DÉFINITIONS NOUVELLES DE LA PATRIE
ne soutiendrai jamais ni l'esclavage ni le despotisme par amour ou par amour-propre national; et je vous avoue, sans peine et sans honte, que je serais plus heureux et plus fier d'être citoyen américain que sujet français. Si nous adoptons au hasard une opinion égoïste, individuelle, intéressée, à la bonne heure; mais, si nous n'avons d'autre désir que la recherche de la vérité, l'établissement de la liberté et de la justice, nous sommes ou nous devons rester hommes avant d'être Français. » Et cela revenait à dire, — le publiciste François Favre en avait-il conscience? — que ce que lui, Favre, en son for intime libre de toute autorité, croyait être « la vérité et la justice », avait une portée supérieure à ces réalités historiques créées par ses ancêtres, conservées par ses concitoyens, éducatrices de son enfance, collaboratrices indispensables de toute son existence. « Nous oublions sans cesse, écrivait à la même époque Véricel, orateur d'une loge lyonnaise, que la maçonnerie n'a pas de nationalité1. » Et Véricel regrettait qu'on pût être Français avant d'être maçon ; et, pour Véricel comme pour Favre, la suppression des frontières était une garantie de l'émancipation individuelle d'un chacun. A son tour, la loge la Fraternité des Peuples, avant de s'intéresser à la Ligue de l'Enseignement, convoquait Macé devant elle, parce qu' « il paraissait à quelques-uns être Français avant d'être membre de l'humanité, tandis que, selon eux, ces termes
i. Enquête sur laproposition d'unconvent extraordinaire le8 décembre 1869, p. 257 (Paris, 1809).
devaient être renversés », et Macé, par une lettre dont il fut donné lecture à la tenue du 22 juin 1867, n'eut pas de peine à les rassurer l. Mais la formule peut-être la plus parfaite de cet état d'esprit était donnée par le général Cluseret écrivant, le 10 juillet 1868, à Charles-Louis Ghassin : « Dans mes idées, on n'est pas forcé d'appartenir à une seule patrie, on peut être Français et Américain. Ubilibertas ibi patria2.» Une étape encore, et vous atteignez à la devise du poète latin : Patria est ubicumque est bene.
Il était réservé à un homme qui est devenu, par la suite, l'un des fonctionnaires les plus discutés de la République, de franchir sans trembler cette suprême étape ; dans son Catéchisme du libre penseur, publié à Anvers et dédié à « la Maçonnerie uni verselle, association internationale et fraternelle, force organisée, » M. Edgar Monteil s'appropriera cette égoïste maxime, comme si elle devait être la devise des temps futurs, « où, le progrès aidant, les frontières seront abaissées, les guerres finies, et où on ne connaîtra plus que la Société3. » Au terme de l'évolution commencée, et, si nous osons ainsi dire, au-delà de l'effacement des frontières, il
1. Monde maçonnique, 1867-1868, p. 133. — De même, le 19 mai 1869, la loge Washington, de Palerme, demandait « que la Ligue de l'Enseignement se déclarât franchement internationale", et qu'elle fût ainsi l'auxiliaire de la vraie «solidarité entre les nations d'Europe. »