L'idée de Jean Têterol
Les petites choses ont quelquefois de grandes pences. Certains hommes ont l'esprit ainsi fait que de vulgaires incidents qui méritent à peine d'être racontés produisent sur eux une impression ineffaçable et qu'ils en gardent à jamais le souvenir. Ils ont cru entendre le ciel ou le diable qui les appelait, et ils partent du pied gauche pour aller où leur destinée les envoie.
Le 2 septembre 1833, vers le milieu de la matinée, le baron de Saligneux, vêtu d'une douillette de soie couleur vert-pomme, les mains dans ses poches, quitta son cabinet de travail pour faire un tour dans son jardin. Le baron de Saligneux, connu fc dix lieues a la ronde sous le nom de baron mar, possédait dans le canton de Saligneux, situé aux confins du Bugey et de la Bresse, un
beau château que lui avaient légué ses ancêtres, et il possédait aussi des champs, des vignes, des bois, des prés, plus de deux cents hectares d'un seul tenant. Il s'occupait de gérer ses biens, de cultiver ses terres, ayant l'œil à tout, ne s'en rapportant jamais qu'à lui-même, respecté de tout son monde plus qu'il n'en était aimé. Le baron passait pour avoir l'humeur sévère, l'abord un peu rude; cependant il y avait manière de le prendre : il ne s'agissait que de plier l'échiné devant lui et de lui parler chapeau bas. Tous ceux de ses I serviteurs qui employaient cette méthode s'en] trouvaient bien; mais il y a des cous raides, des fronts durs et altiers , auxquels répugnent les abaissements. Le baron avait pour aide-jardinier un garçon de dix-huit ans, nommé Jean Têterol,] qui n'avait pas su ou n'avait pas voulu se ménage» ses bonnes grâces. Ce garçon était un enfant; trouvé; il avait été ramassé sur un grand chemin.! On l'appela Têterol, parce qu'on crut lire ce nom. sur un papier cousu à ses langes. Le bruit courut qu'il devait le jour aux amours éphémères d'un voyageur de commerce et d'une servante d auberge; la servante avait disparu et ne donna jamais de ses nouvelles. Il fut nourri, élevé par la charité publique, qui à vrai dire ne fit pas grand'chose pour lui; on le laissa croître à l'abandon, et être aurait-il mal tourné, si le jeune curé de Sali-
gneux, qui avait toutes les vertus d'un vieux curé, n'avait conçu quelque intérêt pour cet enfant. Il le fit venir, l'interrogea, fut frappé de son ouverture d'esprit, de sa vive intelligence. Il se décida à le recueillir auprès de lui, il lui apprit à lire, à écrire, à compter. L'abbé Miraud était amateur de jardinage; il en donna des leçons à Jean Têterol, et quelques années plus tard il le plaça chez le baron de Saligneux, qui ne consentit à le garder à son service que pour faire honneur à la recommandation du curé. La figure de Jean Têterol ne revenait pas au baron, et il goûtait peu ses façons de faire. Il lui reprochait d'être enfermé en luimême, absorbé dans ses pensées, taciturne, sournois. « On ne peut pas savoir, disait-il, si ce garçon vous est ami ou ennemi, ou plutôt il n'est ni l'un ni l'autre : c'est l'éternel étranger. » Il lui en voulait surtout d'avoir une tête de fer et le dos peu flexible. Le baron tenait par-dessus tout au respect, et Jean Têterol n'était pas né respectueux. Il était venu au monde avec la pensée qu'un baron de la vieille roche et un enfant trouvé se valent à peu près l'un l'autre, qu'ils ont été pétris du même limon. Qui lui avait mis cela dans la tête? Était-ce le voyageur de commerce ou la servante d'auberge?
Le baron Adhémar de Saligneux, vêtu d'une douillette couleur vert-pomme, les mains dans ses
poches, se promenait dans son jardin, quand il aperçut Jean Têterol occupé à tailler un poirier. L'antipathie que lui inspirait l'enfant trouvé croissait de jour en jour : depuis quelque temps, il le guettait sans cesse, dans l'espoir de le prendre en faute; mais il n'était pas facile de prendre en faute Jean Têterol. Ce taciturne, qui sur la fin de sa carrière devint presque bavard, était un travailleur infatigable, dormant peu, se levant matin, appliqué, diligent, consciencieux. Goethe a dit « que, pour les têtes médiocres, un métier sera toujours un métier, que pour les bonnes têtes c'est un art, et que l'homme vraiment distingué, en faisant une chose, fait tout à la fois, ou plutôt qu'il voit dans cette seule chose qu'il fait bien le symbole de tout ce qui est bien fait dans ce monde. » Jean Têterol faisait bien tout ce qu'il faisait, non qu'il se souciât de plaire à ceux qui l'employaient et de s'attirer leurs éloges, mais il tenait beaucoup à plaire à Jean Têterol, qui n'était pas facilement content de lui-même.
Le baron s'approcha de Jean et le regarda un instant travailler; puis, fronçant le sourcil, il lui reprocha de ne pas savoir s'y prendre.
« Tu estropies mon poirier, lui cria-t-il ; laisse là ta chienne de serpette, et va bien vite me chercher le sécateur; je t'apprendrai ton métier. »
Jean lui répliqua tranquillement qu'il savait son
aétier et que dans certains cas une serpette vaut dieux qu'un sécateur. Peut-être avait-il raison, îar il ne faut pas mépriser les serpettes; mais, juand on est baron et qu'on a tort, on se fâche, et 3e fut précisément ce qui arriva au baron Adhémar le Saligneux. Il apostropha vivement l'enfant .rouvé, le traita d'insolent, d'orgueilleux, et lui représenta que rien n'est plus plaisant dans ce monde qu'un orgueil qu'on a ramassé sous un ' chou. Jean l'écouta d'abord sans mot dire; bientôt, la patience lui échappant, il se mit à fredonner tout bas l'air de Malbrough. C'était la seule chanson qu'il eût apprise, et il aimait à la chanter; par malheur, il avait la voix fausse, et, étant trèsappliqué à tout ce qu'il faisait, il chantait faux avec méthode et avec délices. Dans ce moment, sa voix fausse choqua moins le baron que son insolence. Bouillant de colère, il leva la main sur le jeune homme. Celui-ci fit un saut de côté et réussit à éviter le soufflet; mais il ne put empêcher que le baron n'eût le pied aussi leste que la main, ce pied l'atteignit à la chute des reins et l'envoya s'appliquer contre le poirier. Quand il eut repris son équilibre, il se retourna, ramassa sa casquette qui était tombée à terre, regarda le baron avec des yeux terribles où roulaient des larmes de rage; puis soudain il prit ses jambes à son cou, détala et disparut.
Jean Têterol ne savait plus où il en était. 1)1 voyait le monde au travers de son aventure, et lej monde lui paraissait tout changé. Le soleil, les champs, les bois, le clocher de Saligneux, avaient un autre air, qu'il ne leur avait jamais connu. Les champs, le clocher, le soleil, avaient vu le coup de pied, et chacun faisait ses réflexions sur l'événement. Il alla cacher sa honte au fond d'un impénétrable fourré, où il demeura deux heures à ronger ses poings. Il agitait des résolutions, des pensées plus extravagantes les unes que les autres. La première fut d'aller mettre le feu au château ; la seconde fut d'attendre le baron de Saligneux à un tournant de chemin et de lui casser l'échiné. Il se tailla un bâton dans une branche de houx et l'examina avec complaisance. Cependant peu à peu son cerveau se rassit. Il croyait à peu de choses, mais il croyait aux tribunaux, aux gendarmes, et il avait décidé qu'il n'aurait jamais rien h démêler avec eux. Il dit à son bâton : ce Non, ce n'est pas cela, je trouverai mieux. » Et il décréta que ce bâton, qui était commode à la main, ne lui servirait pas d'assommoir, qaï s'en ferait un compagnon; puis il regarda un vieux chêne qui le regardait, et il l'attesta qu'un jour Jean Têterol apprendrait à vivre au baron d€ Saligneux. Il prononça ce serment d'une voix vibrante, et le chêne en parut touché. Tous les
hommes forts ont débuté par un serment d'Annibal.
Il rentra furtivement au château, y prit ses nippes et ses papiers, dont il fit un paquet. Ensuite il cassa la tirelire où il serrait ses sous; il en était fort ménager, et, ayant fait son compte, il fut glorieux de son addition. Après cela, il partit pour ne plus revenir. En arrivant à la grille, il se déchaussa et frappa fortement l'un contre l'autre ses deux souliers ferrés, pour en secouer toute la poussière qu'ils avaient pu ramasser sur les terres du baron de Saligneux. Il employa le reste de la journée à prendre des informations, à se procurer un havresac dans lequel il fourra ses nippes et une bourse en cuir où il logea ses sous. Il passa la nuit à la belle étoile, étendu sur le revers d'un fossé, le nez sous un buisson. Il dormit délicieusement, se réveilla frais et dispos, se sentant de force à braver le froid, la faim, la soif et toutes les épreuves qui l'attendaient.
L'abbé Miraud sortait de son église, où il avait dit la messe, quand il vit venir à lui Jean Têterol, le havre-sac au dos, son bâton de houx à la main.
« Eh bien! qu'est-ce donc? lui cria-t-il. Que signifie cet équipage? »
A quoi Jean ne répondit rien. L'abbé Miraud le prit par le bras.
« Jean, cela ne va pas bien, lui dit-il. J'ai su que tu avais eu une scène avec M. de Saligneux.
— Savez-vous, s'écria Jean, qu'il a levé sur moi la main et le pied, en me traitant d'enfant trouvé? Je n'ai pas senti sa main sur mon visage, mais j'ai senti son pied ici, voyez-vous? et je le sens encore, et je le sentirai toujours, et ce qu'il a dit restera toujours là, ajouta-t-il en portant le doigt à son oreille.
— M. de Saligneux est un peu vif, repartit le bon curé, mais tu avais mal pris ses remontrances, tu avais été insolent.
— Qu'il se mêle de ce qui le regarde! Ce n'est pas lui qui m'apprendra à tailler un poirier.
— Il t'apprendra du moins à être poli. Il faut être respectueux envers ses supérieurs, mon garçon. Ah ! fi donc, pendant qu'il te parlait, tu t'es permis de fredonner l'air de Malbrough.
— Excusez-moi, monsieur le curé, je n'en sais pas d'autre, » répliqua le jeune homme en ricanant.
L'abbé Miraud prit un air sévère.
« Jean, dit-il, ou je ne m'intéresse plus à toi, ou tu feras la paix avec le baron.
— Jamais, répondit Jean.
— Tu ne sais donc pas que l'Évangile nous enseigne le pardon des offenses? J'admets que le baron a eu tous les torts; pardonne-lui.
— Jamais, répéta Jean en se frottant les reins.
— Jamais n'est pas un mot chrétien, reprit tristement le curé, c'est à peine un mot humain. »
Et comme Jean se taisait :
c Que comptes-tu faire?
— Quitter le pays.
— Et où vas-tu?
— Ah ! ça, c'est mon secret, j'ai mon idée, dit ean en relevant le menton.
— Méchant fou que tu es, lui répliqua l'abbé, te /oilà bien riche avec ton idée! Monsieur a une dée! Est-ce que cela nourrit, une idée? est-ce que :ela tient chaud? est-ce que cela garnit l'estomac? 3t cela empêche-t-il de crever de faim?
— - C'est égal, j'ai mon idée, reprit Jean.
— Je crains qu'elle ne soit mauvaise. Prends-y ijârde, il y a des idées qui conduisent à l'hôpital, il y en a d'autres qui vous mènent tout droit au péni-
Et le regardant fixement, le curé ajouta : t Je crois vraiment que tu as le diable dans les yeux.
— Dieu, ou le diable, fit-il, cela ne m'importe guère; je ne crois ni Dieu ni diable, monsieur le curé. Ah! par exemple, où que j'aille, je vous promets que je serai honnête; il n'y a que les imbéciles qui ne le soient pas, et puis, si jamais il me venait l'envie de voler, je penserais à vous, à votre vieux chapeau, à votre vieille soutane qui montre la corde, et cela m'empêchera de mettre la main dans la poche dos autres. Mais il ne faut pas me
demander de croire à Dieu ni au diable. S'il y avail un Dieu, je n'aurais pas été ramassé sous un chou, et, s'il y avait un diable, il y a longtemps qu'il aurait emporté le baron de Saligneux et son maudit château ; mais pour ce qui est de voler, ce n'est pas mon idée, cela. Monsieur le curé, je vous promets de ne jamais voler.
— Serviteur au seigneur Jean Têterol et à son idée ! » s'écria le curé.
Puis, tirant deux écus de cinq francs de sa poche, il les lui glissa dans la main. Jean hésita à les y garder; cependant il se ravisa et dit : Merci ! Làdessus, il se mit en chemin. L'abbé Miraud le suivit quelques instants des yeux, le regarda s'éloigner brassant la poussière de la grande route, son bâton de houx à la main, son havre-sac au dos et son idée dans la tête.
A la vérité, l'idée de Jean Têterol était encore un peu confuse; ce n'était qu'un à peu près, qu'un embryon. Il avait découvert qu'il y a deux espèces d'hommes, les riches et les pauvres; que les premiers sont en possession de donner des coups de pied et que les seconds sont en possession de les recevoir. Ce qu'il savait aussi de science certaine, c'est que la veille il en avait reçu un, et qu'un jour il le rendrait à celui qui le lui avait donné. Oui, un jour, Jean Têterol serait riche, encore plus riche que le baron de Saligneux, et il prendrait sa revan-
:he, et alors on verrait quelque chose. Que verrait-on? Il n'en savait trop rien, mais sûrement ■vux qui auraient de bons yeux verraient quelque chose. Le point était de devenir riche. Gomment? Il avait promis au curé de son village de ne pas voler, il comptait s'enrichir en travaillant; il avait remarqué depuis longtemps qu'en deux heures il abattait plus de besogne que d'autres dans toute leur journée, et que son ouvrage était mieux fait que le leur. A quoi travaillerait-il? Sur cet article, il était également dans le doute, et il attendait qu'une inspiration lui vint. Mais il avait ouï dire que Paris est l'un des endroits du monde où se font les grosses fortunes, et il avait mis dans son bonnet de s'en aller à Paris, et ce fut à Paris qu'il s'en alla, demandant aux passants le chemin de Paris, vivant de croûtons et d'eau claire, couchant sur la paille ou à la belle étoile, chantonnant l'air dbrough, et causant avec son idée, qui lui répondait.
Jean Tèterol ne vola point et ne laissa pas de devenir plusieurs fois millionnaire, problème compliqué, difficile, qu'il est glorieux de résoudre. Voici comme à l'âge de cinquante-deux ans, dans un entretien confidentiel avec l'un de ses amis, le notaire Pointai, il résumait en gros son histoire :
« En arrivant à Paris, le gousset presque plat, je fis la connaissance de Limousins, bons compagnons. Ils me conduisirent dans leur chantier, où je passai tout le jour, regardant tailler la pierre] battre et gâcher le plâtre, questionnant, nvinlbrmant de beaucoup de choses, devinant le reste, me fiant moins à la parole d'autrui qu'à nies deui yeux, que je n'ai jamais eu la coutume de tenir dans mi poche. Il se fit un grand travail dans mon esprit, et, avant de me coucher, j'avais reconnu clairement que la bâtisse était mon affaire.
c Le surlendemain, j'étais manœuvre, gâcheur le mortier. Mon baquet sur l'épaule, je grimpais ux échelles, que j'aimais à sentir trembler sous non pied et sous le poids de mes espérances. Du laut des échafaudages, je contemplais les passants; 1s me paraissaient tout petits; c'est qu'apparemnent ils n'avaient pas leur idée. Il y a les hommes jui en ont une, il y a les hommes qui n'en ont point : j'avais la mienne. L'abbé Miraud s'était xompé; une idée, cela nourrit, cela désaltère, cela Lient chaud en hiver, cela rafraîchit dans les cha- . et puis cela a des yeux, une bouche, une langue, cela parle, cela rit, c'est une compagnie; à mon idée, je n'étais jamais seul, ni le jour, ni la nuit. Quand j'avais l'estomac vide, je revoyais un château, un jardin, un poirier, un baron, et il me semblait que j'avais mangé. Je revoyais aussi un curé qui me glissait dans la main deux écus tout luisants. Je les ai encore, ces deux écus; les voici. C'était un fonds de réserve, auquel je m'étais promis de ne jamais toucher; c'était aussi un fétiche, qui m'a porté bonheur. Que voulez-vous? je jeûnais, je vivais de travail et d'épargne. Je trouvai moyen d'acheter des livres, des compas; j'étudiai la géométrie, le dessin linéaire, tout seul, sans secours, sans conseil. Quelqu'un m'a dit un jour que j'avais le génie du débrouillement et des yeux qui voient clair dans la nuit.
« De manœuvre, je devins maçon, et je sus bien vite tout ce qui concernait mon état. Mes camarades ne m'aimaient point; mais ils n'osaient pas me le dire, ni me regarder de travers; il y avait dans mes yeux quelque chose qui leur faisait peur. Savez-vous pourquoi ils ne m'aimaient pas? C'est que je n'allais jamais chez le marchand de vin et que j'avais le goût des grimoires. Il n'y a rien de plus utile dans ce monde que les choses qui ont l'air de ne servir à rien. Mais, sur mille maçons, combien en trouvez-vous qui préfèrent un grimoire à un marchand de vin? Un seul, et avec de la persévérance, tôt ou tard celui-là arrive; les autres demeurent enfoncés dans le troisième dessous, et les poings sur les hanches ils crient à l'injustice.
« Ayez des mains âpres à la besogne, dures à la fatigue, des jambes qui ne se lassent jamais d'être debout, du bon sens, une tête toujours en travail et certaine inquiétude d'esprit qui en toutes choses cherche le mieux ; on vous remarquera, et vous ne resterez pas longtemps ouvrier. Quand je fus devenu maître maçon et que j'eus des hommes à gouverner, je me sentis dans mon assiette; c'était bien pour cela que j'étais né. On s'est plaint quelquefois que je n'avais pas le commandement doux. Mes idées étaient si nettes, mes ordres étaient si précis, que les bons ouvriers m'obéissaient aval plaisir; ils s'accommodent mieux d'un brutal qui
sait ce qu'il veut que d'un maître débonnaire qui ne le sait pas. Les chevaux devinent tout de suite si l'homme qui les monte s'entend à les manier; il leur est désagréable de sentir un cavalier maladroit sur leur dos; un bon cavalier les mène à son plaisir, ce L'entrepreneur qui m'employait, M. Gorbil, était bien l'homme qu'il me fallait : je l'aurais inventé que je ne l'eusse pas fait autrement. Son humeur, son caractère, tout me servait à souhait. Il avait le goût des aventures et plus d'invention que de jugement. Les sots se perdent dans les minuties, les indolents les négligent, l'homme fort voit les choses d'ensemble sans jamais mépriser les détails. M. Corbil les méprisait, il me chargeait de m'en occuper à sa place. Avec cela, il aimait ses plaisirs et il avait des distractions; je n'en avais point, et il n'est pas défendu de profiter de celles des autres. Il fit un jour une imprudence, s'embarqua dans une fâcheuse affaire; je l'avertis, il ne m'écouta point; il allait se noyer, ce fut moi qui le retirai de l'eau par les cheveux. Dès lors il m'écouta toujours, et je lui devins aussi cher que la prunelle de ses yeux. J'étais son conseil, son oracle et son outil. Tout à coup je fis mine de vouloir le quitter; pour me ramener, il me fit un pont d'or et une grosse part dans ses bénéfices. Je n'étais plus son outil, j'étais son associé, et ce fut le commencement de ma fortune.
« A sa mort, j'eus la succession de ses affaires. J'inspirais la confiance; de gros crédits me furent ouverts. Après avoir bâti pour les autres, je bâtis pour mon compte. C'était dans les années des grands percements. J'achetai à bas prix des terrains dans des quartiers déserts, qui ne tardèrent pas à se peupler, et ma fortune fut faite. On a dit que je savais des rubriques. Ma rubrique est de savoir bien faire tout ce que je fais; j'ai su bâtir, j'ai su acheter, j'ai su vendre, j'ai su placer mon argent; mais je n'ai jamais fourré la main ni le bout du doigt dans aucune spéculation hasardeuse, et jamais on ne m'a vu à la Bourse. On a dit aussi que j'avais eu de la veine, du bonheur. C'est possible; mais ce qui aide à la veine, c'est de guetter les oc sions, d'avoir l'esprit patient, quoique inquiet, de ne sacrifier ni à ses aises ni à sa vanité, de joindre aux vues lointaines l'amour du détail, et de traverser les temps difficiles en sifflant bravement l'air de Malbrough. »
M. Tèterol portait son histoire sur sa figure. Petit, ramassé de taille, un peu courtaud, fortement râblé, toujours vêtu de gros drap, ses millions ne lui avaient pas ôlé son air rustique, tète puissante était solidement attachée sur ses larges épaules; ses sourcils buissonnaient. Son œil, d'un bleu d'acier, exprimait l'intelligence et la volonté et devenait terrible dans ses colères. Les
"ides de son front, ses manières, sa démarche, ôvélaient un orgueil sans arrogance et sans faste, nais intraitable, qui disait de loin aux passants : Me voilà, c'est moi. Il suffisait de voir cet orgueileux traverser la rue pour reconnaître en lui un îomme de petits commencements, qui s'était frayé >on chemin en jouant des coudes, un homme de pierre et de combat, qui avait gagné sa bataille. A quoi montait sa fortune? Personne ne le savait, 3xcepté lui. Avec l'âge, il était devenu communi- 3atif; il aimait à raconter ses affaires; mais, quoi m'il racontât, il y avait toujours quelque chose ju'il ne disait pas; il joignait le parlage à la cachoterie. Avait-il un payement à faire, il n'ouvrait amais le bureau où était sa caisse avant de s'être înfermé à clef et d'avoir jeté un regard furtif sous es meubles pour s'assurer qu'il était bien seul. Vcquittait-il le prix d'une emplette dans une bouique, il se tournait contre le mur en tirant sa )Ourse, qu'il ne faisait qu'entre-bâiller, afin que le nur lui-même ne pût savoir ce qu'il y avait dedans. }uand on se défie des hommes, on finit par se
des murs, et M. Tèterol se défiait de tous es hommes, et même de son chien, qui, à parler ranchement, avait la déplorable manie de fureter Uuas les tiroirs.
réputation de M. Têterol était sans tache. Il l'avait jamais manqué à sa parole, jamais fait tort
d'un sou à personne; il remplissait ses engagements avec une ponctuelle exactitude. Il se targuait de n'avoir jamais menti, et il en avait le droit; seulement, il ne se croyait pas tenu d'avertir les autres de leurs erreurs quand leurs erreurs pouvaient lui être utiles. Il considérait la vie comme une guerre, et les ruses de guerre comme des moyens permis; mais il n'admettait pas qu'on les employât contre lui , et il trouvait fort mauvais qu'on usât de représailles à son égard. En pareil cas, il éprouvait des indignations vertueuses, toul à fait sincères et assez plaisantes ; il y avait de k naïveté dans son fait; si retors qu'il fût, il et ai bien plus candide qu'on ne pensait. Quand il lu survenait quelque mésaventure, il entendait qu< tout le monde le plaignît; mais il ne fallait pas lu demander de s'attendrir sur l'infortune d'autrui cela n'était pas dans ses moyens. Il distinguait le malheureux en deux classes, les fous et les infir mes; il renvoyait les infirmes à l'hôpital et les fou àCharenton. S'il n'était pas méchant, il était teri blement coriace. Ses employés ne l'abordaiej jamais sans crainte et tremblement , le sachai impitoyable pour les paroles embarrassées, pot l'homme qui cherche son idée et son mot, et pou: tant, lorsqu'il était en colère, il lui arrivait à lu môme do ne plus retrouver son mot et son idé< Ils redoutaient à l'égal de ses incartades son rii
)ointu, ses gaités guerroyantes. Le matin, avant de « présenter devant lui, ils demeuraient quelques ts la main sur le loquet, s'attendant à recevoir 3n pleine poitrine quelque rebuffade ou quelque plaisanterie cruelle, qu'il avait ruminée à plaisir pendant la nuit. Ce terrible homme avait une santé de fer, qui se passait de sommeil , et dans ses insomnies il faisait la revue de ses affaires et de tout son monde, s'occupant de préparer à chacun son paquet. Aussi ses insomnies étaient-elles maudites des pauvres diables qui étaient dans sa dépendance; ils appréhendaient par-dessus tout les idées qu'il trouvait sous son traversin et qu'il appelait lui-même ses idées de chevet.
Cependant ses actions étaient quelquefois moins dures que ses paroles. Lorsqu'un misérable, prenant son courage à deux mains, se hasardait à faire appel à sa générosité :
« Qui me délivrera des pleurards? s'écriait M. Têterol. Qui donc a laissé entrer ici ce discoureur? Est-ce un moulin que ma maison? Ah! tu as bien choisi ton homme ! Est-ce que j'ai le temps de t'écouter? Je n'ai jamais rien demandé à personne, moi; je me suis toujours passé de tout le monde, moi, et c'est bien le moins qu'on me laisse tranquille. Tu n'as pas de quoi payer ton terme? Couche à la belle étoile; j'y ai bien couché, moi qui te parle, et je n'en suis pas mort. Tu n'as pas de quoi diner?
Dans le temps où je grimpais aux échelles, je dînais d'oignons crus... Mais tais-toi donc , est-ce que je coupe dans tes histoires? Tu es un fainéant qui voudrait gagner sa vie sans rien faire. Ah! tu t'adresses mal, j'ai la sainte horreur des bras débiles, des lèvres tremblantes et des volontés flasques. J'ai sué pendant quarante ans; sue, mon garçon. J'ai pâti, j'ai peiné, apprends à peiner et à pâtir. J'ai fait ma trouée, fais la tienne... Non, je ne donne rien. Ah ! si, je veux te donner quelque chose, un bon conseil. Veux-tu savoir la maxime qui m'a servi de règle dans toute ma vie? Écoute ceci, et crois-moi : l'homme qui n'a pas de besoins devient tôt ou tard le maître de ceux qui en ont. »
A ces mots, l'autre prenait la porte, en marmottant entre ses dents : « Vieux crocodile ! » Mais le crocodile lui criait d'un ton brutal : ce Attends !» et se tournantvers le mur, entr'ouvrant sabourse avec précaution, non sans promener ses yeux à droite et à gauche comme pour garder son dos, il en tirait un écu qu'il jetait au nez du pauvre hère, et il lui disait :
<a Va-t'en bien vite, ou je vais courir après toi pour te le reprendre, t»
Les crocodiles ont tous un endroit sensible. M. Têterol , qui passait pour n'aimer personne, aimait pourtant quelqu'un ; ce quelqu'un éta fils. Il s'était marié dans le temps où la fortune commençait à lui sourire; las de manger chez le
traiteur, il voulait avoir une ménagère, et surtout il voulait faire souche. Il épousa une petite bourgeoise, qui avait l'esprit et le cœur au-dessus de sa condition. Il cueillit cette fleur, parce qu'elle se trouvait à portée de sa main, sans que jamais la curiosité lui vînt de savoir ce qu'elle valait et de respirer son parfum. Son mariage ne lui prit pas beaucoup de temps; il alla à, la mairie, mais il refusa net d'aller à l'église; c'était plus fort que lui, il n'aimait pas à entrer dans les églises. Au bout de dix-huit mois, il prit sa femme en grippe, parce qu'elle s'avisa de se présenter un matin devant lui dans une robe vert-pomme, qui lui parut être exactement de la même nuance que la douillette du baron de Saligneux. A vingt années de distance, il crut revoir cette douillette, et il lui sembla que sa femme avait eu ce jour-là un tort irrémissible. Il l'appelait Mme Pretintaille, parce qu'elle ornait ses cheveux d'un nœud de ruban. Étant fluette et délicate de santé, elle prenait quelquefois l'omnibus pour revenir du marché , qui était à deux pas, s'épargnant pour le prix de six sous la fatigue de porter son lourd panier. M. Tèterol disait à ce propos : « Ma femme fait toutes les folies, elle a une imagination orientale. » Elle avait beaucoup de bonnes pensées, elle faisait beaucoup de bonnes œuvres, et s'en cachait avec soin , pour ne pas s'entendre dire : « Ton imagination orientale finira
par me ruiner. » Son mari la désolait surtout par ses défiances; il la soupçonnait d'en vouloir à ses clefs, de fourrager ses armoires quand il avait le dos tourné. Elle supportait ces avanies avec une angélique patience; elle trouva plus simple de mourir que de se plaindre. Pascal a dit que les saints ne se sont jamais tus; il y a pourtant des saintetés qui parlent peu et des vertus faites de solitude et do silence.
Si Mme Têtcrol aimait la couleur vert-pomme, si elle mettait quelquefois des nœuds de ruban dans ses cheveux, si elle prenait l'omnibus pour revenir du marché, si elle faisait en cachette des œuvres pies, elle avait cependant aux yeux de M. Tèterol un mérite, un seul, qu'il récompensait de loin en loin par de fugitifs retours de tendresse : elle lui avait donné un fils. Il l'appela Lionel, en l'honneur de l'abbé Miraud, dont c'était le prénom; l'implacable mémoire de ce mangeur de prêtres faisait grâce à cette soutane. Son petit Lionel lui prit tout de suite le cœur; c'était le seul être qui eût le secret de le dérider, de l'égayer, de le rendre presque aimable. Il le gâtait, lui passait tout* fantaisies; il jouait avec cette poupée sans la casser . A sept ans , l'enfant tomba gravement malade. M. Têtcrol appela en consultation les im.'is médecins de Paris, et l'enfant fut sauvé Lorsqu'il fut sur pied, son pore eut soin de fairt
un jour en sa présence le compte de tout ce que lu i avait coûté sa maladie, sans oublier les mémoires de l'apothicaire. Chaque homme a sa façon d'aimer. Quand sa mère mourut, Lionel avait quatorze ans. Son père le plaça comme interne au lycée Henri IV. Il avait décidé que cet enfant saurait tout ce qu'il ignorait lui-même, le latin, le grec, les arts d'agrément, toutes les élégances de l'esprit et de la vie. Il voulait faire de lui un docteur en droit et plus tard un ambassadeur, un ministre ou un prince régnant. « C'est moi qui ai bâti la maison, pensait-il, c'est lui qui sera chargé de la décorer; j'ai été le limousin, il sera le compagnon, l'homme aux corniches et aux feuillures. » En attendant de devenir ambassadeur ou ministre, Lionel était un écolier très-intelligent, très-appliqué. Il obtint les grands honneurs au concours al, et ses succès chatouillaient délicieusement l'orgueil de son père, bien qu'il se gardât d'en rien marquer. Chaque année, à la Saint-Sylvestre, il rappelait à Lionel ce que son éducation lui coûtait, comme jadis il lui avait rendu compte sou par sou de ce qu'il avait payé pour lui au pharmacien. Il lui disait: ce Es-tu heureux, mon gaillard! Tu n'as eu que la peine de naître. Que deviendrais-tu sans Et, mettant la petite main fine du jeune homme à côté de sa grosse main osseuse et velue, il ajoutait : <* Vuilà la main qui s'amuse, voici la main qui tra-
vaille ; voilà là main qui reçoit, voici la main qui donne. Ah ! par exemple, ne demande pas trop ; je n'entends pas me ruiner pour toi. » Et contemplant ce beau garçon à la taille souple, à l'abondante chevelure blonde, il pensait :
« Au diable, est-il bien à moi? »
Un jour Lionel lui écrivit du lycée pour lui exprimer son vif désir de prendre des leçons de manège. M. Têterol lui répondit par un court billet ainsi conçu : « Mon bonhomme, à pied. » Toutefois il se ravisa bien vite et en passa par tout ce que voulait le bonhomme. Son fils était son seul article de luxe, et ce parvenu, demeuré paysan dans l'âme, était ravi d'avoir un héritier qui ressemblait à un prince. Il l'appelait son prince de Galles.
Le prince de Galles ressemblait à son père parla fermeté de l'intelligence, par la volonté et par l'ambition; mais il tenait de sa mère les générosités de l'âme et de l'esprit. Quand les employés ou les ouvriers de M. Têterol voulaient obtenir quelque chose de leur patron, ils recouraient d'habitude à l'obligeante intervention de Lionel, que son rembarrait en lui disant :
« Ah çà, as-tu donc une imagination orientale comme ta mère? »
Il lui disait aussi :
« Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies avec ton mysticisme. »
i/lDÉE DE JEAN TÊTEROL 25
M. .1 roi traitait de mystiques tous ceux
qui croyaient à autre chose qu'à leur intérêt, tous ceux qui avaient dans le cœur un sentiment inutile, tous ceux qui étaient capables de perdre deux minutes à regarder les nuages courir au ciel ou à s'apitoyer sur un infirme ou sur un fou. Il avait beau faire et beau dire, il ne pouvait changer le prince de Galles, qui était né mystique.