendu que par lui-même le gibier n'appartient qu'à celui qui le chasse et que les terrains situés dans le voisinage d'un bois sont grevés d'une sorte de servitude, à laquelle les détenteurs de ces terrains doivent se résigner, si toutefois les dégâts ne sont pas trop considérables, car tout bois est un repaire naturel du gibier qui s'y rend sans qu'on l'y attire... »

M. Têterol était au bout de sa patience. Il se leva, se pencha vers son homme avec une me-

naçante brusquerie, lui ôta des mains sa tabatière, qu'il posa sur une table, puis le saisissant par les deux bras qu'il secoua énergiquement :

« Excusez-moi, lui dit-il, j'ai l'entendement obtus. Je ne comprends goutte à vos distinctions, à vos servitudes, à vos repaires naturels. Je sais seulement que mes choux sont à moi, qu'ils ont été mangés, et je le serais bientôt moi-même, si je n'y mettais bon ordre. Monsieur l'avocat, je n'ai jamais eu de goût ni pour les embrouilleurs de questions, ni pour les flegmatiques. Quand je paye un avocat, j'entends qu'il trouve que j'ai raison, et j'entends aussi qu'il se fâche quand je suis en colère. J'ai dit. Voici votre tabatière, je vous la rends, et j'ai l'honneur de vous saluer. »

Là-dessus, il partit sans vouloir rien écouter, et il courut chez un grapignan qui, se conformant à son humeur, lui jura ses grands dieux que son cas était liquide, son bon droit évident, qu'il ne devait pas balancer à plaider et qu'il gagnerait sans difficulté son procès.

Cette affaire se compliqua bientôt d'une autre. La Limourde, si tranquille à l'ordinaire, avait dans la saison des pluies des crues subites. 'Elle avait alors les allures et les colères d'un torrent, elle roulait à pleins bords des eaux tapageuses, qui corrodaient et fouillaient leurs berges. Dans la partie de son cours où elle servait de frontière

entre l'héritage des Saligneux et le domaine du parvenu, c'était surtout à sa rive droite qu'elle s'attaquait. Elle n'était pas comme le Doubs, qui, d'après l'adage franc-comtois, « ne toile ni ne baille, » elle tollait à M. Tèterol chaque année quelques mottes de ses champs et quelques arbrisseaux ; elle baillait un peu de vase au baron, qu'elle favorisait de ses alluvions. Cette iniquité révoltait profondément M. Tèterol; il prenait bonne note de toutes les peccadilles commises étourdiment par la Limourde, et il les lui reprochait en la regardant avec des yeux aussi tendres que ceux de son dogue; il l'accusait d'être à la solde des hobereaux. La pensée que M. de Saligneux pût gagner sur lui d'année en année quelques pouces de terrain lui donnait la fièvre. Cet heureux aimait à se forger des malheurs, qui lui apparaissaient dans ses rêveries comme des catastrophes; il avait l'imagination tragique et n'avait jamais fait la différence d'une mouche et d'un éléphant.

Après une nuit où sans doute il avait eu le cauchemar et vu la perfide Limourde emportant la Maison-Blanche, qu'elle déposait aux pieds de M. de Saligneux, il ne put se tenir d'écrire une lettre insensée, par laquelle il redemandait au baron toute la terre que celui-ci lui avait prise. Pour toute réponse, le baron lui envoya copie de deux articles du Gode ainsi conçus :

« L'alluvion profite au propriétaire riverain... Il en est de même des relais que forme Teau courante qui se retire insensiblement de l'une de ses rives en se portant sur l'autre ; le propriétaire de la rive découverte profite de l'alluvion, sans que le riverain du côté opposé y puisse venir réclamer le terrain qu'il a perdu. »

M. Têterol ne répliqua point; mais il se mit à fabriquer dans l'endroit de son fonds le plus menacé par l'eau un relais artificiel, protégé par des saules et destiné à rejeter le courant sur la rive opposée. Il compléta son ouvrage en coupant aux trois quarts et en pliant des arbres, que la Limourde eut bientôt submergés et qu'on put croire tombés par accident. Il fit mieux encore : profitant d'une soirée sans lune, il combla des creux à tourbillons par d'énormes mannequins d'osier remplis de pierres. Cet argument parut décisif à la Limourde, qui prit aussitôt parti pour le bourgeois contre le hobereau. M. de Saligneux était devenu fort regardant. Ayant eu vent de quelque chose, il soupçonna qu'il y avait un peu de magie noire dans cette aventure, et il envoya le garde champêtre constater l'ouvrage. Il se sentit lésé, cria contre le vol et la fraude, somma M. Têterol de détruire ses relais, d'enlever ses arbres et ses mannequins. M. Têterol s'y étant refusé, il voulut d'abord recourir à l'action judiciaire et porta plainte devant le juge

l'idée de; JEAN TÊTEROL IH

de paix, se réservant de saisir au besoin le tribunal civil. Mais il se ravisa, et, s'appuyant sur les lois et les décrets qui donnent à l'autorité administrative la police des rivières, il s'adressa au préfet, lequel, après avoir fait inspecter l'état des lieux par les ingénieurs du département, condamna l'envahisseur à curer la Limourde. M. Têterol ne se tint point pour battu, il se pourvut auprès du Conseil d'Etat, demandant l'annulation de cet arrêté pour cause d'incompétence, attendu que le préfet, en interprétant l'article 556 du Code, avait décidé une question de propriété, qui ne pouvait être soumise qu'aux tribunaux.

On ne s'occupait dans tout le pays que de la grande querelle entre le château de Saligneux et la Maison-Blanche ; elle y faisait événement, c'était l'entretien des veillées, et chacun disait son mot. Il était difficile qu'on en ignorât. Depuis qu'il se considérait comme une victime, M. Têterol avait renoncé à sa solitude, il courait le village et les grands chemins, éprouvant le besoin de soulager son cœur par un flux de paroles et le récit minutieux de toutes les misères qu'on lui faisait. Il tenait pour constant que ses procès étaient des affaires d'Etat, que l'univers tout entier devait s'y intéresser autant que lui, que tous les honnêtes gens lui donnaient raison, que les neutres étaient des imbéciles et ceux qui le blâmaient des coquins.

Le percepteur et le greflOier de la justice de paix, le maire et ses adjoints, le maître d'école et le fossoyeur, il arrêtait tous les passants par le bouton pour leur narrer la tragique aventure de ses choux et les alluvions de la Limourde, comme jadis il leur avait conté l'histoire épique de la sablière. Sa démonstration était prolixe ; mais il y avait toujours quelque chose qu'il ne disait pas, un point qu'il omettait soigneusement, et c'était souvent le point essentiel. Il terminait sa harangue en se représentant à ses auditeurs comme un opprimé, en butte à la moins justifiée des persécutions. Il était un pauvre bonhomme, débonnaire, ne voulant de mal à personne, qui s'était retiré à la campagne pour y couler des jours tranquilles et y vivre en paix avec ses voisins ; mais le baron de Saligneux, cet arrogant gentilhomme, nourri dans toutes les duplicités de la sacristie, mettait tout en œuvre pour le forcer à s'en aller. Il était le mouton, M. de Saligneux était le loup.

« Cet homme veut ma mort, disait-il ; que lui ai-je fait? Je ne peux pourtant pas me laisser égorger. »

Grands et petits, riches ou pauvres, tous les habitants de la commune prenaient parti, à l'exception du curé, qui se disait aussi têteroliste que saligniste, aussi saligniste que têteroliste, et dont la seule opinion politique était qu'on s'embrassât.

Les gros bonnets du radicalisme appuyaient M. Têterol ; mais parmi les petites gens il en était beaucoup qui inclinaient en faveur du baron. M. de Saligneux était bien plus doux pour le pauvre monde que son redoutable voisin ; il avait le laisser-aller d'un grand seigneur, l'humeur facile, beaucoup d'indulgence pour ceux qui se permettaient de passer chez lui, de faire un trou dans ses haies, de glaner dans ses champs ou de ramasser du bois mort dans son parc; il réservait sa sévérité pour les braconniers, qui attentaient à son plaisir favori. M. Têterol payait mieux que lui ses ouvrière et plus exactement ; mais il ne faisait gi^âce à ses fermiers ni d'un écu ni d'un jour. Implacable pour les maraudeurs, dressant procès-verbal à la moindre contravention et donnant à son garde les instructions les plus sévères, il était toujours à cheval sur son droit et représentait dans toute sa rigueur la façon bourgeoise d'entendre la propriété. Peut-être les salignistes étaient-ils les plus nombreux ; mais aucun d'eux n'eût osé soutenir à la face de M. Têterol que la rigueur de son argumentation laissait quelque chose à désirer. S'il était médiocrement aimé, on redoutait beaucoup ses épais sourcils, et personne ne doutait que la victoire ne finît par lui rester. Les paysans disaient : « Il a les bras longs comme d'ici à Paris, et ce

qu'il a dans l'idée, il le fera. »

M. Têterol jouissait d'une réputation d'omnipotence si bien établie qu'on éprouva un sentiment voisin de la stupeur quand, oïi apprit quelques mois plus tard que le Conseil d'État avait rejeté son pourvoi. Ce coup fut pour lui aussi terrible qu'imprévu. Son fils faisait alors un séjour à Londres, où il étudiait l'anglais et l'Angleterre, tout en se préparant à passer son doctorat. M. Têterol lui adressa une formidable épître de douze pages grand format ; il lui faisait part de sa défaite dans tin style dont la véhémence douloureuse eût ému un cœur de roche. Il lui mandait que la décision rendue par le Conseil d'État était le déni de justice le plus criant, le plus scandaleux qu'eût enregistré l'histoire de tous les siècles. C'en était fait des principes de 89 ; on allait rétablir la corvée, les billets de confession et le droit du seigneur ; il n'y avait plus ni lois, ni magistrats, ni gouvernement, ni rien du tout; les honnêtes gens étaient menacés dans leurs biens et dans leur vie ; tfétait la fin du monde.

« Et tout cela, pensait Lionel, à propos de trois malheureux maiinequins qu'il a fallu retirer du fond de la Limourde. »

En lisant ce pathétique réquisitoire, il aurait conçu de sérieuses inquiétudes pour la raison et la santé de son père, s'il n'avait su que l'exagération faisait le fond de sa nature, qu'il éprouvait Fimpé-

rieux besoin de s'agiter sans cesse et d'agiter les autres. La colère était un genre d'exercice qui faisait partie de son hygiène. Ce Jupiter Tonnant serait mort d'ennui, si on l'eût privé de son tonnerre, dont les grondements étaient pour ses oreilles la plus délicieuse des musiques et qui après tout n^avait jamais tué personne.

H. Têterol n'était pas au bout de ses chagrins. L'affaire des lapins avait été jugée contre lui; en dépit des belles promesses de son avocat, le tribunal de première instance le débouta de sa plainte, en le condamnant aux frais et dépens. Il en appela; et cette fois il sortit de sa tanière pour solliciter son procès, il multiplia les démarches, remua ciel et terre. Ses peines furent perdues; la Cour de Lyon confirma la sentence des premiers juges et prononça définitivement que le bois de M. de Saligneux n'était pas une garenne. M. Téterol n'avait connu jusque-là que ces chagrins loquaces qui aiment à se raconter et se consolent par le bruit qu'ils font. La perte de son procès le plongea dans un désespoir morne, sombre et muet. Il passa près de trois heures enfermé au verrou, ses volets clos, à demi couché sur uh sofa, la tête basse, les bras ballants, se sentant comme accablé par sa déplorable destinée. Il ne croyait plus à son avenir, à son étoile ; sa vie lui apparaissait comme un triste et vilain chemin encombré de fuyards ; ses combi*

116 l'idée de JEAN TÊT^ROL

naisons, ses plans, ses rêves, tout s'en allait à vau de route. Il agita sérieusement la pensée de vendre la Maison-Blanche; il avait pris soudain en dégoût ses champs, ses prés, tout ce beau royaume qu'il avait fondé et qu'il n'avait pas le droit de défendre contre les insultes de la Limourde, contre la dent vorace d'insolents lapins, assez effrontés pour soutenir qu'ils n'étaient pas des lapins de garenne. Il finit par s'écrier :

« Étrangler un juge et mourir. »

Le son de sa voix le réveilla de sa torpeur, il eut honte de sa faiblesse, il appela à son aide sa toutepuissante volonté, l'instant d'après il était debout.

Il rompit sa clôture. Quand il parut sur le seuil de sa porte, il avait l'air si farouche qu'à son approche ses gens se dérobèrent prudemment. Il descendit dans la cour. Deux jeunes gars, occupés à débiter des bûches et à lier des margotins, ne l'entendirent pas venir. L'un de ces étourdis cria :

« Il est quinaud. »

Au même instant, une large main, solidement emmanchée, s'abattit sur lui comme la foudre, quoiqu'elle ne tombât pas du ciel, et l'effroyable taloche qu'il reçut lui ôta pour longtemps le goût de rire.

Un peu soulagé par cette exécution, pour laquelle il avait recouvré toute la vigueur de son

poignet, M. Têterol sentit qu'une course dans la campagne le remettrait tout à fait. Il gagna pays, cherchant les lieux déserts, les sentiers écartés. Il voulait passer quelques heures sans entendre aucune voix humaine, sans être vu par personne ; il lui semblait que la solitude, le silence des bois le rendrait à lui-même et qu'il n'y avait que le vent qui pût lui parler sans rien dire qui l'irritât. Il marcha jusqu'au soir à grandes enjambées. Sa mélancolie résista longtemps. En arrivant au haut d'une côte, il rencontra une méchante haridelle écloppée que l'on conduisait chez l'équarrisseur ; il se surprit à envier son sort. Cependant peu à peu son sang se calma, l'épais nuage couleur de suie qui couvrait ses yeux s'entr'ouvrit et lui laissa voir un pan de ciel où tremblotait une étoile : c'était la sienne.

Malheureusement, comme il débouchait à la brune sur un grand chemin qui devait le ramener au village, il aperçut à quelque cinquante pas de lui, montés sur deux chevaux bais et se dirigeant de son côté, un cavalier vêtu de gris, qu'il connaissait, et une jeune amazone, coiffée d'un chapeau à plumes, qu'il n'avait jamais vue. C'était le baron de Saligneux, accompagné de sa fille, qui était venue passer quelques mois au château. La fureur de M. Têterol se ralluma, le taureau avait vu le rouge. U se campa au miheu de la route, les bras croisés,

Tœil en feu, attendant de pied ferme l'ennemi, qui s'avançait à petits pas, et résolu à ne pas lui livrer passage sans lui avoir dit son fait, en quoi il eut tort. Dans ses moments de violente surexcitation, il n'avait plus la parole à son commandement, il ne trouvait pas ses mots, il bredouillait. Ce fut précisément ce qui lui arriva. Aussitôt que M. de Saligneux fut à portée, il lui cria d'une voix sourde et saccadée :

« Monsieur le baron, je vous félicite; vous voilà tout triomphant parce qu'un juge prévaricateur... Votre conscience, si vous en avez une... J'en appelle à votre conscience... Votre bois, votre garenne... C'est une infamie que ce jugement, car enfin... »

Il réussit pourtant à achever une phrase. Saisisssmt sa grosse tête entre ses deux mains :

« Vous voulez ma tête, monsieur, s'écria-t-il, la voici! »

Et il avait l'air de la lui offrir.

Penché sur l'encolure de son cheval, M. de Saligneux écoutait attentivement ce discours incohérent et haché, se demandant ce qui allait sortir de ce chaos. A ces dernières paroles, il porta la main à son chapeau, se découvrit, salua, et ce salut d'une grâce exquise fut un chef-d'œuvre. Puis, faisant signe à sa fille, il donna de l'éperon à sa monture et partit au petit trot.

Au lieu de le suivre, Mlle de Saligneux, qui était restée jusque-là à Tarrière-plan, poussa droit h M. Têterol, et, relevant le menton, elle lui dit :

c Monsieur Têterol, vous êtes en colère, et quand on est fâché, monsieur Têterol, on ne réussit pas à finir ses phrases, et cela est fort heureux, car les* gens fâchés ne disent d'habitude que des sottises. » En recevant en pleine poitrine cette hautaine provocation, M. Têterol bondit de rage. Il poussa un cri rauque, allongea le bras, et peu s'en fallut que, saisissant Mlle de Saligneux par la taille et l'enlevant de sa selle, il ne l'envoyât au travers des airs mordre la poussière du chemin. Cependant, avant de l'avoir touchée, il laissa retomber son bras, il se sentit comme désarmé. Elle le contemplait fixement, et il y avait dans son regard une limpidité extraordinaire, qui l'étonna. C'était le regard d'une personne qui n'a rien à cacher et qui sait bien ce qu'elle veut. Mlle de Saligneux s'appelait Claire et méritait son nom; il faisait très-clair dans cette tête de dix-neuf ans. Ajoutez qu'elle n'éprouvait pas en ce moment la moindre frayeur; elle avait vu ce furibond lever la main sur elle et n'avait pas sourcillé. Cette petite fille avait l'âme intrépide et fière; elle savait d'instinct qu'on crée quelquefois les dangers en les craignant.

Loin de se laisser intimider par le geste menaçant, par les prunelles fulgurantes de M. Têterol,

plus elle le regardait, plus elle se sentait prise pour lui d'une sorte de sympathie. Bien qu'elle n'eût de sa vie manié un pinceau, elle avait des yeux d'artiste, qui s'intéressaient à la forme des choses et à la figure des gens. Elle crut découvrir qu'à sa façon cet homme en colère était beau, qu'il ressemblait à un Titan foudroyé. Il lui inspira une certaine admiration mêlée d'un peu de pitié, et ce fut d'un ton radouci, presque caressant, qu'elle lui dit :

« Soyez donc raisonnable, monsieur Têterol. Il faut savoir digérer ses chagrins; comme dit le proverbe, morceau avalé n'a plus de goût. La vie est un jeu, il faut être beau joueur. Quand on est mat, on ne casse pas l'échiquier sur la tête du gagnant. Eh! mon cher monsieur, tout est chance dans ce monde. Vous avez gagné la première partie et perdu la seconde; peut-être gagnerez-vous la belle, et alors vous vous donnerez le plaisir de vous moquer de nous. Je vous promets que ce jour-là je ne me fâcherai pas. »

Elle ajouta :

« Voyons, saluez-moi poliment, je vous répondrai par le plus gracieux de tous les sourires qu'on apprend au couvent. »

Que se passa-t-il dans l'âme de M. Têterol? Sans trop savoir ce qifil faisait, il ôta son chapeau, Mlle de Saligneux sourit, et, rendant la bride à son cheval, elle rejoignit son père, qui, pris d'inquié-

tude, revenait à sa rencontre. Elle disparut bientôt ; mais on ne la voyait plus, que M. Têterol, immobile sur le chemin, la bouche ouverte, croyait la voir encore. Il était dans la même disposition, dans le même trouble d'esprit qu'un tigre royal qui a trouvé son maître, son dompteur, et qui se demande par quel miracle il l'a laissé sortir vivant de ses griffes. Cette jeune fille, qui n'avait pas eu peur "de lui et dont le regard était si limpide, lui avait jeté un charme. Était-elle laide ou jolie? Il avait du doute à ce sujet, n'étant pas expert en de telles questions. Ce qu'il savait, c'est que son visage ne ressemblait à aucun autre, que sa voix était pure, légère, frémissante comme le chant d'une fauvette, et que jamais fille ou femme, aucune personne de son sexe ne lui avait causé une impression approchant de celle qu'il éprouvait en ce moment. Elle était si vive, cette impression, qu'elle eut un effet vraiment bizarre; les historiens véridiques doivent tout dire, même ce qu'ils ne peuvent expliquer. En pensant au chapeau à plumes de Mlle de Saligneux et à ses dernières paroles, il sentit son cœur se gonfler, et il se mit à pleurer. Pourquoi pleura-t-il? Qui pourrait le dire? Lui-même n'en a jamais rien su. Peut-êÇ*e les émotions pénibles de cette journée avaient-elles ébranlé ses nerfs, amolli et relâché sa fibre; les arcs trop tendus ont de subites détentes. Le fait est que l'occasion de son attendrissement

fiit Mlle Claire de Saligneux, la manière dont elle l'avait regardé, le timbre particulier qu'avait sa voix, cette voix argentée de la jeunesse que Jean- Jacques n'a jamais pu entendre sans émotion. Quelle n'eût pas été la surprise de Mlle de Saligneux si elle avait vu pleurer Jean Têterol?

Quelques heures plus tard, comme il achevait de vider son cruchon de bière, un domestique du château se présenta devant lui. Pâle d'émotion, s'attendant à essuyer quelque rebuffade, quelque avanie, ou même à être éconduit à grands coups de trique, le pauvre diable maudissait le fâcheux caprice qu'on avait eu de lui confier un message qui mettait ses chausses ou ses jours en danger. Il apportait à M. Têterol un billet et une bourriche. Le billet était ainsi conçu :

« Mlle de Saligneux envoie à l'ogre de la Maison- Blanche l'un des affreux scélérats qui ont dévasté ses choux, pour qu'il en fasse justice en le mangeant. Il est juste à point. :i>

La bourriche contenait un lapin d'une grosseur exceptionnelle.

Il était écrit que ce jour-là rien ne se passerait dans les règles. Au lieu de chasser brutalement l'émissaire, M. Têterol lui fit donner de quoi se rafi'aîchir; au lieu de déchirer le billet et d'en jeter les morceaux au nez du porteur, il le relut jusqu'à trois fois et le serra précieusement dans un tiroir.

Quant au lapin, il le garda aussi. A la vérité, par un reste de défiance, il l'examina avec grand soin pour s'assurer que ses entrailles ne recelaient ni arsenic, ni sel d'oseille, ni aucun ingrédient suspect. L'enquête ayant été favorable, il ordonna dès le lendemain qu'on mît le scélérat à la broche, et en le mangeant il pensa beaucoup à Mlle de Saligneux. A dater de ce jour, elle devait jouer un grand rôle dans ses plans d'avenir, faire partie intégrante de son idée. Que voulait-il en faire? Il ne le savait pas bien encore, mais il était sur la voie. A plusieurs reprises, il prononça tout haut son nom en causant avec lui-même, et ses yeux jetèrent une étincelle, une légère rougeur lui monta aux joues. Apparemment il roulait dans sa tête une combinaison étrange, invraisemblable, avec la- (pielle il essayait d'apprivoiser son bon sens, qui lui faisait des objections.'

Ce fut dans les premiers jours du mois d'avril 1875 que M. Têterol prit enfin possession de la Maison-Blanche. Il n'avait pas à craindre d'essuyer les plâtres, il leur avait laissé le temps de sécher. Il pendit avec grand apparat la crémaillère, en donnant un repas auquel furent conviées toutes les

notabilités de l'endroit. L'abbé Miraud se fit un peu tirer l'oreille pour s'y rendre : il n'aimait pas à se compromettre; toutefois^ M. Têterol l'ayant assuré qu'il trouverait sous sa serviette un billet de mille francs pour ses pauvres, il fit taire ses scrupules. M. Têterol était un homme à ménager, et il comptait sur l'indulgence de M. de Saligneifx. Le repas fut un vrai festin, et l'assistance lui fit honneur, mangea beaucoup et but d'autant; mais elle fut réservée dans ses propos , les langues eurent peine à se dégourdir. « Le bouchon part, l'esprit

pétille, y> a dit le poète. Cinquante bouchons sautèrent au plafond, et le vin d'Aï pétilla dans les verres; cependant l'esprit ne pétillait point. On mettait une sourdine à sa voix, comme si les murs avaient eu des oreilles et qu'on eût craint des indiscrétions ; au dessert, on fut gai, mais sans bruit et sans enthousiasme. L'issue des deux procès y était pour quelque chose ; on ne croyait plus à l'omnipotence de M. Têterol, ses actions avaient un peu baissé, celles du baron avaient haussé. M. Têterol s'aperçut de ce qui se passait dans le cœur de ses convives, il n'en marqua rien et n'eut garde de s'en affecter. Il avait repris toute sa confiance en lui-même.

« Quels imbéciles! pensait-il. Un peu de patience, je les ferai changer de gamme. »

Au nombre des invités était M. Grépin, établi depuis deux ans à Bourg, où son petit commerce prospérait. M. Têterol était, mieux que personne, en position de savoir ce que valait M. Grépin et le cas qu'il en fallait faire. On doit de l'argent aux gens qu'on achète, on ne leur doit ni l'estime ni des égards. Il n'en avait guère pour cet honnête homme un peu véreux ; mais il avait conservé ses relations avec lui. Il le tenait pour un drôle intelligent, qui pouvait dans l'occasion lui rendre de nouveaux services, moyennant finance, et il faut croire qu'il en avait un à lui demander, car, après

le repas, il le retint à coucher, lui promettant de le renvoyer le lendemain à ses affaires par le premier train.

L*ex-intendant de M. de Saligneux s'était toujours réservé le droit d'être familier avec les gens qui l'avaient à leur solde et qu'il tâchait d'exploiter; il leur mangeait dans la main, leur disait des vérités désagréables ; c'était sa manière de sauver son indépendance et sa dignité. Il y a des firuits qui restent acides en pourrissant ; tel était l'honorable M. Crépin. L'abbé Miraud s'étant levé pour partir, tout le monde le suivit, et l'agent d'affaires, demeuré seul avec l'amphitryon, se plongea sans façon dans une causeuse, où il passa quelques minutes à tourner ses pouces, en mâchonnant son cure-dent. Les amples libations auxquelles il s'était livré avaient un peu anim^ son teint blême ; il n'en était guère plus beau pour cela.

Il dit enfin :

« Mes compliments bien sincères, monsieur Têterolf Peste I vous avez bien fait les choses. Vous nous avez servi un festin de Ganjache. Mais savez-vous à quoi je pensais tout à l'heure ? Vos invités ont bu vos vins, mangé vos truffes ; mais ils n'ont pas eu la reconnaissance de l'estomac. Il m'a paru que jusqu'à la fin ils restaient un peu froids.

— Vraiment? s'écria M. Têterol, en jouant la naïveté*

— Cela ne vous a pas frappé comme moi?

— Eh ! oui, je me suis bien douté de quelque chose. Et à quoi pensez-vous que cela tienne?

— Dame, si je dois vous parler franc, ces deux procès perdus vous ont fait tort. Il faut prendre les hommes comme ils sont. Vous avez accompli naguère de grandes choses, et on vous regardait touche béante. Il a suffi d*un échec pour tout faire oublier, on ne voit plus aujourdTiui que les taches du soleil. Que vous dirai-je ? votre prestige a considérablement souffert.

— Mon prestige I Voilà qui est flcheux. Je vous en prie, monsieur Crépin, donnez-moi un bon conseil, faites-moi part des trésors de sagesse que renferme votre docte cervelle. Ck)mment dois-je ïû'y prendre pour le rétablir, mon prestige?

— Ce sera difficile, mon cher Têterol, repartit hntre en enfonçant ses mains dans ses poches. On ne vous craint plus, et vous ne pouvez pas vous flatter qu'on vous aime. Ce n'est pas dans vos cordes. »

M. Têterol le lorgna du coin de l'œil; il était bien tenté de montrer la porte à ce cavalier personnage, qui se prélassait dans sa |causeuse et le traitait de pair à compagnon, mais il s'était fait une loi de supporter les gens dont il avait besoin.

« Apprenez -moi à devenir aimable, maître

Crépin, répliqua-t-il sans se fâcher. C'est une science où vous êtes passé maître.

— Adressez-vous plutôt à Mlle de Saligneux. La connaissez-vous?

— Je lui ai parlé deux minutes durant, sur un grand chemin, répondit M. Têterol avec un peu

d'émotion.

— Mon cher Têterol, mettez-vous bien dans la tête que Mlle de Saligneux est votre plus dangereux ennemi. Pendant les trois mois qu'elle a passés au château, elle vous a fait plus de mal à elle toute seule que vos deux procès réunis. A ce qu'on me rapporte, elle est allée partout, causant avec le tiers et le quart, montrant à tout le monde sa patte blanche, prodiguant ses sourires, ses chatteries... C'est une vraie chatte ; on ne jure plus que par elle, et le baron en profite. Que diable 1 vous et vos millions vous faites aux passants une mine un peu grise. Vous n'êtes pas de force à lutter contre cette demoiselle.

— Aussi j'y renonce, repartit humblement M. Têterol.

— M'est avis, continua M. Crépin, que, si elle épouse quelque hobereau du voisinage, elle aura bientôt fait de le mettre à la Chambre. Elle possède toutes les qualités d'un parfait courtier d'élections. »

M. Têterol alla s'asseoir à côté de M. Crépin, et, lui donnant une tape sur le bras :

c Elle ne se mariera pas, elle n'a pas de dot.

— Où la prendrait-elle ?

— Et pas d'espérances.

-• Ah si I elle héritera de son grand-oncle, le marquis de Virevieille. C'est un vieux garçon qui l'adore autant qu'il exècre son panier percé de père,

— Est-il riche, le marquis? demanda M. Têterol sur un ton de mauvaise humeur.

— S'il l'est, il faut croire que c'est un grigou, un pince-maille, car il vit à Paris petitement, dans un petit hôtel entre une cour mal. pavée et un jardin sans fleurs, en compagnie d'un vieux valet de chambre, d'une vieille gouvernante et d'un vieux chien. L'hôtel a des lézardes qu'il ne songe pas à boucher, et le chien, la gouvernante, le yalet de chambre, le marquis lui-même sont aussi fripés les uns que les autres. Je vous en parle en connaissance de cause. Notre illustre baron m'envoya jadis dans ce taudis pour y négocier un empinint ; je fus très-mal reçu, et peu s'en fallut qu'on ne lâchât le dogue à mes trousses. M'est avis que si M. de

. Virevieille laisse quinze mille francs de rente à sa petite-nièce, ce sera le bout du monde.

— Vous voyez bien I s'écria triomphalement M. Têterol, en se répondant à lui-même.

— Que voulez-vous que je voie ?

— Rien du tout, » fit-il.

Et après avoir rêvé un instant, il ajouta :

« Elle a beaucoup de bon sens.

— Qui donc ?

— Mlle de Saligneux.

— Mais savez-vous, monsieur Têterol, qu'elle vous occupe beaucoup, cette demoiselle? En seriez-vous amoureux par hasard ? »

M. Têterol rougit jusqu'aux oreilles, et Dieu sait qu'il ne rougissait que dans les grandes occasions.

« Oui, elle a beaucoup de bon sens, répéta-t-il sans se déconcerter, et c'est tout naturel. Quand une fille a le malheur d'avoir pour père un fou, elle en sent les inconvénients et s'applique à devenir raisonnable.

— Eh oui! en public, devant la galerie, coram populo ; mais dans son particulier c'est autre chose. Mlle de Saligneux portait déjà des robes longues qu'elle grimpait encore aux arbres. Un jour qu'elle était montée dansiin cerisier et qu'elle croquait des cerises, elle a trouvé charmant de m'en lancer les noyaux à la figure.

— Admirable I s'écria M. Têterol, qui estimait que décocher des noyaux de cerises contre la vilaine face de M. Crépin était un acte méritoire, un plaisir de haut goût.

— Ne vous faites pas d'illusion, elle vous en lancerait à vous aussi, repartit M. Crépin un peu piqué. Que sommes-nous pour elle, vous et moi? De vils roturiers, qu'elle méprise du fond de son

âme. Elle a beau se montrer populaire par politique, elle est Saligneux jusqu'au bout des ongles, jusque dans la moelle des os. C'est une pimbêche infatuée de ses ancêtres, dont elle fait le compte chaque soir et chaque matin. Vous ne lui ôterez jamais de la tête que l'homme commence au baron.

— Bah ! repartit M. Têferol, qui suivait toujours son idée; si orgueilleuse qu'elle soit, une fille pauvre qui a du bon sens s'accommode aux circonstances, et, quand il y va de son avenir, elle fait passer son orgueil par des défilés très-étroits et même par le trou d'une aiguille.

— A moins, répliqua l'autre, qu'elle ne se serve de ses beaux yeux pour amorcer un duc ou un marquis millionnaire.

— Monsieur Crépin, Mlle de Saligneux est-elle jolie? » demanda M. Têterol avec une naïveté qui cette fois n'était pas jouée.

L'agent d'affaires éclata de rire, et pinçant le bras de M. Têterol :

« Voilà qui est particulier, s'écria-t-il. Vous avez causé pendant deux minutes avec Mlle de Saligneux, et cela vous a suffi pour découvrir qu'elle a du bon sens, mais vous ne savez pas si elle est jolie. Vraiment, monsieur Têterol, vous êtes un homme étonnant.

— Très-étonnant, y> répondit M. Têterol, qui, dégageant son bras, épousseta sa manche.

Puis il se mit à regarder ses mains, à compter ses doigts ; comme nous l'avons dit, il se Uvrait volontiers à cet exercice, quand sa tête travaUlait,

« A quoi pensez-vous? lui cria M. Crépin.

— Je pense, dit-il en tressaillant, au moyen de rétablir mon prestige, qui, selon vous, mon cher Crépin, est fort compromis.

— Gomme Calchas, vous avez l'œil farouche, Tair sombre et le poil hérissé. Vous machinez

quelque chose.

— Peut-être. Puis-je compter sur vous?

—Oh! pour cela non, mon cher Têterol, répliqua

M. Crépin, en se gourmant et se donnant l'air d'un Caton. Foi d'honnête homme, j'ai juré de ne plus mettre la main ni même le bout du doigt dans aucun des petits complots qu'il vous plaît de tramer contre ce pauvre baron. C'est un brave garçon, après tout, auquel je m'intéresse. Voilà deux ans qu'il se claquemure dans son château, et Dieu sait comme il s'y ennuie, vivant en véritable anachorète, essayant de remettre un peu d'ordre dans ses finances, de réparer les erreurs de sa jeunesse. Il faut encourager la vertu. Ayez un peu de pitié, laissez ce pécheur faire son salut. Quant à moi, son repentir et ses austérités me touchent, je me ferais une conscience de le déranger dans ses saintes pratiques... Non, ne comptez pas sur moi, je ne suis pas de l'affaire. »

M. Têterol se planta devant lui, et le regardant sous le nez :

« Maître Crépin, dit-il, nous savons que vous vendez fort cher vos coquilles ; mais nous avons de quoi les acheter. Je désire vous demander quelques renseignements. Morbleu I on vous les payera. »

A ces mots, comme s'il eût craint que son salon ne fût un lieu trop public pour s'y livrer à des épanchements intimes, il prit M. Crépin par le bras et remmena dans son cabinet, où il resta enfermé avec lui pendant deux heures. Il le questionnait de sa voix la plus basse ; l'ex-intendant lui répondait sur le même ton, si bien que personne n'a jamais su ce qu'ils se dirent. La seule chose dont on soit certain, c'est que le jour suivant M. Crépin retourna de bonne heure à Bourg, où il ne fit que toucher barres, et qu'il en repartit presque aussitôt pour se rendre à Paris, bien qu'il n'y fût appelé par aucune affaire personnelle.

La vertu, les bonnes intentions sont quelquefois récompensées. Quoi qu'en pût dire M. Crépin, le rat de ville s'était fait rat des champs, et il ne s'ennuyait point dans son trou. Le baron de Saligneux avait pris goût à sa nouvelle vie. Cet homme adoré "des belles avait chaussé une paire de sabots, et il y sentait ses pieds à l'aise. Ceci est une métaphore ; il n'en est pas moins vrai qu'il s'occupait de cultiver

ses terres, se couchant de bonne heure, se levant au premier chant du coq, et qu'il attrapait facilement la fin de ses journées, sans avoir un instant de mauvaise humeur. Si quelques années auparavant

un prophète lui avait prédit cette étrange métamorphose, il lui aurait sûrement répondu en haussant les épaules : « C'est impossible » Et pourtant l'événement impossible s'était accompli. Il vivait claquemuré dans son «castel, sans autre société que ses portraits de famille et que les vertus un peu revêches de sa sœur, la comtesse de Juines, auxquelles venaient se mêler par intervalles, sans réussir à les dérider, les grâces enjouées de sa fille. Le papillon voltigeait quelques instants autour de la ronce épineuse, qui, lui montrant ses dards, lui faisait de la morale -et lui reprochait sa gaîté déplacée ; il écoutait ou faisait mine d'écouter, et la minute d'après on ne le voyait plus : ses grâces, ses ailes^. brillantes, ses caprices folâtres, ses pensées légères, un tourbillon avait tout emporté. Depuis qu'elle était sortie du couvent, Mlle de Saligneux s'était partagée entre son père et son grand-oncle, le marquis de Virevieille, qui la réclamait comme son biep et qu'elle aimait beaucoup. Une fois qu'il la tenait, il avait peine à la lâcher, et le baron n'osait pas trop la lui disputer ; si mesquin que fût l'héritage en perspec* tive, on n'était pas en situation de rien mépriser. Il en coûtait cependant au baron de se séparer de

safiUe ; il la trouvait charmante ; ce qui lui plaisait surtout, c'était son rire, aussi frais, aussi bruyant c[ue les cascatelles de la Limourde. Quand il était seul avec elle, il lui disait :

« A présent ris, et fais-moi rire. i> Elle ne se faisait pas prier, et ils riaient pendant deux heures. Malheureusement le marquis considérait qu'elle était à lui ; il consentait à la prêter, mais il fallait qu'on la lui rendit. On venait de la lui rendre, et M. de Saligneux avait été mélancolique pendant la moitié d'une semaine ; après quoi il n'y avait plus pensé. L'indifférence naturelle est un plus sûr remède à tous les chagrins de ce monde que les meilleures consolations de la philosophie. Avec ou sans sa fille, M. de Saligneux prenait sa vie en patience et même en douceur. A la vérité, quand lé matin, vêtu d'une jaquette enfutaine, coiffé d'une casquette en peau de lapin, il sortait de chez lui pour aller surveiller ses semailles, ses moissons ou ses vendanges, et qu'il traversait à grandes enjambées ses guérets, où il enfonçait jusqu'à la cheville et qu'il emportait quelquefois à la semelle de ses grosses bottes, il lui arrivait de se regarder lui-même d'un œil étonné. Il se disait : * Est-ce bien toi ? Il se demandait si l'autre, le vrai baron, n'était pas occupé dans- le même moment à promener son sourire conquérant sur l'asphalte du boulevard ; mais son étonnement n'avait rien

de douloureux. Ne nous lassons pas de le répéter pour encourager les pécheurs repentants qui s'imaginent que la conversion est toujours un ouvrage austère et pénible, — le baron de Saligneux passa près de deux années sans remettre les pieds à Paris, et nonobstant il ne s'ennuyait point. Le rat ne parlait pas de quitter son grain et sa javelle, le moine ne songeait nullement à jeter le froc aux orties.

Ses peines ne furent pas perdues. Peu de temps lui avait suffi pour s'assurer que M. Grépin l'avait indignement volé. Il n'essaya pas de lui faire rendre gorge; mais, l'ayant rencontré dans un chemin creux, ce lui fut une joie de signifier à ce grappilleur qu'il était un fripon. C'est un gaxre de plaisir qu'on a raison de se donner ; cela n'enrichit pas, mais cela soulage. Il s'appliqua sans désemparer à remettre en bon état son domaine. Il était intelligent, il s'entendit vite à la coupe des bois, à l'élève des bestiaux, à l'irrigation des prairies , aux meilleurs procédés de labour. Il s'appliqua surtout à faire rentrer tout son monde dans le devoir et à boucher les fuites mystérieuses par où s'écoulait l'argent le plus clair de ses fermages. Il fit si bien qu'en moins de dix-huit mois il doubla presque le rendement de ses terres.

Nous avons entendu un prédicateur déclarer que les saints, même réduits aux plus cruelles extré-

mités, sont heureux, parce qu'ils possèdent l'amitié de leur conscience. Nous ne savons si l'amitié de sa conscience aurait suffi pour faire le bonheur du baron de Saligneux, et si la grâce l'avait assez profondément touché pour qu'il s'accommodât longtemps d'une existence tout unie. En devenant agriculteur, il n'avait pas pris l'humeur bucolique. Heureusement M. Têterol s'était chargé de lui fournir les épices dont il avait besoin pour assaisonner sa vie. Si M. Tèterol n'avait pas existé, il est probable que M. de Saligneux n'eût pas tardé à rompre son ban ; mais M. Têterol existait et lui avait déclaré la guerre : il était dans la situation d'une place assiégée ; il prit plaisir à se défendre, à rendre coup pour coup, à construire des ouvrages avancés, à éventer les mines de l'ennemi en pratiquant des contre-mines, à contrarier ses travaux d'approche par de vigoureuses sorties. La fortune des armes lui fiit favorable, et il remercia in petto M. Têterol des intéressantes distractions, toutes nouvelles pour lui, qu'il avait bien voulu lui procurer. Une chose l'inquiétait cependant : depuis que la cour d'appel de Lyon avait décidé que les lapins ne sont pas tous lapins de garenne, M. Têterol n'avait plus donné signe de vie, il faisait le mort. Les hostilités avaient cessé sur toute la ligne ; plus de chicanes, plus de réclamations insolentes. Garde, serviteurs, jusqu'au dernier valet de ferme.

il semblait que le propriétaire de la Maison-Blanche eût enjoint à tout son monde de changer de ton et d'allures; on était devenu poli, presque gracieux ; l'affreux dogue au museau court s'était apprivoisé ; il ne montrait plus les dents, il n'aboyait plus. Fallait-il en conclure qu'atterré par sa défaite, M. Têterol s'était dégoûté de la partie, qu'il avait désarmé et songeait à faire des propositions de paix ? Pour qui le connaissait, c'était difficile à croire. Lorsque l'assiégeant cesse le feu, cela signifie quelquefois qu'il se dispose à lever le siège ; cela peut signifier aussi qu'il prépare à l'assiégé quelque méchante surprise.

M. de Saligneux eut bientôt un autre sujet d'inquiétude beaucoup plus grave, qui lui vint d'un tout autre côté. On a dit avec raison que le présent n'est rien, que l'avenir ne dépend point de nous, que notre passé seul nous appartient ; mais c'est une question de savoir si ce n'est pas plutôt nous qui lui appartenons. Le baron avait pour créanciers principaux deux boursicotiers de mince moralité et de petite réputation. Il leur devait des sommes assez rondes, dont son voyage de long cours à travers l'Europe avait porté le montant à plus de 200,000 francs. Il leur servait régulièrement les intérêts de sa dette, qu'il se promettait d'amortir peu à peu par des acomptes, mais qu'il était hors d'état de rembourser. Au reste, il pensajt n'avoir

rien à craindre de MM. Cobec et Margriffe ; il les avait toujours trouvés de bonne composition, et ils ne se faisaient point tirer l'oreille pour lui renouveler ses billets. Au moment où il y songeait le moins, deux lettres lui arrivèrent, à un mois d'intervalle, très-semblables l'une à l'autre, par lesquelles ces deux messieurs lui mandaient qu'il leur était survenu des embarras et que, le terme étant échu , ils se Voyaient dans la pénible nécessité d'exiger de lui le remboursement intégral de leurs créances. Ces deux lettres lui causèrent une surprise désagréable ; ce fut un coup de cloche qui le fit tressaillir. Son alarme eût été plus vive encore, s'il se fût douté que M. Grépin était parti subitement pour Paris, après avoir eu un long entretien confidentiel avec M. Téterol. Il ne tarda pas à se tranquilliser, et il écrivit à ses créanciers pour leur insinuer qu'il ne croyait pas à. leurs embarras et pour les prier d'avoir un peu de patience, attendu qu'il lui était impossible de les satisfaire. Il en reçut une réponse équivoque, qui lui parut rassurante; il avait l'art de bercer ses inquiétudes, jusqu'à ce qu'elles s'endormissent. Hélas I on s'amende, on tue en soi le vieil homme, on ne réussit pas à tuer Cobec et Margriffe, et on les voit sortir des profondeurs d'une trappe, pour venir tourmenter le pécheur converti. C'est une des injustices les plus criantes de la vie.

Par une belle après-midi du mois de juin, le baron de Saligneux, étendu sur l'un des bancs de sa terrasse, était occupé à digérer son frugal déjeuner, en fumant un panatella dont le parfum suave lui rappelait les meilleurs jours de son existence. Il n'éprouvait cependant aucun regret. Pour la première fois, son imagination était en parfait accord avec sa destinée; elle ébauchait des pastorales, elle se chantait à elle-même des airs de chalumeau. Des vaches paissaient dans le pré voisin en faisant tinter leurs clochettes, et il semblait au baron que ce tintement était une musique plus agréable à entendre que la plus charmante opérette. Il lui parut aussi que la vaste plaine où se promenaient ses yeux était plus agréable à voir que l'enceinte du pesage, et il s'avisa de trouver que le bel ormeau qui ombrageait sa tête était d'un plus beau vert que l'abat-jour d'une lampe qui éclaire une partie de baccarat à deux louis la fiche. Il fut interrompu soudain dans sa contemplation par un cri aigu ; il regarda en l'air et aperçut un maudit épervier, qui l'avant-veille lui avait volé une poule. Il donna l'ordre qu'on lui apportât son fusil, il le chargea et attendit que l'oiseau se fût rapproché. Il se disposait à le coucher en joue, quand un valet de chambre lui remit une lettre, dont il reconnut surle-champ l'écriture; c'était, de toutes les écritures du monde, celle qui lui plaisait le moins. Il posa

Bon fusil et s'empressa de lire la lettre, qui était courte, mais éloquente. Elle était ainsi conçue :

« Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous informer que MM. Cobec et MargriflFe m'ont fait le transport de leurs créances sur vous, lesquelles, comme vous ne pouvez l'ignorer, montent en chiffre rond à deux cent dix-huit mille francs. Vous n'ignorez pas non plus que les termes convenus pour le remboursement sont échus, l'un depuis huit jours, l'autre depuis un mois. J'attends avec impatience la communication que vous voudrez bien me faire à ce sujet. Agréez, monsieur le baron, l'expression de tous les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre dévoué serviteur.

« Jean Têterol. »

M. de Saligneux sentit un frisson courir le long de son dos. Il relut deux fois, trois fois le billet. Non, ses yeux ne l'avaient pas trompé; la fatale écriture résista à tous ses efforts pour lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait dit; elle s'en tenait à son premier mot, qui était aussi le dernier. Il déchira le papier en quatre; l'eût-il déchiqueté, cela n'aurait servi de rien; ce n'est pas avec nos mains, ce n'est pas avec nos ongles que nous nous débarrassons d'une vérité qui nous gêne. Le baron

plia la tête sous l'arrêt de la destinée qui venait de le frapper; il se livra à de douloureuses réflexions, cherchant à se rendre compte de ce qui s'était passé; il devina bien vite la part que M. Grépin avait eue dans l'événement. L'épervier qui planait au-dessus de la terrasse cria de nouveau; il le regarda et n'eut plus envie de tirer sur lui; en comparaison de l'autre, cet oiseau de proie lui semblait un être fort inoffensif.

Il vit paraître au bout d'une allée sa sœur, la comtesse de Juines, dans son éternel petit deuil. Depuis la mort de son mari, que cependant elle n'avait pas sujet de regretter, elle s'était vouée au noir; tout au plus, dans les jours de fête carillonnée, égayait-elle sa tristesse par quelques rubans lilas. .Ce jour-là, son deuil se trouvait être de circonstance. Le baron s'approcha d'elle et lui dit qu'une affaire pressante l'obligeait à partir pour Paris. Elle le questionna, il lui fit une histoire. Elle prenait si vivement les choses que, pour échapper à ses pathétiques litanies, il s'était toujours abstenu de la mettre au courant de ses affaires, sans compter qu'elle avait l'oreille très-dure et qu'on n'aime pas à crier ses confidences. D'ailleurs pouvait-elle lui venir en aide ? Elle venait de marier son fils avec une héritière, et pour faciliter ce riche établissement, qui flattait sa vanité, elle s'était saignée à blanc; il lui restait à peu près de quoi vivre.

M. de Saligneux ne s'occupa plus que de ses préparatifs de départ. Avant de se mettre en route, il prit la plume et griffonna rapidement les trois lignes que voici :

« Monsieur, veuillez m'accorder, je vous prie, un délai de quelques jours. Avant la fin de la semaine, je me serai libéré. Agréez, monsieur, l'expression de tous mes sentiments de parfaite considération. »

Le lendemain matin, il arrivait à Paris. Il s'abstint de faire aucune tentative auprès du marquis de Virevieille ; il s'était adressé à lui plus d'une fois dans un moment de détresse, et l'accueil qu'il avait reçu lui avait ôté le goût de recommencer. Aussi bien Mlle de Saligneux était en séjour chez le marquis, et il ne voulait pas la voir. Il redoutait son regard ingénu, mais perçant ; quand il avait quelque chose à cacher, les yeux de sa fille lui faisaient peur. Il passa plusieurs jours à aller de porte en porte ; ceux de ses amis sur qui il comptait le plus étaient absents, d'autres trouvèrent des défaites. Il recourut à des bailleurs de fonds qu'il avait pratiqués jadis avec succès ; ils lui témoignèrent que son crédit était fort ébranlé, et il jugea inacceptables les conditions qu'ils lui firent. Les plus obligeants ne mirent à sa disposition que des sommes insignifiantes; les eaux étaient basses, l'argent était rare sur la place. Éconduit de partout, il se rabattit sur son vieil ami le baccarat ; il

gagna dans une nuit quinze cents louis, qu'il reperdit la nuit suivante. Découragé par ce revers, ne sachant plus à quel saint se vouer, il prit le grand parti de se résigner à son sort, d'avaler le calice et de retourner à Saligneux.

Quelques heures après y être arrivé, il se pré' sentait à la grille de la Maison-Blanche, sur les murs de laquelle il cinit lire la redoutable inscription : Lasciate ogni speranza. La pénible émotion qui l'agitait et les transes cruelles de sa fierté h l'agonie paraissaient sur son visage, car le gros dogue de M. Téterol, qui s'était avancé à sa rencontre en grondant, s'accroupit soudain à ses pieds, en le regardant d'un œil presque paterne. En dépit de la calomnie, cet animal était susceptible de bons sentiments. Il avait flairé un malheur, ce malheur lui sembla respectable, et il le laissa passer.

En ce moment, M. Têterol se trouvait dans la plus heureuse disposition d'esprit. Il était occupé à lire une lettre qu'il venait de recevoir de son vieil ami le notaire Pointai. Il la humait à petits coups, en gourmet, comme il eût dégusté un bon muscat de Frontignan, seul vin qu'il aimât, tant il est vrai que les contraires se recherchent.

Cette lettre disait ce qui suit :

« Mon cher ami, j^ai vu hier Lionel, qui part aujourd'hui pour aller passer trois mois en Allemagne, comme cela était convenu entre vous. Je ne veux pas laisser à ce jeune homme précoce et par trop modeste le soin de vous annoncer qu'il a passé son doctorat avec un éclat incomparable. C'est un des plus brillants examens dont on ait gardé souvenance dans la Faculté de droit. Il n'est bruit que de cela parmi les hommes compétents,

et tout le monde s'accorde pour prédire à votre fils les plus belles destinées.' Ses succès ne feront point de jaloux, il a le don de se faire aimer. Mon. vieux client, le nouveau garde des sceaux, a pris ce gamin en si grande amitié qu'il voulait l'attacher à son cabinet. Lionel n'a pas entendu à cette proposition. Il prétend que son éducation n'est pas terminée, Il a appris l'anglais en Angleterre, il veut étudier les Allemands chez eux : mais il tiendra sa promesse, et au commencement de septembre il ira voue trouver dans cette fameuse Maison-Blanche qu'il ne connaît pas encore. Savezvous que vous avez fait avec lui de la haute coquetterie ? Vous n'avez pas voulu lui montrer l'oiseau avant que sa huppe eût toutes ses plumes. Si je compte bien, il y a trois ans que vous n'aVez vu Lionel. Vous le trouverez un peu changé, surtout un peu maigri; il travaille trop, la lame use le fourreau. Ce sera à vous de le refaire, de l'engraisser; mais, tel qu'il est, c'est le plus joli châtain du monde. Je connais des femmes qui sont de mon avis.

« Soyez sans inquiétude, mon cher Têterol, il ne sera pas avocat. Vous avez pris ce métier en horreur depuis que vous avez perdu des procès, lui ne veut pas en gagner. Ses idées sont toujours les mêmes ; il entend se faire une carrière politique, et en attendant il est de première force dans le

droit administratif. Il sera avant peu auditeur au Conseil d'État, et, une fois le pied à l'étrier, il aura bientôt fait de se mettre en selle. Le bon et gentil serviteur que la France aura là I II a tout pour lui, la vivacité de l'intelligence, un esprit clair, lumineux, une instruction solide, des idées nettes et précises, les opinions les plus libérales, point de préjugés, et point d'intolérance, avec cela une imagination de poète... Mais de quoi vais-je vous parler? Voilà que je déprécie ma marchandise»

« Vous êtes un heureux père, mon cher ami ; savez -vous bien tout ce que vaut votre fils et sentez-vous assez votre bonheur? »

« Il est inouï, ce Pointai, pensa M. Téterol. Il a la prétention de m'appr^ndre ce que vaut ce garçon. Vous verrez qu'il s'imaginera l'un de ces jours que c'est lui qui l'a fait. »

Malgré ce mouvement d'humeur, il se disposait à relire la lettre du notaire, quand Joseph, son domestique , lui remit une carte. A peine y eut-il passé les yeux, il se leva d'un bond, en criant : « Faites entrer I » et il fut sur le point de courii* à la porte pour y attendre sa proie, qu'il avait hâte de contempler. Il maîtrisa son impatience, et, sentant qu'il y avait une flamme dans ses yeux, il tâcha d'éteindre son regard.

M. de Saligneux parut. Il s'était refait une con^

tenance en montant l'escalier; son visage avait repris son expression accoutumée, un air d'indolence hautaine qui dominait les événements et semblait dire : « Quoi qu'il arrive, je suis un Saligneux. » Il s'avança en se dandinant légèrement, selon sa coutume, le sourire aux lèvres, la tête inclinée sur sa poitrine, comme s'il eût voulu respirer de plus près le parfum d'une superbe rose mousseuse qui s'épanouissait à sa boutonnière. M. Têterol fut consterné.

« Il a trouvé de l'argent, » pensa-t-il.

Le baron se douta de ce qui se passait dans le cœur de son bourreau. Il lui dit d'un ton dégagé :

« Rassurez-vous , monsieur Têterol ; je suis à votre merci. »

Il ajouta avec une grâce ironique :

(( Vous voyez Thémistocle venant s'asseoir au foyer du grand roi ou Napoléon P^ se réfugiant à bord du Bellérophon. »

La figure de M. Têterol s'épanouit comme la rose qui fleurissait la boutonnière du baron ; son regard, son sourire distillaient la joie. Un rayon de soleil qui le prenait en écharpe faisait scintiller ses cheveux gris et lui mettait une auréole autour du front; ce n'était pas l'auréole d'un saint ni d'un martyr. Il s'inchna courtoisement et dit :

€ Monsieur le baron, on ne vous enverra pas à Sainte-Hélène. »

Puis il le conduisit à l'autre bout de son vaste cabinet de travail, couvant du regard cet homme précieux, le suivant dans tous ses mouvements avec une tendre sollicitude, comme s'il avait craint qu'il ne se cassât en chemin. Il lui avança le plus commode, le plus moelleux, le plus douillet de ses fauteuils , et peu s'en fallut qu'il ne lui mît un coussin derrière la tête, un carreau brodé sous les pieds. Il désirait que son prisonnier fût bien, parfaitement bien, et qu'il prît goût à sa prison.

M. de Saligneux s'assit. Il avait le visage tourné vers une large fenêtre cintrée, par laquelle il aperçut un château ; il ne put s'empêcher de lui faire un signe de tête, qui voulait dire :

a Toi et moi, comment sortirons-nous de là? >

M. Têterol s'installa sur une modeste chaise de canne, et ayant jeté un rapide regard du côté de la fenêtre :

« Une bien charmante vue, monsieur le baron ! dit-il. Voilà ce fameux bois, qui n'est- pas une garenne. Voilà cette rivière qui mange mes prés, sans que les tribunaux me permettent de la priver de ce plaisir. Étrange chose que la justice, soit dit entre nous !... Et ce château, qu'il est élégant et coquet I Comme il est Saligneux, lui aussi ! Ah ! Tonne sait plus bâtir comme cela aujourd'hui. On ne fait plus que de l'architecture bourgeoise. C'est

que nous vivons dans un siècle terriblement bourgeois... »•

Ce mot de bourgeois lui remplissait la bouche ; en le prononçant, il avait Tair aussi respectueux pour lui-même que Louis XIV s'écriant :

« L'État, c'est moi. »

M. de Saligneux l'interrompit par un geste.

« Monsieur Têterol, parlons de nos affaires, lui dit-il. Je suis venu vous prier de renouveler mes billets. Vous me demanderez l'intérêt qu'il vous plaira. »

M. Têterol souffla bruyamment, cligna l'œil droit, repoussa sa calotte de velours noir sur le sommet de son front, et répondit après une pause qui parut très-longue au baron :

« Je vois avec chagrin, monsieur le baron, que vous ne me connaissez pas encore. Pour qui me prenez-vous? Pour un usurier, je crois; grand merci! Sachez, je vous prie, que j'ai toujours détesté toutes les manières malpropres de gagner de l'argent. J'ai* fait ma fortune en travaillant, et j'ai toujours voulu que mes écus travaillassent honnêtement comme moi. Je n'ai jamais tripoté à la Bourse ; demandez plutôt à Pointai. Je n'ai jamais vendu à découvert. Qu'est-ce que vendre à découvert? C'est vendre ce qu'on n'a pas. J'ai toujours vendu ce que j'avais, moi, et quand j'ai acheté, je n'ai jamais fait de marché dont j'eusse à. rougir. Si

je vous donnais les clefe de ma caisse, vous n'y trouveriez pas un louis, vous m'entendez, ni môme une pièce de dix sous qui ait une vilaine histoire. Je suis un enfant trouvé, moi ; mais mes écus connaissent leur père, et ils savent que leur père a une réputation sans tache, qu'il peut marcher au grand soleil, le front levé. Non, monsieur le baron, je n'ai jamais prêté à la petite semaine, et je ne veux pas commencer aujourd'hui. Proposez -moi autre chose.

— Prenez hypothèque sur ce qui me reste de mes biens, » repartit le baron d'un ton bref et saccadé.

M. Têterol soufiQa de nouveau, cligna cette fois l'œil gauche, ramena sa calotte sur ses énormes sourcils, et répliqua sentencieusement :

(( En fait d'hypothèques, je n'ai jamais aimé que les premières. »

M. de Saligneux plia la tête sous le coup.

« En ce cas, payez-vous? en terres, prenez Saligneux, dit-il d'une voix altérée par l'émotion.

— Saligneux tout entier ? s'écria M. Têterol, qui ouvrit la bouche toute grande, comme pouvait l'ouvrir son bouledogue en happant un morceau.

— Un instant, mon cher monsieur; vous devriez savoir, vous qui êtes si curieux et si profondément instruit de mes affaires, qu'en fonds libres Saligneux vaut plus de deux cent mille francs. Vous serez plusieurs à le partager. »

M. Têterol garda un instant le silence.

« Monsieur le baron, reprit-il, ce que je vaisvous dire va bien vous étonner. Je sais que vendre le château de vos pères serait pour vous une cruelle extrémité, et il faudrait finir par le vendre. Qu'estce qu'un château, quand il n'y a plus rien autour, plus rien qu'un potager? C'est un roi sans sa cour ou un général sans armée. Écoutez-moi, je ne désire pas vous prendre Saligneux. Assurément, je n'ai pas de raisons de vous vouloir du bien. Vous* m'avez traité de Turc à More, vous m'avez causé mille chagrins, vous m'avez rendu la vie dure, vous m'avez fait vieillir) avant l'âge, vous m'avez intenté des procès...

— Ah ! permettez, monsieur Têterol, je m'imaginais que c'était vous... »

M. Têterol lui cria d'une voix tonnante :

« Gomment, monsieur le baron, vous osez encore soutenir que vos lapins...

— Oh ! pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus, soupira le baron. Je crains l'ennui plus que tout ; mes lapins seront ce qu'il vous plaira, faites-en des lièvres ou des sangliers, mais qu'il n'en soit plus question. »

Cette interruption malencontreuse avait vivement indisposé M. Têterol. Il prit le temps de se calmer, après quoi il poursuivit d'un ton débonnaire :

« Je vous disais, monsieur le baron, que je

n'avais aucune raison de vous ménager et que cependant je répugnais à vous prendre Saligneux. Savez-vous pourquoi ? Cela tient tout simplement à ce que vous avez une fille. Vous ouvrez de grands yeux? Que voulez-vous, c'est comme cela. Je n'ai vu que pendant deux minutes Mlle de Saligneux, elle ne m'a dit que deux mots en passant; mais il me suffit de voir les gens une fois pour les aimer ou les détester, et il me suffit d'entendre le son de leur voix pour savoir à peu près ce que je dois penser d'eux. Eh bien I Mlle de Saligneux m'a plu, et le son de sa voix me revient. Or savezvous ce qui arriverait, monsieur le baron, si je vous, achetais Saligneux? Dix mois après... Mon Dieu ! je ne voudrais pas hasarder un mot qui pût vous blesser ; mais permettez-moi de vous parler franchement. Je suis un vieOlard, je vous ai dit que vous m'aviez fait vieillir avant le temps... Dix mois après, mettons-en douze... Ce n'est pas votre faute. D y a dés hommes, il y a des mains. .. oui, il y a des niains dans lesquelles les louis fondent comme dans un creuset, et il y a des hommes... Comment les appelle-t-on? des bourreaux d'argent. Dame I on 6st jeune, et Paris, ses plaisirs, ses femmes... Bref, SI vous vendiez Saligneux, dix mois après Mlle votre fille serait sur la paille, et je ne veux pas que Mlle de Saligneux soit sur la paille. »

Le baron était en proie aux sentiments les plus

contraires. Les remontrances que M. Têterol s'était permis de lui faire lui avaient paru fort impertinentes, et il avait été sur le point de s'en fâcher. Son indignation fit place à un profond étonnement quand il entendit la conclusion de son discours. Eh quoi I ses oreilles ne l'abusaient pas, les grâces aimables de sa fille avaient réussi à attendrir le cœur tanné de ce vieux rhinocéros I Un aérolithe serait tombé du ciel à côté de lui, ou, mieux encore, il aurait vu son château, qu'il ne quittait pas des yeux, se mettre subitement en branle et danser une sarabande échevelée, que sa surprise n'eût pas été plus vive. Il détacha son regard des tourelles en poivrière auxquelles il venait d'adresser mentalement un suprême adieu, et, contemplant d'un œil fixe M. Têterol, il fut tenté de faire réparation à ce philanthrope méconnu. Toutefois il jugea convenable d'attendre encore un peu.

« Mon cher monsieur, dit-il, je vous sais gré de vos bons sentiments pour ma fille; je lui en. ferai part, quand je la reverrai, et sûrement elle en sera touchée. Mais, puisque vous refusez de me renouveler mes billets, de prendre hypothèque sur mon bien et de vous payer en terres, à mon tour je vous dirai : Qu'avez-vous à me proposer? »

M. Tèterol, s' étant levé brusquement, répondit :

c( J'ai mon idée. »

Et il ajouta, comme en se parlant à lui-même :

« Ce n'est pas l'ancienne, c'est une autre, que je crois meilleure. :&

Là-dessus, il se mit à arpenter la chambre de son pas lourd, les mains dans ses poches, les paupières à demi closes. Le baron le suivait des yeux, pâle, ému, agité de mouvements nerveux comme un accusé qui attend le verdict du jury ; il se demandait ce (jui pouvait bien fermenter dans cette grosse tête, dont il aurait voulu soulever le couvercle ou faire sauter le bouchon pour avoir tout de suite son secret. Mais M. Têterol n'était pas pressé de s'expliquer. Il continuait sa pesante promenade; il lui semblait qu'il marchait non-seulement sur le baron Patrice de Saligneux, mais sur son père, le baron Adhémar, sur son grand-père, le garde des sceaux, sur son arrière-grand-père, sur tous ses aïeux, et qu'il foulait, qu'il écrasait, qu'il broyait sous son pied d'éléphant la fierté de vingt générations de Saligneux; il l'entendait crier sous l'épaisse semelle de ses bottes. Tout à coup il s'arrêta, s'adossa à la cheminée, et, selon sa coutume, après avoir joué avec ses mains, il les joignit en forme de coupe; au fond de cette coupe, il aperçut un intérieur d'église, un autel où brûlaient une cinquantaine de cierges, devant cet autel un poêle nuptial, sous ce poêle une jeune fille aux cheveux brun foncé, un jeune homme à la moustache châtain clair. Et il y avait des gens qui disaient :

« On me l'avait dit, mais je ne voulais pas le croire. » *

Il y en avait d'autres qui leur répondaient :

« Oh I c'est un fameux homme, et, quand il veut une chose, elle se fait. :&

Cette église, cet autel, ces cierges, ce poêle et tous ces gens qui parlaient, tout cela tenait dans les deux mains de M. Téterol ; il est vrai qu'elles étaient énormes.

Enfin, l'œil plein de sa vision, il se retourna vers M . de Saligneux et lui cria :

« Je n'aime pas les moyens termes. Sommesnous amis? sommes-nous ennemis? De deux choses l'une, ou la guerre avec toutes ses conséquences, ou la paix et même l'amitié fondée sur un bon traité. C'est mon dernier mot.

— Et quelles sont les clauses de ce traité? » demanda d'une voix haletante le baron, à qui sa curiosité surexcitée serrait la gorge.

M. Têterol hésita un instant avant de répondre ; ce qu'il avait à dire n'était pas facile à articuler.

« Monsieur le baron, murmura-t-il, vous avez une fille. »

Il ajouta en balbutiant un peu et en rougissant beaucoup :

« Et moi j'ai un fils. »

A ces mots, M. de Saligneux fit un véritable saut de carpe sur son fauteuil. Il y a des évène-

ments, des surprises qui prennent au dépourvu l'homme le plus accoutumé à se posséder. Heureusement, M. Têterol ne le vit pas sauter ; très-ému lui-même, ses yeux étaient comme livés au parquet.

« Votre fille est charmante, reprit-il d'une voix plus douce que le chant du hautbois ; mon fils est charmant aussi, et c'est un jeune homme de grand avenir. Lisez plutôt ce que m'en écrit un notaire qui n'est pas le premier venu. »

Et il présenta au baron la lettre de M. Pointai. Le premier mouvement de M. de Saligneux fut de la jeter à la figure de M. Têterol ; le second fut de s'abandonner à une explosion de douce gsdté. Il n'en fit rien ; il pensa aux deux cent mille francs qu'il devait et à son château qu'un miracle venait de lui rendre. Son sang bouillonnait, il le pria de se tenir tranquille. Ses mains lui démangeaient ; il leur dit : « Tout beau, ne nous fâchons pas I » Et effectivement les hommes qui ont eu beaucoup d'aventures apprennent à ne pas se fâcher. Cependant il ne trouva pas un mot à dire. Il enleva négligemment de sa boutonnière la belle rose mousseuse dont elle était ornée, et il la contempla en silence. Cette rose le comprenait ; comme lui, elle trouvait

inouïe, fabuleuse et extravagante autant qu'insolente la proposition de M. Têterol.

Celui-ci s'inquiéta de ce long silence, et il finit par dire avec un peu d'amertume :

« JvôB préjugés, monsieur le baron, ne rapportent rii^ii, et quelquefois ils coûtent fort cher. Je vous ai offensé?

— Offensé ? Oh ! point du tout; mais là, je vous le confesse, profondément étonné. Croyez, monsieur Têterol, que je suis très-sensible... oui, Je suis très-sensible à votre bonne volonté et aux f^yantages de Falliance que vous me proposez ; mais...

-T- Ne dites pas mais, interrompit vivement 14^. Têterol) qui reprit toute son assurance. Ces avantages, vous n'avez pas encore eu le temps de les bien considérer. Et d'abord, pour ce qui est de votre petite dette, nous réglerons cela à l'amiable, en famille, et vous trouverez en moi le plus coulant des hommes. Et songez à votre fille. Ni dot, ni espérances. Que ferez-vous de cette pauvre enfant? Si quelque marquis consent à l'épouser pour ses beaux yeux, il y a dix à parier contre un que ce sera quelque butor ou un gentilhomme à lièvre, incapable de lui procurer le sort qu'elle mérite. Et puis, vous ne savez pas quels sacrifices, quelles folies je compte faire pour mon fils. Il est la moelle de mes os, le sang de mes veines, mon idole. Je l'appelle mon prince de Galles. J'ai décidé depuis longtemps qu'à son mariage je lui mettrai dans la main un beau million, pensez-y, un beau million sec et liquide... Ah! monsieur le baron, quel

exemple nous donnerions à notre pays I et il faut faire quelque chose pour son pays. On a proclamé Fégalité devant la loi ; mais les vieilles couches et les couches nouvelles s'entre-détestent, s'entrejalousent. La France est pleine de bonshommes comme moi, qui regardent les barons de travers, et de barons qui leur disent : c Otez-vous de mon soleil I » Oui, la lutte des Téterol et des Saligneux est le fléau de la France ; on y entend partout un bruit de sabots qui arrivent et de bottes vernies qui s'en vont. Eh I bon Dieu, n'y a-t-il pas du soleil et de la place pour tout le monde 7 II ne s'agit que de s'entendre et de se marier. Monsieur le baron, marions ensemble la vieille France et la France nouvelle. Il y a dans ce canton quelques centaines d'imbéciles qui ont bêtement épousé notre querelle sans savoir pourquoi. Les uns vous regardent comme un scélérat, les autres me prennent pour un sacripant. Si un jour nos enfants traversaient la grande rue de Saligneux bras dessus bras dessous... voyez-vous cela d'ici?., tous les imbéciles, n'y comprenant plus rien, les regarderaient bouche béante, et je vous le demande, monsieur le baron, n'est-ce pas un plaisir pour les gens d'esprit de faire béer les sots? i>

Ainsi discourait Jean Têterol, et il discourut Jongtemps. Une fois la première barrière sautée^ trouvant le champ libre, il n'avait plus hésité, il

allait, courait devant lui, se donnait carrière. Il peignait à grands traits l'heureuse révolution que le mariage de M. Lionel Têterol et de Mlle Glaire de Saligneux allait opérer non-seulement dans les affaires du baron de Saligneux, mais dans celles de tout l'univers en général. C'était l'âge d'or revenant sur la terre, des ruisseaux de lait arrosant les campagnes, la Limourde charriant des perles et des rubis, l'agneau paissant avec le loup, Astrée reprenant en main le gouvernement du monde, partout la paix, le bonheur et l'abondance.

Le baron, la main crispée sur le bras de son fauteuil, avait essayé dix fois de se lever, et il était encore assis. Il avait voulu dix fois s'en aller, et il était encore là. Il avait tenté de boucher ses oreilles, et il ne laissait pas d'entendre et même d'écouter.

« Monsieur Têterol, s'écria-t-il enfin, je m'attendais si peu, en venant ici, aux propositions que vous venez de me faire, qu'il ne faut pas m'en vouloir si j'ai quelque peine à rasseoir mes esprits. Vraiment je serais charmé de réconcilier la vieille et la nouvelle France. Cependant veuillez remarquer que nos enfants ne se sont jamais vus. Qui vous répond que ma fille plaise à monsieur votre fils ? »

Cette question parut si saugrenue à M. Têterol, qu'il ne put réprimer un éclat de rire.

« Ah çà, qu'avez-vous dit, monsieur le baron ?

répondit-il. Je crois rêver. Eh quoi I mon fils se permettrait... Mais mon fils est à moi, je pense, et il fera toujours tout ce que je voudrai. Avant qu'il ait vu Mlle de Saligneux, je lui dirai : Je veux qu'elle te plaise, et morbleu I elle lui plaira.

— Je vous félicite, monsieur Têterol, de l'excellente éducation que vous avez su donner à monsieur votre fils, reprit le baron. Quant à moi, je dois vous confesser que je n'ai pas encore amené ma fille à ce degré de perfection, et que si je m'avisais de contraindre ses goûts...

— Oh ! bien, elle a le goût difficile, interrompit M. Tèterol, si elle trouve à redire à mon prince de Galles. Mais vous n'avez donc pas lu la lettre de Pointai?... Où est-elle, cette lettre?... Tenez, là, quelques lignes avant la fin... Gomment dit-il?.. « Tel qu'il est, c'est le plus joli châtain du monde. Je connais des femmes qui sont de mon avis. » Vous entendez? Mais que je suis bêtel je peux vous le montrer, mon prince de Galles. »

Et il prit dans un des tiroirs de son secrétaire une photographie, qu'il présenta au baron. Gelui-ci la considéra en faisant des hochements de tète approbatifs, comme s'il eût examiné un cheval de selle sans tare ou un bélier roussillonnais à l'œil vif, à la laine fine et serrée. Il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même que l'héritier de M. Jean Têterol était un charmant garçon, dont la figure à la

162 Li'iDÉE DE JEAN TÊTEROL

fois douce et grave, ouverte et méditative, commandait tout de suite la sympathie, et qu'il ressemblait aussi peu à son père qu'un élégant bouleau de la plus belle venue ressemble à un vieil orme, qui a crû sur un terrain dur, au bord d'un chemin poudreux, à la merci des insultes des passants. Si le baron de Saligneux représentait la vieille France, si Jean Tèterol représentait la France nouvelle, son fils appartenait peut-être à une troisième France encore plus nouvelle, qui a les secrets de l'avenir.

Pendant ce temps, M. Têterol avait ouvert un second tiroir de son secrétaire, où il prit deux papiers, qu'il avait minutés à loisir. L'un était le projet d'un acte par lequel M. de Saligneux reconnaissait lui devoir une somme de deux cent dixhuit mille cinq cent vingt-quatre francs, portant un intérêt de 5 pour 100, et dont le remboursement n'était pas exigible avant quatre années révolues. L'autre était une contre-lettre, postérieure en date et rédigée en ces termes :

« A la suite d'arrangements passés entre M. le baron Patrice de Saligneux et M. Jean Têterol, le baron de Saligneux étant convenu de donner en mariage sa fille, Mlle Glaire de Saligneux, à M. Lionel Têterol, fils du susdit Jean Têterol, s'engage, au cas où, par le fait d'un désistement de sa part ou d'un refus de Mlle de Saligneux, il reprendrait sa parole, à rembourser à M. Jean Tê-

l'IDSS de JEAN TÊTEROL 163

terol, dans les huit jours qui suivront sa renonciation et la rupture du mariage projeté^ le montant intégral des deux cent dix-huit mille cinq cent vingt-quatre francs qu'il reconnaît lui devoir par la pièce ci-jointe, dont le présent acte annule dans le cas ci-dessus prévu les autres dispositions. »

M. Têterol remit ces deux minutes au baron, en lui disant :

€ Voyez, jugez. Voici une reconnaissance, que je vous prie de copier et de signer. J'en approuverai récriture et je contre-signerai. :»

M. de Saligneux lut et parut fort satisfait ; un délai de quatre années, c'était pour lui l'éternité.

c Si vous le voulez bien, dit-il galment, j*en ferai deux copies, car c'est un contrat stipulant une obligation réciproque, et les actes synallagmatiques sous signature privée doivent être faits doubles. S'il est vrai que je vous ai fait vieillir avant l'âge, monsieur Téterol, il est encore plus vrai que vous m'avez obligé h étudier le Code, ce qui est un autre genre de vieillesse... Mais quel est ce second papier ?

— Une contre-lettre, qui doit être écrite de votre main et qui restera dans les miennes. »

Le second papier agréa beaucoup moins au baron que le premier ; c'était un plat qui ne lui revenait pas. Il fit une grimace fort expressive, et se renversant dans son fauteuil :

« Savez-vous, monsieur Têterol, s'écria-t-il, que vous êtes prodigieusement expéditif en affaires? Accordez-moi quarante-huit heures de réflexion.

— A votre aise, monsieur le baron, prenez-les, lui répondit M. Têterol avec un sourire un peu goguenard; mais à votre place je me déciderais tout de suite. Jadis Mlle de Saligneux m'a dit de sa jolie voix un mot qui m'est resté dans le souvenir et que voici : « Morceau avalé n'a plus de goût... » Eh ! je vous le demande, quand le soleil se sera encore levé et couché deux fois sur votre indécision, qu'y aura-t-il de changé dans le monde? Rien du tout. Après-demain, à votre réveil, en ouvrant votre volet, la première chose que vous apercevrez sera le bonhomme Têterol se promenant dans son jardin, et vous vous direz : « Il attend ma réponse. » Ce sera pour vous un moment désagréable que je vous conseille de vous épargner; car enfin, si désireux que je sois de vous complaire, il ne faut pas vous dissimuler que dans quarante-huit heures je serai encore en vie... Le coffre est solide, ajouta-t-il en se frappant la poitrine, et je ne suppose pas que vous vouliez me supprimer.

— A Dieu ne plaise ! repartit gracieusement le baron. Vous êtes, mon cher monsieur, un des plus grands originaux que je^connaisse, un vrai type, et je serais désolé que la race s'en perdît, d

Là-dessus, il rêva quelques instants ; il causait

avec lui-même. La conclusion de son discours fut de se dire que, lorsqu'un homme a employé la première moitié de sa vie à faire des sottises, il doit consacrer l'autre à faire de la politique.

Il se redressa, prit la plume, copia, signa tout ce qu'on votilut. Sa tâche terminée, il regarda le bout de ses doigts pour s'assurer que la vilaine encre de M. Têterol ne les avait pas salis, et il se leva pour partir.

« Monsieur le baron, lui dit M. Têterol, qui n'était plus goguenard, l'acte sous seing privé a la même foi que l'acte authentique. Quoique Pointai soit le meilleur de mes amis, je n'ai jamais pu souffrir qu'il fourrât son nez dans mes affaires, hormis le cas d'urgente nécessité. Si vous le voulez bien, nous nous passerons de notaire. Ces messieurs ont la rage d'ergoter, de gloser, de dire leur mot sur toutes choses. Vous êtes un gentilhomme, je m'appelle Têterol. Nous sommes d'honnêtes gens, notre signature vaut de l'or. »

Ce disant, il tendit la main à M. de Saligneux, qui ne put faire autrement que de la prendre et de la serrer. M. Têterol le reconduisit jusqu'à sa grille, en ayant pour lui les attentions, les égards les plus exquis. Les gens de la maison qui les virent passer devinèrent qu'il venait d'arriver quelque chose de considérable. M. Têterol était superbe et radieux. Les narines gonflées, il respirait à pleins

166 iJwtE DE JEAN TÊUBROL

poumonS) il absorbait tout l'air ambiant, n'en laissant point au baron ni à personne. Ses gestes res^ semblaient à des événements et ses yeux à des lettres de faire part ; on y lisait imprimée en énormes caractères cette nouvelle qui allait faire sensation dans les deux mondes :

« Avant peu, l'héritier de Jean Têterol épousera la fille unique du baron de Saligneux ; cela est écrit dans les étoiles, parce qu'auparavant ce fut écrit dans ma tête. -»

Le baron avait un tout auti^ visage, et, si les passants qui le rencontrèrent retournant à Saligneux avaient pris la peine de l'examiner avec soin, ils auraient jugé peut-être qu'il avait l'air content, mais pas fier. Heureusement pour lui, la comtesse de Juines n'était pas au salon quand il y entra; mais, ayant parcouru des yeux, comme Ruy Gomes, les nombreux portraits de famille qui en tapissaient les murailles, il lui sembla que ces portraits le , regardaient, et il leur dit avec humeur :

« Vous en prenez à votre aise, vous autres. De votre temps, vous n'aviez pas à compter avec la France nouvelle. »

Puis, avisant entre deux fenêtres un joli pastel qui lui adressait, lui aussi, de muets reproches, il murmura :

« Ne te fâche pas, mignonne, ce mariage n'est pas encore &it. i>

C'était le 10 septembre» M. Têterol s'était levé avant l'aube pour expédier à Pont-d'Ain la voitui'e et le cocher qui devaient lui ramener son fils, orgueil ôt délices de son cœur. Il ne l'avait pas vu depuis près de trois ans» Partagé entre ses étude» et s^ voyages, Lionel ne connaissait pas encore^le nouvel établissement de son père, qui n'avait pas cherché à l'y attirer. Au contraire, toutes les fois que le jeune homme lui avait témoigné son désir de venir passer ses vacances auprès de lui, il avait répondu : « Nous verrons cela plus tard y>. Il entendait qu'auparavant sa maison fût entièrement bâtie, meublée et son domaine en parfait état. Cet empereur ne voulait se ïnontrer à son héritier que dans toute sa gloire.

Il faisait le plus beau temps du monde ; le ciel ^tait sans nuages, comme s'il avait voulu faire sa toilette pour la fête qui se préparait. M. Têterol

comptait les minutes avec une impatience fiévreuse. Il allait et venait dans son salon, et tantôt jouait avec ses mains, tantôt regardait la porte par laquelle allait entrer ce qu'il avait de plus cher, de plus précieux, avant ou après ses écus. Sur ce point, il évitait de se prononcer ; il y a des questions délicates qu'il est bon de ne pas soulever.

Il entendit enfin la grille s'ouvrir et bientôt le sable de sa cour crier sous les roues d'un tilbury. Il penâa un moment à descendre précipitamment l'escalier pour embrasser plus vite le prince de Galles. Il se ravisa, craignant de compromettre la majesté paternelle, qui doit toujours être inviolable. Debout, immobile, il retenait son haleine. L'instant d'après, un jeune homme svelte, mince, aux épaules bien dégagées, le visage un peu pâle, l'œil enfoncé et plein de flamme, s'élançait à son cou. Il le serra dans ses bras, et tour à tour il rejoignait ou le rapprochait de lui, pour le regarder ou l'embrasser de nouveau. Puis il l'entraîna devant une glace et lui dit :

« Nous nous ressemblons bien peu, mon prince. Croirait-on que c'est ceci qui a fait cela? »

Après quoi il le conduisit dans la salle à manger, où l'attendait un succulent déjeuner, auquel luimême s'abstint de prendre part. Fidèle à ses vieilles habitudes de sobriété, il ne faisait qu'un repas par jour, prenait un potage à neuf heures et allait

ainsi jusqu'au soir. Il s'assit en face de Lionel, s'accouda sur la table, le regarda manger, en l'accablant de questions. Il lui demanda coup sur coup s'il avait bien dormi en wagon, s'il avait eu de l'émotion en apercevant pour la première fois le clocher de Saligneux, s'il savait l'allemand aussi bien que l'anglais, s'il était vrai que Londres et Berlin fussent bâtis en briques, s'il fallfiit croire, comme on le prétendait, que la verdure fût plus verte en Angleterre qu'ailleurs et que le roi de Prusse ne quittât jamais son casque, combien il y avait d'auditeurs au Conseil d'Etat, quel était le traitement des auditeurs de première classe, des maîtres des requêtes, des conseillers et des présidents de sections. Il ne tarissait pas dans son interrogatoire, et, braquant sur le jeune homme un œil gris qui par instants semblait noir, il buvait ses réponses. A la vérité, il les écoutait comme on écoute un opéra dont la musique intéresse plus que les paroles. L'essentiel pour lui était d'entendre la voix de son prince, qui l'avait claire, d'un beau timbre. Il se disait :

« Comme il parle bien I quels succès de tribune il aura un jour! »

Aussitôt que Lionel se fut désaltéré et restauré en mettatit les morceaux doubles pour être plus tôt libre de satisfaire les innombrables curiosités de son père, celui-ci l'emmena dans l'appartement

qu*il avait préparé pour lui de ses mains et garni de mille colifichets avec autant de soin qu'en peut prendre un amant bien épris qui met sa maîtresse dans ses meubles.

« Y en a-t-il assez? lui dit-il en haussant les épaules et promenant ses yeux en cercle autour de la chambre. Au diable si je sais à quoi tout cela tB servira; mais Pointai prétend que tu as du goût pour les brimborions. Grand bien te fasse !.. Tiens, voilà deux brosses à ongles, autant que tu as de mains. Est-ce suffisant? Je n*ai jamais compris qu'on se brossât les ongles; mais enfin.. • Et regarde un peu, ces rideaux Daghestan, que j'ai feiit venir des magasins du Louvre, te plaisent-ils? C'est de la haute nouveauté ; tu vois que je ne te refuse rien. Il y en a six, et ils me reviennent à quarante francs pièce, sans parler des embrasses, qui coûtent cinq francs quatre-vingt-dix centimes^ et des petits rideaux blancs en mousseline suisse à un franc dix sous le mètre. Tu n'as qu'à faire le compte... Et puis, Dieu me pardonne I voilà une cave à liqueurs, voilà des caisses de cigares, et voici de l'eau de Cologne qui vient de Cologne, du pur Farina. Ménage-la; quand il n'y en aura plus, il n'y en aura plus..» Ah çà! si tu as un bout de toilette à faire, dépèche^oi, car il faut que je te mène voir mon jardin. »

Lionel s'habilla aussi vite qu'il avait déjeuné et

L'IDAe de JEAN TÊTEROL 171

s'empressa de rejoindre son père, qui Tattendait, son chapeau à larges bords sur la tête, son étemel bâton de houx à la main. Alors on commença le tour du propriétaire.

M. Tôterol avait donné ses ordres pour que tout M propre, épousseté, écuré, fraîchement fourbi, luisant, pour qu'il n'y eût pas une feuille sèche dans le gazon, ni un crottin dans les allées, ni une tache de rouille sur les ferrures des portes. Il voulait éblouir son prince, il entendait que sa gloire se mirât dans l'enthousiasme de son héritier. On visita d'abord l'écurie, les étables, le grenier à foin, la laiterie, où l'on fit une étude approfondie de barattes nouveau modèle, infiniment supérieures à toutes les barattes connues jusqu'à ce jour. On examina ensuite la basse-cour et la porcherie; on passa en revue les hangars, les auges, les abreuvoirs, les jars et les oies, les canes et les canetons, les coqs dorkings et cochinchinois, les verrats, les truies nourrices et tous leurs petits gorets aux queues en tire-bouchon. De là on arriva dans le jardin fruitier, d'où l'on se rendit dans le potager. Il fallut tout voir, tout admirer dans le plus grand détail, depuis les espcdiers jusqu'aux plants d'asperges, depuis les melonnières jusqu'aux ciboulettes et aux échalotes, et Lionel fut mis en demeure de confesser qu'aucun des pays qu'il avait visités ne produisait des échedotes

et des ciboulettes comparables à celles de la Maison-Blanche.

On se disposa ensuite à faire la grande tournée des fermes, on y employa toute l'après-midi. M. Têterol s'arrêtait devant chaque pièce de terre, expliquait par le menu quand et comment il l'avait acquise, à quel prix il l'avait achetée, dans quel état il l'avait trouvée, par quels moyens il en avait augmenté le rendement, par quelles améliorations nouvelles il l'augmenterait encore. Solennel, majestueux, il récitait toutes ces histoires sur le ton épique, il embouchait la trompette de Glio. C'était Alexandre racontant le Granique, Arbelles, laSog- diane conquise après la Perse, et l'Inde après la Bactriane, Persépolis détruite, Alexandrie sortant de terre sur un ordre tombé de sa royale bouche, qui n'avait qu'un mot à dire pour faire paraître ou disparaître des empires.

En terminant ses explications, il poussait Lionel du coude et lui disait :

« Qu'en penses-tu? »

Lionel pensait ce qu'il avait toujours pensé, à savoir que son père était un homme fort remarquable, qu'il s'entendait à toutes choses, môme à celles qu'il ignorait, qu'il y avait en lui un instinct qui suppléait à l'étude et qui tenait du génie. Le jeune homme prêtait une oreille attentive et respectueuse à l'éloquence paternelle, il s'inclinait en

signe d'approbation, il admirait ; mais son admiration n'était pas de l'enthousiasme, et c'était de l'enthousiasme qu'on lui demandait. Un nuage passa sur le front et sur la joie de M. Têterol ; son triomphe n'était pas aussi éclatant qu'il l'avait espéré ; son héritier ne se récriait point, ne trépignait pas, n'entrait pas en délire. Peu à peu, l'exigeant vieillard parla moins ; un sourd mécontentement s'amassa en lui et n'attendit plus que l'occasion d'éclater.

Le père et le fils, remontant la Limourde, arrivèrent au bord d'un fossé d'irrigation tapissé par endroits de nénufars, qui étalaient à la surface de l'eau leurs feuilles nageantes, leurs corolles d'une blancheur virginale et l'or éclatant de leurs étamines.

« Oh ! les admirables fleurs I » s'écria Lionel.

Cette fois son admiration avait l'accent de l'enthousiasme. La figure de M. Têterol se contracta, 8es sourcils se joignant dessinèrent un angle aigu, et il plissa les coins de sa bouche , comme un homme qui vient d'avaler un fruit sur.

« Saurais-tn me dire à quoi servent ces admirables fleurs? demanda-t-il à son fils.

— A rien, que je sache. Ce qui est beau n'a pas besoin d'être utile.

— Quelle morale! où irions-nous avec de pareils principes? Moi, je n'aime que les fleurs qui servent à quelque chose.

174 l'idée de J£)AN têterol

— La fleur du navet par exemple?

— Oui, monsieur^ la fleur du navet, répondit M. Têterol, qui appelait son fils monsieur quand il était en délicatesse avec lui. Elle n'a pas le bonheur de te plaire?

— Je lui accorde le bénéfice des circonstanoes atténuantes ; mais je t'assure que ces nénufara...

— Nénufar toi-même, » interrompit M. Têter0l avec un peu d'aigreur.

Et, selon sa méthode ordinaire, ramenant tout à l'idée qu'il roulait dans sa tète, sans prendre la peine de ménager les transitions, il ajouta :

« Que les jeunes gens d'aujourd'hui sont heureux l La fortune, les douceurs de la vie, tout leur vient en dormant. C'est à leur père de s'escrimer des pieds et des mains. Travaille, bonhomme, évertue-toi, mets-toi en quatre. On ne te dira pas même un merci.

— A qui en as-tu, mon bon père ? lui demanda Lionel, fort étonné.

— J'en ai... Je me suis aperçu tout à l'heure que mes histoires t'ennuyaient.

— Elles m'intéressent beaucoup. Mon humble avis est que le propriétaire de la Maison-Blanche est un homme qui s'entend à administrer ses terres autant qu'à bâtir des maisons, et je t'assure que j'admire infiniment...

— Mes nénufars. C'est la grâce que tu me fais.

l'idée de JEAN TÊTEROL 17a

— Je ne les regarderai plus, :> repartit le jeune homme en souriant.

Et, s'étant emparé des mains de son père, il s'écria :

« J'admire beaucoup plus que tous les nénufars du monde ces deux mains qui ont gagné de glorieuses batailles, :»

Et il les porta respectueusement à ses lèvres. Ces paroles et ce geste calmèrent l'irritation de M. Têterol, dont le front se dérida. On se remit en marche, et, après avoir gravi une éminence, on s'assit dans l'herbe à la lisière d'une chênaie. De cet endroit le regard plongeait sur le château de Saligneux, sur sa terrasse et sa pelouse, sur les arbres de haute futaie et les superbes massifs de verdure qui l'encadraient. M.'Têterol, qui transpirait facilement, avait tiré un mouchoir de sa poche et s'épongeait le visage. Lionel contemplait le château, dont l'architecture coquette et les entours le ravissaient, mais il n'avait garde d'en rien témoigner, averti par l'expérience qu'il venait de faire.

< Ne te gêne pas, lui dit tout à coup son père. Conviens que tu donnerais dix Maisons-Blanches pour cette gentilhommière, pour cette bonbonnière à hobereau.

— Point du tout, répondit Lionel, qui n'avait rien g^né à imiter de Conrart le silence prudent. La Maison-Blanche est sans doute bien plus confor-

d76 l'idée de JEAN TÊTEROL

table, bien plus commode à l'user, et on me ferait cadeau de ce vieux castel, je ne saurais pas qu'en faire.

— Voilà pourtant dix minutes que tu le manges des yeux.

-*- Je le mange, c'est une façon de parler. J'ai du plaisir à le voir, je ne me soucie pas de l'avoir.

— En vérité?.... Eh bien ! moi, je n'aime avoir que ce que j'ai. Et d'ailleurs, tu as beau dire, ce château, ce parc, ces grands arbres, sont jolis, si tu veux, mais je ne trouve pas que la vue en soit agréable. Ne te semble-t-il pas qu'il y a quelque chose qui les gâte? Regarde bien.

— Vraiment, j'ai beau regarder...

— Je te répète qu'il y a quelque chose qui les gâte.

— Quoi donc?

— Les hypothèques. »

Lionel ne put s'empêcher de rire:

'c Les hypothèques, cela ne se voit pas, réponditil, ou du moins je n'ai pas le don de les apercevoir.

— Moi, monsieur, je les vois, repartit M. Téterol. C'est en quoi nous différons. »

Lionel s'inclina.

« Le baron de Saligneux est donc mal dans ses affaires ? demanda- t-il.

— Il serait mal dans ses affaires, s'il en avait. Est-ce que ces gens-là ont des affaires ?

^ Quel homme est-ce que le baron ?

— Un fou. Il a une fille qui a du bon sens ; c'est à §amère qu'elle a dû le prendre... Mais je te crois capable d'aimer les fous.

— Je ne les déteste pas. Leurs inventions sont quelquefois réjouissantes, et sans eux le monde serait un peu monotone.

— Ils ont cela de bon, répliqua en ricanant M. Têterol, que leurs extravagances sont le patrimoine des gens sensés. Celui-ci a rendu à la société le précieux service de faire rentrer les immeubles de ses ancêtres dans la circulation ; c'est un bon point à lui marquer, et s'il n'était un hobereau... Aimes-tu les hobereaux, par hasard?

— Gela dépend.

— Gela dépend de quoi ?

— De ce qu'ils sont. Tant vaut l'homme , tant vaut le personnage.

— Ta I ta I sornettes que cela I Tu es donc un réactionnaire? Tu ne crois pas aux principes de 89 et à l'égalité des hommes?

— Si les hommes sont égaux, pourquoi ne veuxtu pas que tel baron vaille autant pour le moins que tel valet de ferme ?

— Voilà bien mes docteurs eh droit. Tu te payes

de sophismes; il n'y a rien qui fausse un esprit

comme l'avocasserie... Je te dis, moi, que je les

hais tous, tes hobereaux. Ma parole I je comprends

qu'on ait eu jadis du plaisir à les guillotiner. N'estce pas une pitié de voir des gens gueux comme des rats, qui font le gros dos? Pourquoi ? Parce qu'ils ont de la naissance. Est-ce que je ne suis pas né, moi aussi?... Tu me fais de la peine, je te croyais libéral.

— Je le suis de toute mon âme. Vivre et laisser vivre les autres, même les hommes et les idées qu'on n'aime pas, voilà le fond du libéralisme. Aussi je ne guillotinerai jamais personne.

— Ce n'est pas la question, repartit M. Têterol, qui avait une singulière façon de discuter. Pourrais-tu me dire à quoi il est utile, ce baron, et ce qui lui mérite les grands coups de chapeau que chacun lui tire, quand il traverse Saligneux ? Et pourtant chacun le sait ruiné ou à peu près.

— Voilà précisément à quoi il sert, répondit Lionel. J'estime qu'il rend service aux gens de ce pays en les accoutumant à respecter autre chose que la richesse. »

Ce mot imprudent produisit un effet désastreux. M. Têterol jeta un regard terrible à son fils.

« Ah I monsieur méprise la richesse ! s'écria-t-il. A merveille ! monsieur vit en fils de famille , il mène grand train. Il fait des études fort dispendieuses, il voyage en Angleterre , en Allemagne ; il monte à cheval, il va au théâtre, il ne se refuse rien. Il est fort heureux pour monsieur que son

père ait des millions, car cela revient fort cher, un prince de Galles. Monsieur jouit des millions de son père et il se donne Tair de les mépriser. Tu conviendras que c'est s'accorder tous les plaisirs à la fois.

— Je ne méprise pas tes millions, Dieu m'en garde 1 répondit Lionel en s'efTorçant de sourire pour dissimuler le chagrin que lui causait la brutale apostrophe de son père ; mais il ne faut pas me demander de les respecter.

— Parfait, de mieux en mieux. Ahl tu ne respectes pas ton père I

— Je le respecte beaucoup, non parce qu'il est liche, mais parce qu'il est pour moi le type de rtionneur, de la probité et du travail, reprit -il d'une voix caressante. Quant à la liste civile qu'il veut bien servir à son prince de Galles, je lui en suis fort reconnaissant, mais je t'assure que je saurais m'en passer.

— Je voudrais t'y voir, dit M. Têterol en se pâmant de rire. Eh! monsieur, que deviendrais-tu sans moi? Oh ! la belle invention, la bonne plaisanterie I Ma parole, tu es aussi fou que ton bon ami le hobereau.

—-Assurément, car je suis autant que lui entêté de ma naissance. Je suis fier de m'appeler Têterol, fier de porter le nom d'un homme qui est le fils de ses œuvres, d'un homme de rien qui est devenu

quelque chose. Guillotine-moi , je suis un aristocrate.

— Eh 1 oui, nous sommes des plébéiens, s'écria M. Téterol désarmé par cette cajolerie, et j'en fais gloire. Je suis du peuple, moi, et j'aime le peuple parce que j'en suis. »

Il allait s'espacer sur ce sujet , il n'eut pas le temps d'en dire plus long, il venait d'entendre un bruit suspect dans la chênaie. Il remit précipitamment son chapeau sur sa tête, se leva, prêta l'oreille, puis se coula: dans un fourré, et l'instant d'après il courait à toutes jambes, en criant :

« Arrête, ou tu es un homme mort. »

Lionel le suivit et l'aperçut de loin happant au collet un fuyard. C'était un pauvre diable qui était venu faire dans le bois une cueillette de champignons. Pris en flagrant délit, il avait abandonné son butin et gagné le large ; mais on n'échappait pas à M. Têterol, qui, ayant saisi son homme à la gorge, le secouait comme on secoue un prunier pour en faire tomber les prunes. En arrivant sur le théâtre de la lutte, Lionel trouva l'un des combattants hors de combat et son père occupé d'étrangler ce pauvre peuple qu'il aimait tant, parce qu'il en était.

« Misérable, je te tiens enfin I s'écria M. Têterol. Tu aimes mieux voler que de travailler. T'imagines-tu que j'ai sué pendant cinquante ans pour que des gueux de ton espèce viennent me

manger la laine sur le dos? Je te guettais depuis longtemps ; ton affaire est faite. »

Le maraudeur profita du peu de souffle qui lui restait pour expliquer qu'il avait eu les fièvres, qu'il était hors d'état de travailler et qu'il n'avait pas cru mal faire en venant ramasser quelques champignons.

« A qui sont-ils, mes champignons ? répliqua M. Têterol avec un redoublement de fureur. A qui est ce bois? A qui est le mur que tu as enjambé pour amener ici ta sale personne ? Je t'apprendrai à respecter mes champignons, mes bois, mes murs. »

Et il le secouait de plus belle. Le pauvre diable n'en pouvait plus, les yeux lui sortaient de la tête. Il n'avait pas menti, sûrement il avait eu les fièvres ; son corps débile, son air souffreteux, ses joues hâves, flétries, aussi misérables que la souquenille en loques dont il était vêtu, en faisaient foi. Avec cela, le poignet de fer qui le tenait sans lui laisser un instant de relâche lui inspirait une frayeur extrême ; il se croyait aux prises avec la justice éternelle, il croyait entendre la trompette du jugement dernier. Il fit pitié à Lionel, qui dit à son père :

« Tu le serres trop fort, tu vas l'étrangler.

— Et quand je l'étranglerais ! riposta M. Têterol. Au lieu de t'amuser à parloter, va-t'en bien vite

chercher le garde champêtre pour qu'il dresse procès-verbal à ce chenapan. Il n'est pas loin d'ici, je l'ai aperçu tantôt dans le chemin, près de la Limourde. Y vas-tu ? »

Lionel ne bougea pas.

« Veux-tu me faire un plaisir? dit-il. Je te demande la grâce de ce pauvre diable.

— Pour qui me prends-tu ? Je n'ai jamais fait grâce à personne. Je ne connais que la loi, moi ; je l'ai toujours respectée, et j'entends que les autres la respectent. Vas-tu chercher le garde champêtre? C'est un service à rendre à l'humanité que de la débarrasser de cette vermine. Tu n'es pas encore parti ? »

Le jeune homme s'approcha de son père pour essayer de lui faire lâcher prise. M. Têterol le repoussa avec violence ; mais, s'étant avisé tout à coup que cette discussion avec son fils risquait en se prolongeant de compromettre son autorité aux yeux de tous les maraudeurs du pays, il ravala sa colère, lâcha son prisonnier, lui administra une gourmade, et lui cria :

« Hors d'ici, canaille I »

L'autre ne demanda pas son reste, il ne pensa pas même à réclamer un de ses sabots qu'il avait perdu dans la bagarre, et il déguerpit au plus vite, suivi de Lionel, qui lui disait avec une indignation simulée :

l'idée de jeian têterol 183

« N'essaye pas d'y revenir, ou tu verras beau jeu... Tiens, scélérat, ajouta-t-il en baissant la voix, voilà pour t'acheter des sabots. »

Et, s'étant assuré que son père n'avait plus l'œil sur lui, il tira de son gousset et glissa dans la main du maraudeur une pièce de monnaie, qui se trouva être une pièce de dix francs.

Adossé contre un chêne, M. Têterol l'attendait en roulant des yeux terribles.

« Monsieur, lui dit-il, je tiens à te prévenir une fois pour toutes que je ne permets à personne de se mêler de mes affaires. Si tu es venu ici pour me donner des leçons, tu aurais mieux fait de rester chez toi.

— Dieu me garde de vous donner des leçons !

lui répondit son fils ; mais ce pauvre homme m'a fait pitié. Il m'a l'air de tenir la mort entre les dents.

— Qu'il crève où il lui plaira, mais qu'il ne vienne pas braconner chez moi ! Je te vois venir ; un de ces jours, tu prendras une trompe et tu t'en iras criant partout : Garnissez vos mains et vos poches, mes amis; le bonhomme Têterol est un agneau du bon Dieu, ne vous gênez pas, ce qui est à lui est à vous... Voilà bien mes nouveaux docteurs en droit ; ce sont ces gens-là qui nous font perdre, nos procès. Tu as donc du goût pour la vermine 1 tu es un socialiste !

— A la fois socialiste et réactionnaire, mon cas est grave, » fit Lionel en souriant.

M. Têterol frappa du pied :

« Quand je ne ris pas, s'écria-t-il, j'entends que personne ne rie.

— Pàrdonne-moi, reprit le jeune homme d'un ton câlin. C'est un jour de fête que celui-ci, et je suis si heureux de te revoir après trois ans, que

.je veux du bien à tout le monde, aux hobereaux comme aux voleurs de champignons.

— Soit ! mais n'essaye pas de me convertir à tes idées ; prends les miennes, ce sera mieux pour toi comme pour moi. »

Et là-dessus M. Têterol se remit en marche. Il avait le front nébuleux, et pendant dix minutes au moins il ne desserra pas les lèvres. Lionel était chagriné de lui avoir déplu déjà trois fois. En partant pour Saligneux, il s'était promis que, durant tout le temps qu'il y passerait, il n'aurait aucune querelle avec son père. Il s'appliqua à rentrer en grâce, et se donna tant de peine pour cela qu'il finit par y réussir. Il parla à l'irascible sexagénaire d'une ferme modèle qu'il avait visitée dans le comté de Ghester et d'un nouveau système d'assolements qu'on y pratiquait. Il avait l'esprit net, la mémoire sûre. Il répondit aux questions que son père lui adressait d'un ton bourru par des explications si claires, si précises, que celui-ci ne tarda

pas à se réconcilier avec son héritier et lui pardonna ce qu'il appelait ses frasques. Quand ils arrivèrent à la Maison-Blànche, M. Tèterol avait repris sa belle humeur, et il dit à Lionel :

« Allons dîner, j'ai une faim de loup. »

Le dîner se passa bien ; il était excellent, et les deux convives lui firent honneur. Lorsqu'on eut servi le café, M. Têterol envoya Joseph chercher dans l'appartement du prince de Galles les caisses de cigares qu'il y avait déposées. Ayant décloué l'une de ces caisses :

« Fume, puisque tu en as l'habitude, dit-il à son fils. Drôle d'habitude tout de mémel Voilà des cigares qui reviennent l'un dans l'autre à dix sous pièce. Au bout d'un quart d'heure, tu auras dépensé dix sous en fumée. N'est-ce pas une pitié? »

L'invitation était si peu engageante que Lionel se défendit de l'accepter; mais M. Tèterol insista, en lui disant :

« Fume donc, tu me feras plaisir ; tes vices sont mon luxe. »

Le jeune homme alluma un cigare. M. Tèterol, qui de sa vie n'avait fumé, le regardait faire, assis en face de lui, tenant à la main un couteau dont il tambourinait sur la table.

Tout à coup il lui dit :

« Sais-tu, mon prince, pourquoi je t'ai fait venir ici?

— Mais je suppose que c'était pour nous procurer, à toi et à moi, le plaisir de nous revoir.

— Il y a un peu de cela; mais ce n'est pas tout... Tu ne devines pas? Je veux te marier.

— Tu veux me marier I s'écria Lionel stupéfait. Il n'y a rien qui presse ; attends au moins que j'aie vingt-cinq ans accomplis.

— Non, je ne veux pas attendre. Une occasion s'est présentée, je veux te marier tout de suite.

— Et avec qui veux-tu me marier ?

— Cherche, » répondit M. Têterol, qui ajouta en scandant sa phrase et s'applaudissant d'avance de l'effet prodigieux qu'elle allait produire :

« Tu as du goût pour les hobereaux ; que diraistu si je te donnais pour femme la fille d'un baron ?

— Je te dirais que tu te moques de moi. Tu détestes trop tous les hobereaux de la terre pour vouloir t'allier avec eux, et ce n'est pas dans un château que tu iras chercher ta bru.

— C'est en quoi tu te trompes. J'irai, ne t'en déplaise, chercher ma bru dans un château, et il n'est pas loin d'ici, ce château ; tu l'as vu tout à l'heure, et il t'a paru superbe.

— Est-ce que je rêve? demanda Lionel, de plus en plus confondu. Tu veux me faire épouser...

— Mlle de Saligneux, » interrompit M. Têterol en gonflant ses joues.

Puis, au risque d'effondrer la table, il y appuya

ses deux coudes, qui avaient la pesanteur du plomb, et il s'écria :

« Es-tu content de moi, mon garçon ?

— Je ne te crois pas, tu plaisantes. M. de Saligneux est ton ennemi, vous avez eu des procès...

— Deux, que j'ai perdus; celui-ci est le troisième, et je l'ai gagné.

— Ah I c'est donc malgré lui...

— Pas le moins du monde, dit M. Téterol en se reprenant aussitôt. Ce mariage l'enchante, le ravit, comble tous ses vœux. Sa fille n'a rien, et tu lui apporteras un million... Tu m'entends, mon gaillard, un milhon !

— Et Mlle de Saligneux consent aussi?

— Elle t'adore.

— Sans m'avoir jamais vu.

— La belle raison I elle a entendu parler de toi.

— Et surtout du million. La sotte créature I

— Elle est charmante, grommela M. Têterol, et si j'avais pu l'épouser moi-même... Mais enfin cela ne se peut pas, » ajouta-t-il d'un ton pénétré.

Il faut avouer qu'il avait examiné le cas et qu'à son vif déplaisir son bon sens lui avait fait des objections insolubles. Il reprit :

« Je te la donne, Lionel, et je te ferai observer que j'attends encore tes remercîments. »

Lionel se renversa dans sa chaise et contempla la fumée de son cigare. Il y apercevait un visage

très-jeune, très-charmant, qui lui plaisait beaucoup et auquel il pensait presque tous les jçurs. Il garda pendant quelques minutes un morne silence.

« Je trouve que tu manques d'enthousiasme, l'homme aux nénufars I lui cria M. Têterol, qui s'impatientait.

-r- Enfin pourquoi tiens-tu à me faire épouser Mlle de Saligneux? demanda Lionel en revenant à lui.

— Il me demande mes raisons I

— Dis-m'en une.

— Eh quoi I cela ne te fait pas plaisir de penser que les gens d'ici comme les badauds de Paris diront un jour : « Vous savez, le fils de Jean Tê- « terol a épousé la fille du baron de Saligneux ! »

Il prononça ce nom de trois syllabes comme s'il en avait eu dix.

« Cela ne me fait ni peine ni plaisir.

— Eh bien ! moi, cela me fait quelque chose. Et puis tu ne comprends pas que nous persuaderons à ton panier percé de beau-père de nous quitter la place? Nous lui ferons des rentes, nous le rendrons à ses plaisirs, nous l'enverrons flâner sur son cher boulevard, et il laissera Saligneux à sa fille. Ce qu'elle aura sera à toi ; ce que tu auras, je l'aurai. Toi et moi, n'est-ce pas la même chose? Nous mettrons tout en commun : plus de clôtures, plus de frontières, plus de Limourde; nous reconstituerons

l'ancien domaine de Saligneux, qui sera désormais le domaine des Têterol, et nous le posséderons par indivis. Ce sera notre France et notre Navarre. Dis-moi, Lionel, ne sera-ce pas gentil? »

Là-dessus il se gratta péniblement le front comme pour en faire sortir une pensée^ timide qui se dérobait, qui n'osait pas se montrer, et il poursuivit avec un peu d'embarras :

« Et enfin, il ne sera pas immortel, le baron de Saligneux I A sa mort il pourrait te laisser... ce sont des choses qui se font. On dit qu'en s'adressantau gouvernement... Cela s'est vu... Pourquoi ne serais-tu pas quelque jour un baron ?

— Ah I par exemple, s'écria Lionel, est-ce bien toi qui me parles, toi qui me prêchais tantôt les principes de 89, l'égalité des hommes, le mépris des titres et de ceux qui les portent I

— Ne cherche pas à me mettre en contradiction avec moi-même, lui repartit M. Têterol en colère. D'abord je ne me contredis jamais ; et puis, s'il me plaisait de me contredire, n'en ai-je pas le droit? ne suis-je pas assez riche pour cela? »

Et, tirant de ses poches une poignée de pièces d'or, il les jeta brusquement sur la table, où elles s'éparpillèrent en roulant avec fracas ; ce fut un geste vraiment espagnol. Cependant, par respect pour la vérité, nous ajouterons qu'il s'empressa de les ramasser et qu'avant de les réintégrer dans sa

poche, il les compta. Il n'est pas donné à tout le monde d'être Espagnol jusqu'au bout.

Lionel était retombé dans son silence.

« Sais-tu quoi, Lionel? lui dit son père. Je te soupçonne d'avoir laissé à Paris une coquine.

— Tu te trompes, répondit-il froidement, je l'ai amenée ici dans une malle , je la déballerai demain.

— Je t'ai déjà dit que, quand je suis sérieux, je n'admets pas que personne plaisante, s'écria M. Têterol exaspéré.

— Sans plaisanterie, mon père, je te déclare que, si je répugne à épouser Mlle de Saligneux, ce n'est pas que j'aime une coquine; les coquines n'ont jamais réussi à se loger ni dans ma vie ni dans mon cœur. C'est très-sérieusement aussi que je te promets de ne jamais me marier sans ton aveu, de ne jamais t'adresser de sommations respectueuses...

— Dieu qu'il est bon! délicieux jeune homme 1 interrompit M. Têterol.

— En retour, je te supplie d'avoir quelques égards pour ma liberté. Accorde-moi du moins le temps de me retourner, d'examiner. Peut-être, quand j'aurai vu la jeune fille que tu désires me faire épouser...

— Que je désire te faire épouser ! interrompit encore M. Têterol. Quelle façon de parler! Je ne

désire pas, je veux; raffaire est conclue, l'affaire est dans le sac. »

Et frappant sur la table, qui se le tint pour dit :

« Mlle de Saligneux. est boiteuse, bossue, bancale, manchote et laide à faire peur. C'est égal, tu l'épouseras, parce que cela me plaît. »

Lionel se leva en disant :

« Je me sens un peu las, permets-moi de me retirer. Si tu le veux bien, nous reprendrons cette cofnversation demain. »

Et il s'approcha de son père pour l'embrasser. Celui-ci lui tendit sa joue sèche et osseuse, et reçut son embrassade sans la lui rendre. Puis le retenant par le bouton :

« Demain, monsieur, lui dit-il, je dois aller à Bourg, où j'ai une affaire à régler, et je ne serai pas de retour avant le soir. Fais tes réflexions d'ici là, et tâche de répondre toi-même à tes objections ; j'ai la sainte horreur des paroles inutiles. »

Resté seul, M. Têterol se promena en long et en large dans la chambre. Il était médiocrement satisfait de cette journée après laquelle il avait tant sou- . pire et qui n'avait pas répondu à son attente. Il

I venait de découvi'ir que le prince de Galles avait

) des araignées dans son plafond, ce fut son mot, et ■ il se promit d'y donner un grand coup de balai,

f d'épousseter à fond son héritier. Il avait beaucoup de reproches à lui faire : 1° Lionel n'avait pas assez

admiré la Maison-Blanche ; 2° il avait trop admiré les nénufars ; 3** il avait avancé que les hobereaux peuvent servir à quelque chose ; 4<> il avait soutenu qu'il y a dans ce monde quelque chose déplus respectable que les millions ; 5° il avait imploré la grâce d'un maraudeur. Mais ce qui était plus grave que tout cela, il avait demandé à voir Mlle de Saligneux avant de l'épouser et témoigné pour l'idée sublime que caressait son père plus de répugnance que d'enthousiasme.

M. Têterol allait et venait, et, pour passer sur quelqu'un sa mauvaise humeur, toutes les fois qu'il rencontrait une chaise dans son chemin, il la bourrait, comme si elle eût été un hobereau ou un voleur de champignons, un réactionnaire ou un socialiste, un infirme ou un fou.

Lionel Têterol n'avait pas fermé l'œil dans son wagon, et le tour du propriétaire l'avait tenu sur pied pendant près de sept heures consécutives. Il était fort las en se mettant au lit. Malgré ses vives préoccupations et le tracas qu'elles lui causaient, à peine eut-il posé la tête sur l'oreiller, il s'endormit profondément et ne fit qu'un somme jusqu'au matin ; mais, en s'éveillant, il retrouva sous son chevet ses pensées qui l'attendaient : elles nous attendent toujours.

Il se leva, il s'habilla, sans étrenner les deux brosses à ongles ni le flacon d'eau de Cologne qui venait de Cologne. Après avoir achevé sa toilette, qui fut sommaire, il passa une grande heure accoudé à sa fenêtre. La campagne venait de s'éveiller comme lui, le jour naissant la regardait d'un œil doux; elle était heureuse de refaire amitié avec

la lumière. Les gazons, trempés de rosée, exhalaient une fraîcheur délicieuse. La Limourde semblait coqueter avec ses bords, que ses eaux luisantes frôlaient amoureusement. De hauts peupliers, rangés en file, rayaient de leurs ombres transparentes la blancheur d'un champ de sarrasin fleuri ; sur les coteaux, des bruyères faisaient çà et là des taches roses ; des fumées montaient lentement dans l'air, oscillant à droite et à gauche comme si elles avaient dû rapprendre leur chemin. A l'horizon, deux nuages d'un gris argenté voguaient dans l'azur, semblables à des voiles pleines de vent ; on eût dit qu'ils partaient pour une joyeuse aventure.

Dans toute la vallée régnait une paix profonde, un silence tranquille, tombé du ciel. Pas d'autre bruit que le chuchotement de la brise causant avec un tremble et le bourdonnement confus d'une guêpe qui s'était levée matin pour courir les treilles, dans la chimérique pensée d'y trouver une grappe déjà mûre. Cependant Lionel entendit peu après le cri d'une faucille qu'on aiguisait, les coups cadencés d'un fléau dans une grange et la voix forte d'un marteau de forge retombant sur son enclume.

L'homme venait de donner à la nature le signal du travail, et ces deux bons ouvriers, aux gages du même patron, commençaient vaillamment leur journée; le cœur gonflé d'une douce espérance, ils croyaient à leur œuvre et à leur salaire.

Peut-être, retenu par un charme, Lionel serait-il resté plus d'une heure à sa fenêtre, si, ayant tourné la tête à droite, il n'avait aperçu tout à coup au foni de la vallée le château de Saligneux. De ce moment, il ne pensa plus qu'à Mlle de Saligneux, son mauvais génie, à qui il envoya à travers l'espace toutes ses malédictions. Puis Une idée lui vint, il prit la plume et écrivit la lettre suivante :

« Mon cher monsieur Pointai, vous êtes un dô ces amis à qui l'on dit tout; je n'ai passé encore à la^ Maison-Blanche que vingt-quatre heures, et j'ai déjà quelque chose à vous dire. Vous m'aviez averti, homme clairvoyant, que je devais m'attendre à des conflits, ou tout au moins à de pénibles frottements; vous m'engagiez à m'y préparer, à en prendre mon parti en philosophe. Votre prédiction s'est accomplie plus vite que vous ne pensiez. Nous voilà presque en état de guerre, mon père et moi, et je ne crois pas qu'il y ait de ma faute. J'étais disposé à lui faire toutes les concessions possibles et même de grands sacrifices ; mais il m'en demande trop, et je doute que ma philosophie puisse tenir bon jusqu'au bout.

« Il me semble que c'est d'hier seulement que je le connais. Jadis je le voyais avec des yeux d'enfant, et les yeux d'enfant ont le précieux privilège de ne pas juger ce qu'ils aiment ; aussi je ne m'ex-

pliquais pas les frayeurs qu'il inspirait à ma pauvre mère. Le soir, lorsque nous étions tête à tête et qu'elle me faisait ses confidences... Elle avait une âme de princesse, cette humble petite bourgeoise, et, toutes les fois qu'elle daignait l'ouvrir 'devant moi, je croyais voir un écrin plein de saphirs et d'émeraudes; mais de quoi vais-je vous parler, monsieur Pointai? Quand je me mets à penser à ma mère, je ne termine jamais mes phrases. Il lui arrivait à elle aussi d'interrompre les siennes; souvent, au milieu d'un mot, elle tressaillait, elle venait d'entendre un pas lourd dans le vestibule, et elle me disait en pâlissant : « C'est lui I » Je m'écriais alors : « Tu en as donc peur? » Et je m'élançais au-devant de l'homme qui la faisait trembler. Avaitil de l'humeur, mes caresses, mes cajoleries en avaient bientôt raison, et je me retournais vers elle, en lui jetant un regard triomphant, comme pour lui dire : « Tu vois, il aboie, mais il ne mord « pas. » Eh bieni il me fait peur aujourd'hui. Qui me rendra mes yeux d'enfant?

« On a bien raison de prétendre qu'il est plus facile de faire son devoir que de le connaître. Je suis résolu à faire le mien, coûte que coûte ; mais je serais heureux qu'on me le montrât. Vous savez que je ne suis pas un mauvais fils; vous savez quelle affection, quel respect j'ai toujours eu pour mon père, combien j'ai le cœur pénétré de ses

bontés pour moi, combien je suis désireux de m'acquitter un jour envers lui. Je vous l'ai dit souvent, et vous m'avez cru, car vous savez aussi que j'ai la sainte horreur des simagrées. Pourquoi mon père merappelle-t-irsans cesse ma dette? craint-il donc que je ne la renie? Non, ce n'est pas sur la somme à payer, c'est sur le mode de payement que je conteste avec lui. Si l'occasion se présentait, mes forces, ma santé, ma vie, il peut disposer de tout cela; mais puis-je mettre à sa merci ma dignité, mon honneur, ma conscience, et lui dire : « Dé- « cide, prononce; ta volonté, quelle qu'elle soit, « sera la seule règle de ma conduite? » Qu'est-ce qu'un homme qui renonce à vouloir? Ce n'est plus un homme, et je veux être un homme.

« De quoi s'agit-il? me demandez-vous. Sans me prévenir, sans me consulter, il s'est mis en tête de me marier. A qui? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... à Mlle Glaire de Saligneux, fille de ce baron Patrice de Saligneux, son ennemi mortel, sa bête noire, qu'il y a quelques jours encore il haïssait à l'égal des portes de l'enfer. N'est-ce pas marier la république de Venise avec le Grand Turc? A la vérité, le Grand Turc est ravi de cette union; mais la république proteste. Pour l'un, c'est affaire d'intérêt; pour l'autre, ce serait une satisfaction de vanité; mais j'en atteste le ciel et M. Pointai, j'ai de l'orgueil, je n'ai point

fc-r

de vanité. La fille d'un baron ou la fille d'un manœuvre, que m'importe? Je n'en fais pas bien la différence, et la seule femme que je veuille épouser est la femme que j'aimerai. Non, je n'épouserai pas cette fille de baron. Quel misérable petit cœur plie doit avoir I Elle se donne, sans se faire prier, h un homme qu'elle n'a jahiais vu; que voulezvous? elle n'a rien, et on l'assure qu'il lui apportera un million bien liquide. C'est en quoi nous différons, mademoiselle; je demande à vous voir. Mais c'est un droit qu'on me conteste. « Le mar- « ché pst ponclu,. me répond mon père. Je t'ai fait « venir, parce qu'on ne pouvait se passer de toi « pour I4 cérémonie et qu'on ne peut marier uw c( jeune homme sans qu'il soit là ; mais tu n'as pas « voix au chapitre, pis amen à tout, les yeux ferai mes. ^ Si l'enfant n'est passage, si l'enfant refuse d'avaler sa médecine, on le fouettera, et il faudra bien qn'il l'avale.

« Mon cher monsieur, vous m'avez fait un jour l'amitié de me dire que j'avais, comme mon père, du bon sens, l'esprit pratique, l'entente des affaires, mais que j'avais hérité de ma mère le goût de me raconter des histoires et de me figurer que c'est arrivé, Vous ajoutiez qu'on pe pouvait savoir si la nature m'avait destiné au métier de politique ou de poète. Je ne crois pas à cette contradiction, ni à la nécessité de ce choix. Romanesque, je me flatte de

ne l'être point; idéaliste, c'est autre chose; mais pensez-vous qu'un peu d'idéalité ait jamais gâté les affaires humaines, et qu'il n'y ait pas de milieu entre les chimères des rêveurs et la mesquine sagesse des empiriques? Eh bien, je ne serai jamais un artiste; le ciel m'a refusé le don d'exprimer ce qu'il y a de meilleur en moi par des mots, par des lignes, par des accords de sons ou de couleurs. Ce que je crois, ce que j'aime, ce que je sens, mes actions seules pourront le dire, mais j'entends qu'elles le disent. Plutôt mourir que de me partager en deux et d'employer la moitié de mon temps à imaginer de grandes choses et l'autre à commettre de plates petites p,ctions. Or n'est-ce pas une action plate et même basse que d'épouser dans une vue d'ambition ou de vanité une femme qu'on n'aime pas et de sacrifier la liberté de son cœur à un calcul? Si tel était mon début dans le monde, ma conscience pourrait-elle me répondre de la suite? Les volontés humiliées ne se redressent plus, et le pas est glissant d'une action qui nous diminue à une action qui nous avilit. Quiconque a été piedplat dans sa jeunesse risque fort d'être un coquin dans son âge mûr; par un entraînement fatal, les bassesses conduisent aux vilenies. Mais, en fût-il autrement, n'ai-je pas lu jadis dans un des dialogues du divin Platon qu'il faut tâcher de mettre un peu (Je musique dans sa vie? Épouser Mlle de Sali-

gneux, ah! monsieur Pointai, quelle triste musique ! et qu'en penserait Platon, et surtout qu'en penserais-je? et je me soucie encore plus de me plaire à moi-même qu'à Platon.

« Monsieur Pointai, accourez à mon secours.

Vous êtes le seul homme qui exerce quelque influence sur mon père, le seul dont il ait écouté quelquefois les conseils. En tout ce qui concernait mon éducation, mes études, il vous a consulté et s'est rendu presque toujours à vos avis. Peut-être vous écoutera-t-il encore cette fois-ci. Prenez votre plus belle plume, celle qui vous sert pour expédier vos grosses, trempez-la dans votre meilleure encre, et écrivez à mon tyran que je vous ai fait mes confidences et que son projet vous semble déplorable. Il ne m'en voudra pas de m'être ouvert à vous, il sait jusqu'où va notre intimité. Faut-il que je vous le dise? représentez-lui que ce mariage pourrait bien compromettre à jamais ma carrière, qu'en m'établissant trop tôt, en me donnant la fille d'un baron et cinquante mille livres de rente, il risque de tuer mon avenir, que je me croirai an'ivé avant d'être parti, que je croupirai dans la fainéantise, que je m'enterrerai dans mon épais bonheur, et que les cygnes, soumis à un certain régime, deviennent tout simplement de gros oisons de bassecour. Il sera sensible à cet argument, il^a encore plus d'ambition pour moi que je n'en ai moi-même.

« Je suis, monsieur Pointai, un naufragé qui agite son mouchoir pour qu'on lui vienne en aide. Si vous me tirez de là, si grâce à vous j'échappe à Mlle de Saligneux sans me brouiller avec mon père, je vous devrai un bien beau cierge; mais je n'ose vous promettre que cela ajoute rien à l'affection respectueuse que je vous ai vouée; elle ne dépend point des services que vous m'avez rendus et de ceux que vous me rendrez encore. »

Lionel plia sa lettre, et tout en la pliant il se prit à dire :

« Je ne crois pas que Mlle de Saligneux soit bancale, ni bossue, ni laide à faire peur; mais a-t-elle le visage de mon inconnue, sa taille fine, le feu de son regard, la fierté de son noir sourcil bien arqué, la franchise de sa voix claire et mordante, et ce pied mignon que j'ai tenu dans ma main? C'est cela qui arrangerait tout. ï>

Puis il s'écria :

« Non, je n'épouserai pas Mlle de Saligneux ; je le jure par ma fierté et par tes yeux bruns I »

Et il ajouta en se moquant de lui-môme :

« Voilà trois mois que je ne l'ai vue et je pense encore à elle. Que je suis enfant I »

Il Vêtait en effet. Lui en ferons-nous un crime ? Il est bon de posséder à fond le droit administratif; il est bon aussi d'avoir des enfantillages et de les

prendre au sérieux. Le premier devoir de la jeunesse est d'être jeune.

Quelle était cette inconnue dont Lionel Têt^rol venait d'invoquer le souvenir et les yeux bruns? Il aurait bien voulu savoir son nom ; mais à qui la demander? et, quand il l'aurait su, qu'y aurait-ij gagné? Ce qu'il savait de science certaine, c'est qu'il l'avait rencontrée pour la première fois six mois auparavant, le 27 févf ier ; les arbres avaient encore leurs feuilles mortes , mais à leur pied l'herbe était déjà fraîche et luisante ; le printemps sortait de sa coquille, narguant l'hiver et la bise, qui le menaçaient de l'y faire rentrer. Le ciel ressemblait au visage d'une Parisienne, dont il avait la mobilité, le caprice, les jeux d'ombre et de lumière ; ce n'était pas un ciel d'une beauté classique, mais il s'y passait beaucoup de choses agréables, et on y voyait courir de petits nuages blancs, qui tour à tour cachaient le soleil ou le découvraient. Lionel, revenu depuis peu d'Angleterre, habitait alors à Auteuîl ui^ pied-à-terre qu'un de ses amis lui avait prêté, pour qu'il y travaillât plus tranquillement à sa thèse, à laquelle il mettait la dernière main. Toutes les après-midi| il lui faisait prendre l'air, la promenait dans le bois pendant une heure ou deux. Ce jour-là, il cheminait ayec elle le long du joli sentier qui borde la route des Poteaux, réservée aux cavaliers. Il venait de s'ar-

rêter pour reprendre hateine, et il était occupé à regarder un vieux chêne habillé de lierre des pieds h la tête, un groupe de bouleaux qui semblaient frissonner sous leur mince écorce argentée, un énorme fouillis de ronces dont les bras crochus, e'entre-croisaient , et trois pins détachant sur le ciel leurs aiguilles du vert le plus doux et leur tronc jaunâtre tacheté de soleil, quand il entendit le h^^nis^ement d'un cheval. Il se retourna et vit passer devant lui une jeune amazone, accompagnée d'un cavalier aux cheveux blancs. Après qu'elle eut passé, il la suivit longtemps des yeu^ç. Jl faut croire que nous avons tous dans l'esprit à notre insu une figure de femme que nous avons faite ^ notr^ fiptntaisie ; quand nous apercevons dans l'avenue des Poteaux ou ailleurs une inconnue à cheval ou à pied qui lui ressemble, nous nous disons : Enfin, p'est ellel II parut à Lionel qu'il avait déjà contemplé en rêve la brune vive et piquante qu'il venait de rencontrer. Hélas ! elle avait bien vite disparu , et il aurait mieux fait de n'y plus penser. Il y pensa pourtant, et dans ses moments perdus il se demandait :

« Ce vieillard qui l'accompagnait est-il son père ou son mari ? » .

Cette question était absolument étrangère h sa thèse, qui roulait sur un point de droit international.

Pendant tout le mois de mars, deux ou trois fois chaque semaine, il retourna se promener le long de la route des Poteaux, dans Tespérance de revoir son inconnue. Il la revit, mais elle ne l'aperçut point. Elle ne se doutait pas qu'il y avait là un jeune homme occupé à la regarder et qu'il était venu tout exprès pour cela. Rien n'est plus désagréable que d'aimer une femme ou une jeune fille qui ne sait pas que vous existez. Heureusement pour Lionel, le hasard lui vint en aide.

Huit jours plus tard, il vit passer de nouveau devant lui celle qu'il attendait, et cette fois il entendit le son de sa voix. L'œil brillant, le teint animé, les cheveux au vent, elle faisait galoper son cheval à bride abattue, et se retournant vers son compagnon, qui avait peine à la suivre, elle lui cria :

« Ah ! mon oncle, que c'est amusant de vivre ! »

A quoi il répondit :

« Fort bien, pourvu que cela dure; prends garde de tomber. y>

€ Bon vieillard, pensa Lionel , tu n'es pas son mari. »

L'homme aux cheveux blancs avait eu raison de s'inquiéter. Au même instant, le cheval de l'inconnue buta et lui fit perdre les arçons. En un clin d'œil, Lionel, franchissant un fourré, s'était élancé auprès d'elle et lui offrait son secours, dont elle

n'avait guère besoin. Il ne pouvait pas l'aider à se relever ; en tombant, elle était restée debout ; il n'avait pas à courir après le cheval, elle n'avait pas lâché la bride ; mais sa toque avait roulé à quelques pas de là. Il s'empressa de la ramasser et la lui présenta. Avant de la remettre sur sa tête, elle s'occupa de rajuster ses cheveux d'un beau brun foncé qui s'étaient défaits. Lionel étendit la main, elle y posa le bout de son pied et remonta lestement en selle, tandis que son oncle la tançait sur son étourderie.

« Prenez-vous-en à Théodore, lui répondit-elle. Je pensais à lui, quand je suis tombée, i»

Après quoi, faisant à Lionel un gracieux sourire, elle s'éloigna au grand trot.

Ce sourire aurait enchanté le jeune homme, si elle n'avait pas parlé de Théodore; mais Théodore était de trop, Théodore avait tout gâté, ce Théodore à qui elle pensait en tombant de cheval, ce Théodore qui avait le glorieux privilège de lui donner des distractions.

<t Oh I l'heureux homme que ce Théodore ! se dit Lionel. Qu'a-t-il donc fait pour obtenir du ciel une telle faveur ? Ses cheveux, son sourire, son cœur, elle lui a tout donné. Heureux et odieux Théodore! »

Il allait quitter la place, quand il aperçut à terre une plume de marabout qui s'était détachée de la

toque. Il la prit et l'emporta ; c'était un vol qu'il faisait à Théodore.

Il retourna souvent au bois, sans y trouver son inconnue. Il désespérait de la revoir jamais, lorsque sa bonne étoile le conduisit un soir à la Comédie- Française. A peine était-il installé sur son fauteuil de balcon, il la vit paraître, accompagnée de son oncle, dans une loge du premier rang. Elle était habillée de soie rose, elle avait une fleur dans ses cheveux.

« Théodore viendra-t-il? » se demandait Lionel.

Et il s'attendait à chaque instant à le voir entrer dans la loge; mais Théodore ne parut point, et, comme ce soir-là Lionel avait l'âme bien disposée, il en vint à se persuader que Théodore n'était point le dangereux rival qu'il s'était figuré , que Théodore était tout simplement un chien ou un perroquet.

« Si c'était l'homme aimé, se disait-il, en auraitelle parlé si librement devant moi ? »

Cette soirée lui fut délicieuse, à cela près qu'il surprit plusieurs fois des lorgnettes braquées sur la reine de ses pensées ; il aurait voulu qu'elle fût invisible pour tout le monde, sauf pour lui. Il la contemplait lui-même avec une indiscrétion dont elle ne s'avisa point ; ayant la vue longue et perçante, il pouvait se passer de lorgnette. On jouait : ïl ne faut jurer de rien ; il se mit dans la tête que

la vraie pièce se jouait non sur la scène, mais dans la salle , qu'il était Valentin , que son inconnue était Cécile, que c'était lui qui disait : « Vous me paraissez savante pour votre âge et en même temps aussi étourdie que moi, qui le suis comme le pcetoier coup de matines, » et que c'était elle qui lui répondait : a: Pour étourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je vous aime. Je ne vous ai vu que trois fois, mais j'ai du cœur et je m'en souviens. »

L'inconnue était bien loin de s'imaginer qu'elle venait de dire à Lionel :

« Mon ami, c'est que je vous aime. »

L'avait-elle aperçu? se rappelait-elle seulement qu'un jour il lui avait pris le pied pour l'aider à remonter en selle et qu'il se passe quelquefois dans l'avenue des Poteaux des incidents dont le cœur d'un homme se souvient toujours? Elle était tout entière à la pièce, qui l'intéressait comme un conte de fées. Quand on baissa le rideau, elle ne songeait pas à s'en aller ; il fallut que son oncle la touchât légèrement sur l'épaule. Alors elle tressaillit, se Je va, s'enveloppa dans son burnous et se perdit dans la foule, où Lionel ne sut pas la retrouver. *

Il ne la revit plus, mais il ne l'oubliait point. Ce n'était après tout qu'une passion de tête, qui ne le dérangeait pas dans son travail, puisqu'il passa son examen de docteur avec l'éclat que l'on sait. Gepen-

dant, lorsqu'il partit pour l'Allemagne, il y emporta la plume de marabput. L'impossible, le chimérique a le mérite de nous dégoûter des joies vulgaires et nous détourne d'aller au bonheur par de vilains chemins. Lionel aurait pu s'écrier, comme cet homme à qui l'on reprochait son indifférence pour les femmes :

« Que voulez-vous? j'ai dans l'esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup. »

Il aurait pu dire aussi :

« J'ai bien des obligations à cette femme-là, car elle m'aidera à ne pas épouser Mlle de Saligneux. De toutes les raisons que je puis avoir pour me refuser à ce mariage, c'est la moins bonne, mais c'en est une. »

On a beau être docteur en droit et aspirer à devenir député, on a quelquefois des raisons qu'on n'oserait avouer à personne.

Après avoir fermé sa lettre, Lionel la fit porter à la poste; puis il' déjeuna, et, après avoir déjeuné, il refit seul la promenade qu'il avait faite la veille avec son père. Il ne s'occupa le long du chemin ni de récoltes, ni d'irrigations, ni d'assolements; il ne pensait qu'à son affaire. Dans quelques heures, son redoutable père serait revenu de Bourg, et alors commencerait la danse. Il croyait le voir debout devant lui, le front sillonné par le pli droit et profond que la colère y creusait, l'œil allumé, les mains crispées, lui disant d'un ton glacial : <L Eh bien, monsieur, as-tu réfléchi? »

Et cependant, plus il allait, plus il s'affermissait dans sa résolution, et plus croissait son invincible antipathie pour Mlle de Saligneux. Il se la représentait tantôt comme une péronnelle façonnée par des béguines aux petites manières, la tête pleine

de petites sottises et de gros préjugés, tantôt

des Poteaux, c'était la Cécile du Théâtre-Français, c'était l'inconnue. Lionel n'eut garde de se montrer; un pli de terrain l'abritait. Dès qu'il fut un peu revenu à lui, il écarta doucement de ses deux mains les herbes qui étaient devant lui et s'arrangea de manière à voir sans être vu. Muet, immobile, il resta là, le cœur palpitant d'émotion, retenant son souffle comme un enfant qui craint de mettre enfuite un papillon. Il savait que les inconnues ont des ailes, qu'elles s'envolent, et qu'on ne les revoit plus.

Sur un appel pressant de son père, Mlle de Saligneux avait pris congé du marquis de Virevieille. Elle était arrivée le matin même de Paris, où Mme de Juines était allée la chercher. Après son déjeuner, elle avait fait le tour de son domaine, pour s'assurer qu'il n'avait pas souffert quelque nouvelle atteinte. Elle adorait son Saligneux, même rogné, échancré, écorné; mais, l'ayant vu diminuer d'année en année, elle n'y revenait jamais sans se demander s'il en restait quelque chose. Elle venait de constater que les restes en étaient bons. Gependant, en songeant à sa grandeur passée, elle n'avait pu retenir un soupir. Elle n'était pas fille à se plonger dans la mélancolie; pour s'égayer, elle s'était mise à chanter, et tout en chantant, comme elle avait le goût des entreprises, l'idée lui était venue de se procurer et de mettre dans ses cheveux un des beaux nénufars qu'elle aper-

cevait à quelques pas d'elle, de l'autre côté du ruisseau. Elle savait que ces nénufars appartenaient à l'ennemi ç cette oonsidération ne fit qu'irriter sa fantaisie; mais elle savait aussi que l'ennemi était toujours aux aguets et qu'il était dangereux de se commettre avec lui; cette seconde considération la fit hésiter. Enfin la convoitise l'emporta sur la prudence. Elle se leva, et son premier soin fut d'aller chercher un râteau oublié dans une prairie. Elle le rapporta et promena ses yeux autour d'elle. Regardant à droite, regardant à gauche, regardant partout, elle ne s'avisa pas que dans l'herbe, derrière un pli de terrain, à l'ombre d'un châtaignier qui le protégeait de ses branches traînantes, il y avait un docteur en droit qui la regardait.

Tout à fait rassurée, elle se rassit et commença à se déchausser ; après avoir ôté ses bottines, elle ôta ses bas, et bientôt Lionel, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements, vit apparaître deux petits pieds mignons, qu'il crut voir étinceler au soleil comme deux diamants. Elle-même les contemplait aCvec quelque complaisance; on lui avait dit souvent qu'elle avait un joli pied, et elle n'avait pas attendu qu'on le lui dît pour le savoir.

Ses apprêts terminés, elle descendit la berge avec précaution, entra dans l'eau, qui dans cette saison était très-basse ; à peine en avait-elle audessus de la cheville. Toutefois, quand elle eut

214 l'idée PE JEAN TÊTERÛL

atteint le milieu de la rivière, elle en eut jusqu'à rai-jambe et dut retrousser sa jupe à la hauteur de son genou, sans se douter que de sa vie le docteur en droit n'avait ouvert de si grands yeux. Elle atteignit bientôt l'autre rive, elle allongea son bras et son râteau et ramena une longue tige, que couronnait une belle corolle d'une blancheur argentée. Ella accrocha son râteau aux branches d'un osier, et, s'aidant de ses deux mains, elle détacha la fleur, qu'elle contempla d'un œil ravi, en disant tout haut :

« Que tu es belle, toi, d'autant plus que tu es du bien volé I y>

 ces mots, elle la pressa sur ses lèvres. Puis elle regagna la rive gauche, remonta le talus et s'empressa de se chausser. Quand ce fut fait, comme elle allait s'éloigner, elle s'aperçut qu'elle avait oublié son râteau sur l'autre berge, et au même instant elle s'aperçut aussi qu'un beau jeune homme venait de sortir de terre et la saluait respectueusement.

Elle laissa échapper un cri d'effroi, et son premier mouvement fut de s'enfuir. Par malheur, elle n'eut pas fait trois pas qu'un coup de vent emporta son chapeau de paille, dont les brides étaient dénouées, et le fit voler dans la Limourde. Elle s'arrêta, fort embarrassée. Déjà Lionel s'était emparé du râteau, à l'aide duquel il retira de la rivière

L'IPÉE DI; JEAN TÊTEROL 215

le chapeau, qu'entraînait le courant. Après quoi, revenant se poster en face de Mlle de Saligneux, il lui dit :

« Est-ce à mademoiselle de Saligneux que j'ai l'honneur de parler?

•^ Cela pourrait être, » répondit-elle, sans s'aviser de l'effort surhumain qu'il avait dû faire pour articuler d'un ton calme et sans avoir l'air d'un fou cette question qui pour lui était grosse d'une destinée.

Elle ajouta :

ce Puis-je savoir de mon côté qui me fait l'honneur de m'adresser cette demande?

— C'est M. Lionel Tèterol, répliqua-t-il.

— Eh bien! monsieur Lionel Têterol, ayez l'obligeance de me rendre ce que vous m'avez pris.

- — Tout à l'heure, mademoisellcj lui dit-il gravement; mais au préalable veuillez m'expliquer comment ce râteau se trouve ici ; y est-il venu tout seul?

— Je vous jure, monsieur, qu'il est à moi.

— Et pouvez-vous me jurer, mademoiselle, que ce nénufar que vous tenez à la main est aussi à vous?

— Ainsi vous avez reconnu tout de suite votre nénufar! s'écria-t-elle. Cela ne m'étonne pas, monsieur; on a dans votre famille le fanatisme de la propriété. On mettrait sous vos yeux cent nénufars que vous diriez, sans prendre le temps de la réflexion : « Voilà le mien. » Oh ! l'heureux don !.. Et si

je refusais de vous le rendre, ce nénufar charmant qui est à vous, me le feriez-vous réclamer par voie d'huissier? C'est probable. 11 pleut des huissiers dans ce pays.

— Non, mademoiselle, je ne vous enverrais point d'huissier; mais je garderais précieusement le chapeau que voici.

— Allons, un beau mouvement, soyez généreux^ restituez sans rien demander. Pourquoi tenez-vous à la ravoir, cette pauvre fleur?

— D'abord elle est à moi, ensuite elle a été cueillie par vous.

— Très-joli! s'écria-t-elle. Du sentiment, de la poésie I Je ne croyais pas que cette graine levât dans ce pays.

— Tout y vient, tout y pousse, mademoiselle, du moment que vous y êtes. »

Elle lui fit une profonde révérence, et après une pause :

« J'ai été maladroite, je me suis laissé prendre, il faut payer. Mais comment allons-nous faire pour nous rendre nos biens? Nous ne pouvons pas les jeter par-dessus la rivière.

— Vous oubliez qu'il y a un pont à deux cents pas d'ici.

— Et vous, monsieur, vous oubliez qu'il a été condamné, ce pont, et fermé par une barrière grillée, treillissée, verrouillée, cadenassée.

— J'enjamberai la barrière.

— A vos risques et périls, i> dit-elle.

A ces mots, ils descendirent l'un la rive droite, l'autre la rive gauche de la Limourde, et arrivèrent en même temps aux deux extrémités du pont. C'était là que les pères avaient eu leur premier colloque, ce fut là que les enfants eurent leur premier têteà-tête.

Lionel firanchit la baiTière sans trop de difficulté. Mlle de Saligneux s'avançait à sa rencontre; mais, s'étant ravisée, elle recula précipitamment de quelques pas.

« Un instant, monsieur, reprit-elle; il me vient un scrupule, une inquiétude. Ce pont est-il à vous ou à moi?

— Je crois qu'il est à vous.

— Vousle croyez, il faudrait en être sûr. Pensez-y; l'afifaire est de conséquence. Si j'avais le malheur et l'audace de mettre le bout du pied dans l'empire des Têterol, c'est bien alors qu'on m'enverrait les huissiers. Quand je vous dis qu'il en pleut! »

Et aussitôt, changeant de visage et de ton, elle ajouta avec la gravité d'un diplomate émérite :

« Ah ! monsieur, entre vous et moi, ne pourrionsnous pas inventer un moyen de mettre fin à ces misérables procès qui chagrinent ceux qui les perdent et n'ajoutent rien à la gloire de ceux qui les gagnent ? »

Elle le regardait les yeux dans les yeux, et il éprouva un transport de joie. Il fut sur le point de lui répondre :

(L Mais vous savez bien que ce moyen, on l'a inventé pour nous, et que vous l'avez approuvé. Quant h moi, apprenez que depuis un quart d'heure je le trouve admirable, merveilleux. »

Il n'eut pas le temps à'ouvrir la bouche. Elle s'écria subitement ;

a: En vérité, monsieur, il me semble que je vous ai vu quelque part.

— Et moi, j'en suis certain.

— Où donc?

— Cherchez.

— Eh I oui, c'était au bois, un jour que je suis tombée de cheval. y>

En prononçant ces mots, elle rougit ; elle se souvint que, pour la remettre en selle, il lui avait tenu le pied, et du même coup elle se rappela que tout à l'heure elle était nu-pieds.

« Quefaisiez-vous sous ce châtaignier? demanda* t-elle d'un ton de reine.

— Je dormais très-profondément.

— Et à quel moment vous êtes- vous réveillé ?

— Permettez ; avant de répondre à cette question, j'en ai une à vous faire.

— Décidément vous avez le génie du troc. Donnant, donnant. Je vois bien que nous n'en finirons

pas de sitôt avec nos procès,.. Soit, questionnez.

— Je meurs d'envie de savoir qui est Théodore. »

Elle fit un geste d'étonnement :

« Théodore! Qui donc vous a parlé de Théodore?

-— Vous-même, mademoiselle.

— Moi ! Vous rêvez.

— Je ne rêve point. Le jour où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans l'avenue des Poteaux, n'avez-vous pas dit à la personne qui vous accompagnait et par conséquent à moi qui vous écoutais : « C'est Théodore qui est cause de mon accident, « je pensais à lui en tombant de cheval? »

Elle partit d'un éclat de rire.

« Vous voulez donc savoir qui est Théodore? Eh bien! Théodore... ï> Elle n'en put dire davantage. Une voix aigre cria : « Claire, où donc es-tu?

— On y va, ma tante, » répondit Mlle de Saligneux.

Et jetant le nénufar à Lionel, reprenant son chapeau et son râteau, elle se sauva.

Lionel se sauva aussi, comme un homme qui a une grande joie à cacher, car la joie fait courir comme la peur. La sienne était presque folle ; le hasard l'avait pris en amitié et venait de frapper un grand coup pour le tirer de la plus cruelle détresse. Il était aussi heureux qu'un chercheur d'or qui a

découvert un filon ou qu'un indigent qui apprend qu'il a gagné le gros lot, aussi ému qu'un naufragé qui surgit miraculeusement au port, aussi surpris qu'un enfant qui s'est endormi en demandant la lune et qui au matin la trouve sous son oreiller. Il éprouvait le besoin d'embrasser quelqu'un ou quelque cfiose. Il s'avisa qu'il tenait à la main un nénufar où Mlle de Saligneux avait posé ses lèvres, il y but le baiser qu'elle y avait laissé, et ce fut la seule folie qu'il fit, parce qu'il y avait là tout près des ouvriers qui travaillaient dans les champs. Quant à s'étonner et à se scandaliser de l'étrange facilité avec laquelle Mlle de Saligneux avait pris son parti d'épouser un homme qu'elle n'avait jamais vu, il n'y songeait plus. Il inventait pour justifier sa conduite les arguments les plus insensés. Elle avait eu des pressentiments, des divinations, sans qu'aucun motif d'intérêt eût influé sur sa décision ; son regard , sa beauté , répondaient de la parfaite noblesse de ses sentiments. Lionel était amoureux, et l'amour est une déraison ; toutes les inconséquences lui sont permises , l'absurde est son royaume.

A six heures sonnantes, M. Têterol fut de retour; il n'était jamais en retard d'une minute. Il entra dans la salle à manger en faisant craquer le parquet sous ses bottes, et il aborda son fils avec une froide poignée de main. Pendant tout le dîner, il eut l'air

sombre, morne et féroce d'un canon Krupp chargé jusqu'à la gueule, prêt à partir. Quand. on eut servi le café, il vida sa tasse d'un seul trait et renvoya Joseph. Alors, posant sur la table, selon sa coutume, ses lourdes mains qui écrasaient tout ce qu'elles touchaient et ses deux coudes cuirassés qui s'étaient frayé un large chemin au travers de l'humaine cohue, attachant sur son héritier des yeux au fond desquels on apercevait son idée allumée et toute flambante comme un feu de forge, il lui dit d'une voix saccadée :

« Eh bien ! Lionel, as-tu réfléchi ? »

Les mouches qui bourdonnaient autour d'eux se turent, sentant la gravité de la circonstance, et un silence de mort régna dans toute la salle. Lionel fut deux minutes sans répondre ; ces deux minutes parurent deux siècles à son père. Enfin le jeune homme dit :

<( Oui, j'ai réfléchi. Je ferai ce que tu voudras. »

La figure de M. Têterol s'empourpra, et il tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les tempes, que la joie rendait moites.

« Tout est pour le mieux, s'écria-t-il. Je savais bien, Lionel, que tu étais un garçon de sens. Tu as fait tes petits calculs, et il t'a paru que ton père avait raison. Moi, d'abord, j'ai toujours raison ; c'est la plus vieille de mes habitudes. Voilà ce que c'est que de réfléchir. Tu as découvert que ce n'est pas

222 l'idée de JEAN TÊTEttOL

un mince avantage pour un. ambitieux d'avoir une Saligneux dans son sac. Ils ont de belles alliances, ces hobereaux ; il y a des marquis danô la parenté, et tous ces gens-là se soutiennent, ils ont le génie de l'intrigue. Pendant longtemps encore, même en république, ils auront beaucoup d'influence. Vois plutôt mes procès I Ils n'ont eu qu'un mot à dire à l'oreille d'un juge, et il s'est trouvé que leurs lapins de garenne n'avaient pas mangé mes choux. Le monde est si bête I Et puis je te l'ai déjà dit, cet écervelé de baron ne fera pas de vieux os, et il n'a pas de postérité masculine à qui léguer .son titre. Il se pourrait bien qu'à sa mort. . .

— N'en parlons plus, interrompit Lionel. Je t'ai promis de faire ce que tu voudras.

— Parlons-en au contraire, reprit M. Têterol. Je t'affirme que ce mariage est pour toi un coup de fortune. Elle est toute jeune, toute Verdissante, cette demoiselle, et pourtant elle a déjà beaucoup de raison, beaucoup d'esprit de conduite. Elle t'aidera à te pousser, à faire ton chemin. J'ai eu de ses nouvelles par M. Grépin.

— Qui est M. Grépin? demanda Lionel.

— Une canaille. Et ne va pas croire que Mlle de Saligneux soit laide à faire peur, je t'ai dit cela pour te faire enrager; tu penses bien que je ne voudrais pas d'un monstre pour ma bru, Tu la verras dè§

L'IÙÊE de JEAN TÊTEROL 223

demain; j'ai rencontré tantôt le baron, nous avons tout arrangé, et c'est demain que je te présente. Mon Dieu I je ne te dis pas que ce soit une Vénus...

— De grâce, n'en parlons plus, interrompit encore Lionel, que son père mettait au supplice en s'obstinant à faire l'éloge de Mlle de Saligneux, comme s'il eût pris à tâche de le dégoûter de son bonheur. »

L'entêté vieillard ne lâchait jamais sa proie. Use leva et fit le tour de la table pour venir s'asseoir à côté de son fils. Il ouvrit lui-même là caisse de cigares, lui en présenta un et lui procura du feu en firottant une allumette sur la semelle de sa botte.

Pendant que Lionel fumait :

« Pardonne-moi, mon garçon, reprit-il; je t'ai un peu brusqué hier au soir. Bon Dieu ! je te comprends, tu avais une amourette au cœur. Tu conviendras que je ne t'ai jamais chicané là-dessus. C'est gentil, les amourettes; mais du moment qu'elles nuisent aux affaires sérieuses 1... Elle est donc bien johe, l'autre? Ehl cela passe si vite, la beauté : c'est un déjeuner de soleil. La beauté, voilà ce qu'il en reste. »

Et il soufflait sur ses doigts comme on souffle sur un chardon pour en faire envoler le duvet* Le duvet parti, il ne reste que les piquants.

« Les amoureux, poursuivit-il, s'imaginent qu'il n'y a qu'une femme au monde; il y en a des mille

et des mille. Ce n'est pas la plus beUe, c'est la plus utile qu'il faut épouser. Tu es un homme sérieux, toi ; tu es un homme fort. Je te vois déjà en selle, ta princesse en croupe. Trotte, bidet I C'est moi qui fournirai le picotin. . .

— Pour l'amour de Dieu, qu'il n'en soit plus question I » s'écria de nouveau Lionel, à qui les métaphores de son père semblaient encore plus redoutables que ses coups de boutoir.

En ce moment, Joseph annonça l'abbé Miraud, qui venait i*endre ses devoirs à l'héritier.

« Arrivez donc, monsieur le curé, lui cria M. Têterol. Je vous présente mon prince de Galles. Il est • bien bâti, n'est-ce pas? Et dire que je l'ai vu pas plus grand qu'une botte 1 Vous ai-je averti qu'il s'appelle Lionel comme vous? C'est un filleul qui vous fera honneur, mais vous n'en ferez pas un clérical. Lui et moi, nous avons les mêmes opinions, le même cœur, la même volonté.

— La vôtre, monsieur Têterol? répondit l'abbé en souriant de l'air d'uni timide qui se décide à tout oser.

— La mienne, la mienne I puisque je vous dis que c'est aussi la sienne I répliqua M. Têterol. Voilà bien mes hommes de sacristie. »

Et il ajouta en promenant ses gros doigts dans les cheveux châtains de son fils :

« Vous aurez beau faire, vous ne me le gâterez

pas, mon prince de Galles.. Il sait trop ce qu'il me doit. Et que le diable m'emporte si je regrette tout ce que j'ai dépensé pour son éducation! Regardez bien ce garçon, monsieur le curé ; c'est le meilleur de mes placements, c'est du 20 pour 100. »

Lionel profita de la première occasion pour laisser en tête-à-tête l'abbé et son père, et il se retira dans sa chambre. Le bonheur a ses nuits blanches ; cette nuit-là, Lionel ne dormit guère. Il lui semblait qu'avant le matin un voleur allait descendre du ciel pour lui dérober son trésor, et il lui tardait de l'enfermer dans un tiroir à serrure.

Il se leva au petit jour et écrivit à M. Pointai les deux lignes que voici :

« Mon cher monsieur, tenez ma lettre pour nulle et non avenue. J'ai vu Mlle de Saligneux. »

Faut-il croire que M. Têterol avait menti sciemment à son fils ? ou admettrons-nous que lui-même s'était laissé tromper par les assurances vagues du baron, qui l'avait payé en monnaie de singe? Le fait est que ce dernier n'avait pas dit un mot à sa fille des étranges propositions qu'il avait reçues de son voisin et de la demi-parole qu'il lui avait donnée. Mlle de Saligneux ne soupçonnait point qu'on songeât à la marier ; elle était dans une ignorance absolue de l'événement qui se tramait. S'il en avait été autrement, selon toute apparence, elle se fût occupée d'autre chose que de se déchausser pour voler des nénufars.

M. de Saligneux avait eu plusieurs raisons pour ne rien dire à sa fille. D'abord il s'était fait une habitude de retarder jusqu'à la dernière heure tout débat sur un sujet qui lui déplaisait. Quand il lui survenait des choses désagréables, il aimait mieux

les subir que de les discuter. Ensuite, avant d'expliquer à sa fille ses intentions, il attendait de les connaître lui-même, et en vérité il ne savait pas encore ce qu'il comptait faire. Marier sa fille hors de son monde, la donner au fils d'un Têterol ! A cette pe^jsée, il avait éprouvé d'abord des accès d'indignation, des soulèvements de cœur, qui s'étaient traduits par des haut-le-corps. On n'en doutera pas quand on saura qu'il possédait une jolie collection de cannes, et dans le nombre un jonc superbe, très-souple, à pomme d'agate, que' lui avait donné jadis une de ses maîtresses. Depuis quelque temps, il ne s'en servait plus dans ses promenades, il le réservait à un usage particulier. Pendant les jours qui avaient suivi son entretien avec l'ancien maçon, il lui était arrivé de considérer ce jonc avec une sorte d'attendrissement, en lui disant :

« Tu auras une belle fin, je te casserai sur l'échiné de M. Têterol. »

Plusieurs fois il avait eu la velléité de courir à la Maison-Blanche, d'y faire son coup, et de dire à l'insolent, après l'avoir bâtonné :

« A présent, mon cher monsieur, achetez mon château; le chagrin que j'aurai de le voir dans vos vilaines mains sera suffisamment racheté par la joie pure et vraiment céleste que je viens de savourer. »

228 l'idée de JEAN TkTEBÙL

D n*en avait rien Eût, le j<Hic était eocwe intact.

La consdence du baron de Salign^n: avait beau^ coup roulé, et, en roulant, elle avait p»4u ses an^es, ses raideurs et sa virginité. Elle ressemblait à ces fenunes qui n'en sont plus à compter leurs aventures ; il n'y a qpie la première^jui Êisse événement; les autres sont des accidents sans con« séquence, qu'on a bientôt £adt d'oublier. D en résultait que les soulèvements de cœur du baron ne duraient guère. Dans la vie de désordre et d'expédients, la première faculté qui se perd est celle des longues indignations. Les reins s'assouplissent, on s'apprivoise avec les portes basses. A la vérité, on commence par se gendarmer contre elles, on leur dit des injures, après qpioi on «se faut petit, on baisse la tête et on passe. Yoilà pourquoi la canne de jonc à pomme d'agate n'était pas encore en deux morceaux.

M. de Saligneux en était venu par degrés à prononcer tout bas et même à haute voix des phrases qui commençaient par ces mots :

€ Mais après tout, mais somme toute, mais tout bien pesé... »

Ce sont là des locutions qui préparent les acquiescements ou les démissions de la conscience.

« Après tout, pensait-il, cet insolent rustre est mon créancier, il est énormément riche, et sa

vanité égale sa richesse. Si je dis non, il sera sans miséricorde. Si je dis oui, peut-être obtiendrai-je de lui tout ce qu'il me plaira. Ne prenons pas un parti à la chaude, examinons, faisons le tour des choses, tâchons de voir le bon côté de l'événement et de concilier l'honneur avec les commodités de

la vie. »

Le baron se souvenait du mot d'un de ses amis, qui lui avait dit un jour :

« Mon cher, ce pauvre monde est ainsi fait qu'il est bien difficile d'avaler un verre de vin où il n'y ait pas une mouche. Quand le vin est bon et que la mouche n'est pas trop grosse, il faut boire. »

Le baron avait appris à boire. Il est vrai que cette fois la mouche était énorme, grosse comme un Têterol. Nonobstant il ne boudait pas contre son verre. Il s'était accoutumé à établir une grande différence entre les points sur lesquels il est permis de céder et les points sur lesquels toute transaction est déshonorante. Marier sa fille au fils d'un corsaire pour en obtenir de meilleures conditions est un acte qu'à la rigueur on peut commettre sans cesser d'être un ,vrai gentilhomme. Ce qui fait le gentilhomme, c'est d'abord la tenue et ensuite l'orthodoxie des opinions. M. de Saligneux avait toujours eu de la tenue, et ses opinions étaient irréprochables.

Au surplus, il faisait intervenir dans les capitu-

lations de sa fierté l'intérêt de sa fillç et ses sollicitudes paternelles ; il se persuadait qu'il avait agi comme un bon père en ne repoussant pas de parti pris la proposition inconvenante et saugrenue de M. Têterol. La fortune, personnelle de Mlle de Saligneux se montait à bien peu de chose, et, sous la tutelle fort décousue du baron, ce peu de chose s'était réduit à presque rien ; il ne voyait pas venir sans inquiétude le moment de s'en expliquer, il craignait que ses comptes ne parussent pas aussi orthodoxes que ses opinions. Quant à l'héritage du marquis de Virevieille, qui avait manifesté plus d'une fois sa ferme volonté de laisser toute sa fortune à sa petite nièce, c'était une espérance un peu maigre. Mlle de Saligneux avait pu constater elle-même que la maison de son grand-oncle était montée sur le pied le plus simple, qu'il recevait rarement, qu'il n'avait pas de voiture et ne se promenait au bois que sur des chevaux de louage. De son côté, le baron avait toujours feit de vains appels à la libéralité du vieillard, il n'en avait retiré que d'éloquents sermons sur l'économie, sur la tempérance, sur cette habitude de modérer ses désirs, qui tient lieu de la richesse. Il avait conclu de tout cela que, si sa fille héritait jamais du marquis quinze ou vingt mille livres.de rente, ce serait le bout du monde, et qu'est-ce que vingt mille livres de rente? A son avis, la première condition

de bonheur pour les femmes était une existence capitonnée. Il était intimement convaincu que pour sa fille aussi le capiton était un objet de première nécessité, et il la croyait trop raisonnable pour ne pas comprendre que dans sa situation elle ne pouvait trouver un beau parti qu'au prix d'une mésalliance. Peut-être regarderait-elle les écus de M. Tèterol comme un de ces baumes souverains qui guérissent toutes les blessures de l'amour-propre, et les coups de canne comme un de ces expédients surannés qui ne sont plus de mise dans ce siècle.

Ce qu'il y avait de plus simple, c'était de l'interroger ; mais cet interrogatoire était délicat, et le baron attendait pour s'exécuter qu'on le mît au pied du mur. Vivant au jour la journée, jouissant du répit que lui laissait M. Têterol, partagé entre ses calculs qui endormaient ses remords et ses remords qui dérangeaient ses calculs, il n'aspirait qu'à obtenir des délais, il appelait à son aide l'imprévu, caressait le fol espoir d'apprendre un matin à son réveil que son inexorable créancier, pris d'un coup de sang, n'était plus de ce monde. Hélas I non-seulement son créancier était incapable d'avoir pour lui une si gracieuse attention, il était devenu pressant et lui avait arraché la promesse qu'avant la mi-septembre les deux jeunes gens auraient été présentés l'un à l'autre. La mi-septembre approchait, le baron se trouvait au bord du fossé, il fallait sauter.

L'explication qu'il allait avoir avec sa fille lui paraissait si déplaisante qu'il aurait donné beaucoup pour pouvoir s'en décharger sur quelque intermédiaire ; mais il n'avait sous la main personne qui fût capable de lui rendre ce bon office. Assurément ce n'est pas à sa sœur très-aînée, la comtesse de Juines, qu'il aurait pu s'adresser pour cela; c'était la dernière personne du monde à qui il eût osé s'ouvrir sur un pareil sujet. Grande femme sèche, maigre, portant beau, Mme de Juines était une dévote et ne badinait pas avec les principes. M. Têterol, qui l'avait vue une fois et qui gardait dans ses yeux Téblouissement de ce spectacle, la traitait de vieille haridelle ; c'était pourtant une personne fort respectable, bien qu'elle eût un péché sur la conscience. Elle n'était encore que Mlle de Saligneux, lorsque, à la nouvelle delà révolution de juillet, elle avait prêté serment de ne plus sortir de sa chambre avant que l'usurpateur eût restitué la couronne au roi légitime. Pendant six ans, elle avait tenu sa parole ; pendant six étés et six hivers, elle avait observé la clôture d'une carmélite; mais un matin, cédant aux instances de sa famille, elle avait pris la clef des champs et mis le nez à l'air pour épouser M. de Juines. Elle eût mieux fait de rester chez elle ce jour-là. M. de Juines était un viveur, dont elle n'avait pas eu à se louer. Heureusement elle le voyait à peine dix fois dans l'année,

et plus heureusement encore il était mort à la fleur de l'âge des suites d'une indigestion.

Les mésaventures conjugales de la comtesse de Juines n'avaient point abaissé sa superbe. Ses ancêtres lui remplissaient le cœur et la bouche; elle portait enlacées autour de son front toutes les gloires des Saligneux, et, si en parlant elle remuait à peine la tête, c'est qu'elle avait peur d'en faire tomber sa couronne de vertus héréditaires. Quand elle était assise, son dos ne touchait jamais le dossier de son fauteuil ; quand elle voyageait en chemin de fer, elle ne se permettait pas de s'accoter pour dormir, et le matin elle sortait de son wagon telle qu'on l'y avait mise, sans avoir fait un faux pli à sa robe de taffetas noir, sans avoir dérangé un seul de ses cheveux. Mme de Juines ne se départait jamais de sa majesté ; du fond du passé, toutes les croisades la regardaient, et, se sachant regardée, elle représentait toujours, pie incarnait dans sa personne tous les principes, toutes les convenances. Aussi était-elle un rigoureux censeur de la conduite de son frère ; elle lui adressait d'aigres réprimandes sur les erreurs de sa jeunesse , bien qu'elle n'en connût pas la dixième partie. Il faut ajouter qu'elle était sévère pour elle-même comme pour les autres. Elle avait souvent de longues absences, de profondes rêveries, qu'elle employait à faire un retour sur son passé. Dans ces heures

de recueillement, elle se reprochait ce qu'elle appelait sa faute, expression malheureuse qui aurait pu donner le change aux gens mal informés. Elle était persuadée que sa faute avait eu les conséquences les plus graves, que les incendies, la grêle, les inondations, les tremblements de terre, tous les désordres de la nature, toutes les catastrophes de l'histoire étaient une juste vengeance que tirait le Ciel de la déplorable défaillance d'une Saligneux qui avait manqué au plus sacré des engagements. Pourquoi était-elle sortie de chez elle avant que le roi fût remonté sur son trône? Si les Prussiens avaient assiégé Paris, la comtesse de Juines se flattait mélancoliquement d'y être pour quelque chose, et si M. Têterol existait, c'était encore une expiation de sa faute. Elle considérait ce Têterol comme le ministre des rancunes célestes, comme un Attila, comme le fléau de Dieu. Mais, quoique son imagination fût vive , elle n'avait aucun soupçon de l'inouï projet que nourrissait ce monstre. Si elle s'en fût doutée, elle] aurait fait tant de bruit qu'on ne se serait plus entendu à dix lieues à la ronde. Par prudence, M. de Saligneux avait observé une absolue discrétion. Mme de Juines avait cela de commode qu'il était facile de lui cacher les choses ; elle interrogeait peu, parce qu'elle se faisait une idée extraordinaire de sa pénétration et qu'elle croyait tout savoir. Au demeurant, on pouvait de-

vant elle parler de tout sans se compromettre ; elle était très-sourde, et, pour qu'elle devinât un secret, il fallait qu'on eût soin de le lui crier aux oreilles.

Le baron avait coutume de faire bonne mine à mauvais jeu. Si embarrassé qu'il fût des ouvertures dont il se disposait à régaler sa fille, il fut charmant pendant le dîner. Il but un peu plus que d'habitude, s'égaya et conta des histoires un peu risquées, que Mme de Juines ne daigna pas se faire répéter, et que Mlle de Saligneux écouta avec plaisir. Elle en savait assez pour s'amuser, trop peu pour se scandaliser. Elle avait employé ses années de couvent à se poser une foule de questions auxquelles elle faisait des réponses plus ou moins baroques, et les dix-huit mois qu'elle avait passés auprès de son grand-oncle à s'assurer si ses réponses étaient justes. Sa curiosité avait déjà fait le tour du monde, mais son innocence n'avait pris partout que la fleur du panier.

Une des histoires de son père la fit rire aux éclats, et Mme de Juines, sortant de sa rêverie, lui dit sèchement :

<L De quoi s'agit-il? Qu'est-ce donc? De quoi riezvous, mademoiselle?

— De rien, ma tante.

— Est-ce qu'une jeune fille qui se respecte se permet de rire à gorge déployée? Est-ce qu'une jeune fille raisonnable se permet de rire sans

savoir pourquoi? Ta fille est une vraie sauvage, Patrice; c'est une éducation à recommencer.

' — Je vais m'en occuper sur-le-champ et la tancer d'importance, » répondit M. de Saligneux.

Et le sourcil froncé, l'air grave, presque tragique, il entama une seconde histoire encore plus hasardeuse que la première. Glaire se mit à rire de plus belle et s'attira une nouvelle remontrance de sa tante, qui ne les lui ménageait pas. De toutes les choses qui révoltaient la comtesse, celle qui l'irritait le plus était la gaîté de sa nièce, et sa nièce était toujours gaie, mais surtout quand elle causait avec son père. Elle le trouvait très-gentil; c'était son mot. Il ne fallait pas lui demander de le prendre au sérieux; elle n'ignorait point ses folies, et le marquis de Virevieille lui avait souvent dit :

« Ma pauvre enfant, ton père est un viveur, ton père est un bourreau d'argent, ton père te mettra sur la paille. »

Elle lui répondait :

« C'est possible, mais n'en dites pas de mal, il est si gentil I »

Elle le croyait très-capable de la mettre sur la paille; mais elle était convaincue qu'il le ferait sans mauvaise intention, par étourderie, par laisseraller, et qu'au surplus, quand elle serait sur son grabat, il ferait autour d'elle des gambades qui la divertiraient. Elle avait pour lui, à défaut d'un res-

pect impossible, beaucoup de tolérance, beaucoup d'indulgence; elle le considérait comme un être irresponsable, â la merci de ses fantaisies et condamné à faire des sottises aussi fatalement, aussi innocemment qu'un pommier produit des pommes. Ce qui l'amusait le plus, c'étaient les airs solennels qu'il se donnait dans l'occasion pour la rappeler h son devoir; elle était sûre que, lorsqu'il prêchait, il avait quelque gros péché sur la conscience ou en projet. Elle avait alors une façon de le regarder qui démontait sa gravité. Elle le traitait d'aimable serpent. Elle le comparait aussi à l'un de ces jolis chemins, bordés d'églantines en fleur, mais dans lesquels il y a; des fondrières et des trous. Il est agréable de s'y promener, mais on a un peu de peine à en sortir, et quelquefois on y reste.

Après le dîner, on s'installa dans un beau salon de forme oblongue, où le baron fit allumer un grand feu, la pièce étant crue et les soirées étant déjà fredches. Mme de Juines s'assit dans sa bergère et se mit à broder un tapis d'autel, retirée en ellemême, seule avec son aiguille, sa surdité et sa conscience. Le baron et sa fille prirent place près de la cheminée au large foyer, au manteau sculpté, et furent quelque temps sans souffler mot.

Chaque fois que Claire revenait à Saligneux, elle commençait par y faire au dedans comme au dehors un inventaire complet ; elle craignait toujours d'y

trouver quelque déchet; elle avait eu dans ce genre des surpriees si désagréables I Enfoncée dans un fauteuil bas, elle parcourut des yeux tous les coins et recoins du salon, les murs décorés en stuc, le plafond formé de caissons en noyer aux moulures dorées, les fenêtres, dont les espagnolettes étaient des chefs-d'œuvre de serrurerie, les dessus de porte peints d'amours et d'emblèmes en grisaille, les portraits de famille, équestres ou autres, les meubles çinciens en tapisserie de Beauvais, une commode en marqueterie, des bahuts en ébène.

Puis, ramenant ses regards sur la cheminée, elle constata que le chambranle avait gardé son cartouche et son médaillon, que les montants avaient encore tous leurs cuivres précieusement ciselés; mais tout à coup elle s'avisa que jadis il y avait sur cette cheminée une délicieuse pendule ornée de camées antiques qui se trouvait transformée en une sotte pendule moderne, et deux jolis vases en biscuit de Sèvres, dont l'un avait disparu. Lorsqu'il était allé à Paris dans le vain espoir d'y négocier un emprunt, M. de Saligneux y avait emporté la pendule et le vase sous le prétexte qu'ils avaient besoin de réparation; il ne les avait pas rapportés, probablement il leur avait fait prendre le chemin de l'hôtel Drouot.

« Et votre pendule, qu'est-elle devenue? demanda Mlle de Saligneux.

— Ah I ne m'en parle pas, ma chère, répondit le baron. Les pendules ont leurs maladies; un matin, celle-ci a été trouvée dans l'état déplorable où tu la vois. »

Glaire lui montra le vase de Sèvres, en disant : « Et l'autre?

— Hélas! nous sommes tous mortels, » soupirat-il.

Elle ne poussa pas plus loin son enquête, elle n'avait plus rien à apprendre. Elle allongea ses deux pieds sur les chenets et se plongea dans des réflexions dont elle ne fit part à personne, préférant les garder pour elle. Après un long silence :

« Quel joli pied tu as, ma chère! lui dit le baron.

— Vous trouvez?

— Je n'en ai jamais vu de plus petit ni de mieux fait.

— Et Dieu sait l'expérience que vous avez dans ces matières I

— Oh ! pas tant que tu te l'imagines, répondit-il modestement.

— Le pied d'une déesse d'Opéra n'est pas comparable au mien? demanda-t-elle.

— Je ne veux point faire de comparaisons, je dis que le tien est parfait.

— Je sais quelqu'un qui en pourrait parler en connaissance de cause, pour l'avoir vu beaucoup mieux que vous ne le verrez jamais.

— Quel est donc cet heureux mortel?

— Ce n'est point un pédicure.

— Qui donc?

— Quelqu'un qui aujourd'hui même Ta vu à découvert.

— A découvert?

— A nu, » répondit-elle en élevant imprudemment la voix, si bien que Mme de Juines tressaillit et, haussant la tête, s'écria :

« Mon Dieu I de quoi s'agit-il? Elle a dit, je crois : à nu. Qui donc est nu?

— Elle me demandait, lui cria le baron, s'il était difficile de monter un cheval à nu.

— Ne pourriez-vôus, mademoiselle, employer des expressions plus convenables? reprit Mme de Juines.

— Puisqu'il s'agit de cheval? repartit Claire.

— Cheval ou non, il est des mots qu'on n'emploie pas en bonne compagnie. Vous auriez dû dire : à cru. Quand donc apprendrez-vous à vous observer? j>

Là-dessus, la comtesse se remit à broder, pendant que M. de Saligneux disait tout bas à sa fille :

« Qui donc a eu le précieux avantage de voir ton pied à nu ou à cru?

— Devinez ; mais non, vous ne devinerez jamais. . . un jeune homme, le fils de votre ennemi mortel, de l'ogre de la Maison-Blanche^ M. Lionel Têterol,

— Ah! par exemple! mais comment se fait-il?... Tu Tas fait venir, et tu lui as dit de propos délibéré : « Il est charmant, voyez plutôt. »

— Entendons-nous; on ne vous a pas dit qu'on le lui ait montré. Ce jeune homme est un sournois qui .fait semblant de dormir et qui ne dort pas du tout. »

Et Mlle de Saligneux raconta à son père dans le plus grand détail toute l'aventure du nénufar. M. de Saligneux l'écoutait avec ravissement, bénissant le Ciel, qui se chargeait de lui procurer une transition après laquelle il courait depuis une heure sans pouvoir la trouver.

Quand elle eut terminé son récit :

« Ainsi donc, lui dit-il, tu as contemplé aujourd'hui de tes yeux ce phénix?

— Quel phénix?

— M. Lionel Têterol.

— En quoi est-il un phénix?

— C'est un jeune homme non-seulement remarquable, mais exceptionnel, extraordinaire, tout à fait extraordinaire, doué des plus belles facultés, digne des plus beaux emplois, à qui tous les notaires de Paris s'accordent à prédire les plus grandes destinées et un superbe avenir. Tu ne t'en étais pas doutée?

— Je vous assure que, en regardant ce jeune homme extraordinaire, je n'ai pas su lire ses grande

des destinées sur son front. Il est vrai qu'il y avait la rivière entre nous.

— Cependant il t'a plu?

— Il ne m'a pas déplu. Il a tenu à me prouver qu*à la rigueur, en y prenant peine, un Têterol pouvait être convenable, poli et même galant.

— Cela ne m'étonne pas, il est charmant. Ce sont encore les notaires qui l'afifirment; j*ai vu leur lettre, il y a même des passages qu*onm'a fait lire deux fois. Le fkit est que ce joli châtain, dont toutes les femmes raffolent, a tout simplement un cœur d*or, une âme de la plus exquise délicatesse, une distinction rare dans les sentiments, bref toutes les qualités qui font le bonheur des familles. »

Il s*étendit sur ce sujet; elle Técoutait d'abord le sourire aux lèvres. Elle crut découvrir qu*il était sérieux, elle devint sérieuse à son tour. Elle retira son pied de dessus les chenets, se redressa, se croisa les bras, et, regardant fixement son père, qui n'osait pas la regarder, elle dit :

« Ah çà f en me promenant dans le chemin horde d'êglantines fleuries, aurais-je mis le pied dans un trou?

— Que veux- tu dire?

— Vous vantez beaucoup ce jeune homme; auriez-vous par hasard l'intention de me le faire épouser?

— Tiens, c'est une idée, rêpondit-il en se fihap-

pant le front, une idée un peu étrange à la vérité, mais après tout peut-être en vaut-elle une autre, car enfin... As-tu des préjugés, toi? Quant à moi, je n'en ai point, je suis de mon siècle, et il faut être de son siècle. Un grand philosophe, avec lequel j'entretiens d'agréables relations qui contribuent au bonheur de ma vie, me disait l'autre jour : « On « entend partout un bruit de sabots qui arrivent et c de bottes vernies qui s'en vont. » Rien n'est plus vrai, ces gens-là arrivent, et nous nous en allons. C'est grand dommage, le monde est un charmant séjour. La vieille France n'a qu'un moyen de se survivre : c'est de se marier à la France nouvelle; car, pour ce qui est de s'enterrer dans ses regrets, voilà un vilain enterrement, et il faut au moins qu'un tombeau soit confortable. Si nous n'y prenons garde, ma chère, nous deviendrons le parti des impossibles, et le premier devoir d'un homme est d'être possible.

— Ah f si ma tante vous entendait! lui dit-elle.

— Grâce à Dieu , elle n'entend pas. Je l'aime et la vénère de tout mon cœur; mais, de tous les êtres qui ne sont pas possibles, elle est le plus impossible. Regarde-la plutôt; à quoi ressemble-t-elle? A un plumet de corbillard, tandis que M.. Lionel Têterol...

— Encore! Une fbis pour toutes, dites-moi si vous êtes sérieux ou si vous plaisantez*

— Eh! certainement, je plaisante, et pourtant... Il faut avoir le courage de son opinion; là, mon opinion très-sincère est que le beau Lionel est un admirable parti.

— Pour une Saligneux?

— Assurément.

— Ne dites donc pas des énormités.

— Je ne vois d'énorme dans cette affaire que les millions de M. Têterol, Jean premier, Jean l'unique, et je sais pertinemment qu'il entend faire à son fils en le mariant une situation superbe.

— J'ai le préjugé de croire que les millions de M. Têterol ne sont pas nécessaires à mon bonheur.

— Bahl c'est bon à dire; mais le bonheur des femmes est devenu si compliqué, si coûteux ! A ces fleurs qui embellissent notre existence il faut de l'engrais, beaucoup d'engrais... D'ailleurs tu m'as confessé que ce jeune homme te plaît.

— En qualité de jeune homme qu'on rencontre au bord d'une rivière ; mais, du moment qu'il s'agit de l'épouser, il a un défaut grave, impardonnable.

— Lequel?

— Il est le fils de son père, et je suis persuadée qu'il en tient, qu'il a un peu de son âme.

— Voyons, en conscience, si je te proposais de l'épouser, que me répondrais-tu? »

Elle décroisa ses bras et s'écria d'une voix ferme et résolue :

« Je répondrais qu'une Saligneux n'est pas faite pour épouser le fils d'un Tèterol. i>

La comtesse de Juines tressaillit de nouveau.

« De quoi s'agit-il? demanda-t-elle. Je crois vraiment qu'elle parle de M. Têterol. Patrice, tu as oublié de lui apprendre qu^il y a des expressions qu'on n'emploie pas dans le monde. »

Mlle de Saligneux courut - à sa tante et lui cria dans le trou de l'oreille :

« Je disais à mon père que M. Têterol est un homme abominable, et que monsieur son fils ne Test pas moins.

— Qu'est-ce donc? monsieur son fils! Il a donc ^un fils, à présent I Si ces gens-là se mettent à avoir des fils, où allons-nous?... Et dire que ces misérables possèdent aujourd'hui des champs qui ont appartenu aux Saligneux! dire qu'ils vendangent la vigne des Saligneux! Je la regardais tantôt, cette pauvre vigne : elle a l'air d'un cheval de. race qui se sent monté par un palefrenier. »

La comtesse de Juines avait la vue aussi perçante que M. Têterol. L'un apercevait à l'œil nu les hypothèques qui grevaient îe château de Saligneux; l'autre n'avait pas besoin de regarder deux fois une vigne pour découvrir qu'elle était profondément humiliée et marrie de fournir du vin aux Têterol.

ce Et où s'arrêteront-ils , ces misérables? pour-

suivit-elle en disant plus vrai qu'elle ne pensait. Ils ne seront contents qu'après nous avoir tout pris. Ils aspirent à loger dans le château des Saligneux, à manger dans Targenterie des Saligneux, h coucher dans le lit des Saligneux.

— Ils n!y coucheront jamais, ma tante, c'est moi qui vous en réponds, lui dit sa nièce.

— C'est vous qui m'en répondez? Claire, votre sentiment est bon; mais je ne sais comment cela se fait, il y a toujours quelque chose d'inconvenant dans tous vos propos.

— Mais, ma tante, je n'ai fait que répéter ce que vous aviez dit.

— Vous oubliez, mademoiselle, que j'ai près de soixante ans, et qu'il m'est permis de dire beaucoup de choses qu'il ne vous est pas même permis de comprendre. Une fille de votre âge qui se respecte ne doit pas savoir qu'il existe des Têterol. »

Mlle de Saligneux retourna auprès de son père» et, cherchant à attirer sur elle son regard qui la fuyait, elle lui dit :

« Ainsi M» Têterol a eu l'efironterie de vousfidre cette proposition, et vous avez eu la coupable faiblesse de l'accepter,

— Ahl permets, j'ai réservé ton consentement. -^ Expliquez-vous ; comment cela s'est-il passé?

— C'est ta faute. Tu as rencontré un jour ce scélérat ; on a beau dire, il a le cœur sensible, et tes

charmes ont produit sur lui une ineffaçable impression. Il en rêvait, il en perdait la tête, et il a fini par s'ouvrir à moi, par me confesser qu'il mourait d'envie de t'épouser. Ahl par exemple, j'ai dit non, un non très-catégorique. « Eh bienl m'a-t-il « répondu, si elle ne peut pas être ma femme, (( qu'elle soit au moins ma bru I mais il faut absolu- « ment qu'elle me soit quelque chose. »

— De grâce, ne riez plus; pour ma part, je ne suis pas en humeur de rire. Il faut que cet homme vous tienne par quelque endroit. Je vous prie, quels droits a-t-il sur vous?

— Il faut te le dire? Les droits d'un créancier sur son débiteur, repartit piteusement M. de Saligneux en baissant la tête.

— Vous lui avez emprunté de l'argent?

— Dieu m'en garde. C'est un affreux tour qu'il m'a joué.

— Dites-moi la vérité, toute la vérité, je veux la savoir, » reprit-elle vivement.

Mis au pied du mur, le baron entama sa confession, et, prenant une attitude humiliée, une voix aussi modeste que sa contenance, il se décida à raconter à sa fille tout ce qui s'était passé entre M. Téterol et lui, le transport des deux créances, son voyage inutile à Paris, son retour à Saligneux, sa visite à la Maison-Blanche, tout, jusqu'à la contre-lettre.' Elle l'écoutait debout, adossée contre la

cheminée, le sourcil contracté, les narines frémissantes. Elle contemplait fixement un magot en porcelaine qu'elle avait pris dans ses mains, et il lui semblait que sa vie, qui jadis lui paraissait" si belle, était devenue subitement aussi laide, aussi disgracieuse, aussi repoussante que la grimace d'un Chinois.

Quand il eut fini, elle lui dit d'une voix sombre :

« Il y a donc une loi qui autorise les créanciers à faire main basse sur les filles de leurs débiteurs et une autre loi qui autorise les débiteurs à livrer leurs filles sans les consulter? »

Puis, emportée par son indignation, elle s'écria avec violence :

« Ah! mon père, vous m'avez vendue! »

Et elle jeta le magot sur le parquet, où il se brisa en morceaux.

Mme de Juines aperçut ce geste et ce magot brisé. Elle laissa échapper son aiguille et bondit sur sa bergère en disant :

< Devient-elle folle, Patrice? Qu'est-ce qui lui prend?

— Ce n'est rien, lui répondit le baron. Le temps s'est mis à l'orage, et elle a ses nerfs aujourd'hui.

— Elle n'a pas vingt ans, et elle a des nerfs, répliqua la comtesse. Mais, Patrice, c'est une vraie scène qu'elle nous fait là. Je commence à croire qu'elle a fréquenté les petits théâtres.

— Soyez indulgente, ma sœur, lui dit le baron, elle n'est pas dans son assiette.

— Qu'est-ce qu'une Saligneux qui n'est pas dans son assiette?* qu'est-ce qu'une Saligneux qui fait des scènes? Bon Dieu! quelle éducation! On me dira qu'elle n'a pas eu de mère; mais n'a-t-elle pas passé cinq années au couvent? En voilà le beau résulat. Il est vrai que, avant comme après, elle a toujours vécu avec des hommes.

— Et avec des hommes bien dangereux, lui dit Mlle de Saligneux en montrant son père du doigt.

— Encore une inconvenance, s'écria la comtesse, plus majestueuse que les trois juges de l'enfer, Minos , Éaque et Rhadamante. Ce ne sera pas la dernière.

— Excusez-moi, ma tante, lui dit Glaire, je me sens sérieusement indisposée, et je vais me coucher.

— Elle va se coucher! C'est assurément ce qu'elle peut faire de mieux, mais son langag:e est toujours choquant. Dans quel siècle vivons-nous? Le respect s'en va.

— Moi aussi, je m'en vais, » dit Mlle de Saligneux à son père.

Et, ayant allumé une bougie, elle sortit du salon. Il courut après elle sous prétexte de lui offrir ses soins, la rattrapa au milieu de l'escalier, et là, retournant brusquement son char :

« Vraiment, lui dit-il, pour une fille d'esprit, tu m'étonnes. Comment 1 tu as pu croire que j'étais sérieux? Tu n'as pas vu que je te mettais à l'épreuve? Tu t'imagines que je consentirais à te marier à un Têterol ! Il est vrai que j'ai donné ma parole à ce butor; mais je dois dire à mon honneur que jamais, au grand jamais, je n'ai eu l'intention de la tenir.

— Vous auriez mieux fait dô ne pas la donner»

— Que veux-tu? on s'engage et on se dégage, toute la politique est là; demande plutôt à M. de Bi^ïiarck, au prince Gortchakof, à qui tu voudras. Nous en serons quittes pour vendre Saligneux. »

La figure de Glaire s'allongea.

« Vendre Saligneux, mon cher Saligneuxl dit^ elle. Ce serait plus qu'un malheur, ce serait une honte.

— Ahl ma chère, il faut choisir. Si ces vieux murs sont indispensables à ton bonheur, résignetoi à épouser le jeune homme extraordinaire.

— Jamais I fit-elle.

— Et comme toi» je dis jamais ! En conscience, l'ai-je bien dit, oui ou non ? D'ailleurs, quand nous les aurons vendus, ces vieux murs, je ne serai pas inquiet de ton sort ; tu as une retraite assurée chez M. de Virevieille. Quant à moi, je ne sais trop ce que je deviendrai ; mais ne te mets pas martel en tête. J'irai me louer à un montreur de ménagerie, à quelque directeur de spectacle forain, pour qu'il

m'héberge dans sa baraque et qu'il fasse voir aux badauds, par devant et par derriàre» de face et de profil, le dernier des Saligneux.

— Taisez-vous donc, lui dit-elle, il y a des plaisanteries qui me font mal. »

£t elle gravit précipitamment quelques marches. Il la rappela, elle se retourna*

€ Tu me boudes, méchante, tu t'en vas sans m'embrasserl »

Elle redescendit jusqu'à lui, mais ne l'embrassa pas.

« Après tout, reprit'^il, est-ce ma faute si nous ne sommes pas miUionnaires ?

— M, de Virevieille prétend que oui, que vous êtes un grand pécheur, un criminel, que vous avez tous les vices.

— Charmant vieillard I Et tu crois tout cela?

— Tout.

— Bonté céleste ! que pourrais-je faire pour rentrer en grâce, pour recouvrer ta bienveillance?... Tiens, il me vient une inspiration, ajouta-t-il en se donnant l'air d'improviser une solution qu'il avait longtemps méditée et qu'il gardait en réserve pour le cas où ses ouvertures ne seraient pas goûtées. Aux termes de cette maudite contre-lettre, je me suis engagé à rembourser ma dette sur la première demande de M. Têterol ou dans les huit jours qui suivront la rupture du mariage ; mais le cas prévu

est un refus de ta part ou de la mienne. Si le mariage venait à manquer par quelque autre raison dont je ne serais pas responsable, j'aurais quatre ans pour m'acquitter, et en quatre ans on peut se retourner, trouver des ressources, des expédients. Ne pas épouser le prodigieux jeune homme et ne pas vendre Saligneux, ce serait parfait. Si tu trouvais moyen de donner des dégoûts à cette perle des docteurs en droit, à ce miroir de chevalerie, à ce chef-d'œuvre de la nature et de Fart, si tu réussissais à te faire refuser par lui... C'est difficile, tu es si jolie ! mais ne saurais-tu inventer quelque chose? Sois adroite; si on ne l'était pas, à quoi servirait-il d'être femme ?

— Bien, nous aviserons, » dit-elle.

Et, prenant entre ses deux mains la tête de son père, elle lui dit : '

« N'avais-je pas raison de vous appeler un gentil serpent? mais aujourd'hui vous êtes beaucoup plus ' serpent que gentil. »

A ces mots, elle le baisa au front, ou plutôt elle y donna un coup de dent : ses incisives y laissèrent leur empreinte.

Quandelle eut gagné sa chambre, elle s'assit au pied de son lit, et, tout en défaisant ses cheveux, elle se livra aux réflexions les plus mélancoliques. Puis soudain elle s'écria :

« Ah I Théodore, Théodore I »

Bientôt elle sourit, en disant :

« C'est une idée, il faut que Théodore me serve une fois à quelque chose. »

Un quart d'heure plus tard, elle dormait profondément. Par la grâce du Ciel, la dernière héritière des Saligneux avait le sourire et le sommeil à discrétion.

Le 12 septembre 1875, à trois heures de Taprèsmidi, M. Têterol, après avoir ouvert une petite grille avec une grosse clef, traversa en compagnie de son fils le pont de la Limourde. Une cravate blanche serrait son cou de taureau et Fétranglait un peu. Il portait une redingote en drap noir toute neuve, commandée pour la circonstance et dans laquelle il se trouvait à Fétroit. Ses habits neufs le gênaient toujours ; non-seulement il était de large corpulence , mais , quand il pensait à certaines choses, ses' poumons se gonflaient jusqu'à faire craquer toutes les coutures de ses vêtements. Les tailleurs n'avaient jamais assez de drap pour habiller l'orgueil de Jean Têterol.

Il était de trop belle humeur ce jour-là pour se plaindre ni de sa cravate, ni de sa redingote, ni de son tailleur, ni de ses souliers, qui étaient trop

justes, ni de personne. Jamais il n*avaît eu le visage si épanoui, la lèvre si souriante ; des frissons de bonheur couraient dans ses épais sourcils grisonnants. Tout le long du chemin il avait fredonné Tair de Malbrouk. En passant le pont, il ne put résister au plaisir de pousser du bout de sa canne et de faire tomber dans Teau une pierre qui ne tenait plus, et il dit à Lionel :

« Voilà comme ces hobereaux entretiennent leur propriété. C'est nous qui leur rendrons le service de raccommoder leur pont. »

La comtesse de Juines ne Taperçut point. Si elle avait vu de ses yeux M. Téterol traversant le pont et si elle s'était doutée de ce qu'il venait faire au château, peut-être eût-elle perdu la raison, peutêtre se fût-elle portée à quelque extrémité ; mais à coup sûr elle eût gémi sur les effroyables conséquences de sa faute et reproché au Ciel l'excès de ses vengeances. Heureusement, Mme de Juines était absente. Le baron avait eu la précaution de l'éloigner ; il lui avait représenté que le temps était superbe, et il l'avait engagée à faire une promenade en voiture, à s'en aller rendre visite aux sœurs de Sainte-Marie, avec qui elle était en commerce de petites douceurs et de petits caquets. Elle leur racontait sa faute ; les bonnes sœurs l'écoutaient, la comprenaient et la consolaient.

Si Mme de Juines s'était trouvée là, un signe

d'en haut lui aurait annoncé l'approche de l'ennemi qui aspirait à coucher dans le lit des Saligneux. Quand César mourut, le soleil pâlit, le Pô déborda, des statues versèrent des larmes de sang, des fantômes se promenèrent dans les rues, et les forêts retentirent de funèbres hurlements. A l'instant où M. Têterol franchit la Limourde, le soleil ne pâlit point, aucun Joup ne hurla. On assure cependant que le 42 septembre 4875, à trois heures précises, il se passa quelque chose d'étrange à Saligneux. Quelques minutes auparavant, l'air était parfaitement tranquille; soudain un coup de vent courba violemment la cime des ormeaux de la terrasse, et les murailles du château tremblèrent. •

Nous n'oserions affirmer qu'une des gargouilles qui surplombaient les toits ouvrit à plusieurs reprises une bouche lamentable, que dans les caveaux de la chapelle où reposaient trois Saligneux un long gémissement se fit entendre, et que des cendres froides remuèrent dans leur tombeau. Ces derniers prodiges pourraient bien être apocryphes; mais il est positif et notoire que la rafale détacha d'une tourelle une grosse pierre, qui par bonheur n'assomma personne, et qu'un magnifique rosier grimpant, qui s'élevait jusqu'à la hauteur des consoles d'un mâchicoulis, fit pleuvoir toutes ses roses, dont il joncha la terre, après quoi le vent tomba comme par enchantement. Ainsi fut annoncée dans

ce jour mémorable rinvasion des barbares, Tapparition vengeresse d'Attila, roi des Huns et fléau de Dieu.

Le baron de Saligneux n'avait pas l'imagination aussi vive que sa sœur ; il était incapable de voir dans une pierre qui tombe ou dans une pluie de roses des avertissements du Ciel; le coup de vent l'étonna sans l'émouvoir. M. Têterol lui avait annoncé sa visite pour trois heures; il connaissait sa redoutable exactitude, et il attendait l'ennemi en arpentant une allée de son parc. Du plus loin qu'il le vit paraître, il s'avança à sa rencontre, le chapeau sur l'oreille, une fleur à sa boutonnière, une badine à la main. • .

M. Têterol s'arrêta tout court et lui cria :

« Le voici enfin, monsieur le baron. Gonïment le trouvez- vojis? »

Le baron examina attentivement Lionel, qui, après s'être incliné, attachait sur lui son regard pénétrant et fier.

« Ah ! monsieur, dit-il, les trompettes de la renommée avaient déjà publié ici vos louanges.

Voilà, je crois, la première fois qu'une trompette n'a pas menti. »

A ces mots, il lui tendit la main et lui souhaita gracieusement la bienvejiue. Pendant qu'ils causaient, M. Têterol avait pris les devants; il avait une idée en tête et préparait un effet, qu'il tenait

à ne pas manquer. Lorsqu'il fut arrivé près du jardin fruitier, qui flanquait à droite le château, il y chercha quelque chose qu'il eut le chagrin de n'y pas trouver. Il poussa une petite porte à clairevoie, entra dans le jardin. Ce qu'il cherchait, c'était un poirier, lequel n'existait plus; mais il reconnut de son œil d'aigle l'endroit où il l'avait vu jadis. Il fit signe à M. de Saligneux et à Lionel, et aussitôt qu'ils l'eurent rejoint :

<( Monsieur le baron, dit-il de sa plus grosse voix, dans le temps, il y avait ici un poirier, je crois le voir encore, un beau poirier en pyramide. J'étais alors un petit ouvrier de campagne, un aide jardinier, très-fier d'être au service d'un baron de Saligneux. Et pourtant je n'ai eu guère à me louer des bontés de monsieur votre père. A Dieu ne plaise que j'en médise! Mais il prétendait se connaître en horticulture, et il n'en savait pas les premiers principes. J'en suis pour ce que j'ai dit, monsieur le baron, il en ignorait les premiers rudiments. Il me soutenait que le sécateur vaut mieux que la serpette pour tailler les arbres fruitiers. C'est faux, absolument faux. Tous les gens qui s'y entendent vous diront que le sécateur mâche toujours plus ou moins la branche que l'on coupe. »

M. Têterol parlait de cette histoire de poirier ^vec la même animation, avec le même feu que si

elle se fût passée la veille; on eût dit que. la discussion était restée ouverte pendant quarante ans. Cet homme aux pensées éternelles n'avait pas la notion du temps; ses colères comme ses souvenir^ étaient toujours jeunes.

« Donc, poursuivit-il, j'étais occupé un jour à tailler une lambourde de ce poirier, et je me disposais à pincer les brindilles, en les coupant à huit centimètres. Il était dix heures du matin. Monsieur votre père s'approche de moi, vêtu d'une douillette de soie couleur vert-pomme. Pendant quelques minutes, il me regarda faire. Puis, tirant ses mains de ses poches, il me traite d'âne bâté, d'imbécile, et me reproche que j'estropie son poirier. Pourquoi l'aurais-je estropié? Je ne lui voulais ni bien ni mal, à ce poirier ; je ne me suis jamais intéressé beaucoup à la propriété des autres ; mais j'ai toujours eu pour principe de bien faire tout ce que je faisais. Monsieur votre père se fâche, je lui réponds. Alors.;, m'écoutez-vous? il était là, j'étais ici ; alors il me détache un grand coup de pied qui m'envoie m'appliquer contre l'arbre. »

M. Têterol partit d'un bruyant éclat de rire. Puis il se rengorgea, se carra, planta ses puissantes mains sur ses puissantes hanches, et s'écria :

« Monsieur le baron, qu'aurait pensé monsieur votre père, si, au moment où il m'administrait cette petite correction, quelqu'un lui avait prédit

qu'un jour j'aurais un fils qui épouserait sa petitefille? »

Et ce disant, il gonflait ses joues, tournait sa tête à droite et à gauche, comme pour embrasser d'un regard tout l'univers, qui reconnaissait en lui son seigneur et son maître.

M. de SaligneUx l'écoutait, et en écoutant il regardait sa canne. C'était le fameux jonc à pomme d'agate qu'il s'était promis de casser sur les épaules de M. Têterol. Le tenant par le milieu entre le pouce et l'index de sa main droite, il le faisait tourner, virer, monter et descendre, et il le sentait frémir entre ses doigts. Enfin, chassant loin de lui toute mauvaise pensée, il répondit d'une voix caressante et avec un sourire enchanteur :

« Monsieur Têterol, il est possible que mon père ne s'entendît pas à la taille des arbres fruitiers et qu'il eût tort de préférer les sécateurs aux serpettes. Il ne laissait pas d'être un homme d'esprit. S'il avait prévu qu'un coup de pied adroitement donné pût avoir un jour pour sa famille de si heureuses conséquences^ il aurait sûrement doublé la dose pour être plus certain de son effet. »

Pendant tout le temps qu'avait parlé son père, Lionel avait éprouvé un malaise mêlé de confusion ; il s'était fait petit, il était rentré sous terre. La réplique de M. de Saligneux l'en fit brusquement ressortir, et il sentit le rouge lui monter aux

joues et aux oreilles. Quant à M. Têterol, il était devenu rêveur ; il se demandait s'il devait prendre cette réplique en bonne ou en mauvaise part. La papillote était en papier doré, mais elle renfermait une fève en guise de dragée, et il avait quelque peine à digérer cette fève. Il regarda le baron, qui avait un air de parfaite et candide innocence. Il se rassura.

« Honni soit qui mal y pense I » se dit-il.

Et il reprit sa belle humeur.

« Où est donc Mlle de Saligneux? demanda-t-il. Le moment est venu, il me tarde de lui présenter mon fils.

— C'est inutile, repartit le baron. Hier déjà ces jeunes gens se sont rencontrés et présentés l'un à l'autre.

— Ehl sournois, tu ne me l'avais pas dit! s'écria M. Téterol, en menaçant son fils du doigt.

— Monsieur, reprit le baron en s'adressant à Lionel, j'ai des conseils à demander à monsieur votre père, qui s'entend si bien à la taille des arbres finiitiers. Ma fille est quelque part dans le jardin; ayez l'obligeance d'aller l'y trouver. Elle est prévenue et vous attend. »

Lionel ne se le fit pas dire deux fois. Il s'éloigna, le cœur troublé et pesant. Il était chagriné de ce qu'il venait d'entendre, sa dignité en avait été froissée, et à son chagrin se mêlait une vague in-

quiétude. Il lui semblait que son bonheur était un beau fruit où il venait de découvrir un ver.

« Après tout, pensa-t-il, il ne s'agit que d'elle et de moi ; le reste m'est bien indifférent. »

Comme il longeait la façade du château, un bruit désagréable le fit tressaillir. C'était le grincement rauque et aigre d'un carillon détraqué, qui avait perdu une partie de ses notes ; ce vieux radoteur, tombé depuis longtemps dans l'enfance, ne savait plus sa chanson; il en passait la moitié. Enfin l'horloge sonna quatre heures d'une voix chevrotante, assourdie par l'enrouenient des siècles. Le timbre en était déplaisant ; il parut à Lionel que c'était à lui que cette horloge en avait et qu'elle lui présageait un malheur.

Il arriva devant la grille ouverte d'un vaste jardin qui avait offert jadis à l'admiration des visiteurs de belles allées droites, encadrées de buis taillés et d'ifs découpés en sphères et en cônes, de? arbres disposés en quinconces, en échiquiers ou formant muraille , d'épaisses charmilles , des cabinets de verdure, partout des statues ; au centre, entouré de plates-bandes, un grand bassin où l'eau , vomie par des dauphins , retombait en nappes et en godrons. C'était un de ces jardins classiques dont les constructeurs se piquaient de donner à la nature des leçons de tenue, de lui enseigner la géométrie et le bel art des alignements

irréprochables ; mais la nature déteste les alignements, elle est pour les géomètres une écolière récalcitrante, elle se soumet de mauvaise grâce à leur tyrannie, en se promettant de prendre sa revanche. Elle a un fonds de sauvagerie que l'homme ne peut réduire, et, dès qu'il ne lui impose plus son vouloir, dès qu'il se relâche de ses soins, elle détruit l'œuvre de son maître. La nature hait l'homme et finit toujours par avoir raison de lui. Le jardin où Lionel venait d'entrer avait été fort mal entretenu et laissé presque à l'abandon dès le temps du baron Adhémar, lequel s'occupait beaucoup plus d'amender ses champs que de conserver les inutilités de son domaine. Après lui, la décadence avait tourné à la ruine. Les buis étaient irrégulièrement taillés, l'herbe envahissait les allées, les ifs tombaient de vieillesse; le grand bassin n'avait plus d'eau, et les dauphins qui la vomissaient autrefois avaient l'air de se demander à quoi ils servaient dans ce monde ; ils avaient la physionomie mélancolique de tous les êtres qui ignorent ou qui ont oublié le secret de leur destinée ; mais c'étaient les statues qui avaient le plus souffert. La mousse, l'humidité verdâtre les avait envahies, leur blancheur avait à jamais disparu ; une sorte de peste ou de lèpre, qui s'attaque à la pierre, les avait couvertes de taches et de bubons ; le temps inexorable leur avait infligé ses mutilations et ses

insultes. Elles avaient perdu l'une ses bras, Tautre une jambe, presque toutes le bout de leur nez.* II y avait dans le bassin un Neptune dotit la figure était fort endommagée ; il ne lui restait plus guère que sa barbe et la moitié de son trident. On voyait un peu plus loin un Jupiter, privé de sa tête; Teau de pluie séjournait dans son cou évidé, comme dans un auget, et les pierrots y venaient boire, car les pierrots ne respectent rien, ils n'éprouvent aucun scrupule à se faire un abreuvoir du cou d'un Jupiter. Au milieu d'un bosquet se dressait un petit Pan, qui, adossé contre un rocher, avait soufflé pendant près de deux siècles dans ses pipeaux ; il n'avait plus ni ses pipeaux, ni ses mains, ni le moindre souffle, et le rocher, ignorant la cause de son silence, s'étonnait de ne plus entendre sa chanson . Ailleurs , un Vertumne reposait ses jambes entre-croisées et sa corne d'abondance sur un socle qui n'était plus d'aplomb ; il avait l'air soucieux, il prévoyait un accident. Près de là se trouvait en revanche un piédestal dont la statue avait disparu et qui semblait se dire : « Qu'est devenu mon dieu ? »

Pourtant ces jardins dévastés, mutilés, avaient encore du caractère. On sentait qu'ils avaient sem de théâtre ou de retraite à de nobles existences, dont ils se souvenaient; on croyait deviner que jadis de fîères ambitions, de généreuses espé-

rances, d'héroïques tristesses s'étaient promenées le long de ces allées tirées au cordeau, sous ces charmilles bien taillées, et qu'elles y avaient conversé avec les dieux, qui alors n'étaient ni boiteux, ni manchots, ni décrépits, ni lépreux. Ces jardins n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes; mais, pour passer à l'état d'ombre, il faut avoir existé, et bien des gens, s'ils étaient de bonne foi, conviendraient qu'ils vont, qu'ils viennent, qu'ils parlent, qu'ils mangent, qu'ils ont l'air de vivre, et que cependant ils n'existent pas.

Ce fut à peu près la réflexion que fit Lionel en promenant ses yeux autour de lui pour tâcher de découvrir Mlle de Saligneux. Il se mit à sa recherche et ne réussit pas à l'apercevoir. Il ne se doutait pas que, cachée dans un impénétrable cabinet de verdure où elle Qtait parvenue à se ménager un jour, elle le regardait aller et venir, le suivait dans tous ses mouvements, l'épiait d'un œil curieux, cherchait à lire sur son visage et dans son cœur. Abîmée dans une profonde méditation, agitant une foule de pensées qui se croisaient et s'entre-choquaient dans sa tête, en proie aux contradictions, se disputant avec elle-même, elle avait tour à tour des étincelles dans le regard, de subites rougeurs sur les joues, des frémissements nerveux, des envies de rire, de pleurer et de^ se fâcher. La colère fut le sentiment qui l'emporta sur

tous les autres. Elle était irritée contre son sort, contre sa mauvaise chance. Il lui parut que sa vie était une afFaire manquée, qu'un invisible ennemi travaillait contre elle, qu'un génie tout-puissant et plein de malignité avait pris en main le gouvernement du monde et qu'il posait à Mlle de Saligneux des questions captieuses, qu'il la plaçait dans des situations embarrassantes, en lui disant : « Tire-toi de là comme tu pourras. » Par intervalles, elle arrachait des brindilles, des feuilles de charme ; elle les déchirait, les triturait entre ses doigts, les mettait en lambeaux. Cet amusement trompait sa colère, mais ce n'était pas une solution.

Après avoir, fait deux fois le tour du jardin, Lionel battait en retraite, quand une voix lui cria :

« Monsieur, est-ce moi par hasard que vous cherchez ? »

Il tressaillit , fit volte-face et retourna sur ses pas. L'instant d'après, il était assis sur un banc de pierre dont Mlle de Saligneux occupait l'autre bout ; en face du banc se dressait un gradin de gazon couronné d'une grande urne ébréchée où apparaissait vaguement une face de Silène qui ricanait ; il faut croire qu'il y avait de quoi.

Mlle de Saligneux regarda Lionel et lui dit :

« On assure, monsieur, que nous avons à causer ensemble. Commencez, je vous répondrai. »

Elle lui parlait d'un ton sec et hautain. Il com-

prit sur-le-champ qu'il s'était trompé ou plutôt qu'on Tavait trompé , que c'en était fait de son rêve, que, dans l'intérêt de son bonheur et de sa fierté, il aurait mieux fait de ne pas venir à Saligneux. Un profond découragement, une sombre tristesse s'emparèrent de lui. A quelques pas de là, on battait le blé dans une grange; sur un toit voisin , des pigeons roucoulaient ; on entendait aussi le murmure d'un filet d'eau à demi tari, qui s'échappait goutte à goutte dans un canal souterrain. Lionel écoutait tous ces bruits, il contemplait le rictus du Silène, et demeurait muet.

Par instants, il inclinait légèrement la tête à gauche, et alors il entrevoyait Mlle de Saligneux ou tout au moins le bas de sa jupe grise, ornée de jolis nœuds roses. Il lui semblait que cette jupe grise et ses rubans roses étaient bien loin de lui, au bout du jardin, presque au bout du monde. Le banc sur lequel il était assis mesurait à peine six pieds de longueur, et Lionel n'aurait eu besoin que d'étendre le bras pour s'emparer de la main de Mlle de Saligneux et la porter à ses lèvres. Cependant entre cette fille de baron et lui il y avait des lieues et des lieues, une distance incommensurable, infinie. Il regrettait amèrement de ne pas s'en être avisé plus tôt ; il se reprochait sa précipitation, sa sottise, son inepte crédulité. Qu'était-il venu faire à Saligneux ? Il ne le savait plus. Une

invincible timidité, la crainte de perdre ses paroles, engourdissaient sa langue. On continuait de battre le blé dans la grange, les pigeons ne se lassaient pas de roucouler, le filet d'eau faisait entendre son murmure, le Silène ricanait, et Lionel continuait de se taire.

Mlle de Saligneux fit un geste d'impatience.

« Savez-vous, monsieur, s'écria-t-elle , que la conversation ne va pas du tout ? Il faut pourtant que nous nous aidions un peu, car personne ne nous aidera. Vous voulez donc que je commence ? Gela n'est pas juste. Vous serait-il si difiBcile de me dire que vous me trouvez jolie, charmante, et que vous m'adorez? Mais vous êtes un homme d'esprit, vous avez horreur des propos oiseux, des mensonges bêtes. D'ailleurs vous savez bien que je ne vous croirais pas. »

Lionel recouvra l'usage de sa voix et répondit :

< Si je vous disais, mademoiselle, que, depuis le jour où j'ai eu le bonheur ou le malheur de vous rencontrer pour la première fois, je n'ai pas réussi à vous oublier, et que, pendant deux mois, je suis retourné tous les matins à l'endroit où je vous avais vue dans l'espérance de vous y revoir, mademoiselle, me croiriez-vous?

— Oh I oh ! voilà qui est bien trouvé I » fît-elle en le regardant d'un air d'étonnement incrédule et dédaigneux.

Ce n'est pas que cette aventure lui parût absolument invraisemblable, ni qu'elle jugeât impossible que Mlle de Saligneux exerçât à première vue dans un cœur d'irréparables ravages, ni qu'elle sût mauvais gré à un joli châtain d'être tombé subitement amoureux d'elle; mais, dans l'espèce, elle ne pouvait pas admettre que ce joli châtain dît vrai.

« Pendant deux moisi reprit-elle, c'est-à-dire pendant soixante jours de suite, sans en excepter les jours de pluie! c'est un beau trait. Et quand il vous arrivait de rentrer chez vous sans m'avoir vue, vous pensiez sérieusement à vous brûler la cervelle?

— Non, répondit-il en souriant, je dois convenir que je n'y ai jamais pensé; dans ce temps-là, ma pauvre cervelle m'était trop nécessaire. J'étais occupé à préparer une thèse, et j'en voulais à Finconnue du bois de Boulogne des distractions qu'elle me causait. Je me moquais de moi-même, je me disais : « Dieu I suis-je assez déraisonnable, « assez absurde, assez ridicule! » Et je me promettais de vous oublier; mais le lendemain je retournais au bois.

— Et votre thèse a été jugée détestable?

— Hélas ! je dois avouer encore qu'on m'en a fait compliment.

— Quelle humiliation pour moi I Mais, monsieur, comment avez-vous appris que l'inconnue qui vous

causait de si dangereuses distractions s'appelait Mlle de Saligneux?

— Je ne le sais que d'hier.

— Ainsi, monsieur, vous aimiez l'inconnue, et c'est Mlle de Saligneux que vous vouliez épouser?

— Grâce à Dieu, Mlle de Saligneux et l'inconnue sont la môme personne, et je vous jure, mademoiselle, que, s'il en était autrement, je ne serais pas ici. 2>

Elle le regarda de nouveau et lui dit :

« Hier j'aurais pu vous croire, aujourd'hui je ne vous crois pas.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'hier je ne savais rien et qu'aujourd'hui je sais tout.

— Et que savez-vous donc?

— Tout, vous dis-je.

— Je vous en conjure, expliquez-vous.

— A quoi bon? répliqua-t-eJle sèchement, et que puis-je vous apprendre? »

Après un silence, Lionel s'écria :

« Mais quel homme pensez-vous que je sois, madeiçoiselle? »

Elle lui repartit :

« Monsieur, il y a des fils dociles, obéissants et soumis, qui disent amen à tout ce que leur père leur propose ; il y a des jeunes gens bien élevés,

qui ont appris dès leur enfance à sacrifier leur cœur à leur vanité; il y a aussi des ambitieux, qui trouvent quelquefois leur .compte à épouser une fille sans fortune qu'ils n'aiment pas. Vous avez découvert qu'une Saligneux peut vous servir à quelque chose. C'est bien flatteur pour moi, et je vous remercie de l'honneur que vous me faites. »

Lionel se redressa :

« Voilà donc l'idée que vous vous faites de moi, s'écria-t-il, et vous ne m'avez pas encore chassé I

— Moi, vous chasser I je n'aurais garde.

— Eh quoi I mademoiselle, ce fils soumis et imbécile, ce vaniteux, cet ambitieux sans scrupule, vous vous résigneriez à l'épouser?

— Que parlez-vous de résignation? Oh! je ne suis pas fille à me sacrifier; c'est une très-belle chose que le sacrifice, mais ce n'est pas ma partie. Nous allons conclure ensemble un marché, et ce marché fera deux heureux. Vous voulez donc que je vous découvre le fond de mon cœur? Je vous avouerai en baissant les yeux que mon rêve de jeune fille fut toujours d'épouser un million. Gomme il feut être raisonnable et ne pas trop exiger de la Providence, le million de mes rêves avait soixante ans ou peu s'en faut, il était laid, cacochyme et n'avait plus de cheveux, et cependant, tel qu'il était, il ne laissait pas de me convenir. Le Ciel me comble : le million qu'il m'envoie a tous ses cheveux.

Je ne sais pas trop, monsieur, à quoi je puis vous servir; ceci est votre affaire; mais je sais très-bien à quoi vous me servirez, et, puisque vous voulez bien me demander ma main, je vous l'accorde.

— Ah ! mademoiselle, de grâce, chassez-moi I répéta Lionel.

— Non, vous ne me le ferez pas dire, » répliqua Mlle de Saligneux.

Et elle ajouta :

« Est-ce que par hasard ma franchise vous offense?

— Votre franchise! Convenez que vous jouez la comédie, et que cette comédie vous paradt comme à moi indigne de vous. »

Elle le regarda d'un air si naïvement étonné qu'il ne sut plus ce qu'il devait en penser.

« Vous vous imaginez que je joue la comédie?

reprit-elle. Je suis franche, monsieur, très-frajiche, d'unefranchiseàtouteépreuve; c'est maplus grande qualité. Je ne me fais point d'illusions sur les autres, et je n'aime pas qu'on s'en fasse sur moi. Je vous dirai à mon tour : « Pour qui me preniez-vous? pour « une fille romanesque? » Oh I détrompez-vous. J'ai l'esprit très-positif, très-pratique. C'est peut-être le résultat de l'éducation qu'on m'a donnée. On n'a pas attendu que je portasse des robes longues pour m'enseigner que le plus triste sort est celui d'une fille bien née dont la fortune ne répond pas à ses

prétentions, et vous n'ignorez pas que les filles bien nées en ont beaucoup. On m'a appris à considérer la pauvreté comme le pire des maux, comme un ridicule, comme une difTormité. Oui, c'est une de ces maladies qui non-seulement font souffrir, mais qui enlaidissent la vie, et j'en ai peur pour mon visage comme de la petite vérole. Après cela, je vous confesserai que, quand mon père m'a fait part de votre demande, j'ai commencé par me récrier. « Mais c'est une mésalliance, lui ai-je « dit. — Bah I m'a-t-il répondu, c'est un si riche « parti ! — N'en pourrais-je pas trouver d'aussi « riche dans notre monde? — Gela me paraît bien « chanceux. — Mais m'assurez-vous au moins que « ce jeune homme me plaira? — C'est assez qu'il « ne te déplaise pas... » Eh bien!* monsieur, mon père avait raison, vous ne me déplaisez point, je vous crois un galant homme, et je consens de bon cœur à la mésalliance.

— Dieu ! que vous êtes bonne I s'écria Lionel. Mon bonheur est extrême; me mettrai-je à vos genoux pour vous remercier?

— C'est inutile, je vous tiens quitte de cette formalité. .

— Je crois qu'en, voilà assez, reprit-il en se levant, et que nous n'avons plus rien à nous dire.

— Si fait, j'ai encore un aveu à vous faire, un aveu qui me pèse, et je désire m'en débarrasser

tout de suite. Je vous crois un peu jaloux, monsieur. Hier, quand j'ai eu le plaisir de vous rencontrer sur les bords fleuris de la Limourde, votre premier soin a été de vous assurer si j'avais le cœur libre, et vous n'avez eu rien de plus pressé que de me demander...

— Qui était Théodore, inteiTompit-il. Je ne me soucie plus de le savoir.

— Permettez, ma franchise m'oblige à vous ledire.

— Qui est Théodore ? Je le sais aussi bien que vous, reprit-il. Théodore est un jeune homme délicieux, exquis, un jeune homme qui n'est pas un imbécile ni un vaniteux comme moi, un jeune homme qui non-seulement ne vous déplaît point, mademoiselle, mais qui vous plaît beaucoup, un jeune homme qui est de votre monde, mademoiselle, et que vous pourriez épouser sans encourir ]a honte d'une mésalliance. Pourquoi faut-îl qu'il ne possède pas ce million après lequel soupiraient déjà vos robes courtes? Ah I ce pauvre Théodore I vous me le sacrifiez sans remords et sans regrets.

— Sans remords, peut-être ; sans regrets, c'est autre chose. Bah 1 ce n'est qu'un amour de petite pensionnaire, et je vous prie de croire que je ne lui ai jamais promis de l'épouser.

— Mais vous avez encouragé ses espérances.

— Quoi I monsieur, nous nous disputons déjà ! que sera-ce plus tard?

— Que voulez-vous? vous aviez raison, je suis d'un naturel jaloux, et j'avoue que ce Théodore... Comment vous y prendrez-vous pour lui annoncer son malheur?

— Mon Dieu I dit-elle avec une gaîté forcée, je lui expliquerai tout simplement que dans ce siècle il n'y a qu'un dieu, le dieu dollar, et que M. Lionel Têterol est son prophète. y>

Il s'approcha d'elle, et, la regardant fixement, il s'écria :

ce Voilà donc l'inconnue du bois de Boulogne I voilà ce que renfermait ce chapeau à plumes que j'ai revu si souvent dans mes rêves ! voilà le cœur qui battait sous cette amazone que j'effleurai un jour d'une main tremblante ! douceurs du premier printemps I ô mystère de l'avenue des Poteaux I ô mon roman I ô ma folie !.. Je ne saurais vous dire, mademoiselle, l'obligation que je vous ai. Il y a quelques instants encore, je me sentais profondément malheureux, j'avais le cœur triste et pesant.v Je vous remercie ; grâce à votre noble franchise, me voilà sauvé, me voilà guéri ; je sortirai d'ici le cœur libre et léger. »

Il la salua, et il s'éloignait déjà, quand elle lui dit :

« Où allez-vous, monsieur? -,

— Le fils obéissant et soumis, répondit-il, s'en va de ce pas déclarer à son père qu'il a vu aujourd'hui pour la dernière fois Mlle de Saligneux. »

Elle était arrivée à ses fins; elle avait exécuté tant bien que mal son plan de campagne, et, sans se donner beaucoup de peine, elle avait gagné la partie. Que se passa-t-il dans son esprit ou dans son cœur? Elle se leva, se posta devant Lionel, lui barra le chemin, et, changeant tout à coup de visage, elle lui dit d'une voix frémissante :

« Mais vous êtes donc un honnête homme, monsieur? Je ne vous comprends plus... Ah I monsieur, un honnête homme se propose, il ne s'impose pas. »

Surpris de la métamorphose qui s'était faite en elle, il recula d'un pas.

ce Que voulez- vous dire? demanda-t-il. Quand donc ai-je essayé de m'imposer à vous ? »

Elle dénoua brusquement les brides de son chapeau, qui gênaient sa colère ; le chapeau glissa à ses pieds, elle ne le ramassa point. La tête haute, les cheveux en désordre, l'œil en feu, elle s'écria avec violence :

« Je veux admettre, monsieur, que c'est par irréflexion que vous vous êtes rendu le complicis d'une indîgne manœuvre. Je consens même à croire que vous daignez me trouver jolie, que j'ai eu le bonheur de vous plaire, que vous avez cédé à un entraînement de votre cœur ou de votre imagination en vous prêtant à une combinaison fort ingénieuse, que sûrement vous n'auriez pas inventée. Il n'en est pas moins vrai que le personnage que vous re-

présentez ici et que vous avez peine à soutenir est indigne de vous, comme est indigne de moi la sotte comédie que je viens de jouer. Vous osez prétendre que vous n'avez pas tenté de vous imposer à moi? Le malfaiteur qui arrête les passants au coin d'un bois en leur demandant la bourse ou la vie est un galant homme aussi, il respecte la liberté de son prochain, il lui permet de choisir. Ah ! monsieur, vous trouvez donc tout simple que votre père ait racheté des créances pour avoir à sa discrétion le baron de Saligneux! Vous trouvez tout simple que, ses titres en main, il lui ait dit : « Vous « allez me livrer votre château ou votre honneur; « ou votre fille épousera mon fils , ou vous me « rembourserez à l'instant un peu plus de deux « cent mille francs que vous me devez. » Ce procédé vous a paru de bonne guerre. Vous vous êtes dit : « Elle me plaît, elle sera à moi, sans que je « sois tenu de lui plaire. » Ne voilà-t-il pas un homme bien délicat? C'est de la haute chevalerie, ou je ne m'y connais point. A la vérité, je devrais être fière de penser qu'en me donnant à vous mon père éteindrait sa dette. Je vaux donc deux cent mille francs? Je ne m'étais jamais avisée de me demander ce que je valais. Ah ! monsieur, ètes-vous sûr d'avoir bien fait votre compte ? ne s'est-il point glissé quelque erreur de calcul dans votre tarif? On se trompe quelquefois. Combien vaut mon sou-

rire? combien valent mes cheveux? Je ne parle pas de mon cœur, il ne figurait pas dans le marché;, vous saviez bien qu'il ne serait jamais à vous. Monsieur, je vous le" demande une fois encore, pour qui me preniez-vous ? Ma tante, la comtesse de Juines, me répète chaque soir et chaque matin que je suis une Saligneux. Je ne veux pas mentir, je suis fière d'être une Saligneux, sans me croire pour cela pétrie d'une autre pâte que le commun des martyrs. Mais, quand je serais une petite bourgeoise, une petite ouvrière, une simple paysanne, je ne consentirais jamais à me laisser traiter comme une marchandise. Non, monsieur, on ne trouve pas ici de filles à acheter ; adressez-vous ailleurs, ou gardez votre million. Il me fait horreur, ce million que me jette insolemment à la tête un homme que je n'aime pas. »

A plusieurs reprises, Lionel avait essayé de l'interrompre; il ne put lutter contre cette fougue de femme irritée, dont la fureur s'écoulait à grand bruit comme un torrent débordé. Aux éclats de sa voix se mêlait un sourd accompagnement : c'était la chute cadencée du fléau qui battait le blé dans la grange. Il semblait à Lionel que c'était lui qu'on battait, il sentait les coups pleuvoir sur ses épaules, et il s'étonnait de n'être pas encore réduit en poussière. Mlle de Saligneux continua avec un emportement croissant :

« Dieu sait combien Saligneux m'est cher et l'attachement profond que j'ai pour mes souvenirs. Les statues décrépites, sans tête ou sans bras, que vous apercevez dans ce jardin, ont plus de prix pour moi que touâ les colifichets qu'on pourrait m'ofTrir. Je ne suis parfaitement heureuse qu'ici. Le matin, je suis réveillée par une vieille horloge, dont la voix rauque me semble sortir du fond d'un passé que j'aime, mon cœur lui répond ; chaque fois qu'elle sonne, je ramasse dans l'air des heures bénies; Eh bien, monsieur, prenez cette maison où je suis née, prenez mes souvenirs, prenez mon bonheur, prenez tout, mais Mlle de Saligneux ne sera pas à vous. Et tenez, avant de nous quitter à jamais, je veux vous faire une confession, qui sera sincère, celle-là. Je me suis levée ce matin avec une mauvaise pensée. J'avais formé le dessein d'être très-prudente, très-habile, de manœuvrer si bien qu'en disant oui je vous obligerais à dire non et que la rupture vous serait imputée. N'est pas habile qui veut. J'ai exécuté si gauchement mon projet que ma sincérité vous a été suspecte. Les mots ne me venaient pas, je n'ai pu répéter le quart des discours que j'avais préparés, mon maigre cerveau ne me fournissait rien, et vous n'avez été ma dupe qu'à demi. Monsieur, me voilà debout, me voilà sur mes pieds. Allez dire à votre père que le marché qu'il voudrait m'imposer me

révolte, que je n'en boirai pas la honte, et que ses millions, dont il fait gloire, ne lui serviront jamais h acheter une Saligneux. Allez lui dire que ce château est à lui, mais que la main que voici n'est pas à vendre et que vous ne la tiendrez jamais dans la vôtre. »

Lionel était éperdu, hors de lui, comme frappé de la foudre. Dès qu'il put placer un mot, il s'écria :

« Mademoiselle, je vous jure que j'ignorais absolument... »

Il n'en put dire davantage; la confusion, la rage, le désespoir, lui coupaient la voix. Il contempla Mlle de Saligneux pendant quelques secondes, comme si, condamné à ne plus la revoir, il voulait l'emporter tout entière dans ses yeux. Puis il tourna les talons et se sauva. Jupiter, Neptune, Pan, Vertumne et Silène, Pomone et Paies, tous les dieux du jardin le regardèrent s'enfuir, croyant voir dans ce jeune homme qui courait un voleur surpris en flagrant délit.

Lionel était si malheureux en s'éloignant du château, il avait l'esprit tellement troublé, qu'il s'égara, perdit sa route. Il marchait devant lui à l'aventure, comme enivré de son chagrin, car le chagrin a son ivresse aussi bien que la joie. Quand il revint à lui, il se trouva au milieu d'un bois, où il rôda pendant plusieurs heures, occupé à sonder ses blessures, qui étaient profondes.

Il ressentait deux souffrances égales l'une à l'autre : il venait d'être atteint tout à la fois dans son cœur et dans sa fierté. Jusqu'à ce jour, il n'avait éprouvé pour Mlle de Saligneux qu'une fantaisie, un amour de tête. Il avait appris à connaître son inconnue; il avait découvert qu'elle avait l'âme noble, généreuse, à la mesure de la sienne, et qu'elle était digne d'être aimée de lui. Il l'aimait pour le mépris qu'elle lui avait témoigné;

il l'aimait pour les outrages dont elle l'avait accablé; il aimait sa colère autant que sa beauté. Il croyait la voir debout devant lui, l'œil ardent, la lèvre frémissante, lui disant :

« Je n'appartiendrai jamais à un homme que je n'aime pas. »

Cette jeune lionne hérissée s'était emparée de son cœur, qu'elle tenait dans ses griffes, et elle lui criait :

« Viens le reprendre, si tu l'oses. »

Hélas! il ne la reverrait jamais. Que ne pouvaitil l'oublier!

A son chagrin se mêlait un remords, une honte, le cri de sa fierté blessée qui l'accusait. Lui, si jaloux. de sa dignité, avait-il bien pu lui faire courir de tels hasards et la compromettre si étourdiment? Il avait péché par ignorance ; cette excuse n'était pas valable. Il aurait dû deviner que son père lui cachait quelque chose; un honnête homme se tient toujours sur ses gardes, sa vigilance ne se laisse pas mettre en défaut, il surveille son honneur comme l'hermine la blancheur de sa robe. Il pensa tout à coup à sa mère, à son goût de propreté hollandaise et méticuleuse, qu'elle poussait jusqu'à la superstition, à l'horreur qu'elle éprouvait pour tout ce qui ressemblait à une tache. Elle n'en pouvait voir une sur une nappe, sur un tapis, sur un parquet, sans laisser échapper un cri d'indignation

douloureuse, et elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'eût fait disparaître ; mais ce qu'elle détestait encore plus, c'est tout ce qui fait tache dans la vie. On envoie son linge au blanchissage, on n'y envoie pas son passé ; on gratte son plancher ou la façade de sa maison, on ne gratte pas sa conscience.

Il semblait au délicat Lionel qu'en trempant, même à son insu, dans une action indélicate, il avait sali sa vie et ses mains, qu'il avait beau gratter, la tache reparaîtrait toujours. Que n'eût-il pas donné pour que le soleil ne se fût pas levé ce matin, pour que cette journée n'eût jamais commencé! Quel transport de joie il eût ressenti, si quelqu'un était venu lui dire :

« Tu te trompes, il ne s'est rien passé; tu as fait un mauvais rêve, réveille-toi. Tu te figures que tout à l'heure tu causais avec la fille d'un baron, que tu lui offrais ton cœur, qu'elle t'a remercié de ce beau présent, que ses yeux bruns se sont enflammés de colère et qu'elle ne t'a pas marchandé son mépris. Quelle erreur est la tienne ! il n'est rien arrivé de tout cela. Cette fille de baron et ses yeux bruns sont une phimère de ton imagination, et il n'y a jamais eu de château de Saligneux. »

En arrivant au bout d'une allée où le feuillage des arbres s'éclaircissait, il l'aperçut, ce château. C'était un témoin terriblement réel, qui avait tout

VU, tout entendu, ef qui avait l'air de se souvenir. Alors Lionel se renfonça dans- un fourré, et il recommença de conter ses douleurs aux grands bois sourds, au milieu desquels il vaguait comme une âme en peine ; si sourds qu'ils fussent, les bois l'écoutaient. Les broussailles s'écartaient discrètement pour le laisser passer, les bouleaux inclinaient leur tête en signe de compassion, les vieux chênes disaient tout bas :

« Oui, c'est bien malheureux; mais les yeux bruns existent, et d'ici à longtemps, le jour comme la nuit, la nuit comme le jour, tu n'y pourras penser sans qu'une couleuvre te morde au cœur. »

M. Têterol eût été bien étonné s'il avait aperçu en ce moment son héritier causant avec les chênes et les bouleaux. Après avoir donné à M. de Saligneux une leçon en règle sur la taille des arbres fruitiers, il avait repris le chemin de la Maison- Blanche, persuadé que l'affaire était dans le sac, que son intervention était inutile, qu'il fallait laisser ce jour aux niaiseries du sentiment et renvoyer au lendemain les paroles sérieuses.

L'âme en joie, le front radieux, il avait adressé tout le long de la route un sourire affable à tous les passants.

« Ah! le sournois, se disait-il, hier déjà il l'avait vue, et il n'a eu garde de m'en parler. »

Il ne lui déplaisait pas que son fils fut un sour-

nois ; il estimait que les hommes qui ont une pensée de derrière la tête et qui ne la disent pas ont plus de chance que les autres de faire leur chemin dans ce monde.

« Il a beau aimer les nénufars, pensait-il, le garçon tient de moi ; c'est bien mon sang. »

Sept heures sonnèrent, Lionel n'était pas rentré.

« Ils l'ont retenu à dîner, murmura M. TêteroL Je commence à croire que ce mariage les réjouit encore plus que moi; ils ont peur que nous ne leur échappions. Ils ne savent pas ce que je leur ménage. »

Il se mit à table, et, réduit à causer avec son assiette, il lui expliqua que pendant quarante ans il avait eu une idée, que cette idée était demeurée longtemps confuse, que peu à peu elle s'était débrouillée. Il vida un rouge-bord et s'écria :

« A la santé du père, de la mère et de l'enfant. »

Il ne se rappelait pas d'avoir jamais été si gai. Sa joie lui causait des frétillements nerveux, elle lui chatouillait les lèvres, elle demandait à discourir, à chanter, à faire du bruit, et s'ennuyait de ne pouvoir causer qu'avec une assiette.

Le temps marchait. Lionel ne rentrait pas.

M. Têterol comptait les minutes; il lui tardait d'interroger son fils, de se faire tout raconter, d'apprendre ce qui s'était dit, et les circonstances, les incidents, tout, jusqu'au moindre détail; il avait

toujours aimé les détails. A son impatience se joignait un peu d'inquiétude.

« Pourvu qu'ils ne cherchent pas à l'embobelinerl pensait-il. Bah! il ne s'engagera à rien sans m'avoir consulté. Il sait bien que celui qui veut, celui qui décide est ici. Pauvre chat! cette petite lui plaît, et il s'oublie à faire le joli cœur. C'est égal, il devrait songer que je l'attends. L'enverrai-je chercher? »

Tout à coup les marches de l'escalier crièrent sous le pied d'un homme qui montait vite, la porte s'ouvrit, et Lionel parut. Il s'était refait un visage, une contenance ; ses yeux gardaient bien son secret.

« Ah ! voilà ce vainqueur! s'écria gaîment M. Téterol. N'était-ce pas César qui disait : Veni, vidi^ vixi»,. Est-ce vixi ou vlci, Lionel?

— C'est vici, mon père.

— Voilà tout le latin que j'ai su et que je ne sais plus. Oh ! le latin, c'est une science d'avocat; cela sert à parler sans s'entendre... Mais sais-tu, mon gaillard, que tu t'es éternisé là-bas? Ces gens-là ne voulaient plus te lâcher. Les gourmands ! »

Lionel s'approcha de la table, s'assit en face de son père, attira à lui une bouteille de vin de Pomard qui était restée intacte, en remplit les trois quarts d'un verre, qu'il vida d'un seul trait. Il avait la gorge sèche; peut-être aussi avait-il besoin de se donner des forces.

« Peste ! comme tu y vas I reprit le vieillard. Il paraît que leur vin ne vaut pas celui-ci, je les soupçonne de boire de la piquette frelatée. Et cela se donne des airs!... Ah çà, j'espère, continua-t-il, que vous n'avez dit que des bêtises, qu'il n'a pas été question d'affaires. Les affaires, cela me concerne, et c'est moi qui rédigerai le contrat. J'entends que Saligneux soit compris dans la dot; sinon, rien n'est fait. »

Lionel regarda son père, qu'il n'avait pas encore regardé, et il lui dit :

« Tu peux t'épargner la peine de méditer longuement les clauses de ce contrat, ce serait du temps perdu.

— Du temps perdu ! pourquoi donc? »

Lionel lui repartit tranquillement :

« Parce que je n'épouserai jamais Mlle de Saligneux. »

M. Têterol éprouva une commotion désagréable, comme un chasseur qui couchait enjoué un lièvre et à qui son fusil éclate dans les mains. Il n'en crut pas ses oreilles, et il y fourra le doigt pour les déboucher. Après quoi il regarda le plafond, pour s'assurer qu'il était sohde et qu'il n'allait pas lui tomber sur la tête ; enfin il regarda son fils, pour s'assurer que son fils n'était pas fou.

« Fais-moi l'amitié de me répéter ce que tu viens de me dire, lui dit-il.

— Je te répète que je n'épouserai jamais Mlle de Saligneux, répliqua Lionel en haussant un peu la voix.

— Et la raison, monsieur?

— La raison, c'est qu'elle ne me plaît pas. »

M. Têterol se sentit soulagé; cette réponse exorbitante ne lui paraissait pas sérieuse.

« Farceur I dit-il en riant, elle ne te plaît pas? Pourtant elle te plaisait hier.

— On change quelquefois d'avis, j'en ai changé.

— Ahl monsieur a changé d'avis! Et peut-on savoir pourquoi monsieur s'est ravisé? Peut-être at-il découvert que les cheveux de Mlle de Saligneux ne sont pas à elle, qu'elle a de fausses nattes. Eh bien ! mon garçon, tu en seras quitte pour épouser une femme qui te déplaît. Portât-elle perruque, elle me plaît beaucoup, à moi ; cela suffit, je pense. »

Lionel se croisa les bras et répondit :

« C'est possible, mais ce mariage n'aura pas lieu.

— Ma parole d'honneur! ill'a déjà dit trois fois, » s'écria M. Têterol eu assenant sur la table un formidable coup de poing, qui fit danser les verres et les bouteilles.

Ce ne fut pas seulement la table qui s'émut, tout trembla dans la salle, les murs, les chaises, le dressoir et sa vaisselle , les dernières mouches de la saison blotties dans un pli des rideaux, tout, jusqu'au bouledogue accroupi devant la chg-

minée, lequel, réveillé en sursaut, entendant gronder la foudre et craignant que sous un prétexte ou sous un autre on ne le mêlât dans cette affaire, se précipita d'un bond sur la porte, qu'il avait appris à ouvrir, et s'élança dehors, comme s'il avait eu le diable à ses trousses.

« Va fermer la porte que cet imbécile a laissée ouverte, » cria impérieusement M. Téterol à son fils.

Lionel se leva, ferma la porte, et revint s'asseoir à sa place, en face de son père.

« Ah! tu ne veux pas épouser I reprit M. TêteroL Qui es-tu pour vouloir ou ne pas vouloir? T'imagines-tu par hasard que je me suis donné la peine de mettre un fils au monde pour qu'il ne fût pas de mon avis? Ehl que m'importent tes goûts et tes dégoûts, tes fantaisies et tes turlutaines, tes dits, tes redits et tes dédits! Mais vraiment monsieur se prend pour quelque chose. On lui a persuadé qu'il avait du talent, un grand avenir, sa petite imagination a travaillé là-dessus, et il crève d'orgueil, car tu crèves d'orgueil, et il te sort par les yeux, tu penses être un personnage. Mille tonnerres!- que serais-tu sans moi? Je me suis fait moi-même, moi; je ne suis pas sûr d'avoir eu un père. J'ai toujours été seul; j'ai lutté, j'ai pâti, je me suis tourmenté l'esprit et le corps, sans que personne m'aidât; j'ai eu fi-oid, j'ai eu faim, et le jour où j'ai pu

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mettre dix sous à mon dîner, je me suis cru le roi de la création. Toi, tu es né dans des langes dorés, et c'est heureux, tu n'étais pas de force à te tirer d'affaire. Regarde plutôt tes mains; ce sont des mains de demoiselle. Qui t'a nourri ? C'est moi. Qui t'a élevé? C'est moi. Qui t'a envoyé courir le monde? C'est moi. Tu m'as coûté gros, monsieur; veux-tu que je te montre mes livres? Si demain tu devenais ou conseiller d'Etat, ou député, ou ministre, à qui le mérite? à qui la gloire? A moi, qui ai payé. Eh bien, celui qui a payé a le droit de commander, et celui qui a reçu a le devoir d'obéir, et tu obéiras, je le jure par tous les poiriers de tous les barons de Saligneux. »

Lionel gardait un morne silence. M. Têterol, avançant la tète, le regarda en dessous.

« J'avais vu clair l'autre soir, poursuivit-il, tu as laissé là-bas une coquine pour laquelle tu as fait des folies, et ce qui te fâche, c'est que Mlle de Saligneux n'est pas aussi jolie que cette drôlesse. Elle est donc bien charmante ? Dans quel ruisseau l'as-tu ramassée? Voilà le chemin que prenaient mes écus ; ils servaient à procurer à une fille des dentelles, des truffes et du vin de Champagne. Quand elle serait un ange, cette fille, fais-en ton deuil. Jour de Dieu I je vous briserai comme verre, ta coquine et toi» »

Lionel ne desserrait pas les dents. Il se disait

que Mlle de Saligneux était bien plus redoutable que son père, que devant elle il s'était troublé, avait perdu la tête, tandis qu'à cette heure il avait toute sa liberté d'esprit. S'il se taisait, c'est qu'il attendait son moment.

Son père se méprit sur la cause de son silence ; il crut que sa résistance mollissait, que son courage commençait à défaillir. Il se leva, s'approcha du jeune homme et s'aperçut que deux grosses larmes descendaient lentement le long de ses joues.

Ces larmes lui donnèrent à penser, et se frappant le front :

« Que je suis bête! dit-il d'un ton radouci. Je vois ce que c'est, je devine ce qui s'est passé. Ces Saligneux sont des insolents, et, si gentille qu'elle soit, cette petite chasse de race. Elle t'a humilié par ses hauteurs, elle t'a fait sentir que tu n'étais qu'un bourgeois, qu'un Têterol, qu'en t'épousant elle te ferait un insigne honneur. Ai-je deviné? n'est-ce pas cela?

— Peut-être, répondit Lionel en relevant la tête.

— J'en étais sûr; cette petite fille a pris de grands airs qui t'ont blessé au vif. Tu es fier, toi, et je ne t'en fais pas un crime ; je suis fier, moi aussi. Quand j'ai reçu ce fameux coup de pied, ah I vois-tu, pendant trois heures j'ai pensé à mettre le feu dans un château ; mais je me suis ravisé, j'ai

mieux aimé gagner des millions. Il y a, mon garçon, deux espèces de fierté, celle qui boude et celle qui prend sa revanche. Tu prendras la tienne. Ah I mademoiselle se donne des airs I Apparemment on a oublié de l'instruire de certains détails... Dès demain elle filera doux comme un mouton ; sois tranquille, nous la tenons.

— Nous la tenons ? demanda Lionel.

— Les deux papiers, les deux actes... Son père ne lui a pas parlé des deux papiers.

— Qu'est-ce que ces deux papiers?

— J'ai eu tort de ne pas te les montrer, j'ai fait le mystérieux. J'aurais dû t'avertir que j'avais ra* cheté certaines créances, qu'aujourd'hui le baron me doit un peu plus de deux cent mille francs, et qu'il s'est engagé à me les rembourser sur ma première demande dans le cas où sa fille ne voudrait pas de toi. Que veux-tu? il faut les tenir, ces gens-là ; ils sont faux comme des jetons.

— Et cette promesse, il l'a signée ?

— De toutes les lettres de son nom.

— J'ai peine à le croire, fit Lionel.

— Oh ! toi, tu ne crois que ce que tu vois, lui repartit son père avec un gros rire. Décidément tu es bien mon sang ; j'ai toujours demandé à voir et à toucher. Attends un peu, tu verras et tu toucheras. »

Il sortit, s'en alla chercher dans un tiroir de son

secrétaire les deux papiers, qu'il rapporta triomphalement, et, après les avoir agités un instant dans l'air, il les posa sur la table en disant à son fils:

« Ne va pas souffler dessus, ils s'envoleraient. C'est précieux, cela. »

Lionel lut attentivement^les deux pièces; la fièvre lui brûlait les yeux, les tempes lui battaient, et ses ongles égratignaient la table.

« Vraiment, s'écria-t-il, cette contre-lettre est une belle invention, et je comprends maintenant ce que Mlle de Saligneux me disait tantôt. Elle me comparait à l'un de ces détrousseurs de grandes routes qui, le pistolet au poing... Eh ! oui, ce papier vaut bien un pistolet. Aussi, tout en se déclarant prête à m'épouser, elle a tenu à me représenter au préalable que j'avais l'âme basse et des procédés indélicats. Ces hobereaux boivent de la piquette frelatée qui leur trouble la cervelle. Mlle de Saligneux s'imagine que ce mariage serait pour elle une honte, et moi je m'imagine que, si elle ne sentait pas cette honte, elle serait indigne d'être aimée de moi. »

Son père, stupéfait, lui cria :

« Parles-tu chinois? Je t'avertis que je ne comprends pas cette langue.

— Voici du moins qui sera clair ! » répliqua Lionel.

Et, déchirant la contre-lettre en huit morceaux, il courut les jeter dans la cheminée, où flambait un grand feu.

Tertullien disait : « Je crois, parce que c'est absurde. » M. Têterol, qui ne ressemblait guère à Tertullien, n'avait aucun goût pour l'absurde, et il avait beaucoup de peine à y croire. Quand il était témoin d'un événement qui déroutait les habitudes de son esprit, son premier mouvement était de récuser le témoignage de ses sens, de les traiter d'imposteurs; sa logique lui était plus chère que ses oreilles et ses yeux. La scène qui venait de se passer lui parut être du domaine de l'incroyable et de l'impossible. Que son fils entrât en révolte ouverte contre lui, que son fils attentât à sa propriété, que son fils osât détruire un papier appartenant à son père, un papier qui équivalait à la

prise de possession de Saligneux, cela passait son imagination, cela ne pouvait être, cela n'était pas. Frappé de stupeur, immobile, comme pétrifié, il contemplait une cheminée où brûlait quelque chose, se demandant ce que faisait là cette cheminée et quelle était cette chose qui brûlait. Enfin, recouvrant la vie, l'usage de son cerveau, de ses bras et de ses jambes, il poussa un mugissement de taureau, il s'élança sur son fils comme l'avant-veille il avait couru sus au gueux qui lui volait ses champignons, et il le saisit à la gorge pour l'étrangler.

Lionel n'essaya point de se défendre.

« Fais de moi ce qu'il te plaira, » murmura-t-il.

Et il ferma les yeux, parce que le visage de son père, ses prunelles dilatées par la fureur et la haine, ses traits bouleversés et sa bouche écumante lui faisaient peur. Le souffle lui manqua, il se sentit mourir, perdit à moitié connaissance. Tout à coup les dix doigts qui le meurtrissaient et l'étouffaient se détendirent, lâchèrent prise, et il tomba lourdement sur une chaise.

Quand il rouvrit les yeux, il aperçut de nouveau la figure qui lui faisait peur, une main pesante et brutale lui enfonça son chapeau sur la tête, et une voix rauque lui cria :

ce Hors d'ici pour toujours, ne vois-tu pas que je te tuerais? »

Lionel se leva, fit deux fois le tour de la salle en cherchant la porte sans la trouver ; enfin il la trouva, sortit, descendit l'escaher, traversa la cour, se fit ouvrir la grille par le portier, fort étonné, qui- lui adressa quelques questions auxquelles il ne répondit point. Il se rendit à l'auberge, réussit à s'y procurer une voiture, non sans subir un second interrogatoire auquel répondirent sa pâleur et son silence.

Il arriva vers minuit à Pont-d'Ain, où il attendit pendant six heures le train qui devait le ramener à Paris. Il entra dans une auberge, y prit un bouillon,

dont il avait grand besoin, n'ayant pas dîné. Après quoi, il demanda une plume et du papier, et il écrivit la lettre que voici :

« Mademoiselle, je ne vous répéterai pas qu'en me présentant aujourd'hui auprès de vous j'ignorais absolument la nature des engagements et du traité conclus par mon père et M. de Saligneux. Je ne donne pas deux fois ma parole ; tant pis pour ceux qui ne me croient pas. Il est fâcheux que vous ne sachiez pas distinguer un visage menteur d'un visage honnête et une âme fière d'un cœur voué au culte des petites vanités; mais votre excuse est toute trouvée : vous n'avez pas encore vingt ans.

« J'ai déclaré à mon père que je me refusais au mariage dont son ambition avait caressé le rêve à mon insu ; pour plus de sûreté, j'ai déchiré et jeté au feu la contre-lettre que M. de Saligneux avait eu la regrettable faiblesse de signer. Il a quatre années devant lui pour aviser aux moyens d'acquitter sa dette sans vendre la maison où vous êtes née et qui vous est chère.

« Veuillez me pardonner mon crime bien involontaire et le chagrin que je vous ai causé. Si un soir une chauve-souris entrait dans votre chambre, dont vous auriez négligé de fermer la fenêtre, vous la plaindriez en la chassant, et vous n'auriez pas trop de peine à lui pardonner ; le pauvre animal

n'y voit pas. Je suis la chauve-souris, vous ne me reverrez jamais, et il vous sera facile de m'oublier. « Je vous souhaite respectueusement, mademoiselle, tous les bonheurs que vous pouvez désirer. »

Lorsqu'il eut écrit et fermé cette lettre, il se sentit plus tranquille. Il lui parut que tout venait de rentrer dans l'ordre, que tout le monde s'était remis à sa place, qu'il avait pris sa revanche, effacé sa tache, et que sa propre estime lui était rendue. Mais l'estime de soi-même sufïit-elle au bonheur, quand on a le malheur d'aimer Mlle de Saligneux ?

Gœthe, le seul poète qui fût un grand sage, le seul sage qui fût un grand poète, a dit : « Pauvre fou, si ta maison brûle, tâche de l'éteindre ; quand elle a brûlé, rebâtis-la. »

Narre, wenn es brennt, so lôsche ; Hat's gebrannt, bau wieder auf.

Ces deux vers convenaient admirablement à la situation de Lionel Têterol ; il avait une méchante fièvre, un souvenir brûlant à éteindre dans son cœur, et il avait aussi une maison à rebâtir. C'est de quoi 'il s'occupa dans son wagon, pendant tout le trajet de Pont-d'Ain à Paris.

Ce fils de millionnaire se trouvait dépossédé de sa liste civile, de la dotation que lui servait un père à la fois avare et prodigue. Il n'avait jamais été homme de plaisirs; mais il avait toujours vécu

largement, ignorant les privations, ne se refusant rien, sans souci de la veille ni du lendemain, et il avait contracté le goût de l'existence facile et commode, l'amour de ses aises, le besoin d'orner sa vie. Désormais il était réduit à ses propres ressources, il ne devait plus compter que sur luimême. A vrai dire, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait, et il n'avait pas lieu de se tourmenter pour son avenir. Il avait à Paris de nombreuses relations, parmi lesquelles figuraient des personnages haut placés, un ministre même, ancien professeur de droit devenu récemment garde des sceaux, qui avait souvent témoigné de l'amitié à ce jeune homme de grand espoir. Il n'eût pas fait vainement appel à sa bienveillance. Il n'avait qu'à demander, certain d'être écouté. Le fils de Jean Têterol avait, lui aussi, son idée. Il était sûr de son talent autant que de son ambition; ce conscrit sentait danser dans sa giberne un bâton de maréchal de France; mais son père lui avait dit :

<3c Tu n'as eu que la peine de naître; que serais-tu sans moi? J'ai peiné, tu n'as jamais pâti. »

Il voulait prendre la mesure de son caractère, de son endurance, de son courage; il résolut de se prouver à lui-même qu'il était capable de pâtir sans se plaindre et qu'il pouvait se passer de patronage et de protecteurs. Il se disait : Faro da me. Peutêtre aussi pensait-il que les souffrances volontaires

sont le meilleur remède à toutes les autres et ^n excellent moyen d'oublier Mlle de Saligneux.

Il habitait depuis trois ans un joli entresol sur le quai Voltaire; il l'avait meublé, arrangé, décoré à sa guise. De sa fenêtre, il voyait les marronniers des Tuileries, la Seine, les ponts, un va-et-vient de passants et de bateaux, une vaste étendue de ciel, le levant et le couchant; il prenait plaisir chaque matin à baigner son regard dans ces vapeurs couleur d'opale ou gris de perle au milieu desquelles Paris se réveille, d'où émergent l'un après l'autre ses palais, ses clochers, ses monuments, ses toits, étonnés et charmés de se retrouver tous à leur place. Le bail de Lionel expirait à la fin de l'année ; son premier soin fut d'avertir son concierge qu'il songeait à déloger. Le Ciel, qui s'intéressait à sa vertu, lui procura dès le lendemain un sous-locataire, lequel fut agréé. Il s'occupa aussitôt de vendre ses meubles, ses tapis, sa vaisselle et même ses bibelots, qu'il aimait d'amour tendre, qu'il croyait nécessaires au bonheur de sa vie. Il possédait quelques peintures, quelques bronzes, un Rousseau de prix, un Corot, un Millet, un lion et un tigre de Barye; il fut sans pitié pour lui-même, il ne garda ni le tigre ni le lion, bien que le cœur lui en saignât.

Quelques jours plus tard, il était installé au quatrième étage d'un petit hôtel garni de la rue Racine.

Il eut des accès de noire mélancolie en vaquant à son emménagement. Un escalier étroit, borgne, dont la rampe était gluante, une cellule carrelée, qui sentait le renfermé, des meubles étriqués et boiteux, des tiroirs dont le bouton restait à la main, une fenêtre donnant sur une cour que le soleil ne visitait jamais, des rideaux de mousseline jaunis par le temps, insultés et maculés par les mouches, quel contraste avec l'aimable entresol I Les murailles étaient imprégnées de cette poussière gi'asse qui est le fléau des garnis; chacun y apporte un peu de la sienne, et ces poussières mêlées résistent à tous les efforts du plumeau ; elles ont une histoire muette : passe encore si elles la racontaient. Lionel se mit à la fenêtre; il dut se tordre le cou pour apercevoir le ciel, il en prit son parti. L'instant d'après, ayant posé les mains sur la table ronde, qui était le plus bel ornement de son nouveau logis, il en garda la marque au bout de ses dix doigts, et il fit la grimace. Puis il se dit :

(( Je suis trop douillet. Pœte^ non dolet. »

Pendant son séjour en Angleterre et en Allemagne, Lionel avait noué des relations avec un des grands journaux de Paris; les correspondances qu'il envoyait de Londres et de Berlin furent remarquées et lui attirèrent des propositions, qui ne furent point acceptées; il ne s'était pas encore avisé de faire son chemin par le journalisme. Le

lendemain du jour où il prit possession de son taudis, il écrivit sur la question politique du moment un article qui était un chef-d'œuvre de bon sens, de verve ironique et de vive éloquence. Cet article, aussitôt inséré, provoqua des réponses, auxquelles il riposta. Ce début fit du bruit, et le débutant fut invité à s'enrôler dans la rédaction ordinaire du journal. Il s'y refusa, tant il était devenu jaloux de sa liberté. Sa plume entendait servir la république bleue en volontaire; toutefois il consentit, sans se faire prier, à recevoir la solde; mais il n'écrivait qu'à ses heures, quand le cœur lui en disait, et sa prose, bien sonnante, était reçue avec empressement. Il employait le reste de son temps à préparer pour une revue savante un travail sur les justices de paix en Angleterre. Le premier argent qu'il toucha lui causa une des meilleures joies qu'il eût éprouvées dans sa vie, une vraie joie de pauvre; c'étaient des sous qu'il avait gagnés, des sous qui étaient vraiment à lui. Il les contempla avec attendrissement, les serra au fond d'un tiroir, se promit de les ménager beaucoup. Il se défiait des voleurs et craignit de devenir avare.

Cependant c'était moins par avarice que par plan de conduite qu'il rayait sévèrement de son budget toute dépense inutile et se réduisait en toute chose à la portion congrue. Il dînait dans une gargote du boulevard Saint-Michel; le bœuf était bien dur, il

ne laissait pas de le digérer, mais la nappe était d'une propreté douteuse, et il avait quelque peine à s'y faire. Il en usa comme Diogène, qui cassa son écuelle; il échangea son gargotier contre un bouillon, 0(1 il n'y avait pas de nappe du tout. Le commencement de décembre amena de grands froids. Lionel passa des journées entières à travailler sans feu dans sa chambrette, dont la fenêtre fermait si mal que le rideau était toujours en branle. Quand ses doigts se raidissaient, il soufflait dessus; quand ils demandaient grâce, leur maître se moquait d'eux; quand ils lui refusaient le service, il se livrait pendant cinq minutes à l'exercice des haltères, et il reprenait sa plume en disant :

e: Ce n'est pas plus difficile que cela. »

Il s'accordait pourtant tous les soirs le plaisir, la fête d'une flambée ; ces flambées lui étaient dangereuses. Aussitôt que son foyer s'illuminait, il sentait son imagination se réveiller, des souvenirs assoupis remuer dans sa tête, comme des serpents engourdis que la chaleur ranime et qui déroulent lentement leurs anneaux, cherchant à mordre la main bénévole qui les nourrit. Au fond de l'âtre, il voyait apparaître des cheveux presque noirs et des yeux bruns; entre cette vision et lui s'engageaient de longs entretiens.

« Qui es-tu donc?

— Tu fais semblant de ne pas le savoir, tu le sais.

— D'où sors-tu ?

— Des profondeurs de ta mémoire ou de ton cœur, tu croyais que je n'y étais plus, j'y étais encore.

— Que viens-tu faire ici?

— Te convaincre de l'impuissance de ta volonté dont tu es si fier. Tu veux oublier et tu te souviens.

— Qu'importe? je ne t'aime plus. Tu ne m'inspiras jamais qu'une fantaisie; je t'aimais avec les yeux, et c'était tout.

— Un jour tu me vis en colère, et ta fantaisie est devenue une passion.

— Je te jure que tu m'es absolument indifférente.

— Oserais-tu me le dire en me regardant en face? »

A ces mots, les yeux bruns, se dilatant, semblaient lui jeter un défi, et une petite bouche, à la lèvre moqueuse, poussait un éclat de rire sonore. Lionel s'armait aussitôt de la pincette et remuait vivement les cendres comme pour y enterrer la vision; mais au bout de quelques instants elle reparaissait, il fallait recommencer à causer avec elle.

Un jour que Lionel avait dîné plus tard que d'habitude et qu'il sortait de son bouillon vers neuf heures, il se rencontra nez à nez sur le trottoir du boulevard Saint-Michel avec M. Pointai, qu'une

affaire avait amené dans ce quartier. Le notaire leva les bras au ciel en le reconnaissant, et l'attirant sous un réverbère :

« C'est bien toi, dit-il. Et que diable es-tu allé faire dans ce cabaret?

— Parlez mieux, répondit Lionel, c'est un lieu fort honnête.

— Peut-être, mais tu as toujours eu le défaut d'être un peu sur ta bouche... As-tu entrepris une enquête statistique et philanthropique sur les resr taurants populaires?

— Vous me croyez plus compliqué que je ne suis, monsieur Pointai. Quand je vais au restaurant, c'est tout simplement pour y dîner.

— Toi dîner làl s'écria tragiquement M. Pointai. A d'autres!... A moins que tu ne sois devenu quaker. Mais je me trompe, les quakers aiment à bien manger; c'est le seul plaisir qui ne leur soit pas interdit, et l'on assure que la Pensylvanie est le pays du monde où l'on cuisine le mieux. Et puis les quakers passent aussi pour aimer leurs amis, et toi tu oublies les tiens, tu restes des semaines et des semaines sans leur donner de tes nouvelles... Car enfin je ne sais plus rien. A quand ce mariage?

— Quel mariage? demanda d'une voix mal assurée Lionel, que cette question avait interloqué.

— Tu n'épouses donc plus Mlle de Saligneux?

— C'était une mauvaise plaisanterie que ce projet.

— Une plaisanterie! s'écria M. Pointai. Et les deux lettres que tu m'as écrites!... Il y a anguille sous roche, ajouta-t-il, et puisque je te tiens, je veux avoir le mot de l'énigme. Conduis-moi chez toi, nous y serons mieux pour causer. »

Et passant son bras sous le bras du jeune homme, qui se dirigea avec lui du côté de la rue Racine :

« Que tu te maries ou que tu ne te maries pas, reprit-il, cela m'est à peu près égal; mais hier • soir j'étais au ministère de la justice, où il a été question de toi. Tu viens de publier un travail sur les justices de paix en Angleterre. Je ne l'ai pas lu, je n'ai pas le temps de rien lire; mais le ministre, qui a, paraît-il, plus de loisirs que moi, l'a lu, et il disait hier que c'était une œuvre de maître; tu sais qu'il ne prodigue pas ses éloges. A ce propos, il me demanda de tes nouvelles.

« Que devient-il? on ne le voit plus. j> Après quoi, comme tu peux croire, il parla d'autre chose. Prends-y garde, mon cher; tu connais Paris; la sentence la plus dure, la plus désastreuse qu'on y puisse prononcer sur un homme, c'est de dire : « On ne le voit plus. y> C'est la préface d'un en^ terrement. Tu as beau être un jeune homme de grande espérance, on ne te voit plus ; si tu restes quelque temps encore invisible, avant peu tu n'existeras plus, et tu tiens, je pense, à exister.

•— Rassurez-vous, lui répondit tranquillement Lionel, je ressusciterai le troisième jour. »

Et, comme ils arrivaient à sa porte, il tira la sonnette.

« Où donc me mènes-tu? demanda le notaire en examinant la maison, qui lui parut indigne de posséder le prince de Galles.

— Chez moi, parbleu I » lui repartit Lionel, qui le poussa dans l'allée.

Puis, ayaiit pris son bougeoir dans la loge, il lui montra le chemin en gravissant devant lui l'escalier borgne et gras qui conduisait à sa chambre. Quand M. Pointai y fut entré, il promena autour de lui des regards de plus en plus étonnés.

« Mon palais n'a pas le' bonheur de vous plaire? lui dit le jeune homme.

— Gomme niche à chien, il n'est vraiment pas mal ; mais là, franchement, celui que tu habitais sur le quai Voltaire me paraissait plus confortable... Ah çà, on gèle chez toi. Jadis, tu avais un valet de chambre; appelle-le pour qu'il nous fasse du feu.

^- Le voici, tout à votre service, lui repartit Lionel, et croyez qu'il vaut bien mieux que l'autre, qui n'était jamais là quand on avait besoin de lui. »

En parlant ainsi, il allumait son feu, qui ne tarda

pas à flamber. Puis il avança au notaire un fauteuil un peu dépenaillé et s'assit en face de lui sur une chaise fripée.

« C'est une expérience que tu as voulu faire? lui dit M. Pointai.

— Peut-être , et jusqu'aujourd'hui elle m'a réussi... Je me propose, continua-t-il, d'écrire un gros traité sur l'habitude. Quelle étrange chose que l'habitude , monsieur Pointai ! C'est le seul esclavage dont on finit par se faire une amitié. Je dois vous confesser, à vous parler tout franc, que j'ai eu beaucoup de peine à m'accoutumer à mon palais. Et tenez, ce qui me répugnait le plus, c'est cette tache verdâtre que vous apercevez au plafond. On dirait un poulpe, une pieuvre, allongeant de toutes parts ses grands bras garnis de ventouses. Dans les commencements, cette tache me faisait horreur , je ne pouvais pas la souflrir , j'évitais soigneusement de la regarder. Eh bien I je me suis réconcilié peu à peu avec sa laideur , et je lui trouve un charme qui m'inspire. Quand je travaille et que je cherche un mot , je la regarde , et le mot me vient. Bref, aujourd'hui je l'aime, cette tache, je ne pourrais plus m'en passer, elle me tient compagnie, elle est nécessaire à mon bonheur. »

M. Pointai* qui l'écoutait en contemplant le feu, releva subitement le menton et s'écria :

« Gageons que nous nous sommes brouillé avec notre père, avec cet amour de père que nous avons, et qu'il nous a coupé les vivres.

— Coupé les vivres ! répliqua Lionel en souriant ; peu s'en est fallu qu'il ne me coupât la gorge. »

Le sourire expira sur ses lèvres. Il crut revoir son père furieux, hors de lui, à moitié fou, le tenant à la gorge et l'étranglant. Il ne pouvait se rappeler cette scène sans frissonner.

M. Pointai était un homme interrogant. Lionel refusa d'abord de satisfaire sa curiosité; mais, pressé de questions, il se décida à lui conter son histoire en l'arrangeant un peu. Il la commença sur un ton enjoué, qu'il ne put soutenir jusqu'au bout. Sa gaîté l'abandonna, il devint sérieux, et par instants sa langue s'embarrassait, il s'empêtrait dans ses phrases, qu'il finissait péniblement. Quoiqu'il eût d'habitude le parler net et l'entière possession de ses idées, il ne les retrouvait plus, et il avait beau regarder la tache verdâtre, les mots ne lui venaient pas. Le notaire remarqua que, toutes les fois qu'il avait à prononcer le nom de Mlle de Saligneux, il hésitait, baissait la tête et faisait une pause, comme s'il eût mesuré des yeux un fossé avant de le franchir. M. Pointai n'était pas seulement un homme interrogant, c'était un homme pénétrant et fin, qui rencontrait juste dans ses conjectures.

« Ma foi, dit-il quand Lionel eut terminé son récit, ton amour de père n'avait pas là une mauvaise idée; mais il a péché par Texécution. Quand les gens habiles se mêlent d'être maladroits, ils le sont plus que personne, et le mépris des hommes est un mauvais conseiller. Vraiment, c'est grand dommage, car Mlle de Saligneux est une charamante personne.

— Vous la connaissez? lui demanda Lionel en changeant de couleur.

— J'ai eu l'honneur de la recevoir deux fois dans mon étude, où elle était venue en compagnie de son grand-oncle, le marquis de Virevieille, qui est mon client depuis de longues années. Sais-tu de quoi elle a l'air? Avec son teint de brune, ses cheveux foncés et un peu ébouriffés, la vivacité singulière de son regard et ce je ne sais quoi de délibéré qu'elle a dans la démarche et dans Le ton, elle ressemble à l'une de ces ravissantes gitanilles^ dont les yeux jettent des sorts. Ah çà, j'espère qu'elle ne t'en a point jeté.

— Soyez tranquille, elle ne m'a rien jeté du tout.

— En vérité, tu ne la trouves pas jolie?

— Il est possible qu'elle le soit, mais je n'en suis pas bien sûr.

. — Alors de quoi es-tu sûr?... La main sur la conscience, tu n'es pas amoureux d'elle?

— Je n'en ai ni le temps ni l'envie, je la laisse tout entière à son Théodore.

— Qui est Théodore?

— Je n'en sais rien, et je ne me soucie pas de le savoir... S'il vous plaît, parlons un peu des justices de paix en Angleterre.

— Ohl pour cela, non, répondit M. Pointai en regardant sa montre. Je me sauve, mais je ne t'empêche pas de me reconduire jusque chez moi, si toutefois il entre encore dans ton plan de réforme de reconduire tes amis. »

Lionel prit sa canne et son chapeau pour accompagner M. Pointai jusqu'à la rue Royale, où il demeurait. M. Pointai aimait à marcher, et la nuit était belle, quoiqu'un peu froide. Chemin faisant, ils causèrent de choses et d'autres; mais, comme ils traversaient la place de la Concorde, le notaire, serrant le bras de Lionel, lui dit tout à coup.

« Ainsi, tu peux me jurer, mon garçon, que tu n'es pas amoureux de Mlle de Saligneux?

— Combien de fois faut-il vous le répéter? lui repartit Lionel d'un ton colère, en fronçant le sourcil.

— Ehl ne te fâche pas... C'est que, vois-tu, il y a certaines choses qui me donnent à penser. Je n'ai pas eu le temps de lire tes savantes études sur les justices de paix, que j'admire de confiance, sur la foi d'un ministre; mais j'ai lu certains articles que

tu as publiés récemment dans certain journal et qui ont fait quelque bruit. Ces articles m'ont causé à la fois beaucoup de plaisir et un peu de chagrin. Je ne veux pas te chicaner sur le fond des idées; tu es libéral, tu l'es plus que moi, c'est tout naturel, et je n'y trouve rien à redire; mais le style m'a paru un peu vif et même un peu dur, presque acerbe, et il m'a semblé que ce genre de style n'était pas dans ton tempérament. Tu n'as pas le talent dur, toi, et ta malice n'est pas méchante. « A qui en a-t-il? me « suis-je dit. On pourrait croire qu'il a dans le « cœur un méchant levain, qu'il veut se venger de « quelque chose ou de quelqu'un. » Gela s'est vu, les meilleurs garçons du monde, doués d'un excellent esprit, s'en prennent quelquefois à la société de leurs griefs contre Paul ou Jacques; ils ne sont pas contents, ils en concluent que tout va mal, et ils demandent compte au gouvernement de leurs peines de cœur. Mon Dieul je ne dis pas cela pour toi, mais pourrais-tu m'afifirmer que tu ne pensais pas à Mlle de Saligneux en déblatérant contre le scrutin d'arrondissement?

— Ahl que vous voilà bien, monsieur Pointai!

s'écria Lionel. Quelle pénétration I quelle sagacité! Vous êtes le premier homme du monde pour bâtir des systèmes en l'air, pour faire tenir une théorie vaste comme l'univers sur la fine pointe d'une aiguille.

— Il paraît qu'elles piquent, mes aiguilles, car positivement tu as l'air piqué... Mais ce n'est pas tout, il y a autre chose encore. Tu m'annonces un jour du Ion le plus effaré, le plus pathétique, que ton père te met le couteau sur la gorge, qu'il a formé le ridicule projet de te faire épouser la fille d'un baron, que ce mariage t'inspire une invincible répugnance, et tu me supplies de te tirer de ce mauvais pas. L'affaire était pressante, et je troussais déjà mon sac pour voler à ton secours, quand je reçois un contre-ordre ainsi conçu : « Mon cher « monsieur, tenez ma lettre pour nulle et non ave- « nue, j'ai vu Mlle de Saligneux. » Est-ce clair cela?

— Eh I oui, je l'ai vue, et elle m'a plu, répondit Lionel ; mais je l'ai revue, et elle m'a fortement déplu. »

Et s'échauffant malgré lui :

« Cette fille de baron affecte de beaux sentiments, poursuivit-il; je ne suis pas dupe de sa noble fierté, de l'exquise délicatesse de son cœur. Voulez-vous savoir son secret? Elle est pleine de morgue et de préjugés; quoi qu'elle en dise, elle se croit faite d'une autre pâte que le commun des martyrs. Mon père a mille fois raison de haïr tou^ces hobereaux. La vilaine engeance, les sottes gens, avec leurs ridicules prétentions et leurs idées antédiluviennes! Mlle de Saligneux a été scandalisée, indi-

gnée, révoltée de ce qu'un petit bourgeois, de ce qu'un homme de rien, un Têterol, osait aspirer à sa main. En deux mots, Mlle de Saligneux est un petit esprit et un petit cœur.

— Et voilà pourquoi le scrutin d'arrondissement... Ah! mon pauvre garçon, ton cas est grave. »

Lionel se mordit les lèvres.

« Monsieur Pointai, reprit-il froidement, je vous jure que je me soucie de Mlle de Saligneux autant que de cet obélisque, que j'ai l'honneur de vous présenter.

— Tu es bien bon, nous nous connaissons de vieille date, lui et moi, répondit le désolant notaire; mais me voilà rassuré, et j'en suis bien aise, car dîner à trente sous dans une gargote, habiter un taudis dans la rue Racine, avoir une tache verte à son plafond, bagatelle que tout cela I Ce sont des malheurs supportables, tandis qu'aimer une cruelle... Tu me quittes ? tu ne viens pas jusqu'à ma porte ?

— Nous la voyons d'ici.

— Et tu es pressé de retourner dans ton éden... Avant de t'en aller^ veux-tu me faire un plaisir ?

— Lequel?

— Emprunte-moi cinquante mille francs.

— Jamais.

— Je suis bon enfant, je te fais une concession; emprunte-moi cinq cents louis.

— Avez-vous rintention de m'offenser?

— Je serais si heureux d'être ton créancier I

— Jamais, vous dis-je.

— Tu ressembles à ton père plus qu'on ne croit, et ce que tu as dans la tête... Au moins rappelletoi que tu avais jadis l'excellente habitude de dîner chez moi tous les lundis. Je t'attendrai lundi prochain. Et puis, je t'en prie, dorénavant, dans tes articles, change un peu de note. Je sais bien qu'il y a des écrivains qui ont besoin d'être en colère pour avoir du talent. Ce n'est pas ton cas ; tu es né philosophe, et les philosophes ne se fâchent pas, même quand ils sont amoureux de la fille d'un baron. »

Lionel lui saisit brusquement les deux mains, qu'il secoua avec violence, en lui disant :

« Eh bien oui, je Taime de tout mon cœur, je

l'aime de toute mon âme, je l'aime comme un fou,

comme un imbécile que je suis; promettez-moi

que vous ne me parlerez jamais d'elle, ou je ne

• vous revois de ma vie. »

M. Pointai le regardait avec un profond étonnement, il était frappé du changement qui s'était fait en lui et de l'expression douloureuse de sa figure presque décomposée.

« Ah 1 mon cher garçon, lui dit-il enfin, je ne me doutais pas que la blessure fût si profonde. Pardonne-moi mes sottes plaisanteries, je t'en ferai

grâce à l'avenir... Mais dispose de moi, n'y auraitil pas quelque moyen... »

Lionel appliqua la paume de sa main droite sur la bouche du notaire, en s'écriant :

« Taisez-vous donc, monsieur Pointai; un vieux tabellion ne doit jamais dire de sottises. »

A ces mots, il s'éloigna rapidement. Vingt minutes plus tard, comme il venait de traverser la cour du Carrousel, il s'accouda sur le parapet du quai avant de passer le pont, et il resta quelques instants immobile, contemplant le reflet rougeâtre des réverbères dans la Seine, où frissonnaient et se tortillaient de longs serpents de feu qui traversaient toute la largeur du fleuve. Au bout de chacun de ces serpents, Lionel croyait apercevoir une tête brune dont les yeux étincelants le narguaient du fond de l'eau.

(( Eh quoi I pensa-t-il, elle, toujours elle, jusque dans les profondeurs de la Seine ! »

Il reprit sa route, furieux contre lui-même, contre la ténacité de ses souvenirs, contre les impuïs-. sances de sa volonté, contre tous les hobereaux, contre toutes leurs filles et contre toutes les femmes en général; mais M. Pointai l'avait calomnié, il ne mêlait point le gouvernement dans cette affaire. Il finit par songer à cette personne très-malheureuse qui avait pourtant réussi à se consoler et qui avait élevé un autel au Temps, dieu consolateur.

« Eh! oui, se dit-il, avec le temps, on se console de tout, il ne s'agit que de le pousser avec Tépaule. »

Quand il eut regagné son logis, pendant que, le pied sur le seuil, il retirait sa clef de la serrure, il fit du regard le tour de sa chambre, et cette triste chambre lui sourit. Il lui parut qu'il n'était pas seul, qu'il y avait là quelqu'un qui avait pensé à lui en son absence, quelqu'un qui l'attendait et qui allait s'asseoir à sa table pour travailler avec lui, coude à coude, les yeux dans les yeux. Il ne se trompait pas, il n'était point seul ; s'il n'avait pas épousé Mlle de Saligneux, il avait épousé la pauvreté, et cette bonne ménagère nous tient toujours compagnie, elle est toujours là, elle met sa main dans tous les détails de notre existence, elle ne nous oublie jamais et ne nous permet jamais de l'oublier.

On raconte qu'Abbas-Pacha, vice-roi d'Egypte, vivait toujours seul. Haïssant les villes et les hommes, invisible à son peuple comme aux étrangers, ses retraites favorites étaient de somptueux palais, qu'il s'était bâtis dans le désert. Il s'y enfermait avec des bêtes féroces qu'il avait rassemblées dans ses ménageries et avec un petit nombre de serviteurs rampants et craintifs, que ses sourcils faisaient trembler. Sa fin fut aussi tragique que sa vie avait été solitaire : deux de ses esclaves l'étranglèrent dans son sommeil.

Depuis la scène violente qu'il avait eue avec son fils, depuis le billet déchiré et brûlé, depuis l'avortement du projet qui lui était cher, l'existence que menait M. Têterol à la Maison-Blanche ressemblait à celle d'Abbas-Pacha dans ses palais écartés. A vrai dire, il n'avait pas de ménageries, mais ses

chiens de garde bien endentés et toujours aboyants lui en tenaient lieu. Il ne se plaisait que dans la société de son bouledogue à la lèvre noire et pendante ; il lui donnait tour à tour du sucre et le fouet, le docile animal se laissait sucrer et fouetter avec une égale sounj^ssion : c'était le seul être qui aimât M. Tèterol comme M. Têterol voulait être aimé. Ce solitaire vivait enfermé dans les murs de son enclos, ou, pour mieux dire, dans son chagrin sauvage, qui était une forteresse ou une prison. Du matin au soir, toujours grommelant, toujours vibrant, orageux et farouche, il surmenait et malmenait son monde, qu'il mettait sur les dents. Son humeur, jadis terrible, était devenue massacrante; sa seule joie était de guetter ses domestiques, ses ouvriers, pour les trouver en faute; quand il y avait réussi, il se livrait à des emportements qui le soulageaient. Il mêlait à tous les incidents de ses journées la colère qu'il nourrissait contre son héritier rebelle ; il la mangeait avec son pain, il la buvait avec son vin, il la respirait dans l'air, et s'en prenait à tout venant. Le soir surtout, après son dîner, lorsqu'il valait à penser à la contrelettre déchirée sous ses yeux, il voyait rouge, et il éprouvait l'impérieux besoin de casser quelque chose; Joseph, son valet de chambre, qui s'en doutait, se tenait prudemment à distance. Des semaines s'écoulèrent, et M. Têterol ne cassa per-

sonne ; mais sa colère ne mollissait pas. Le cœur de cet homme était de granit comme sa tête et ses bras, et le temps passait sur ses implacables rancunes sans en émousser les angles. Plus heureux qu'Abbas-Pacha, il ne fut point étranglé pendant son sommeil; mais il est probable que ses gens formaient à son endroit des souhaits peu charitables et qu'ils auraient tous quitté son service, s'il n'avait eu la précaution de les bien payer sans les faire jamais attendre.

Il reçut un matin la lettre suivante, que lui adressait M. Pointai à l'insu de Lionel :

« Mon vieil ami, est-il bien possible que vous soyez brouillé avec votre fils, qui est un si bon fils, dont vous n'avez jamais eu à vous plaindre, et que vous compromettiez par vos duretés une carrière qui s'annonçait si brillamment ? J'ai rencontré l'autre jour Lionel. Ah ! mon ami, si vous saviez où loge le prince de Galles et ce qu'il mange, votre orgueil paternel saignerait. Allons, faites un effort sur vos ressentiments, que j'ai peine à m'expliquer; mais eussiez-vous dix fois raison, la colère passe, l'affection reste. Écrivezmoi quelques lignes que je puisse montrer à Lionel ; il ira sur-le-champ vous trouver, et avant cinq jours tout sera fini. Il ignore, cela va sans dire, la démarche que je tente auprès de vous et

que je vous supplie au nom de notre vieille amitié de prendre en bonne part. »

M. Têterol plongea aussitôt sa plume dans Tencrier, et de sa grosse et lourde écriture il traça la réponse que voici :

« Mon cher ami, que Lionel mange au café Anglais ou dans une gargote, ou qu'il ne mange pas du tout, qu'il habite un galetas ou un palais, qu'il s'amuse ou qu'il s'ennuie avec sa coquine, qu'il fasse des dettes que je ne payerai pas ou qu'il ne fasse rien, je m'en soucie conrnie d'un fétu, et tout cela m'est aussi égal que les choses de la lune. J'avais la faiblesse d'adorer ce garçon ; il m'a manqué de respect, il a méprisé mes volontés, il m'a bravé et outragé; je l'ai arraché de mon cœur, il n'y rentrera pas, et je désire ne plus entendre prononcer son nom. Vous m'écrivez, dites-vous, à son insu ; je n'en crois rien. Il regrette sa bonne vache à lait, qui se laissait si aisément traire ; tant pis pour lui, qu'il apprenne à pâtir ! Vous savez quels sacrifices j'ai faits pour lui ; il n'aura plus un sou de son père. Désormais il est pour moi un étranger ou un mort. Vous m'assurez que la colère est un sentiment passager; je sais, moi, que les miennes sont éternelles, et je sais aussi que, ne m'étant jamais mêlé de donner des conseils aux

autres, je n'aime pas beaucoup qil^on m'en donne. Ainsi restons-en là, et croyesHOticri votre serviteur. >

Le lendemain du jour où il avait expédié cette réponse, M. Téterol reçut la visite de M. Crépin, qui était resté longtemps sans venir le voir, n'ayant plus eu de marché à conclure avec lui 5 mais l'agent de Bourg venait d'apprendre d'un quidam de Saligneux, grand colporteur de nouvelles, que le potentat de la Maison-Blanche avait eu des raisons avec son fils. Il avait profité de sa première demi-journée de loisir pour monter en wagon, puis en patache, et il accourait, étant un de ces corbeaux qui flairent de loin le cadavre. Il arriva à la Maison-Blanche au moment oîi M. Têterol, après son dîner, conversait avec ses sombres pensées, à demi couché sur un sofèi. Il avait l'air d'un vieux lion blessé, quœrens quem devoret ; mais M. Crépin, si fluet qu'il fût, abordait femilièrement les lions, et il ne craignait pas les rebuffades, quand il y avait quelque chose à gagner. Il entra dans la caverne le visage assuré, la bouche en cœur, en disant :

<!c II y a bien longtemps, monsieur Têterol, que je n'ai eu le plaisir de vous voir, et il me tardait de venir chercher des nouvelles de votre aimable santé. Vous allez bien? »

M. Têterol haussa les épaules, et le regardant de travers :

« Quand donc perdrez-vous l'habitude, monsieur Grépin, de me faire des questions idiotes?

— Excusez-moi , je sais que vous vous portez comme un chêne*. Cependant je vous trouve aujourd'hui la figure un peu éprouvée.

— J'ai ma figure de tous les jours, repartit le terrible bourru ; ne faudrait-il pas que je me fisse une figure tout exprès quand j'ai l'honneur de recevoir chez moi l'illustre M. Crépin? »

L'ex-intendant fit une courbette et reprit :

(( Est -il permis du moins de vous demander comment se porte monsieur votre fils? Il est ici sans doute, et j'espère que vous voudrez bien me présenter à ce beau garçon. »

Le vieillard lui cria :

« Je vous défends de me parler de lui.

— Pourquoi cela? repartit M. Crépin en feignant la surprise.

— Je crois vraiment que vous me questionnez.

— Je n'aurais garde, je suis l'homme le moins curieux du monde; mais je ne pensais pas vous être désagréable en vous parlant de ce jeune homme délicieux et distingué, qui a le bonheur d'être votre fils et dont vous faites gloire, que vous adorez*..

— Je le hais, » interrompit M. Têterol, qui serra si fort entre son pouce et son index le poignet de l'agent d'affaires qu'il faillit le briser.

M. Crépin ne put retenir un cri de douleur.

« Ah I permettez, je n'y suis pour rien, fit-il en secouant sa main pour s'assurer qu'elle tenait encore à son bras. Mais qu'est-ce à dire, et qu'avezvous à reprocher à ce fils adoré? Aurait-il fait par hasard un trou à la lUne?

— Vous vous imaginez bonnement que je vais vous raconter mes affaires? »

M. Crépin fît mine de s'en aller.

(( Je vois que je suis mal tombé, dit-il. Dieu vous garde en paix, monsieur Têterol I je reviendrai un jour qu& vous serez moins nerveux.

— Restez, je vous l'ordonne, » lui repartit brutalement M. Têterol, en lui mettant la main sur l'épaule pour l'obliger à se rasseoir.

Dix minutes plus tard, cédant au désir de remâcher ses chagrins en les racontant , il était occupé de lui narrer par le menu toute l'histoire, et il accompagnait son discours de grands gestes et de force imprécations. Quand il eut fini :

<( C'est un drôle de pistolet que votre fils, s'écria M. Crépin, qui avait écouté ses récits avec la plus religieuse attention. Peste I refuser une Saligneux ! Il est bien dégoûté, ce monsieur. Il faut qu'il ait quelque attache.

— Avez-vous besoin de me le dire? C'est sa mère qui l'a fait, elle avait une imagination orientale.

— Vous devez en prendre votre parti, monsieur

Têterol. Quand une drôlesse s'est emparée d'un jeune homme, c'est bien peu de chose que la volonté d'un père.

— M'entendez-vous, maître Grépin ? Un père est tout.

— C'est votre opinion, mais ce n'est pas celle des drôlesses.

— Un père est tout , vous dis-je , répéta avec véhémence M. Têterol. Un père a le droit de commander, de décommander, d'arranger, de déranger, de défaire et de faire tout ce qui lui plaît.

— Parbleu ! feu Saturne mangeait ses enfants à la croque au sel, et on assure qu'il les digérait trèsfacilement.

— Qu'ai-je affaire de votre Saturne? Je vous parle de mon fils.

— C'est convenu, et je vous déclare que sa conduite me paraît inexcusable. Mlle de Saligneux est une si charaiante personne !

— Je suis désolé de n'être pas de votre avis, je la trouve, moi, fort déplaisante, répliqua le contredisant vieillard.

— Depuis quand? Il me semble qu'autrefois...

— Je vous dis que c'est une bégueule, une pimbêche, que j'étais un animal, et que mon projet n'avait pas le sens commun. Aujourd'hui, votre baron de Saligneux viendrait m'offrir cette demoiselle à genoux et monsieur mon fils me la deman^

deraît h mains jointes que je dirais non, mille fois non. Je suis revenu h ma première idée, qui était la bonne. Point de mariage ; Saligneux sera à moi et à moi seul. S'il faut attendre quatre ans, j'attendrai quatre ans ; mais je vous réponds qu'avant deux ans ce sera fait. Y trouvez -vous à redire, maître Grépin ?

— Moi ? Rien du tout. Seulement je ne sais plus trop ce que vous reprochez à votre fils.

— Mon fils est un insolent, et je le déshériterai, s'écria M. Tôterol en serrant les poings et grinçant les dents.

— Propos en l'air I Les pères ne déshéritent plus leurs fils; le Gode s'y oppose.

— Avez-vous juré de me mettre en colère ? Mon argent est à moi, je pense. Est-ce mon fils qui Ta gagné ?

— Il est à vous, mangez-le ; mais vous n'êtes pas un mangeur d'argent, et ce qu'il en restera à votre mort, c'est votre fils qui l'aura ou peu s'en faut. Article 943 : « Les libéralités ne pourront excéder la moitié des biens du disposant, s'il laisse à son décès un enfant légitime, d

— Laissez-moi tranquille avec votre Code, c'est un sot livre.

— Bahl il y a manière de s'en servir... Mais là, monsieur Têterol, savez-vous ce que je ferais, à votre place?

-^ Vous allez lâcher une sottise; ne vous gênez pas^ dites toujours.

— * Monsieur Têterol , le plus vilain tour qu'un père puisse jouer à son âls, c'est tout simplement de se remarier.

-^ Me remarier 1 s'écria M. Têterol, saisi de l'étrangeté de cette idée, qui était toute nouvelle pour lui et qui lui paraissait saugrenue. Quand je vous disais que vous lâcheriez une sottise I

— Une sottise ? pourquoi donc? Vous êtes encore très- vert et dans un état de superbe conservation, mon cher Têterol ; vous avez toutes vos dents, vous êtes de ces hommes qui n'ont point d'âge. Remariez-vous, faites dix enfants à votre seconde femme, et je sais quelqu'un qui sera bien attrapé.

— Et sans doute, vous vous feriez fort de me trouver une femme?

— Ce ne sera pas difficile, repartit vivement M. Grépin. Encore faut-il bien choisir. Je voudrais que la seconde Mme Têterol fût agréable à regarder, sans être trop jolie ; les jolies femmes sont toutes coquettes. Vous m'entendez, une laideur agréable, cela vous va-t-il? Je voudrais aussi qu'elle ne fût plus de la première jeunesse ; ne me parlez pas

' des poulettes, elles sont d'une garde difficile, elles ont des exigences, des prétentions. Quant à la dot, n'en soufflons mot; qu'avez-vous besoin d'une héritière? Si elle n'a rien ., elle sera entièrement

dans votre dépendance, et vous lui ferez faire vos dix mille volontés. Je désire cependant qu'elle ait mis de côté quelques économies, amassé un modeste petit magot, cela prouvera qu'elle a de l'ordre et de la conduite. Monsieur Téterol, laide ou jolie, riche ou pauvre, l'essentiel est qu'elle ait des goûts simples, l'esprit posé, du jugement, de L'expérience, toutes les qualités d'une ménagère émérite. Oh I laissez-moi faire, nous vous trouverons cela. »

Pendant que M. Grépin parlait, M. Téterol faisait ses réflexions. Il se rappelait lui avoir entendu dira qu'il avait une sœur un peu mûre, fort montée en graine, destinée, selon toute apparence, à coiffer sainte Catherine, laquelle habitait depuis quelques années l'Angleterre, où elle était dame de compagnie dans une riche maison bourgeoise.

M. Grépin fit un plongeon, quand M. Téterol lui répondit avec un sourire sarcastique :

« M'est avis , mon cher Grépin, que, pour me trouver ce trésor, vous serez peut-être obligé de passer la Manche. »

L'agent d'affaires releva bien vite la crête :

« Ma sœur I s'écria-t-il ; vous croyez que je vous propose ma sœur? J'étais à mille lieues de penser à elle ; mais savez-vous que l'idée n'est pas mau- ^ yaise? Voulez-vous qu'on vous la montre? ça ne coûte rien.

— Grand merci, vous êtes mille fois trop bon,

lui dit M. Têterol. J'ai fait mon temps de service, et mon repos m'est cher. Les femmes les plus discrètes ne sont jamais que des tracassières, les plus raisonnables ont leur grain de folie. Non, je ne m'embarrasserai point d'une jupe, et la vengeance que je tirerai de mon fils sera de vivre au moins cent ans.

— A vos souhaits I » lui répliqua M. Crépin.

Et il se leva pour partir. Il avait jeté le chènevis en terre, il s'en remettait au soleil, à la pluie et aux saisons du*soîn de le faire pousser.

Il ne faut jamais se vanter de vivre cent ans ; cela porte malheur. Quatre ou cinq semaines après qu'il eut prononcé cette parole mémorable et témé^ raire, M. Têterol, qui se portait comme un chêne vert, M. Têterol, qui de sa vie n'avait été indisposé, M. Têterol, qui n'avait jamais eu une névralgie, ni une fluxion sur les dents, ni même un rhume sérieux, tomba gravement et dangereusement malade. Ce fut sa faute. Il s'aperçut un matin qu'il manquait trois poules dans son poulailler, et il crut découvrir les traces d'un pied au milieu de ses plates-bandes, d'où il inféra que des maraudeurs s'introduisaient nuitamment chez lui. Il -ne voulut pas laisser à son garde le soin de les guetter ; il aurait été si heureux de leur serrerle cou de ses propres mains ! Il en résulta qu'il passa à la belle étoile une nuit tout entière en plein décembre.

Le lendemain, il éprouva quelque malaise ; il avait du frisson, accompagné d'une petite toux sèche. Il ne laissa pas d'aller, de venir, de vaquer à ses occupations ordinaires. Le soir, il était beaucoup plus mal, et dans la nuit il eut un gros accès de fièvre. Cependant^ à six heures du matin, il était sur ses pieds; mais le frisson et la toux redoublèrent, et il sentait au côté une douleur vive, un point. Il renvoya bien loin Joseph, son valet de chambre, qui lui conseilla de se recoucher et de faire venir le docteur. Cette proposition lui fit l'efifet d'une insulte. Être malade comme un simple mortel I avoir besoin d'un docteur, lui Jean Têterel, qui n'avait jamais eu besoin de personne ! Toutefois, dans la journée, le mal s'aggrava de telle sorte que l'inquiétude le prit et qu'il manda en toute hâte M. Lobineau, le médecin du canton. M. Lobineau constata qu'il avait le pouls dur, les pommettes enflammées, et lui enjoignit de se mettre au lit et d'y rester.

Ce qui tourmenta le plus M. Têterol pendant son alitement, ce n'était pas le frisson, ni la chaleur douloureuse qu'il se sentait dans la poitrine, ni son point au côté, ni la toux, ni la difficulté de respirer. Il prenait son parti de tout cela; mais il éprouvait en se voyant cloué dans son lit, lui l'homme fort, l'homme invulnérable, l'homme toujours debout, un sentiment de profonde humi-

liation. Il se trouvait réduit à la condition commune. Que la maladie eût osé s'attaquer à lui, c'était une insolence de la nature, un crime de lèse-majesté. Au tourment de son orgueil se joignaient les anxiétés du propriétaire. Qu'allait devenir la Maison-Blanche? Il croyait voir ses armoires en proie au pillage et ses gens occupés à le dévaliser. Tout bruit lui était suspect ; il tremblait continuellement pour ses clefs, pour son argenterie, pour son linge, pour sa vaisselle, pour ses meubles. Il s'était toujours défié de tout le monde, sa défiance devint une démence* Un jour, M. Grépin étant venu chercher de ses nouvelles, il lui dit :

« Mon cher monsieur Grépin, Joseph reste bien Longtemps à la cuisine; de grâce, allez voir ce qu'il y fait. »

Joseph étant rentré, il lui dit :

« Joseph, mon bon Joseph, où donc est M. Grépin? Je t'en prie, va voir un peu ce qu'il tracasse là dehors. »

Quelques minutes plus tard, il dit à M. Lobineau :

« Monsieur le docteur, où sont Joseph et M. Grépin? Je vous en conjure, allez voir ce qu'ils font. »

Quand M. Lobineau revint, il le trouva qui avait déjà passé ses jambes hors du lit pour aller regarder par le trou de la serrure ce que faisait M. Lobineau dans la pièce voisine.

Le docteur le tança vertement sur son imprudence et jugea nécessaire de lui révéler que son état était grave, qu'il était atteint d'une pneumonie aiguë.

« Une pneumonie I s'écria M. Téterol. Est-ce qu'on peut... serait-il possible... peut-il arriver que...

— Eh ! oui, les imprudents en meurent, » lui répondit M. Lobineau.

Que Jean Têterol- pût mourir! cette idée extravagante, insensée, vraiment énorme, ne lui était jamais venue. Il croyait fermement à la mort de tout le monde, cela allait de soi ; mais à la sienne ! Eh quoi ! il avait tant travaillé, tant sué, pour s'en aller piteusement et pour laisser son bien aux autres! Les autres mettraient leur nez dans ses affaires ! les autres manieraient ses clefs, ses clefe adorées ! les autres ouvriraient sans façon ses tiroirs, ses tiroirs qui étaient à lui, et se permettraient de voir ce qu'il y avait dedans! les autres fourrageraient ses papiers! les autres furèteraient dans son secrétaire! A cette pensée, il éprouvait des indignations, des fureurs. Non, cela n'était pas possible. Il lui semblait que sa mort ferait un vide, un trou effroyable dans l'univers, que, lui disparu, il n'y aurait plus rien, plus rien du tout. A quoi servirait désormais le soleil , qu'il employait à éclairer sa gloire et à mûrir ses blés? Quand Jean

Têterol ne serait plus là, le soleil n'aurait plus rien à faire.

Il en conclut que M. Lobineau était un franc imbécile, et que cet imbécile était peut-être soudoyé par M. de Saligneux. Son premier mouvement fut de le prier de prendre la porte, de ne plus reparaître devant lui, après quoi il jeta à la tête de Joseph un verre de tisane, que celui-ci lui avait présenté maladroitement et dont quelques gouttes s'étaient répandues sur la courte-pointe de son lit. Alors M. Lobineau prit sa plus grosse voix pour lui déclarer solennellement que, quand ses malades n'étaient pas raisonnables, il ne répondait pas de leur vie. M. Têterol le regarda dans les yeux et se calma subitement. Jusque-là, il n'avait exécuté qu'à moitié ses ordonnances, parce qu'une ordonnance ressemble à un ordre et qu'il avait l'habitude de donner des ordres et de n'en point recevoir. De ce moment, il fut docile comme un agneau; il se laissa mettre les ventouses et autant de sangsues qu'on voulut. Il disait d'un ton presque doux :

« Voyez, docteur, comme je suis tranquille. Estce ainsi qu'il faut me tenir? mon bras ne vous gêne pas? parlez, vous n'avez qu'à dire, je ferai tout ce qu'il vous plaira. »

Et il ajoutait tacitement :

a Quand je serai sur pied, tu me le payeras! »

Cependant il eut le surlendemain un nouvel

accès de colère. M. Lobineau, qui commençait à s'inquiéter sérieusement de l'état de son malade, fit part de ses anxiétés à l'abbé Miraud, et le bon curé, qui venait chaque matin prendre des nouvelles de M. Têterol, faisant effort sur sa timidité, se hasarda h lui demander avec beaucoup de circonlocutions s'il ne jugeait pas convenable d'avertir son fils et de l'appeler.

M. Têterol fit un grand geste et répondit :

« Je ne reverrai jamais ce monstre d'ingratitude.

— Je sais que vous avez eu maille à partir avec lui, repartit le curé. J'ignore quels sont vos griefs, et je veux admettre qu'ils sont très-graves. Un bon mouvement, monsieur Têterol I un fils est toujours un fils.

— Un ingrat n'est pas un fils, » répliqua-t-il. Alors le bon curé, prenant son courage à deux

mains, entama un long discours pour lui représenter que nous devons pardonner à ceux qui nous ont offensés, si nous voulons que la justice éternelle nous pardonne nos péchés, qu'il est dangereux de se présenter devant le tribunal suprême avec une haine dans le cœur, que le ciel appartient aux débonnaires et. aux indulgents.

M» Têterol l'interrompit en s'écriant :

« Pour qui me prenez-vous? Allez conter vos histoires aux vieilles femmes! est-ce que je crois à ces feibles? »

Et saisissant dans sa main crispée et tremblante la clef de son secrétaire, qu'il portait suspendue à son cou entre sa chemise et son gilet de flanelle, il la lui montra en disant :

« Monsieur le curé, je crois à cela. »

Puis il se tourna du côté du mur.

La jiuit suivante fut mauvaise, et il parut que c'en était fait du propriétaire de la Maison-Blanche. Minuit venait de sonner, quand il aperçut distinctement la camarde. Elle se tenait debout à son chevet ; c'était bien elle, avec son nez court, avec son crâne nu et poli, avec ses orbites creuses, avec ce je ne sais quoi qui fait d'elle la chose du monde la plus prévue et la plus imprévue , la plus cei^ taine et la plus incroyable, la plus réelle et la plus impossible. Il lui parla longtemps, comme s'il n'avait pas su qu'elle était sourde. Il lui disait :

« Tu t'es trompée de porte, ce n'est pas pour moi que tu viens. Prends-en un autre, prends qui tu voudras, prends l'abbé Miraud, qui est tout cassé et qui croit en Dieu, prends Joseph, qui est si maladroit, prends mes ouvriers, prends mes domestiques, qui sont des fainéants, prends le docteur Lobineau, qui n'est qu'une bête; moi, j'ai encore tant de choses à faire I je n'ai pas exécuté mon idée. Tu repasseras dans cinq ans, dans six ans; mais aujourd'hui... Cela ferait trop de plaisirà ce baron. Je te le donne, celui-là, et je te donne aussi

sa fille, sa sœur, ses valets, toute sa maison ; prendsles tous, mais va-t'en. »

La camarde ne répondait pas; elle attachait sur lui ses yeux sans regard, et il finit par. s'aviser qu'elle était sourde. Il lui prit une angoisse mortelle; une sueur glacée se répandit sur tout son corps. Il fit un effort suprême pour soulever ses deux mains; il les joignit comme jadis en forme de coupe, et ces deux mains où il avait vu autrefois tant de choses, des champs, des prairies, des vignes, des vergers en fleur, des châteaux, des mariages, des vengeances, il eut beau regarder, il n'y vit rien, absolument rien ; elles exhalaient une odeur de terre fraîchement remuée, et elles étaient vides comme une fosse qui attend son cadavre. Alors il crut sentir qu'il s'en allait, que son cœur cessait de battre, que le froid le gagnait, que la vie se retirait de lui, que son idée lui échappait, que son cerveau se vidait, qu'il entrait dans le néant et dans les mornes profondeurs d'un silence où il y avait de l'épouvante. Il ferma les yeux, puis il essayai de toucher la clef précieuse qu'il portait à son cou et qui était vraiment la clef de son bonheur, la clef de son âme; ses doigts impuissants ne purent arriver jusqu'à elle, et il comprit que c'était fini, que tout lui manquait, que sa volonté s'était brisée contre un inexorable refus.

Quelques heures plus tard, quand M. Lobineau

vint s'enquérir de l'état de son malade, qu'il croyait perdu, M. Têterol dormait profondément. Il s'éveilla enfin; mais, avant d'ouvrir les yeux, il tint conseil pendant quelques instants pour savoir où il en était, il fit comme à tâtons le tour de lui-même, il découvrit que la crise était passée et qu'il était en vie. Il réussit à se mettre sur son séant, arracha le mouchoir noué autour de sa tête, le jeta au pied de son lit, et regardant son médecin avec un sourire narquois :

« Vous voilà bien étonné, docteur; il n'y a que les imbéciles qui se laissent mourir. »

Huit jours après, il était sur pied, gaillard et dispos, rentré en possession de son appétit, de ses terres, de ses armoires et de ses papiers. Cependant il n'avait pas subi impunément cette épreuve ; lorsqu'on a causé nez à nez avec la camarde une nuit durant, il en reste quelque chose; impossible d'oublier tout ce qu'elle a dit. M. Têterol avait moins de confiance en lui-même; il n'était plus aussi convaincu que sa volonté était plus forte que tout et qu'il n'avait besoin de personne. Sa maison lui semblait un peu déserte, et la solitude lui faisait peur ; mais l'idée de se réconcilier avec son fils ne lui vint pas. Il réfléchit profondément aux insinuations que lui avait faites M. Crépin. Il se dit que, s'il parvenait à se procurer une femme encore plus docile que la première et beaucoup plus courte

d'esprit, qui épousât toutes ses opinions, qui fût sa

très-humble servante, sa maison serait plus agréable, qu'il aurait auprès de lui une tête de Turc sur qui essayer ses forces et passer ses colères, que cette tête serait toujours 1^ pour lui répondre quand il serait en humeur de causer, qu'elle monterait la garde devant ses serrures, et, en cas de rechute, lui présenterait ses tisanes sans en répandre la moitié sur ses draps comme ce fieffé maladroit de Joseph. Il rumina pendant deux jours cette pensée, il alla aux renseignements. L'abbé Miraud connaissait Mlle Grépin, et lui apprit, sans se douter de son projet, qu'elle était aussi nulle qu'on pouvait le désirer, que non-seulement elle n'avait pas l'imagination orientale, mais qu'elle n'en avait point du tout, que c'était au demeurant une excellente personne, d'humeur facile, de manières douces, d'une conduite irréprochable. Une seule considération arrêtait M. Têterol : il ne pouvait songer sans mélancolie au plaisir qu'il causerait h M. Grépin en épousant sa sœur, à l'honneur insigne qu'il lui ferait en devenant son beau-frère. Quel parti prendre? Sortir de chez lui, se* déranger pour se mettre en quête d'une femme, cela ne pouvait convenir à ce sultan. Il aurait voulu que toutes les demoiselles disponibles du département se présentassent un matin à la Maison-Blanche pour s'y faire passer en revue,

attendant son caprice et briguant son mouchoir,

Mais les sultans eux-mêmes ne font pas tout ce qui leur plaît. Il se résolut à accepter les bons offices et la proposition du drôle qu'il méprisait. Il se promit que le premier article du Décalogue qu'il enseignerait à sa seconde femme serait ainsi conçu : « Tu te souviendras que ton frère est un paltoquet, qui t'a mariée à M. léterol dans une vue intéressée ; tu ne lui parleras jamais de tes affaires ni des miennes, et pour plus de sûreté tu profiteras de la première occasion pour te brouiller avec lui et pour le mettre à la porte. »

Un jour que M. Crépin' était venu le voir, il le retint à dîner, et entre la poire et le fromage il lui dit, en clignant l'ciil droit :

« Eh bien, mon maître, l'avez-vous trouvée?

— Qui donc?

— Cette femme incomparable que vous me destinez.

— Ah ! permettez, s'écria M. Crépin en saisissant avidement la balle au bond, ma proposition avait été si mal reçue...

— Elle était inepte, interrompit M. Têterol, et elle l'est encore.

— En ce cas, parlons d'autre chose, » répliqua l'agent d'affaires.

Et en effet on parla d'autre chose; mais, au bout de quelques minutes, M. Têterol, clignant cette fois l'œil gauche ;

€ Puisque vous le voulez , dit-il , écrivez-lui , maître Crépin.

— A qui?

— Eh ! ne faites pas Tinnocent. Mais écoutezmoi bien, vous ferez mieux de ne pas lui dire ce que vous lui voulez, car je ne m'engage à rien. Je ne suis pas homme à acheter chat en poche, et j'entends conserver l'entière liberté de mes résolutions. Prenez un prétexte pour la faire venir, et, s'il le faut, je payerai les frais du voyage. Quand elle sera ici, je l'examinerai; si elle me convient, nous verrons. »

Il en parlait comme d'une vache qu'on achète à la foire. Ce soir-là, M. Crépin écrivit deux lettres, qu'il expédia, l'une à Londres, l'autre à Paris. L'abbé Miraud, ayant réussi à se procurer l'adresse de M. Pointai, lui avait annoncé la maladie de M. Têterol, pour qu'il en informât Lionel. Celui-ci se disposait à partir pour Saligneux, quand une seconde dépêche du curé lui apprit que le malade était hors d'affaire. Son émotion avait été vive. La pensée que son père aurait pu mourir sans s'être réconcilié avec lui le tourmentait. Il se décida à lui écrire pour lui témoigner son désir de le voir. Sa lettre se terminait ainsi :

« J'ai refusé de me marier selon tes désirs; il est probable que je ne me marierai jamais. Ce qui est certain, c'est que je ne me passerai pas de ton con-

sentement. Je te supplie de me pardonner le chagrin que j'ai dû te faire et de me rendre ton affection. Tu as été malade, et ce sont des étrangers et des mercenaires qui t'ont soigné. Pourquoi ne m'as-tu pas fait venir? Je ne suis donc plus rien pour toi? Promets-moi qu'à l'avenir tu n'auras pas d'autre garde-malade que moi. »

M. Têterol n'avait pas daigné répondre à cette lettre; il en chargea M. Crépin, qui s'en acquitta comme suit :

« Monsieur, j'ai le chagrin de vous apprendre que, après les scènes violentes qui ont eu lieu entre monsieur votre père et vous, il désire rester quelque temps encore sans vous voir. Quoiqu'il soit en pleine convalescence, son médecin lui prescrit d'éviter toute émotion pénible; il en aurait en vous revoyant. S'il a des griefs fondés contre vous, n'allez pas croire qu'il regrette le mariage auquel vous n'avez pas voulu consentir; ce mariage serait encore possible qu'il ne voudrait plus en entendre parler; il ne pardonnera jamais à M. de Saligneux et à sa fille le procédé déloyal dont ils ont usé en cette affaire. Au reste, il prend acte de votre promesse de ne jamais vous marier sans son aveu; il estime que c'est bien le moins que vous lui deviez. Gomme récompense de vos bons sentiments, il me charge de vous annoncer que vous pourrez vous épargner à l'avenir toute inquiétude à son sujet;

il ne sera pas livré aux soins des étrangers et des mercenaires, car il a formé le dessein de se remarier avant peu. Il ne doute pas que cette résolution ne vous soit agréable, et il s'empresse de vous en faire part pour rassurer votre sollicitude filiale, dont il vous sait gré.

« Croyez, monsieur, je vous prie, aux sentiments bien dévoués de votre très-humble serviteur.

a Nicolas Crépin. »

Si M. Tôterol avait cru plonger son fils dans le désespoir en lui annonçant qu'il s'apprêtait à convoler, il était loin de compte. Dans la disposition d'esprit où se trouvait Lionel, possédé' qu'il était du désir de tout se devoir à lui-même, il aurait facilement renoncé à tous ses droits sur une succèssion que d'avance on lui avait reprochée.

« Puissions-nous être beaucoup à la partager, pensa-t-il après avoir lu la lettre de M. Grépin; si elle m'était revenue à moi seul, elle m'aurait pesé comme une meule. »

Au reste, il était trop occupé, sa tête était trop pleine d'ambitions et d'espérances, de projets et de regrets, pour que la vengeance de son père l'affectât beaucoup. Ses débuts dans le journalisme avaient été des plus heureux; peu de mois lui avaient suffi pour prendre son rang et sa place.

pour mettre son nom en vedette. Ce n'était pas encore la renommée, c'en était l'aube, et l'aurore a des douceurs que n'a pas le plein soleil de midi. Il avait rompu sa clôture, il quittait souvent sa cellule pour cultiver ses anciennes relations et pour en former de nouvelles, sachant bien qu'on ne fait en chambre que de mauvaise politique, et qu'il est aussi nécessaire de se frotter au monde qu'il est dangereux de se donner à lui. Sa figure, ses succès, l'agrément de ses manières, la distinction de son esprit, lui attiraient partout un accueil empressé. Les attentions flatteuses dont il était l'objet ne le laissaient point insensible; si pur que fût son caractère, il avait son amour-propre. L'absolu désintéressement est une chimère, et le moi n'est haïssable que lorsqu'il n'y a rien dessous. Lionel était un ambitieux, résolu à faire sa .trouée ; mais il avait horreur des voies obliques, des routes honteuses, il entendait gagner la partie de franc jeu, il voulait devenir quelqu'un pour servir plus utilement la cause qui lui était chère et dont il confondait les espérances avec les siennes, l'avenir avec ses propres destinées.

« Et Mlle de Salîgneux, dira-t-on, y pensait-il toujours?

— Hélas! oui.

— Il n'avait donc pas réussi à l'oublier?

— Il s'y était vainement appliqué.

— Et il Taimait toujours autant?

— Il se flattait de ne plus l'aimer. »

Elle lui inspirait un sentiment qui ressemblait à de la haine. Il travaillait opiniâtrement à démolir son idole; à force de lui répéter sans cesse : « Va, tu n'es qu'un petit esprit et un petit cœuri i> il avait fini par le croire. Il tâchait aussi de se persuader que ses yeux l'avaient abusé, que la beauté de cette brune était fort discutable et que le premier devoir d'une jolie femme est d'être blonde. Cette idée le poursuivait dans tous les salons qu'il fréquentait; il y cherchait une blonde dont il pût en conscience se dire follement amoureux. Les mois succédaient aux mois, il ne la trouvait pas; mais il ne laissait pas de se croire guéri.

Un jour qu'il passait dans la rue de la Paix pour aller faire une visite, il s'aperçut qu'il avait oublié ses gants. Il entra pour en acheter chez un gantier à la mode, qui le fournissait dans son beau temps. Il y était depuis quelques minutes, lorsqu'il vit s'arrêter un coupé, dont la portière fut ouverte par un valet de pied en livrée marron. L'instant d'après, une vieille femme à la démarche solennelle se présenta dans le magasin, suivie d'une jeune fille. Lionel ne connaissait pas la vieille dame, qui s'appelait la comtesse de Juines, mais il reconnut la jeune fille avant même d'avoir vu son visage. Tout son sang reflua sur son cœur, il aurait voulu être à

mille lieues de là. Faute de mieux, il se retira dans le fond de la boutique, espérant qu'on viderait bientôt la place. Il se trompait; Mme de Juines avait des mains en fuseau difficiles à ganter et des goûts trop particuliers pour n'être pas très-longue dans tous ses achats. Mlle de Saligneux, .qui le savait, s'assit sur une chaise, déplia et se mit à lire attentivement un journal, que son valet de pied venait d'acheter pour elle dans un kiosque. Lionel avait mis ses gants et les avait payés ; il ne lui restait plus qu'à s'en aller : c'est à quoi il se décida. Par malheur, Mlle de Saligneux s'était assise près de la porte; impossible de sortir sans passer devant elle. Il passa la tête haute, détournant les yeux, et cependant il savait en refermant la porte du magasin que Mlle de Saligneux l'avait regardé, que le journal qu'elle lisait était celui où il écrivait et qu'elle était occupée à méditer un article dont il était content et fier. Il savait également que, brunes ou blondes, les idoles se vengent de leurs démolisseurs, et que souvent on se croit guéri quand on ne l'est pas.

Le lendemain, Lionel reçut un mot de M. Pointai, chez qui il dînait d'habitude une fois par semaine. Le notaire lui écrivait qu'il comptait sur lui pour le lundi suivant, et il ajoutait :

« Par exception, ne t'en déplaise, nous serons tête à tète; ne va pas me faire faux bond, je n'aime pas à dîner seul. »

Lionel fut exact au rendez-vous. Pendant le repas, on causa des questions du jour, et on se chamailla; M. Pointai prétendait que la politique . n'avait été inventée que pour cela. .En sortant de table, il pria son invité de raccompagner rue de Ponthieu, où l'appelait une affaire pressante :

« Nous fumerons notre cigare en remontant les Champs-Elysées, lui dit-il. Ma visite ne me tiendra guère, et ensuite nous irons finir notre soirée dans quelque théâtre. Je suis de belle humeur aujourd'hui, je me sens jeune, et je médite une folie. »

Dès qu'ils furent au bas de l'escalier, démasquant subitement ses batteries et s'emparant du bras du jeune homme pour qu'il ne pût pas lui échapper :

« Ainsi donc, s'écria-t-il, tu ne lui as pas encore pardonné I

— De qui parlez-vous? répondit Lionel d'un ton sec en cherchant vainement à dégager son bras... Il était convenu que nous ne parlerions jamais d'elle.

— Chez moi, et j'ai tenu religieusement ma parole; mais nous sommes dans la rue; d'ailleurs une fois n'est pas coutume. Ah I mon cher enfant, ce n'est pas bien ; tu la rencontres dans un magasin et tu fais semblant de ne pas la reconnaître.

— Elle vous a fait ses plaintes?

— Non, mais elle m'a témoigné son étonnement. Là, quand tu l'aurais saluée, en serais-tu mort?

— Vous la voyez donc, et vous avez l'honneur de recevoir ses confidences?

— Oui, depuis quelque temps. Il faut te dire... Non, tu ne m'échapperas pas ; prends ton parti de m'écouter... Je te disais qu'il y a trois mois son gi-and-oncle, le marquis de Virevieille, est mort d'un coup de sang. Elle a dû venir à Paris d'abord pour l'enterrer, et ensuite pour recueillir la succession, dont j'ai fait l'inventaire, d'où tu peux conclure que les occasions de causer ensemble ne nous ont pas manqué. C'était un drôle d'homme que ce marquis de Virevieille; comme l'auteur de tes jours, il avait son idée. Il aimait tendrement sa petite-nièce, qui, disait-il, était assassinée par le plus dissipateur de tous les pères. Il l'avait instituée sa légataire universelle, et, pour que l'héritage fût plus étoffé, il vivait en pauvre, ce qui était un excellent moyen de tenir les emprunteurs à distance. Juge de l'étonnement du baron et de tout le monde, quand on a appris que, tous frais déduits, Mlle de Saligneux se trouvait à la tête d'un gros million ou, pour être plus exact, de soixante-cinq, mille livres de rente.

— Grand bien lui fasse I repartit Lionel.

— Eh ! non, la fortune ne fait pas le bonheur ; elle n'a jamais été plus malheureuse que depuis qu'elle est riche.

— De quoi se plaint-elle ?

— Ah I le curieux !

— Monsieur Pointai, parlez-moi de la cote d'aujourd'hui, et je vous jure que vous m'intéresserez davantage.

— Ah I le fanfaron I A quoi bon te faire plus fort et plus indifférent que tu n'es ? Si Mlle de Saligneux n'était plus rien pour toi , tu l'aurais reconnue chez ce gantier.

— Alors pourquoi vous obstinez - vous à me parler d'elle? demanda Lionel avec colère.

— C'est que je n'aime pas les injustices, et je suis sûr que tu pardonneras à cette charmante fille, en apprenant qu'elle est à plaindre autant que toi. On veut absolument la marier à un homme qui ne lui revient pas, au comte de Préval, dont son père fit autrefois la connaissance à Saint- Pétersbourg, où ce mirliflore était secrétaire d'ambassade et s'ennuyait à périr. Pour le dire en passant, si notre ministre des affaires étrangères savait son métier, d'ici à demain il mettrait à pied tous les secrétaires qui s'ennuient, car c'est la preuve qu'ils ont à la fois l'esprit médiocre et peu de patriotisme. Celui-ci obtient un congé; il arrive à Paris, renoue avec le baron, qui l'informe de l'héritage. Comme il est homme de précaution, il vient me trouver pour en avoir le fin mot, et, se trouvant suffisamment édifié, il se fait présenter à l'héritière, en tombe amoureux, demande sa main. Un

beau nom, une belle situation de fortune, une aimable tournure, du babil, de l'esprit courant, une assurance imperturbable, que voulez-vous de plus? Ce jeune homme est un brillant parti. Malheureusement, Mlle de Saligneux ne veut pas en entendre parler. Elle a exigé tout d'abord qu'on lui laissât trois mois pour pleurer son oncle, à qui elle était fort attachée. Les trois mois se sont écoulés, le comte de Préval est revenu à la charge, et, me soupçonnant d'avoir quelque influence sur ma nouvelle chente, il m'a prié de m'employer pour lui; je m'y suis refusé, comme tu peux croire, mais le baron plaide éloquemment sa cause. La pauvre enfant est en butte à une véritable persécution; on la sollicite, on la semonce, on la tracasse, on l'obsède, de quoi se charge surtout la comtesse de Juines, sa tante. Connais-tu Mme de Juines ?

— Non, et je me soucie peu de la connaître.

— Tu as raison, c'est une femme qui considère la vie comme une pénitence et qui se donne la discipline sur le dos des autres. Elle a pris sa nièce en aversion, et elle lui rend l'existence très-dure. Elle a juré qu'elle lui ferait épouser M. de Préval, dont elle s'est entichée sans l'avoir jamais vu, car

elle n'était pas là quand il s'est présenté. Elle re-

proche au baron d'être trop mou dans cette affaire, de ne pas savoir ordonner. Je la déteste, cette mé-

gère, je serais ravi de lui jouer un mauvais tour. De quoi ne s'est-elle pas avisée ? Elle est venue me prier de lui amener le comte un de ces soirs, dans l'espérance qu'en face de ce héros, sa nièce, mise au pied du mur, n'osera pas dire non et qu'elle lui extorquera son consentement. Me prend-elle pour une agence de mariages? D'ailleurs, dans ma longue carrière, j'ai toujours tenu le parti de la jeunesse et de l'innocence ; aussi me suis - je empressé d'avertir Mlle de Saligneux du piège qu'on lui préparait.

— Vous avez eii tort, monsieur Pointai. Il ne faut pas croire si facilement à l'innocence et à la jeunesse. Mon opinion très-sincère est que le comte de Préval convient parfaitement à Mlle de Saligneux. Poussez à la roue, travaillez à ce mariage, elle vous en sera reconnaissante.

— Ah ! doucement. Quoiqu'elle ne m'ait point fait de confidences, je la soupçonne d'avoir dans le cœur je ne sais quelle inquiétude, quel doux souvenir, quelle préférence secrète... Et toi-même, ne m'as-tu pas insinué naguère qu'un certain Théodore était bien dans ses papiers?

— Vraiment, j'avais oublié le Théodore, s'écria Lionel. Eh I bon Dieu, va pour Théodore, qu'elle l'épouse bien vite, que cela finisse, et, je vous en conjure, parlons de la cote. »

A ces mots, il arracha de sa bouche et jeta à

terre son cigare, dont la saveur lui paraissait amère, dont la fumée lui semblait acre.

Ils avaient atteint la rue de Ponthieu. M. Pointai s'arrêta devant la porte d'un petit hôtel entre cour et jardin, dont l'apparence était modeste. Cet hôtel avait appartenu pendant dix-huit ans à feu le marquis de Virevieille.

« Nous voici arrivés, reprit le notaire. Il faut que j'entre dans cette baraque pour donner une réponse à une vieille femme, qui n'est pas amusante tous les jours. Promène-toi quelques instants, je ne serai pas long. »

Puis, se ravisant :

« Fais mieux, entre avec moi. Il s'agit d'une question de droit assez compliquée, et vous nous aiderez de vos avis, monsieur le jurisconsulte. »

Lionel déclina d'abord cette proposition ; il finit par céder aux vives instances de M. Pointai, qui l'entraîna dans la cour et sonna. Un vieux domestique vint leur ouvrir.

« Ces dames sont là? demanda M. Pointai. Inutile de nous introduire et de nous annoncer, vous savez je connais les êtres , et nous sommes attendus. »

Aussitôt, s'accrochant de nouveau au bras de Lionel, qu'il était résolu à ne pas lâcher, il gravit avec lui un escalier de pierre aux marches limées et ébréchées. L'instant d'après, il le poussait dans

un salon où il y avait une table ovale, éclairée d'une lampe, et des deux côtés de cette table deux femmes, occupées l'une à broder, l'autre à lire. Quelques jours auparavant, Lionel avait rencontré ces deux femmes chez un gantier.

« Ah ! que c'est bien à vous, monsieur Pointai ! s'écria la comtesse de Juines, en se levant précipitamment pour venir à sa rencontre.

— Madame la comtesse, répondit-il, vous me faites jouer ce soir un rôle bien singulier, bien délicat, bien compromettant pour un notaire. Ne savez-vous pas qu'il leur est défendu à ces pauvres notaires d'instrumenter hors de leur ressort, à peine d'être suspendus de leurs fonctions pendant trois mois et destitués en cas de récidive ? Heureusement, j'ai les cheveux gris, et je suis en marché pour vendre mon étude. Arrive que pourra, que votre volonté soit faite I »

Il s'inclina respectueusement, gagna la porte, disparut. Confondu, abasourdi de celte aventure, Lionel, qui croyait rêver, Lionel, à qui la tête tournait, ne songea pas à le suivre. Il voyait trouble; mais au travers de son brouillard il apercevait deux grands yeux bruns, dont le regard le tenait cloué sur place.

Cependant Mlle de Saligneux s'était levée aussi

et semblait se disposer à battre en retraite.

« Restez, mademoiselle, lui dit impérieusement

354 l'idée DB JEAN TÊTEROL

sa tante, votre présence nous est nécessaire. »

Puis, se retournant vers Lionel, elle ajouta avec un sourire noblement gracieux :

« Soyez le bienvenu, mon cher comte ; il me tardait de faire votre connaissance.

— Vous vous méprenez, madame, lui répondit Lionel ; je ne suis pas le comte de Préval. »

Elle lui fit un second sourire encore plus gracieux que le premier ; il n'avait pas parlé assez haut pour se faire entendre de cette oreille rébelle. Il allait répéter sa réponse ; mais Mlle de Saligneux, qui s'était approchée de lui sous prétexte de lui avancer un fauteuil, lui dit du bout des lèvres et rapidement :

« Monsieur, je prends tout sur moi, et d'ailleurs vous êtes chez moi , et d'ailleurs encore je suis si malheureuse que tout m'est permis. Laissez Mme de Juines dans son erreur ; elle vous dira des choses que je ne peux pas vous dire et qui peutêtre vous intéresseront. »

Lionel, comme éperdu, ne savait où il en était ; mais les grands yeux bruns le fascinaient. Il renonça à détromper la comtesse ; il s'assit, et il attendit.

« Mon cher comte, reprit Mme de Juines avec une majestueuse affabilité, mon frère m'a instruite de la démarche que vous avez faite auprès de lui ; ]^ ^Qmm^Q (jue vous lui avez adi'^^sée 9, son ap-

probation, et je tenais à vous dire qu'elle a aussi la mienne.

— Cela ne suffit pas, lui cria Mlle de Saligneux.

— Je vous en prie, monsieur, poursuivit Mme de Juines, n'attachez aucune importance aux propos de ma nièce ; c'est une enfant. Mais ne craignez rien, son consentement vous est acquis, et je vous garantis qu'elle se soumettra de très-bonne grâce.

— Eh I oui, je consens à me soumettre, s'écria Mlle de Saligneux, mais à une condition.

— Quelle est cette condition ?

— Je désire que vous expliquiez très-franchement à monsieur les raisons que je puis avoir de ne pas épouser le comte de PrévaL

— Eh quoi 1 Claire, vous prétendez que je lui raconte...

— Je l'exige, interrompit- elle. Je veux qu'il soit instruit de tout, afin qu'il prenne son parti en connaissance de cause. C'est son droit... N'est-il pas vrai, monsieur? »

Lionel demeura immobile et muet comme une statue.

« Monsieur déclare que c'est son droit, poursuivit-elle en se penchant à l'oreille de sa tante. Il veut tout savoir.

— On m'impose, mon cher comte, une bien dure épreuve, reprit Mm© 4© Jy^es, ^fe voil^ q\)\\^

gée de vous dire qu'il existe par le monde un cer« tain Jean Téterol, je crois bien que c'est son nom, un homme de rien devenu millionnaire et qui s'imagine que ses millions peuvent servir à tout, même à décrocher les étoiles... Que voulez-vous? Il y a des Têterol, peut-être en avez-vous rencontré vous-même. »

Lionel s'inclina profondément en signe d'adhésion.

« Celui dont je parle, continua Mme de Juines, avait conçu le projet le plus inouï, le plus étourdissant. Comment vous dirai-je?.. Figurez-vous qu'il a un fils, le malheureux, et que dans le temps mon pauvre frère a éprouvé des embarras d'argent. Ce Têterol sut en profiter, et il lui arracha la promesse écrite... Dispensez-moi d'achever ma phrase. Ah I si je m'étais doutée... mais je n'ai rien su que plus tard. Voilà donc ce sot jouvenceau qui vient en personne offrir son cœur à ma nièce, à qui je dois rendre le témoignage qu'elle lui a dit son fait en termes assez durs. Elle a du bon, cette enfant; il ne lui manque que les formes, c'est vous qui les • lui apprendrez. »

Voyant qu'elle s'écartait de son sujet, Mlle de Saligneux lui dit :

« Et après, madame?

— Et après, il arriva que ce jeune homme, qui est un peu moins extravagant que son père, com-

l'idée de JEAN TÊfËRÔL 357

prit l'énormité de sa conduite, qu'il fit lui-même justice de ses prétentions et déchira ou brûla cette promesse qu'un butor sans scrupules avait extorquée au baron. Il paraît que son père a mal pris la chose, qu'on s'est brouillé et que ce pauvre garçon vit aujourd'hui dans une mansarde où ni vous ni moi n'irons le chercher.

— Gageons, madame, qu'il y est parfaitement heureux, lui répondit Lionel, qui venait de recouvrer la voix.

— C'est faux, monsieur, lui cria Mlle de Saligneux; j'en appelle à M. Pointai... Mais, ma tante, vous n'avez pas fini votre histoire.

— Oh! je dirai tout. La fin d§ l'histoire, c'est qu'à la suite de ces incidents il s'est fait un revirement soudain dans l'esprit de cette jeune folle, et que ce jeune homme, qu'elle trouvait commun, fat, insolent, odieux, tout à coup lui a paru charmant; mais rassurez-vous, il n'en sait et n'en saura jamais rien.

— En effet, interrompit Claire, je n'aurais jamais eu le courage de lui faire un tel aveu ; il était nécessaire que quelqu'un s'en chargeât pour moi. Mais qu'en pensez-vous, monsieur, ne trouvezvous pas que ce brûleur de billets mérite qu'on lui veuille du bien?

— Pur enfantillage»que tout cela, je vous le répète, mon cher comte, s'écria Mme de Juines. Ma

nièce n'a pas revu ce Lionel et ne le reverra point. Et plût au Ciel qu'il fût ici I En le voyant assis à côté de vous, elle ferait sans doute des comparaisons peu flatteuses pour lui , elle comprendrait toute la différence qu'il y a entre un jeune homme de notre monde et un Tôterol. Que vous en semble, mademoiselle?

— Il me semble, ma tante, lui répondit-elle, qu'il y a du vrai dans ce que vous dites, et que je n'ai plus besoin de réfléchir ni de comparer. Si, après le récit que vous lui avez fait, monsieur veut encore de moi, je finirai, comme je vous l'ai promis, par me soumettre de bonne grâce.

— Je savais bien que mon invention était bonne, s'écria Mme de Juines triomphante, et qu'il suffisait de vous faire venir, mon cher comte, pour avoir raison de ses refus. »

Lionel ferma les yeux et les rouvrit, pour s'assurer qu'il ne dormait pas. Puis, avançant la tête, il dit à Mlle de Saligneux :

« Mais, s'il en est ainsi , qui donc est Théodore? :>

Elle s'approcha de lui et lui répliqua d'un ton bref :

a Ahl Théodore I il faut vous expliquer enfin qui est Théodore? Monsieur, Théodore est un personnage singulier, qui m'occupe beaucoup, que je redoute à l'excès, que je déteste et qui cependant n'existe pas. Si fait, il exista jadis. Il fut mon pro-

fesseur de dessin ; il était roux et camard; je l'avais pris en exécration, il me le rendait bien et me donnait de grands coups sur les doigts. Il y a six ans qu'il est mort, et pourtant je le revois sans cesse. Il m's^paraît comme un être mystérieux, tout-puiâsant et malfaisant, qui rôde autour de moi pour me jouer de méchants tours, comme un mauvais génie auquel j'attribue tout ce qui m'arrive de désagréable. Toutes les fois que j'ai du chagrin, je pepse à ses cheveux roux, à son nez camard. Quand mon cheval bute et s'abat, je m'en prends à Théodore» Quand mon père... chuti c'est encore la faute de Théodore. Si Saligneux avait été vendu, c'est Théodore qui l'aurait acheté, et le jour où le comte de Préval a demandé ma main, je me suis écriée : ce Théodore I » Je vous avajs déclaré, monsieur, que jamais vous ne tiendriez cette main dans la vôtre. La voulez-vous? La voici. Si vous refusez de la prendre, j'en accuserai Théodore, ce mortel ennemi de mon bonheur.

— Comte, que vous dit-elle? demanda Mme de Juines. Je crois vraiment qu'elle vous fait un discours. » •

Le faux comte de Préval prouva en cet instant que la passion sincère est toujours bête, que dans les occasions décisives elle ne sait ni que dir^ ni que faire , et que les gens qui conservent leur présence d'esprit ne sont pas vraiment amoureux.

La seule réponse dont il s'avisa fut de saisir cette main qui s'offrait à lui et d'y coller ses lèvres ; puis il s'élança vers Mme de Juines et lui dit :

« Je vous aime follement, madame la comtesse, car je vous dois le bonheur de ma vie. »

Et là-dessus il se sauva en courant. Il éprouvait le besoin de s'enfuir dans quelque solitude avec sa joie, et dé la chanter ou plutôt de la crier aux étoiles.

Cette retraite un peu brusque surprit la comtesse. Elle ne laissa pas de dire :

« Il est charmant. Quelle distinction, quelle grâce! Comme on reconnaît tout de suite en lui l'homme de bonne compagnie, l'homme du monde!

— Et surtout quelle conversation intéressante! ajouta Mlle de Saligneux.

— Il était un peu troublé, il parlera davantage une autrefois, reprit Mme de Juines; mais souvenez-vous, ma chère, que vous avez donné votre parole et qu'il n'est pas question de la reprendre.

— Aussi ne là reprendrai-je pas, ma tante, répondit-elle. Vous me voyez toute résignée à épouser l'homme qui sort d'ici. »

Qu'il s'agît de voler un nénufar ou d'épouser l'homme qu'elle aimait, Mlle de Saligneux était fort expéditive dans toutes ses entreprises; elle s'était promis de ne pas attendre jusqu'au lendemain pour avoir ville gagnée. Aussitôt que la com-

îJîDÉÉ DE JEAN TÊTEROL 361

tesse de Juines, glorieuse de son stratagème, de la sûreté de son coup d'œil et de la rapidité de sa victoire, Teut quittée pour se retirer dans son appartement. Glaire ordonna à son cocher d'atteler. Quelques minutes plus tard, accompagnée de sa camériste, elle roulait dans la direction de la rue d'Astorg, où M. de Saligneux s'était logé en garçon, sous prétexte que l'hôtel de feu le marquis était un peu exigu, et qu'il y gênerait sa fille. Elle arriva dare-dare, descendit en hâte de voiture, et, sans répondre aux interpellations d'un concierge bourru, elle gravit précipitamment l'escalier. Son apparition inattendue jeta dans le plus grand embarras le valet de chambre de son père, qui, l'arrêtant au passage d'un air effaré, lui dit :

« J'en suis fâché, mademoiselle ; mais M. le baron n'est pas ici.

— Soit I je l'attendrai, s'il le faut, jusqu'au matin, répondit-elle... Mais permettez, il me semble que j'entends sa voix. »

Il se gratta l'oreille.

« Excusez-moi, mademoiselle, monsieur est en affaires, et il a sévèrement défendu...

— Apprenez, Baptiste, interrompit-elle, que je suis la plus importante de ses affaires.

— Il faut au moins que je le prévienne, » repartit Baptiste.

Et il parcourut d'un pas rapide un long corridor,

OÙ elle le suivit. Elle arriva en lui marchant sur les talons à l'entrée de la salle à manger, laquelle avait deux portes. Au moment où elle franchissait Je seuil d'une de ces portes, l'autre s'ouvrait et se refermait à grand bruit.

Le baron s'élança au-devant d'elle, en s'écriant :

« Qui est là ? Qui se permet. . .

— Rassurez-vous, ce n'est pas un voleur, ce n'est que moi, répliqua-t-elle.

— Toil lui dit M. de Saligneux, qui ne Iréussit pas à dissimuler son trouble et la vive conirariété qu'il éprouvait. Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? Il est bientôt minuit. Courir les rues de Paris seule à ces heures I c'est d'une inconvenance...

. — Est-il jamais inconvenant de rendre visite à son père ? En conscience, convenez que vous êtes charmé de me voir.

-^ Ravi, enchanté ; mais tu as mal pris ton temps. Je suis occupé d'une affaire.

— Il me semble que la voici, votre affaire, ditelle en montrant du doigt un superbe buisson d'écrevisses bordelaises et un pâté aux perdreaux truffés, qui s'étalaient sur une nappe fine, éclatante de blancheur, au milieu d'une. table bien garnie.

— J'ai des lettres à écrire, reprit-il, et je soupais à la hâte. 9

En ce moment, ayant tourné la tête, il avisa sur une chaise quelque chose de suspect, qu'il s'empressa de cacher en y jetant sa serviette, qu'il avait gardée à la main. Mlle de Saligneux profita de cet incident pour s'avancer jusqu'au milieu de la salle.

« Et vous soupiez seul? demanda-t-elle.

— Seul avec mes pensées.

— Voici leur couvert, » dit-^lle sans sourire.

Il y avait en effet deux couverts sur la nappe fine.

« J'avais ramené de l'Opéra, répliqua-t-il vivement, mon vieil ami le docteur Mussard, que je n'ai pas vu depuis des siècles ; mais à peine étionsnous à table, il s'est souvenu qu'il avait un malade à ausculter.

— ^ Peste î vous le soignez, votre docteur Mussard I > fit-elle en contemplant six bouteilles de vin de Champagne alignées sur le dressoir.

Il faut savoir que dans ses grands jours M. de Saligneux ne faisait pas aux bouteilles de Champagne l'honneur de les vider jusqu'au fond ; il en dégustait les deux premiers verres et passait à une autre, estimant que le reste était bon pour l'office.

« Ah çà, que me veux-tu ? s'écria-t-il sur un ton de fiévreuse impatience. Dis-le bien vite, et va-t'en.

— Auparavant, donnez-moi quelque chose à boire, j'ai soif. Oh ! pas de votre Champagne. Qu'est ceci ? du clos-vougeot ? Versez-m'en quelques

gouttes... Ah I permettez, pas dans le verre du docteur, dans un autre. »

Et après avoir bu :

« Ce pauvre docteur, comme il a dû maudire son malade, qui l'arrachait à ce lieu dé délices ! car il est délicieux, votre vin, il a un petit goût de framboise vraiment exquis.

— Et là-dessus, bonsoir I » lui dit le baron.

Il éprouva un sentiment de consternation en la voyant s'installer dans un fauteuil de l'air d'une personne qui se trouve bien où elle est et qui prend racine.

« Vous comprenez, dit-elle, que je ne serais pas venue, si je n'avais à vous parler d'une affaire trèsimportante, car j'ai des affaires, moi aussi.

— Tu m'en parleras demain.

— Non, cette affaire-là ne souffre pas de retard. M'écoutez-vous? Jadis vous m'avez reproché de m'être sottement coiffée de certain jeune homme, de m'être monté là tête à son sujet, ce furent vos propres expressions; mais vous prétendiez que j'en reviendrais et qu'au bout de six mois je ne penserais plus à lui. Je tenais à vous dire dès ce soir que six mois se sont écoulés et que je pense encore à lui. Vous prétendiez aussi que, si jamais je le revoyais, j'éprouverais un dégrisement. Je tenais à vous dire dès ce soir que je l'ai revu tout à l'heure et que je ne suis point dégrisée.

— Encore ce Lionel Têterol! s'écria-t-il. Où Tas-tu vu ?

— Chez moi.

r- Tête à tête ?

— Non, ma tante était là.

— Elle a consenti à le recevoir?

— Elle Ta pris pour M. de Préval : c'est une histoire que je vous conterai plus tard, je ne veux pas abuser de vos moments; mais je désirais vous avertir que, lui et moi, nous sommes à peu près convenus de nous épouser. y>

Le baron frappa du pied.

« Glaire, dit-il, tu as pris la détestable habitude de te moquer de moi ; c'est un jeu que je ne goûte plus.

— Je vous assure que je n'ai jamais été plus sérieuse. Ce mariage fera le bonheur de tout le monde.

— Ce mariage ne se fera pas. T'imagines-tu par hasard que tu peux te passer de mon consentement?

— Non, puisque je viens tout exprès vous le demander.

— Je ne l'accorderai jamais, tu m'entends, jamais. En voilà assez, retourne bien vite dans ta rue de Pônthieu. »

Elle se leva, et les yeux du baron jetèrent une vive étincelle, il croyait déjà lui voir les talons. Sa

joie fût courte; elle se rassit brusquement, en disant :

« Eh bien, non, c*est décidé, je ne m'en irai pas avant que vous ayez dit oui. »

Il frappa encore du pied.

« Ah ! ma chère, tu abuses de ma patience, et vraiment je ne sais plus ce que je dois penser de toi. Le comte de Préval est un homme bien né, riche, d'une charmante figure, d'excellentes manières, et tu viens me pailer de ce Lionel I Mais tu n'as donc point de fierté? tu n'es pas une Saligneux?

— Voilà que vous répétez la chanson de ma tante.

— Les paroles m'en plaisent, l'air et la musique aussi... Mais je suis bien bon de discourir, le comte a ma parole.

— Vous en serez quitte pour la lui reprendre, en lui faisant observer que tout le monde est sujet à se contredire.

— Je ne me contredis jamais.

— Ah 1 permettez : il y a six mois, vous vouliez à toute force me faire épouser M. Lionel Tèterol.

— Ce n'est pas exact, et quand ce serait exact...

— J'ai bonne mémoire, je pourrais vous réciter tout ce que vous m'avez dit alors. Vous m'avez demandé si j'avais des préjugés. Eh bien, oui, j'en {^vais^ et j'ai passé çies jours et cies i^uits, 4^9 ee^

maines entières à batailler contre eux; mais ils sont restés sur le carreau, je n'en ai plus. Vous m'avez fait aussi un éloquent discours sur Tesprit du siècle, sur la vieille France, sur la France nouvelle. « Ces gens-là arrivent, m'avez-vous dit, et « nous nous en allons. » Je crains de gâter votre phrase.

— Tu^ la gâtes, et tu me fais dire tout le contraire de ce que j'ai dit,

— En conscience, oui ou non, m'avez-vous représenté que ce jeune homme avait un rare mérite et beaucoup d'avenir? Ce n'est pas M. Pointai qui vous démentira , il est entièrement d'accord avec vous. Mon Dieu ! ce comte que vous me prônez, il est très-bien, je le veux; mais quelle différence entre ces deux hommes 1 L'un est un petit vieillard, un vieillard de naissance, l'autre sera toujours jeune ; l'un est un ennuyé , l'autre est un ambitieux. Gomme cela doit être amusant pour une femme d'avoir un mari très-ambitieux! Quel intérêt dans la vie I J'aiderai le mien à arriver, je le conseillerai, je lui servirai de second, et nous arriverons, je vous le jure. Et tenez, le jour de notre départ, j'ai considéré attentivement tous nos portraits de famille, j'ai passé en revue tous les Saligneux, depuis l'homme des croisades, un peu apocryphe celui-là, jusqu'au garde des sceaux, et je

}eur ai ciU en les regardant b|en en face ; « Çon^

« venez, vous autres, que vous n'êtes pas en colère « contre moi et que vous approuvez ce quej'ai « dans le cœur et dans la tête. N'êtes-vous pas « d'avis qu'il est plus intéressant de commencer « que de finir , et qu'une vie nouvelle dans une « vieille maison, c'est le parfait bonheur ? y> Ils ont daigné me répondre, et tous, même l'homme des croisades, m'ont fait un signe de tête, en me disant : « Va, ma fille, nous t'approuvons, nous te « bénissons, fais entendre raison à ton père. »

— Ma parole d'honneur, s'écria le baron, elle est folle, folle à lier.

— Parce que je suis de votre avis ? Est-ce ma faute si vous en avez changé?

— Non, lui dit-il en s'échauffant, tu ne me mettras pas en contradiction avec moi-même. Il y a six mois, la situation était tout autre.. Tu n'avais rien ou presque rien, et je n'étais pas en état de te faire une dot. Quand on n'a rien, on se résigne à épouser des Têterol. Eh I bon Dieu, je me suis mis à ta place. Les femmes estiment que sans diamants, sans un coupé, sans une loge à l'Opéra, le monde est un enfer, et, qui pis est, un enfer de mauvaise compagnie, et que la vie de privations commence à la nécessité de monter dans un fiacre quand on veut se transporter d'un endroit dans un autre. Ton cas m'a paru déplorable, et je me suis dit : a Tirons-la de son enfer. » Mais aujourd'hui que

tu es riche et que tu peux te marier à qui te plaira, déroger de gaité de cœur, refuser le comte de Préval pour épouser un jeune homme qui écrivaille dans les journaux...

— Ah I que dites-vous là? Il n'écrivaille pas, il écrit. J'ai lu tous ses articles. Quel talent!

— Sans compter, poursuivit-il, que ce journaliste perche on ne sait où et qu'il est gueux comme un rat depuis qu'il s'est brouillé avec son père.

— C'est . son plus beau titre de gloire. Je vous prie, quelle a été la raison de cette brouille ?

, — Ce sont ses affaires , ce ne sont pas les miennes, et je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas.

— Eh bien, ce qui me regarde, moi, c'est que... oui, je le dirai, c'est que je l'aime.

— Tu aimes un jeune homme que tu connais à peine, que tu as vu pendant cinq minutes?

— Y pensez-vous? cinq minutes! Comptez-en trois ou quatre dans le bois de Boulogne, dix au bord d'une rivière, vingt ou davantage sur un banc de jardin, et ce soir à peu près autant. Voyez à quoi cela monte! Et d'ailleurs ne m'avez-vous pas déclaré souvent que l'amour est quelque chose qui vient tout à coup, on ne sait comment?

— Plus un mot, dit-il, ou je me fâche tout de bon.

— Oh ! je vous en défie bien, » répliqua-t-elle

en souriant. <

M. de Saligneux se redressa, se campa noblement sur ses deux pieds, ramena sa tête en arrière et prit un air de gravité majestueuse, un air qu'il prenait deux ou trois fois l'an tout au plus. Il ressemblait en ce moment à un patriarche, à un sénateur romain ou à l'un des sept sages de la Grèce.

« Claire, dit-il, je renonce à discuter avec toi, et je ne soufirirai pas que tu compromettes plus longtemps en ma personne la dignité et l'autorité paternelles. Ton bonheur a toujours été la plus grande, la seule préoccupation de ma vie, et c'est une chose très-sérieuse que la vie, bien que les petites filles ne s'en doutent pas. Oui, tu n'es qu'une enfant; prétends- tu enseigner son devoir à un homme mûr, qui a beaucoup réfléchi? Je représente ici la raison, la sagesse, et tu plaides contre moi la cause du caprice et des entraînements. Rien n'est plus dangereux que les entraînements ; malheur à qui ne sait pas leur résister I J'ai charge d'âmes et un sentiment profond de ma responsabilité morale. Aussi, je te jure par mon expérience, par ma raison, par ma dignité de père, que, moi vivant, tu n'épouseras pas M. Lionel Têterol. »

Parlant ainsi, il la poussait doucement par les épaules du côté de la porte. Elle lui répondit tout en marchant :

« Et moi, par quoi pourrais-je bien jurer*? »

Puis elle s'arrêta près de la chaise où il avait jeté une serviette.

« Je jure, dit-elle, par la chaise que voilà et par ce qu'il y a dessus... »

Elle n'en dit pas davantage, mais elle enleva vivement la serviette, et alors apparut un joli petit chapeau de femme, très-mignon, très-coquet et très-fleuri, un amour de capote, un rêve qui ne demandait qu'à s'envoler. Elle le fit tourner au bout de son doigt et murmura :

« Quel étourdi que ce docteur MussardI il a oublié son chapeau. »

A ces mots, elle regarda son père. Adieu la majesté paternelle ! M. de.Saligneux perdit contenance et se sentit i*ougir jusqu'à la racine de ses cheveux; mais, le dépit l'emportant sur la confusion :

« Epouse qui tu voudras, s'écria-t-il, et va au diable I

— Pas au diable, répondit-elle, mais à la rue de Ponthieu, où j'annoncerai à Mme de Juines que M. Lionel Têterol est le gendre de votre choix. »

Il lui ferma la porte sur les talons; puis, la rouvrant, il lui cria :

• « Mon gendre, puisque tu le veux, mais pas avant qu'il se soit réconcilié avec son père. »

Et, cela dit, il s'en fut retrouver le docteur Musâard.

En vain, M. Têterol cherchait-il à oublier son fils, il pensait à lui cent fois par jour. Les vieilles et grandes passions, les tendresses idolâtres ne sortent pas ainsi de Tâme; on se querelle, on se brouille, on se hait, mais on ne s'oublie point. Il ne cessait pas de maudire Tingrat. Il lui en voulait surtout d'avoir réussi à se passer de son père. Il s'était flatté que malgré son refus de le recevoir et les duretés qu'il lui avait fait écrire par M. Crépin, bientôt las de la vie de privations qu'il menait, Lionel serait venu frapper humblement à la porte de la Maison-Blanche et se coucher sur le seuil pour mendier son pardon. Avant de faire grâce à l'empereur Henri IV, le pape Grégoire VII le fit • attendre pendant trois jours en habit de pénitent, pieds nus , agenouillé dans la neige. Peut-être l'homme de la Maison-Blanche aurait-il usé de la

même cérémonie avec son fils; mais Lionel était fier, et l'immense orgueil de M. Têterol s'était fait un parti pris de ne jamais compter avec la fierté des autres.

Un accident, qui lui fut très-sensible, assombrit encore son humeur. Un jour qu'après son dîner il s'amusait selon sa coutume à casser des noisettes avec ses dents, ce fut une de ses molaires qu'il cassa. Il fit à ce sujet une scène effroyable à Joseph, qu'il rendit responsable de son malheur. Cette dent cassée prit à ses yeux les proportions d'un événement, et le lendemain il fut presque étonné, en ouvrant son journal, de ne pas trouver ce sinistre parmi les faits divers-. Dès lors il lui arriva souvent de pousser de profonds soupirs', et si quelqu'un avait eu l'audace de lui dire : c< Qu'avez-vous? » il aurait répondu : «Je pense à la molaire que j'ai perdue et à mon fils que je déteste, et j'en conclus qu'il faut absolument que je prenne femme. »

Plus il allait, plus il s'affermissait dans la résolution qu'il avait formée; il lui tardait que ce mariage fût fait. C'était décidément le seul moyen qui lui fût offert de goûter à la fois les plaisirs de la vengeance et de tromper l'ennui qui le rongeait. Peu de temps après, M. Crépin lui manda que sa sœur venait d'arriver à Bourg. Il lui répondit surle-champ :

a Amenez-la-moi dès demain; nous dînerons

ensemble, nous prendrons langue ; mais rappelezvous que je ne m'engage à rien. »

Le jour suivant, il était occupé à méditer le menu du banquet qu'il se proposait de servir à Mlle Crépin et à préparer dans sa tête, en les classant méthodiquement, les questions qu'il comptait lui adresser pour mettre à l'épreuve son bon sens et sa discrétion, lorsque Joseph, l'œil écarquillé, vint lui annoncer que Mlle de Saligneux était là et demandait à lui parler. Sa surprise fut extrême.

« Que me veut cette fille de baron? s'écria-t-il ; envoie-la promener. »

Mais, se ravisant aussitôt, il alla à sa rencontre, la fit entrer et lui dit avec une politesse ironique :

(( Mademoiselle de Saligneux chez monsieur Têterol I Quel insigne honneur pour le bonhomme ! » .

Elle s'assit en face de lui, et sans. prendre le temps de souffler :

« Monsieur Têterol, lui dit-elle, nous sommes arrivés hier de Paris, mon père et moi, et nous en rapportons une nouvelle que j'avais hâte de vous communiquer, une nouvelle agréable, cela va sans dire.-

— Une nouvelle agréable, mademoiselle! s'écriat-il. Et c'est vous qui me l'annoncez !

— Écoutez plutôt. Monsieur votre fils, mon père et moi, nous avons tous fait nos réflexions. Il s'ensuit que monsieur votre fils se résigne à demander

ma main, que je me résigne à la lui accorder et que mon père se résigne à notre mariage, pourvu que vous vous résigniez vous-même à une réconciliation avec ce jeune homme plein de difficultés, mais prompt au repentir. »

M. Têterol la regarda dans les yeux pour s'assurer qu'elle parlait sérieusement. Il recouvra son aimable gaîté d'autrefois et repartit en se frottant les mains :

« Ah I ah I il paraît que nos affaires vont mal et

que nous en revenons à l'expédient d'une mésalliance. Y pensez-vous? Accoupler une Saligneux et un Têterol ! Allez dire à votre père, mademoiselle, que moi aussi j'ai fait mes réflexions et que ce mariage saugrenu n'aura jamais mon agrément.

— Pourquoi donc? lui demanda-t-elle.

— Parce que j'ai la sainte horreur de tous les barons de la terre et de toutes les filles de baron.

— Vous vous calomniez, dit-elle, et ce n'est pas de l'horreur que je vous inspire. La première fois que nous nous sommes vus, j'ai cru m'apercevoir que je vous plaisais. »

A ces mots, elle se pencha vers lui, plongea ses yeux bruns dans les yeux gris du vieillard. Il ressentit de nouveau le charme victorieux dont il avait éprouvé l'effet sur une grande route. Il décida pour la seconde fois que Mlle de Saligneux ne ressemblait à personne, qu'il y avait en elle

quelque chose... Qu'était-ce donc? Le fait est qu'elle l'obligeait à compter avec elle.

€ Ta, ta, reprit-il en résistant au charme, j'ai l'honneur de vous répéter qu'il n'y aura jamais rien entre nous. J'aime la guerre, moi; c'est un jeu qui me va, d'autant que je suis sûr de gagner la partie. Saligneux sera à moi ; ce fut toujours mon idée, et j'exécuterai mon idée. Vous imaginezvous que votre besoigneux de père soit jamais en état d'acquitter sa dette ? Il vient de passer trois mois à Paris ; Dieu sait le train qu'il y a mené, la dépense qu'il y a faite I Je n'ai besoin que d'attendre, moi, comme un pêcheur qui a tendu son filet et qui sait que le saumon y viendra. Qu'on ne me parle, ni de mariage, ni de traité, ni de contrat, ni de paix, ni de réconciliation, ni de monsieur mon fils ! Je ne pense plus qu'à moi, et regardez cette main, n'y voyez-vous pas Saligneux? J'en suis fâché pour vous, ma belle demoiselle. ï>

Elle s'écria :

«c Hélas î ce que c'est que de iious et de nos projets ! C'est vous qu'il faut plaindre, mon cher monsieur. Saligneux ne sera jamais à vous. »

Il répliqua en ricanant :

« Et moi je vous déclare qu'avant la Saint-Sylvestre...

— Ni avant ni après, interrompit-elle. Apprenez qu'aujourd'hui je suis riche et que demain, s'il

■laii

VOUS plaît, vos deux cent dix-huit mille francs vous seront remboursés. »

Cette parole tomba sur lui comme une tuile énorme, qui l'assomma, l'aplatit, l'écrasa. Il fut presque réduit à néant ; mais ses plus grandes détresses ne pouvaient lui ôter la liberté de son esprit. Sa vigoureuse cervelle se mit à travailler, il devina d'où venait le coup qui le frappait.

« C'était donc un sournois que ce marquis? murmura-t-il.

— Apprenez encore, reprit Mlle de Saligneux, que, à la suite d'arrangements conclus entre mon père et moi, Saligneux m'appartient. Je l'adore, mon Saligneux, je n'en céderai jamais une motte à qui que ce soit, il faut en faire votre deuil. Ah I monsieur Têterol, je me flatte d'avoir autant de volonté que vous. »

Puis, dégantant sa main droite, elle la tendit au vieillard, en disant :

« Ami ou ennemi, monsieur Têterol? »

Il écarta cette main. Sombre comme un mur de prison, il se rencogna dans son fauteuil, le visage défait, la tête basse. Désormais les châteaux,Jes barons, tout lui échappait ; sa proie lui avait glissé entre les doigts, le saumon emportait sa nasse. Il lui sembla que sa vie était une affaire manquée. De quoi allait-il s'occuper? à quoi penserait-il? L'avenir lui paraissait vide. Il s'écria :

« Sacré marquis ! »

Mile de Saligneux, qui démêlait sans peine ce qui se passait en lui, reprit la parole et dit :

c Ahl monsieur, si vous étiez raisonnable, si vous renonciez à votre haine pour les filles de baron, comme tout le monde serait heureux! Je ne m'entends pas en agriculture, j'aurai besoin de conseils, et mon père sera toujours à Paris. D'ailleurs j'aurai tant d'occupations! Nous voulons devenir député, et nous allons travailler dès ce jour à notre candidature. »

Le regard de M. Téterol se ranima, mais il ne souffla mot.

« Croyez-moi, continua-t-elle, et soyez raisonnable. Vous rêviez d'entrer à Saligneux en vainqueur; vous y entrerez non en vaincu, mais en ami, si cela vous plaît. L'influence est une plus belle chose que l'autorité ; elle n'enfonce pas les portes, elle n'a qu'un mot à dire, et les portes s'ouvrent. L'influence, c'est la femme, et n'est-ce pas la femme qui gouverne? Monsieur Téterol, en vous y appliquant, ne pourriez-vous devenir un peu femme? »

Il secoua sa grosse tête en grommelant. Les ours apprennent à danser; mais demander à Jean Téterol de devenir femme! autant demander à un éléphant de passer par le trou d'une aiguille.

<( Et puis, dit-elle encore, songez qu'un jour,

selon toute apparence... Eh! oui, un jour il viendra quelqu'un qui héritera du château et de la Maison- Blanche, qui possédera les deux royaumes, les deux empires. Si vous le voulez, nous rappellerons Jean, comme vous. »

Il hocha de nouveau la tête ; les petits Têterol de l'avenir ne l'intéressaient point.

« Je suis sûre que vous l'aimerez , poursuivitelle, c'est lui qui vous apprivoisera, nous lui apprendrons à vous respecter comme le fondateur de la dynastie. Ah I mon cher monsieur, quand on a une idée, n'est-ce pas déjà beaucoup d'en exécuter la moitié? »

Les raisons qu'elle lui donnait le touchaient médiocrement, ne le persuadaient guère et le consolaient fort peu ; mais sa voix lui sonnait agréablement aux oreilles. Il y avait dans cette voix comme dans toute la personne de Mlle de Saligneux un mystère qui l'étonnait. Elle lui tendit une seconde fois la main, en lui disant :

« Regardez-moi donc; ne voyez-vous pas dans mes yeux que j'ai du cœur? Encore un coup, ami ou ennemi, monsieur Têterol? »

Il se décida enfin à prendre cette petite main blanche, il la fit danser dans son énorme patte. Il se redressa, regarda cette fille de baron. Il lui parut derechef qu'elle était charmante, et son imagination ébaucha un roman. Il pensait ;

« Au lieu de Tépouser, lui, que ne m'épouset-elle, moi? Ce serait parfait. »

Cette proposition était difficile à articuler, il y renonça. Il avait de la peine à reprendre son assiette; il demeurait silencieux, rêveur et morose. Tout à coup il se dit qu'il arrive bien des choses. Ne pouvait-il pas se faire que les deux JeanTêterol, celui qui avait soixante ans et celui qui n'était pas encore né, eussent la vie plus dure que tout le monde et finissent par rester seuls, face à face, nez à nez? Alors tout irait bien, car l'un des deux pourrait faire de l'autre tout ce qu'il voudrait. Il leva les yeux au plafond; il y vit son idée qui le regardait, elle n'était pas morte.

Il quitta son fauteuil, tira un cordon de sonnette, et, Joseph étant accouru, il lui dit :

« Qu'on envoie sur-le-champ une dépêche à M. Crépin pour l'avertir que je ne serai pas chez moi ce soir. »

Puis, revenant à Mlle de Saligneux :

«c II est ici? »

Elle lui répondit par un signe de tête.

Il haussa les épaules, et, reprenant tous ses avantages, il dit d'un ton méprisant :

« Voilà bien mes gaillards d'aujourd'hui. Ce sont des poules mouillées; cela ne sait ni vouloir ni pâtir.

— Oh I que vous le connaissez peu I lui répliqua-

t-elle. Nous avons dû employer la croix et la bannière pour l'arracher à sa mansarde. Savez-vous, monsieur Têterol? il est aussi fier que vous êtes orgueilleux. Ménagez-le; quand on frappe sur la tête un cheval qui a de la race, il ne se laisse pas brider. C'est votre faute aussi : vous avez laissé échapper certaines paroles qui lui sont restées sur le cœur; il avait juré de ne rien devoir à personne, pas même à moi, qu'il adore, soit dit entre nous. Prenez-y garde; si vous alliez prononcer quelque mot malsonnant qui le blessât, il s'en prendrait à son ambassadeur, et un jour peut-être il en demanderait compte à sa femme.

— Finissons-en, lui dit brusquement M. Têterol; faites-le venir. »

Elle se leva, s'approcha de la fenêtre, agita son mouchoir. Quelques minutes plus tard, une porte s'entre-bâillant livra passage à Lionel, qui, le front pâle, l'œil inquiet , fit trois pas dans la chambre, puis s'arrêta et attendit.

M. Têterol se tenait planté sur ses deux jambes et gardait ses mains dans ses poches, abrupt, escarpé, sourcilleux, inaccessible, imprenable comme une tour bastionnée et casematée.

« Ah I le prince de Galles, l'homme aux nénufarsl » fit-il.

Mais, en contemplant ce beau jeune homme et ses cheveux châtains, il sentit se réchauifer ses

entrailles paternelles; il chercha dans sa tête quelque chose de tendi^e, d'obligeant à lui dire, et ne trouva rien de mieux que de lui ouvrir impétueusement ses bras en lui criant d'une voix émue : « Imbécile ! tu reviens à la provision I »

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