LEUR DUALISME
tout en se rapportant à la direction de la vie, se trouvent en même temps transportées sur un terrain physique. Car la science a fini par devenir, sinon pour tous les Pythagoriciens, du moins pour un grand nombre, le but principal de leur activité. Alors ces expressions, après avoir fourni des termes de comparaison ou des motifs d’affirmation de principes moraux, seront utilisées par la spéculation philosophique, laquelle résultera ainsi, au moins en partie, de leur langage verbal et conceptuel. Par suite leur conception de l'univers sera, sous ce rapport, l'effet plus que le principe de leur mentalité. Or celle-ci a d’abord été morale, si bien que ce sera en tant que principe moral que la Justice entrera, pour en faire partie intégrante, dans leur pensée philosophique.
Nous pouvons laisser de côté la cosmologie et la physique pythagoriciennes, qui du reste, au moins en ce qui concerne le pythagorisme primitif, sont assez peu originales et dérivent en grande partie de l’ionisme 1°). Notons seulement ce qui en est l’élément le plus caractéristique,. à savoir le dualisme du défini et du nondéfini, plus exactement de l’indéterminé, très proche de-l’Infini d'Anaximandre 2), et du déterminant 21). Et
19) Cf. ARISTOTE, Met., I 8. 982 b 29 (REY, p. 398).
20) Eux aussi admettent en effet l'existence d’un « infini » qui entoure de feu placé à l’extrémité de la sphère du monde (ARISTOTE, Phys., III 4 203 a 6). Cf. REY, p. 372. On dit par ailleurs que ce feu respire l'infini (ARisrotE, Phys., IV 6 213 b 22; Aerius, IL, 9, 1). Ce dernier est donc le vide qui s’introduit par cette respiration et met de la séparation dans le continu (ARISTOTE, Phys. I, 6, 213 b 23), délimitant les choses particulières et les maintenant séparées les unes des autres (ARISTOTE, Met. XIII 3 1091 a 13 — D. V. 45 B 26).
21) PHi£oraAos, fr. 1: « La nature dans le monde est un composé harmonieux d'éléments indéterminés et d'éléments détermi-
de cette première opposition sont sorties toutes les autres 2), celles du multiple et de l’un, du pair et de limpair, etc. comme nous le verrons plus loin. Donc, moins physiciens que les Ioniens, ils ont observé davantage les rapports entre les choses; et au lieu d’étudier la cause qui provoque la formation des êtres, ils ont étudié cette formation en elle-même, la considérant comme une délimitation ou une définition, de telle sorte que la figure des choses finira par leur apparaître comme plus constitutive de leur être que la substance ou la matière dont elles sont faites. Evidemment ces deux expressions n’ont encore aucune signification proprement métaphysique et ne se rapportent qu'à la réalité et à la forme extérieures: elles indiquent cependant dans quel sens la pensée pythagoricienne se dirige.
Ce que nous avons à en retenir, c’est le souci qu’ils ont eu de définir, puisque ce dualisme se ramène au fond à voir dans les choses ce par quoi elles sont délimitées au sein d’un ensemble indéterminé. Or ceci implique un changement profond dans la manière de penser : au lieu d’expliquer les choses par leur origine ou par leur évolution, ils les ont définies : par leurs rapports réciproques, moyen de leur détermination. Il est remarquable que, ce faisant, on s'éloigne 1 davantage encore du point de vue mythique, puisqu'il n'est plus du tout question de génération, pour appliquer une méthode beaucoup plus analytique et plus technique. Il n’en sera que plus facile de garder ou de retrouver la rigueur de la diké, en tant que loi physique. Les Pythagoriciens semblaient l'avoir tout à fait aban-
nants ; de même, le monde entier et tout ce qui est lui. NEwBoLD; Phil:;, 176 sqq.-: : dréle
22) Cf. REY, p. 273, n°2.