‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 1 sur 39 · ROGER ET F. CHERNOVIZ, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ROGER ET F. CHERNOVIZ, ÉDITEURS

Libraires de la Faculté de Théologie de Parii 7, RUE DES ORANDS-AUOUSTINS, 7

INTRODUCTION

ti

I. Le pouvoir des idées est immense. Elles éclairent la plus luuile faculté de l'homme, la raison, répondent au plus noble de ses besoins, le besoin de connaître et de savoir. Par la raison elles agissent sur la volonté*et passent de la spéculation dans la pratique. Leur silencieuse et infatigable activité embrasse tout : la conscience et l'opinion publique, l'éducation et les mœurs. Elles font à leur image l'individu '1 la société.

Puisées à des sources pures, elles sont lumière et vie; détournées de la vérité, elles conduisent l'esprit et le cœur à une mort certaine.

Or, de toutes les idées qui passionnent les hommes, une des plus attachantes et en même temps des plus fécondes, est sans contredit l'idée du beau.

Idée populaire autant que scientifique, élevée autant qu'attrayante. Elle nous fait jouir de la plus douce vision, et les sentiments qu'elle excite en notre âme comptent parmi les plus purs et les plus désintéressés.

L'idée du beau est accessible à toutes les intelligences. Pour le plus grand nombre, s'élever jusqu'à la science est impossible; les observations délicates et patientes, les spéculations abstraites sont le propre de quelques natures privilégiées. Aucune âme si déshéritée, si ensevelie, qui ne puisse discerner le beau, qui ne tressaille, mise en fàce de lui.

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Ajoutez que l'idée du beau lient par un lien étroit aux plus grandes, aux plus hautes idées, à l'idée de vrai, de bien, d'ordre, d'harmonie, de perfection. Ajoutez que, seule entre toutes, elle s'adresse à. tout l'homme à la fois, aux sens, à l'esprit et au cœur, au corps et à l'àme. Le vrai, alors me^'me qu'il a été trouvé à l'aide des sens, ne parle qu'à l'intelligence : il est abstrait de sa nature, il ne resplendit pas à travers une forme sensible. Le bien ne parle qu'à la volonté; il lui tient un langage toujours noble, mais plus d'une fois dur à entendre et d'une rigueur impitoyable à la pauvre sensibilité. Car le bien, c'est souvent le devoir, et le devoir, qui ne l'a éprouvé en lui-même? c'est presque toujours le sacrifice. Tout cela lui enlève, à nos yeux du moins, une partie de son prix et de son éclat. Au contraire, la contemplation du beau n'a que des charmes ; elle délasse, repose, réjouit.

Ne craignez point qu'elle vienne émousser la pointe de l'intelligence, énerver la force de la volonté. Sans doute, le beau soumet l'àme ù l'attrait d'un plaisir vivement senti, et le plaisir, alors même qu'il coule d'une source pure, peut dégénérer en tentation. Mais cette tentation n'en est point une conséquence nécessaire, tant s'en faut; au contraire, selon la remarque d'un penseur. « le plaisir qu'on trouve à ce qui est beau, ou touchant, ou sublime, fortifie nos sentiments moraux, comme le plaisir qu'on trouve à la bienfaisance, à l'amour, favorise ces inclinations (1). » Quand le beau vient joindre son éclat séduisant au vrai et au bien, l'un et l'autre ne gagnent-ils pas plus aisément, plus sûrement notre cœur?

« Les âmes grossières, dénuées à la fois d'éducation morale et d'éducation esthétique, reçoivent immédiatement la

(1) Schiller, Esthétique, v.. i.

loi de l'appétit et n'agissent que selon le bon plaisir de leurs sens. Les âmes morales, mais à qui manque la culture esthétique, reçoivent immédiatement la loi de la raison, et c'est uniquement par égard pour le devoir qu'elles triomphent de la tentation. Dans les âmes esthétiquement épurées, il y a de plus un autre mobile, une autre force, qui plus d'une fois supplée à la vertu quand la vertu est absente, et qui la rend plus facile quand on la possède. Ce mobile, c'est le goût. Le goût exige de nous de la modération et de la dignité; il a horreur de tout ce qui est anguleux, dur et violent... Ecouter la voix de la raison jusque parmi les tempêtes de la sensibilité, et savoir imposer des bornes à la nature jusque dans ses explosions les plus brutales, c'est, comme chacun sait, ce qu'exige déjà le bon ton, lequel n'est autre chose qu'une loi esthétique ; c'est ce qu'il exige de tout homme civilisé. Eh bien ! cette contrainte que s'impose l'homme civilisé dans l'expression de ses sentiments

lui confère déjà un certain degré d'autorité sur eux Or,

ce qui rompt la violence des mouvements affectifs ne produit encore, je le veux bien, aucune vertu... Mais cela fraye au moins la voie à la volonté pour se tourner du côté de la vertu... Toutes ces inclinations matérielles et ces appétits brutaux qui souvent s'opposent à la pratique du bien avec tant d'opiniâtreté et de longue, le goût esthétique en a débarrassé notre àme ; et à leur place il a semé en nous des inclinations plus nobles et plus douces qui se rapportent à l'ordre, à l'harmonie, à la perfection ; et bien que ces inclinations, par elles-mêmes, ne soient point des vertus, elles ont au moins quelque chose de commun avec la vertu ; c'est leur objet. Ainsi désormais, si c'est l'appétit qui parle, il aura à subir un contrôle rigoureux par devant le sens du beau ; et si c'est la raison qui parle et qui nous commande les choses conformes à l'ordre, à l'harmonie, à la perfection.

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non seulement elle ne rencontrera plus cradversaire du côté de l'inclination, mais elle y trouvera le concours le plus actif (i). »

II. La science qui étudie le beau a'reçu de Baumgarten le nom d'esthétique, du mot grec aio«âvcfxai, je sens, parce que le beau excite en notre àme des sentiments vifs et profonds et qu'il semble plus facile de le sentir que d'en pénétrer l'intime essence. Four cette raison, quelques auteurs ont cru pouvoir appeler l'esthétique « la philosophie du sentiment ; » dénomination qu'il ne faudrait point prendre trop à la lettre. Le beau, en effet, nous pensons le montrer jusqu'à l'évidence, n'est ni moins objectif ni moins absolu que le vrai ou le bien, et l'esthétique a ses principes, ses procédés et ses conclusions, à peu près comme les autres sciences.

Cependant Platon n'avait pas tort : « Le beau est difficile (2) ». Le P. André disait dans le même sens : « Je ne sais par quelle fatalité il arrive que les choses dont on parle le plus, parmi les hommes, sont ordinairement celles qu'on connaît le moins. Telle est, entre mille autres, la matière que j'entreprends de traiter. C'est le beau (3). »

Celte difficulté tient à plus d'une cause. L'idée du beau se trouve intimement unie et comme mêlée à plusieurs autres grandes idées, dont l'analyse est malaisée. De plus

(1) Op. cit., De r utilité morale^ des mœurs esthétiques.

« Il est Déceâsaire que la chose à laquelle nous nous unissons par la participation nous conimunicpio ses qualités. La bouche est tout enibaumée du parfum qui a touché ses lèvres... Celui qui aime le beau devient beau lui même, car le bien qui s'unit à l'âme la transforme en lui communiquant sa propre nature. » (Saint Grégoire de Nysse, in Ecctesiast., homél. VIII).

(2) « Le proverbe a raison, Socrate, le beau est difficile. »

R'p., liv. IV, p. 226, Ed. Cousin.

(3) Essai sur le Beau, discours l«'.

IXTHODUCTION. ix

Nie est très complexe, et les nombreux éléments qu'elle enveloppe demandent, pour être bien distingués et bien définis, beaucoup de soin et de précision.

Certains auteurs vont plus loin : à leurs yeux, l'idée du beau est si subtile, si délicate, qu'elle redoute le froid toucher de la science, et que vouloir la soumettre à l'analyse, c'est du même coup la dépouiller de son attrait.

De tels scrupules nous paraissent sans objet, ou du moins singulièrement exagérés. Et, s'il faut dire notre pensée tout entière, la question du beau, comme celle du vrai et du bien, trouve dans les principes de saint Thomas une très scientifique et très heureuse solution.

III. Mais voilà justement où nous devenons téméraires : traiter l'esthétique à l'aide de la philosophie et la placer sous le patronage de saint Thomas, la tentative en peut paraître audacieuse.

Eh bien ! cette tentative n'a rien au fond que de très raisonnable; car si l'on accorde à l'idée du beau, ainsi qu'aux autres idées générales, un objet nécessaire et absolu, une immuable essence, il appartient à la métaphysique d'en connaître, d'en expliquer la nature et les éléments. Si elle lait en nous son apparition d'une façon plutôt que d'une autre, qu'elle excite en notre àme un sentiment profond et délicat, d'une nature à part, et qu'à ce double titre elle soit un phénomène psychologique, la psychologie devra étudier son origine et décrire ses caractères.

On dira peut-être que le moyen âge est resté froid à tout ce qui touche au domaine de l'idéal, et que les austères principes de l'école thomiste, bons en logique, ne sauraient ouvrir à l'esthétique aucun horizon. Comment cela? Le moyen âge n'a-t-il pas été l'époque de la foi la plus vive, la plus chaude, et la foi chrétienne ne contient-elle pas dans ses dogmes la plus pure substance de l'idéal ? Le xni« siècle,

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auquel nous nous glorifions de demander notre lumière en philosophie, n'a-t-il pas vu s'élever nos plus maj^nifiques cathédrales (l)?Ne s'est-il pas trouvé alors, surtout dans la pieuse famille de ce François d'Assise, des cames très richement douées pour la poésie? Et n'est-ce pas alors que l'immortel Dante a écrit sa Divine Comédie, toute pleine de la philosophie du Docteur angélique (2)?

Loin de nous de contester aux modernes les litres réels qu'ils peuvent avoir dans la science du heau. Plusieurs d'entre eux. Kant, Schiller, Hegel, en Allemagne ; Joulfroy, Ch. Lévèque. Ch. Rlanc, en France, ont écrit sur l'esthétique des considérations intéressantes, remarquables même, dont, au besoin, nous saurons nous inspirer. Mais on ne fait pas injure aux uns en disant que leur esthétique, étroitement liée à leur philosophie, repose tout entière sur un fondement idéal et subjectif, et qu'elle s'inquiète assez peu de se mettre d'accord avec le monde de la réalité et des sens.

(1) Un habile critique vn m^me jusqu'à trouver une grande ressemblance entre l'art du moyen âge et les procédés de l'école de Phidias. « Si je disais que parmi les slalnos du moyen Age, celles qu'on peut sans crainte appeler des chefs-d'œuvre, vrais modèles de sentiment moral et d'onction religieuse, sont courues et exécutées dans l'esprit de l'école de Phidias, j'aurais l'air de faire un paradoxe, et pourtant je n'aflirmerais que la chose du monde la plus facile à démontrer. Une madone du xiii« siècle, drapée et modelée naïvement par un habile imnigier qui n'a pas vu d'anlirjues, mais qui consulte la nature tout en obéissant h. la foi, ressemble plus à une statue de Phidias et en reproduit mieux les beautés essentielles qu'un marbre sculpté à Home, au temps des Antonins, par un savant et subtil praticien venu de Sicyone ou d'Athènes. » Vitet, t. I, p. 38.

(2) Lire Ozanam : D'infe et ta phil. cnthol. au xiii« siècle, Les Poètes franciscains au xili« siècle, Moutalembcrt, Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, introd. {Histoire de Part dans la Flandre, le Hainaut et l'Artois avant le xve siècle, par le chanoine Deshaismes, (3 vol. la- 40).

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Quant aux autres, les conceptions métaphysiques et psychologiques sur lesquelles ils ont étayé leurs raisonnements ne leur ont pas permis d'aller assez au fond des choses, et les ont même induits en plus d'une erreur regrettable.

Pour saint Thomas, nous en convenons sans peine, il n'a point donné aux problèmes de l'esthétique les développements profonds dont il a enrichi la logique, la métaphysique et la morale. Mais il s'en faut bien qu'il ait méconnu ou laissé passer inaperçue l'idée du beau; il y revient au contraire à plusieurs reprises dans ses dilïérents ouvrages, et chaque fois c'est pour laisser tomber une de ces paroles (jui ouvrent à la pensée d'immenses horizons et qui, à elles seules, contiennent toute une théorie. D'ailleurs, toute la philosophie du Maître concourt merveilleusement à la bonne solution de la question du beau. Sans entrer ici dans les détails nécessaires à la pleine justification de notre thèse,

— dont la vérité ressortira d'elle-même à la fin de cette étude,

— disons de suite, qu'à notre sens, celui-là verrait juste en esthétique, qui, après avoir exactement déterminé la nature de l'idéal et du réel, de l'un et du multiple, de l'intelligible et du sensible, en un mot, de l'élément formel et de l'élément matériel des choses, réussirait à faire à chacun sa part, sans briser les liens étroits qui unissent l'un à l'autre. Or c'est ici que l'Ange de l'Ecole se révèle tout entier, tant il est fidèle à recueillir jusqu'aux moindres données des sens, tant il excelle à montrer dans le fait et l'individu la lumière de la loi et de l'idée (4).

IV. L'esthétique doit répondre à trois questions : 1° Qu'estce-que le beau en soi, indépendamment du sujet qui le perçoit et le sent? 2° à quelles facultés de notre àme s'adresse-

(1) Voir notre Histoire de la Philosophie, 3« partie, saint Thomas, p. 235 et suiv., 3« édition.

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t-il, quelle impression lait-il sur le sujet connaissant et affectif? 3° quelles sont les principales espèces, les plus éclatantes manifestations de la beauté?

Nous répondrons aux deux premières questions dans la première partie de celte étude, destinée à donner la théorie ou les principes du beau ; la seconde partie résoudra la troisième question et contiendra l'application des principes.

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