‹ L'idée moderne du droit (volume 2)Chapitre 22 sur 77 · M. SPENCER · texte numérisé non relu

M. SPENCER

muscles qni donnent Ténergie aux organes en deviennent les entraves, que les enveloppes protectrices du corps entier défendent au corps lui-même d'atteindre les proportions normales et la beauté idéale de son espèce, danger constant auquel s'efforce constamment d'échapper l'artifice de la nature ; entre les parties dures et rigides des os, elle réserve une partie molle et flexible par laquelle, en. secret, la croissance continuera; elle fait de même pour les muscles, qu'elle ne tend pas assez pour les empêcher de s'étendre encore; enfin, si l'enveloppe protectrice de l'être entier ne suit plus avec assez d'aisance les mouvements du corps même, elle brise cette enveloppe vieillie en fragments qui se détachent pour laisser voir l'enveloppe nouvelle. Ainsi vit et grandit la société humaine, vaste corps dont nous sommes les membres; un certain degré d'organisation civile et politique est nécessaire à sa croissance; plus longtemps maintenue, l'organisation s'oppose à cette croissance : tel système d'instruction qui avait précipité le mouvement des idées l'arrête, tel système de centralisation qui avait fait circuler plus facilement la vie politique en suspend le cours, tel système de lois qui avait fortifié la » propriété ou la famille tend à les dissoudre, tel gouvernement qui avait protégé la nation entière devient une menace perpétuelle pour sa liberté. Ainsi dé toutes les lois et de toutes les institutions, organes

imparfaits que la vie a créés et que la vie doit renouveler sans relâché : la société humaine se dépouillera successivement de toutes ces enveloppes € par une sorte de desquamation, » tout en gardant le bien qu'elle aura acquis sous leur protection momentanée. Ne marchons-nous pas en effet vers un état social où, selon les expressions de M. Spencer, Tautorité sera réduite au minimum, la liberté élevée au maximum? Des formes intermédiaires et transitoires se succéderont encore entre les monarchies absolues des despotes de l'Orient et la démocratie finale où la nation sera le vrai corps délibérant, faisant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats impératifs consentis de part et d'autre. Alors la nature humaine, « façonnée par la discipline sociale, » sera, devenue « si apte à la vie en société » qu'elle n'aura plus besoin de contrainte extérieure et se contraindra ellemême, ou plutôt sera contrainte par elle-même. Le citoyen ne tolérera d'autre empiétement sur sa liberté que celui qui doit assurer à tous' une liberté égale; s'il existe encore une loi, elle ne fera que formuler les conditions sous lesquelles les individus, par des asso- . dations libres, peuvent développer l'industrie, le commerce, l'agriculture, et s'acquitter de toutes les fonctions sociales. Enfin, € au lieu d'une uniformité artificielle d'après un moule officiel, > l'humanité présentera, comme la nature, < une ressemblance gé-

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nérale variée par des différences infinies. » — « Là moralité, dit M. Spencer, Pindividuation parfaite et la vie parfaite seront en même temps réalisées dans, l'homme définitif; il est sur que ce que nous appelons le mal et l'immoralité doit disparaître, il est sûr que l'homme doit devenir parfait : » perfection toute physique d'ailleurs, qui consistera dans < l'entière adap* tation de l'individu au milieu social. » Comme Punivers, dirons-nous pour résumer cette doctrine, par Pimpression accumulée des siècles et le choc répété des choses, façonne l'humanité à son image et fai( descendre en elle ses propres lois, Phumanitè, à son tour, imprimant peu à peu dans Phomme ses formes et son organisation, finira par descendre en lui tout entière : l'individu portera en soi la société, et la société portera en soi le monde.

Bien que M. Spencer donne à Phumanitè d'alors le nom de définitive, elle correspondra seulement à une période transitoire d'une évolution qui ne peut s'arrêter. Toujours équivalente en son fond, la natures sedépasse toujours elle-même en ses formes successives. Même après des milliers de siècles, lorsque le mécanisme quirégit le monde aura amené l'équilibre social, rien ne sera terminé : les forces éternelles agiront encore, et le germe d'une « dissolution » au début existera dans l'évolution finale. Tout recommencera donc à se mouvoir, dans un autre ordre sans doute,'

et pour produire de nouvelles formes, de nouvelles espèces, un nouvel univers, peut-être une nouvelle justice. Ainsi, pourrait-on dire, une danse succède à une autre, entrelaçant des poses et des mouvements variés sous les acœrds d'une changeante symphonie ; et pourtant œ sont les mêmes personnages qui se meuvent, la même loi harmonique qui relie ces mouvements, qui enchaîne ces accords, qui soulève et emporte oe tourbillon, image de la vie.

Telle est la perspective sans fond qu'ouvrent à nos regards les spéculations les plus nécentes d'une science sociale qui va se confondant avec la cosmogonie universelle. De Bentham à Stuart Mill, de Stuart Mill à M. Spencer, nous voyons la philosophie de l'intérêt, emportée^ comme la philosophie de la force, par un mouvement irrésistible, se former peu à peu un idéal de liberté et d'égalité analogue, au moins par l'extérieur, à ridéal dont la philosophie du droit propose la réalisation aux jurisoonsultes et aux politiques. A cette hauteur où nous sommes parvenus et d'où BOUS embrassons non-seulement l'individu, mais l'humanité, mais la nature, il semble qu'enfin se confondent la plus grande utilité et la plus grande justice. Ne reste-il point encore quelque inneffaçable différence, et ne sous sommes-nous point laissés séduire aux dehors d'une perfection sociale plus apparente que réelle? BeutAtre; mais^^réservant cette question, demandons-

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nous d'abord si l'idéal d'une société tout utilitaire, supposé qu'il soit désirable, est réalisable en fait, et comment les hommes agiront en attendant qu'il soit réalisé. Les utilitaires parviendront-ils à leur but par le seul jeu des intérêts, sans aucun appel à ces « principes mystiques » qu'on nomme droits ou devoirs, et que Bentham flétrissait d'un nom qui exprime à ses yeux le dernier degré de folie : « ascétisme »?

l'idéal de la société utilitaire est-il réalisable

PAR LE seul jeu DBS INTÉRÊTS. — I. LES DROITS DES INDIVIDUS SERONT-ILS GARANTIS CONTRE L'ÉTAT.

Le problème des voies et moyens ne semblait pas offrir de diflOiculté insurmontable aux premiers utilitaires. Nourris d'Adam Smith et des économistes de son école, ils croyaient que, même dans la société présente, les intérêts bien entendus sont pour tous identiques, et qu'il n'est pas besoin de désintéressement ni de sacrifice pour subordonner l'utilité particulière à l'utilité générale. Les progrès mêmes de l'économie politique ont dissipé cette illusion. Comment méconnaître en effet, devant les événements de chaque jour, que l'harmonie des intérêts est seulement une harmonie finale, que l'équilibre des forces sociales est un simple objet d'espérance, et que, loin d'avoir atteint

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